« Bispiritualité » (two-spirit), droits des homosexuels et appropriation culturelle (par Stone Age Herbalist)

Note du tra­duc­teur : Le texte sui­vant est une tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié, en anglais, le 5 juillet 2022, sur le site web de l’anthropologue ano­nyme qui se fait appe­ler Stone Age Her­ba­list (soit « her­bo­riste de l’âge de pierre »), à l’a­dresse sui­vante. Il me semble exhu­mer des choses très inté­res­santes sur les ori­gines troubles de l’expression « bis­pi­ri­tua­li­té » (sur le concept de « two-spi­rit »), dont un des prin­ci­paux usages, ici en Europe, consiste à sou­te­nir, au moyen d’une appro­pria­tion cultu­relle éhon­tée, l’affirmation gro­tesque selon laquelle les « per­sonnes trans » auraient « tou­jours existé ».


L’étrange histoire de Harry Hay et Will Roscoe

Si vous avez déjà enten­du la moindre dis­cus­sion uni­ver­si­taire sur les LGBT en Amé­rique du Nord, vous avez cer­tai­ne­ment enten­du l’ex­pres­sion « two-spi­rit » — par­fois incluse dans l’a­cro­nyme « LGBTQ2S » [il s’agit du « 2S » à la fin, « 2S » = two (2) spi­rit (S), soit deux esprits, ou « bis­pi­ri­tuel » (NdT)], ou une variante de celle-ci. La défi­ni­tion la plus rudi­men­taire de ce terme est quelque chose comme « un Amé­rin­dien gay », mais son ori­gine est beau­coup plus com­plexe et sub­tile. Quoi qu’il en soit, les impli­ca­tions et l’u­ti­li­sa­tion cultu­relle du terme se tra­duisent par une dif­fé­ren­cia­tion dans la manière dont les autoch­tones et les autres peuples indi­gènes envi­sagent et décrivent l’ho­mo­sexua­li­té, le genre et les iden­ti­tés sexuelles mino­ri­taires. Si vous insis­tez pour en savoir plus sur cette expres­sion, on vous dira qu’elle a été inven­tée par les Amé­rin­diens pour s’au­to-défi­nir et prendre le contrôle de leur propre culture. En pous­sant encore plus loin, vous décou­vri­rez une confé­rence par­ti­cu­lière, orga­ni­sée au Cana­da en 1990, lors de laquelle l’utilisation de l’expression a été adop­tée suite à un vote. Vous décou­vri­rez peut-être aus­si deux noms en par­ti­cu­lier : Har­ry Hay et Will Ros­coe. Pour autant que je sache, per­sonne ne s’est pen­ché sur les ori­gines obs­cures de cette expres­sion, au-delà de cette confé­rence et de sa déci­sion. Je vais donc ten­ter, dans un seul article, de me plon­ger dans les méandres de cette his­toire. Nous y ren­con­tre­rons des choses éton­nantes et étranges — des fées radi­cales (les Radi­cal Fai­ries), des rites mythiques pédé­ras­tiques Pue­blo, des cha­mans tra­ves­tis, une homo­sexua­li­té jun­gienne et, au centre de tout cela, Har­ry Hay et son obses­sion pour une mythique his­toire secrète et cachée de la spi­ri­tua­li­té gay. Commençons.

Qu’entend-on par « bispirituel » (Two-Spirit) ?

Le terme « bis­pi­ri­tuel » (Two-Spi­rit) est dif­fi­cile à défi­nir, dans la mesure où il contient une cri­tique expli­cite de la chose même qu’il tente d’ex­pli­quer. Les acti­vistes post­co­lo­niaux sou­lignent que la colo­ni­sa­tion n’implique pas seule­ment la perte phy­sique de la terre et de l’autonomie, mais com­prend aus­si une colo­ni­sa­tion men­tale et cultu­relle. Le terme « bis­pi­ri­tuel » (Two-Spi­rit) pré­tend défi­nir et décrire l’ex­pé­rience et l’i­den­ti­té de gays, de les­biennes, de trans­genres et d’autres mino­ri­tés sexuelles au sein de la « com­mu­nau­té amé­rin­dienne », mais en uti­li­sant le lan­gage anglo-amé­ri­cain moderne. Si cela vous semble pédant et labo­rieux, vous n’a­vez peut-être pas tort. La prise en compte des pré­oc­cu­pa­tions amé­rin­diennes par ces couches uni­ver­si­taires qui uti­lisent un lan­gage obs­cur et confus forme une sorte de pare-feu qui empêche le grand public d’é­cou­ter direc­te­ment les Amérindien·nes.

À mon avis, « bis­pi­ri­tuel » (Two-Spi­rit) est une expres­sion simple et sim­pliste pour décrire la façon dont les Amérindien·nes consi­dé­raient appa­rem­ment l’ho­mo­sexua­li­té et le trans­gen­risme [« le trans­gen­risme », cer­tai­ne­ment pas, le concept n’a rien à voir avec les cultures amé­rin­diennes (NdT)]. Presque toute les socié­tés amé­rin­diennes qui pos­sèdent des termes et des des­crip­tions eth­no­gra­phiques évo­quant des hommes homo­sexuels, des hommes et des femmes qui se tra­ves­tis­saient et accom­plis­saient des tâches réser­vées au sexe oppo­sé [je ne sais d’où l’auteur tire cette affir­ma­tion, en cher­chant, je suis tom­bé sur ce texte, une thèse uni­ver­si­taire, expli­quant que des phé­no­mènes asso­ciés au concept de two-spi­rit sont docu­men­tés pour 133 tri­bus, ce qui est peu au regard des 574 actuel­le­ment recon­nues aux États-Unis (NdT)]. La manière dont ils per­ce­vaient ces ano­ma­lies [au sens des­crip­tif] est propre à chaque culture et à chaque groupe lin­guis­tique, mais le terme « bis­pi­ri­tuel » est cen­sé rendre compte de ce qui dif­fé­ren­cie la « pers­pec­tive autoch­tone » de la pers­pec­tive occi­den­tale [il est pour­tant uti­li­sé, par les acti­vistes trans, pour faire exac­te­ment l’inverse (NdT)]. L’ex­pres­sion fait réfé­rence à la double nature d’une per­sonne, qui contient pos­si­ble­ment en elle à la fois une essence mas­cu­line et une essence fémi­nine. La culture occi­den­tale moderne est bru­ta­le­ment maté­ria­liste en ce qui concerne les iden­ti­tés sexuelles, elle s’in­té­resse aux gènes, aux études sur les jumeaux et se résume dans le slo­gan « né comme ça ». Cela dif­fère radi­ca­le­ment des tra­di­tions que l’on observe dans de nom­breuses régions du monde où l’ho­mo­sexua­li­té, comme tous les aspects de la condi­tion humaine, est régie par le monde spirituel.

La fameuse confé­rence, qui s’est tenue à Win­ni­peg en 1990, était la troi­sième réunion de l’« Annual Inter-Tri­bal Native Ame­ri­can, First Nations, Gay and Les­bian Ame­ri­can Confe­rence » (« Confé­rence annuelle inter­tri­bale des Amé­rin­diens, des Pre­mières Nations, des homo­sexuels et des les­biennes »). Lors de cette confé­rence, des représentant·es de diverses tri­bus ont déci­dé que l’expression ojibwé niizh mani­doo­wag ser­vi­rait à décrire les sexua­li­tés indi­gènes [mino­ri­taires, et plu­tôt des iden­ti­tés sexuelles et/ou spi­ri­tuelles, il s’agit de bien plus que de « sexua­li­tés », et d’ailleurs par­fois de choses qui n’ont rien à voir avec la sexua­li­té (NdT)]. Cette expres­sion se tra­duit lit­té­ra­le­ment par « deux esprits », mais il est essen­tiel de noter qu’elle a été inven­tée à l’é­poque de la confé­rence, ou à peu près, qu’elle n’existait pas aupa­ra­vant dans la culture ou la langue ojibwée. C’est là que réside pour moi la pre­mière par­tie du mys­tère : d’où vient cette expres­sion, s’il a fal­lu la créer rétros­pec­ti­ve­ment dans une langue amé­rin­dienne ? Nous y revien­drons bien­tôt, mais il nous faut d’a­bord pré­sen­ter le per­son­nage prin­ci­pal de notre histoire.

L’entrée en scène de Harry Hay

Har­ry Hay est l’une des figures légen­daires du mou­ve­ment de libé­ra­tion des homo­sexuels. Né en 1912 en Grande-Bre­tagne et éle­vé aux quatre coins du monde, il est issu d’une famille illustre et pieuse. Son arrière-grand-père mater­nel, le géné­ral James Allen Har­die, fut nom­mé par le pré­sident Mar­tin Van Buren à l’a­ca­dé­mie mili­taire de West Point, où il étu­dia aux côtés d’U­lysses S. Grant. Le géné­ral Har­die par­ti­ci­pa à la guerre de 1857 contre les Indiens Spo­kane et son fils, Fran­cis, ser­vit à Woun­ded Knee, por­tant le dra­peau de la troi­sième cava­le­rie. Il était éga­le­ment appa­ren­té de loin à Oli­ver Wen­dell Holmes par l’in­ter­mé­diaire d’une femme appe­lée Anna Wen­dell. Cet héri­tage de conflit avec les Amé­rin­diens s’a­vé­re­ra cru­cial pour les inté­rêts et les affi­lia­tions ulté­rieurs de Hay.

Com­pa­ré au tem­pé­ra­ment du géné­ral Har­die, Hay était un homme à la fois sen­sible, émo­tif et éru­dit. Son père, « Big Har­ry », lui trans­mit une confiance totale en lui-même, une dis­ci­pline inté­rieure et une éthique de tra­vail inflexible. Les rela­tions de Hay avec ses parents, en par­ti­cu­lier avec son père, étaient ten­dues et dif­fi­ciles. Lors­qu’il admit fina­le­ment à sa mère, en 1951, qu’il était homo­sexuel, sa réponse fut laco­nique : « Ton père connais­sait Cecil Rhodes », et les choses en res­tèrent là. La famille par­tit pour le Chi­li au début de la Pre­mière Guerre mon­diale, son père ayant été char­gé d’y super­vi­ser l’in­dus­trie minière — un emploi qui lui coû­ta une jambe lors d’un acci­dent. La famille s’installa ensuite en Cali­for­nie. Hay était un gar­çon intel­lec­tuel­le­ment doué, doté d’une mémoire pho­to­gra­phique, qui étu­diait avec des enfants de trois ans plus âgés que lui à l’é­cole. À l’âge de neuf ans, Hay citait sans dif­fi­cul­té l’his­toire de l’É­gypte et écou­tait Wag­ner. C’est aus­si à cette époque qu’il s’é­veilla à la sexua­li­té avec les gar­çons. Un gar­çon plus âgé, Cal­vin, l’initia au sexe oral, qu’ils pra­ti­quèrent ensuite l’un sur l’autre jus­qu’à ce que Cal­vin soit envoyé dans une autre école. Un inci­dent avec son père, au cours duquel Hay le contre­dit, est pré­sen­té comme un moment fon­da­men­tal dans sa bio­gra­phie. Son père le fouet­ta avec un chat à neuf queues en cuir afin de l’amener à se rétrac­ter, ce qu’il ne fit pas. Hay réa­li­sa alors que non seule­ment son père avait tort, mais que toutes les auto­ri­tés, dans sa vie, du prêtre à la police, pou­vaient éga­le­ment se tromper.

À l’âge de 11 ans, Hay savait qu’il trou­vait les gar­çons atti­rants. Une réfé­rence dans un livre inti­tu­lé The Inter­me­diate Sex, d’Ed­ward Car­pen­ter, intro­dui­sit le terme « homo­sexuel » dans son voca­bu­laire et sa carte men­tale du monde. Le livre sin­gu­lier et auda­cieux de Car­pen­ter décri­vait une classe d’hommes qu’il appe­lait « ura­niens », des éru­dits et des artistes doués comme Michel-Ange, Sha­kes­peare et Whit­man. Il les qua­li­fiait d’« homo­gènes ». Tout ceci allu­ma chez Hay le feu de l’i­dée qu’une telle race d’hommes était à part et des­ti­née à accom­plir une tâche spé­ciale dans la socié­té. Comme l’écrivit Carpenter :

« La nature artis­tique ins­tinc­tive du mâle de cette classe, son esprit sen­sible, son tem­pé­ra­ment émo­tion­nel ondu­la­toire, com­bi­nés à la robus­tesse de l’in­tel­lect et du corps, à la nature franche et libre de la femelle, son indé­pen­dance et sa force mas­cu­lines alliées à la grâce fémi­nine des formes et des manières, peuvent être consi­dé­ré comme leur don­nant à tous deux, par leur double nature, la mai­trise de la vie dans toutes ses dimen­sions, et une cer­taine franc-maçon­ne­rie des secrets des deux sexes qui peut bien favo­ri­ser leur fonc­tion de récon­ci­lia­teurs et d’interprètes. »

Il faut noter dans ce pas­sage l’ac­cent mis sur la double nature de l’ho­mo­sexuel. C’est cette idée — selon laquelle un homo­sexuel est une per­sonne qui com­bine l’es­prit mas­cu­lin et l’es­prit fémi­nin, pour deve­nir une âme créa­tive et artis­tique —, qui cap­ti­va Hay et le main­tint à jamais sous son emprise.

Lorsque Hay attei­gnit 13 ans, son père, qui avait peut-être déce­lé chez son fils une afflic­tion qu’il ima­gi­nait pou­voir être gué­rie par un intense tra­vail phy­sique et par la com­pa­gnie d’hommes robustes, l’en­voya au Neva­da pour tra­vailler dans un ranch. Mal­heu­reu­se­ment pour lui, ce fut le der­nier clou sédi­tieux dans le cer­cueil. Hay fut intro­duit et inté­gré dans le réseau des ouvriers socia­listes et com­mu­nistes qui tra­vaillaient de façon sai­son­nière dans le ranch. Ils lui don­nèrent des bro­chures de Marx, lui apprirent des chan­sons syn­di­cales et cap­ti­vèrent son esprit avec des récits du mas­sacre de Hay­mar­ket, de la grève des che­mins de fer de 1887 et du mar­tyre de Joe Hill — Har­ry Hay sor­ti de cet été-là avec un « Wob­bly » dans le cœur. Tout aus­si impor­tant, peut-être, Hay fut éga­le­ment pré­sen­té, mais sans le savoir, à l’époque, à une figure amé­rin­dienne légen­daire. Le pro­phète paiute Wovo­ka, connu plus tard sous le nom de Jack Wil­son, fut le « mes­sie de la Danse des fan­tômes (par­fois appe­lée Danse des esprits, en anglais ghost dance) » de 1889. Le mou­ve­ment de la Danse des fan­tômes, qui balaya les Plaines, condui­sit direc­te­ment à Woun­ded Knee. Hay apprit tout cela plus tard dans sa vie, et le per­çut comme un signe du des­tin, compte tenu de l’his­toire de sa famille.

Peu de temps après, Hay eut sa pre­mière expé­rience sexuelle com­plète avec un marin plus âgé appe­lé Matt, qui lui dit que « des gens comme lui » exis­taient en secret dans le monde entier, sous la forme d’une sorte de fra­ter­ni­té. Hay décri­vit cette expé­rience ultérieurement :

« Lorsque, plus tard, il racon­ta son his­toire de coming-out pré­fé­rée, il la qua­li­fia iro­ni­que­ment de “dis­cours sur l’a­gres­sion d’un enfant”, afin de sou­li­gner à quel point la vie homo­sexuelle dif­fère des normes hété­ro­sexuelles. “Enfant, expli­qua-t-il, j’ai moles­té un adulte jus­qu’à ce que je découvre ce que j’a­vais besoin de savoir.” La pro­messe d’un nou­veau monde et d’un nou­vel ave­nir que lui avait offert Matt lui avait ser­vi de radeau de sau­ve­tage pen­dant la période d’i­so­le­ment du lycée. Loin d’être une expé­rience d’a­gres­sion, Har­ry l’a tou­jours décrite comme “le plus beau cadeau qu’un jeune de qua­torze ans ait jamais reçu de son pre­mier amour”. »

Une fois Hay diplô­mé, son père le pous­sa à faire car­rière dans le droit, en tra­vaillant pen­dant un an pour un cabi­net de Los Angeles. C’est à cette époque qu’il décou­vrit la « crui­sing scene » et qu’il fut ini­tié à l’art de la drague gay. En 1930, il s’ins­cri­vit à l’u­ni­ver­si­té de Stan­ford pour étu­dier les rela­tions inter­na­tio­nales. De manière infor­melle, il décou­vrit le théâtre et la vie scé­nique, ren­con­tra des tra­ves­tis, des acteurs ouver­te­ment homo­sexuels et s’im­mer­gea dans un style de vie en rébel­lion contre son édu­ca­tion stricte. En 1932, une infec­tion des sinus le condui­sit à aban­don­ner l’u­ni­ver­si­té pour ne plus jamais y reve­nir. Cepen­dant, Hay pour­sui­vit sa car­rière d’ac­teur, au grand dam de son père. C’est en jouant qu’il ren­con­tra un acteur célèbre de l’é­poque, Will Geer. Geer est l’homme qui éloi­gne­ra Hay de sa vie édouar­dienne pour le faire entrer dans le monde de l’ac­ti­visme poli­tique. Grèves, conflits syn­di­caux, mani­fes­ta­tions anti­ra­cistes et anti­fas­cistes. Hay dut être caché par ses amis lors­qu’il lan­ça une brique sur la tête d’un poli­cier. Geer inci­ta Hay à adhé­rer au par­ti com­mu­niste et tous deux devinrent amants. Pour Hay, l’op­ti­misme débor­dant de Geer et sa convic­tion fon­da­men­tale selon laquelle la nature humaine pou­vait être chan­gée pour le meilleur consti­tuaient un mélange enivrant. Cepen­dant, le fait de réa­li­ser que le par­ti com­mu­niste était stric­te­ment et ins­ti­tu­tion­nel­le­ment homo­phobe le rame­na sur Terre. Par déses­poir et par peur, et sur les conseils d’a­mis et d’un psy­chiatre, Hay déci­da d’é­pou­ser une femme pour mon­trer son enga­ge­ment envers le Par­ti. Il choi­sit Anna Plat­ky, une membre du Par­ti issue d’une famille juive de la classe ouvrière. Il ne trou­va cepen­dant pas le bon­heur et le récon­fort dans cet arran­ge­ment et, après de nom­breuses années de dérive à tra­vers divers emplois et le mili­tan­tisme, il déci­da en 1948 de fon­der son propre groupe poli­tique, expli­ci­te­ment homo­sexuel, la Mat­ta­chine Socie­ty, soit la Socié­té Mat­ta­chine.

La société Mattachine et le Grand Projet

En son for inté­rieur, Hay était habi­té par des idées et des visions d’une fra­ter­ni­té homo­sexuelle secrète et spi­ri­tuelle. Il ne ces­sait de lire et de prendre des notes sur les céré­mo­nies païennes, les fêtes popu­laires médié­vales, les fous, les bouf­fons, les lépreux — tous ceux qui bou­le­ver­saient l’ordre nor­mal des choses. Il décou­vrit le terme « mat­ta­chine », qui fait réfé­rence à un phé­no­mène de socié­tés secrètes du XVIe siècle en Europe, dédiées à la danse, à la satire et à la rébel­lion clow­nesque. La Socié­té Mat­ta­chine com­mence à obsé­der l’es­prit de Hay :

« Les troupes Mat­ta­chine trans­met­taient des infor­ma­tions vitales aux oppri­més dans les cam­pagnes de la France du XIIIe au XVe siècles et j’es­pé­rais peut-être qu’une telle socié­té d’hommes homo­sexuels modernes, vivant dégui­sés dans l’A­mé­rique du XXe siècle, pour­rait faire de même pour nous, les Queers opprimés. »

La Socié­té Mat­ta­chine est née de la convic­tion de Hay selon laquelle les homo­sexuels amé­ri­cains consti­tuaient une classe oppri­mée, qui devait natu­rel­le­ment s’al­lier à la gauche et être capable de déter­mi­ner son propre pro­gramme poli­tique et son propre ave­nir et de faire du lob­bying à cet effet. Pour un groupe de per­sonnes habi­tuées à vivre en secret, l’ap­proche pro­vo­ca­trice et publique de Hay était radi­cale. Cer­tains la trou­vaient mena­çante. Il rédi­gea un mani­feste, « Andro­gy­nous Mino­ri­ty » (« Mino­ri­té andro­gyne »), qu’il par­ta­gea avec son amant de l’é­poque, un cer­tain Gern­reich. Gern­reich le mit en garde en lui racon­tant l’his­toire de Magnus Hir­sch­feld et de son Ins­ti­tut de recherche sexuelle, qui fut anéan­ti par les nazis. Déter­mi­né mal­gré tout, Hay conti­nua et fon­da la Socié­té Mat­ta­chine, un groupe ins­pi­ré des Alcoo­liques Ano­nymes et enthou­sias­mé par les récents rap­ports Kin­sey. La socié­té fonc­tion­nait comme une sorte de franc-maçon­ne­rie léni­niste, avec des ser­ments de loyau­té, des secrets, des cel­lules et cinq niveaux d’adhésion.

Pour Hay, ce fut un bou­le­ver­se­ment. Il divor­ça de sa femme, cou­pa les ponts avec ses amis res­pec­tables et conseilla au par­ti com­mu­niste de l’ex­clure pour son homo­sexua­li­té, ce qui fut fait. La Socié­té se déve­lop­pa rapi­de­ment, une cen­taine de per­sonnes assis­tant à chaque réunion. Mais l’hé­ri­tage des croyances et des acti­vi­tés com­mu­nistes de Hay atti­rait l’at­ten­tion du public. Les diri­geants de la Socié­té Mat­ta­chine, qui défen­daient une vision patrio­tique et loyale de l’ho­mo­sexua­li­té amé­ri­caine, déci­dèrent alors de faire pres­sion sur Hay pour qu’il quitte son poste. La Socié­té adop­ta une posi­tion offi­cielle de non-confron­ta­tion, ce qui pro­vo­qua une ter­rible dépres­sion émo­tion­nelle chez Hay. Désem­pa­ré et bou­le­ver­sé, Hay se tour­na vers sa vie intel­lec­tuelle, cher­chant ins­pi­ra­tion et idées dans le pas­sé, pour­sui­vant son inlas­sable recherche sur l’his­toire des homo­sexuels dans les socié­tés humaines.

Hay n’avait jamais ces­sé d’enquêter sur le sujet, accu­mu­lant des boîtes de notes avec des dizaines de mil­liers de com­men­taires, de gri­bouillages en marge, de cartes de réfé­rence et d’in­dex. Ce tra­vail devait se trans­for­mer en quelque chose de plus concret. Du moins était-ce l’ob­jec­tif. « L’ho­mo­phile dans l’his­toire : une pro­vo­ca­tion à la recherche », devait être publié entre 1953 à 1955. Le pro­jet est décrit ainsi :

« Divi­sé en qua­torze sec­tions pério­diques, il retrace les pro­to­types homo­sexuels depuis l’âge de pierre, en pas­sant par le Moyen Âge euro­péen, et jus­qu’au “Ber­dache et à la scène amé­ri­caine”, où Hay cite John­ny Apple­seed comme exemple d’un “héros fou amé­ri­cain”. Une grande par­tie de l’é­tude a été déve­lop­pée à par­tir du pro­gramme de ses cours de musique à la Labor School. Le modèle uti­li­sé par Har­ry pour son étude est le ber­dache. Terme fran­çais appli­qué aux Indiens tra­ves­tis décou­verts par les colons euro­péens dans le Nou­veau Monde, “ber­dache” désigne par­fois sim­ple­ment un Indien qui com­met “le vice abo­mi­nable” de l’ho­mo­sexua­li­té. Mais pour Har­ry, il s’a­gis­sait d’un rôle culturel. »

Nous revien­drons plus tard sur les berdaches.

Sur le plan aca­dé­mique, Hay avait des décen­nies d’a­vance sur l’air du temps. Son étude cou­vrait l’en­semble de la pré­his­toire humaine et de l’his­toire écrite, ten­tant de relier les matriar­cats pri­mi­tifs, le culte des déesses, le drui­disme, les déviances sociales, les fêtes popu­laires et les car­na­vals, les reli­gions pay­sannes, les calen­driers inter­dits, les socié­tés de jon­gleurs, de clowns, d’hommes-liges, les nomades iti­né­rants et les colo­nies d’in­di­gents, les figures de fri­pon (tricks­ter), les héros folk­lo­riques et tout autre élé­ment éso­té­rique et non ortho­doxe qu’il pou­vait inté­grer dans son récit pour une « anthro­po­lo­gie gay ». Comme nous l’a­vons vu, Hay était convain­cu que les homo­sexuels exis­taient pour rem­plir cer­taines fonc­tions sociales par­ti­cu­lières, mais que celles-ci avaient été sup­pri­mées, en par­ti­cu­lier par le chris­tia­nisme. Il écri­vit plu­sieurs articles sur l’ho­mo­sexua­li­té biblique — The Moral Cli­mate of Canaan in the Time of Judges (« Le cli­mat moral de Canaan à l’é­poque des Juges ») et Chris­tia­ni­ty’s First Clo­set Case (non publié). Il s’intéressa par­ti­cu­liè­re­ment au rôle du « spé­cia­liste de l’ar­ti­sa­nat » dans les socié­tés anciennes. Il était convain­cu qu’il s’a­gis­sait géné­ra­le­ment d’hommes homo­sexuels qui adop­taient le tra­vail de femmes, mais avec une telle excel­lence, une telle mai­trise, qu’ils l’élevaient à un niveau civilisationnel.

Sa manie prin­ci­pale, cepen­dant, consis­tait à trou­ver des réfé­rences spé­ci­fiques à « nous », aux homo­sexuels, et aux rites et rituels qui leur étaient spé­ci­fi­que­ment réser­vés. Les lec­trices et lec­teurs patients se demandent peut-être à quel moment la notion de « bis­pi­ri­tua­li­té » (Two-Spi­rit) appa­raît dans cette his­toire. La réponse se trouve dans la per­sé­vé­rance de Hay à tra­quer la moindre réfé­rence aux homo­sexuels dans tous les domaines d’é­tude qu’il put consulter :

« Har­ry exhu­ma un docu­ment oublié écrit en 1882 par un ancien chi­rur­gien géné­ral des États-Unis, le Dr William A. Ham­mond, qui, sur le ter­rain, avait obser­vé des Indiens appe­lés muje­ra­dos, un terme espa­gnol signi­fiant “femmes fabri­quées”. Ce terme atti­ra l’at­ten­tion de Har­ry sur la pos­si­bi­li­té qu’il s’a­gisse d’un type de ber­dache. Ham­mond décri­vait les muje­ra­dos qu’il avait obser­vées chez les Indiens Pue­blo du nord du Nou­veau-Mexique comme “le prin­ci­pal agent pas­sif des céré­mo­nies pédé­ras­tiques”. Hay pro­tes­ta vive­ment contre “l’enterrement par omis­sion” de ce jour­nal pen­dant près de cent ans.

Har­ry se lan­ça dans une longue et labo­rieuse recherche de ce docu­ment. Il avait lu des réfé­rences à l’ar­ticle de Ham­mond dans plu­sieurs ouvrages du début du siècle. Mais en 1962, lors­qu’il déci­da de recher­cher le texte ori­gi­nal, il se heur­ta à des dif­fi­cul­tés. Il com­men­ça par consul­ter la biblio­thèque de recherche de l’U.C.L.A., qui réper­to­riait le volume I de l’Ame­ri­can Jour­nal of Neu­ro­lo­gy and Psy­chia­try, la pre­mière publi­ca­tion à avoir publié les conclu­sions de Ham­mond. Mais lorsque Har­ry deman­da une copie, il décou­vrit, à sa grande sur­prise et à celle du biblio­thé­caire, que l’ar­ticle de Ham­mond avait été sup­pri­mé.

Quatre autres exem­plaires du jour­nal com­man­dés par Har­ry à d’autres biblio­thèques avaient été muti­lés de la même manière. Il sup­po­sa que les conclu­sions de Ham­mond avaient peut-être été désa­vouées par un fonc­tion­naire et cen­su­rées. Après de nom­breux mois, Har­ry mis la main sur une copie du rap­port dans un texte ulté­rieur de Ham­mond inti­tu­lé Sexual Impo­tence in the Male and Female (“Impuis­sance sexuelle chez l’homme et la femme”), publié en 1887. Au fil des ans, Har­ry Hay conti­nua à trou­ver de nom­breux autres cas d’o­bli­té­ra­tion de réfé­rences his­to­riques à l’ho­mo­sexua­li­té. »

À ce stade, il convient de faire une pause dans notre récit et de se pen­cher sur la ques­tion du « berdache ».

Le berdache dans la culture amérindienne

Le terme « ber­dache » est for­te­ment démo­dé aujourd’­hui ; vous ne trou­ve­rez aucune réfé­rence à ce terme dans la lit­té­ra­ture moderne à par­tir de la fin des années 80/du début des années 90. Le mot est d’o­ri­gine fran­çaise, signi­fiant « cata­mite » ou « gar­çon entre­te­nu à des fins contre nature », et est appa­ru au cours des pre­mières années de l’an­thro­po­lo­gie amé­rin­dienne pour décrire un phé­no­mène par­ti­cu­lier obser­vé dans cer­taines cultures. En géné­ral, ber­dache décrit un homme, ou plus rare­ment une femme, qui rompt avec les attentes sociales et choi­sit d’a­dop­ter des vête­ments et des acti­vi­tés fémi­nines. Comme toutes les socié­tés humaines, les Amé­rin­diens avaient une divi­sion binaire du tra­vail : cer­taines tâches et cer­tains rôles étaient réser­vés aux hommes, et d’autres aux femmes. Les anthro­po­logues appe­laient « ber­daches » les per­sonnes qui fran­chis­saient inten­tion­nel­le­ment cette limite. Ce qui est dérou­tant pour des oreilles modernes, éle­vées dans un sys­tème com­plexe et décon­cer­tant d’a­na­lyse du sexe, du genre, de la sexua­li­té, etc., c’est que le ber­dache était éga­le­ment asso­cié à l’ho­mo­sexua­li­té, au trans­gen­risme et à la pros­ti­tu­tion. Ain­si, l’« homme femelle » était un homme gay.

Le terme « ber­dache » est cer­tai­ne­ment obso­lète, et même sans tenir compte des sen­si­bi­li­tés poli­tiques des uni­ver­si­tés, ce terme décrit très mal ce qu’il pré­tend décrire. Chaque culture avait sa propre com­pré­hen­sion de la sexua­li­té et des rôles de genre, ain­si que sa propre cos­mo­lo­gie pour expli­quer com­ment cer­taines per­sonnes en venaient à se com­por­ter comme le sexe oppo­sé. Le croi­se­ment entre le mou­ve­ment euro­péen de défense des droits des homo­sexuels et l’an­thro­po­lo­gie amé­rin­dienne s’est pro­duit pré­ci­sé­ment dans les des­crip­tions confuses du ber­dache comme ayant un rôle et une posi­tion spi­ri­tuelles par­ti­cu­lières au sein des cultures amé­rin­diennes. Nous ver­rons cela plus en détail dans la suite de cet article, mais il convient d’é­ta­blir ici que cette croyance ne peut pas être jus­ti­fiée à la lumière d’une anthro­po­lo­gie rigoureuse.

Hay et les Fées radicales (Radical Fairies)

À ce moment de sa vie, Hay se lan­ça à corps per­du dans la recherche de l’ho­mo­sexuel his­to­rique. Il com­men­ça à cor­res­pondre avec un cer­tain nombre d’u­ni­ver­si­taires et d’é­ru­dits, dont Robert Graves, écri­vain, cri­tique et tra­duc­teur de mythes his­to­riques. Hay était convain­cu que Graves en savait beau­coup sur l’ho­mo­sexua­li­té grecque, mais qu’il était réti­cent à le divul­guer. Il lui écri­vit dans l’es­poir d’ob­te­nir des infor­ma­tions. Graves lui répon­dit avec une approche diplo­ma­tique du sujet :

« L’ho­mo­phi­lie en tant que phé­no­mène natu­rel est res­pec­tée dans la plu­part des socié­tés — et par moi. […] Je déteste le car­rié­risme homo­phile et l’ho­mo­phi­lie pra­ti­quée pour le plai­sir. […] Une alliance entre les hété­ro­philes ado­ra­teurs de la déesse et les homo­philes natu­rels me semble logique. Le monde de la lit­té­ra­ture et de l’art est tel­le­ment rem­pli de désordres irré­li­gieux et per­vers. Vous devriez pur­ger vos rangs ! Bien à vous, Robert Graves. »

Il assis­ta éga­le­ment à une série de confé­rences pri­vées extrê­me­ment étranges don­nées par le savant, mys­tique et his­to­rien anglais Gerald Heard. Heard orga­ni­sa un cer­tain nombre de confé­rences sur les homo­sexuels (qu’il appe­lait « iso­phyles ») et sur le fait qu’ils repré­sen­taient la pro­chaine étape de l’é­vo­lu­tion humaine, en rai­son de leur jeu­nesse qui se pro­longe et de leur capa­ci­té his­to­rique à s’or­ga­ni­ser en confré­ries secrètes. Selon la bio­gra­phie de Hay, Heard sou­tint à Hay qu’une telle orga­ni­sa­tion exis­tait toujours :

« “Heard ne ces­sait de faire allu­sion à une sorte d’Illu­mi­na­ti caché, ou à une fra­ter­ni­té secrète de type sou­fi, avec des ini­tiés dans chaque géné­ra­tion au fil des siècles. Lors de notre qua­trième séance, il deman­da si notre groupe était prêt à s’en­ga­ger à étu­dier cette confré­rie et lais­sa entendre que nous allions la rejoindre.” Har­ry était fas­ci­né par l’i­dée d’é­tu­dier avec le grand éru­dit, mais il était extrê­me­ment réti­cent à l’i­dée de s’im­pli­quer à nou­veau dans un groupe secret et homo­sexuel. “Je ne pen­sais pas qu’il était his­to­ri­que­ment cor­rect de retour­ner dans la clan­des­ti­ni­té. Ce que Heard vou­lait, c’é­tait des adeptes.” »

Frus­tré par cette situa­tion et d’autres impasses, Hay prit la route et cher­cha à retrou­ver par lui-même cer­tains des rituels et rites amé­rin­diens qui, selon lui, avaient peut-être été contraints d’adopter la clan­des­ti­ni­té. Son expé­rience avec le peuple Pue­blo et ses études sur les énig­ma­tiques muje­ra­dos en firent un choix évident. Par­ve­nant à se lier d’a­mi­tié avec un Pue­blo local du nom d’En­ki, Hay pen­sait enfin avoir trou­vé la preuve qui lui man­quait. Enki l’emmena visi­ter un cer­tain nombre de ruines, dont une en par­ti­cu­lier appe­lée Tsankwe, où il lui dit que « c’est ici que les gens comme vous ont vécu ». Hay apprit d’En­ki le terme kwidó, et s’imagina qu’il devait dési­gner les ber­daches ou homo­sexuels. Enthou­sias­mé par la pers­pec­tive de trou­ver des preuves « authen­tiques », il retour­na régu­liè­re­ment à Tsankwe avec des amis et des amants, exhi­bant fiè­re­ment l’en­droit qui, d’après lui, les reliait à une his­toire homo­sexuelle ancestrale.

En réa­li­té, le terme kwidó n’est pas bien com­pris. Dans son article inti­tu­lé « Is the North Ame­ri­can Ber­dache Mere­ly a Phan­tom in the Ima­gi­na­tion of Wes­tern Social Scien­tists ? » (« Le Ber­dache nord-amé­ri­cain n’est-il qu’un fan­tôme dans l’i­ma­gi­na­tion des cher­cheurs occi­den­taux en sciences sociales ? »), la spé­cia­liste du genre et anthro­po­logue Sue-Ellen Jacobs évoque ses dis­putes avec Hay concer­nant l’or­tho­graphe cor­recte de kwidó, mais aus­si son inca­pa­ci­té à confir­mer son exis­tence chez les Tewa Pue­blo. Lors d’enquêtes de ter­rain, on lui dit « à plu­sieurs reprises que j’a­vais mal com­pris. Ils n’a­vaient “jamais eu de gens comme ça ici”. On m’a éga­le­ment dit que les gens “comme ça” avaient appris ces manières des Blancs. » Rétros­pec­ti­ve­ment, il semble évident que Hay ne fai­sait que pro­je­ter ses propres convic­tions. Convain­cu que l’ho­mo­sexua­li­té avait été effa­cée, la moindre preuve ambi­guë ne fai­sait qu’é­tayer ses convictions.

Hay s’installa à San Juan Pue­blo en 1971 et s’engagea dans un cer­tain nombre de pro­jets, dont la pre­mière marche des fier­tés (pride) d’Al­bu­querque et la lutte contre la construc­tion d’un bar­rage sur le Rio Grande. C’est là que son désir le plus pro­fond d’une fra­ter­ni­té d’hommes impré­gnés de « conscience gay » se concré­ti­sa fina­le­ment, pour un court laps de temps. Avec quelques amis, Hay fon­da les Radi­cal Fae­ries, les « Fées radi­cales », en 1979, dans le but de créer des « cercles de fées » d’hommes homo­sexuels capables de vivre d’une cer­taine manière. Il s’agissait d’un mélange d’i­dées New Age, d’es­thé­tique hip­pie, de cha­ma­nisme à l’oc­ci­den­tale, de psy­cho­lo­gie jun­gienne, de drogues, de car­na­val et de danse émeu­tière issu des rêves de Hay. Il implo­rait les gens de « se débar­ras­ser de l’hor­rible peau de gre­nouille verte de l’hé­té­ro-imi­ta­tion pour libé­rer le brillant prince féé­rique qui se trouve en dessous ».

Quelque 200 hommes se pré­sen­tèrent au pre­mier cercle :

« Les ate­liers por­taient sur des sujets aus­si variés que les mas­sages, la nutri­tion, la bota­nique locale, l’éner­gie cura­tive, la poli­tique de l’es­prit gay, la danse coun­try anglaise et l’au­to­fel­la­tion. Les par­ti­ci­pants prirent part à des rituels spon­ta­nés, invo­quant les esprits et effec­tuant des béné­dic­tions et des chants. La plu­part des par­ti­ci­pants se débar­ras­sèrent de la majo­ri­té de leurs vête­ments pour por­ter des plumes, des perles et des cloches, et se maquillèrent avec les cou­leurs de l’arc-en-ciel. Nom­breux sont ceux qui décla­rèrent avoir res­sen­ti un chan­ge­ment de conscience au cours de l’é­vé­ne­ment, que l’un d’entre eux décri­vit comme “un trip de quatre jours sous acide — sans l’acide !” »

La fré­né­sie dio­ny­siaque qui s’empara des par­ti­ci­pants lors du pre­mier ras­sem­ble­ment serait sau­va­ge­ment condam­née aujourd’­hui comme une moque­rie de la culture amé­rin­dienne et une appro­pria­tion cultu­relle de pre­mier ordre. Ils se rou­lèrent dans la boue, construi­sirent un phal­lus de terre géant, se cou­ron­nèrent de feuilles de lau­rier, hur­lèrent à la lune et vécurent une vision de groupe lors­qu’un énorme tau­reau noir entra dans un cercle de tam­bours au moment du plus impor­tant cres­cen­do. Les témoi­gnages qui s’ensuivirent sont rem­plis d’un lan­gage exta­tique, d’al­lu­sions au bap­tême, au renou­veau, à la puri­fi­ca­tion spi­ri­tuelle et à un sens accru de la conscience homo­sexuelle. Nom­breux sont ceux qui choi­sirent par la suite d’adopter des sur­noms pseu­do-amé­rin­diens, tels que Cra­zy Owl et Mor­ning Star.

Fait cru­cial pour notre his­toire, c’est à l’oc­ca­sion de ce ras­sem­ble­ment qu’un homme appe­lé Will Ros­coe ren­con­tra pour la pre­mière fois Har­ry Hay. Cette ren­contre entre le jeune Ros­coe et le vété­ran Hay est essen­tielle pour com­prendre les ori­gines de la notion de la « bis­pi­ri­tua­li­té » (de l’idée de Two-Spi­rit). Ros­coe trans­for­ma les boîtes de recherche désor­don­nées et excen­triques de Hay en livres et en tra­vaux uni­ver­si­taires à part entière, impré­gnés de l’é­thos spi­ri­tuel des « Fées radi­cales ». Ros­coe res­ta proche de Hay après le ras­sem­ble­ment, s’impliqua dans un éven­tuel achat de ter­rain pour les Fées et demeu­ra ami avec Hay même après la scis­sion et l’ef­fon­dre­ment des Fées radi­cales (Radi­cal Fae­ries) au début des années 1980.

« Au cours de cette visite, les recherches his­to­riques de Har­ry sur les homo­sexuels furent dépous­sié­rées. “Un soir, après le dîner, se sou­vient Ros­coe, alors qu’il par­lait des homo­sexuels dans l’his­toire de la civi­li­sa­tion, Har­ry fit un geste vers un coin sombre de la pièce et dit : ‘Bien sûr, si tu veux vrai­ment en savoir plus sur ce sujet, tu devrais te plon­ger là-dedans.’ Il fai­sait réfé­rence à une pile désor­don­née de car­tons conte­nant des mil­liers de pages de notes datant des années 50.” Lorsque Ros­coe retour­na à San Fran­cis­co l’au­tomne sui­vant, il empor­ta quatre boîtes de notes pour les indexer et les copier. Ros­coe était intri­gué par le fait que Hay avait com­men­cé par le ber­dache des Indiens d’A­mé­rique du Nord, puis avait fait des recherches dans l’his­toire de la civi­li­sa­tion à la recherche de mani­fes­ta­tions spé­ci­fiques de ce rôle. Ros­coe déci­da de reprendre là où Har­ry s’é­tait arrê­té et de déve­lop­per des études empi­riques complètes. »

Roscoe, Jung et les Indiens gays

Avec l’ef­fon­dre­ment et l’é­cla­te­ment des Fées, un nou­veau groupe fut fon­dé en 1982 : Tree­roots. Il était diri­gé par deux « pyscho­logues gays », Mitch Wal­ker et Don Kil­hef­ner. Tous deux s’in­té­res­saient à l’u­ti­li­sa­tion de la théo­rie jun­gienne et de la pra­tique rituelle pour explo­rer la conscience gay. Cette tech­nique par­ti­cu­lière repose sur la croyance de Jung selon laquelle les hommes pos­sèdent une « ani­ma » — un aspect fémi­nin incons­cient qui peut être explo­ré par le biais de la thé­ra­pie. D’une cer­taine manière, l’at­ti­rance des homo­sexuels pour Jung relève d’une logique évi­dente, puis­qu’il met l’ac­cent sur la dua­li­té et l’as­pect fémi­nin de l’homme, ain­si que sur les consé­quences néga­tives de cet aspect, à savoir la haine de soi et la pro­jec­tion. Mais nous pou­vons éta­blir ici un lien expli­cite entre l’ar­ché­type « bis­pi­ri­tuel » de Jung et le déve­lop­pe­ment ulté­rieur d’une caté­go­rie spi­ri­tuelle amé­rin­dienne appe­lée « bis­pi­ri­tua­li­té » (Two-Spi­rit).

Il y aurait une cri­tique beau­coup plus large à faire un jour sur la manière dont Jung lui-même, qui ren­dit visite aux Amé­rin­diens à Taos, uti­li­sa la pen­sée reli­gieuse « pri­mi­tive » dans son tra­vail et com­ment cela contri­bua fina­le­ment à l’ap­pro­pria­tion et au déve­lop­pe­ment de sa phi­lo­so­phie par la « psy­cho­lo­gie gay ». Mais cet article est déjà assez long. Il suf­fit de dire que les affluents d’i­dées qui ont ali­men­té ce mou­ve­ment psy­cho­lo­gique com­pre­naient déjà de graves erreurs de carac­té­ri­sa­tion de la reli­gion amé­rin­dienne, tant de la part de Jung que de Hay. Un exemple moderne de ce phé­no­mène se trouve dans le « tra­vail » d’Aa­ran Mason, auteur d’ar­ticles tels que « The Gay Male God­dess and the Myth of Bina­ries : A Queer Arche­ty­pal Mean­de­ring » (« La déesse mas­cu­line gay et le mythe de la bina­ri­té : un méandre arché­ty­pal queer »). Une récente dis­cus­sion de son tra­vail explore ce croi­se­ment confus entre la pen­sée « autoch­tone » et la pen­sée jungienne :

« À Paci­fi­ca, Mason a décou­vert les tra­vaux de Will Ros­coe, qui écrit sur les “two-spi­rits” amé­rin­diens [la “bis­pi­ri­tua­li­té” amé­rin­dienne] — un terme uti­li­sé pour décrire “les rôles de genre non binaires dans les tri­bus amé­rin­diennes”. Les écrits de Ros­coe ont éga­le­ment per­mis à Aaron de décou­vrir les recherches sur le culte des “Gal­li” : d’an­ciens groupes d’hommes qui véné­raient la Grande Déesse Mère de la Terre, Cybèle…

Armé de ce type d’i­dées, Mason s’est ren­du compte que le drag est “un pro­ces­sus de type tricks­ter”, qui repose sur l’éner­gie du tricks­ter. Dans cer­tains contes amé­rin­diens, par exemple, Coyote s’ha­billait en femme pour obte­nir ce qu’il vou­lait. Dans d’autres contes, il fai­sait d’autres choses far­fe­lues, comme s’en­le­ver les organes géni­taux, se faire prendre dans des pièges ou mettre en œuvre des plans far­fe­lus ou paillards…

À ce pro­pos, Mason m’a par­lé d’un docu­men­taire qu’il a décou­vert, inti­tu­lé “Two Spi­rits” (« Deux esprits »), dans lequel un Nava­jo, Wes­ley Tho­mas (qui s’i­den­ti­fie lui-même comme un “two-spi­rit” [ou « bis­pi­ri­tuel »]), raconte un mythe d’o­ri­gine nava­jo sur les quatre genres… Au lieu de la “pen­sée noire et blanche” où l’on oppose une chose à l’autre, lorsque la bina­ri­té est élar­gie, que l’on passe à quatre élé­ments, un indi­vi­du peut s’i­den­ti­fier comme une femme fémi­nine, un homme mas­cu­lin, un homme fémi­nin, ou une femme masculine.

Aaron a recon­nu que ce concept pour­rait éga­le­ment être sym­bo­li­sé par un man­da­la qua­ter­naire, qui a sa place dans la psy­cho­lo­gie jun­gienne en tant que cercle sacré, englo­bant un tout avec quatre par­ties contri­buant de manière égale. Il offre éga­le­ment la pos­si­bi­li­té au fémi­nin d’en­trer dans la Tri­ni­té et de voir le fémi­nin à tra­vers deux paires de deux figures binaires (poten­tiel­le­ment réunies) : Marie, mère de Jésus, asso­ciée à Marie Made­leine et Ève asso­ciée à Lilith (la ten­ta­trice), sug­gère Aaron. »

Pour Ros­coe, Wal­ker, Kil­hef­ner et d’autres per­sonnes impli­quées dans la genèse de la « psy­cho­lo­gie gay », le pou­voir intel­lec­tuel et émo­tion­nel des cercles et des ras­sem­ble­ments des Fées four­nis­sait la matière pre­mière à trans­for­mer en pro­duits plus sérieux et plus ins­ti­tu­tion­nels. Ros­coe fut à la fois le vec­teur et le sculp­teur du pro­jet de Hay sur l’his­toire de l’ho­mo­sexua­li­té, qui dura des décen­nies. Il se mon­tra infaillible.

Dans les années qui sui­virent les émeutes de Sto­ne­wall (1969), un exode modeste mais signi­fi­ca­tif com­men­ça à se pro­duire. Un cer­tain nombre d’A­mé­rin­diens, atti­rés par le mou­ve­ment de libé­ra­tion des homo­sexuels, se ren­dirent à San Fran­cis­co et com­men­cèrent à s’i­den­ti­fier à la scène anglo-euro­péenne des gays, les­biennes, bisexuels, trans­genres et tra­ves­tis. Il s’est avé­ré extrê­me­ment dif­fi­cile de retra­cer exac­te­ment la manière dont cela se pro­dui­sit, mais en 1975, deux Amérindien·nes — Ran­dy Burns, un Paiute, et Bar­ba­ra Came­ron, une Lako­ta — fon­dèrent le Gay Ame­ri­can Indians (GAI, « Amé­rin­diens gays »). Les rela­tions entre ce groupe et Will Ros­coe sont obs­cures, mais d’une façon ou d’une autre, il finit par deve­nir le coor­di­na­teur du pro­jet d’his­toire des Indiens gays d’A­mé­rique (1984) et le rédac­teur en chef de Living the Spi­rit : A Gay Ame­ri­can Indian Antho­lo­gy (« Vivre l’es­prit : une antho­lo­gie gay des Indiens d’A­mé­rique »). Les archives et les docu­ments rela­tifs à cette période sont conser­vés par la GLBT His­to­ri­cal Socie­ty (« Socié­té LGBT his­to­rique ») de San Fran­cis­co (dans des col­lec­tions inti­tu­lées « Docu­ments de Will Ros­coe » et « Archives sur les Indiens gays d’A­mé­rique »). Ils n’ont pas encore été numé­ri­sés et contiennent cer­tai­ne­ment l’his­toire de la façon dont Ros­coe, un non-autoch­tone, fut enrô­lé par le GAI, qui lui confia en outre un poste de direction.

Les dyna­miques que l’on observe ici sont ter­ri­ble­ment com­plexes. Pour Ros­coe, Hay et de nom­breux Amé­rin­diens s’i­den­ti­fiant comme homo­sexuels, la colère et l’a­gres­si­vi­té des autres Amé­rin­diens à l’é­gard des homo­sexuels trouvent leur ori­gine dans la chris­tia­ni­sa­tion de leur culture. Ros­coe devint l’« expert » en mesure d’affirmer et de « prou­ver » que les géné­ra­tions pré­cé­dentes d’Amérindien·nes étaient non seule­ment tolé­rantes à l’é­gard des homo­sexuels, des per­sonnes du troi­sième genre et des trans­genres [encore cet ana­chro­nisme idiot], mais que ces per­sonnes étaient même célé­brées et véné­rées pour leurs pou­voirs spi­ri­tuels. Cepen­dant, et c’est là le cœur du pro­blème, une grande par­tie de ces recherches, et les affir­ma­tions qui en découlent, sont des images sim­pli­fiées, défor­mées et pro­pa­gan­dées de la vie des Amérindien·nes anté­rieure à la colo­ni­sa­tion. Ros­coe écri­vit ensuite des dizaines de livres et d’ar­ticles sur l’exis­tence et la véné­ra­tion des homo­sexuels et des per­sonnes du troi­sième genre dans de nom­breuses socié­tés indi­gènes et tra­di­tion­nelles — y com­pris l’is­lam, le chris­tia­nisme, ain­si que des groupes afri­cains et amérindiens.

« Pourquoi le berdache a‑t-il été ridiculisé ? »

Si vous avez eu la patience de me suivre jusqu’ici, vous vous deman­dez peut-être pour­quoi cette défi­ni­tion de la « bis­pi­ri­tua­li­té » (Two-Spi­rit) pose pro­blème si les Amé­rin­diens eux-mêmes l’ont adop­tée. L’his­toire des Amé­rin­diens et le contrôle qu’ils exercent vis-à-vis d’elle consti­tuent un élé­ment essen­tiel de la cos­mo­lo­gie pro­gres­siste depuis les années 1960. Les pro­gres­sistes l’utilisent notam­ment pour sou­te­nir leur pers­pec­tive selon laquelle un État colo­nial chré­tien, patriar­cal et domi­nant aurait anéan­ti une socié­té paci­fique, matriar­cale, éco­lo­gique et éga­li­taire de chasse et d’agriculture. Presque tout le monde connait cette forme de pro­pa­gande pré­sen­tant un bon [ou noble] sau­vage voué à l’ex­tinc­tion, et avec lui la terre qui souffre. La ques­tion spé­ci­fique du « ber­dache » et de la manière dont Hay et ses aco­lytes ont réus­si à défor­mer l’his­toire mérite cer­tai­ne­ment d’être étu­diée, et j’es­père vous avoir four­ni quelques élé­ments de contexte sur la manière dont le concept des « deux esprits » ou « bis­pi­ri­tuels » (Two-Spi­rit) est né. Voyons main­te­nant ce qui a été déformé.

Les études sur le « ber­dache » his­to­rique sont très lar­ge­ment biai­sées dans un sens ou dans l’autre. Les mili­tants pro­gres­sistes et les uni­ver­si­taires ont rai­son de dire que les pre­miers anthro­po­logues étaient hor­ri­fiés par l’ac­cep­ta­tion dont cer­taines cultures autoch­tones fai­saient montre à l’égard de ce qu’ils consi­dé­raient comme des déviances et des per­ver­sions, ce qui les ame­na à pro­duire une image erro­née de la réa­li­té. Mais la réac­tion de Ros­coe et consorts est éga­le­ment truf­fée d’er­reurs. Je vou­drais sou­li­gner plu­sieurs cri­tiques essentielles :

  • En trans­for­mant le « ber­dache » en « two-spi­rit » [ou « bis­pi­ri­tuel »], Ros­coe et ses col­lègues com­mettent exac­te­ment le même abus que les anthro­po­logues du pas­sé, à savoir homo­gé­néi­ser les cultures autoch­tones, dont beau­coup n’a­vaient pas de « ber­dache ».
  • Le fait d’im­po­ser le concept « queer » du mou­ve­ment gay moderne aux cultures autoch­tones est à la fois ana­chro­nique et dégra­dant. [Idem pour l’idée de « transgenre »].
  • Ros­coe et consorts mini­misent les preuves his­to­riques des moque­ries, de l’a­ver­sion et de l’hos­ti­li­té qui pou­vaient exis­ter à l’encontre des « ber­daches » et exa­gèrent leur nature sup­po­sé­ment sacrée et divine.

La pre­mière de ces ques­tions est la moins contro­ver­sée et la plus cou­ram­ment débat­tue. Des articles sur Inter­net tels que « quels étaient les cinq genres des Amé­rin­diens » sont cou­pables de pro­mou­voir de pures et simples faus­se­tés. Même au sein des vastes « zones cultu­relles » de l’A­mé­rique du Nord, comme le Nord-Ouest Paci­fique, il existe une impor­tante diver­si­té cultu­relle. Chaque peuple aborde dif­fé­rem­ment la ques­tion du genre, du tra­ves­tis­se­ment et de la sexua­li­té. Pour de nom­breux groupes, dont le plus célèbre est celui des Iro­quois (Hau­de­no­sau­nee), il n’existe aucune preuve de l’exis­tence d’un phé­no­mène « ber­dache ». Comme on peut le lire dans un article détaillé de 1983 inti­tu­lé « The North Ame­ri­can Ber­dache » (« Le ber­dache d’A­mé­rique du Nord ») :

« Nous pour­rions ajou­ter que le rap­port de Los­kiel (1794:11) sur l’ho­mo­sexua­li­té chez les Dela­ware et appa­rem­ment les Iro­quois (Katz 1976:290) ne décrit pas de com­por­te­ment ber­dache. Les argu­ments en faveur de l’ab­sence de ber­daches dans les cultures iro­quoises sont solides. Kehoe sou­ligne que Mil­ler (1974) est par­ve­nu à une conclu­sion similaire. »

Évo­quant son tra­vail avec les « nad­lee­hi » nava­jos, l’anthropologue Caro­lyn Epple for­mule ce com­men­taire accablant :

« Il semble que Ros­coe, Williams et d’autres aient fré­quen­té le culte de l’Homosexuel éter­nel et, ce fai­sant, ont non seule­ment négli­gé les limites cultu­relles de la sexua­li­té en tant que concept, mais aus­si sub­su­mé les nad­lee­hi (et peut-être d’autres per­sonnes pré­sen­tant des carac­té­ris­tiques simi­laires) sous la clas­si­fi­ca­tion actuelle de la sexua­li­té — une inclu­sion sans fon­de­ment. […] Et ce afin de “démon­trer que les socié­tés pré­in­dus­trielles sont plus ‘tolé­rantes’ […] ou ‘accom­mo­dantes’ de la diver­si­té éro­tique et de la varia­tion des genres que ‘l’Oc­ci­dent’”. Les avan­tages de l’i­den­ti­fi­ca­tion aux socié­tés “pré­in­dus­trielles” sont nom­breux. Williams consi­dère par exemple que “le concept amé­rin­dien de spi­ri­tua­li­té per­met de sor­tir de l’idée de déviance, de réunir les familles et d’of­frir des avan­tages par­ti­cu­liers à la socié­té dans son ensemble” (1986:207). Et Ros­coe d’a­jou­ter : “Je n’ai aucune dif­fi­cul­té à ima­gi­ner la rai­son d’être et les avan­tages d’une spé­cia­li­sa­tion dans un tra­vail autre­ment consi­dé­ré comme fémi­nin. Ma propre conscience a donc absor­bé le berdache.”

Si les deux auteurs recon­naissent l’existence de dif­fé­rences majeures entre les signi­fi­ca­tions euroa­mé­ri­caines et amé­rin­diennes du terme “gay”, ils confondent clai­re­ment ces signi­fi­ca­tions à des fins poli­tiques et per­son­nelles. Il n’est pas éton­nant que Jaimes, une Amé­rin­dienne, s’op­pose à de telles pers­pec­tives : “Les efforts déployés par les non-Indiens afin d’utiliser la cou­tume indi­gène consis­tant à trai­ter les homo­sexuels (sou­vent appe­lés ‘ber­dache’ par les anthro­po­logues) comme des per­sonnes dotées de pou­voirs spi­ri­tuels spé­ciaux dans le cadre de l’or­ga­ni­sa­tion de masse au sein de la socié­té domi­nante ont été par­ti­cu­liè­re­ment choquants.” »

[Dans la conclu­sion de son article, Caro­lyn Epple sou­tient que : « Les expres­sions ber­dache, genre alter­na­tif, gay et bis­pi­ri­tuel [Two-Spi­rit] sont clai­re­ment inadé­quates, une lacune qui, je le soup­çonne, découle du fait que l’on conti­nue à s’ap­puyer de manière acri­tique sur des hypo­thèses non exa­mi­nées concer­nant la cen­tra­li­té du genre et des pra­tiques sexuelles. » Le recours à ces termes, entre autres choses, « efface les épis­té­mo­lo­gies de ces dif­fé­rentes cultures ». (NdT)]

Les remarques d’Epple sur la manière dont Ros­coe et Williams ont uti­li­sé la culture autoch­tone pour leurs propres com­bats — « une inclu­sion sans fon­de­ment » — ont été reprises par beau­coup d’autres au fil des ans. Les attaques contre le concept de « bi-spi­ri­tua­li­té » (Two-Spi­rit) sou­lignent sou­vent à quel point les concep­tions autoch­tones de la sexua­li­té, de la paren­té et de la spi­ri­tua­li­té étaient et sont tou­jours radi­ca­le­ment dif­fé­rentes des concep­tions occi­den­tales. Cer­tains, comme les Dénés, pensent qu’un enfant peut naître avec l’âme d’un parent décé­dé, mais que cela n’af­fecte en rien sa sexua­li­té. Beau­coup s’in­ter­rogent aujourd’­hui sur la manière dont cette ter­mi­no­lo­gie leur a été impo­sée, comme le poète mohawk James Tho­mas Ste­vens dans son article inti­tu­lé « Poe­try and Sexua­li­ty : Run­ning Twin Rails » (« Poé­sie et sexua­li­té : cou­rir sur deux rails ») :

« En par­lant d’i­den­ti­tés fabri­quées, on peut évo­quer le Twin-Spi­rit. Depuis le milieu des années 1970 et la créa­tion de GAI (Gay Ame­ri­can Indians), les per­sonnes inté­res­sées par la recherche socio­sexuelle et anthropologique/culturelle ont repris des termes tels que ber­dache, Winkte, double-sexe, Nadle, Hwame et Twin-Spi­rit […] Twin-Spi­rit est trop sou­vent uti­li­sé comme un terme pan-indien pour les per­sonnes autoch­tones iden­ti­fiés comme queers, même si de tels termes n’exis­taient pas aupa­ra­vant. Cela passe sous silence les nom­breux points de vue auto­nomes que les dif­fé­rentes nations avaient à l’é­gard de leurs membres homosexuels. »

Queer est un terme par­ti­cu­liè­re­ment insul­tant pour décrire les sexua­li­tés autoch­tones. Conçu dans le contexte anglo-euro­péen d’un mou­ve­ment de « libé­ra­tion », le terme queer désigne spé­ci­fi­que­ment ce qui est « déviant », « non nor­ma­tif » et « per­vers ». Sur le plan concep­tuel, cela n’a rien à voir avec les « ber­daches » docu­men­tés de l’an­thro­po­lo­gie amé­rin­dienne, et bien qu’ils puissent être détes­tés, mar­gi­na­li­sés et moqués, les « ber­daches » étaient accep­tés dans un cadre social éta­bli, qui com­pre­nait sou­vent des règles expli­cites sur les per­sonnes avec les­quelles ils pou­vaient ou ne pou­vaient pas avoir de rela­tions sexuelles [autre­ment dit, puisque cela s’inscrivait dans un cadre codi­fié, nor­ma­tif, cela n’avait rien de queer (NdT)]. Dans un article inti­tu­lé « Dance to the Two-Spi­rit : Mytho­lo­gi­sa­tions of the Queer Native » (« La danse aux deux esprits : mytho­lo­gi­sa­tions de l’au­toch­tone queer »), Marianne Kon­gers­lev cri­tique la des­crip­tion que fait Ros­coe de l’A­mé­rique du Nord comme « le conti­nent le plus queer de la pla­nète ». Elle note :

« La bis­pi­ri­tua­li­té [Two-Spi­rit] n’est pas syno­nyme de queer, étant don­né que de nom­breuses cultures tri­bales ne consi­dé­raient pas leurs membres non binaires comme des étran­gers ou comme contre­ve­nant aux tra­di­tions. La notion occi­den­tale de “queer” est inexacte et insuf­fi­sante pour com­prendre le terme. Les per­sonnes bis­pi­ri­tuelles [Two-Spi­rit] ont joué un rôle cen­tral au sein de leurs nations et de leurs cultures, et ne sont donc pas “queer”. »

Et même si je ne suis pas d’ac­cord avec l’u­ti­li­sa­tion de l’ex­pres­sion « bis­pi­ri­tuel » [Two-Spi­rit] pour décrire toutes les cultures autoch­tones, ce qu’elle dis­cute elle-même dans l’ar­ticle, son point est clair. De même, dans son article, Epple insiste sur le fait que les Nava­jos consi­dèrent le genre comme le pre­mier cli­vage de la nature, et que tout peut être divi­sé en caté­go­ries mas­cu­lines et fémi­nines. Même le troi­sième genre « nad­lee­hi » s’inscrit dans ce cadre, et n’est donc pas « queer ».

« Comme n’im­porte quel Nava­jo pour­rait vous le dire, tout peut être divi­sé en mâle et femelle. […] Kluck­hohn sou­ligne que les chants, les rivières, les plantes et d’autres élé­ments sont clas­sés en mâle et femelle. […] Mat­thews fait une obser­va­tion simi­laire : “Il existe de nom­breux exemples dans la langue et les légendes nava­hos où, lorsque deux choses se res­semblent quelque peu, mais que l’une est plus gros­sière, plus forte ou plus vio­lente, elle est qua­li­fiée de mâle ou asso­ciée au mâle, tan­dis que la plus fine, plus faible ou plus douce est qua­li­fiée de femelle ou asso­ciée à la femelle.” »

Je ne sou­haite pas vous ense­ve­lir sous une série inter­mi­nable de cita­tions, j’en cite­rai donc seule­ment une der­nière pour ter­mi­ner cette sec­tion. En pré­sen­tant l’existence du « ber­dache » comme à la fois « queer » et spi­ri­tuelle, Ros­coe et ses col­la­bo­ra­teurs ont inver­sé la réa­li­té docu­men­tée, qui montre que le « ber­dache » est sou­vent ins­ti­tu­tion­na­li­sée dans les cultures autoch­tones. S’il est vrai que cer­taines tri­bus les consi­dé­raient comme dotés de pou­voirs spi­ri­tuels, il n’en reste pas moins qu’ils étaient régu­liè­re­ment évi­tés, moqués et raillés, par­fois même exi­lés. Il n’y a là, à mon sens, aucun para­doxe, l’exis­tence d’une caté­go­rie de per­sonnes ayant un cer­tain sta­tut mais n’en étant pas moins détes­tées est mon­naie cou­rante, le for­ge­ron four­nis­sant un exemple clas­sique. Pour ter­mi­ner cette sec­tion, voi­ci une cita­tion élo­quente tirée de l’ou­vrage de David Green­berg inti­tu­lé The Construc­tion of Homo­sexua­li­ty (« La construc­tion de l’homosexualité »), publié en 1998 :

« Paral­lè­le­ment aux sources qui font réfé­rence aux ber­daches comme étant hono­rés ou accep­tés, d’autres décrivent des réac­tions néga­tives. Les Papa­go “mépri­saient” les ber­daches ; les Coco­pa “ne les aimaient appa­rem­ment pas”. Les Choc­taws les tenaient “en grand mépris”, les Sept Nations “dans le mépris le plus sou­ve­rain”. Les Kla­maths sou­met­taient les ber­daches “au mépris et à la raille­rie” ; les Sioux les “moquaient”. Les ber­daches Pima étaient ridi­cu­li­sés, mais non sanc­tion­nés, tout comme les ber­daches Mohave qui pré­ten­daient pos­sé­der les organes géni­taux du sexe oppo­sé. Les Apaches trai­taient les ber­daches avec res­pect lors­qu’ils étaient pré­sents, mais les ridi­cu­li­saient dans leur dos. Et si les Zuni accep­taient leur ber­dache, “il y avait des plai­san­te­ries et des rires sur sa capa­ci­té à atti­rer les jeunes hommes chez lui”. Dans cer­tains groupes, les par­te­naires des ber­daches étaient éga­le­ment ridi­cu­li­sés ou méprisés.

Elle décrit le pro­ces­sus par lequel, au fil des ans, un jeune homme San­tee devint un wink­ta. Enfant, il pré­fé­rait les tra­vaux de tête et les tâches ména­gères aux sports mas­cu­lins. Sa trans­for­ma­tion ayant été approu­vée par ses rêves, il adop­ta des vête­ments et des formes de lan­gage fémi­nins. Le tra­ves­tis­se­ment du wink­ta ne sus­ci­ta aucune réac­tion par­ti­cu­lière jus­qu’à ce qu’il com­mence à flir­ter avec les hommes de son vil­lage et à ten­ter de les séduire. C’est alors que les vil­la­geois orga­ni­sèrent une céré­mo­nie offi­cielle pour exi­ler le wink­ta à vie. Il s’a­gis­sait d’une peine très sévère, plus lourde que celle impo­sée en cas d’ho­mi­cide. Après son exil, le wink­ta s’installa dans un vil­lage voi­sin. Il y fut accueilli par les femmes, recon­nais­santes de sa contri­bu­tion au tra­vail des femmes (les ber­daches mas­cu­lins excel­laient sou­vent dans l’exé­cu­tion de tâches tra­di­tion­nel­le­ment fémi­nines), et par les hommes, heu­reux de par­ti­ci­per à son “hos­pi­ta­li­té” (qui n’est pas décrite plus avant, mais dont on peut sup­po­ser qu’elle fait réfé­rence à l’hos­pi­ta­li­té sexuelle). Mal­gré cet accueil appa­rem­ment posi­tif, le wink­ta était constam­ment l’ob­jet de taquineries. »

Il existe de nom­breuses expli­ca­tions à ce com­por­te­ment, mais une source évi­dente de ten­sion était la pos­si­bi­li­té pour un homme « ber­dache » d’é­vi­ter de devoir aller à la guerre en s’i­den­ti­fiant aux occu­pa­tions d’une femme. Si le sujet vous inté­resse, vous pou­vez consul­ter le livre de Green­berg qui pro­pose une dis­cus­sion appro­fon­die de cet argument.

La conférence de 1990

Tout au long des années 1980, Ros­coe et d’autres tra­vaillèrent sans relâche sur le thème du « ber­dache », tâchant de réha­bi­li­ter l’i­mage d’un déviant calom­nié pour en faire une figure puis­sante et aimée qui aurait été effa­cée par l’É­tat colo­nial. Ros­coe s’appuya sur le tra­vail de Hay pour créer un récit glo­bal de la place de l’ho­mo­sexuel dans de nom­breuses cultures, de la manière dont il était véné­ré, et aida la géné­ra­tion actuelle de mili­tants homo­sexuels à se sen­tir connec­tée à une vision plus pro­fonde, voire « pri­mi­tive », de sa place dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Tout ce tra­vail devait abou­tir à l’a­dop­tion for­melle du terme « two-spi­rit » (« bis­pi­ri­tuel ») par une délé­ga­tion assem­blée à Win­ni­peg. Les détails de la confé­rence et du mou­ve­ment « bis­pi­ri­tuel » (Two-Spi­rit) qui s’ensuivit furent archi­vés à l’U­ni­ver­si­té de Win­ni­peg, sous la direc­tion d’Al­bert McLeod. N’y ayant pas accès, je ne peux vous pré­sen­ter les sub­ti­li­tés des débats et des dis­cus­sions de la confé­rence. Cepen­dant, il semble presque cer­tain, étant don­né la nature du tra­vail de Ros­coe, que le terme et ses impli­ca­tions pro­viennent de la phi­lo­so­phie de Hay et de Ros­coe. Il ne s’a­git pas d’i­gno­rer les contri­bu­tions des délé­gués et des mili­tants autoch­tones, qui accueillirent et acce­ptèrent mani­fes­te­ment le terme, mais comme nous l’a­vons vu, le contexte his­to­rique est primordial.

Les liens entre le mou­ve­ment gay amé­rin­dien (et ses suc­ces­seurs) et le monde uni­ver­si­taire sont cru­ciaux, étant don­né que c’est le ver­nis de légi­ti­mi­té four­ni par le milieu aca­dé­mique mili­tant qui pro­pul­sa le terme « bis­pi­ri­tuel » (Two-Spi­rit) dans le domaine grand public. Le terme appa­raît dans des revues uni­ver­si­taires à la fin des années 1980, mais son emploi explose après la confé­rence. Il est alors repris par des groupes de lob­bying, des orga­ni­sa­tions cari­ta­tives de lutte contre le sida, des ONG, des gou­ver­ne­ments locaux, puis les médias et la culture en géné­ral. Aujourd’­hui, il consti­tue un vocable accep­té, de même que les croyances qui l’ac­com­pagnent, comme « les autoch­tones avaient quatre genres » ou « les cultures autoch­tones véné­raient les homo­sexuels et les trans­genres », un mythe qui s’est ancré dans les esprits et qui ne semble pas près de disparaître.

[Outre sa nature intrin­sè­que­ment pro­blé­ma­tique, il faut bien voir que l’expression « bis­pi­ri­tua­li­té » (Two-Spi­rit) a offi­ciel­le­ment été conçue et adop­tée « pour dis­tin­guer et dis­tan­cier les popu­la­tions amérindiennes/Premières nations des popu­la­tions non amé­rin­diennes ». Le pro­blème, c’est que les mili­tants trans l’utilisent pour faire exac­te­ment l’inverse, à savoir pour rap­pro­cher et assi­mi­ler des croyances et pra­tiques amé­rin­diennes avec des croyances et pra­tiques non amé­rin­diennes. (NdT)]

Réflexions finales

J’es­père que cette lec­ture aura été ins­truc­tive. Mes recherches sur ce sujet m’ont conduit dans d’é­tranges ter­riers de lapin et le per­son­nage de Har­ry Hay, en par­ti­cu­lier, m’a sem­blé à la fois fas­ci­nant et répu­gnant. Son intel­li­gence, son sens de l’or­ga­ni­sa­tion et ses talents évi­dents doivent, à mon sens, être repla­cés dans le contexte de ses dési­rs et de son tem­pé­ra­ment. Par exemple, Hay était obs­ti­né­ment déter­mi­né à faire en sorte que la North Ame­ri­can Man/Boy Love Asso­cia­tion (NAMBLA) soit incluse dans le mou­ve­ment géné­ral des droits des homo­sexuels et qu’elle soit auto­ri­sée à défi­ler à la Pride avec un dra­peau et une ban­nière. Ses opi­nions sur l’a­mour homo­sexuel et l’âge du consen­te­ment révèlent sa convic­tion inébran­lable selon laquelle l’ho­mo­sexua­li­té n’est pas seule­ment un phé­no­mène bio­lo­gique dis­tinct, mais qu’elle s’ac­com­pagne éga­le­ment d’une nature spi­ri­tuelle dis­tincte, qui ne devrait pas se limi­ter au car­can des opi­nions, des cou­tumes, des habi­tudes et de la morale du monde hété­ro­sexuel. Il pas­sa l’arme à gauche en croyant tou­jours qu’un gar­çon de 14 ans devrait être auto­ri­sé à « moles­ter », selon ses termes, un homme plus âgé, afin d’obtenir les infor­ma­tions et les connais­sances dont il a besoin. C’est cette croyance en la sépa­ra­tion radi­cale et en l’in­com­pa­ti­bi­li­té des codes moraux des mondes gay et hété­ro­sexuel qui, je pense, ali­men­ta ses recherches phi­lo­so­phiques et uni­ver­si­taires. Il vou­lait que les homo­sexuels pos­sèdent leur propre cos­mos et leur place unique dans l’histoire.

Je ne doute pas de la sin­cé­ri­té de son enga­ge­ment envers les Amé­rin­diens qu’il côtoya, mais son obses­sion à trou­ver les « ori­gines pri­mi­tives » de l’ho­mo­sexua­li­té ter­nit cet enga­ge­ment. Une cita­tion très révé­la­trice de sa bio­gra­phie en témoigne pleinement :

« Mal­gré les frus­tra­tions de Har­ry lors de son enquête sur les ber­daches à San Juan, il soup­çon­nait qu’une tra­di­tion ber­dache — du moins en par­tie — échap­pait encore à l’ob­ser­va­tion des Blancs. Ce soup­çon fut ren­for­cé un après-midi, alors qu’il obser­vait les éco­liers de San Juan des­cendre de leur bus devant le poste de traite. “Un petit gar­çon d’en­vi­ron huit ans pleu­rait et se cachait der­rière une fille du même âge. Je l’ai enten­due crier à d’autres gar­çons qui se moquaient de ce pauvre enfant effrayé : ‘Lais­sez-le tran­quille ! Il a tout à fait le droit d’a­gir comme il l’en­tend, et vous le savez !’ Il était clair qu’elle défen­dait une petite fem­me­lette [sis­sy].” Har­ry n’eut jamais l’oc­ca­sion d’a­voir une preuve plus claire de cette pos­si­bi­li­té, mais il avait le sen­ti­ment qu’une telle tra­di­tion serait soi­gneu­se­ment dis­si­mu­lée aux yeux des étrangers. »

Hay s’é­tait créé un monde où, der­rière chaque porte, se cachaient des tra­di­tions et des rituels homo­sexuels. Même dans les bri­mades d’un petit gar­çon, il voyait une occa­sion man­quée de per­cer les secrets d’une culture qui n’é­tait pas la sienne.

En fin de compte, je pense que Ros­coe et Hay sont res­pon­sables de la créa­tion d’un Homo­sexuel mythique, que d’autres appellent l’Homo­sexuel per­pé­tuel, et de son intro­duc­tion dans le nou­veau sec­teur uni­ver­si­taire diri­gé par des acti­vistes et dans cet espace où les homo­sexuels amé­rin­diens et occi­den­taux se sont ren­con­trés. Le terme « Two-Spi­rit » ou « bis­pi­ri­tuel » condense la croyance de Hay et de Ros­coe en un homme gay divin ado­ra­teur du matriar­cat, pos­sé­dant en lui une essence arché­ty­pale duale à la fois mâle et femelle, et des­ti­né à jouer un rôle par­ti­cu­lier dans la socié­té et l’his­toire. Non seule­ment je pense qu’il s’a­git du fan­tasme d’un gar­çon intro­ver­ti et pré­coce, mais en outre il s’agit d’un fan­tasme qui a pro­fon­dé­ment influen­cé le mou­ve­ment moderne de défense des droits des homo­sexuels, en par­ti­cu­lier la phi­lo­so­phie du trans­gen­risme. Mais il s’a­git peut-être d’une autre his­toire, à racon­ter à quel­qu’un d’autre. Si les popu­la­tions amé­rin­diennes contem­po­raines sont satis­faites du terme « bis­pi­ri­tuel » (Two-Spi­rit), c’est leur affaire. Cepen­dant, mes conver­sa­tions avec des amis amé­rin­diens sug­gèrent le contraire, et c’est pour­quoi j’offre cet article à toutes celles et ceux qui sou­haitent décou­vrir les ori­gines de ces termes et de ces idées qui leur sont imposés.

Stone Age Herbalist

(« Her­bo­riste de l’âge de pierre »)

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux


Biblio­gra­phie (si elle ne figure pas déjà dans le texte)

The Trouble with Har­ry Hay : Foun­der of the Modern Gay Move­ment. Stuart Tim­mons. 1992.

Beco­ming two-spi­rit : Gay iden­ti­ty and social accep­tance in Indian coun­try. Gil­ley BJ. Uni­ver­si­ty of Nebras­ka Press. 2006.

Two-spi­rit people : Native Ame­ri­can gen­der iden­ti­ty, sexua­li­ty, and spi­ri­tua­li­ty. Jacobs SE, Tho­mas W, Lang S, edi­tors. Uni­ver­si­ty of Illi­nois Press. 1997.

Indian Blood : HIV and Colo­nial Trau­ma in San Fran­cis­co’s Two-Spi­rit Com­mu­ni­ty. Joli­vette AJ. Uni­ver­si­ty of Washing­ton Press ; 2016.

The Zuni man-woman. UNM Press. Ros­coe W. 1991.

Isla­mic homo­sexua­li­ties : Culture, his­to­ry, and lite­ra­ture. Ros­coe W, Mur­ray SO, edi­tors. NYU Press ; 1997.

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