Identité numérique : prouve que tu existes (par Pièces et Main d’Oeuvre)

Nous repro­dui­sons ci-après un texte de Pièces et Main d’Oeuvre paru le same­di 14 mai 2022 sur leur site inter­net, à l’a­dresse sui­vante : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1685


La Com­mis­sion euro­péenne pré­pare son « por­te­feuille euro­péen d’identité numé­rique ». Rome et Bologne adoptent le « cré­dit social numé­rique » à la chi­noise. La digi­ta­li­sa­tion de l’État et son corol­laire, l’identification numé­rique, pro­gressent dans l’indifférence des Smar­tiens, à la faveur des phases aigües de la Crise (épi­dé­mie, guerre, effon­dre­ment éco­lo­gique). Il aura fal­lu moins de vingt ans pour que se réa­lisent nos pires anti­ci­pa­tions sur la socié­té de contrainte. Pour les nou­veaux venus et les nos­tal­giques, on a res­sor­ti quelques archives. Te sou­viens-tu de Liber­tys ?

L’été sera sec. Les nappes sont au plus bas, les tem­pé­ra­tures au plus haut. On s’habitue, c’est pire chaque année. Comme on s’habitue au trai­te­ment tech­no­cra­tique de la catas­trophe, celui-là même que nous avons tâché d’anticiper et de décrire concrè­te­ment depuis vingt ans : socié­té de contrainte[1] ; tech­no-tota­li­ta­risme ; tri entre « bons » et « mau­vais citoyens » (le nou­vel enne­mi[2]). Aus­si ne s’étonne-t-on guère des nou­velles venues d’Italie en ce prin­temps 2022.

Same­di 7 mai, nos amis de Resis­tere al Trans­uma­ne­si­mo mani­festent à Ber­game « contre la tran­si­tion numé­rique, la 5G et le cré­dit social numé­rique[3] ». Ils contestent le lan­ce­ment d’un « smart citi­zen wal­let » à Bologne, après une phase de test à Rome. Selon les auto­ri­tés locales, cette appli est un « por­te­feuille du citoyen ver­tueux » (sic) des­ti­né à amé­lio­rer la mobi­li­té dans la ville-machine, à infor­mer en temps réel les usa­gers (et le pilo­tage cen­tral) des trans­ports, des ser­vices publics, des com­merces, des infra­struc­tures de loi­sirs, à favo­ri­ser les com­por­te­ments flui­di­fiant la ges­tion des stocks et des flux d’humains et de mar­chan­dises. Bref, le pro­gramme de smart pla­net — de filet élec­tro­nique — qu’IBM pro­meut depuis 2008 :

« Cela veut dire que les infra­struc­tures numé­riques et phy­siques du monde entier sont en train de conver­ger. Nous met­tons la puis­sance infor­ma­tique au ser­vice de choses que nous n’au­rions jamais recon­nues aupa­ra­vant comme étant des ordi­na­teurs. En réa­li­té, presque tout – qu’il s’a­gisse d’une per­sonne, d’un objet, d’un pro­ces­sus ou d’un ser­vice, pour une orga­ni­sa­tion, publique ou pri­vée, grande ou petite – peut deve­nir sen­sible à la réa­li­té numé­rique et faire par­tie d’un réseau[4]. »

N’ayant jamais deman­dé à « deve­nir sen­sible à la réa­li­té numé­rique » ni à « faire par­tie d’un réseau », nous y sommes contraints par la tech­no­cra­tie. Pour le pou­voir et ses ingé­nieurs, un chep­tel humain connec­té à la Machi­ne­rie cen­trale — pris dans ses filets élec­tro­niques — est plus simple à contrô­ler, sur­veiller, contraindre : à piloter.

Administration automatisée des comportements

Les Bolo­gnais sont invi­tés à télé­char­ger l’application afin que celle-ci enre­gistre leurs habi­tudes : usage des trans­ports en com­mun, consom­ma­tion d’énergie, tri des déchets, fré­quence des amendes à payer, etc. Com­bien de temps fau­dra-t-il avant qu’ils n’y soient contraints ? Le sys­tème attri­bue aux « bons com­por­te­ments » des points qui donnent droit à des ris­tournes dans les trans­ports ou les acti­vi­tés cultu­relles. Comme des récom­penses à des rats de labo­ra­toire. Ce que nos amis ber­ga­masques nomment une « admi­nis­tra­tion auto­ma­ti­sée des com­por­te­ments ». Et nous, l’incarcération des hommes-machines (Smar­tiens) dans le monde-machine (smart city).

Telle est la contrainte élec­tro­nique : façon­ner les com­por­te­ments indi­vi­duels et col­lec­tifs selon les besoins de la Machine et l’état des res­sources, par le pilo­tage des réseaux cyber­né­tiques. Sans doute bien des lec­teurs ont pen­sé que nous exa­gé­rions, il y a vingt ans. Ceux qui nous disaient « on n’en est pas là », n’ont peut-être pas fait le lien avec le passe vac­ci­nal de 2021 et son QR code dis­tin­guant entre les bons et les mau­vais citoyens. Son adop­tion sans émo­tion par la majo­ri­té de la popu­la­tion a pré­pa­ré les cer­velles à son exten­sion. Dans un état d’urgence per­ma­nent, les outils tes­tés durant la crise ont voca­tion à s’installer. Déjà, les tou­ristes de Mar­seille télé­chargent leur QR code en pré­vi­sion d’une sor­tie à la calanque de Sugi­ton cet été[5].

Les tech­no­crates ita­liens s’inspirent de la Chine, qui déploie depuis 2014 son « Sché­ma direc­teur pour la construc­tion d’un sys­tème de cré­dit social ». Nul n’ignore plus que les Machi­nois sont désor­mais notés en temps réel grâce à la tra­ça­bi­li­té élec­tro­nique de leurs actes : géo­lo­ca­li­sa­tion, recon­nais­sance faciale, big data. Les bons élèves gagnent des réduc­tions, comme à Bologne. Les non ver­tueux (mau­vais payeurs, réfrac­taires au confi­ne­ment ou au masque, cra­cheurs dans la rue, tra­ver­seurs au feu rouge, cri­tiques du régime, etc), ins­crits sur une liste noire, sont pri­vés du droit au voyage, au cré­dit, à cer­tains métiers, loge­ments et loi­sirs[6]. Leur pho­to s’affiche sur des écrans géants, les dési­gnant cou­pables de la mise en place de nou­velles mesures de res­tric­tion. Cette même stra­té­gie du bouc émis­saire employée pour les réfrac­taires au passe vac­ci­nal, accu­sés d’empêcher « le retour à la normale ».

L’Italie subit l’influence chi­noise depuis les inves­tis­se­ments dans ses socié­tés publiques et pri­vées (notam­ment dans l’énergie) qui ont sui­vi la crise de 2008. Les pneus Pirel­li, par­mi d’autres, appar­tiennent à une socié­té d’État chi­noise[7]. La pénin­sule a signé dès 2019 un pro­to­cole d’accord sur les « nou­velles routes de la soie » et Pékin lui a envoyé son aide durant la pan­dé­mie à grand ren­fort de pro­pa­gande. Avec le « smart citi­zen wal­let », Rome et Bologne se mettent un peu plus en ordre chinois.

Mais pas de sino­pho­bie. Plus près de nous, un pays est fort avan­cé en matière de machi­ni­sa­tion de ses citoyens, avec une appli­ca­tion lan­cée en 2020, réunis­sant docu­ments d’identité, car­net de vac­ci­na­tion, assu­rances, pres­ta­tions sociales, et l’accès numé­rique à de nom­breux ser­vices publics. Celle-ci s’ouvre au « cré­dit social » durant la pan­dé­mie de Covid, avec un pro­gramme « argent contre vac­cin » : deux injec­tions = 30 €. Ou plu­tôt, 1000 hryv­nia, puisque nous sommes en Ukraine[8].

Comme le virus, la guerre accé­lère la ges­tion numé­rique de l’ordre public. L’appli (nom­mée Diia) s’enrichit d’une fonc­tion­na­li­té « E‑enemy » qui per­met à chaque citoyen de ren­sei­gner l’armée sur l’avancée et les exac­tions des troupes russes. Pra­tique. Dans le même élan, le minis­tère ukrai­nien de la Défense uti­lise le logi­ciel de recon­nais­sance faciale de Clear­view AI, boîte amé­ri­caine finan­cée par le trans­hu­ma­niste amé­ri­cain Peter Thiel, pour l’identification des réfu­giés, des morts, de sol­dats russes[9]. Clear­view AI col­lecte des pho­tos sur tous les réseaux pour ali­men­ter sa gigan­tesque base de don­nées et ain­si « iden­ti­fier tout le monde ». Les cha­ro­gnards n’ont pas raté l’occasion d’une bonne guerre pour étendre leurs filets numé­riques. Les Russes font pro­ba­ble­ment pareil. — La recon­nais­sance faciale c’est comme tout, hein, tout dépend des usages.

Voi­là pour­quoi les phases aigües de la Crise per­ma­nente sont si utiles aux tech­no­crates. On se sou­vient du rap­port sur « les crises sani­taires et les outils numé­riques » que la délé­ga­tion à la pros­pec­tive du Sénat fran­çais a publié en juin 2021, et de ses pro­po­si­tions innovantes :

« Plus la menace sera grande, plus les socié­tés seront prêtes à accep­ter des tech­no­lo­gies intru­sives, et des res­tric­tions plus fortes à leurs liber­tés indi­vi­duelles – et c’est logique. […] Dans les situa­tions de crise les plus extrêmes, les outils numé­riques pour­raient per­mettre d’exercer un contrôle effec­tif, exhaus­tif et en temps réel du res­pect des res­tric­tions par la popu­la­tion, assor­ti le cas échéant de sanc­tions dis­sua­sives, et fon­dé sur une exploi­ta­tion des don­nées per­son­nelles encore plus déro­ga­toire. […] Reste encore à fran­chir le pas déci­sif, celui d’une iden­ti­té numé­rique uni­ver­selle et obli­ga­toire […][10]. »

On y tra­vaille. Le modèle des séna­teurs, c’est l’Estonie, « au pre­mier rang euro­péen pour la e‑administration ». Un rêve d’ingénieur : 96 % des démarches admi­nis­tra­tives s’y effec­tuent en ligne (voter, por­ter plainte, consul­ter ses bul­le­tins sco­laires ou son dos­sier médi­cal, décla­rer une nais­sance ou un décès, etc) via un iden­ti­fiant unique. La majo­ri­té de la popu­la­tion dis­pose de papiers d’identité numé­riques. Le sys­tème est ver­tueux puisque cha­cun peut savoir qui ou quelle admi­nis­tra­tion a consul­té quelles don­nées sur son « espace per­son­nel ». Les séna­teurs ravis en tro­que­raient leur man­dat contre un smart­phone :

« Les ser­vices publics sont dès l’origine conçus comme des “appli­ca­tions”, dis­po­nibles sur une pla­te­forme, à l’instar d’un App Store ou d’un Google Play, où chaque usa­ger dis­pose d’un iden­ti­fiant unique[11]. »

L’État plateforme, la « Machine à gouverner » cybernétique

Revoi­là le concept « d’État pla­te­forme », qui n’est pas de nos tech­no­crates hexa­gons, mais de l’entrepreneur amé­ri­cain Tim O’Reilly, auteur en 2011 d’un article titré « Govern­ment as a plat­form[12] ». Idée col­por­tée entre autres par les accé­lé­ra­tion­nistes Michael Hardt et Anto­nio Negri qui voient dans ce « connexion­nisme » ins­ti­tu­tion­nel une chance pour leur pro­jet de « mul­ti­tude[13] » décen­tra­li­sée, déter­ri­to­ria­li­sée, « rhizomique ».

En bref : l’État doit s’inspirer des Gafam, exploi­ter le big data et jouer l’intermédiaire entre demande et offre, pour pro­po­ser des ser­vices publics inno­vants, coopé­ra­tifs, inclu­sifs natu­rel­le­ment, qua­si auto­gé­rés — en fait, auto­ma­ti­sés.

L’idée cir­cule, des mul­ti­na­tio­nales aux cabi­nets de consul­ting et à l’Union euro­péenne. Oubliez l’hôpital public et ses équipes médi­cales au che­vet des patients, place aux algo­rithmes du Health Data Hub. Cette pla­te­forme fran­çaise comme son nom l’indique, col­lecte en masse toutes les don­nées de san­té numé­ri­sées (d’où l’Espace numé­rique de San­té[14]) pour gaver ses « intel­li­gences » arti­fi­cielles et auto­ma­ti­ser les soins.

Idem pour l’administration, réduite à des ser­vices en ligne et à « Fran­ce­Con­nect », l’application d’authentification des usa­gers inter­nautes. Si vous avez fait une carte grise ou décla­ré vos impôts récem­ment, vous voyez de quoi on parle. Nul humain pour vous ren­sei­gner, vous conseiller, vous engueu­ler, vous plai­san­ter. Entrez votre iden­ti­fiant. Ça ne va pas s’arranger avec « Fran­ce­Con­nect+ », qui s’élargit aux ser­vices ban­caires ou au dos­sier médi­cal par­ta­gé. Les pro­cé­dures ne sont pas plus simples — génie admi­nis­tra­tif fran­çais oblige — elles sont plus com­pli­quées et déshumanisées.

« L’État pla­te­forme » est le poste de pilo­tage cen­tra­li­sé de la smart city. La « déma­té­ria­li­sa­tion » ayant sup­pri­mé les corps des citoyens et des agents publics, la citoyen­ne­té s’évapore en usages, en fait en consom­ma­tion de ser­vices. Et la confron­ta­tion directe — sans par­ler du rap­port de forces — se dis­sout en pro­cé­dures vir­tuelles. Tapez 1. Le résul­tat est cette déréa­li­sa­tion des rap­ports sociaux et humains que beau­coup constatent avec plus ou moins de dépit. Telle est la « Machine à gou­ver­ner[15] » annon­cée dans l’enthousiasme des débuts de la cyber­né­tique, en 1948, par le chro­ni­queur scien­ti­fique du Monde, Domi­nique Dubarle.

Le retour de Libertys

On cause, on cause, et les tech­no­crates agissent. La Com­mis­sion euro­péenne pré­pare son « por­te­feuille euro­péen d’identité numé­rique ». Celui-ci per­met­tra d’utiliser les ser­vices publics, d’ouvrir un compte ban­caire, de rem­plir ses décla­ra­tions fis­cales, de s’inscrire dans une uni­ver­si­té, d’enregistrer ses pres­crip­tions médi­cales, de prou­ver son âge, de louer une voi­ture avec un per­mis de conduire numé­rique, de s’enregistrer à l’arrivée dans un hôtel, etc[16].

Com­ment feront ceux qui n’ont pas de smart­phone ? Ce n’est pas pré­ci­sé dans l’appel à pro­jet. Mais leur exclu­sion de toute vie sociale et citoyenne semble la solu­tion rationnelle.

Le pro­jet euro­péen est cal­qué sur la solu­tion de Tha­lès nom­mée « Digi­tal ID wal­let[17] » (« por­te­feuille d’identité numé­rique »). Tha­lès, groupe né en 2000 du rap­pro­che­ment des acti­vi­tés de défense de Thom­son-CSF, d’Alcatel et de Das­sault Élec­tro­nique, pro­meut depuis deux décen­nies « l’identité numé­rique » appuyée sur ses outils bio­mé­triques. Son site se réjouit que la pan­dé­mie de Covid offre « une oppor­tu­ni­té de chan­ge­ment sys­té­mique » — com­pre­nez : l’accélération de la machi­na­tion géné­rale. Comme l’ex-patron d’IBM, Tha­lès milite pour « Rap­pro­cher l’univers numé­rique et le monde phy­sique[18] ». L’interface entre les deux, qui vous connecte à vos papiers numé­riques, à votre compte en banque, à vos « espaces per­son­nels » d’administration en ligne et au reste, ce sont vos don­nées bio­mé­triques (recon­nais­sance faciale, empreintes digi­tales) enre­gis­trées dans votre smart­phone. Admi­rez le saut qua­li­ta­tif : plus besoin de vous sou­mettre à une humi­liante camé­ra « intel­li­gente » ou à une borne d’identification, c’est vous-mêmes qui pro­cé­dez au rele­vé biométrique.

Le « por­te­feuille d’identité numé­rique » n’est pas une nou­veau­té. Dès juin 2005, l’Isère était dési­gnée « dépar­te­ment pilote de la future carte d’identité unique d’identité et de ser­vices » nom­mée Liber­tys. D’après Le Monde de l’époque :

« Liber­tys contient, numé­ri­sés et encryp­tés sur sa puce, des iden­ti­fiants bio­lo­giques de son titu­laire : empreintes digi­tales, iris de l’œil et image faciale. Elle “rem­pla­ce­ra avan­ta­geu­se­ment tous les docu­ments actuels” : pièce d’i­den­ti­té, per­mis de conduire, carte grise, carte d’é­lec­teur, carte Vitale, carte de trans­port, etc[19]. »

Le vision­naire André Val­li­ni, alors pré­sident PS du Conseil géné­ral de l’Isère, expli­quait dans le pros­pec­tus « Liber­tys, votre nou­velle carte de vie » dis­tri­bué dans les boîtes aux lettres des Grenopolitains :

« La carte Liber­tys s’inscrit plei­ne­ment dans le déve­lop­pe­ment de l’administration élec­tro­nique, pour amé­lio­rer l’efficacité des ser­vices publics et sim­pli­fier la vie des usa­gers[20]. »

Gre­no­po­lis a tou­jours un temps d’avance. Ou plu­tôt, son tech­no-gra­tin – ingé­nieurs, indus­triels, élus, asso­ciés dans la course à l’innovation. En 2005, « Gre­noble-Isère » est label­li­sée « pôle de com­pé­ti­ti­vi­té des tech­no­lo­gies du numé­rique » sous le nom de Mina­lo­gic (Micro-Nano­Lo­gi­ciel).

Par­mi les boîtes et labos membres de ce pôle finan­cé par l’État figurent Tha­lès et Atmel, experts en bio­mé­trie et en iden­ti­fi­ca­tion élec­tro­nique. Les­quels, remar­quons-nous dans le n°10 de notre lettre Aujourd’hui le nano­monde[21] (novembre 2005), sont éga­le­ment adhé­rents du Gixel, le lob­by de l’industrie élec­tro­nique et numérique.

Te sou­viens-tu, lec­teur, du Gixel et de son Livre bleu de 2004 sur l’avenir de la filière ? Pour le plai­sir, et pour les moins de 20 ans, rap­pe­lons l’extrait le plus fameux du document :

« La sécu­ri­té est très sou­vent vécue dans nos socié­tés démo­cra­tiques comme une atteinte aux liber­tés indi­vi­duelles. Il faut donc faire accep­ter par la popu­la­tion les tech­no­lo­gies uti­li­sées et par­mi celles-ci la bio­mé­trie, la vidéo­sur­veillance et les contrôles.

Plu­sieurs méthodes devront être déve­lop­pées par les pou­voirs publics et les indus­triels pour faire accep­ter la bio­mé­trie. Elles devront être accom­pa­gnées d’un effort de convi­via­li­té par une recon­nais­sance de la per­sonne et par l’apport de fonc­tion­na­li­tés attrayantes :

      • Édu­ca­tion dès l’école mater­nelle, les enfants uti­lisent cette tech­no­lo­gie pour ren­trer dans l’école, en sor­tir, déjeu­ner à la can­tine, et les parents ou leurs repré­sen­tants s’identifieront pour aller cher­cher les enfants.
      • Intro­duc­tion dans des biens de consom­ma­tion, de confort ou des jeux : télé­phone por­table, ordi­na­teur, voi­ture, domo­tique, jeux vidéo.
      • Déve­lop­per les ser­vices “card­less” à la banque, au super­mar­ché, dans les trans­ports, pour l’accès Internet…

La même approche ne peut pas être prise pour faire accep­ter les tech­no­lo­gies de sur­veillance et de contrôle, il fau­dra pro­ba­ble­ment recou­rir à la per­sua­sion et à la régle­men­ta­tion en démon­trant l’apport de ces tech­no­lo­gies à la séré­ni­té des popu­la­tions et en mini­mi­sant la gêne occa­sion­née. Là encore, l’électronique et l’informatique peuvent contri­buer lar­ge­ment à cette tâche[22]. »

Les archives sont pré­cieuses. À l’époque, on s’était sur­tout indi­gnés de l’éducation « dès la mater­nelle » aux tech­no­lo­gies bio­mé­triques. Deux décen­nies plus tard, on mesure l’efficacité des tech­no­crates. Ils ont ren­du accep­tables ces « atteintes aux liber­tés indi­vi­duelles » par les « biens de consom­ma­tion et de confort » et « l’électronique » — en fait, le smart­phone. La recon­nais­sance faciale après tout, c’est juste un sel­fie, que le Smar­tien lamb­da prend sans même y pen­ser. La méfiance à l’égard du fli­cage bio­mé­trique est un sou­ve­nir fané.

***

La presse révé­la que Liber­tys était « un canu­lar ». Nous cor­ri­gions de notre côté : « une anti­ci­pa­tion, plu­tôt[23] ». Une sacrée bonne anti­ci­pa­tion. A l’époque, l’affaire avait pro­vo­qué de vifs débats sur les « forums » Inter­net (c’était avant les réseaux sociaux, la Pré­his­toire). Il y a de quoi être trou­blés, 17 ans plus tard, quand les « por­te­feuilles d’identité numé­rique » se déploient par­tout sans oppo­si­tion. Nos amis de Ber­game sont bien cou­ra­geux de haran­guer les pas­sants indif­fé­rents le nez sur l’écran.

La semaine der­nière, nous étions dans un lycée savoyard pour une cau­se­rie-débat avec des élèves de Ter­mi­nale. Nous dis­cu­tons de l’emprise des tech­no­lo­gies sur nos vies, de leur part à la des­truc­tion des liens humains et de la nature, et de la dépen­dance des Smar­tiens au règne machi­nal. Une lycéenne nous inter­pelle : « C’est de la nos­tal­gie, de pen­ser que c’était mieux avant, quand on était jeunes ». Il y a peut-être du vrai dans ce cli­ché. Mais l’essentiel est ailleurs : quand on est né l’année de Liber­tys, dans la Machine pro­gram­mée par Tha­lès, le Gixel et leurs sem­blables, on ne sait com­ment vivre sans smart­phone ni connexion. Ce savoir s’est per­du. On ne souffre pas d’être dépen­dant du règne machi­nal et de tro­quer son auto­no­mie contre l’assistance numé­rique. On ne voit pas pour­quoi s’inquiéter, ni ce qu’il fau­drait regret­ter. Ce qu’on ignore ne fait pas mal.

Il revient aux vieux et aux nos­tal­giques de pré­ser­ver la mémoire de ce qui fai­sait des vies libres et humaines. Pour aujourd’hui, disons-le ain­si : la prise en charge machi­nique, ce tota­li­ta­risme confor­table, n’attaque pas seule­ment la liber­té civile ou poli­tique, ain­si que le dénoncent les quelques oppo­sants à « la socié­té de contrôle » ou à la « sur­veillance géné­ra­li­sée ». Elle détruit une autre liber­té, intime, fon­da­men­tale : celle de se sen­tir res­pon­sable de soi-même et d’éprouver ain­si le sen­ti­ment d’exister.

Pièces et main d’œuvre

Gre­no­po­lis, 14 mai 2022


  1. Cf. Pièces et main d’œuvre, Ter­reur et pos­ses­sion. La police des popu­la­tions à l’ère tech­no­lo­gique, L’Échappée, 2008 et L’industrie de la contrainte, L’Échappée, 2011.
  2. Cf. Pièces et main d’œuvre, A la recherche du nou­vel enne­mi. 2001–2025 : rudi­ments d’histoire contem­po­raine, L’Échappée, 2009.
  3. https://www.resistenzealnanomondo.org/
  4. Sam Pal­mi­sa­no, ex-patron d’IBM, 12/11/2008, cité in L’industrie de la contrainte, op. cit.
  5. Cf. Le Pla­tane, « Les calanques, c’est fini », 23/04/22, https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1671
  6. Le sys­tème se décline selon les régions et les loca­li­tés, et varie de l’une à l’autre, mais le prin­cipe est le même. 7
  7. Cf. P. Le Corre, « L’Italie, pays-cible de la pro­pa­gande chi­noise à l’heure du Covid-19 », Fon­da­tion pour la recherche stra­té­gique, 6 avril 2020.
  8. https://www.president.gov.ua/en/news/povnistyu-shepleni-vid-covid-19-ukrayinci-nezabarom-zmozhut-71569
  9. https://www.reuters.com/technology/exclusive-ukraine-has-started-using-clearview-ais-facial-recognitionduring-war-2022–03-13/
  10. Cf. « Contrainte numé­rique : des séna­teurs lâchent le mor­ceau », 21/07/21, et le rap­port d’information du Sénat, juin 2021, sur https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1525
  11. Idem.
  12. https://direct.mit.edu/itgg/article/6/1/13/9649/Government-as-a-Platform
  13. M. Hardt, A. Negri, Mul­ti­tude. Guerre et démo­cra­tie à l’âge de l’Empire, La Décou­verte, 2004
  14. Cf. Pièces et main d’œuvre, « Dites non ! Espace numé­rique de san­té : com­ment refu­ser le pillage auto­ma­ti­sé de vos don­nées », 12/01/22
  15. A lire sur https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=439
  16. https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019–2024/europe-fit-digital-age/european-digital-identity_fr
  17. https://www.thalesgroup.com/fr/europe/france/dis/gouvernement/identite/digital-id-wallet
  18. Idem.
  19. « Liber­tys : « Aucun pro­blème si l’on n’a rien à se repro­cher » », Le Monde, 10/06/2005
  20. https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=14
  21. https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=10
  22. Cf. « Carte d’identité élec­tro­nique : ce n’est pas du canu­lar », 8/06/2055, sur https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=27Après nos cri­tiques et sa nomi­na­tion aux « Big Bro­ther Awards », le Gixel a sup­pri­mé le docu­ment de son site. Il est tou­jours consul­table ici : https://bigbrotherawards.eu.org/IMG/pdf/Livre_bleu.pdf
  23. https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=14

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5 comments
  1. Hel­lo,
    Clear­vie­wAI est une solu­tion non sou­ve­raine, c’est pour cela que ça posait pro­blème au sénat.
    Main­te­nant que le FRP de Thales est bien rodé (issu aus­si du pro­gramme Hori­zon 2020 il me semble), un ver­rou saute et aucune hési­ta­tion quant au début de récolte ou retours sur inves­tis­se­ment : de 3 ans d’es­sais, ce sera un peu comme le FNAEG, ça va être géné­ra­li­sé pour tous les usages.

  2. Bon­jour, ceci juste pour signa­ler que, si vous avez lu le texte ci-des­sus, vous venez de relire la fameuse ‘Fable des abeilles’ de Ber­nard Man­de­ville, dans une ver­sion moderne. La tech­no­lo­gie rem­place la morale puri­taine, mais c’est exac­te­ment la même chose (mais — au fond — la tech­no­lo­gie n’est-ce pas de la morale ?) ; pas convain­cu ? Lisez donc : https://www.institutcoppet.org/wp-content/uploads/2011/01/La-fable-des-abeilles.pdf
    Ici, c’est sur un site liber­ta­rien qui, à la suite de F. Hayek, cherche à récu­pé­rer le texte pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Et en France, c’est un ‘pen­seur’ un peu cré­tin, D.-R. Dufour, qui enfonce le clou, un ‘pen­seur’ qui a été ’embo­bi­né par un éco­no­miste-fri­pon (mais là, il y a un pléo­nasme évident), un cer­tain H. Mau­roy qui a publié un article débile sur Man­de­ville (comme c’est un fri­pon, qui cherche à être encore plus fri­pon que ses col­lègues, il mani­pule sau­va­ge­ment les cita­tions pour en modi­fier le sens). ‘baise ton pro­chain’ nous dit Dufour ; quelle est la posi­tion (du mis­sion­naire ?) de Dufour vis-à-vis de Mau­roy (et l’é­di­teur Actes Sud) ?

  3. Civile ou poli­tique sont par essence alié­na­tion. Civil de civi­tas, la cité…la civi­li­sa­tion a tou­jours éra­di­qué le syl­vestre, le sau­vage et ses sau­va­geons ! Poli­tique, équi­valent de police que l’on retrouve tous les deux dans leur éty­mon com­mun indo-euro­péen « pili » , soit le pro­mon­toire de la cité ser­vant de défense vers l’ex­té­rieur et de police et de domes­ti­ca­tion à l’in­té­rieur. La poli­tique est née en même temps que l’é­co­no­mie comme struc­ture de domes­ti­ca­tion et d’a­lié­na­tion parce que les hommes, par l’ef­fet de la révo­lu­tion néo­li­thique, étaient pas­sés de la com­mu­nau­té de l’être à la socié­té de l’a­voir et ne sont depuis que mar­chan­dises, soit pro­duc­tions fichables, tra­çables et consommables.
    Si vous oubliez ce que vous êtes et dans quelle vie vous vou­lez être, n’es­pé­rez d’autre sort que celui d’une mar­chan­dise bonne à être jetée une fois fran­chi le poste de péage.

  4. Cette poli­tique du numé­rique à outrance fonc­tionne tant qu’elle per­dure au stade de développement.
    Quant à sa com­plète réa­li­sa­tion, c’est une autre fable. Trop de gens sont aver­tis, trop de couillons en subi­ront l’ef­fet délé­tère et irréversible.
    Nous allons mal­heu­reu­se­ment vivre des bru­ta­li­tés et de la bêtise croissantes.
    Pour ma part, et libre à vous de pen­ser dif­fé­rem­ment, je pré­co­nise for­te­ment à cha­cun de tra­vailler à com­prendre ou d’en­ri­chir sa com­pré­hen­sion actuelle, voire allons soyons fous de pro­pul­ser les valeurs natu­relles de l’a­nar­chie et de l’hu­ma­ni­té dans son proche entourage.
    Nous avons fait ensemble un grand che­min en mêlant nos voix, ce serait bal­lot de se prendre un bit dans le cul.

    1. N’ayez crainte, ce tra­vail de com­pré­hen­sion enga­gé depuis plu­sieurs années me place en dis­son­nance et, trop au fait de vivre au quo­ti­dien ce qui était déjà per­çu par des per­sonnes comme Ellul, je déserte pour ma part mon métier repo­sant sur le numé­rique après avoir déser­té la ville.
      Cela ne se fait pas du jour au len­de­main, les contraintes sont par­fois énormes pour une personnes.

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