Quelques remarques sur l’art renouvelable de la récupération (par Jaime Semprun)

Le texte qui suit consti­tue la pré­face et le cha­pitre intro­duc­tif du livre de Jaime Sem­prun inti­tu­lé Pré­cis de récu­pé­ra­tion, illus­tré de nom­breux exemples tirés de l’histoire récente, paru aux édi­tions Champ libre en jan­vier 1976.


« Mais ce qui est excellent non seule­ment ne peut échap­per au des­tin d’être ain­si dévi­ta­li­sé et déspi­ri­tua­li­sé, d’être dépouillé et de voir sa peau por­tée par un savoir sans vie et plein de vani­té ; il doit encore recon­naître dans ce des­tin même la puis­sance que ce qui est excellent exerce sur les âmes, sinon sur les esprits ; il faut y recon­naître le per­fec­tion­ne­ment vers l’universalité, et la déter­mi­na­bi­li­té de la forme, en quoi consiste son excel­lence, et qui rend seule­ment pos­sible l’utilisation de cette uni­ver­sa­li­té d’une façon superficielle. »

Hegel, Phé­no­mé­no­lo­gie de l’Esprit.

PRÉFACE

S’il est une lec­ture plus propre à per­sua­der de l’inéluctable effon­dre­ment de cette socié­té que celle des très nom­breux ouvrages en expo­sant les diverses tares, c’est bien celle de ceux, plus nom­breux encore, qui s’avisent d’y pro­po­ser quelque remède. Ma supé­rio­ri­té évi­dente, dont le lec­teur appré­cie­ra bien vite tous les avan­tages, est de ne pré­sen­ter aucune solu­tion : j’attaque le pro­blème, en la per­sonne de ceux qui s’efforcent déses­pé­ré­ment d’en maquiller l’énoncé. Comme au cou­teau : de bas en haut, des tâche­rons de l’extrémisme confu­sion­nel à la relève de la pen­sée d’État. Et qu’on ne me parle pas d’amalgame, on me fera plai­sir : l’aspect le plus ingrat de ma tâche fut cer­tai­ne­ment bien au contraire d’établir les dis­tinc­tions néces­saires dans ce mag­ma informe, où les nuances de pen­sée sont si dif­fi­ciles à cer­ner que per­sonne jusqu’à ce jour, par­mi les mieux inten­tion­nés des exé­gètes, n’a jamais pu éta­blir ce qui dif­fé­ren­ciait, rap­pro­chait ou oppo­sait « l’économie libi­di­nale » de l’un et les « machines dési­rantes » des autres, par exemple ; ou encore les mul­tiples idéo­lo­gies auto­ges­tion­nistes en cir­cu­la­tion. Il est vrai qu’il suf­fi­sait, encore une fois, de ne pas croire sur parole ce que les idéo­logues disent de leurs mar­chan­dises. Une bonne appré­cia­tion de leurs pro­duc­tions (creu­sez le mot appré­cia­tion) est pré­fé­rable à ces pro­duc­tions elles-mêmes. Naturellement !

Ceci est donc un ouvrage de cir­cons­tances, et même de cir­cons­tances aggra­vantes. Il est appe­lé à être oublié très vite, avec la notable quan­ti­té de lit­té­ra­ture d’importance très tran­si­toire dont il traite. C’est dire qu’il vient à son heure, alors que tous ces gens qui n’ont que sub­ver­sion et « pro­jet révo­lu­tion­naire » à la bouche n’ont stric­te­ment rien trou­vé à dire, ils ont pour­tant la plume facile, sur la réa­li­té sub­ver­sive que le pro­lé­ta­riat por­tu­gais a ins­tal­lée en Europe ; c’est-à-dire sur la pre­mière révo­lu­tion sociale depuis leur entrée en fonc­tion. Ils attendent sans doute pour la rame­ner que cela soit un peu refroi­di, et il y faut, c’est un fait, des forces plus consi­dé­rables que les leurs. Car on a beau connaître leur peti­tesse, on ne peut croire que leur mutisme soit seule­ment dû au dépit de voir qu’aucune assem­blée révo­lu­tion­naire de tra­vailleurs por­tu­gais n’a jamais éprou­vé le besoin de dis­cu­ter leurs thèses, ni rien qui y ressemble.

Il s’agit donc d’exécuter dans le détail la sen­tence que la révo­lu­tion por­tu­gaise pro­nonce mas­si­ve­ment contre toutes les fal­si­fi­ca­tions débiles de la réa­li­té révo­lu­tion­naire autour des­quelles s’organise le bat­tage spec­ta­cu­laire. Quand je dis dans le détail, que le lec­teur ne s’effraie pas : je ne vais certes pas m’attacher à dis­sé­quer le moindre bor­bo­rygme pro­vin­cial, prendre en consi­dé­ra­tion ce qui se cra­chote et ronéote d’Angers à Gre­noble, en pas­sant par Tou­louse. (Cer­tains ont accé­dé à l’imprimerie, mais leur prose n’en a pas été ren­due plus lisible : ce n’était donc pas une ques­tion de typo­gra­phie.) N’est pas récu­pé­ra­teur qui veut : encore faut-il trou­ver de l’emploi, et pré­sen­ter pour cela un mini­mum de talent uti­li­sable. Et d’ailleurs toute la pié­taille des théo­ri­ciens ou anti-théo­ri­ciens mécon­nus qui font anti­chambre dans le purisme mécon­tent n’opérerait cer­tai­ne­ment pas dif­fé­rem­ment ni mieux que ceux qui tiennent actuel­le­ment le mar­ché de la récu­pé­ra­tion, puisqu’elle ne serait enga­gée que pour fal­si­fier les mêmes pro­blèmes, qui sont de plus en plus mal­ai­sé­ment fal­si­fiables, comme on verra.

De même je laisse de côté la récu­pé­ra­tion dif­fuse : il y a peu à dire sur la moder­ni­sa­tion super­fi­cielle de tous les agents du spec­tacle, des hommes d’État aux sou­tiers de la culture et de l’information, et ce qu’il y a à en dire d’intéressant appa­raît mieux dans l’expression plus concen­trée de la récu­pé­ra­tion de pointe.

Je ferais trop d’honneur à mon sujet si je le trai­tais avec ordre. On ver­ra qu’il en est inca­pable : tout ce qu’il peut pré­sen­ter de cohé­rent, c’est moi qui ai dû le lui appor­ter. Sous ma plume, la pen­sée des récu­pé­ra­teurs atteint une consis­tance que n’ont jamais eu leurs gri­bouillis hâtifs et désor­don­nés. Mais quand on est tel­le­ment au-des­sus de son adver­saire, il faut bien com­men­cer par l’élever un peu pour pou­voir le frap­per. Aucun récu­pé­ra­teur en par­ti­cu­lier, par­mi tous ceux trai­tés ici selon leurs igno­mi­nies res­pec­tives, ne mérite que l’on se penche spé­cia­le­ment sur les idées qu’il affiche ; et même en bloc leurs gri­sailles se confondent sans s’augmenter. Car en fait de pen­sée ils n’ont plu­tôt que des arrière-pen­sées, des pen­sées d’arrière-boutique ; et ce qu’ils cachent éclaire seul ce qu’ils montrent. Je ne cri­ti­que­rai pas leurs œuvres. Outre que cela impli­que­rait de lire sérieu­se­ment et avec méthode l’ensemble de cette immense lit­té­ra­ture, ce dont je n’ai aucu­ne­ment l’intention, ce serait à peu près comme d’expliquer la fonc­tion de l’automobile dans cette socié­té par la forme des poi­gnées de por­tières, et la varia­tion sai­son­nière de leur desi­gn. Allons donc direc­te­ment au fonds com­mun de toute cette vase : ce qu’ils servent, et com­ment ils le servent. La cou­leur de la livrée ren­seigne sur le maître, et non sur le valet.

LA RÉCUPÉRATION EN FRANCE DEPUIS 1968

« … mêler et réchauf­fer ensemble les restes d’un autre fes­tin pour en for­mer un petit ragoût… »

Goethe, Faust.

La récu­pé­ra­tion vient de loin, pour abou­tir, après quelques grandes écoles clas­siques, au manié­risme des petits maîtres qui se par­tagent main­te­nant de cet ancien empire les décombres prin­ci­paux. Les récu­pé­ra­teurs, qui ne traitent que ce que la cri­tique révo­lu­tion­naire leur aban­donne, n’ont pas tou­jours été comme aujourd’hui réduits à la por­tion congrue. Le désar­me­ment théo­rique qui a sui­vi l’écrasement pra­tique du pre­mier assaut pro­lé­ta­rien a fait la pros­pé­ri­té, à côté du sta­li­nisme, de tous les mana­gers de la culture spec­ta­cu­laire : la pen­sée sou­mise a pu alors mélan­ger à l’éclectisme de son com­men­taire apo­lo­gé­tique toutes sortes de frag­ments cri­tiques de la période pré­cé­dente, parce que la pos­si­bi­li­té de leur emploi pra­tique, et donc de leur intel­li­gence uni­taire, avait été à peu près tota­le­ment éli­mi­née. Et ce qui rede­ve­nait pos­sible, pour ouvrir une nou­velle époque des luttes de classes, elle le dis­si­mu­lait sous son bavar­dage. Voyez ce Sartre à l’imbécillité ency­clo­pé­dique, ne crai­gnant pas de péro­rer sur Bau­de­laire et la dia­lec­tique, le sur­réa­lisme et la théo­rie de Marx.

C’est à tra­vers l’expérience de cet âge d’or de la récu­pé­ra­tion, et de ce qu’il impo­sait comme mesures d’auto-défense, que la théo­rie révo­lu­tion­naire moderne est par­ve­nue à la com­plète connais­sance d’elle-même, à la redé­cou­verte de son pas­sé comme à la conscience de ce qu’elle devait être. Non seule­ment parce qu’en s’appuyant sur les points les plus faibles des anciennes pen­sées sub­ver­sives la récu­pé­ra­tion en décou­vrait du même coup, dans ce qu’elle cen­su­rait, la part encore vivante et riche de déve­lop­pe­ments pos­sibles, mais sur­tout parce que pour se for­mu­ler et se com­mu­ni­quer dans ces nou­velles condi­tions de fal­si­fi­ca­tion géné­ra­li­sée, et même pour com­men­cer d’exister, la théo­rie révo­lu­tion­naire a dû d’emblée être plus consé­quem­ment anti-idéo­lo­gique que jamais dans le pas­sé. De même qu’elle n’est pas une nou­veau­té intel­lec­tuelle, elle n’est pas un au-delà du mar­xisme, à la manière des innom­brables « dépas­se­ments » lan­cés pério­di­que­ment sur le mar­ché par tous les nains de la pen­sée, mais bien plu­tôt l’intelligence des condi­tions pra­tiques néces­saires pour com­men­cer à l’utiliser. Jusqu’ici le mar­xisme a ser­vi à peu près à tout le monde, sauf aux pro­lé­taires eux-mêmes (et c’est d’ailleurs ce tra­vail de le rendre ain­si inuti­li­sable que l’on appelle com­mu­né­ment le mar­xisme). La théo­rie qui envi­sage sa for­mu­la­tion et sa com­mu­ni­ca­tion comme une seule tâche his­to­rique de don­ner à la vie réelle pro­lé­ta­ri­sée son lan­gage cri­tique auto­nome lui ramène en même temps les idées révo­lu­tion­naires qui avaient été conser­vées sépa­ré­ment comme idéo­lo­gie avant d’être récu­pé­rées dans l’émiettement cultu­rel dominant.

L’Internationale Situa­tion­niste a ouvert une nou­velle époque en sachant ache­ver l’ancienne : les idées sont rede­ve­nues dan­ge­reuses. Le moment situa­tion­niste, dans la guerre de classes qui recom­mence aujourd’hui par­tout, est celui où le pro­lé­ta­riat apprend à nom­mer sa misère moder­ni­sée, y découvre l’immensité de sa tâche, et, d’un même mou­ve­ment, renoue avec son his­toire per­due ; c’est sa pre­mière vic­toire, l’effondrement de l’unité sociale fac­tice que pro­cla­mait le spec­tacle. Mais déjà avant que s’achève ce moment, et alors que son onde de choc conti­nue à se dif­fu­ser dans toute la vie sociale, l’I.S. a dû tirer pour elle-même toutes les consé­quences de sa réus­site, dont elle éprou­vait pra­ti­que­ment les effets dans son inef­fi­ca­ci­té de la der­nière période. C’est en sachant dire toutes les rai­sons de cette inef­fi­ca­ci­té, et pour­quoi elle était désor­mais inutile, que l’I.S. a véri­ta­ble­ment com­men­cé la nou­velle époque.

Au moment où le spec­tacle pou­vait et devait recon­naître l’I.S., comme extré­misme récu­pé­ré et repré­sen­ta­tion poli­ti­co-cultu­relle du mou­ve­ment réel, celle-ci lui a joué ce der­nier mau­vais tour de dis­pa­raître. Il fal­lut bien en consé­quence se rabattre de la proie sur l’ombre : tous les ramasse-miettes ont trou­vé de l’embauche. Et tan­dis que la théo­rie situa­tion­niste ren­contre ceux qui en ont l’usage et en découvrent main­te­nant le besoin, les pro­lé­taires qui se réap­pro­prient, véri­fient et cri­tiquent cette pre­mière for­mu­la­tion de leurs néces­si­tés révo­lu­tion­naires modernes en la cor­ri­geant à l’épreuve des faits, ce qu’il en reste au niveau de la culture est géré par les récu­pé­ra­teurs comme pen­sée spec­ta­cu­laire de la fin du monde du spectacle.

La gra­vi­té de l’actuelle crise sociale appa­raît dans le spec­tacle lui-même en ceci que la gran­di­lo­quence désar­mée, dans laquelle est si sou­vent tom­bé l’ancien mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, avec les dis­cours niai­se­ment mora­li­sants sur les amé­lio­ra­tions à appor­ter à cette socié­té, est aujourd’hui essen­tiel­le­ment le fait du pou­voir et de ses agents. De toutes les grèves par les­quelles les pro­lé­taires com­mencent à rui­ner ce monde, la plus lourde de menaces est encore celle de la phra­séo­lo­gie inutile, qui mani­feste déjà leur conscience anti-idéo­lo­gique ; « car c’est la force qui crée les noms, et non les noms qui créent la force » (Machia­vel).

La pen­sée sou­mise de la période pré­cé­dente, pon­ti­fiant impu­né­ment sur tout, ne fai­sait auto­ri­té que parce qu’elle sévis­sait sous la garan­tie d’une auto­ri­té autre­ment effec­tive, celle d’une socié­té qui avait pas­sa­gè­re­ment réus­si à réduire au silence ses enne­mis, et à orga­ni­ser le spec­tacle omni­pré­sent de cette vic­toire, le refou­le­ment de la mémoire his­to­rique. Nos récu­pé­ra­teurs d’aujourd’hui ne sont pas en si bonne pos­ture ; mais ce n’est pour­tant qu’à la déroute des faux sou­ve­nirs recons­ti­tués qu’ils doivent leur embauche, après l’éphémère triom­pha­lisme anti-his­to­rique du struc­tu­ra­lisme. Certes pour la recon­duc­tion du ques­tion­ne­ment aca­dé­mique, c’est la matière qui manque le moins, au moment où la sur­vie tout entière est deve­nue pro­blé­ma­tique. Mais la fal­si­fi­ca­tion confu­sion­niste doit main­te­nant opé­rer à chaud, aux prises avec son démen­ti pra­tique en marche. Et lorsque les faits com­mencent à par­ler d’eux-mêmes, c’est désor­mais l’explication spec­ta­cu­laire qui arrive trop tard.

On aura com­pris qu’il ne s’agit pas ici de s’émouvoir de l’indigence intel­lec­tuelle de ce qui fait pro­fes­sion de pen­ser, mais de consta­ter froi­de­ment com­bien elle a été raf­fi­née, sophis­ti­quée par l’histoire récente, c’est-à-dire par les luttes qui la font. Le moindre pro­fes­seur, aus­si­tôt sui­vi en bloc par tous ses étu­diants, ne se tient plus quitte à moins d’une cri­tique radi­cale du savoir, der­nière ques­tion de cours au pro­gramme de la néo-uni­ver­si­té. Les pre­miers uni­ver­si­taires moder­nistes, en fal­si­fiant l’histoire de la culture, ont consti­tué une culture fac­tice, code cor­po­ra­tiste dont les tics font office de cer­ti­fi­cats pour les let­trés de l’analphabétisme moderne. Mais ce qui s’est per­du en même temps, avec le pas­sage à l’ère indus­trielle, c’est le savoir-faire des arti­sans, la tech­nique de la fal­si­fi­ca­tion elle-même, qui par exemple néces­site un mini­mum d’information sérieuse. Et lorsque la pen­sée sépa­rée épui­sée cherche à s’en tirer par la fuite en avant dans la décom­po­si­tion infor­melle, elle ne réus­sit pas mieux à conju­rer la réa­li­té qu’au Por­tu­gal ce ridi­cule fier-à-bras de Car­val­ho, sur l’extrémisme duquel s’extasiait la presse mon­diale, et dont le conseillisme fan­tas­tique n’aura duré qu’un seul été.

La ver­ti­gi­neuse baisse de qua­li­té des pro­duits cultu­rels, attei­gnant main­te­nant une liqué­fac­tion joyeu­se­ment pro­cla­mée comme sum­mum de la pen­sée, exprime sim­ple­ment ce fait que le sec­teur char­gé de pro­duire des jus­ti­fi­ca­tions à cette socié­té injus­ti­fiable, y com­pris désor­mais selon ses propres cri­tères affir­més, en a sui­vi la pente catas­tro­phique jusqu’au point de ne même plus par­ve­nir main­te­nant à se jus­ti­fier lui-même. Psy­chiatres fai­sant l’apologie de la folie, méde­cins met­tant en doute toute thé­ra­peu­tique, éco­no­mistes pour­fen­dant les rap­ports mar­chands, jour­na­listes vitu­pé­rant l’information, savants décou­vrant qu’ils sont au ser­vice du pou­voir, pro­fes­seurs pro­cla­mant l’inanité de tout ensei­gne­ment, diri­geants syn­di­caux n’ayant à la bouche que l’autogestion, ils sont tous sur le modèle de cet invrai­sem­blable curé maoïste du nom de Car­don­nel qui nie froi­de­ment mais théo­lo­gi­que­ment l’existence de Dieu : leurs spé­cia­li­tés s’effondrent, ils l’avouent car­ré­ment, mais dans leur modes­tie ils pré­tendent encore faire de cette ruine la matière d’une nou­velle spé­cia­li­té. Avant il fal­lait leur faire confiance parce qu’ils en savaient plus, main­te­nant il fau­drait leur faire confiance parce qu’ils ont rabat­tu leurs pré­ten­tions et qu’ils nous pro­posent démo­cra­ti­que­ment de « cher­cher ensemble », comme ils disent, c’est-à-dire sous leur conduite de spé­cia­listes de l’ignorance, une nou­velle méde­cine, une nou­velle éco­no­mie, une nou­velle infor­ma­tion, etc.

Tous ces débris sont à la pen­sée sépa­rée, dans la mise en scène de la faillite du sys­tème ; ce qu’est à l’urbanisme cette récente trou­vaille des construc­teurs du décor appro­prié au der­nier état du capi­ta­lisme amé­ri­cain, qui édi­fient main­te­nant des super­mar­chés pré­sen­tant toutes les appa­rences de décombres : « Des murs déchi­que­tés comme par une explo­sion, un pan de façade effon­dré d’où croule une cas­cade de gra­vats » (L’Express du 1er au 7 sep­tembre 1975.) Et il ne s’agit pas, comme croit pou­voir l’écrire le jour­na­liste, du « mirage d’une archi­tec­ture qui se détruit d’elle-même », par l’organisation duquel le capi­ta­lisme pour­rait encore « s’enrichir en simu­lant sa propre faillite », puisqu’il est notoire que cette faillite est bien réelle et que l’architecture de l’aliénation se détruit très réel­le­ment d’elle-même, comme le montre la déca­dence des villes amé­ri­caines, avant même d’être rasée par les pro­lé­taires. S’il y a un mirage quelque part, c’est dans la pers­pec­tive d’exorciser la catas­trophe réelle par de tels moyens. L’aristocratie fran­çaise du XVIIIe siècle aimait aus­si les ruines fac­tices : voi­là qui n’a pas empê­ché ses châ­teaux de brûler.

Cette socié­té qui mou­rait dans l’habitude de sa sur­vie ne semble plus aujourd’hui se sur­vivre que par l’habitude de son ago­nie. Le déla­bre­ment du monde de la mar­chan­dise est fami­lier, il n’est pas encore connu : au sens le plus large, la récu­pé­ra­tion est l’organisation de cette fami­lia­ri­té et de cette méconnaissance.

La force anti-his­to­rique que les récu­pé­ra­teurs n’ont plus, parce que l’organisation sociale qui les emploie l’a per­due, ils essayent gros­siè­re­ment de la com­pen­ser dans un style de foire en pro­cla­mant péri­mé tout ce qui s’est pen­sé avant eux : en ce qui concerne les vieille­ries cultu­relles de l’époque pré­cé­dente c’est dif­fi­ci­le­ment contes­table, mais il se trouve que ce n’est pas à eux qu’on le doit, tou­jours si tolé­rants avec leurs col­lègues. Et leur bat­tage autour des ver­tus du recom­men­ce­ment per­pé­tuel ne vise qu’à leur évi­ter de se situer par rap­port à la pen­sée révo­lu­tion­naire de l’histoire, celle de Marx ou celle de l’I.S., qu’ils se savent bien inca­pables de cri­ti­quer, mais dont ils vou­draient sim­ple­ment être débar­ras­sés. À vrai dire ce monde n’a pas tel­le­ment chan­gé depuis Marx : par exemple les idées domi­nantes sont bien tou­jours les idées de la classe domi­nante, et que puissent y avoir une place des bavar­dages aus­si irréels que la phi­lo­so­phie à la Lyo­tard ou l’économie à la Atta­li indique seule­ment que cette classe domi­nante, qui doit réor­ga­ni­ser sa domi­na­tion au plus vite, et ne sait com­ment le faire, joue main­te­nant à l’aveuglette sur tous les tableaux du futu­risme idéo­lo­gique, avec la même inca­pa­ci­té à choi­sir que dans tous les aspects de sa ges­tion de la société.

Quant à la mesure dans laquelle ce monde a chan­gé depuis Marx, est deve­nu plus pro­fon­dé­ment ce qu’il était déjà, c’est pré­ci­sé­ment ce dont a su rendre compte la théo­rie cri­tique du spec­tacle ; et les récu­pé­ra­teurs, qui bon gré mal gré sont sur son ter­rain, pour la neu­tra­li­ser, lui accordent d’ailleurs bien volon­tiers d’être mar­xiste. À leurs yeux, c’est même son prin­ci­pal défaut, la regret­table attache au pas­sé qui l’a empê­chée d’être aus­si moderne qu’elle aurait pu l’être, avec un peu plus d’audace ; le genre d’audace dont l’éhonté Lyo­tard for­mule excel­lem­ment le pro­gramme : « Nous n’avons pas à quit­ter la place où nous sommes, à avoir honte de par­ler dans une uni­ver­si­té “payée par l’État”… » Et il est bien vrai que pour toute une géné­ra­tion d’intellectuels sala­riés, le mar­xisme pétri­fié n’a jamais été que la forme de leur mau­vaise conscience, qu’incarnait le P.C.F. pour les pires ou un grou­pus­cule comme « Socia­lisme ou Bar­ba­rie » pour de plus hon­nêtes. Main­te­nant ils veulent jouir de leur « place », sans honte ; mais comme leur place est hon­teuse, leur jouis­sance est simu­lée, et les pauvres rai­sons qu’ils se donnent gros­siè­re­ment publi­ci­taires. Car la ver­ti­gi­neuse nou­veau­té dont ils font sans cesse l’article, qui doit démo­der Marx et la dia­lec­tique, la théo­rie, l’histoire, et le pro­lé­ta­riat en prime, on n’en voit bien sûr jamais la cou­leur : ils sont comme toutes les mar­chan­dises modernes dont ils veulent jouir « sans honte », ils font plus de bruit que d’usage.

Certes tous les récu­pé­ra­teurs ne sont pas aus­si avan­cés que Lyo­tard dans l’approbation décom­po­sée. Mais même si leur sur­en­chère à la démis­sion est moins avouée, il est comique de voir que leur mépris du temps his­to­rique glo­rieu­se­ment affi­ché leur inter­dit, quand il y a lieu, l’usage spec­ta­cu­laire de ce qu’ils ont pu faire eux-mêmes de quelque peu nova­teur ou sérieux, et qui est pour­tant pré­ci­sé­ment ce qui les a qua­li­fiés comme récu­pé­ra­teurs. S’étant ral­liés incon­di­tion­nel­le­ment à la fal­si­fi­ca­tion domi­nante de l’histoire des idées, ils ne peuvent même plus main­te­nir la véri­té sur l’histoire de leurs idées, à eux. Ain­si Cas­to­ria­dis doit-il se pré­fa­cer lui-même lon­gue­ment pour expli­quer que les textes qu’il exhume sont bien dépas­sés par ses plus récentes décou­vertes ; il n’a pas grand mal à per­sua­der le lec­teur de l’inintérêt pré­sent de son ancien ultra-gau­chisme, mais pour ce qui est de ses recherches ulté­rieures il en a plus pour les sin­gu­la­ri­ser par rap­port aux vul­ga­ri­tés à la mode, sin­gu­la­ri­té qu’il pro­clame selon la tech­nique du dik­tat publi­ci­taire du genre « Ober-Pils Pres­sion : la bière pres­sion en bou­teille ». C’est aus­si Lefort s’esbaudissant bruyam­ment devant l’écho affa­di de thèses qu’il sou­te­nait avec plus de fer­me­té dans des temps plus dif­fi­ciles, et fai­sant mine de décou­vrir dans les incon­sis­tantes vel­léi­tés d’un quel­conque 22 Mars ce qu’il avait su avant, et mieux. Ou encore « Rat­geb » (ex-Vanei­gem), qui lui ne range pas au musée l’histoire et la révo­lu­tion, il en cause d’abondance, mais sim­ple­ment toute ana­lyse cri­tique à ce sujet, bien gêné pour dire quoi que ce soit de l’I.S. et de ce qu’il y a fait. On ne s’étonnera donc pas que la pra­tique du pseu­do­nyme fasse rage chez ces pseu­do-pion­niers, mar­chan­dises ava­riées qui veulent faire illu­sion en chan­geant d’étiquettes. Quant à Cas­to­ria­dis, après la longue gale­rie de ses pseu­do­nymes, c’est en reve­nant enfin à son patro­nyme qu’il pense accé­der à la nouveauté.

Le récu­pé­ra­teur traite la seule matière pre­mière que cette socié­té n’épuise pas mais accu­mule tou­jours plus mas­si­ve­ment : l’insatisfaction devant ses résul­tats désas­treux. Mais n’étant lui-même qu’un frag­ment déri­soire de ces résul­tats désas­treux, il la traite de manière insa­tis­fai­sante. Son public est donc très exac­te­ment com­po­sé par ceux qui peuvent faire sem­blant de se satis­faire de ses fausses audaces, comme ils font sem­blant d’être satis­faits par toutes les mar­chan­dises qu’ils consomment : les cadres, qui veulent aujourd’hui, comme n’importe quel Lyo­tard, pos­sé­der à la fois le bon­heur de la sou­mis­sion et le pres­tige du refus. Et leur bon­heur est aus­si faux que leur refus, et aus­si mal simu­lé. Mais si le récu­pé­ra­teur pense pour les cadres, il n’est lui-même qu’un cadre qui pense : c’est tout dire.

Ain­si, comme ces cadres peti­te­ment pri­vi­lé­giés qui, entre autres mal­heurs, roulent tous les soirs dans les mêmes embou­teillages pour sor­tir de Paris, mais font mine de croire qu’ils sup­portent cela pour retrou­ver quelque chose qui res­semble à une tran­quille soli­tude agreste, les récu­pé­ra­teurs sont aus­si peu convain­cants que convain­cus dans leurs bruyantes pré­ten­tions à l’originalité. Se retrou­vant tous dans la même cohue infla­tion­niste où les remises en ques­tion radi­cales et auda­cieuses poussent par dou­zaines en une nuit comme des cham­pi­gnons, cha­cun feint de croire qu’il s’aventure en soli­taire dans ses héroïques inves­ti­ga­tions, et d’ignorer que n’importe lequel de ses col­lègues uti­lise la même tech­nique du ques­tion­ne­ment éche­ve­lé, tou­jours très intré­pide pour bou­le­ver­ser le pas­sé et l’avenir, et tout à fait muet sur sa morne sou­mis­sion pré­sente. Mais la réelle satu­ra­tion du mar­ché leur fait connaître mieux qu’à qui­conque leur véri­table condi­tion de beso­gneux gratte-papiers : leurs ouvrages ne s’achètent pas.

Ficelles usées du ques­tion­ne­ment et gros­sis­se­ment arbi­traire des détails en guise de nou­veau­tés, cha­cun se doit d’avoir son truc comme image de marque, selon la même logique mar­chande qui a dans l’art com­men­cé par valo­ri­ser les peintres à la fac­ture aisé­ment iden­ti­fiable pour les imbé­ciles qui se piquent d’être connais­seurs – Modi­glia­ni ou Utrillo –, pour qu’ensuite la pro­duc­tion pic­tu­rale elle-même s’aligne sur ces tech­niques de vente et sur ce public – Buf­fet ou Mathieu, et la suite. Ain­si, comme il faut tout de même prendre la nou­veau­té là où elle se trouve, la récu­pé­ra­tion pro­cède en iso­lant un aspect de la cri­tique révo­lu­tion­naire, propre à être figé en nou­veau sys­tème d’analyse (Lefèbvre lan­ça la tech­nique avec la cri­tique de l’urbanisme) ; mais même comme frag­ment cou­pé de sa rela­tion dia­lec­tique à la tota­li­té le récu­pé­ra­teur ne sait pas uti­li­ser ce qu’il récu­père : ces gens pour qui tout objet doit ser­vir à des exer­cices de style public abou­tissent bien sûr par cette acti­vi­té for­melle à un conte­nu inver­sé ; tan­dis que de son côté ce conte­nu inver­sé impose à la forme le cachet de la trivialité.

Sur le mar­ché de la récu­pé­ra­tion aus­si chaque mar­chan­dise lutte pour elle-même, pro­clame l’insuffisance de toutes les autres, et c’est ce en quoi elle peut même énon­cer quelques véri­tés, comme la publi­ci­té d’une mar­chan­dise le fait fré­quem­ment sur ses rivales. Mille récu­pé­ra­tions de détail s’affrontent ain­si dans une mêlée comique. L’un a l’imaginaire, l’autre le libi­di­nal, cha­cun a son dada. Et si ce n’est pas la « socié­té théâ­trale » qui nous domine, ce doit donc être le « dis­cours du pou­voir », à moins que ce soit le far­deau de la pen­sée grecque, qu’ont rou­lé jusqu’à nous Hegel et Marx. D’une manière ou d’une autre, tout ce beau monde s’insurge avec pro­lixi­té contre la « tyran­nie du dis­cours », et dénonce l’autoritarisme sous-jacent à toute acti­vi­té intel­lec­tuelle (jusqu’à Rat­geb qui déclare péri­mée l’analyse théo­rique). Mais les boni­men­teurs de l’impensable sont tout sim­ple­ment illisibles.

Dans cette infla­tion liqui­da­trice se taillent évi­dem­ment la part du pion (« Un pion pour­rait se faire un bagage lit­té­raire en disant le contraire de ce qu’ont dit les poètes de ce siècle ») ceux qui, moins sou­cieux de sau­ver les appa­rences, prouvent froi­de­ment la supé­rio­ri­té de leur came­lote par le fait qu’elle n’a rien à voir avec une pen­sée ration­nelle. Et sur ce fumier de l’inconscience glo­ri­fiée, tous les néo-curés la ramènent, d’Illich au gluant Cla­vel, en pas­sant par cette espèce de 22 Mars de la reli­gion qui évan­gé­lise infor­mel­le­ment à par­tir d’un cloaque nom­mé Taizé.

Pour des­cendre un étage en des­sous dans le car­rié­risme à la petite semaine, il faut noter la reprise de diverses tech­niques mises au point par la cri­tique révo­lu­tion­naire, uti­li­sées ici comme pro­cé­dés sans conte­nus, comme manié­rismes à la mode : le détour­ne­ment, pour exploi­ter encore un peu le vieux filon lit­té­raire, tel que peut le pra­ti­quer jusqu’à une raclure maoïste comme Sol­lers ; l’insipide vul­ga­ri­sa­tion de la vieille blague du « comics sub­ver­sif » ; le film sous-titré à la Vié­net (sous-titrer n’est pas détour­ner) ; ou encore la mise en scène feuille­to­nesque de cer­taines atti­tudes non-confor­mistes dans la pro­duc­tion lit­té­raire de série, de Man­chette à Guégan.

C’est que la concur­rence est rude pour se tailler une place sur le mar­ché de la récu­pé­ra­tion. Tout le monde n’a pas un pas­sé à négo­cier, et de toute façon cela s’use vite en ces temps d’inflation que relance encore l’afflux tou­jours renou­ve­lé d’apprentis-récupérateurs, atti­rés par le peu de qua­li­fi­ca­tion néces­saire. Cette nou­velle géné­ra­tion dont nous voyons les lamen­tables com­men­ce­ments entre dans la car­rière lorsque ses aînés y sont encore, mais comme on a vu, cela ne consti­tue pas un obs­tacle bien consis­tant ; et la sur­en­chère à l’extrémisme ne néces­site pas de grands moyens intel­lec­tuels. Ain­si n’importe quel blanc-bec, qui n’a jamais été nulle part, affir­me­ra net­te­ment qu’il en est bien reve­nu : les grandes illu­sions révo­lu­tion­naires, c’était bon du temps de son enthou­siaste jeu­nesse, vers 1969. Main­te­nant il voit plus loin. C’est-à-dire qu’il veut ren­ta­bi­li­ser au plus vite le petit capi­tal poli­ti­co-cultu­rel qu’il s’est consti­tué pen­dant cette glo­rieuse jeu­nesse, et que la déva­lua­tion menace fort ; il consi­dère déjà comme un exploit suf­fi­sant d’être res­té cam­pé fiè­re­ment depuis pas mal d’années dans sa pose révo­lu­tion­na­riste, d’avoir pau­vre­ment vivo­té à l’écart des places dont il pense qu’on brûle de le pour­voir, dans l’édition ou ailleurs. L’heure de la récom­pense a son­né : en bref il veut réus­sir, et vite. Mais comme tant d’autres ont consom­mé du regard les mêmes livres que lui, et en font le même usage, il faut qu’il se dis­tingue : c’est ce dont il est bien inca­pable. Il ral­lie­ra donc un des tru­quages à la mode, à moins qu’il ne se rabatte sur un purisme mar­xo­lo­gique propre à le faire accé­der – Rubel se fatigue –, avec un peu de ver­nis d’érudition, à quelque tâche subal­terne dans l’édition. Et si ce n’est pas du bor­di­guisme qu’il vous faut, vous aurez de l’École de Francfort.

Plus que par­tout ailleurs, c’est par­mi cette nou­velle vague de récu­pé­ra­teurs qu’on par­le­ra avec indi­gna­tion de la récu­pé­ra­tion, avec la ran­cœur d’un public d’avant-première qui voit géné­ra­li­sée par­tout la vogue spec­ta­cu­laire dont il a été le pion­nier. Que la récu­pé­ra­tion confu­sion­niste soit le pro­duit d’un mou­ve­ment réel, lui-même encore confus, et que ce soit du deve­nir de ce mou­ve­ment et de l’issue de ses luttes que dépende en der­nier recours le sens de mots par­tout gal­vau­dés, voi­là ce que ces gens sont plus inca­pables de com­prendre que n’importe quel bureau­crate syn­di­cal, eux qui n’ont jamais d’aucune manière connu la réa­li­té de ce mou­ve­ment, mais ont seule­ment spé­cu­lé aveu­glé­ment sur sa réus­site sans pro­blèmes ; soit comme réus­site ins­tan­ta­née d’une révo­lu­tion totale qui vien­drait les sau­ver de leur médio­cri­té, soit même comme réus­site dans le cadre de la socié­té exis­tante, sous la forme d’un rôle pres­ti­gieux sus­ci­tant indé­fi­ni­ment l’admiration éton­née du qui­dam, et en prime quelques sub­sides pour se perpétuer.

Leur enthou­siasme théo­ri­cien com­mence géné­ra­le­ment par cette évi­dence que l’I.S. a été de son temps, qui est pas­sé, et atteint son paroxysme avec la décou­verte qu’eux-mêmes doivent donc être meilleurs, c’est his­to­ri­que­ment garan­ti, puisqu’ils viennent après, qu’ils ont cette grande et unique qua­li­té. Pour faire connaître cette bonne nou­velle, comme ils sont le plus sou­vent inca­pables d’écrire le livre dont ils rêvent, ils pro­fi­te­ront d’une pré­face à un auteur quel­conque, pré­texte à pas­ser en contre­bande leurs petites ana­lyses. Faute d’être auteurs à part entière, ils trouvent faci­le­ment de l’emploi dans l’emballage éru­dit, non qu’ils soient éru­dits, mais les édi­teurs, qui veulent main­te­nant tous pro­fi­ter du nou­veau mar­ché du livre révo­lu­tion­naire, sont en géné­ral si igno­rants en ces matières qu’ils doivent bien s’en remettre à ceux qui pro­posent leurs ser­vices. Mais que peuvent dire du pas­sé, sans même par­ler du pré­sent, des gens sans ave­nir ? Cepen­dant ils ne s’intéressent pas vrai­ment à ce pas­sé, tout juste comme occa­sion pour pla­cer leurs marottes de sec­taires sans sectes, et, juchés sur des cadavres, régler sur le ton d’oracle de l’infaillibilité scien­ti­fique quelques ques­tions en sus­pens : ils doivent au moins don­ner leur avis sur l’histoire des luttes de classes des ori­gines à nos jours, les moyens et les buts de la révo­lu­tion com­mu­niste, et la véri­table nature du capi­ta­lisme moderne. S’ils parlent de ce qu’ils pré­facent, c’est pour le dépré­cier : voi­là leur manière de dire qu’ils font un tra­vail de lar­bin, mais qu’ils valent mieux. Le som­met étant atteint par l’ahurissant Gué­gan, du temps où il s’essayait encore à la théo­rie, qui concluait d’absurdes « thèses » infli­gées au lec­teur de Darien par trois lignes d’indications bio­gra­phiques sur celui-ci, super­be­ment pré­cé­dées d’un « car enfin c’est de lui dont il est question ».

La petite science dont font montre ces néo­phytes est assu­ré­ment très défraî­chie, mais il faut leur accor­der que ce qu’ils cachent n’est guère plus ori­gi­nal, la forme s’accordant ain­si par­fai­te­ment au conte­nu. L’existence n’est en effet pas nou­velle d’une sous-intel­li­gent­zia employée aux postes subal­ternes de la manu­ten­tion et de la dis­tri­bu­tion de valeurs cultu­relles pro­duites par d’autres. Mais aujourd’hui la déser­tion de la créa­tion et de la pen­sée libre, qui trouvent à s’employer plus plei­ne­ment contre cette socié­té et sa culture, et l’énorme créa­tion d’emplois pour gérer ce vide et le dis­si­mu­ler, font que cette pié­taille à l’arrogance ignare se trouve en mesure d’assurer la relève dans le mana­ge­ment de toutes les anciennes spé­cia­li­sa­tions en ruine. Et les plus har­dis pensent arri­ver encore plus vite en emprun­tant le rac­cour­ci que consti­tue cette spé­cia­li­sa­tion moderne de repré­sen­ter la pen­sée cri­tique. En l’absence de tout cri­tère de valeur, il leur suf­fit pour se dis­tin­guer de mettre du nou­veau sur le mar­ché. Mais pour cela tout leur manque, à eux qui ont été ins­truits et for­més selon les normes de l’approbation et du conformisme.

Dans les sept der­nières années on a déve­lop­pé par­mi les récu­pé­ra­teurs plus d’idées qu’il n’en fau­drait pour sau­ver le vieux monde, si ces idées pou­vaient seule­ment se consti­tuer en idéo­lo­gie d’un amé­na­ge­ment quel­conque ; mais pour cela encore fau­drait-il faire l’idéologie du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire réel, savoir lui for­mu­ler de fausses pers­pec­tives et des buts par­tiels qui lui dis­si­mulent la tota­li­té de son sens et de son pro­jet. Nos récu­pé­ra­teurs en sont bien inca­pables : ils savent seule­ment affir­mer l’impossibilité et l’inutilité de la révo­lu­tion sociale, que les masses mal­en­con­treu­se­ment assez abu­sées pour la dési­rer feraient mieux de rem­pla­cer sans tar­der par l’adhésion à leurs débiles gim­micks (ce répu­gnant peine-à-jouir de Lyo­tard ne va-t-il pas jusqu’à écrire que « la sup­plique insen­sée des masses » n’est pas « Vive la Sociale », mais « Vive la libi­di­nale ! »). Quant à sou­te­nir (au sens du sup­por­ter) comme Rat­geb la pos­si­bi­li­té immé­diate de la révo­lu­tion, et sous la gro­tesque appa­rence de gym­kha­na auto­ges­tion­niste qu’il lui prête, cela revient exac­te­ment à la même irréalité.

C’est en fait qu’il ne s’agit aucu­ne­ment d’un pro­ces­sus d’aliénation idéo­lo­gique, lié orga­ni­que­ment au déve­lop­pe­ment de la lutte révo­lu­tion­naire, comme sa fausse conscience, mais de vel­léi­tés d’idéologie qui rejoignent direc­te­ment l’émiettement des valeurs dans le spec­tacle, parce que ceux qui en sont por­teurs y trouvent de l’emploi sans avoir à sus­pendre leurs car­rières d’idéologues à un chan­ge­ment quel­conque des condi­tions exis­tantes. Pour qu’existent des idées révo­lu­tion­naires, il faut qu’existe une classe révo­lu­tion­naire. Mais la classe révo­lu­tion­naire moderne, le pro­lé­ta­riat, n’a pas d’idées révo­lu­tion­naires qui soient à lui en dehors de la conscience de son action : tant qu’il ne les ramène pas à lui par la reprise de sa lutte, elles mènent leur exis­tence indé­pen­dante dans la sphère de la culture ; c’est-à-dire prises en charge, ou plu­tôt exploi­tées comme le pro­lé­ta­riat lui-même, par les intel­lec­tuels spé­cia­li­sés. Et la condi­tion faite dans une socié­té à ces intel­lec­tuels déter­mine leur emploi des idées révo­lu­tion­naires, et leurs illu­sions sur cet emploi. Dans des condi­tions his­to­riques dif­fé­rentes, cela donne le bol­che­visme ou les récu­pé­ra­teurs dans la culture spec­ta­cu­laire : disons que c’est affaire de débou­chés. Aujourd’hui ces sala­riés de la culture qui en d’autres temps auraient été sociaux-démo­crates ou bol­che­viks n’ont plus besoin d’illusions révo­lu­tion­naires, et ain­si les plus cyniques en arrivent tout natu­rel­le­ment à pro­cla­mer que le besoin révo­lu­tion­naire n’est qu’une illusion.

Plus encore que pour les débris du vieil ultra-gau­chisme remis en piste par le retour visible de la révo­lu­tion sociale en mai 1968, alors qu’ils vieillis­saient doci­le­ment dans l’Université ou la psy­cha­na­lyse, la veule sou­mis­sion aux misé­rables condi­tions d’emploi qui leur sont offertes de ces intel­lec­tuels peu qua­li­fiés que pro­duit en masse le sys­tème actuel d’éducation s’explique par l’absence d’un employeur qui satis­fasse mieux et en même temps leurs aspi­ra­tions cor­po­ra­tistes et leurs illu­sions extré­mistes : c’est-à-dire un par­ti hié­rar­chique dont ils gére­raient l’idéologie révo­lu­tion­naire. Ce qu’il reste de sectes gau­chistes ne peut satis­faire que les plus bor­nés, qui sou­vent d’ailleurs après avoir jeté leur gourme dans la ges­ti­cu­la­tion acti­viste rejoignent sage­ment le P.C.F., lequel peut du moins leur offrir de par­ti­ci­per dès main­te­nant à la ges­tion de cette socié­té, dont il sous-traite déjà de nom­breux sec­teurs dans la culture. Mais pour ceux qui, en matière d’illusions révo­lu­tion­naires, sont tout de même plus exi­geants et modernes, et dont les pré­ten­tions sont moins réa­listes, il ne leur aurait pas fal­lu moins qu’un situa­tion­nisme de masse à diri­ger pour être satis­faits. Et ils ne l’ont pas eu. Cer­tains ont bien ten­té de l’organiser par eux-mêmes, mâti­né de conseillisme pour la cir­cons­tance, mais ils se sont vite décou­ra­gés. Les consom­ma­teurs de pointe des images révo­lu­tion­naires ont donc été au tra­vail, et pour beau­coup d’entre eux c’est bien évi­dem­ment dans l’organisation et l’élargissement d’une telle consom­ma­tion qu’ils se sont embau­chés. Mais pour la pro­duc­tion ils ont plus de pro­blèmes, comme on a vu.

Tous les imbé­ciles pour­fen­deurs et défen­seurs du mar­xisme, ergo­tant à n’en plus finir sur mille détails inin­té­res­sants, ne disent mot de la seule véri­té cri­tique sur la ques­tion, qui touche de bien trop près à leur propre fonc­tion sociale : le mou­ve­ment ouvrier alié­né, et au plus haut point la social-démo­cra­tie alle­mande, avait repro­duit et ins­ti­tué bureau­cra­ti­que­ment la divi­sion du tra­vail exis­tant à l’intérieur de la classe domi­nante, entre les idéo­logues qui éla­borent l’illusion que cette classe se fait sur elle-même, et ceux qui en sont les membres actifs mais ne com­prennent leur propre action qu’à tra­vers ces idées et ces illu­sions. La récu­pé­ra­tion du mar­xisme, modèle de toute récu­pé­ra­tion à venir, n’a pas d’autre base que cet aban­don aux savants de la tâche d’exprimer les posi­tions pro­lé­ta­riennes, et donc de les expri­mer scien­ti­fi­que­ment, dans le lan­gage domi­nant de la socié­té ; les erreurs ou les fai­blesses dans la théo­rie de Marx étant tout à fait secon­daires en regard de cette sépa­ra­tion d’avec le milieu pra­tique où elles pou­vaient être corrigées.

La récu­pé­ra­tion ne peut trai­ter avec une cer­taine effi­ca­ci­té que ce que la conser­va­tion idéo­lo­gique a déjà refroi­di. Dans un monde où le spec­tacle a réa­li­sé la repré­sen­ta­tion artis­tique du vécu indi­vi­duel et la repré­sen­ta­tion poli­tique de la vie sociale dans un même mono­pole de l’explication uni­la­té­rale, la théo­rie révo­lu­tion­naire a dû apprendre à cal­cu­ler chaque fois sa rela­tion tou­jours mou­vante aux forces néga­tives dont elle for­mule le pro­gramme, pour ne jamais en deve­nir la repré­sen­ta­tion-écran ; se main­te­nir en fusion dans le pro­ces­sus de sa ren­contre avec la pra­tique à sa recherche, pour ne jamais ser­vir de base à quelque auto­ri­té scien­ti­fique que ce soit. (À ce sens on peut bien dire avec Lau­tréa­mont que « dans la nou­velle science, chaque chose vient à son tour : telle est son excel­lence ».) C’est dire que cette théo­rie est pro­duite par des indi­vi­dus déter­mi­nés, des indi­vi­dus qui se sont déter­mi­nés eux-mêmes en lut­tant pra­ti­que­ment par­mi les enne­mis irré­con­ci­liables du spec­tacle, et en admet­tant d’être absents là où ils sont absents. Et on voit donc bien où leur bât blesse toutes les bêtes de somme intel­lec­tuelles qui vou­draient conti­nuer à dis­ser­ter sur leur misère, à s’entre-questionner sur les moyens d’en sor­tir, alors qu’il fal­lait tout sim­ple­ment ne pas y entrer.

Ain­si la récu­pé­ra­tion n’est pas un pro­blème intel­lec­tuel, qui pour­rait être tran­ché par une redé­fi­ni­tion dog­ma­tique des concepts cri­tiques ; et encore moins lit­té­raire, ren­voyant à une exi­gence abs­traite d’invention per­ma­nente dans le lan­gage (cf. l’échec du sur­réa­lisme), mais une ques­tion émi­nem­ment pra­tique, qui n’est pas dis­tincte de la tâche des révo­lu­tion­naires d’aujourd’hui d’organiser une com­mu­ni­ca­tion pro­lé­ta­rienne autonome.

De tout ce qui pré­cède, il faut conclure que le récu­pé­ra­teur moderne ne fait que s’agiter bruyam­ment à l’intérieur d’une contra­dic­tion inso­luble : assu­rant la relève de cette pen­sée du spec­tacle entiè­re­ment condi­tion­née par le fait qu’elle ne peut ni ne veut pen­ser sa propre base maté­rielle dans le sys­tème spec­ta­cu­laire, il doit en même temps rendre compte de la faillite de ce sys­tème, et du mou­ve­ment his­to­rique qui le dis­sout. Ain­si ce qu’il récu­père, il ne peut rien en dire : pour­tant il ne peut par­ler d’autre chose. Et voi­là pour­quoi le récu­pé­ra­teur bégaye. De l’irrationalisme affi­ché de la néo-phi­lo­so­phie uni­ver­si­taire aux son­ge­ries de ratio­na­li­sa­tion impos­sible de la néo-éco­no­mie éco­lo­gique, c’est le même brui­tage confu­sion­niste sans convic­tion, qui n’assourdit que ceux qui le font. Ce qui n’a jamais été ration­nel a sim­ple­ment per­du les moyens de le paraître.

Le récu­pé­ra­teur for­mu­lant comme pro­gramme l’autogestion de l’aliénation, socia­le­ment (Atta­li, les pen­seurs P.S.-C.F.D.T., etc.) ou indi­vi­duel­le­ment (Lyo­tard et tous les rabâ­cheurs du désir), ne fait qu’exprimer la nos­tal­gie d’une inté­gra­tion qui a déjà échoué : l’initiative des tra­vailleurs fai­sant mar­cher le sys­tème contre ses propres règles, ou la pour­suite du plai­sir dans la consom­ma­tion spec­ta­cu­laire. C’est l’essence, deve­nue consciente d’elle-même, de la socié­té actuelle et de l’homme de main­te­nant, le der­nier argu­ment que la socié­té actuelle puisse oppo­ser à sa trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire, la fine fleur de toute théo­rie au sein de la bêtise régnante. Mais déjà que ce qui allait de soi, comme com­pro­mis quo­ti­dien avec ce qui existe, ait ain­si besoin d’être démon­tré et pro­po­sé comme but à atteindre, voi­là qui en dit long sur la perte de contrôle des pou­voirs sur la vie réelle prolétarisée.

Le faux alar­misme des dis­cours apo­ca­lyp­tiques tente de conju­rer la catas­trophe incon­nue qui vient par l’image de la catas­trophe connue (crise éco­no­mique) ou tota­le­ment irréelle (cata­clysme éco­lo­gique) : le spec­tacle remâche ain­si la nos­tal­gie de sa verte jeu­nesse tota­li­taire, dont tous ses médias plantent le décor. L’abondance mar­chande s’écroulant, il s’agit de modi­fier la com­po­si­tion orga­nique de l’illusion : moins de matière, et plus d’idéologie. Ailleurs qu’au Por­tu­gal éga­le­ment « ce n’est plus le sta­li­nisme qui se décom­pose, mais la socié­té qui, en se décom­po­sant, devient sta­li­nienne ». Et ce peut être au besoin, comme « natio­nal-éco­lo­gisme », un sta­li­nisme sans sta­li­niens. Mais tout cela n’est encore que rêve bureau­cra­tique auquel tous les moyens manquent.

En règle géné­rale on peut dire que pour un État, lorsque se dérobe la réa­li­té du pou­voir, c’est jouer un jeu dan­ge­reux que de vou­loir en rete­nir les appa­rences ; l’aspect exté­rieur de la vigueur peut quel­que­fois sou­te­nir un corps débile, mais le plus sou­vent il achève de l’accabler. Les États modernes sont tout par­ti­cu­liè­re­ment enclins à tom­ber dans cette erreur, parce que le pou­voir des appa­rences a long­temps suf­fi à leur garan­tir la paix sociale. Abso­lu­ment cor­rom­pus par leur expé­rience du mépris de la réa­li­té, et de la réus­site pas­sa­gère de ce mépris, ils croient pou­voir évi­ter la corde en niant l’existence du chanvre.

Mais à pro­pos de chanvre jus­te­ment, on sait que les petits inter­mé­diaires de la vente de drogue sont eux-mêmes la plu­part du temps des intoxi­qués, à la dif­fé­rence de ceux qui en tirent des pro­fits plus sub­stan­tiels. Il en est de même pour nos petits détaillants de la drogue spec­ta­cu­laire : la défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle frappe plus que tout autre le pro­fes­sion­nel de la défor­ma­tion (et voi­là au pas­sage pour la ques­tion aca­dé­mique de leurs illu­sions sub­jec­tives per­son­nelles). Tan­dis qu’il existe sans doute par­mi les spé­cia­listes de la répres­sion des gens assez lucides sur la gra­vi­té de l’actuelle crise sociale, les sala­riés de la culture et de l’information spec­ta­cu­laire entre­tiennent plus que qui­conque des illu­sions sur leur propre bluff et trouvent un motif de récon­fort dans les images d’aménagement réfor­miste et de nou­veau­té eupho­rique qu’ils pro­duisent eux-mêmes en série. Les habi­tudes de leur métier, encore accen­tuées par les effets d’un long mono­pole indis­cu­té, les ont ren­dus peu capables de mesu­rer le réel et le vrai. Ain­si les endor­meurs se sont endor­mis eux-mêmes, comme ce came­ra­man qui au Chi­li fil­ma jusqu’au bout le sol­dat qui le met­tait en joue et lui tirait des­sus, sans réa­li­ser, comme on dit, que cette image pou­vait avoir quelque consé­quence extra-ciné­ma­to­gra­phique sur sa propre vie.

L’activité des récu­pé­ra­teurs s’inscrit entiè­re­ment dans ce cadre de la pour­suite méca­nique du mono­logue spec­ta­cu­laire : c’est le même mépris de la réa­li­té, qui croit pou­voir par­ler de tout sans consé­quences, parce qu’il a acquis son droit de par­ler dans l’organisation exis­tante de la culture du fait de ne tirer aucune consé­quence de ce qu’il dit. Des recettes pour les mar­mites du futur d’un Rat­geb à celles d’un Atta­li, il n’y a qu’une très faible varié­té d’esbroufe dans l’impuissance faus­se­ment enthou­siaste : l’un tire des plans pour une révo­lu­tion déjà pré­sente dont il ne peut rien dire et qu’il ne sait même plus approu­ver, l’autre pour une contre-révo­lu­tion d’anticipation qu’il ne sait pas par où com­men­cer et qu’il ne peut même pas nommer.

La récu­pé­ra­tion déva­lo­rise les idées révo­lu­tion­naires, mais elle les déva­lo­rise en tant qu’idées sépa­rées ; elle les fait vieillir en accé­lé­ré, et simul­ta­né­ment leur oppose ses impuis­santes pré­ten­tions de nou­veau­té. Pour­tant ce qui reste jeune dans ce monde vieilli, c’est le pro­jet de leur emploi pra­tique cohé­rent, dont les contor­sions récu­pé­ra­trices ne font que pré­ci­ser a contra­rio les nécessités.

Il n’est pas jusqu’au mot com­mu­nisme qui n’ait encore tout son sens devant lui : les pro­chaines révo­lu­tions sau­ront l’arracher aux sta­li­niens, comme la révo­lu­tion por­tu­gaise a déjà com­men­cé à le faire.

Jaime Sem­prun

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