Un capitalisme industriel décarboné à nous (par Nicolas Casaux)

Notre héros éco­lo­giste natio­nal (Cyril Dion) a récem­ment fait la pro­mo­tion du der­nier livre, paru chez Actes Sud (la mai­son d’é­di­tion pour laquelle il tra­vaille), écrit par Eva Sadoun, la diri­geante du « Medef green et social » pour « entre­pre­neurs enga­gés » (le mou­ve­ment Impact France (lui-même issu de la fusion entre deux orga­nismes : le Mouves et Tech For Good)). « Per­son­na­li­té recon­nue de l’é­co­sys­tème French Tech », Eva Sadoun fait aus­si par­tie « des 40 Fran­çaises qui ont mar­qué 2021 selon Forbes ».

D’après un article de Les Échos : « “Mon­trer qu’un autre modèle d’en­tre­prise est pos­sible.” C’est la mis­sion que s’est don­née Impact France. Pre­mière asso­cia­tion patro­nale dédiée à la tran­si­tion éco­lo­gique et sociale, elle se foca­lise sur deux axes. Le pre­mier, à court terme : réunir les entre­pre­neurs à impact social et éco­lo­gique. Le deuxième, à plus long terme : pol­li­ni­ser l’en­semble de l’é­co­no­mie en fai­sant du lob­bying. D’i­ci cinq ans, le mou­ve­ment espère enga­ger 30 % des entre­prises fran­çaises, soit envi­ron 30.000 enti­tés dans la tran­si­tion. En bref, c’est une “alter­na­tive green et sociale” au Medef selon les mots d’E­va Sadoun. »

Tous les médias de masse l’adorent, bien évi­dem­ment, c’est ain­si qu’elle est pro­mue et invi­tée par­tout à prê­cher la bonne parole, l’évangile d’un capi­ta­lisme éthique et décar­bo­né (elle figure d’ailleurs par­mi les per­son­na­li­tés dont le jeune génie de l’écologie Julien Vidal nous encou­rage à nous ins­pi­rer !). Même les plus capi­ta­listes des médias capi­ta­listes mettent en lumière son tra­vail. « Pion­nière de la finance res­pon­sable, Eva Sadoun a déve­lop­pé depuis quelques années la plate-forme de conseil Lita et l’ap­pli­ca­tion Rift, afin de démo­cra­ti­ser l’in­ves­tis­se­ment durable », affirme un autre article de Les Échos la célé­brant. L’« appli­ca­tion Rift » per­met d’analyser « l’impact envi­ron­ne­men­tal des pla­ce­ments finan­ciers ». « C’est un peu comme l’application Yuka qui vous dit si ce paquet de chips est bon pour votre san­té », nous explique péda­go­gi­que­ment Radio Nova.

Favo­ri­ser la « liber­té d’entreprendre », « sub­ven­tion­ner des emplois verts », « remettre le capi­tal à sa juste place », etc., dans ce livre, Eva Sadoun com­pile les pon­cifs des tenants de quelque capi­ta­lisme vert et éthique. Une uto­pie pour entre­pre­neurs et autres homo eco­no­mi­cus écoan­xieux, une ras­su­rance pour capi­ta­listes écos­cru­pu­leux : un autre capi­ta­lisme est pos­sible ! Décar­bo­né et éthique ! Ayez foi !

Sans ver­gogne, Eva Sadoun récu­père même des cri­tiques de la tech­no­lo­gie comme le phi­lo­sophe Gun­ther Anders dans sa rhé­to­rique décar­bo­née. À un moment, elle écrit même que les ins­ti­tu­tions qui pour­raient nous sauver

« existent déjà concrè­te­ment, au moins au niveau éco­no­mique. Ce sont toutes les entre­prises, asso­cia­tions ou coopé­ra­tives qui mettent l’impact au cœur de leur modèle éco­no­mique, lui-même fon­dé sur la quête d’impact social ou éco­lo­gique, et qui s’engagent dura­ble­ment pour le par­tage du pou­voir et une meilleure répar­ti­tion des richesses. C’est pour cela que nous lut­tons tous les jours pour des poli­tiques publiques ambi­tieuses qui per­mettent à ces struc­tures d’émerger, grâce notam­ment à la for­ma­li­sa­tion d’indicateurs clairs comme l’Impact Score. C’est aus­si la rai­son pour laquelle il faut conti­nuer à lut­ter pour plus de citoyen­ne­té au cœur de l’économie, que ce soit par des ini­tia­tives comme celle de la Conven­tion citoyenne pour le cli­mat ou par tous les efforts réa­li­sés pour favo­ri­ser une plus grande trans­pa­rence dans la finance et dans tous les sec­teurs de l’économie. Le lea­der­ship pour gran­dir, déve­lop­per la res­pon­sa­bi­li­té et même la démul­ti­plier doit lui-même se démul­ti­plier. Se pen­ser dans l’union, autour d’une action com­mune, mais en étant suf­fi­sam­ment inclu­sif pour créer un phé­no­mène d’identification large. Parce que l’homme pro­vi­den­tiel n’existe pas. Si on tente un par­tage du pou­voir qui dif­fuse le lea­der­ship en cha­cun d’entre nous, il nous concer­ne­ra. Et la res­pon­sa­bi­li­té par­ta­gée nous per­met­tra de faire émer­ger un dis­cours de véri­té. Et d’accepter le doute, l’erreur, la consul­ta­tion pour se rap­pro­cher un maxi­mum de cette véri­té. Comme l’a jus­te­ment dit Cécile Duflot, “le temps des récits est fini, l’heure est à l’honnêteté”. Et cette hon­nê­te­té ne pour­ra émer­ger que si on libère le lea­der­ship de l’idée de “connais­sance toute-puis­sante” en accep­tant, l’expérimentation, et en rédui­sant les échelles dans les orga­ni­sa­tions, en cas­sant la méga­ma­chine ou en dif­fu­sant la res­pon­sa­bi­li­té au sein de celle-ci. »

Cas­ser la méga­ma­chine ? CASSER LA MÉGAMACHINE ?! Com­ment une telle expres­sion a‑t-elle pu se retrou­ver dans le texte d’Eva Sadoun, qui sou­haite à peu près tout SAUF cas­ser la méga­ma­chine ? C’est très simple. Chez ces gens-là, quand une expres­sion connait un cer­tain suc­cès dans cer­tains milieux, il faut la récu­pé­rer, se l’approprier. Ça fait bien ! Il s’agit même d’un des fon­da­men­taux de l’écodémagogie. Tu milites en faveur d’un capi­ta­lisme repeint en vert ou décar­bo­né ? Pro­clame-toi anti­ca­pi­ta­liste ! Tu bras­se­ras plus large !

Les cré­tins sont une grande famille

Ailleurs, Eva Sadoun, recou­vrant ses esprits après cet accès de lud­disme, nous explique :

« Il est donc cru­cial d’intégrer le plus pos­sible les citoyens au sein de la vie éco­no­mique et de déve­lop­per des outils per­met­tant de le faire. Il faut par exemple sou­li­gner le rôle joué par de nou­veaux outils digi­taux, qui uti­lisent la tech­no­lo­gie pour lut­ter contre l’opacité de l’économie et per­mettent aux citoyens de faire des choix en conscience. On peut pen­ser aux appli­ca­tions qui, à l’instar de Yuka dans l’alimentaire, apportent de la trans­pa­rence aux consom­ma­teurs sur les pro­duits qu’ils achètent et leurs impacts sur la san­té et l’environnement. N’oublions pas qu’en 2019, face au suc­cès de Yuka, Inter­mar­ché a déci­dé de faire évo­luer les recettes de 900 produits. »

Encore ailleurs, elle fait l’éloge de la compétition :

« On se rend ain­si compte que la ques­tion de la com­pé­ti­ti­vi­té est, aujourd’hui, ambi­va­lente. Dans les sché­mas éco­no­miques actuels, fon­dés essen­tiel­le­ment sur des indi­ca­teurs quan­ti­ta­tifs finan­ciers, elle est un frein à la tran­si­tion, car elle oriente les États, entre­prises et inves­tis­seurs vers le court terme et la ren­ta­bi­li­té. Mais dans un monde où les indi­ca­teurs se trans­forment, où l’économie met au cœur les aspects éco­lo­giques et sociaux, le concept de com­pé­ti­ti­vi­té peut se mettre au ser­vice de la tran­si­tion et ren­ver­ser le pro­blème sur lui-même : la tran­si­tion peut être une oppor­tu­ni­té et non plus une contrainte. Le but est de reclas­ser l’Europe par la tran­si­tion éco­lo­gique et sociale, car un déclin iné­luc­table s’annonce pour les pays qui ne décar­bo­ne­ront pas leurs éco­no­mies et qui ne pren­dront pas à bras-le-corps la ques­tion sociale. »

Bref, un nou­veau livre de merde en plus, comme il en paraît des dizaines chaque semaine. Du bara­tin idiot et men­son­ger. Un énième plai­doyer en faveur d’un autre capi­ta­lisme, sym­pa et bio­du­rable. L’écologie selon Cyril Dion (et Sa Sain­te­té, on remarque aus­si, ici, com­ment les lumières basse consom­ma­tion de la gauche, du pro­gres­sisme, se côtoient toutes).

Nico­las Casaux


Ci-après, la conclu­sion de ce pitoyable livre de Sadoun :

« Au terme de cette réflexion décou­sue, j’étais arri­vée aux éta­gères où étaient ran­gés les livres d’auteurs contem­po­rains ; écrits par des femmes et par des hommes ; car il y a désor­mais presque autant de livres écrits par des femmes que par des hommes. Ou alors, si ce n’est pas encore tout à fait vrai, si le sexe mas­cu­lin reste le plus pro­lixe, il n’est cer­tai­ne­ment plus vrai de dire que les femmes n’écrivent que des romans. Il y a des livres sur toutes sortes de sujets que les femmes n’auraient pas pu abor­der lors de la géné­ra­tion pré­cé­dente. Il y a des poèmes, des pièces et des œuvres cri­tiques ; des livres d’histoire et des bio­gra­phies, des livres de voyage ain­si que des ouvrages d’érudition et de recherche ; il y a même quelques études phi­lo­so­phiques et des livres de sciences et d’économie.

J’aimerais arri­ver dans quelques années devant cette grande biblio­thèque. Elle aurait la forme d’une assem­blée géné­rale, d’une orga­ni­sa­tion éco­no­mique mon­diale, d’un média de socié­té, d’une ins­ti­tu­tion poli­tique, d’une grande entre­prise, d’un tis­su de PME locales. Nous y serions toutes et tous, ten­tant de recom­po­ser cette mai­son com­mune, de se par­ta­ger des espaces, sur la base de connais­sances solides et ne lais­sant per­sonne à l’entrée. Et, oui, il sera impor­tant de toutes et tous nous y voir. Le prin­cipe de res­pon­sa­bi­li­té pour autrui aura rem­pla­cé le prin­cipe de com­pé­ti­tion. L’autorité scien­ti­fique y sera natu­relle car la démo­cra­tie opé­re­ra et l’impact de nos actions indi­vi­duelles et col­lec­tives sera jus­te­ment mesuré.

J’ai ten­té tout au long de cet essai de rendre visibles les ver­rous qui empêchent aujourd’hui cette grande biblio­thèque, comme une allé­go­rie du milieu éco­no­mique, de naître et de pol­li­ni­ser. J’ai ten­té de lever le voile sur les idéo­lo­gies qui font de l’économie actuelle un frein et non une oppor­tu­ni­té de réin­ven­ter un sys­tème. Mais aus­si de pro­po­ser des pistes de solu­tions concrètes, acti­vables, pour répondre aux grands défis éco­lo­giques et sociaux de notre temps à tous les niveaux. Et puis com­prendre, réap­prendre, c’est déjà agir. J’ai l’intime convic­tion que l’immobilisme de cet éco­sys­tème prend racine dans son opacité.

Vous aurez com­pris (j’espère) que je ne défends aucune paroisse, ne m’inscris dans aucune pen­sée aux concepts figés. J’essaie de regar­der le monde tel qu’il est, et, aujourd’hui, je le trouve invi­vable pour ceux qui l’habitent. Résoudre cette équa­tion (on ne se refait pas), c’est accep­ter qu’elle n’en est pas une. Qu’elle pour­ra prendre des formes dif­fé­rentes mais que cer­taines choses valent mieux que d’autres. La san­té, le bien-être et la digni­té des per­sonnes qui com­posent une socié­té valent mieux que des flux tran­sac­tion­nels impar­ta­geables. Ne valent pas mieux au sens moral. Valent mieux au sens de la puis­sance. La puis­sance de notre civi­li­sa­tion pas­se­ra par notre capa­ci­té à sor­tir de ce sché­ma de domi­na­tion pour construire sur la base de nou­veaux fon­da­men­taux, ensemble, une éco­no­mie, à nous. »

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