L’extraordinaire pensée de sa majesté Judith Butler (par Nicolas Casaux)

Pour illus­trer cer­taines choses que j’ai men­tion­nées dans la « brève his­toire du genre » que j’ai publiée l’autre jour, voi­ci une récente inter­view (juin 2023) de Judith But­ler que je me suis fait suer à sous-titrer, et qui pré­tend nous apprendre ce qu’est le genre (l’entretien est inti­tu­lé « La théo­rie du genre, expli­quée, avec Judith But­ler »). Je la com­mente ci-après.

Le dis­cours du But­ler est un vaste gali­ma­tias du début à la fin. On pour­rait sans doute y rele­ver un très grand nombre d’inexactitudes, d’absurdités, d’idées tel­le­ment impré­cises qu’elles n’ont aucun sens, de men­songes, etc. De quoi écrire quelques livres. Je me conten­te­rai de sou­li­gner quelques-uns de ses pro­pos qui me semblent les plus problématiques.

I

  • « Le genre est un mélange de normes cultu­relles, de for­ma­tions his­to­riques, de l’in­fluence de la famille, de réa­li­tés psy­chiques, de dési­rs et de souhaits. »

Ah, très bien. C’est par­fai­te­ment clair. C’est un mélange de trucs quoi. Bon. Un peu comme une salade, au final. On est un peu déçus. C’est ça, l’incroyable théo­rie de Madame Théo­rie du genre ? Un mélange de trucs nébu­leux ? Cela dit, on rejoint Judith But­ler quand elle affirme que ces « normes cultu­relles » qui cor­res­pondent au « genre » sont oppres­sives, contrai­gnantes. Mais n’ayant rien dit de clair sur ces normes, tout ça ne mène nulle part. But­ler évite de dire que ces « normes » cor­res­pondent aux attri­buts que la socié­té patriar­cale assigne à cha­cun des deux sexes, la rai­son, la force, l’agentivité, etc., aux hommes, et la dou­ceur, la doci­li­té, le dévoue­ment aux autres, etc., aux femmes. Le patriar­cat, chez But­ler, ça n’existe pas (recon­naître son exis­tence implique de recon­naître la réa­li­té du sexe, des deux sexes, l’oppression des femmes par les hommes, entre autres choses, ce que But­ler ne sou­haite pas faire). Les « normes » sont là, on ne sait pas trop com­ment, pour­quoi, à quelles fins. Bref, la défi­ni­tion du mot « genre » ou plu­tôt l’idée du « genre » que défend Judith But­ler est d’une impré­ci­sion extra­or­di­naire qui confine au non-sens.

II

  • « Le sexe est géné­ra­le­ment une caté­go­rie attri­buée aux enfants qui a de l’im­por­tance dans les domaines médi­cal et juridique. »

Oui, mais sur­tout non. La sens du mot « sexe » que donne But­ler est aus­si ridi­cule que le sens qu’elle attri­bue au terme « genre ». En véri­té, le sexe est une réa­li­té bio­lo­gique qui per­met la repro­duc­tion de l’espèce humaine, et un attri­but par­mi d’autres des êtres humains. Ce n’est pas juste une « caté­go­rie » du voca­bu­laire humain, pas au même titre que, disons, le mot « nombre ». Un « nombre », ça n’existe pas vrai­ment dans la nature, c’est un vocable humain qui ren­voie à une construc­tion men­tale humaine. En revanche, le « sexe », c’est un terme du lan­gage humain uti­li­sé pour dési­gner une réa­li­té maté­rielle, bio­lo­gique et natu­relle, qui n’est pas une construc­tion humaine. Le sexe n’importe pas que dans les domaines médi­cal et juri­dique. Il importe du ber­ceau à la tombe. Le sexe d’une per­sonne déter­mine beau­coup de choses rela­tives à sa san­té, ses apti­tudes phy­siques, tout son par­cours de vie. Le fait que les femelles donnent la vie n’a rien d’insignifiant. Le sexe déter­mine éga­le­ment, dans les socié­tés patriar­cales, la manière dont une per­sonne sera trai­tée, ses oppor­tu­ni­tés, etc. Les femmes sont moins bien trai­tées que les hommes, plus à risque de subir diverses sortes de vio­lence, etc. Mais « patriar­cat », c’est un mot qui n’existe pas chez Judith But­ler, qui n’aime pas le fémi­nisme. Son truc, à But­ler, c’est la théo­rie queer, or théo­rie queer et fémi­nisme, ça fait deux.

III

  • « Nous avons toute une série de dif­fé­rences, de nature bio­lo­gique, je ne les nie pas, mais je ne pense pas qu’elles déter­minent qui nous sommes d’une manière définitive. »

Que peut bien vou­loir dire une telle phrase ? Que signi­fie le fait de dire que nos carac­té­ris­tiques bio­lo­giques nous déter­minent d’une manière défi­ni­tive ? Je suis un être humain, est-ce défi­ni­tif ? Vais-je me trans­for­mer en zèbre à un moment de ma vie ? Sans doute pas. De la même manière, le sexe des êtres humains est immuable, déter­mi­né, défi­ni­tif, nous ne sommes pas une espèce her­ma­phro­dite séquentielle.

IV

But­ler débite des tar­tines de pla­ti­tudes consen­suelles : « créer des vies plus vivables, où les corps pour­raient être plus libres de res­pi­rer, de bou­ger, d’ai­mer, sans dis­cri­mi­na­tion et sans craindre la vio­lence » ; « La liber­té est une lutte parce qu’il y a tant de choses dans notre monde qui nous disent de ne pas être libres avec notre corps. Si nous cher­chons à aimer d’une manière libre, à vivre et bou­ger de manière libre, nous devons lut­ter pour reven­di­quer cette liber­té » ; etc.

V

  • « J’af­firme que ce que c’est que d’être une femme, ou un homme ou n’im­porte quel autre genre, est une ques­tion ouverte. »

Mal­gré tous ses diplômes, But­ler ne sait pas ce que signi­fient les termes « femme » et « homme », qui ne ren­voient pas à des « genres » mais à des sexes. La femme est la femelle humaine adulte, et l’homme le mâle humain adulte. La terre est ronde et tourne autour du soleil. Il est impor­tant de se bros­ser les dents deux à trois fois par jour.

VI

  • « Je me suis oppo­sée à de nom­breuses ver­sions du fémi­nisme. L’une d’entre elles sou­te­nait que les femmes sont fon­da­men­ta­le­ment des mères, et que la mater­ni­té est l’es­sence du fémi­nin. Une deuxième pen­sait que le fémi­nisme avait à voir avec la dif­fé­rence sexuelle, mais défi­nis­sait la dif­fé­rence sexuelle de manière hété­ro­sexuelle. Et les deux m’ont sem­blé erro­nés. J’é­tais assez atta­chée à l’i­dée que les gens ne devraient pas être dis­cri­mi­nés en rai­son de ce qu’ils font de leur corps, de qui ils aiment, de la façon dont ils se déplacent, ou de leur appa­rence. Tout ce que je disais, c’est que le sexe qui vous est assi­gné à la nais­sance, et le genre qu’on vous apprend à être, ne devraient pas déter­mi­ner la façon dont vous vivez votre vie. »

Ici, pour chan­ger, But­ler raconte à moi­tié n’importe quoi, et ment éhon­té­ment. Oui, on peut peut-être dire qu’il a exis­té une forme de fémi­nisme qui défen­dait un « essen­tiel fémi­nin », qui sou­te­nait que le des­tin de la femme était d’être mère et de s’occuper de la mai­son et des enfants, qui adhé­rait à l’idée de la femme, aux normes que le patriar­cat per­pé­tue. Mais ensuite, But­ler semble reje­ter l’idée que le fémi­nisme a à voir avec la dif­fé­rence sexuelle, au pré­texte qu’un cou­rant fémi­niste conce­vait cette dif­fé­rence sous un prisme hété­ro­sexuel (sans expli­quer du tout ce qu’elle veut dire par-là). Or le fémi­nisme vise l’émancipation ou la libé­ra­tion des femmes du joug de la domi­na­tion mas­cu­line, le déman­tè­le­ment du patriar­cat. Il donc évi­dem­ment et néces­sai­re­ment à voir avec la dif­fé­rence sexuelle, puisqu’il s’agit de libé­rer un sexe de l’emprise de l’autre. Mais il faut insis­ter. But­ler n’est pas une fémi­niste, c’est une pro­mo­trice de la « théo­rie queer » — un ramas­sis d’absurdités. But­ler ne parle pas du patriarcat.

VII

  • « L’i­dée de base [de Simone de Beau­voir], c’est qu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient, que “le corps n’est pas un fait”. Elle a ouvert la pos­si­bi­li­té d’une dif­fé­rence entre le sexe qui vous est assi­gné et le sexe que vous devenez. »

N’importe quoi. D’abord, le sexe n’est pas assi­gné, c’est une carac­té­ris­tique natu­relle de n’importe quel être humain, qui est sim­ple­ment consta­té. (On peut par­ler d’« assi­gna­tion » lorsque des bébés ou des enfants atteints d’intersexuation sont phy­si­que­ment muti­lés pour cor­res­pondre visuel­le­ment ou esthé­ti­que­ment à un des deux sexes, mais par­ler d’assignation pour tout le monde, c’est sim­ple­ment idiot.) Et puis, « le corps n’est pas un fait » ? Par­don ? Simone de Beau­voir n’a jamais dit que le corps n’était « pas un fait ». Contrai­re­ment à But­ler, Simone de Beau­voir savait très bien qui sont les femmes. Les femmes, c’est le « deuxième sexe ». Et comme elle l’écrit dans ce livre : « Il n’y a pas tou­jours eu des pro­lé­taires : il y a tou­jours eu des femmes ; elles sont femmes par leur struc­ture physiologique […]. »

Voi­ci le pas­sage dont est tirée la fameuse phrase de Simone de Beauvoir :

« On ne naît pas femme : on le devient. Aucun des­tin bio­lo­gique, psy­chique, éco­no­mique ne défi­nit la figure que revêt au sein de la socié­té la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civi­li­sa­tion qui éla­bore ce pro­duit inter­mé­diaire entre le mâle et le cas­trat qu’on qua­li­fie de fémi­nin. Seule la média­tion d’autrui peut consti­tuer un indi­vi­du comme un Autre. »

Dans Le Deuxième sexe, Simone de Beau­voir écrit encore :

« Mais d’abord : qu’est-ce qu’une femme ? […] Tout le monde s’accorde à recon­naître qu’il y a dans l’espèce humaine des femelles ; elles consti­tuent aujourd’hui comme autre­fois à peu près la moi­tié de l’humanité ; et pour­tant on nous dit que “la fémi­ni­té est en péril” ; on nous exhorte : “Soyez femmes, res­tez femmes, deve­nez femmes.” Tout être humain femelle n’est donc pas néces­sai­re­ment une femme ; il lui faut par­ti­ci­per de cette réa­li­té mys­té­rieuse et mena­cée qu’est la fémi­ni­té. »

Ce qui devrait donc être clair, c’est que dans la phrase « on ne naît pas femme, on le devient », « femme » désigne sim­ple­ment la femelle humaine adulte (la femme) ET la fémi­ni­té à laquelle la femme doit par­ti­ci­per pour être consi­dé­rée comme une femme dans la socié­té patriar­cale. Simone de Beau­voir recourt à une sorte de méto­ny­mie, c’est-à-dire à une figure de style « par laquelle on désigne une enti­té concep­tuelle [ici la fémi­ni­té] au moyen d’un terme qui, en langue, en signi­fie une autre [ici femme], celle-ci étant, au départ, asso­ciée à la pre­mière par un rap­port de contiguïté ».

Tout au long du Deuxième sexe, Simone de Beau­voir emploie le mot femme dans deux sens dif­fé­rents. Tan­tôt elle l’emploie sim­ple­ment au sens propre, pour dési­gner la femelle humaine adulte, et tan­tôt elle l’emploie, dans un sens figu­ra­tif, pour dési­gner en plus — et insis­ter sur — l’image de la femme que fabrique la socié­té patriar­cale, la socié­té qui impose la fémi­ni­té — et les rôles sociaux qui vont avec — aux femmes. C’est pour cette rai­son que Simone de Beau­voir écrit par exemple que la « fonc­tion de femelle ne suf­fit pas à défi­nir la femme ». Ici, elle emploie « femme » dans le deuxième sens men­tion­né ci-des­sus, dans un sens figu­ra­tif. C’est pour­quoi la fonc­tion de femelle ne suf­fit pas : il faut lui ajou­ter la fémi­ni­té. Ce deuxième sens peut être repré­sen­té par l’équation sui­vante : femelle + fémi­ni­té = femme. Mais en dehors du monde figu­ra­tif et des figures de style, Simone de Beau­voir consi­dère évi­dem­ment que les femmes sont les femelles humaines adultes, et réci­pro­que­ment. Tout le pre­mier cha­pitre de son livre, inti­tu­lé « Les don­nées de la bio­lo­gie » vise à dis­cu­ter des dif­fé­rences bio­lo­giques entre la femme et l’homme. Par exemple :

« En moyenne elle est plus petite que l’homme, moins lourde, son sque­lette est plus grêle, le bas­sin plus large, adap­té aux fonc­tions de la ges­ta­tion et de l’accouchement ; son tis­su conjonc­tif fixe des graisses et ses formes sont plus arron­dies que celles de l’homme ; l’allure géné­rale : mor­pho­lo­gie, peau, sys­tème pileux, etc. est net­te­ment dif­fé­rente dans les deux sexes. La force mus­cu­laire est beau­coup moins grande chez la femme : envi­ron les deux tiers de celle de l’homme ; elle a une moindre capa­ci­té res­pi­ra­toire : les pou­mons, la tra­chée et le larynx sont moins grands chez elle ; la dif­fé­rence du larynx entraîne aus­si la dif­fé­rence des voix. »

Après avoir ample­ment décrit les dif­fé­rences phy­sio­lo­giques entre les hommes et les femmes, Simone de Beau­voir ajoute :

« Ces don­nées bio­lo­giques sont d’une extrême impor­tance : elles jouent dans l’histoire de la femme un rôle de pre­mier plan, elles sont un élé­ment essen­tiel de sa situa­tion : dans toutes nos des­crip­tions ulté­rieures, nous aurons à nous y réfé­rer. Car le corps étant l’instrument de notre prise sur le monde, le monde se pré­sente tout autre­ment selon qu’il est appré­hen­dé d’une manière ou d’une autre. C’est pour­quoi nous les avons si lon­gue­ment étu­diées ; elles sont une des clefs qui per­mettent de com­prendre la femme. Mais ce que nous refu­sons, c’est l’idée qu’elles consti­tuent pour elle un des­tin figé. Elles ne suf­fisent pas à défi­nir une hié­rar­chie des sexes. »

Le corps est donc un fait, un fait cru­cial même, « d’une extrême impor­tance ». But­ler tra­ves­tit tran­quille­ment et même inverse la pen­sée de Simone de Beau­voir, qui dénon­çait sim­ple­ment et très jus­te­ment le fait qu’à un sexe soit impo­sé des rôles sociaux exclu­sifs et spé­ci­fiques (comme s’oc­cu­per de la mai­son, du ménage, de la vais­selle, des enfants, du soin aux autres, etc.).

VIII

  • « Lorsque le mot “per­for­ma­tif” a été inven­té, le phi­lo­sophe J.L. Aus­tin essayait de com­prendre les énon­cés juri­diques. Quand un juge dit, “Je vous déclare mari et épouse”, vous deve­nez mari et épouse dès que cette décla­ra­tion a eu lieu. »

Le concept de « per­for­ma­tif » est cen­tral dans la pen­sée de But­ler. Il est aus­si assez inepte. Elle l’utilise pour sug­gé­rer que par la parole nous créons la réa­li­té. Si je dis que je suis un pin­gouin, deviens-je un pin­gouin ? Non. Quoi que… Atten­dez… Que m’arrive-t-il ? Pour­quoi… cette sou­daine envie de plon­ger en eau froide à la recherche de pois­sons et de petits crus­ta­cés ?! Plus sérieu­se­ment, même dans l’exemple qu’elle prend, les choses sont bien plus com­pli­quées qu’elle ne le laisse entendre. Ce n’est pas la parole magique du juge qui rend le mariage réel, c’est toute l’existence de l’infrastructure sociale qui per­met d’imposer, par la force si besoin, la légis­la­tion dont le mariage fait par­tie. S’il n’avait pas une socié­té tout entière der­rière lui et des forces de l’ordre etc., la parole du juge n’aurait aucun effet. Le pou­voir ne réside pas dans la parole. Le pou­voir réside sur­tout dans le pou­voir — qui est avant tout la puis­sance, la force, la capa­ci­té maté­rielle qui per­met d’imposer ses vues aux autres, d’imposer un code juri­dique par­ti­cu­lier à une popu­la­tion donnée.

IX

  • « Même le dic­tion­naire de Cam­bridge recon­naît que quelque chose a changé. »

But­ler se réfère au fait que le dic­tion­naire de Cam­bridge compte désor­mais, par­mi les défi­ni­tions du mot « femme » qu’il pro­pose, et en plus de « un être humain adulte de sexe fémi­nin » (ou « une femelle humaine adulte »), la défi­ni­tion sui­vante : « un adulte qui vit et s’i­den­ti­fie comme une femme, bien qu’on lui ait attri­bué un sexe dif­fé­rent à la nais­sance » (ou, plus lit­té­ra­le­ment, « un adulte qui vit et s’i­den­ti­fie comme une femme, même si on a pu dire qu’il avait un sexe dif­fé­rent à la naissance »).

For­mi­dable pro­grès, n’est-ce pas. On a hâte que le dic­tion­naire de Cam­bridge pro­pose, comme défi­ni­tion de chi­rur­gien : « Un adulte qui vit et s’identifie comme un chi­rur­gien, bien qu’on lui ait attri­bué un diplôme dif­fé­rent lors de son CAP fleu­riste ». Plus sérieu­se­ment, à quoi peut ren­voyer l’idée de « vivre et s’identifier comme une femme », sinon au fait d’essayer d’incarner tous les sté­réo­types sexistes que la socié­té patriar­cale assigne aux femmes ? En quoi une idée aus­si givrée et miso­gyne est-elle un pro­grès ? En ajou­tant cette défi­ni­tion, le dic­tion­naire de Cam­bridge ins­crit la paro­die d’une chose comme la chose elle-même. Si je paro­die quelqu’un, je deviens cette per­sonne. Avec la théo­rie queer, la paro­die devient réa­li­té, et la réa­li­té paro­die. Je paro­die, donc je suis.

X

  • « Et pour­tant, au moins aux États-Unis, nous avons appris à par­ler des Noir·es différemment […] ».

Ici, tran­quille­ment, But­ler sug­gère que vu que les États-Unien·nes ont pu apprendre à ne plus être racistes (il me semble que c’est ce qu’elle veut dire, mais rien n’est jamais très clair), alors ils et elles peuvent bien apprendre à accep­ter le fait qu’un homme puisse être une femme parce qu’il dit qu’il est une femme (et qu’il porte du rouge à lèvres, une per­ruque, des talons hauts, etc.), et donc accep­ter de le dési­gner en uti­li­sant le pro­nom « elle ». Autre­ment dit, selon But­ler, le racisme, le fait de croire que les Noir·es consti­tuent des êtres humains infé­rieurs de quelque manière, c’est exac­te­ment comme le fait de pen­ser que les êtres humains ne peuvent pas chan­ger de sexe et que les termes « homme » et « femme » ren­voient à une réa­li­té maté­rielle, bio­lo­gique et immuable, plu­tôt qu’à des « ques­tions ouvertes », que chacun·e peut appa­rem­ment choi­sir d’incarner à volon­té. Autre­ment dit, la théo­rie queer, c’est l’asile.

Tout au long de l’interview, Judith But­ler n’ar­rête pas de se pré­sen­ter comme une grande défen­seuse de la liber­té, la liber­té d’ai­mer, de se dépla­cer, la liber­té de faire ce qu’on veut de son corps, etc. Le pro­pos est encore une fois tel­le­ment nébu­leux qu’on ne peut qu’être d’ac­cord. Mais il y a une grosse dif­fé­rence entre la pré­ten­due liber­té que But­ler et ses tra­vaux servent à pro­mou­voir, et la liber­té telle que les fémi­nistes la conçoivent. Pour les fémi­nistes, une fille qui aime des choses cultu­rel­le­ment consi­dé­rées comme « mas­cu­lines » n’a aucun pro­blème. Elle n’a pas une « iden­ti­té de genre » de gar­çon dans son corps de fille. Nul besoin de l’en­cou­ra­ger à « libre­ment » entre­prendre de se médi­ca­li­ser à vie, de blo­quer sa puber­té, de prendre des hor­mones de syn­thèse, de subir une exci­sion de la poi­trine, d’ef­fec­tuer un chan­ge­ment de pro­nom, une phal­lo­plas­tie, etc. La fille en ques­tion devrait sim­ple­ment être libre de faire tout ce qu’elle veut et tout ce qu’elle aime sans avoir à pré­tendre qu’elle est en fait un gar­çon, sans avoir à muti­ler son corps. En contraste, la « liber­té » que pro­meut But­ler et que pro­meuvent les idéo­logues trans et queer, c’est la « liber­té » de muti­ler son corps parce qu’on s’est fait embo­bi­ner par des char­la­tans. Les idées « queer » de But­ler et l’idéologie trans sont tout sauf libé­ra­trices. Au fon­de­ment des reven­di­ca­tions trans, et même si ce n’est jamais for­mu­lé exac­te­ment de cette manière (bien évi­dem­ment), on retrouve l’i­dée — nor­ma­tive, sexiste et irra­tion­nelle — selon laquelle à un type de corps sexué devrait cor­res­pondre un type d’es­prit, un type d’« iden­ti­té de genre », c’est-à-dire un ensemble de goûts, d’at­ti­tudes, de pré­fé­rences, d’at­ti­rances, un type de per­son­na­li­té, en fait. C’est ce qui explique qu’on parle ensuite de « dys­pho­rie de genre », de « tran­si­tion », que des indi­vi­dus disent ou s’imaginent être « nés dans le mau­vais corps », etc.

***

Je fini­rai par le début. Dans l’interview, But­ler com­mence par affir­mer qu’il existe plu­sieurs théo­ries du genre mais qu’elle se fiche désor­mais de savoir les­quelles sont justes et les­quelles sont fausses. Autre­ment dit, peu importe ce que signi­fie le genre. Le vrai pro­blème, pour But­ler, c’est que cette chose qu’on nomme « genre » (peu importe ce qu’on entend par là) est atta­quée. Les « attaques contre le genre » — même si on ne sait pas ce que le terme signi­fie — sont des attaques « contre la démo­cra­tie ». Bon sang, mais évi­dem­ment. Clai­re­ment. Ça coule de source. On croi­rait du George W. Bush. Invo­quer une menace com­plè­te­ment vague voire fabri­quée de toutes pièces (« les ter­ro­ristes » ou « les attaques contre le genre »), pour jus­ti­fier la défense d’un truc qui n’existe pas (« la démo­cra­tie américaine »).

Il me semble qu’une des seules choses rela­ti­ve­ment dignes, cor­rectes, qu’on peut déce­ler dans le gali­ma­tias queer de But­ler, ce sont ses plai­doyers contre l’hétérosexualité nor­ma­tive, contre l’homophobie et la les­bo­pho­bie. Le pro­blème, c’est qu’en niant et détrui­sant le sens des termes « femme », « homme », « gar­çon », « fille », et en niant et en reje­tant la réa­li­té maté­rielle et natu­relle du « sexe », But­ler nuit aus­si lour­de­ment aux les­biennes et aux homo­sexuels. Entre autres choses, son tra­vail sert à jus­ti­fier le fait que de nou­velles « les­biennes à pénis » — des hommes qui se disent femmes et qui veulent rela­tion­ner avec des femmes — s’immiscent désor­mais dans les espaces des les­biennes. Et que signi­fie le les­bia­nisme ou l’homosexualité si le sexe n’existe pas vrai­ment ? À cause de But­ler, l’homosexualité et le les­bia­nisme com­mencent à être défi­nis comme des « atti­rances pour le même genre » que soi. Sachant que « genre » ne veut rien dire du tout. En fin de compte, le tra­vail de But­ler sert aus­si à détruire l’homosexualité et le lesbianisme.

Nico­las Casaux

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5 comments
  1. J’ai pas fait de recherche sur le sujet mais je m’in­ter­roge ; elle se défi­nit com­ment, la mère But­ler ? Com­ment ça s’ap­plique dans son propre cas sa belle théo­rie ? Est-ce qu’elle accepte, en tant que les­bienne, de rela­tion­ner avec des pénis ou est-ce que c’est « juste pour les autres » ? Et si elle refuse, c’est quoi ses arguments ?
    Vrai­ment déso­lant tout ça en tout cas…

  2. Bon­jour
    Sur le sujet, avez-vous connais­sance du livre de Vani­na, une mili­tante liber­taire, « Les leurres post­mo­dernes contre la réa­li­té sociale des femmes » (édi­tions Acra­tie) ? Très intéressant.

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