Une interview de J.K. Rowling au sujet du centre pour femmes qu’elle a fondé

Le 12 décembre 2022, la jour­na­liste et fémi­niste bri­tan­nique Suzanne Moore publiait sur son site un entre­tien exclu­sif avec J.K. Row­ling, au sujet du centre de conseil pour les femmes vic­times de vio­lences mas­cu­lines qu’elle vient d’ou­vrir à Édim­bourg, en Écosse. Un centre créé et géré par et pour des femmes. Le seul à être exclu­si­ve­ment réser­vé aux femmes dans la région. Les autres acceptent des hommes (qui se disent femmes).

La gauche queer et tran­si­den­ti­taire ful­mine. C’est hon­teux, c’est incroya­ble­ment trans­phobe de ne pas accep­ter les hommes (qui se disent femmes) dans les centres pour femmes vic­times des vio­lences des hommes. La gauche tran­si­den­ti­taire et sa miso­gy­nie — et sa stu­pi­di­té, et son insa­ni­té — tota­le­ment décomplexée.

Bra­vo à J.K. Row­ling et à toutes ces femmes. Voi­ci une tra­duc­tion de l’en­tre­tien entre Row­ling et Moore.


Lorsque J. K. Row­ling vous dit qu’elle a dans sa manche une chose qu’elle sou­haite vous mon­trer — un tout nou­veau pro­jet dont per­sonne ne connaît l’exis­tence — cela vaut la peine de prendre le train pour Édim­bourg. Se lance-t-elle dans un tout nou­veau genre lit­té­raire ? Aban­donne-t-elle l’é­cri­ture ? A‑t-elle déci­dé d’émigrer ?

Je n’en ai aucune idée.

La Jo que je connais un peu pos­sède à la fois une énorme pré­sence publique et une vie pri­vée bien pro­té­gée. Elle m’a dit qu’elle vou­lait s’as­seoir avec moi et par­ler de fémi­nisme en tête-à-tête, parce que nous ne l’a­vons jamais fait. Alors, autour d’un café et de bis­cuits, c’est ce que nous avons fait.

« Dis­cu­tons un peu », me dit-elle, « puis je te mon­tre­rai ce que j’ai fait ».

Depuis que je l’a­vais enten­due dire que nous vivions la période la plus miso­gyne qu’elle ait jamais connue, je vou­lais savoir ce qu’elle enten­dait par là.

« Si, quand j’avais 18 ans, vous m’a­viez mon­tré ce à quoi les jeunes filles seraient aujourd’hui confron­tées — ce à quoi nous aurions tous à faire face, mais par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes filles — j’au­rais été hor­ri­fiée. Parce qu’à 18 ans, on se dit que les choses ne peuvent que s’améliorer — parce qu’on pos­sède ces droits, parce que toutes ces femmes extra­or­di­naires pro­duisent des ana­lyses fémi­nistes, et que ça va chan­ger, ça va vrai­ment chan­ger. Quand j’au­rai l’âge de ma mère, pen­sai-je, mes filles auront la vie tel­le­ment plus facile. Mais aujourd’hui, je pense que nous avons régres­sé. Je pense que nous vivons un cauchemar. »

Très jeune, elle a com­men­cé à se consi­dé­rer comme une fémi­niste. Enfant, même ?

« Je dirais que oui, en effet. Et puis, à l’âge de 18 ans, j’é­tais une fémi­niste radi­cale convain­cue. Je res­sen­tais un ter­rible sen­ti­ment d’in­jus­tice pour toutes les femmes. La façon dont j’ai gran­di, c’é­tait très traditionnel. »

Je lui confie qu’en ce qui me concerne, je n’ai réa­li­sé que plus tard que j’é­tais fémi­niste, parce que j’ai­mais trop le rouge à lèvres.

« Je n’ai jamais ces­sé d’ai­mer le rouge à lèvres, mais le fémi­nisme radi­cal est une église très large. Il y avait des choses dedans avec les­quelles je n’étais pas d’ac­cord. Je n’aime pas les idéo­lo­gies, quelles qu’elles soient : je n’ai jamais ren­con­tré d’i­déo­logue qui ne serait pas du genre à dis­si­mu­ler un peu de vérité. »

Que les idéo­lo­gies sup­priment tou­jours un pan de la véri­té, lui fais-je remar­quer, ça ne se dit pas.

« Eh bien, je viens de le dire. Mais tu as rai­son : tu choi­sis ta tri­bu, tu psal­mo­dies des man­tras, et tu défends tout ça jus­qu’à la mort. Même s’il te faut tordre la logique pour ça. »

Comme je le signale à Jo, j’envie les gens comme ça, avec leur cer­ti­tude — presque religieuse.

« Bien sûr », me répond-elle, « ça implique de lais­ser ton cer­veau à la porte. J’ai beau­coup réflé­chi à tout ça ces cinq, voire dix der­nières années. Les anciennes défi­ni­tions de la gauche et de la droite semblent s’être tel­le­ment brouillées. J’ai l’im­pres­sion qu’on assiste actuel­le­ment à une guerre cultu­relle entre des auto­ri­taires et des libé­raux. Et ces caté­go­ries me semblent tra­ver­ser l’an­cien cli­vage gauche/droite. »

Comme de nom­breuses femmes, Row­ling ne trouve pas de par­ti par­le­men­taire à sou­te­nir et ne sait pas pour qui voter. Rap­pe­lez-vous : il s’a­git d’une femme qui a don­né beau­coup d’argent au par­ti tra­vailliste au fil des ans. Mais ce par­ti est désor­mais assis sur la bar­rière des ques­tions de genre — et cette bar­rière est en train de s’effondrer.

Nous par­lons de la miso­gy­nie pure et simple d’une grande par­tie de la gauche dure, pour qui la ques­tion des droits des femmes est secon­daire. « Ils sont tel­le­ment convain­cus de leur supé­rio­ri­té morale. »

Je m’in­ter­roge sur les paral­lèles entre l’an­ti­sé­mi­tisme et la miso­gy­nie chez ces mili­tants : ces deux groupes [les juifs et les femmes] ont le sen­ti­ment de ne pas être écou­tés, et que per­sonne ne s’en soucie.

« C’est l’instrumentalisation du trau­ma­tisme, n’est-ce pas ? On nous dit que votre expé­rience vécue n’est pas impor­tante. On ne nous per­met lit­té­ra­le­ment pas de par­ler de notre vécu. On nous dit qu’on ne fait “que recher­cher de l’attention. Que jouer à la vic­time.” Il s’agit de pro­pos typiques d’un abuseur. »

Pour moi, le prin­ci­pal choc a été de réa­li­ser d’où pro­ve­nait ce retour de bâton contre les droits des femmes. Nous avions lu Susan Falu­di dans les années 90, qui esti­mait que le dan­ger pro­vien­drait de la droite évan­gé­lique. Mais en réa­li­té, ici, il a décou­lé des poli­tiques iden­ti­taires de gauche.

Row­ling est d’accord : « La deuxième vague [du fémi­nisme] a obte­nu des gains consi­dé­rables, tout comme la pre­mière vague. Je me disais bien qu’un res­sac mas­sif pou­vait se pro­duire, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il pro­vienne de ce que je consi­dé­rais comme “mon propre camp”. »

Quel est « notre camp » de nos jours ? Je me le demande. Les femmes qui défendent les femmes sont aujourd’hui sys­té­ma­ti­que­ment consi­dé­rées comme trans­phobes, un terme que nous détes­tons toutes les deux. Comme elle l’explique :

« Je ne res­sens ni peur irra­tion­nelle ni haine envers les per­sonnes trans — Dieu sait com­bien de fois je l’ai répé­té. Mais si le fait de ne pas croire en une âme gen­rée consti­tue de la “haine”, alors la dis­cus­sion est impos­sible. Impos­sible. Il n’y a plus rien à faire. L’absence de débat a été leur tac­tique depuis le départ [en France comme au Royaume-Uni et ailleurs, les mili­tants trans imposent leurs idées en affir­mant impé­rieu­se­ment qu’il n’y a aucun débat à avoir, leur mot d’ordre est lit­té­ra­le­ment “pas de débat” (NdT)], mais c’est en train de changer. »

Cela a com­men­cé à chan­ger quand Row­ling a ouvert une brèche dont les fis­sures se pro­pagent par­tout main­te­nant. « Les femmes se montrent de plus en plus cou­ra­geuses pour expri­mer leurs opi­nions », estime-t-elle.

Mais cela a un coût. Je reçois tou­jours autant d’e‑mails et de lettres de femmes qui veulent sim­ple­ment poser des ques­tions : des assis­tantes péda­go­giques qui ne voient pas d’inconvénient à ce que des petits gar­çons portent des robes, des endo­cri­no­logues qui n’ont plus le droit d’utiliser les mots « homme » et « femme ». Des femmes qui se sentent contraintes au silence par peur de perdre leur emploi si elles se ris­quaient à dire « ce qu’il ne faut pas dire ».

C’est ce qui a pous­sé Row­ling à prendre la parole. Il y a trois ans de cela, elle a vu ce qui était en train de se pas­ser et a réa­li­sé : « Il va fal­loir que ce soit moi, n’est-ce pas ? Parce que même si tout le monde boy­cot­tait mes livres pour le res­tant de mes jours, je serais tou­jours en mesure de nour­rir mes enfants. C’est un pri­vi­lège phé­no­mé­nal d’être dans une telle posi­tion. Je me consi­dère comme l’une des per­sonnes les plus chan­ceuses sur Terre. »  Chan­ceuse ? Avec les tonnes de menaces de mort qui lui pleuvent des­sus depuis tous les recoins de la Twittosphère ?

« Nous savons toutes, nous qui avons été dans l’œil du cyclone, que l’effort mené pour ten­ter de nous arrê­ter se pour­suit. Et le plus signi­fi­ca­tif, c’est que la prin­ci­pale stra­té­gie de cette ten­ta­tive de cen­sure, c’est l’intimidation. La peur. »

Pour elle comme pour moi, le plus dur, c’est le fait de craindre pour nos familles.

« C’est pour­quoi il est impor­tant que des femmes comme nous se lèvent — des per­sonnes qui peuvent se per­mettre de prendre des coups. Car oui, cela a un coût. Nous avons toutes deux payé ce prix, et on dit de nous que nous avons été cen­su­rées. Pour­tant tu n’as pas ces­sé de t’exprimer… »

Elle rit. « La seule fois où j’ai men­tion­né que j’avais été cen­su­rée, les ventes de mes livres ont aug­men­té. Pour­quoi est-ce que j’en ris ? Je n’arrive pas à croire que je dise cela. Mais il faut se moquer d’eux. Je ne me consi­dère pas comme censurée. »

Nous rions, mais nous connais­sons toutes les deux des femmes qui ont per­du leur emploi, des les­biennes butch qui ont été vili­pen­dées pour leur façon de s’habiller. [De nom­breuses femmes ont été cen­su­rées, ont été licen­ciées ou for­cées de démis­sion­ner, ont été har­ce­lées, ont per­du des contrats, ont reçu la visite de la police, ont été pla­cées en garde à vue pour des tweets, des pro­pos publics et autres, sou­te­nant par exemple qu’un homme ne peut pas deve­nir une femme. Row­ling est mul­ti­mil­lion­naire, sa puis­sance de dis­cours n’est en rien com­pa­rable à celles des autres femmes. (NdT)] Au lieu de célé­brer la non-confor­mi­té au genre, on dirait plu­tôt que les sté­réo­types de genre sont plus que jamais renforcés.

La prise de posi­tion de Row­ling, qui a entraî­né une alté­ra­tion de son sta­tut public — elle est pas­sée de reine irré­pro­chable de Poud­lard à ico­no­claste pro­blé­ma­tique et mise à l’écart — a pro­ba­ble­ment dû affec­ter cer­taines de ses rela­tions per­son­nelles. Oui, elle a per­du des ami·es qui lui envoient par­fois des mes­sages de sou­tien en pri­vé, mais qui, en public, ne la sou­tien­dront pas (#Me too…). Pour voir les choses du bon côté, elle a ren­con­tré des femmes qui feront par­tie de sa vie pour tou­jours, même si elle ne par­ta­ge­ra pas leurs opi­nions sur des ques­tions telles que l’indépendance de l’Écosse.

Nous avons toutes deux conscience du mac­car­thysme ram­pant, de la des­truc­tion du lan­gage et de ceux qui se font une joie de dénon­cer les femmes qui pensent mal.

« Qu’est-ce qu’un “espace sûr” ? » demande-t-elle. « Pour moi, un espace sûr n’est pas un endroit où je dois uni­que­ment uti­li­ser les “termes cor­rects”, où je ne suis pas auto­ri­sée à par­ler de ma propre expé­rience, ou encore où je ne suis pas auto­ri­sée à pro­fes­ser une croyance en la bio­lo­gie [à expri­mer son savoir en bio­lo­gie. La réa­li­té n’est pas une croyance (NdT)]. En quoi cela pour­rait-il consti­tuer un espace sûr pour moi ? En rien, et ce n’est pas non plus un espace sûr pour beau­coup de femmes. »

Tan­dis qu’elle effec­tuait des recherches pour son der­nier livre, Jo a par­cou­ru des réseaux sociaux comme Tum­blr et Red­dit. « Quelqu’un a dit un jour : “À quoi res­sem­ble­rait Sa Majes­té des mouches s’il s’était agi de filles au lieu de gar­çons ?”. J’ai vu ce que ça aurait don­né. Cer­tains conte­nus sont cho­quants, pleins d’automutilation et de troubles men­taux fla­grants. » Je lui dis qu’Insta et Twit­ter me suf­fisent, car j’ai un peu de mal avec ces tech­no­lo­gies. « Moi aus­si » me dit-elle, « mais disons que je n’ai rien contre un petit filtre, sur­tout après une nuit difficile ».

« Cer­tains salons de dis­cus­sion m’ont tel­le­ment tou­chée que j’ai dû aller relire Chris­to­pher Lasch, qui a écrit quelque chose de magni­fique sur la confu­sion entre l’autosurveillance anxieuse et l’examen cri­tique de soi. »

C’est la clef : cet éti­que­tage et ce mar­ke­ting du soi ont ren­du le fémi­nisme com­plè­te­ment indi­vi­dua­liste et lui ont fait perdre son pou­voir col­lec­tif. [Alors, non, il ne s’agit pas de fémi­nisme, mais d’une récupération/cooptation du fémi­nisme par les domi­nants. Ce qu’elles consi­dèrent ici comme du fémi­nisme — le fémi­nisme libé­ral — est en fait un mou­ve­ment pour les pri­vi­lèges sexuels des hommes, por­té par les femmes. (NdT)]

« C’est là que mon fémi­nisme se sépare net­te­ment du fémi­nisme de la troi­sième vague. Je constate une immense confu­sion entre la fémi­ni­té [femi­ni­ni­ty, la fémi­ni­té en tant que rôle social, l’ensemble de sté­réo­types sociaux attri­bués aux femmes parce qu’elles sont des femelles de l’espèce humaine dans cette socié­té (NdT)] et le fait d’être une femme [fema­le­ness : le fait d’être née femelle de l’espèce humaine]. Nous nous bat­tions pour mettre un terme à cette confu­sion, et les voi­là qui, selon moi, l’embrassent pleinement.

Ces contra­dic­tions me rendent folle : on nous dit à la fois que le genre est inné et imma­nent, mais aus­si que c’est un choix, une per­for­mance. Ces deux choses ne peuvent pas être vraies en même temps. Si c’est un choix, alors, clai­re­ment, ce n’est pas inné. »

Nous par­lons de l’Iran et de l’Afghanistan. Mes dés­illu­sions avec le type de fémi­nisme actuel­le­ment à la mode ont trait au fait qu’il n’a pas la moindre por­tée globale.

Row­ling répond : « Il y a eu un recul. J’ai l’impression que le fémi­nisme domi­nant s’est orien­té vers un modèle très indi­vi­dua­liste, depuis un cer­tain temps, pro­ba­ble­ment au cours des 20 der­nières années. Il pré­tend que tout choix fait par une femme est, par défi­ni­tion, un choix fémi­niste, parce qu’il a été fait par une femme. Mais à quel moment prend-il en compte le fait que les options dont dis­posent les femmes sont limi­tées, contraintes ? Cette vision des choses que je consi­dère comme très éli­tiste m’agace for­te­ment. Il suf­fit de rééti­que­ter cer­taines expé­riences, et le tour est joué : voi­là, nous avons redé­fi­ni le pro­blème de sorte qu’il n’existe plus. Il me semble que des jeux de lan­gage sont venus rem­pla­cer un véri­table mili­tan­tisme. Allons-nous sim­ple­ment nous asseoir, en siro­tant du Char­don­nay, et dis­cu­ter de tout ceci avec la bonne ter­mi­no­lo­gie ? Mais où est pas­sée notre soli­da­ri­té avec ces femmes ?

La posi­tion que j’ai ren­con­trée çà et là, c’est qu’il n’y aurait pas d’expérience uni­ver­selle liée à la fémi­ni­té [woman­hood : le fait d’être une femme]. Eh bien, il y a pour­tant une expé­rience com­mune : c’est le fait d’être une femme — le fait d’être une femelle de l’espèce humaine. En omet­tant cela de votre ana­lyse, tout s’écroule. J’ai été cho­quée par le nombre de femmes qui m’ont contac­tée en me disant : “Nous ne pou­vons pas nous battre si ce n’est sur la base de notre classe de sexe.” Sans classe de sexe, pas de militantisme. »

***

Le télé­phone sonne. « Tu es prête ? » me demande Jo. « Il y aura des sandwiches. »

Hmm. Sand­wiches ou mili­tan­tisme ? Dif­fi­cile de choisir.

Nous nous met­tons en route jusqu’à une mai­son de ville située à Édim­bourg. Les moquettes sont en train d’être posées. L’odeur de la pein­ture fraîche emplit l’endroit. C’est ce qu’elle vou­lait me montrer.

Nous voi­ci à Beira’s Place [« Chez Bei­ra » ou « L’endroit de Bei­ra » (NdT)].

Il s’agit d’un nou­veau ser­vice de sou­tien et de défense des femmes ayant subi des vio­lences sexuelles, finan­cé par J.K. Row­ling, et qui ouvre ses portes aujourd’hui. Il a été mis en place afin de répondre au besoin jusqu’ici non réso­lu d’un ser­vice réser­vé aux femmes sur­vi­vantes des vio­lences mas­cu­lines. Il n’y en avait tou­jours pas dans la région.

Il y a une légère ner­vo­si­té dans l’air. Com­ment ont-elles fait pour gar­der le secret ? En tout cas, elles ont réus­si ! Elles ouvrent aujourd’hui. Tout ce qui porte le nom de Row­ling ne peut qu’attirer l’attention. Que quelqu’un s’en prenne à un centre d’aide aux vic­times de viol serait évi­dem­ment mal vu, mais la situa­tion est telle en Écosse que des mani­fes­tants n’ont pas hési­té à huer des femmes qui se ren­daient au Par­le­ment pour témoi­gner de leurs expé­riences [de vio­lences sexuelles (NdT)].

L’unique Rape Cri­sis [Centre de sou­tien pour les per­sonnes vic­times de vio­lences sexuelles] d’Édimbourg est actuel­le­ment déjà sur­char­gé et quelque peu contro­ver­sé. Sa posi­tion selon laquelle les sur­vi­vantes de viols devraient être réédu­quées au sujet des droits des per­sonnes trans­genres afin de se remettre de leur trau­ma­tisme ne convient pas à nombre de ses usa­gères. L’idée que les sur­vi­vantes ayant sup­po­sé­ment des « croyances inac­cep­tables » devraient remettre en ques­tion leurs « pré­ju­gés » sou­lève la ques­tion de savoir à qui s’a­dresse ce service.

Impo­ser une opi­nion poli­tique à une femme dans un moment de détresse et de pro­fond trau­ma­tisme n’est-il pas inap­pro­prié ? Est-ce même éthique ? Pro­fes­sion­nel ? De nom­breuses sur­vi­vantes ne se sentent pas à l’aise avec tout ceci et ont deman­dé à plu­sieurs reprises à être prises en charge par des femmes. Et par des femmes uni­que­ment. Cer­taines renoncent à recou­rir à ce ser­vice en conséquence.

Tout ceci, ain­si que le fait que Nico­la Stur­geon, la Pre­mière ministre d’Écosse, ait fait pas­ser son pro­jet de loi sur l’auto-identification mal­gré l’opposition puis­sante de Reem Alsa­lem, la rap­por­teuse spé­ciale des Nations unies sur les vio­lences faites aux femmes et aux filles, consti­tue la toile de fond de l’ouverture du nou­veau centre. Il est évident que sa mise en œuvre a été pla­ni­fiée de longue date.

Nous entrons dans une pièce confor­table réchauf­fée par un feu de che­mi­née et où ont été dis­po­sées des assiettes de sand­wiches et de bis­cuits. Nous nous sen­tons dans un espace cha­leu­reux et sûr. La pièce est rem­plie de femmes qui tra­vaillent depuis des dizaines d’an­nées avec des femmes ayant subi des viols et des vio­lences. Isa­belle Kerr, PDG de Bei­ra, affirme qu’il s’a­git de crimes sexistes [le sexisme est tou­jours celui des hommes sur les femmes, il ne peut exis­ter de sexisme contre les hommes dans une civi­li­sa­tion de domi­na­tion patriar­cale et viriar­cale. NdT]qui tra­versent toutes les classes, cultures et reli­gions : « Les ser­vices effi­caces de lutte contre les vio­lences sexuelles doivent être indé­pen­dants et axés sur les besoins des vic­times. Ils doivent pro­po­ser des ser­vices réac­tifs et cen­trés sur les femmes, et ne doivent pas subir la pres­sion des agen­das poli­tiques du moment. »

Bei­ra’s Place n’est pas un refuge ni une halte d’accueil. Les femmes viennent, leurs besoins sont éva­lués, puis une thé­ra­pie et une aide appro­priées leur seront pro­po­sées. Et ce, gratuitement.

La cri­mi­na­li­té sexuelle en Écosse est en hausse depuis 1974. Pour Jo Row­ling, il s’agit de remé­dier à des besoins non satis­faits : « En tant que sur­vi­vante d’une agres­sion sexuelle, je sais com­bien il est impor­tant que les sur­vi­vantes puissent béné­fi­cier de soins cen­trés sur les femmes et dis­pen­sés par des femmes à un moment où elles sont aus­si vulnérables. »

Il y a clai­re­ment de nom­breux besoins non satis­faits — les listes d’at­tente sont énormes pour les centres d’aide aux vic­times de viols à tra­vers le Royaume-Uni. Le manque de finan­ce­ment est un pro­blème majeur.

Ce que Row­ling a fait ici est extra­or­di­naire. Non seule­ment elle a ache­té le bâti­ment, mais elle finance l’en­semble du ser­vice. Il ne s’agit pas d’une asso­cia­tion cari­ta­tive. Le ser­vice ne dépend pas des caprices de qui est au pou­voir. Bien que Row­ling couvre les coûts de base, si des gens veulent sou­te­nir le ser­vice, il leur sera pos­sible de le faire à l’a­ve­nir en don­nant pour payer des extras tels que les frais de dépla­ce­ments ou de garde d’en­fants des uti­li­sa­trices du ser­vice. Mais pour l’ins­tant, ce n’est pas la priorité.

Pour l’instant, il s’agit sim­ple­ment d’augmenter la capa­ci­té quand et où c’est vrai­ment néces­saire. Il s’agit d’offrir une option. Bei­ra’s Place ne pro­pose pas de « réédu­ca­tion ».  Le centre ne porte aucun jugement.

Comme l’ex­plique Isa­belle Kerr : « Vos opi­nions poli­tiques n’ont aucune impor­tance. Nous nous concen­trons sur vos besoins. Ain­si, lors­qu’une femme arrive, nous lui posons une série de ques­tions. Mais qu’elle réponde ou non à ces ques­tions n’a aucune impor­tance ; cela n’af­fec­te­ra pas le sou­tien qu’elle rece­vra. Elles peuvent don­ner autant ou aus­si peu d’in­for­ma­tions qu’elles le sou­haitent. Elles viennent donc pour cette éva­lua­tion, puis nous pre­nons des dis­po­si­tions pour qu’elles com­mencent à béné­fi­cier d’un socle de séances avec une tra­vailleuse sociale désignée.

La pre­mière étape consiste à assu­rer leur sécu­ri­té. Il faut que la per­sonne se sente hors de dan­ger dans cette pièce. Parce que si elle ne se sent pas en sécu­ri­té, elle ne sera jamais en mesure de com­men­cer à par­ler de son trau­ma­tisme et à le tra­ver­ser. Or, c’est ça le pro­ces­sus de guérison.

Mais nous veillons éga­le­ment à ce qu’elles soient en sécu­ri­té ailleurs. Parce que si elles ne sont en sécu­ri­té qu’i­ci, nous ne fai­sons pas cor­rec­te­ment notre tra­vail. Elles peuvent avoir besoin d’un loge­ment sûr. Sur ce plan aus­si, nous pou­vons aider. C’est à ça que cor­res­pond le tra­vail de défense des inté­rêts des femmes. »

Peu importe que la femme soit allée voir la police ou non. Peu importe qu’elle ait été vio­lée une seule fois ou — comme c’est trop sou­vent le cas pour les femmes déte­nues — qu’elle ait subi des abus toute sa vie.

La direc­trice géné­rale adjointe, Sue Dom­min­ney, parle éga­le­ment d’une approche prag­ma­tique et flexible de la thé­ra­pie : thé­ra­pie de groupe pour cer­taines, tra­vail cor­po­rel pour d’autres, voire TCC. « Le bon modèle c’est celui qui fonc­tionne pour cette femme. » Elles uti­li­se­ront cer­tai­ne­ment l’ex­cellent livre de Judith Lewis Her­man, Trau­ma and Reco­ve­ry, ain­si que The Body Keeps the Score de Bes­sel Van der Kolk.

Des pro­blèmes de pro­tec­tion peuvent se poser si une femme révèle qu’un mineur de moins de 16 ans est en dan­ger. Isa­belle a mani­fes­te­ment dû faire face à cette situa­tion à de nom­breuses reprises. « Je vais direc­te­ment voir la femme et je lui dis que je dois aler­ter les agences. Sou­vent, la femme sou­haite que vous fas­siez quelque chose parce qu’elle se sent impuissante. »

Le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Bei­ra’s Place. De gauche à droite : Susan Smith, J.K. Row­ling, Johann Lamont, Mar­ga­ret McCart­ney, Rho­na Hot­ch­kiss. (Cré­dit pho­to Nicole Jones)

Ces femmes, qui se battent contre la vio­lence mas­cu­line, savent à quoi elles font face. Kerr et Dom­min­ney ont à elles deux plus de trente ans d’ex­pé­rience dans la ges­tion du centre Glas­gow and Clyde Rape Cri­sis. Et Row­ling a sélec­tion­né son équipe de rêve pour for­mer le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion qui les sou­tient : Rho­na Hot­ch­kiss, ancienne infir­mière, direc­trice de pri­son et conseillère auprès du gou­ver­ne­ment écos­sais ; Johann Lamont, dépu­tée du par­ti tra­vailliste et du par­ti coopé­ra­tif, et mili­tante de longue date pour les droits des femmes ; Mar­ga­ret McCart­ney, méde­cin géné­ra­liste, uni­ver­si­taire et jour­na­liste ; et Susan Smith, codi­rec­trice de For Women Scot­land, la plus grande orga­ni­sa­tion raci­naire de femmes [« grass­root » : popu­laire, par contraste avec des orga­ni­sa­tions créées par des ins­ti­tu­tions, des per­sonnes au pou­voir (NdT)] du pays.

Assise aux côtés de Kerr et Dom­min­ney, je peux sen­tir l’ex­per­tise et la com­pré­hen­sion qui émanent d’elles. Le simple fait d’être dans cette pièce est incroya­ble­ment récon­for­tant. Il n’y a rien qu’elles n’aient connu ou trai­té. Elles sont, pour uti­li­ser le jar­gon, par­fai­te­ment à l’é­coute des besoins des femmes.

Je me sens dépas­sée par l’exis­tence de per­sonnes aus­si extraordinaires.

Row­ling prend un sand­wich. « J’ai pris le BLT [un type de sand­wich]. Ça dérange quelqu’un ? »

Elle s’as­sied et ne dit pas grand-chose, je remarque qu’elle se contente d’é­cou­ter. C’est une femme avec des ovaires d’a­cier. Pour­quoi a‑t-elle fait ça ?

Plus tard, elle se sou­vient avoir enten­du cette injonc­tion selon laquelle les femmes [vic­times de vio­lences sexuelles] devaient « redé­fi­nir leur trau­ma­tisme ». Cela l’avait for­te­ment inter­pe­lée. Pour­quoi, avait-elle haran­gué son mari, lorsqu’une femme est en état de trau­ma­tisme extrême et qu’elle va cher­cher du sou­tien quelque part, ses croyances devraient-elles entrer en ligne de compte ?

« Ça m’était insup­por­table. Ce n’est pas une affaire poli­tique pour moi ; c’est per­son­nel. Et puis, au bout de deux jours, j’ai eu une illu­mi­na­tion et je me suis dit : “Je n’ai pas à faire les cent pas dans ma cui­sine en ful­mi­nant. Je peux faire quelque chose à ce sujet.” Et c’est comme ça que ça a com­men­cé. Et aujourd’hui, me voilà. »

Et nous y voi­là. À Bei­ra’s Place, un ser­vice pour les femmes, géré par des femmes.

Bei­ra (pro­non­cez Baï-ra) est la déesse écos­saise de l’hi­ver. Elle règne sur la par­tie sombre de l’an­née et passe le relais à sa sœur Bride lorsque l’é­té revient. Bei­ra repré­sente la sagesse, le pou­voir et la régé­né­ra­tion des femmes. Sa force per­dure pen­dant les périodes dif­fi­ciles, mais son mythe contient la pro­messe qu’elles ne dure­ront pas éternellement.

Row­ling a mis son argent là où est son cœur, et quel cœur elle a ! Ce qu’elle a fait est mer­veilleux. Merveilleux.

J’ai atten­du d’être dans le train pour ver­ser une larme. De joie, pas de chagrin.

Le moment n’est pas des plus faciles pour défendre les droits des femmes. Mais quand peut-il l’être ?

La belle cita­tion apo­cryphe de Camus m’est venue à l’esprit :

« Au milieu de l’hi­ver, j’ai décou­vert en moi un invin­cible été. Et cela me rend heu­reux. Car quelle que soit la pres­sion que le monde exerce à mon encontre, il y a en moi quelque chose de plus fort — quelque chose de meilleur, qui résiste inlas­sa­ble­ment[1]. »

Mer­ci

Suzanne


Tra­duc­tion : Audrey A. et Nico­las Casaux

  1. « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invin­cible. » Albert Camus, L’ été, « Retour à Tipa­sa », 1952
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