La pornographie : une pandémie dévastatrice (par Nicolas Casaux)

Un récent rap­port du gou­ver­ne­ment espa­gnol le for­mule sans ambages : la por­no­gra­phie induit, chez les enfants, une « dis­tor­sion de leur per­cep­tion de la sexua­li­té », elle implique un « risque sérieux d’ad­dic­tion », peut conduire à des « com­por­te­ments sexuels inap­pro­priés » et « nor­ma­lise la vio­lence contre les femmes » — qu’elle « objec­ti­fie et déshu­ma­nise ». Or la consom­ma­tion de por­no­gra­phie revêt un carac­tère épi­dé­mique : « un jeune de moins de 12 ans sur quatre a eu ou a accès à du maté­riel por­no­gra­phique et en consomme. Près de la moi­tié des jeunes de moins de 15 ans en consomment. » (Source)

La même situa­tion dra­ma­tique s’observe un peu par­tout. En Inde, par exemple, il était esti­mé, en 2020 (la situa­tion a pro­ba­ble­ment empi­ré entre-temps), que « neuf gar­çons sur dix et six filles sur dix, âgé·es de moins de 18 ans, sont exposé·es à des conte­nus por­no­gra­phiques faci­le­ment acces­sibles sur l’in­ter­net ». En Inde comme ailleurs, la consom­ma­tion crois­sante de por­no­gra­phie, de plus en plus pré­coce, induit toutes sortes de pro­blèmes humains, psy­cho­lo­giques, rela­tion­nels, sexuels, et favo­rise les agres­sions sexuelles et les vio­lences com­mises contre les femmes en général.

Au Royaume-Uni : « La police et des experts en mal­trai­tance infan­tile aver­tissent que l’ac­cès à une por­no­gra­phie de plus en plus extrême est à l’o­ri­gine d’une aug­men­ta­tion des com­por­te­ments sexuels pré­ju­di­ciables chez les jeunes, qu’il s’a­gisse de sex­tos ou de vision­nage de viols d’enfants en ligne. » (Source) Un rap­port a récem­ment révé­lé que « plus de 6 800 viols » avaient été « com­mis par des jeunes âgés de 10 à 17 ans en un an ». Aujourd’hui, « plus de la moi­tié des délits sexuels com­mis sur des enfants sont le fait d’autres jeunes ». En effet, « les chiffres montrent que 52 % des 106 984 abus sexuels sur des enfants signa­lés à 42 ser­vices de police en Angle­terre et au Pays de Galles en 2022 ont été com­mis par d’autres jeunes, ce que les agents ont qua­li­fié de “ten­dance crois­sante et pré­oc­cu­pante” ». Il s’a­git « d’une aug­men­ta­tion de 400 % par rap­port à 2013, où l’on esti­mait que les abus entre enfants repré­sen­taient un tiers de ces infrac­tions ». Ian Crit­chley, le res­pon­sable natio­nal de la pro­tec­tion des enfants contre la mal­trai­tance, estime « que ce phé­no­mène est exa­cer­bé par la faci­li­té d’accès des gar­çons à de la por­no­gra­phie vio­lente, qui les amène à croire qu’il s’agit d’un com­por­te­ment nor­mal ». (Source) Et selon une impor­tante cli­nique spé­cia­li­sée dans la san­té men­tale et la toxi­co­ma­nie, le centre Para­cel­sus Reco­ve­ry, basé à Londres et à Zurich, « près de deux tiers des jeunes sont aujourd’­hui dépen­dants de la por­no­gra­phie en ligne ». (Source)

En Irlande :

« Tous les mar­dis, dans le cadre de son cours de 80 minutes sur l’é­ga­li­té des sexes, Eoghan Clea­ry demande à ses élèves com­ment ils et elles pensent devoir se com­por­ter lors de leurs futures rela­tions sexuelles. Les réponses don­nées par les jeunes de 15 et 16 ans sont presque tou­jours les mêmes.

Les gar­çons disent qu’ils doivent être domi­nants, qu’ils doivent être agres­sifs, étouf­fer, gifler, jeter leur par­te­naire dans tous les sens. Qu’ils doivent exi­ger une fel­la­tion, sup­po­ser qu’elle veut une sodo­mie, et qu’ils doivent éja­cu­ler sur son visage. Ils doivent avoir le contrôle, savoir ce qu’ils veulent et cou­cher avec le plus grand nombre pos­sible de par­te­naires sexuels.

Les filles disent qu’elles doivent être sou­mises, qu’elles doivent faire ce que leur par­te­naire veut : qu’elles doivent se lais­ser étran­gler, gifler, qu’elles doivent pra­ti­quer du sexe oral et anal. Qu’elles doivent paraître inno­centes mais “savoir tout faire”. Qu’elles doivent être per­verses et faire des bruits sexuels. Ne pas avoir de poils pubiens et être “mince et épaisse” — avoir une petite taille et un ventre tonique, de gros seins et des fesses gal­bées. Avoir un orgasme, ou du moins faire sem­blant d’en avoir un.

Les réponses des élèves sont constantes depuis que le pro­gramme d’é­du­ca­tion aux médias et à la por­no­gra­phie, un bloc de leçons ensei­gnées pen­dant six semaines, a été créé à l’é­cole Temple Car­rig de Greys­tones, Co Wick­low, il y a cinq ans.

Clea­ry, pro­fes­seur d’an­glais et de théâtre qui coor­donne les dépar­te­ments d’é­du­ca­tion sociale, per­son­nelle et à la san­té (SPHE) et de bien-être de l’é­cole, n’in­vite pas les élèves à s’ex­pri­mer. Il ouvre la dis­cus­sion à l’en­semble de la salle. Ce ne sont pas les réponses elles-mêmes qui le choquent. C’est que le lan­gage uti­li­sé est exac­te­ment le même dans tous les groupes, gar­çons et filles, année après année.

“Ils et elles en parlent comme s’il s’agissait de pré­pa­rer un sand­wich, comme si c’é­tait la chose la plus nor­male au monde”, explique-t-il. “La ter­mi­no­lo­gie qu’ils et elles uti­lisent pour expri­mer leurs attentes sup­po­sées en rai­son de leur sexe est clai­re­ment influen­cée par le por­no. Et il ne s’a­git pas seule­ment d’un pro­blème hété­ro­sexuel, c’est aus­si un pro­blème mas­sif au sein de la com­mu­nau­té LGBTI”.

Clea­ry demande aux adolescent·es où ils et elles ont appris ces choses sur le sexe et l’i­mage du corps. Ce n’est pas auprès de leurs parents ou de leurs professeur·es. La réponse : le por­no sur internet. […] 

Une enquête ano­nyme qu’il a menée en 2017 auprès d’un peu moins de 800 élèves adolescent·es a révé­lé que presque tous avaient été exposé·es à du por­no, dont plus d’un tiers à l’é­cole pri­maire. La moi­tié d’entre ont décla­ré regar­der du por­no et plus d’un quart des gar­çons ont décla­ré en regar­der plus d’une fois par jour.

Selon Clea­ry, il s’a­git d’une épi­dé­mie d’ex­po­si­tion à des conte­nus vio­lents, dégra­dants et miso­gynes qui déforment les attentes des jeunes en matière de sexua­li­té. » (Source)

Dans le même temps, en Corée du Sud, on observe « une épi­dé­mie de camé­ras espionnes » : « Des camé­ras cachées filment des femmes — et par­fois des hommes — en train de se désha­biller, d’al­ler aux toi­lettes ou même dans les ves­tiaires des maga­sins de vête­ments, des salles de sport et des pis­cines. Les vidéos sont mises en ligne sur des sites por­no­gra­phiques. Des mili­tants de Séoul aver­tissent aujourd’­hui que, si rien n’est fait pour l’empêcher, ce type de crime risque de s’é­tendre à d’autres pays et s’a­vé­re­ra dif­fi­cile à enrayer. Plus de 6 000 cas de por­no­gra­phie par camé­ra espionne sont signa­lés à la police chaque année, et 80 % des vic­times sont des femmes. […] Cer­taines des femmes appa­rais­sant dans les vidéos ont mis fin à leurs jours. » (Source)

Au Pakis­tan, pays dont la consom­ma­tion de por­no­gra­phie est pos­si­ble­ment la plus éle­vée au monde, on constate une « épi­dé­mie de revenge porn » (le « revenge porn », soit la « ven­geance por­no­gra­phique », désigne un phé­no­mène qui consiste à se ven­ger d’une per­sonne, sou­vent une femme, en ren­dant publics des conte­nus por­no­gra­phiques où elle figure). Épi­dé­mie qui conduit éga­le­ment de nom­breuses femmes au suicide.

Et nous pour­rions conti­nuer, encore et encore. La ren­contre entre inter­net, les hautes tech­no­lo­gies en géné­ral et les dési­rs sexuels mas­cu­lins dans les socié­tés patriar­cales, dans les socié­tés où les hommes oppriment et exploitent les femmes, pro­duit des effets dévas­ta­teurs. Comme le note le rap­port « Por­no : l’en­fer du décor » réa­li­sé par la délé­ga­tion aux droits des femmes et publié en sep­tembre 2022 en France, « le por­no construit une éro­ti­sa­tion de la vio­lence et des rap­ports de domi­na­tion, éri­gés en normes. Il mul­ti­plie et encou­rage les sté­réo­types sexistes, racistes et homo­phobes. » Le rap­port sou­ligne en quoi le por­no consti­tue une « machine à broyer les femmes », à com­men­cer par celles qui sont exploi­tées dans la pro­duc­tion de conte­nu por­no­gra­phique, et les liens qu’il entre­tient avec l’industrie de la prostitution.

Le désastre que consti­tue la por­no­gra­phie, Robert Jen­sen en dis­cute dans un excellent livre que nous venons de publier aux Édi­tions LIBRE, inti­tu­lé La Fin de la mas­cu­li­ni­té, que vous pou­vez com­man­der en cli­quant ici. Jen­sen n’y traite pas seule­ment de por­no­gra­phie. Il exa­mine le pro­blème plus géné­ral de la mas­cu­li­ni­té. De la manière dont, dans notre socié­té, encore lar­ge­ment patriar­cale, les hommes sont socia­li­sés en vue d’objectifier et de ten­ter de domi­ner (les femmes), y com­pris, si besoin, en employant la vio­lence, la force, l’agressivité. La plu­part des catas­trophes qui ont cours aujourd’hui, des ravages de la nature aux nom­breuses injus­tices sociales, sont direc­te­ment liées à la socia­li­sa­tion mas­cu­line patriar­cale : course à la puis­sance, concur­rence capi­ta­liste de tous contre tous, guerres. Voi­là à quel point ce livre importe.

Nico­las Casaux

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