Qu’on arrête les viols (par Mary Zeiss Stange)

Le texte qui suit est une traduction d’un essai de l’écoféministe états-unienne Mary Zeiss Stange (décédée l’an dernier), initialement paru, en anglais, en 2004, dans la revue The Women’s Review of Books, Vol. 21, No. 5, « Women, War, and Peace » (février 2004), p. 12-13.

Photo de couverture : la combattante « Black Diamond » (au centre, avec des lunettes) entourée de ses gardes du corps et de membres du mouvement Liberians United for Reconciliation and Democracy (LUI) alors qu’elles rentrent d’une patrouille dans la zone nord de Monrovia contrôlée par les rebelles (9 août 2003). Gallo Images/AFP/GEORGES GOBET


Lorsque quelques femmes sont armées, gagnons-nous toutes en sécurité ?

Au moment où je m’assois pour rédiger cet essai, le nord-est des États-Unis est frappé par la première tempête de neige de la saison. Ce temps me fait penser à l’été dernier, mais pas pour les raisons évidentes. Cela fait exactement deux semaines que l’étudiante de 22 ans Dru Sjodin a disparu du parking d’un centre commercial à Grand Forks, dans le Dakota du Nord. Dans la lumière grisâtre de l’après-midi, en regardant les pinsons et les mésanges frissonner devant la mangeoire à oiseaux secouée par le vent devant ma fenêtre, je ne peux m’empêcher de penser que le corps de Sjodin gît, violé et sans vie, quelque part dans la prairie du Dakota du Nord, avec pour seule protection une couverture de neige. Nous sommes régulièrement assaillis par des histoires comme la sienne, celles de filles et de femmes qui disparaissent, chacune nous rappelant la profondeur de la misogynie qui règne dans notre société. Nous savons qu’il y aura d’autres gros titres de ce genre, mais aussi que d’innombrables histoires demeureront inconnues.

Cela me fait penser à Black Diamond. L’histoire de cette combattante libérienne pour la liberté et de ses commandos de femmes, qui ont joué un rôle crucial dans la sécurisation de la ville de Monrovia, ouvrant la voie au pacte de paix de l’été dernier, a fait la une des journaux internationaux à la fin du mois d’août. Une attention disproportionnée a été accordée aux vêtements, à la coiffure et aux ongles stylisés de cette rebelle d’une vingtaine d’années. Le Guardian (britannique) l’a décrite comme « mi-Black Panther, mi-star de cinéma […] une femme coiffée d’un béret rouge, vêtue d’un jean à pattes d’éléphant, d’un chemisier rouge soyeux et affichant un air très sévère », qui dégageait « le mépris de quelqu’un habitué à voir les hommes s’accroupir et se recroqueviller ». La raison en était apparemment qu’elle était également « accessoirisée » d’un AK-47 et d’un revolver de calibre 38. Le Wall Street Journal a rapporté qu’« un pistolet et un téléphone portable pendaient à sa large ceinture en cuir très tendance ». Le Christian Science Monitor a noté qu’elle était entourée d’une « ribambelle de beautés tout aussi élégantes qui la soutenaient ». L’agence de presse australienne a publié un article sur ces femmes sous le titre « Shooting from Hip and Dressed to Kill » (Tirant à bout portant et habillées/dressées pour tuer).

Obnubilés par l’apparence de ces femmes armées, la plupart des reportages n’ont mentionné qu’en passant (lorsqu’ils en ont parlé) le fait que la force rebelle composée d’adolescentes et de jeunes femmes était constituée de réfugiées sans abri, dont beaucoup avaient soit assisté au viol de leur mère, soit été violées elles-mêmes, comme Black Diamond. Dans toutes les interviews de ces commandos, le thème de la résistance aux agressions sexuelles a systématiquement été évoqué. Interrogée sur le traitement que lui avaient infligé les hommes de main de Charles Taylor [ex-chef de guerre devenu président du Liberia (1997-2003)], Black Diamond, de son vrai nom Patricia, a juste répondu : « Qu’on arrête les viols. » (No more rape)

Dans une presse encore largement animée par un sexisme inconscient, il n’est pas surprenant que les rédacteurs minimisent l’importance d’un groupe de guerrières très efficaces en les qualifiant de fashionistas jouant aux soldats. Mais ces banalisations masquent une peur plus profonde des femmes capables d’exercer un pouvoir mortel. Dans une interview accordée au Wall Street Journal, Jacques Klein, le responsable de l’ONU en Libéria, a qualifié Black Diamond et ses acolytes de « personnes superstitieuses qui intimident les innocents ». Il a ensuite ajouté « à moitié en plaisantant » que « les femmes sont toujours à craindre. Êtes-vous déjà allé en Floride ? Il y a plein de femmes aux cheveux bleus qui ont tué leur mari. »

Le seul article en français que j’ai retrouvé sur le sujet ; là aussi, le sexisme est frappant.

Aussi bizarre que cette remarque puisse paraître à première vue, le raisonnement de Klein repose sur une certaine logique. Il y a plusieurs années, dans un essai marquant intitulé « La justice est une femme avec une épée », la féministe radicale D. A. Clarke a vivement critiqué la tendance du féminisme à se rallier sans réserve à l’idéologie de la non-violence, en particulier en réponse au viol. Tout en reconnaissant que la non-violence pouvait, dans certaines circonstances, constituer une forme puissante de résistance à l’oppression, Clarke remarquait avec perspicacité que la non-violence n’était efficace que lorsqu’elle était pratiquée par des personnes en mesure de recourir à la force si elles le souhaitaient. Tant que les femmes seront perçues – et surtout, tant qu’elles se percevront elles-mêmes – comme incapables d’agression véritable, en particulier d’agression contre les hommes, la résistance féministe non violente n’aura aucun effet. En réalité, elle représente simplement le rôle culturel traditionnellement attribué aux femmes. Clarke affirmait :

« Si le fait d’agresser une femme était plus risqué, il y aurait peut-être moins d’agressions. Si les femmes se défendaient violemment, elles montreraient à leurs agresseurs potentiels qu’elles sont prêtes à assurer sérieusement leurs imites, et à riposter à la mesure de l’attaque. Si davantage de femmes tuaient les maris et les petits amis qui les maltraitent ou qui maltraitent leurs enfants, il y aurait peut-être moins de maltraitance. Un grand nombre de femmes refusant d’être poussées à bout pourrait éroder, même lentement, le mythe de la femme masochiste qui menace nos vies à toutes. La résistance violente face à une agression présente des avantages sur tous les plans. »

Black Diamond et ses commandos de femmes le comprenaient, à l’instar de bien d’autres femmes ayant joué un rôle de premier plan dans des mouvements de résistance armée et de libération : les femmes du mouvement de résistance FALANTIL au Timor oriental ; les « Tigresses tamoules » du Sri Lanka ; les combattantes de l’Armée zapatiste de libération nationale du Chiapas, au Mexique ; les femmes hindoues Dimasa, qui ont menacé de recourir à la résistance armée contre le nettoyage ethnique dans l’État indien d’Assam ; les guerilleras du Sentier lumineux au Pérou ; ou encore les Mujaheddin-e-Khalq – « Moudjahiddines du peuple » – en Iran, dirigées par Maryam Rajani, pour ne citer que quelques exemples récents. Dans la plupart, sinon dans tous ces cas, les femmes ont invoqué comme principale raison de prendre les armes leur désir de se défendre, de défendre leurs filles et leurs sœurs contre les horreurs de la guerre et de la tyrannie politique qui touchent particulièrement les femmes, au premier rang desquelles figure le viol. Bien qu’il n’existe pas, à proprement parler, de mouvements équivalents aux États-Unis, plusieurs organisations féministes farouchement pro-armes ont vu le jour ces dernières années dans le but explicite d’armer les femmes pour lutter contre le viol et la violence domestique, comme Armed females of America, ou de résister à la criminalité en général, comme Women Against Gun Control, dont la devise est « Le deuxième amendement est notre sécurité intérieure ».

Les critiques sont bien sûr divisés sur la question de savoir si les femmes affiliées à ces mouvements revendiquent réellement leur égalité avec les hommes ou si elles ne font que reprendre à leur compte les structures d’agression et de domination définies par les hommes. Ceux qui défendent le premier point de vue ont tendance à voir dans la résistance armée des femmes une forme de « féminisme de la puissance » qui corroborent ce que la biologie et la psychologie contemporaines nous apprennent sur les capacités d’agression des femmes. Ceux qui défendent le second point de vue ont tendance à considérer la prolifération d’armes entre les mains des femmes comme une menace majeure pour la sécurité en elle-même, ajoutant à la violence globale.

Entre de mauvaises mains, les armes à feu, en particulier les armes de poing, constituent indéniablement l’une des plus grandes menaces pour notre sécurité personnelle et collective. Il est aussi indéniable que la culture américaine des armes à feu a toujours été hypermasculine, si bien que l’arme à feu, et plus particulièrement l’arme de poing, est aujourd’hui le symbole par excellence de la masculinité machiste américaine. Compte tenu de cette symbolique populaire, les armes à feu jouent trop souvent un rôle dans les schémas de violence masculine.

Pourquoi alors les femmes voudraient-elles s’armer ? Peut-être parce que, comme l’ont noté les juristes Carol Silver et Don B. Kates dans Restricting Handguns: The Liberal Skeptics Speak Out (« Sur la restriction des armes de poing : Les libéraux sceptiques s’expriment », non traduit), « les théories sur de meilleures solutions ne sont pas d’une grande aide pour une femme en train de se faire étrangler ou battre à mort ». Peut-être parce que, comme l’a déclaré à un journaliste du magazine Health une féministe autoproclamée ayant suivi une formation au maniement des armes à feu après qu’un violeur ait terrorisé son quartier :

« Une grande partie de la philosophie de la non-violence a été conçue par des hommes qui n’avaient pas à se soucier du type de violence auquel les femmes sont confrontées aujourd’hui […] Chacune doit décider pour elle-même […] Le fait est que c’est la guerre dehors. Et qu’il faut faire ce qu’il faut pour rester en vie. »

Peut-être parce que de plus en plus de recherches suggèrent que plus une femme résiste avec agressivité à une agression sexuelle, plus elle a de chances d’échapper à des blessures graves. Si le droit de se protéger est un droit humain fondamental, la possibilité de recourir à la force létale pour se défendre doit être considérée comme un droit essentiel des femmes.

Pour défendre nos vies, nous devons être prêtes à combattre, voire, si nécessaire, à tuer. En disant cela, je reconnais qu’en tant que femme blanche d’âge mûr, issue de la classe moyenne, exerçant une profession libérale et vivant une relation stable et durable, je suis statistiquement moins exposée au risque d’agression sexuelle que les femmes plus jeunes, plus pauvres, moins aisées et moins éduquées. Mais ma position privilégiée ne m’empêche pas de remarquer l’ironie de la situation lorsque, par exemple, le magazine Ms. publie en couverture un article fustigeant les femmes propriétaires d’armes à feu, les qualifiant de dupes de la National Rifle Association, tout en applaudissant, dans le même numéro, le courage des guérilleras zapatistes. Je ne peux pas non plus m’empêcher de souligner l’hypocrisie d’un chercheur comme Arthur Kellermann, l’auteur principal de plusieurs études de santé publique anti-armes régulièrement citées par des organisations telles que Million Mom March afin de dissuader les femmes de s’intéresser aux armes à feu. Kellermann a déclaré au magazine Health que si son épouse était menacée d’agression, il voudrait qu’elle soit armée d’un .38 spécial.

Je ne prétends pas que toutes les femmes devraient être armées. Loin de là. La possession d’une arme à feu est une lourde responsabilité. Ce n’est pas pour tout le monde. Cela doit reposer sur un choix éclairé, y compris d’une manière féministe. Il convient toutefois de noter qu’en tant que groupe, les femmes qui choisissent de posséder une arme à feu sont beaucoup plus susceptibles que les hommes de suivre une formation professionnelle sur les armes à feu et d’en tirer profit. Elles ont également un bien meilleur bilan que les hommes en matière de sécurité avec les armes à feu.

La plupart des femmes propriétaires d’armes à feu affirment qu’elles se sentent non seulement plus en sécurité grâce à leurs armes, mais qu’elles le sont réellement. Cela s’avère difficile à vérifier statistiquement, étant donné qu’il est impossible de recenser les crimes n’ayant pas été commis. Mais l’utilisation défensive des armes à feu implique rarement leur utilisation effective. Le simple fait de brandir une arme à feu est généralement suffisant pour dissuader l’agresseur. En effet, selon les témoignages de criminels condamnés, la simple suspicion qu’une victime potentielle puisse être armée est un puissant facteur dissuasif, d’où la baisse apparente du taux de criminalité dans les juridictions où des lois sur le port d’armes dissimulées ont été adoptées.

Ces faits peuvent être particulièrement pertinents pour les femmes, même celles qui choisissent de ne pas s’armer. Dans Fire with Fire, Naomi Wolf a imaginé le scénario suivant :

« Je ne veux pas porter d’arme ni encourager la prolifération des armes à feu. Mais je suis heureuse de tirer profit de la diffusion de l’idée selon laquelle la victime potentielle d’un agresseur a de bonnes chances d’être armée […] Nos villes et nos villages pourraient être placardés d’affiches disant : “Cent femmes de cette ville ont suivi une formation au combat. Elles sont infirmières, étudiantes, femmes au foyer, prostituées, mères. La prochaine femme que l’on agressera pourrait être l’une d’entre elles.” »

Wolf a été vivement critiquée pour cette fantaisie dans la presse féministe populaire lorsque son livre est sorti. Cela pourrait pourtant avoir des implications concrètes dans la guerre contre le terrorisme que les femmes états-uniennes doivent mener, tant que la peur des agressions sexuelles constituera, dans une mesure plus ou moins grande, une réalité pour toutes les femmes.

Celles et ceux qui prônent la restriction voire l’interdiction des armes de poing demandent souvent : « Si cela permet de sauver ne serait-ce qu’une seule vie, cela n’en vaut-il pas la peine ? » Cette question doit être posée dans l’autre sens : combien de vies pourraient être sauvées si les femmes, en particulier les plus vulnérables, soit en raison de leur statut socio-économique, soit en raison du type d’hommes qu’elles ont dans leur entourage, étaient considérées par leurs agresseurs comme trop dangereuses pour qu’ils prennent le risque de s’attaquer à elles ?

Dru Sjodin aurait-elle pu quitter ce parking en toute sérénité si son agresseur avait pensé qu’elle se défendrait sans doute par tous les moyens nécessaires ? La question semble presque trop cruelle pour être posée. Pourtant, tant qu’il y aura des histoires comme la sienne, tant qu’il y aura des tueurs de Green River et des hommes qui enlèvent des petites filles à l’intérieur de leur propre maison, tant que des femmes seront piégées dans des relations de violence domestique conférant un sens étrangement familier à l’expression « terrorisme domestique » ; tant que des ex-maris et des ex-partenaires sauront qu’ils peuvent harceler, humilier et brutaliser jusqu’au meurtre parce que les autorités ne peuvent ou ne veulent pas les arrêter ; tant que ces choses continueront à se produire, une guerre sera livrée. Nous devons la mener sur plusieurs fronts. Pour les femmes qui le choisissent, et dans l’intérêt de toutes, l’autodéfense armée est un moyen valable et approprié de dire « Qu’on arrête les viols » et de le penser vraiment.

Mary Zeiss Stange

Traduction : Nicolas Casaux

Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes