Notre manie d’espérer est une malédiction (par Chris Hedges)

chris_hedgesArticle ori­gi­nal publié en anglais sur le site de truthdig.com le 25 mai 2015. Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain, réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, qui a été cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Tru­th­dig.com.


La croyance naïve selon laquelle l’his­toire est linéaire et le pro­grès tech­nique tou­jours accom­pa­gné d’un pro­grès moral est une forme d’a­veu­gle­ment col­lec­tif. Cette croyance com­pro­met notre capa­ci­té d’ac­tion radi­cale et nous berce d’une illu­sion de sécu­ri­té. Ceux qui s’ac­crochent au mythe du pro­grès humain, qui pensent que le monde se dirige inévi­ta­ble­ment vers un état mora­le­ment et maté­riel­le­ment supé­rieur, sont les cap­tifs du pou­voir. Seuls ceux qui acceptent la pos­si­bi­li­té tout à fait réelle d’une dys­to­pie, de la mon­tée impi­toyable d’un tota­li­ta­risme ins­ti­tu­tion­nel ren­for­cé par le plus ter­ri­fiant des dis­po­si­tifs de sécu­ri­té et de sur­veillance de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té sont sus­cep­tibles d’ef­fec­tuer les sacri­fices néces­saires à la révolte.

L’as­pi­ra­tion au posi­ti­visme, omni­pré­sente dans notre culture capi­ta­liste, ignore la nature humaine et son his­toire. Cepen­dant, ten­ter de s’y oppo­ser, énon­cer l’é­vi­dence, à savoir que les choses empirent et empi­re­ront peut-être bien plus encore pro­chai­ne­ment, c’est se voir exclure du cercle de la pen­sée magique qui carac­té­rise la culture états-unienne et la grande majo­ri­té de la culture occi­den­tale. La gauche est tout aus­si infec­tée par cette manie d’es­pé­rer que la droite. Cette manie obs­cur­cit la réa­li­té au moment même où le capi­ta­lisme mon­dial se dés­in­tègre et avec lui l’en­semble des éco­sys­tèmes, nous condam­nant poten­tiel­le­ment tous.

Le théo­ri­cien du XIXe siècle Louis-Auguste Blan­qui, contrai­re­ment à presque tous ses contem­po­rains, écar­ta la croyance, chère à Karl Marx selon laquelle l’his­toire est une pro­gres­sion linéaire vers l’é­ga­li­té et une meilleure mora­li­té. Il nous avait aver­ti du fait que ce posi­ti­visme absurde était un men­songe col­por­té par les oppres­seurs : « Toutes les atro­ci­tés du vain­queur, la longue série de ses atten­tats sont froi­de­ment trans­for­mées en évo­lu­tion régu­lière, iné­luc­table, comme celle de la nature. [.…] Mais l’en­gre­nage des choses humaines n’est point fatal comme celui de l’u­ni­vers. Il est modi­fiable à toute minute. » Il avait pres­sen­ti que les avan­cées scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques, plu­tôt que d’être les pré­sages du pro­grès, pou­vaient être « une arme ter­rible entre les mains du Capi­tal contre le Tra­vail et la Pen­sée ». Et à une époque où bien peu le fai­saient, il dénon­çait le sac­cage du monde natu­rel. « La hache abat, per­sonne ne replante. On se sou­cie peu que l’avenir ait la fièvre. »

[NdT : Blan­qui écrit aus­si, à pro­pos du monde civi­li­sé, qu’il « dit : “Après moi le déluge” ou, s’il ne le dit pas, il le pense et agit en consé­quence. Ménage-t-on les tré­sors amas­sés par la nature, tré­sors qui ne sont point inépui­sables et ne se repro­dui­ront pas ? On fait de la houille un odieux gas­pillage, sous pré­texte de gise­ments incon­nus, réserve de l’avenir. On exter­mine la baleine, res­source puis­sante, qui va dis­pa­raître, per­due pour nos des­cen­dants. Le pré­sent sac­cage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices ». Dans un autre pas­sage du même texte (La Cri­tique Sociale), après une réfé­rence à l’anéantissement des peu­plades « sau­vages » par l’irruption de la civi­li­sa­tion euro­péenne, il écrit : « Depuis bien­tôt quatre siècles, notre détes­table race détruit sans pitié tout ce qu’elle ren­contre, hommes, ani­maux, végé­taux, miné­raux. La baleine va s’éteindre, anéan­tie par une pour­suite aveugle. Les forêts de quin­qui­na tombent l’une après l’autre. La hache abat, per­sonne ne replante. On se sou­cie peu que l’avenir ait la fièvre ».]

« L’hu­ma­ni­té, écrit Blan­qui, n’est jamais sta­tion­naire. Elle avance ou recule. Sa marche pro­gres­sive la conduit à l’é­ga­li­té. Sa marche rétro­grade remonte, par tous les degrés du pri­vi­lège, jus­qu’à l’es­cla­vage per­son­nel, der­nier mot du droit de la pro­prié­té. De plus, écrit-il, je ne suis pas de ceux qui pré­tendent que le pro­grès va de soi, que l’humanité ne peut pas reculer. »

Blan­qui avait com­pris que l’his­toire pré­sen­tait de longues périodes de sté­ri­li­té cultu­relle et de répres­sion bru­tale. La chute de l’Em­pire romain, par exemple, lais­sa place à la misère, à tra­vers l’Eu­rope, au cours de l’Age des Ténèbres, entre le VIe et le XIIIe siècle, gros­siè­re­ment. Il y eut une perte des connais­sances tech­niques (la construc­tion et la main­te­nance des aque­ducs en est un exemple frap­pant), et un appau­vris­se­ment cultu­rel et intel­lec­tuel qui entraî­na une vaste amné­sie his­to­rique, effa­çant les grands pen­seurs et les artistes de l’An­ti­qui­té. Rien de tout cela ne fut retrou­vé avant le XIVe siècle, lorsque l’Eu­rope vit l’a­vè­ne­ment de la Renais­sance, un déve­lop­pe­ment en grande par­tie ren­du pos­sible par la pros­pé­ri­té de l’Is­lam, qui, à tra­vers les tra­duc­tions d’A­ris­tote et d’autres accom­plis­se­ments intel­lec­tuels, en arabe, avait main­te­nu en vie la connais­sance et la sagesse du pas­sé. L’Age des Ténèbres fut mar­qué par le règne de l’ar­bi­traire, par des guerres inces­santes, par l’in­sé­cu­ri­té, le désordre et la ter­reur. Et je ne vois rien qui puisse empê­cher l’a­vè­ne­ment d’un nou­vel Âge des Ténèbres, si nous n’a­bo­lis­sons pas l’é­tat-entre­prise. En effet, plus l’é­tat-entre­prise conti­nue à régner, plus un nou­vel Âge des Ténèbres devient pro­bable. Pla­cer sa confiance en une force mythique appe­lée pro­grès pour nous sau­ver c’est se mon­trer pas­sif face au pou­voir cor­po­ra­tiste. Seul le peuple peut s’op­po­ser à ces forces. Le des­tin et l’his­toire ne nous garan­tissent pas la victoire.

[NdT : Chris Hedges col­porte ici les idées reçues habi­tuelles sur le Moyen Âge, qui n’é­tait pas, contrai­re­ment à ce qu’elles sug­gèrent, une période hor­rible, ter­rible, affreuse ou détes­table. Mais c’est une autre his­toire. Pour en savoir plus sur le sujet, vous pou­vez par exemple lire les tra­vaux du médié­viste Jérome Baschet.] 

Blan­qui a fait l’ex­pé­rience de revers his­to­riques tra­giques. Il a pris part à une série de révoltes fran­çaises, dont une insur­rec­tion armée en mai 1839, le sou­lè­ve­ment de 1848 et la Com­mune de Paris — un sou­lè­ve­ment socia­liste qui a pris le contrôle de la capi­tale fran­çaise du 18 mars au 28 mai 1871. Les ouvriers, dans des villes comme Mar­seille et Lyon, ont essayé d’or­ga­ni­ser des com­munes simi­laires, avant que celle de Paris ne soit mili­tai­re­ment écra­sée, mais n’y sont pas parvenus.

L’his­toire mal­adroite de la race humaine se voit tou­jours ratio­na­li­sée par les élites au pou­voir et leurs cour­ti­sans de la presse et du milieu uni­ver­si­taire, qui lui donnent une signi­fi­ca­tion et une cohé­rence qu’elle ne pos­sède pas. Ils ont besoin de fabri­quer des mythes natio­naux afin de mas­quer l’a­va­rice, la vio­lence et la stu­pi­di­té qui carac­té­risent la marche de la plu­part des socié­tés humaines. En ce qui concerne les États-Unis, le refus de s’at­ta­quer à la crise du chan­ge­ment cli­ma­tique et nos guerres coû­teuses et inces­santes au Moyen-Orient ne sont que deux exemples de la folie qui nous pré­ci­pite vers la catastrophe.

Sagesse n’est pas connais­sance. La connais­sance relève du par­ti­cu­lier et du concret. La connais­sance est le domaine de la science et de la tech­no­lo­gie. La sagesse relève de la trans­cen­dance. La sagesse nous per­met de voir et d’ac­cep­ter la réa­li­té, peu importe son âpre­té. Ce n’est qu’à tra­vers la sagesse que nous sommes capables de faire face au désordre et à l’ab­sur­di­té de la vie. La sagesse relève du déta­che­ment. Une fois la sagesse atteinte, l’i­dée de pro­grès moral est obli­té­rée. La sagesse, à tra­vers les âges, est une constante. Sha­kes­peare sur­pas­sait-t-il Sophocle ? Homère est-il infé­rieur à Dante ? Le livre d’Ec­clé­siaste ne pos­sède-t-il pas les mêmes puis­sants pou­voirs d’ob­ser­va­tion sur la vie que ce que Samuel Beckett nous offre ? Les sys­tèmes de pou­voir craignent, et cherchent à réduire au silence, ceux qui atteignent la sagesse. C’est là l’ob­jet de la guerre que mènent les forces capi­ta­listes contre l’art et les sciences humaines. La sagesse, parce qu’elle par­vient à voir à tra­vers le voile d’illu­sions, est une menace pour le pou­voir. Elle expose les men­songes et les idéo­lo­gies que le pou­voir uti­lise pour main­te­nir ses pri­vi­lèges et son idéo­lo­gie per­ver­tie du progrès.

La connais­sance ne mène pas à la sagesse. La connais­sance est le plus sou­vent un outil de répres­sion. La connais­sance, à tra­vers la sélec­tion minu­tieuse et la mani­pu­la­tion de faits, donne une fausse uni­té à la réa­li­té. Elle crée une mémoire col­lec­tive et une his­toire fic­tives. Elle fabrique les concepts abs­traits d’hon­neur, de gloire, d’hé­roïsme, de devoir et de des­tin qui ren­forcent le pou­voir de l’É­tat, nour­rissent la mala­die du natio­na­lisme et engendrent une obéis­sance aveugle au nom du patrio­tisme. Elle per­met à l’être humain d’ex­pli­quer les avan­cées et les revers en matière de mora­li­té et d’ac­com­plis­se­ment humain, ain­si que les pro­ces­sus de nais­sance et de décom­po­si­tion dans le monde natu­rel, comme fai­sant par­tie d’un vaste et supé­rieur mou­ve­ment vers l’a­vant, dans le temps. L’en­thou­siasme col­lec­tif pour les his­toires natio­nales et per­son­nelles fabri­quées, qui est une forme d’ar­ro­gance, masque la réa­li­té. Les mythes que nous créons, qui encou­ragent un espoir fic­tif et un faux sen­ti­ment de supé­rio­ri­té, sont des célé­bra­tions de nous-mêmes. Ce sont des simu­lacres de sagesse. Et ils nous main­tiennent passifs.

La sagesse nous relie à des forces qui ne peuvent être mesu­rées empi­ri­que­ment, et qui ne se confinent pas au monde ration­nel. Être sage c’est rendre hom­mage à la beau­té, à la véri­té, à l’af­flic­tion, à la briè­ve­té de la vie, à notre propre mor­ta­li­té, à l’a­mour, à l’ab­sur­di­té et au mys­tère de l’exis­tence. C’est, pour faire court, hono­rer le sacré. Ceux qui res­tent pri­son­niers des dogmes per­pé­tués par la tech­no­lo­gie et la connais­sance, qui croient en l’i­né­luc­ta­bi­li­té du pro­grès humain, sont des idiots savants.

« La conscience de soi est un han­di­cap autant qu’un pou­voir, écrit le phi­lo­sophe John Gray. Le plus accom­pli des pia­nistes n’est pas celui qui est le plus conscient de ses mou­ve­ments lors­qu’il joue. Le meilleur arti­san peut ne pas savoir com­ment il tra­vaille. Nous sommes bien sou­vent au sum­mum de notre talent lorsque nous en sommes le moins conscient. C’est peut-être pour cela que de nom­breuses cultures ont cher­ché à per­tur­ber ou à dimi­nuer la conscience de soi. Au Japon, on apprend à des archers qu’ils n’at­tein­dront la cible que lors­qu’ils ne pen­se­ront plus à elle — ou à eux-mêmes. »

Artistes et phi­lo­sophes, qui exposent les impré­vi­sibles cou­rants sous-jacents du sub­cons­cient, nous per­mettent d’af­fron­ter une véri­té brute. Les œuvres d’art et de phi­lo­so­phie, façon­nées par les méandres intui­tifs et désar­ti­cu­lés de la psy­ché humaine trans­cendent ceux labo­rieu­se­ment construits par l’es­prit conscient. Le poten­tiel libé­ra­toire des sou­ve­nirs vis­cé­raux ne nous par­vient pas à tra­vers l’in­tel­lect. Ces sou­ve­nirs sont imper­méables au contrôle ration­nel. Et eux seuls mènent à la sagesse.

Les puis­sants ont tou­jours mani­pu­lé la réa­li­té et créé des idéo­lo­gies défi­nies comme pro­grès pour jus­ti­fier les sys­tèmes d’ex­ploi­ta­tion. C’est ce qu’ont fait les auto­ri­tés monar­chiques et reli­gieuses au Moyen Âge. Et c’est aujourd’­hui le fait des grands prêtres de la moder­ni­té — les tech­no­crates, les uni­ver­si­taires, les scien­ti­fiques, les poli­ti­ciens, les jour­na­listes et les éco­no­mistes. Ils déforment la réa­li­té. Ils nour­rissent le mythe de l’i­né­luc­ta­bi­li­té pré­éta­blie et de la ratio­na­li­té pure. Mais une telle connais­sance — qui domine nos uni­ver­si­tés — est une anti-pen­sée. Elle exclut toute alter­na­tive. Elle sert à mettre fin à la dis­cus­sion. Elle est conçue pour don­ner aux forces de la science, ou au libre mar­ché, ou à la mon­dia­li­sa­tion, un ver­nis de dis­cours ration­nel, afin de nous per­sua­der de pla­cer notre foi en ces forces et de leur confier notre des­tin. Ces forces, nous assurent les experts, sont aus­si inal­té­rables que la nature. Elles nous per­met­tront d’al­ler de l’a­vant. Les remettre en ques­tion est hérésie.

L’é­cri­vain autri­chien Ste­fan Zweig décrit, dans sa nou­velle de 1942 inti­tu­lée Le joueur d’é­checs, les obs­cures spé­cia­li­sa­tions qui ont créé les tech­no­crates, inca­pables de remettre en ques­tion les sys­tèmes qu’ils servent, ain­si que la socié­té qui les révère sot­te­ment. Mir­ko Czen­to­vic, le cham­pion du monde d’é­checs, repré­sente le tech­no­crate. Son éner­gie men­tale est uni­que­ment inves­tie dans les 64 cases d’un pla­teau d’é­checs. En dehors du jeu, c’est un idiot, un mono­ma­niaque comme les autres, qui « se bâtissent, tels des ter­mites, et avec leur maté­riau par­ti­cu­lier, un uni­vers en minia­ture, sin­gu­lier et par­fai­te­ment unique ». Et lorsque Czen­to­vic « flaire un homme ins­truit, il rentre dans sa coquille ; ain­si per­sonne ne peut se van­ter de l’avoir enten­du dire une sot­tise ou d’avoir mesu­ré l’étendue de son igno­rance, que l’on dit universelle ».

Un avo­cat autri­chien, appe­lé Dr. B, que la Ges­ta­po avait rete­nu pen­dant de nom­breux mois en confi­ne­ment soli­taire, défie Czen­to­vic à une par­tie d’é­checs. Durant son confi­ne­ment, le seul sup­port de lec­ture de l’a­vo­cat était un manuel d’é­checs, qu’il a mémo­ri­sé. Il recons­ti­tuait des par­ties dans sa tête. For­cé de répli­quer l’u­nique obses­sion du tech­no­crate Czen­to­vic, du fait de sa cap­ti­vi­té, le Dr. B fut lui aus­si pié­gé dans un monde spé­cia­li­sé, et, contrai­re­ment à Czen­to­vic, il deve­nait tem­po­rai­re­ment dément lors­qu’il se concen­trait sur une petite par­tie spé­cia­li­sée de l’ac­ti­vi­té humaine. Lors­qu’il défia le cham­pion d’é­checs, sa démence reparu.

Zweig, qui por­tait le deuil de la vaste culture libé­rale de l’Eu­rope ins­truite, englou­tie par le fas­cisme et la bureau­cra­tie moderne, nous aver­tis­sait de l’ab­sur­di­té et du dan­ger d’une pla­nète diri­gée par des tech­no­crates. Pour lui, la mon­tée de l’Age Indus­triel et de l’homme et de la femme indus­triels est une ter­ri­fiante méta­mor­phose dans la rela­tion des êtres humains avec le monde. En tant que spé­cia­listes et bureau­crates, les êtres humains deviennent des outils, capables de faire fonc­tion­ner plus effi­ca­ce­ment les sys­tèmes d’ex­ploi­ta­tion et même la ter­reur, sans le moindre sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle ou de com­pré­hen­sion. Ils se retirent dans le lan­gage obs­cur de tous les spé­cia­listes, afin de dis­si­mu­ler ce qu’ils font et de don­ner à leur tra­vail un ver­nis cli­nique et aseptisé.

C’est le thème cen­tral d’Han­nah Arendt dans Eich­mann à Jéru­sa­lem. Les êtres humains tech­no­cra­tiques sont spi­ri­tuel­le­ment morts. Ils sont capables de tout, peu importe l’a­tro­ci­té, parce qu’ils ne réflé­chissent pas à la fina­li­té, ou ne la remettent pas en ques­tion. « Plus on l’é­cou­tait, écrit Arendt au sujet du nazi Adolf Eich­mann lors de son pro­cès, plus on se ren­dait à l’évidence que son inca­pa­ci­té à s’exprimer était étroi­te­ment liée à son inca­pa­ci­té à pen­ser, à pen­ser notam­ment du point de vue d’autrui. Il était impos­sible de com­mu­ni­quer avec lui, non parce qu’il men­tait, mais parce qu’il s’entourait de méca­nismes de défense extrê­me­ment effi­caces contre les mots d’autrui, la pré­sence d’autrui et, par­tant, contre la réa­li­té même. »

Zweig, hor­ri­fié par un monde diri­gé par des tech­no­crates, s’est sui­ci­dé avec sa femme en 1942. Il savait qu’à par­tir de ce moment-là, les Czen­to­vics seraient exal­tés au ser­vice des mons­truo­si­tés éta­tiques et corporatistes.

La résis­tance, comme le sou­ligne Alexan­der Berk­man, est avant tout l’ap­pren­tis­sage d’un lan­gage dif­fé­rent, et l’a­ban­don du voca­bu­laire des tech­no­crates « ration­nels » qui nous dirigent. Dès lors que nous décou­vrons de nou­veaux mots et idées à tra­vers les­quels per­ce­voir et expli­quer la réa­li­té, nous nous libé­rons du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral, qui fonc­tionne, et Wal­ter Ben­ja­min le savait, comme une reli­gion d’É­tat. La résis­tance se fera hors des limites de la culture popu­laire et aca­dé­mique, où le poids mor­ti­fère de l’i­déo­lo­gie domi­nante entrave la créa­ti­vi­té et la pen­sée indépendante.

Alors que le capi­ta­lisme mon­dial se dés­in­tègre, l’hé­ré­sie que craignent nos maîtres cor­po­ra­tistes gagne du ter­rain. Mais cette héré­sie ne sera pas effi­cace avant d’être sépa­rée de cette manie d’es­pé­rer, qui est une par­tie essen­tielle de l’en­doc­tri­ne­ment cor­po­ra­tiste. Le posi­ti­visme ridi­cule, la croyance selon laquelle nous nous diri­ge­rions vers quelque glo­rieux futur, va à l’en­contre de la réa­li­té. L’es­poir, en ce sens, est une forme d’impuissance.

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Il n’y a rien d’i­né­luc­table dans l’exis­tence humaine, sauf la vie et la mort. Aucune force, divine ou tech­nique, ne nous garan­tit un ave­nir meilleur. Lorsque nous aban­donnerons les faux espoirs, lorsque nous verrons la nature humaine et l’his­toire pour ce qu’elles sont, lorsque nous accepterons l’ab­sence de garan­tie de pro­grès, alors nous pourrons agir avec toute l’urgence et toute la pas­sion néces­saires pour appré­hen­der les sombres pers­pec­tives qui se pro­filent à l’horizon.

Chris Hedges


Pour aller plus loin, et dans la même veine, l’ex­cellent article de Der­rick Jensen :

L’espoir est un fléau


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delaunay

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