Cet article est une repro­duc­tion de l’in­tro­duc­tion de l’ex­cellent livre d’Ar­mand Far­ra­chi, « Petit lexique d’op­ti­misme offi­ciel ».


Lorsque les gar­diens de la paix, comme on peut aus­si les appe­ler, inter­viennent sur la voie publique pour y rem­plir leur apai­sante fonc­tion, ils uti­lisent une for­mule si simple, si effi­cace et si célèbre qu’elle en est deve­nue pro­ver­biale : « Cir­cu­lez, il n’y a rien à voir ! » En quelques mots, tout est dit. Un acci­dent, un cri, une rixe, une fuite, quoi que ce soit d’in­quié­tant ou d’a­nor­mal a‑t-il été remar­qué dans la rue, à l’é­tage ou ailleurs ? Aus­si­tôt les pas­sants s’ar­rêtent, s’as­semblent, s’in­ter­rogent, bavardent, s’ir­ritent ou s’ef­fraient, l’at­trou­pe­ment fait boule de neige, l’in­quié­tude tache d’huile et la rumeur enfle. Jus­qu’où ira-t-elle si l’on n’y met bon ordre ? On en a déjà vu finir en révo­lu­tion. Par chance, les anges gar­diens de la loi et de l’ordre sont là pour ras­su­rer. La foule sera conte­nue, les curieux dis­per­sés, la paix sau­ve­gar­dée. Il ne s’est rien pas­sé. Il est donc inutile de sta­tion­ner sur la chaus­sée et d’at­ti­rer de nou­veaux badauds au risque de pro­vo­quer des encom­bre­ments, des désordres. Cir­cu­lez, c’est-à-dire pas­sez votre che­min, puisque les pas­sants doivent pas­ser, les voi­tures rou­ler, puisque tout doit libre­ment s’é­cou­ler à l’i­mage d’une eau cou­rante, sans embâcle pour gêner ce flux par des amon­cel­le­ments, blo­cages, entas­se­ments, ques­tions, réponses, pro­tes­ta­tions. Allez vous amu­ser, pen­sez à autre chose, rou­lez, tra­vaillez, consom­mez, votez. Il n’y a rien à voir. Vous avez cru qu’il se pas­sait quelque chose car vous avez été aler­té par un signe trom­peur ou bénin qui ne mérite pas tant d’at­ten­tion. Mais il n’y a rien à regar­der, rien à pen­ser, rien à dire, rien à cri­ti­quer. D’ailleurs, voyez : tout est nor­mal, tout le monde se dis­trait ou se pas­sionne pour des choses qui en valent vrai­ment la peine, comme les résul­tats du Loto ou le nom des can­di­dats aux pro­chaines élec­tions. Faites-nous confiance, lais­sez-nous nous occu­per de tout, et tout ira bien.

Cette situa­tion banale est trans­po­sable à l’é­chelle natio­nale et même pla­né­taire. Vous croyez que le cli­mat se réchauffe, que la pol­lu­tion aug­mente, que les res­sources s’é­puisent, que des matières toxiques ou radio­ac­tives sont trans­por­tées ou enfouies dans les parages, que votre « cadre de vie », votre san­té et votre exis­tence sont mena­cés ? Il n’en est rien. Tout est sous contrôle. Les auto­ri­tés sont là pour mini­mi­ser le dan­ger ou pour le nier, même lorsque « la mai­son brûle », selon l’i­mage offi­cielle. En matière d’ « envi­ron­ne­ment » — puisque les maga­zines offrent main­te­nant une rubrique « Envi­ron­ne­ment » à côté de la rubrique « Conso » -, est-il vrai­ment exa­gé­ré de par­ler de poli­tique muni­choise ou de néga­tion­nisme ? Ména­ger à tout prix les pétro­liers qui souillent et dérèglent la pla­nète, ou la sur­pêche qui fait main basse sur les « res­sources halieu­tiques », n’est-ce pas négo­cier la recu­lade comme à Munich en 38 ? Affir­mer que le nuage de Tcher­no­byl a contour­né la France ou que l’aug­men­ta­tion du nombre des can­cers est due à l’al­lon­ge­ment de la vie plu­tôt qu’aux pol­luants, n’est-ce pas ver­ser dans le néga­tion­nisme, comme ceux qui contestent la réa­li­té des chambres à gaz dans les camps de la mort ? Décla­rer qu’on n’ar­rête pas le pro­grès et qu’on ne fait pas d’o­me­lette sans cas­ser des œufs, comme à Bho­pal, ou à Seve­so, ou dans n’im­porte quel vil­lage éva­cué pour cause d’au­to­route ou de bar­rage, n’est-ce pas du défai­tisme en temps de guerre ou du fata­lisme en temps de paix ? Le désastre glo­bal dont nous menacent depuis trente ans, avec une vrai­sem­blance que tout véri­fie, les natu­ra­listes, les scien­ti­fiques ou les éco­lo­gistes, comme autant d’oi­seaux de mal­heur empê­cheurs de pro­gres­ser en rond, est donc à la fois consen­ti et nié. Peut-être même n’est-il consen­ti que parce qu’il est nié.

Notre civi­li­sa­tion, aver­tie du dan­ger qui la guet­tait et qui la frappe à pré­sent, ne ralen­tit nul­le­ment sa pro­gres­sion funeste, et, sans chan­ger de direc­tion, empor­tée par sa logique comme par un che­val embal­lé, ou plu­tôt comme par une machine sans pilote, pour­suit sa fuite en avant, conti­nue d’ac­cé­lé­rer, en dépit des signaux qui cli­gnotent ou des sirènes qui hurlent. On pense à la para­bole des aveugles peinte par Brue­gel. Lorsque le pre­mier tombe, tous ceux qui le suivent en file indienne en se tenant par l’é­paule s’é­croulent aus­si, comme les mou­tons de Panurge se pré­ci­pitent à la mer der­rière le pion­nier du désastre. Pour accor­der la para­bole à notre temps, il suf­fit d’i­ma­gi­ner nos aveugles aux com­mandes d’un engin moto­ri­sé. D’ailleurs, il n’est même plus néces­saire qu’ils soient aveugles, car ce qu’ils ont devant les yeux, ils ne le voient pas. On a encore enten­du récem­ment un éco­lo­giste célèbre inter­pel­ler à la télé­vi­sion des hommes poli­tiques de diverses obé­diences sur le même thème : « Au train où vont les choses, soit l’on change radi­ca­le­ment, soit l’on meurt »; et les poli­tiques de répondre en fron­çant les sour­cils avec un air de pro­fonde gra­vi­té adap­té à la situa­tion que oui, cer­tai­ne­ment, la ques­tion était pré­oc­cu­pante, mais com­plexe, qu’il fal­lait « rai­son gar­der », que les études mon­traient ceci, les enquêtes cela, qu’on ne pou­vait négli­ger les aspects éco­no­miques, et l’homme, et le pro­grès, et les dif­fé­rentes ana­lyses, les sta­tis­tiques, les modèles, qu’on allait s’en occu­per, qu’on s’en occu­pait déjà… Bref : à l’ins­tar des aveugles de Brue­gel, les poli­tiques ne peuvent lit­té­ra­le­ment pas plus entendre ce qu’on leur dit du gouffre béant devant eux qu’ils ne peuvent voir ce pré­ci­pice, englués qu’ils sont dans leurs échéances élec­to­rales, leurs riva­li­tés poli­ti­ciennes, leur pro­gramme, le clien­té­lisme, leur ambi­tion per­son­nelle, leur allé­geance aux lob­bies et le reste. Le monde res­semble bien à un avion pilo­té par des sourds et des aveugles — à sup­po­ser qu’il y ait encore un pilote aux com­mandes — tan­dis que les pas­sa­gers regardent un film.

Car les poli­tiques ne sont pas seuls en cause. L’in­dif­fé­rence, l’in­com­pé­tence ou l’im­puis­sance existent à tous les éche­lons de la prise de déci­sion : ministres, séna­teurs, pré­fets, conseils régio­naux, élus locaux, pré­si­dents de groupes pro­fes­sion­nels, syn­di­cats, asso­cia­tions, jour­naux… À la base, les citoyens entendent-ils mieux, eux qu’on mobi­lise par dizaines ou cen­taines de mil­liers sur le pou­voir d’a­chat et la Sécu­ri­té sociale, mais par cen­taines seule­ment sur la fin du monde, comme s’il était plus impor­tant d’a­voir 10 € de plus à la fin du mois que de mou­rir de soif ou de faim dans quelques années ? À l’é­chelle stric­te­ment indi­vi­duelle et pri­vée, quan­ti­té de per­sonnes n’ac­ceptent-elles pas un tra­vail dan­ge­reux en échange d’une prime ou sim­ple­ment pour ne pas cre­ver de faim ? Entre la pro­ba­bi­li­té d’un can­cer dans dix ans ou du chô­mage tout de suite, cha­cun pare au plus pres­sé : faute de pou­voir choi­sir, il défend un métier qui le fait sur­vivre avant de l’emporter. En juillet 2000, les trans­por­teurs de fonds vic­times de hold-up cri­mi­nels se sont mis en grève parce qu’ils ne vou­laient pas mou­rir pour 6 000 F par mois. Mais pour 7 500 F ils ont repris le tra­vail. Pour 8 000 F, auraient-ils accep­té de se jeter par la fenêtre ? Les pro­blèmes éco­lo­giques, évi­dem­ment moins fla­grants, sont aus­si moins sen­sibles. L’é­chelle uni­ver­selle, les délais à long terme, la com­plexi­té des pro­ces­sus et le nombre des cor­ré­la­tions n’aident pas à la prise de conscience. Beau­coup pensent et disent, même au plus haut niveau de l’É­tat, que grâce au réchauf­fe­ment cli­ma­tique nous aurons au moins de beaux étés et qu’on pour­ra faire des éco­no­mies de chauf­fage. Le moins qu’on puisse dire est que les poli­tiques, qui n’y ont pas d’in­té­rêt immé­diat, ne font rien pour favo­ri­ser une plus juste com­pré­hen­sion. Bien au contraire, tout est mis en œuvre pour ras­su­rer la popu­la­tion, et d’a­bord par le moyen le plus simple : pas seule­ment la dés­in­for­ma­tion, le silence ou le men­songe, mais, d’a­bord et avant tout, le lan­gage.

S’at­ta­quer au lan­gage, c’est prendre le pro­blème à la source, agir sur l’ins­tru­ment même de notre facul­té de juger, car, à moins de s’en­fer­mer dans une soli­tude de trap­piste ou d’au­tiste, il est impos­sible de ne pas par­ler la langue de son temps et de ses contem­po­rains. Et reprendre le voca­bu­laire ambiant, c’est contri­buer à la dif­fu­sion de l’i­déo­lo­gie domi­nante. Si la méta­phy­sique ne peut exis­ter dans les langues sans verbe être, la catas­trophe et sa contes­ta­tion devien­dront impen­sables quand nous n’au­rons plus de mot pour les dire ou de concept pour y pen­ser. Poli­ti­ciens, jour­na­listes, publi­ci­taires, idéo­logues offi­ciels, toute la cohorte des « com­mu­ni­cants » s’in­gé­nie à neu­tra­li­ser notre voca­bu­laire. Vous croyez assis­ter à une des­truc­tion. Non, c’est un amé­na­ge­ment. Vous vous inquié­tez de la créa­tion de monstres, sans com­prendre qu’il s’a­git d’a­van­cées tech­no­lo­giques. Devant des forêts inté­gra­le­ment rasées, l’Of­fice natio­nal des forêts plante son pan­neau péda­go­gique : une coupe à blanc « régé­nère » la forêt. Ce qui semble diri­gé contre nous l’est en fait pour nous. Le plus grave n’est peut-être pas que les mots, comme on l’en­tend par­fois dire, n’aient plus de sens, mais qu’on leur en ait don­né un autre, en fonc­tion de la situa­tion, conforme aux vœux du pou­voir et à son action. Chan­ger les mots, c’est chan­ger les choses, voire les lieux. Le « site » de l’ac­ci­dent nucléaire anglais, Wind­scale, a été rebap­ti­sé Sel­la­field afin de ne pas même encom­brer les mémoires. Lors du brouillage séman­tique, un sens se perd (démo­cra­ti­ser, liber­té…) aus­si bien qu’il se détourne. Les mots science ou pro­grès dési­gnent-ils une connais­sance, une amé­lio­ra­tion, ou servent-ils à légi­ti­mer une pres­sion tech­nique, éco­no­mique et poli­tique comme le nom de Dieu suf­fi­sait jadis à légi­ti­mer le bûcher ?

« Quand j’emploie un mot, dit Hump­ty Dump­ty avec un cer­tain mépris [dans Alice au pays des mer­veilles], il signi­fie ce que je veux qu’il signi­fie, ni plus ni moins.

- La ques­tion est de savoir, dit Alice, si vous pou­vez faire que les mots aient tant de sens dif­fé­rents.

- La ques­tion est de savoir, dit Hump­ty Dump­ty, qui est le maître. C’est tout. »

Face aux périls annon­cés, aux gou­ver­ne­ments qui choi­sissent de pro­té­ger les chas­seurs mena­çants plu­tôt que les ani­maux mena­cés, aux États qui poussent à consom­mer davan­tage d’élec­tri­ci­té et d’eau au lieu de s’en­tendre sur les moyens d’en éco­no­mi­ser, aux par­ti­cu­liers qui pré­fèrent aller faire des courses sans chan­ger leurs habi­tudes, cha­cun, indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, s’en­fonce la tête dans le sable pour ne pas voir la véri­té, pour nier l’é­vi­dence ou per­sis­ter dans l’er­reur. Éven­tuel­le­ment, il riposte. Si l’on reproche à un gêneur son com­por­te­ment dom­ma­geable pour la pla­nète, pour ses sem­blables ou pour lui-même, il ne se défen­dra pas en disant qu’il se moque bien de la nui­sance qu’il occa­sionne, mais que ce qu’il fait n’est pas si grave, moins grave en tout cas que ce que fait le voi­sin, qu’on exa­gère, que la liber­té indi­vi­duelle est sacrée, qu’il n’a pas de leçon à rece­voir des « aya­tol­lahs », mille objec­tions plus ou moins réflé­chies ou sin­cères, car la pas­sion est une rai­son suf­fi­sante aux yeux de celui qui l’é­prouve. « La chasse (ou la moto, ou l’es­ca­lade) est ma pas­sion, un point, c’est tout ! » En cas d’at­taque, par un réflexe de type « infra-com­mu­nau­taire » ou « infra­com­mu­nau­ta­riste », une asso­cia­tion se forme pour défendre cet inté­rêt par­ti­cu­lier contre l’in­té­rêt géné­ral, recru­tant des indi­vi­dus qui, avant de se sen­tir citoyens, se pro­clament d’a­bord chas­seurs (en colère), motards (en colère), usa­gers de sports moto­ri­sés (en colère), ostréi­cul­teurs, « petits por­teurs », contri­buables, pro­prié­taires, fumeurs (en colère) … et tant pis pour la faune sau­vage, pour la san­té publique, pour les pro­me­neurs, pour les non-fumeurs ou pour tous ceux que cela dérange. Après tout, n’est-ce pas « le plus gêné qui s’en va »?

Annon­cer l’i­nad­mis­sible, c’est imman­qua­ble­ment sus­ci­ter le rejet de celui qui écoute et qui, face à la réa­li­té, aura aus­si­tôt recours à des for­mules opti­mistes toutes faites (« Ça s’ar­ran­ge­ra… », « C’est impos­sible… », « Nous avons le temps… », « On exa­gère… »), éven­tuel­le­ment à la cri­tique ou à l’in­sulte.

Quand tout est deve­nu idéo­lo­gique, même ce qui le paraît le moins : les yaourts, l’a­mour, le sexe, la san­té, la culture, etc., quand tout est deve­nu « com­mu­ni­ca­tion », c’est-à-dire pro­pa­gande mar­chande, décer­ve­lage ou bour­rage de crâne, les cha­toie­ments du voca­bu­laire, l’ac­cep­tion défor­mée de mots anciens ou la créa­tion de nou­veaux sont de sin­gu­liers révé­la­teurs. Appe­ler un étran­ger bar­bare, comme jadis en Grèce, ou sau­vage, comme naguère en Occi­dent, un pro­tes­tant héré­tique ou un résis­tant ter­ro­riste, ce n’est pas le dési­gner, mais le juger, et sou­vent le condam­ner. Dans le domaine des idées sur l’é­tat de la pla­nète, la règle de base est que tout ce qui pour­rait sem­bler néga­tif (des­truc­tion, pillage…) doit être évo­qué par un terme posi­tif (pro­grès, flexi­bi­li­té, moder­ni­sa­tion…). Rien n’est détruit, tout est « valo­ri­sé ». Une plan­ta­tion de sapins clo­nés valo­rise un pay­sage où il n’y avait rien qu’une lande sans arbres, ce qui n’est pour­tant pas rien. Les déchets nucléaires sont valo­ri­sés en revê­te­ment de routes et de che­mins ou en maté­riaux de construc­tion, ce qui répand et aug­mente l’empoisonnement du monde. Une tron­çon­neuse sur­puis­sante, un bri­co­lage géné­tique, une nou­velle arme de des­truc­tion mas­sive ne sont pas une aggra­va­tion des moyens d’a­néan­tis­se­ment mais des marques de pro­grès tech­nique, de pro­duc­ti­vi­té éco­no­mique et d’ef­fi­ca­ci­té. Il convient donc à tout citoyen res­pon­sable de s’en réjouir et non de s’en alar­mer. « La civi­li­sa­tion est-elle une fin en soi ou un stade avan­cé de la bar­ba­rie ? » se deman­dait Her­man Mel­ville. La ques­tion, qui dépasse ici un pro­pos à la fois plus limi­té et plus modeste, se pose pour­tant, et bien plus aujourd’­hui qu’au­tre­fois, sur­tout depuis qu’il est deve­nu pos­sible et facile d’y répondre.

En nous lais­sant expli­quer que les OGM per­met­tront de lut­ter contre la faim dans le monde ou de limi­ter l’u­sage des pes­ti­cides, que le clo­nage sau­ve­ra les espèces mena­cées, que le libre mar­ché appelle la démo­cra­tie, nous entrons de plain-pied dans une ère où la super­che­rie ne le dis­pute qu’à l’im­pos­ture, où les ves­sies font office de lan­ternes. Le lin­guis­ti­que­ment cor­rect dépasse la mode et agit sur les com­por­te­ments. Cette entre­prise res­semble en tous points à ce que George Orwell, dans 1984, appe­lait le nov­langue. « Le but du nov­langue, écrit-il, était non seule­ment de four­nir un mode d’ex­pres­sion aux idées géné­rales et aux habi­tudes men­tales mais de rendre impos­sible tout autre mode de pen­sée. » « Le nov­langue était des­ti­né non à étendre mais à dimi­nuer le domaine de la pen­sée, et la réduc­tion au mini­mum du choix des mots aidait indi­rec­te­ment à atteindre ce but. » « Lorsque le nov­langue serait une fois pour toutes adop­té […], une idée héré­tique serait lit­té­ra­le­ment impen­sable, du moins dans la mesure où la pen­sée dépend des mots. » « L’é­li­mi­na­tion des mots indé­si­rables » doit contri­buer au triomphe de cette usur­pa­tion. Lors­qu’il s’en prend au pha­ri­sia­nisme ambiant, « néces­sai­re­ment bor­né dans son lan­gage à un très petit nombre de for­mules », Léon Bloy, quant à lui, aurait vou­lu rendre les for­mules toutes faites inuti­li­sables en en révé­lant le sens pro­fond. « Obte­nir enfin le mutisme du bour­geois, quel rêve ! »

L’ère du men­songe ayant déjà com­men­cé à rem­pla­cer la réa­li­té par une vir­tua­li­té ou par une repré­sen­ta­tion de la réa­li­té, c’est-à-dire le vrai par le faux, il convient de modi­fier aus­si le sens des mots qui pour­raient y ren­voyer, de dési­gner posi­ti­ve­ment ce qui pour­rait sem­bler néga­tif aux esprits cha­grins.

Un rapide recen­se­ment des termes et expres­sions les plus simples et les plus cou­rants, mais aus­si les plus signi­fi­ca­tifs de l’of­fen­sive séman­tique per­met d’i­den­ti­fier d’a­bord ce qu’on appelle en gram­maire les faux amis. Ces mots ne signi­fient pas dans leur langue ce qu’ils semblent signi­fier dans la nôtre. Ain­si, en espa­gnol, gato signi­fie chat, et non gâteau. En anglais, a cale­ra est un appa­reil de pho­to­gra­phie et non une camé­ra. En fran­co-fran­çais, on peut dési­gner les choses par leur contraire : dans le domaine agri­cole, l’ap­pau­vris­se­ment géné­tique par sélec­tion des semences ani­males s’ap­pelle per­fec­tion­ne­ment des races, l’empoisonnement des terres par les engrais chi­miques fer­ti­li­sa­tion. Pour un géno­cide, on pré­fère par­ler de net­toyage eth­nique. Un plan social n’est pas un pro­gramme de spé­cia­li­sa­tion pro­fes­sion­nelle, d’in­té­gra­tion ou de pro­mo­tion, mais un licen­cie­ment mas­sif. Un amé­na­ge­ment du ter­ri­toire n’est pas une adap­ta­tion au milieu ou l’en­tre­tien des sites, mais une des­truc­tion du pay­sage exis­tant. Rem­pla­cer une forêt par une route n’est donc pas détruire la forêt et ses habi­tants natu­rels, mais amé­na­ger le ter­ri­toire pour désen­cla­ver une région, favo­ri­ser les com­mu­ni­ca­tions, déve­lop­per l’é­co­no­mie, etc.

On pour­rait même faire plus simple, en pro­po­sant des équi­va­lents exacts, du type « Ne dites pas… », « Dites… ». Ne dites pas patron, dites entre­pre­neur. Ne dites pas éle­veur, dites ber­ger… (On trou­ve­ra d’ailleurs une liste d’é­qui­va­lents à la fin de cet opus­cule.) La pudi­bon­de­rie concep­tuelle ambiante n’a donc rien à envier à la pho­bie cor­po­relle de l’é­poque vic­to­rienne, qui pré­fé­rait par­ler d’es­to­mac plu­tôt que de ventre et cacher les pieds des tables. Chaque jour, on trouve dans les jour­naux, à la télé­vi­sion, aux comp­toirs des cafés, dans les can­tines des entre­prises, les taxis, les dis­cours offi­ciels, les mots en vogue qui dési­gnent en creux des phé­no­mènes néga­tifs habillés de neuf par le voca­bu­laire et l’i­déo­lo­gie. De même qu’on appelle par euphé­misme un aveugle un non-voyant, un nain une per­sonne de petite taille, un balayeur un tech­ni­cien de sur­face, pour ne pas pro­non­cer des termes qui pour­raient bles­ser, alors qu’ils ne ren­voient qu’à la mau­vaise conscience de celui qui les répète. Qui peut jurer que, en une seule jour­née, s’il écoute atten­ti­ve­ment le dis­cours domi­nant, par exemple lors du jour­nal télé­vi­sé, il n’au­ra pas enten­du au moins une fois les mots crois­sance, pro­grès, emploi, com­pé­ti­ti­vi­té, mots inves­tis d’une forte charge idéo­lo­gique et sub­jec­tive qui consti­tue le fonds poli­tique offi­ciel ? Il n’est aucune ana­lyse, à tous les niveaux, aucun jour­nal, aucune émis­sion, aucune étude éco­no­mique ou poli­tique qui ne nous épargne cette ren­gaine, nou­velle pana­cée, et sans que le concept soit jamais ni exa­mi­né ni « décons­truit ». Ain­si, pour don­ner un exemple qui ne cor­res­pon­dra pas ici à une entrée, la tech­nique ou la science ne connaissent plus que des avan­cées ; et d’ailleurs, dans une véri­table pho­bie de la recu­lade, tout avance, certes, mais vers quoi ?

Les com­por­te­ments en viennent à suivre les mots, et c’est pour­quoi on peut aus­si les iden­ti­fier et les nom­mer. On recon­naî­tra d’a­bord des atti­tudes assez répan­dues pour être appe­lées des syn­dromes. Ce terme d’o­ri­gine médi­cale a été éten­du aux phé­no­mènes sociaux ou col­lec­tifs pour poser un état patho­lo­gique et non un diag­nos­tic. C’est un ensemble de réac­tions, de signes, un com­por­te­ment à ten­dance répé­ti­tive qu’on asso­cie à une situa­tion his­to­rique, une œuvre de fic­tion, un per­son­nage ou autre chose : le syn­drome de Stock­holm, ain­si nom­mé à la suite d’une prise d’o­tages dans la capi­tale sué­doise, consiste pour les otages à faire bien­tôt cause com­mune avec leurs ravis­seurs. Nico­las Hulot a popu­la­ri­sé le syn­drome du Tita­nic.

Le para­doxe relève de la même logique : il porte à la fois un prin­cipe et son contraire — au moins selon le sens com­mun, en quoi il s’ap­pa­rente à la contra­dic­tion. Que le meilleur perde peut être à la fois une consigne et un para­doxe, car l’un, mal­heu­reu­se­ment, n’ex­clut pas l’autre. De même, il est para­doxal qu’une bonne nou­velle appa­rente soit mau­vaise, et vice ver­sa.

Chaque jour ou presque, on pour­ra véri­fier que quelques direc­tives impli­cites sont par­tout don­nées et sui­vies. Face aux incen­dies, des pan­neaux situés aux endroits bien visibles des édi­fices rap­pellent quelques réflexes salu­taires (ne pas appe­ler au secours, ne pas cou­rir, fer­mer les portes, attendre les consignes, ne pas reve­nir en arrière, etc.) ; de même, face à la catas­trophe annon­cée, le néga­tion­nisme ins­ti­tu­tion­nel pré­co­nise quelques réflexes signi­fi­ca­tifs aux­quels s’en­traînent les pou­voirs publics, les groupes d’in­té­rêt aus­si bien que les indi­vi­dus. Par exemple : nier l’é­vi­dence, s’obs­ti­ner dans l’er­reur.

Tous ces mots ou concepts, qui tournent autour d’une idée prin­ci­pale, ont néces­sai­re­ment de grandes réso­nances entre eux et ren­voient l’un à l’autre comme les diverses cloches d’un même carillon idéo­lo­gique. Peut-être même est-ce la cohé­rence qui donne à ce lexique ce qu’il a de plus inquié­tant puisque chaque entrée ou presque ren­voie à toutes les autres, et que toutes se répondent, se com­plètent et par­fois se répètent. Chaque terme pour­rait faire l’ob­jet d’un abon­dant déve­lop­pe­ment. Quelques-uns sont déjà le sujet de livres. On se conten­te­ra ici de les défi­nir au pas­sage. Il est cer­tain que chaque lec­teur, si le cœur lui en dit, sau­ra en ajou­ter d’autres, car la liste, mal­heu­reu­se­ment, est ouverte.

Dans son prin­cipe, l’exer­cice n’est pas nou­veau, et de grands écri­vains l’ont en leur temps et à leur manière pra­ti­qué : Vol­taire avec son Sot­ti­sier, Flau­bert avec le Dic­tion­naire des idées reçues ou Léon Bloy avec l’Exé­gèse des lieux com­muns. Plus récem­ment, Jean-Claude Car­rière et Guy Bech­tel ont publié un copieux Dic­tion­naire de la bêtise et des erreurs de juge­ment. Alors même que j’a­che­vais ce petit livre, Éric Hazan fai­sait paraître LQR pour dénon­cer l’eu­phé­misme ou l’ « esso­rage séman­tique » comme les ins­tru­ments du men­songe poli­tique et de ce qu’il appelle judi­cieu­se­ment la « pro­pa­gande au quo­ti­dien ». Le plus éton­nant est d’ailleurs que, face à une telle offen­sive phi­lo­lo­gique, en quoi Viviane For­res­ter voit, dans L’Hor­reur éco­no­mique, « ces mutismes, ces abla­tions qui, au sein de la langue, mutilent la pen­sée », il n’y ait pas eu davan­tage d’au­teurs pour déchif­frer le lan­gage du pou­voir, qu’on l’ap­pelle nov­langue comme Orwell, LQR comme Éric Hazan ou LTI, la langue du IIIe Reich, dénon­cée par Klem­pe­rer, lan­gage tota­li­taire comme Jean-Pierre Faye ou, comme tout le monde, langue de bois. L’ob­jec­tif est ici plus limi­té dans les dimen­sions, le pro­pos et l’am­bi­tion. On s’est inté­res­sé d’a­bord à ce que le pou­voir natu­ro­phobe appelle l’en­vi­ron­ne­ment, sans se gar­der des pro­blèmes éco­no­miques, poli­tiques ou idéo­lo­giques qui l’ex­pliquent. Il ne s’a­git donc pas d’un essai de lexi­co­lo­gie (l’his­toire du mot démo­cra­tie ou l’é­tude d’une syn­taxe qui évite les formes néga­tives ou les com­pli­ca­tions gram­ma­ti­cales, pré­fère les phrases sans verbe, addi­tionne pré­fixes et suf­fixes jus­qu’à for­mer un sys­tème binaire : les pro et les anti, décré­di­bi­li­ser…), ni d’un manuel d’é­co­lo­gie poli­tique (cri­tique de la crois­sance), ni d’une nou­velle ency­clo­pé­die des nui­sances (chasse, déchets, nucléaire, pol­lu­tion…), mais d’un rele­vé alpha­bé­tique de mots cou­rants dont le sens véri­table est caché sous une dési­gna­tion plus flat­teuse (valo­ri­ser au lieu de déna­tu­rer, com­mu­ni­ca­tion au lieu de pro­pa­gande…) ou des atti­tudes emblé­ma­tiques (nier l’é­vi­dence, syn­drome du Tita­nic, para­doxe de Robin­son…). Car, avant qu’il soit deve­nu sub­ver­sif d’ap­pe­ler les choses par leur nom, la véri­table ambi­tion de ce petit lexique serait que cha­cun, en recon­nais­sant dans le dis­cours d’au­to­sa­tis­fac­tion pro­non­cé en per­ma­nence un pro­jet poli­tique en cours d’ac­com­plis­se­ment, com­prenne mieux le véri­table des­sein de la puis­sance publique, et — fai­sons un rêve — finisse par le déjouer.

Armand Far­ra­chi


Pour vous pro­cu­rer le livre :

http://www.fayard.fr/petit-lexique-doptimisme-officiel-9782213632049

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