Traduction d'un article de Paul Kingsnorth, écrivain britannique et membre du réseau Dark Mountain Project, initialement publié (en anglais) sur le site du Guardian, le 18 mars 2017.

La pré­si­dence de Trump va-t-elle engen­drer un désastre cli­ma­tique, ou le mou­ve­ment éco­lo­giste va-t-il récu­pé­rer les rênes du débat ?

En juin der­nier, j’ai voté pour quit­ter l’Union Euro­péenne. Je ne suis pas un fana­tique anti-UE, mais, mal­gré mon âge avan­cé, je reste en quelque sorte un éco­lo idéa­liste. J’ai tou­jours cru que ce qui est petit est beau [en anglais : small is beau­ti­ful, expres­sion inven­tée par le théo­ri­cien autri­chien Leo­pold Kohr et popu­la­ri­sée par Ernst Schu­ma­cher avec son livre Small Is Beau­ti­ful — une socié­té à la mesure de l’homme, publié en 1973 NdT], que les gens devraient se gou­ver­ner eux-mêmes et que le pou­voir devrait être récu­pé­ré et relo­ca­li­sé autant que faire se peut. Je n’ai jamais pen­sé que le fait de jeter en pâture les peuples de Grèce, d’Espagne et d’Irlande, afin de satis­faire les ban­quiers, rele­vait de la juste jus­tice pro­gres­siste que l’UE est cen­sée incar­ner aux yeux de ses sup­por­ters.

J’ai donc voté pour la quit­ter. Je n’en ai souf­flé mot avant le vote, et, bien que je sois écri­vain, je n’ai rien écrit à ce sujet non plus. Il y avait déjà bien trop d’in­sultes des deux côtés, et je ne vou­lais pas en rajou­ter ou qu’on m’en accable. Quoi qu’il en soit, je n’avais pas grand-chose à dire.

Ces insultes, en réa­li­té, n’étaient qu’un pré­lude à ce qui est arri­vé ensuite. Le réfé­ren­dum sur l’UE, ain­si que l’élection de Donald Trump aux États-Unis, cinq mois après, et la ques­tion sur l’indépendance de l’Écosse, posée à nou­veau cette semaine, ont reti­ré l’emplâtre d’une bles­sure natio­nale pré­exis­tante, qui s’est alors mise à sai­gner abon­dam­ment. Toutes sortes de choses ont émer­gé qui avaient été enfouies pen­dant des années, et tout le monde choi­sis­sait sou­dai­ne­ment un camp. Cer­tains, lorsque je leur disais que j’avais voté pour la sor­tie, me regar­daient comme si je venais de leur avouer un lourd casier judi­ciaire. Pour­quoi avais-je fait ça ? Étais-je raciste ? Fas­ciste ? Détes­tais-je les étran­gers ? L’Europe ? Je devais bien détes­ter quelque chose. Savais-je à quel point j’avais été irres­pon­sable ? Avais-je chan­gé d’avis ? Il me fal­lait appa­rem­ment réflé­chir lon­gue­ment sur mes pri­vi­lèges.

L’éruption de colère qui sui­vit le vote, de toutes parts, était rela­ti­ve­ment sur­pre­nante. Ce qui m’a éga­le­ment sur­pris fut l’uniformité des opi­nions de ceux dont je pen­sais par­ta­ger une vision du monde. La plu­part des gau­chistes, et des verts, avec qui j’avais pro­ba­ble­ment pas­sé trop de temps au fil des années, sem­blait s’aligner der­rière l’UE. Les intel­lec­tuels publics, le par­ti des Verts, les grandes ONGs : tous ces gens, cen­sés sou­te­nir le loca­lisme, la décrois­sance, le bio­ré­gio­na­lisme et appuyer une cri­tique féroce du capi­ta­lisme indus­triel, se ran­geaient du côté du bloc com­mer­cial des mul­ti­na­tio­nales sou­te­nues par les banques du monde, les cor­po­ra­tions et les poli­ti­ciens néo­li­bé­raux. Il y avait anguille sous roche.

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Je suis né au début des années 70. A ce moment-là, à peu près, deux forces – deux mou­ve­ments, si vous pré­fé­rez – nais­saient aus­si, qui allaient façon­ner les vies de ma géné­ra­tion. L’un d’eux était le néo­li­bé­ra­lisme. L’autre, l’écologisme.

Le néo­li­bé­ra­lisme était un pro­jet éco­no­mique. Il visait à rem­pla­cer les modèles éco­no­miques éta­tistes bal­bu­tiants par un modèle de lais­sez-faire en sup­pri­mant toutes les « bar­rières com­mer­ciales ». Ces bar­rières pou­vaient être des tarifs ou des taxes pro­tec­tion­nistes ; des lois natio­nales, des cou­tumes locales ou des légis­la­tions envi­ron­ne­men­tales. La créa­tion de l’Organisation Mon­diale du Com­merce en 1995 fut le point culmi­nant d’un pro­jet décen­nal, impul­sé par la puis­sance éco­no­mique et mili­taire des États-Unis et de leurs alliés, visant à glo­ba­li­ser – mon­dia­li­ser – le modèle néo­li­bé­ral et à l’ancrer grâce à une loi inter­na­tio­nale.

Au début du 21ème siècle, il sem­blait que ce pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion – de mon­dia­li­sa­tion – était à la fois inar­rê­table et presque ache­vé. Les par­tis poli­tiques de toutes obé­diences s’y étaient sou­mis, ain­si que les experts et les éco­no­mistes. Au cours de son déve­lop­pe­ment, ce pro­jet éco­no­mique s’était chan­gé en un pro­jet cultu­rel, pro­mu par la classe qui en béné­fi­ciait, la bour­geoi­sie cos­mo­po­li­taine, urbaine et tech­no­phile. Sou­vent qua­li­fiée de « glo­ba­lisme » – ou de mon­dia­lisme – cette vision du monde ima­gine une culture pla­né­taire, uni­fiée, dans laquelle les tarifs com­mer­ciaux et les fron­tières natio­nales sont per­çus comme autant de pro­blèmes pour une nou­velle concep­tion hyper­ca­pi­ta­liste de la liber­té. Les tra­di­tions, les cultures spé­ci­fiques, les iden­ti­tés natio­nales, les struc­tures reli­gieuses, sociales, et bien plus – tout cela s’évaporerait au contact de la chaude lumière du libre-échange et d’une concep­tion occi­den­tale libé­rale du pro­grès social. Il n’y a bien que des sec­taires ou des lud­dites pour s’opposer à une si mer­veilleuse uto­pie.

Étant moi-même une sorte de lud­dite, j’ai écrit un livre inti­tu­lé « Un non, beau­coup de oui », il y a 15 ans, qui cri­ti­quait ce mon­dia­lisme. Il retrace la grande vague des mou­ve­ments anti-mon­dia­li­sa­tion qui avait balayé le monde à la fin du 20ème siècle, des blo­cages lors du som­met de Seat­tle, de Prague et de Gênes, au sou­lè­ve­ment des Zapa­tistes au Mexique, et aux émeutes anti-pri­va­ti­sa­tion en Afrique du Sud. Ce que j’ai décou­vert en enquê­tant, c’est que les plus durables de ces mou­ve­ments n’étaient pas ali­men­tés par une rage géné­rale contre « le sys­tème », mais par un sen­ti­ment d’appartenance, un esprit du lieu. Un endroit que les gens aimaient, ou auquel ils se sen­taient atta­chés, était mena­cé par des forces exté­rieures, que ce soit par des trai­tés, des cor­po­ra­tions bar­bares ou des gou­ver­ne­ments oppres­sifs, et les gens se bat­taient alors pour défendre ce qu’ils connais­saient et ce qu’ils étaient.

Ce sen­ti­ment de l’unicité des lieux et des cultures qui en émergent est ce qui m’a pous­sé vers l’activisme éco­lo­gique pour com­men­cer (en pre­mier lieu). Depuis mon plus jeune âge, j’ai res­sen­ti, de manière indis­tincte, que la plu­part des cou­leurs, des beau­tés et des sin­gu­la­ri­tés du monde étaient détruites au nom de l’argent et du pro­grès. Une magie ancienne, une connexion, étaient éli­mi­nées dans le pro­ces­sus. Cela doit faire 20 ans que j’ai lu l’autobiographie du voya­geur écri­vain Nor­man Lewis, inti­tu­lé « Le monde, le monde », et pour­tant sa der­nière ligne me colle à la peau. Tan­dis qu’il vaga­bonde dans les col­lines de l’Inde, un autoch­tone éton­né lui demande pour­quoi il passe sa vie à voya­ger au lieu de res­ter chez lui. Que cherche-t-il ain­si ? « Je cherche les gens qui ont tou­jours été là, répond-il, et qui appar­tiennent aux endroits où ils vivent. Les autres, je ne sou­haite pas les voir ».

En tant qu’écrivain, de fic­tion ou pas, j’ai recher­ché la même chose. Mon pre­mier livre a d’ailleurs été un voyage en quête de gens qui appar­te­naient à leur endroit. Un livre écrit en défense d’une fra­gi­li­té mena­cée. Quelques années après, j’en ai écrit un autre, cette fois-ci à pro­pos de l’impact de la mon­dia­li­sa­tion sur l’Angleterre, mon pays d’origine. Depuis, j’ai écrit des nou­velles, des essais et des poèmes et tous, semble-t-il, peu importe à quel point j’essaie de par­ler d’autre chose, en reviennent à cette ques­tion pri­mor­diale : que cela signi­fie-t-il d’appartenir à un lieu, à un peuple, à la nature, en un temps où l’appartenance est atta­quée de toutes parts ? Cela signi­fie-t-il quelque chose ? Pour­quoi cela importe-t-il ?

Tout ce que je sais, c’est que ça m’importe. C’est pour­quoi j’ai rejoint ce dont je vou­lais croire qu’il était un mou­ve­ment pou­vant faire dérailler la mon­dia­li­sa­tion. Pen­dant un temps, cela a sem­blé pos­sible. Puis vint le 11 sep­tembre, et un autre genre de mou­ve­ment anti-mon­dia­li­sa­tion – l’islamisme violent – com­men­ça à har­ce­ler l’Occident. Les gou­ver­ne­ments aug­men­tèrent leurs niveaux de répres­sions et les popu­la­tions s’enfoncèrent dans la peur. Tout devint sou­dai­ne­ment plus sombre.

Et rien ne sem­blait pou­voir arrê­ter le train néo­li­bé­ral. Il conti­nuait à rou­ler, de plus en plus vite, jusqu’en 2008 et sa ren­contre avec un mur, à pleine vitesse. Remar­qua­ble­ment, il sur­vé­cu au crash. Lorsque les banques furent sau­vées et que les cor­po­ra­tions reçurent une nou­velle série de chèques en blanc, j’ai aban­don­né l’idée que quoi que ce soit chan­ge­rait jamais. Le pou­voir de l’argent parais­sait aus­si abso­lu que la puan­teur de la cor­rup­tion. Peut-être que le néo­li­bé­ra­lisme était inar­rê­table, après tout. Peut-être, ain­si que Mar­ga­ret That­cher l’a fameu­se­ment affir­mé, n’y a‑t-il aucune alter­na­tive.

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Le 24 juin de l’an der­nier, je me suis réveillé, je me suis ser­vi une tasse de thé et j’ai allu­mé mon ordi­na­teur, en me deman­dant de com­bien le main­tien dans l’UE avait gagné. Sur le site de la BBC, la Une sem­blait prendre l’écran entier : LE ROYAUME-UNI VOTE POUR SORTIR DE L’UNION EUROPEENNE. Cinq mois après, ma mati­née sem­bla se répé­ter. Je me levais, me ser­vais une autre tasse de thé, et me deman­dais par com­bien de votes Clin­ton avait gagné, pour finir bouche bée devant la vic­toire de Trump. Il était clair que les pôles chan­geaient. Quelque chose se pas­sait.

Je me sou­viens exac­te­ment de ce que j’ai res­sen­ti lors de ces deux évè­ne­ments. Il s’agissait d’un sen­ti­ment qui n’avait rien à voir avec ce qui allait se pas­ser ensuite, et qui n’était pas non plus en lien avec mes opi­nions concer­nant les sujets en ques­tion. Il s’agissait d’un sen­ti­ment d’euphorie. J’ai sou­dai­ne­ment réa­li­sé qu’au cours de la der­nière décen­nie, j’avais cru, tout en pré­ten­dant l’inverse, en la fin de l’histoire. Tan­dis qu’aujourd’hui, la fin de l’histoire pre­nait fin. Après tout, le chan­ge­ment était pos­sible.

J’ai aus­si com­men­cé à réa­li­ser autre chose : le mou­ve­ment anti-mon­dia­li­sa­tion n’était pas mort. Il avait moti­vé le Brexit ain­si que la vic­toire de Donald Trump. Il avait impul­sé l’ascension de Jere­my Cor­byn, celle de Syri­za en Grèce et de Ber­nie San­ders aux Etats-Unis. De dif­fé­rentes manières et pour dif­fé­rentes rai­sons, des coa­li­tions de gens se levaient contre le monde déshu­ma­ni­sant que crée l’économie mon­diale. La mon­dia­li­sa­tion avait appau­vri le Sud des décen­nies durant. Et c’était désor­mais l’Occident qu’elle appau­vris­sait, lui aus­si, tan­dis que le mécon­ten­te­ment attei­gnait un point d’ébullition.

Cepen­dant, le chan­ge­ment est un illu­sion­niste, et il ne pro­met rien. Dans le temps, ceux d’entre nous qui se vou­laient radi­caux se consi­dé­raient comme les troupes de choc de la bataille contre la mon­dia­li­sa­tion. En tant que jeune éco­lo, j’avalais les écrits d’Edward Abbey, de Mur­ray Book­chin, de Van­da­na Shi­va, d’EF Schu­ma­cher, de James Love­lock et de Dave Fore­man. Ils étaient ceux qui construisent un futur sain, et je vou­lais les rejoindre. Les éco­lo­gistes en cam­pagne, le mou­ve­ment pour la « jus­tice sociale », les gau­chistes et les verts : nous serions les héros des heures sui­vantes. Nos solu­tions ration­nelles contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, nos décons­truc­tions argu­men­tées du néo­li­bé­ra­lisme, nos mon­tagnes de preuves sur l’impact néga­tif des trai­tés com­mer­ciaux, nos exi­gences ver­tueuses en termes de jus­tice – tout cela allait secouer la pla­nète. Lorsqu’ils appren­draient la véri­té sur le coup-mon­té cor­po­ra­tiste en cours, les gens allaient se lever en résis­tance.

Ils se sont levés, en fin de compte, mais ce n’est pas nous qu’ils écou­taient. Le mes­sage avait trou­vé un mes­sa­ger dif­fé­rent. Il y a, a dit Trump lors de sa der­nière appa­ri­tion télé­vi­sée pré-élec­to­rale, « une struc­ture de pou­voir mon­diale res­pon­sable des déci­sions éco­no­miques qui ont pri­vé notre classe ouvrière, et notre pays entier, de ses richesses, et qui a mis cette richesse entre les mains d’une poi­gnée de grosses cor­po­ra­tions et d’entités poli­tiques ». Ces mots auraient pu être enten­dus dans n’importe quel forum social, dans n’importe quel ras­sem­ble­ment anti-mon­dia­li­sa­tion, ou dans n’importe quel fes­ti­val éco­lo-gau­chiste de ces vingt der­nières années, tout comme sa conclu­sion sti­mu­lante : « La seule chose qui puisse stop­per cette machine cor­rom­pue, c’est vous ».

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Dans un essai inci­sif, publié dans The Ame­ri­can Inter­est en juillet der­nier, le psy­cho­logue social Jona­than Haidt cherche à contex­tua­li­ser tout cela. Il sug­gère que la vieille divi­sion poli­tique gauche-droite, qui paraît bran­lante depuis des années, a été sup­plan­tée par une nou­velle bina­ri­té : le mon­dia­lisme contre le natio­na­lisme. Le natio­na­lisme, au sens large, a été la pers­pec­tive par défaut de la plu­part des gens à la plu­part des époques, par­ti­cu­liè­re­ment dans les endroits tra­di­tion­nels. Il s’agissait d’une atti­tude cen­trée sur la com­mu­nau­té, qui consi­dé­rait la nation, la tri­bu ou le groupe eth­nique comme une chose de valeur, à aimer et à pro­té­ger. Le mon­dia­lisme, l’idéologie de la bour­geoi­sie urbaine en plein essor, est plus indi­vi­dua­liste. Elle valo­rise la diver­si­té et le chan­ge­ment, prio­rise les droits sur les obli­ga­tions et consi­dère le monde de manière homo­gé­néi­sante, plu­tôt que comme un assem­blage de par­ti­cu­la­ri­tés, en se pré­sen­tant comme la culture com­mune pla­né­taire à laquelle nous appar­te­nons tous.

L’explosion actuelle du natio­na­lisme en Occi­dent, affirme Haidt, est liée à au fait que le mon­dia­lisme se serait sur­es­ti­mé. Dif­fé­rentes pers­pec­tives vis-à-vis de l’immigration de masse – l’étincelle qui a allu­mé le feu des deux côtés de l’Atlantique – per­mettent d’y voir plus clair. Tan­dis que les mon­dia­listes consi­dèrent la migra­tion comme un droit, les natio­na­listes la consi­dèrent comme un pri­vi­lège. Pour un mon­dia­liste, les murs des fron­tières et les lois d’immigrations relèvent du racisme ou de la vio­la­tion des droits humains. Pour un natio­na­liste, ils sont la preuve d’une com­mu­nau­té affir­mant ses valeurs et choi­sis­sant à qui accor­der la citoyen­ne­té. Psy­cho­lo­gi­que­ment, sug­gère Haidt, ce qui s’est pas­sé en 2016 relève de ce que beau­coup de votants natio­na­listes, en Occi­dent, ont eu l’impression que leur com­mu­nau­té subis­sait une menace exis­ten­tielle – non seule­ment en rai­son de l’immigration mas­sive, mais aus­si en rai­son des atten­tats ter­ro­ristes isla­miques et de l’attitude mépri­sante de l’élite mon­dia­liste vis-à-vis de leurs pré­oc­cu­pa­tions quant aux deux pre­miers. En réponse, ils ont com­men­cé à cher­cher des diri­geants solides pour les pro­té­ger. La suite, nous la connais­sons, elle se déroule en ce moment.

Tel est le pou­voir des nou­veaux popu­listes. Les Ste­phen Ban­non et les Marine Le Pen du monde ont aus­si conscience de l’énergie des­truc­trice du capi­ta­lisme mon­dial que la gauche, mais ils com­prennent aus­si ce que la gauche refuse de voir : que le cœur de la bles­sure actuelle de l’Occident est cultu­relle plus qu’économique. Les menaces envers l’identité, la culture et le sens, sont ce qui ali­mente le tumulte moderne. Les vagues de migra­tion, les poli­tiques mul­ti­cul­tu­relles, l’érosion des fron­tières, les iden­ti­tés eth­niques et natio­nales chan­geantes, les attaques mon­dia­listes contre la culture occi­den­tale : autant de dan­gers qui menacent les fon­de­ments de l’existence.

Qui peut pro­mettre le retour de cette soli­di­té ? Cer­tai­ne­ment pas la gauche, qui est mon­tée dans le wagon du mon­dia­lisme il y a déjà long­temps, et qui s’enthousiasme de tout détruire, des iden­ti­tés de genre aux fron­tières natio­nales, tout en qua­li­fiant toute dis­si­dence de dis­cri­mi­na­tion ou de haine. Au lieu de cela, un nou­veau natio­na­lisme a sau­té sur l’occasion. Comme tou­jours, ceux qui par­viennent à tou­cher le vieil atta­che­ment des gens à une tri­bu, à un lieu et à une iden­ti­té – à une appar­te­nance et à un sens qui dépasse l’argent ou la rai­son – l’emporteront. Il s’agit peut-être de la loi d’airain de l’histoire de l’humanité, s’il en est une.

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Il n’a pas fal­lu long­temps au cabi­net de mil­lion­naires de Trump, confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans la Mai­son-Blanche, pour com­men­cer à déman­te­ler les pro­tec­tions envi­ron­ne­men­tales de la nation. En deux mois, l’administration a don­né son feu vert à la construc­tion de deux pipe­lines pétro­liers contro­ver­sés et reti­ré la sur­veillance éco­lo­gique sur d’autres ; elle a annu­lé le plan pour le cli­mat d’Obama, sup­pri­mé les régu­la­tions concer­nant l’eau propre et nom­mé secré­taire d’État un ancien diri­geant d’ExxonMobil. Un anti-éco­lo­giste for­ce­né, Myron Ebell, qui pense que l’écologie est « la plus grande menace contre la liber­té et la pros­pé­ri­té du monde moderne » a été char­gé de diri­ger l’équipe de tran­si­tion de Trump pour l’Agence de Pro­tec­tion Envi­ron­ne­men­tale (EPA), qu’il sou­haite abo­lir, et dont le bud­get vient d’être réduit de 25%.

Trump, lui-même, est célèbre pour son atti­tude désin­volte envers tout ce qui est à four­rure ou à feuille et qui gêne le déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Le monde natu­rel a tou­jours été une bar­rière gênante pour la crois­sance éco­no­mique, rai­son pour laquelle nous nous retrou­vons face à une crise éco­lo­gique mon­diale. Cepen­dant, l’anti-écologisme de Trump, bien qu’il serve les inté­rêts cor­po­ra­tistes, parle le lan­gage du peuple. Dans son his­toire, la pro­tec­tion du monde natu­rel est un exemple par­mi d’autres de la manière dont une élite mon­dia­liste cherche à s’en prendre aux gens ordi­naires.

L’idée selon laquelle les éco­lo­gistes sont une élite pri­vi­lé­giée qui ose dire aux exploi­tés qu’ils ne peuvent pas avoir de vies décentes est un clas­sique de la pro­pa­gande cor­po­ra­tiste depuis des décen­nies. Regar­dez ces hor­ribles éli­tistes, disent-ils, qui veulent vous empê­cher de pro­fi­ter de vos vacances à l’étranger dure­ment gagnées et dou­bler le prix de vos dépla­ce­ments en voi­ture. Qui sont-ils pour vous dire que vous ne pou­vez pas don­ner de jouets en plas­tiques à votre enfant pour Noël, ou man­ger d’avocats trans­por­tés par avion ? Avez-vous vu la taille de la mai­son d’Al Gore ? Hypo­crites !

Comme tous les sché­mas de pro­pa­gande, celui-ci fonc­tionne parce qu’il contient un fond de véri­té. Le mou­ve­ment éco­lo­giste qui a émer­gé en Occi­dent il y a plus de 40 ans, avec la créa­tion d’organisations comme Green­peace et les Amis de la Terre, et la nais­sance des par­tis verts à tra­vers l’Europe, a ses racines dans le monde de la conser­va­tion. Bien que sa pers­pec­tive soit pla­né­taire – à l’instar de tout mou­ve­ment véri­ta­ble­ment éco­lo­gique – ses actions sont sou­vent locales ou natio­nales. « Pen­ser glo­ba­le­ment, agir loca­le­ment », un des plus effi­caces des pre­miers slo­gans du mou­ve­ment, appa­raît rétros­pec­ti­ve­ment comme une belle com­bi­nai­son du meilleur des élans natio­na­liste et mon­dia­liste.

Ces temps-ci, tou­te­fois, ain­si que le Brexit l’expose, les poli­tiques envi­ron­ne­men­tales sont le fait de la classe mon­dia­liste. Avec leurs grands plans Mar­shall éco­los et leur dis­cours de sou­te­na­bi­li­té et de car­bone, les éco­lo­gistes d’aujourd’hui paraissent loin des pré­oc­cu­pa­tions de tous les jours. Les porte-paroles des verts et les acti­vistes sont rare­ment issus des classes les plus tou­chées par la mon­dia­li­sa­tion. Les verts se sont fer­me­ment insé­rés dans le camp de la gauche mon­dia­liste. Aujourd’hui, alors que le retour de bâton prend de l’ampleur, ils se retrouvent du mau­vais côté de la divi­sion.

Tout ceci peut paraître sinistre d’un cer­tain point de vue, mais ça ne l’est pas. Bien que l’écologisme ait chan­gé le monde au cours des quatre der­nières décen­nies, ces der­nières années, il com­men­çait à se perdre. A tra­vers des exi­gences de plus en plus irréa­listes d’actions mon­diales vis-à-vis du chan­ge­ment cli­ma­tique, des mani­festes chi­mé­riques appe­lant à des déploie­ments pla­né­taires de tel ou tel éco-méga­plan, la pro­mo­tion de parcs éoliens ou de cen­trales solaires énormes cau­sant plus de dégâts au monde natu­rel qu’ils n’en évitent, tout cela en mar­te­lant depuis 40 ans qu’il y a « 40 mois pour sau­ver le monde » : quelque chose ne tour­nait pas rond.

Cer­tains de ces nou­veaux popu­listes espèrent sans doute faire son­ner le glas du mou­ve­ment éco­lo­giste, mais au lieu de cela, nous devrions peut-être en tirer une leçon. Ce que Haidt appelle natio­na­lisme n’est qu’un nou­veau nom pour un vieux besoin : le besoin d’appartenir. Spé­ci­fi­que­ment, le besoin d’appartenir à un endroit dans lequel nous pou­vons nous sen­tir chez nous. Le fait que ce besoin puisse être exploi­té par des déma­gogues ne signi­fie pas qu’il soit lui-même mau­vais. Sta­line a construit des Gou­lags sur le dos d’une quête natio­nale d’égalité, mais cela ne signi­fie pas qu’il nous faille aban­don­ner cet objec­tif d’égalité.

L’attaque anti-mon­dia­liste contre les verts est un coup de semonce. Il expose le fait que les idées éco­lo­gistes sont trop sou­vent deve­nues un signe osten­ta­toire de ver­tu pour la bour­geoi­sie lour­de­ment car­bo­née, qui boit son café équi­table et bio­lo­gique tout en atten­dant son vol trans­at­lan­tique à l’aéroport. Le mon­dia­lisme vert a été inté­gré dans la machine de crois­sance ; en tant que notion confor­table pour ceux qui ne veulent pas vrai­ment chan­ger grand-chose.

Que se pas­se­rait-il si l’écologie se recons­trui­sait elle-même – ou était recons­truite par l’époque ? A quoi res­sem­ble­rait un natio­na­lisme vert ingé­nu ? Vous vou­lez pro­té­ger et choyer votre terre natale – bien, alors, vous vou­drez éga­le­ment pro­té­ger et choyer ses forêts et ses cours d’eau. Vous vou­drez pro­té­ger ses blai­reaux et ses cou­guars. Quoi de plus patriote ? Il ne s’agit pas du genre de natio­na­lisme que Trump encou­rage, mais c’est pré­ci­sé­ment ce qu’il faut com­prendre. Pour­quoi ceux qui veulent pro­té­ger un monde natu­rel assié­gé devraient-ils per­mettre à des mil­liar­daires déve­lop­peurs de les cari­ca­tu­rer comme étant éli­tistes ? Pour­quoi ne pas ripos­ter – sur ce qu’ils consi­dèrent être leur ter­ri­toire ?

Cela a déjà été fait. La nation qui nous a don­né Trump nous a éga­le­ment don­né Ted­dy Roo­se­velt, un autre pré­sident répu­bli­cain et popu­liste, mais qui consi­dé­rait que l’identité des États-Unis était liée à la pro­tec­tion, et non au pillage, de ses régions sau­vages. Roo­se­velt a créé un des plus impor­tants sys­tèmes de pro­tec­tion et de parcs natio­naux au monde, uti­li­sant sa pré­si­dence pour pré­ser­ver 230 mil­lions d’acres de terre. « Nous avons héri­té du plus glo­rieux des héri­tages qu’un peuple puisse rece­voir, a‑t-il écrit, et cha­cun de nous doit jouer son rôle si nous vou­lons démon­trer que la nation est digne de cette heu­reuse chance ». La pro­tec­tion de la nature, selon Roo­se­velt, était un acte patrio­tique.

Si je devais trans­mettre une chose que j’ai apprise de mes années de cam­pagnes éco­lo­giques, ce serait la sui­vante : toute ten­ta­tive de pro­tec­tion de la nature de la pire des pré­da­tions humaines doit par­ler aux gens où ils sont. Elle doit nous faire sen­tir que le monde natu­rel, le royaume non-humain, n’est pas un obs­tacle sur la voie du pro­grès mais fait par­tie de la com­mu­nau­té dont nous devrions prendre soin ; qu’il fait par­tie de notre droit de nais­sance. En d’autres termes, nous devons lier notre iden­ti­té éco­lo­gique à notre iden­ti­té cultu­relle.

A l’époque des drones et des robots, cette notion peut sem­bler légère voire même ridi­cule, et pour­tant elle a été la prin­ci­pale manière de per­ce­voir le monde pour la plu­part des cultures indi­gènes à tra­vers l’histoire. Dans la résis­tance contre le pipe­line du Dako­ta Access, que Trump a récem­ment auto­ri­sé, et où les Sioux de Stan­ding Rock ain­si que des mil­liers de mili­tants conti­nuent à s’opposer à la construc­tion d’un oléo­duc pétro­lier à tra­vers un ter­ri­toire amé­rin­dien, nous voyons peut-être quelques signes de ce à quoi cette fusion des appar­te­nances humaines et non-humaines res­semble aujourd’hui ; une défense à la fois du ter­ri­toire et de la culture, au nom de la nature, et de l’amour.

Le mon­dia­lisme est une idéo­lo­gie déra­ci­née de l’ère des com­bus­tibles fos­siles, qui fini­ra avec lui. Mais les natio­na­lismes bel­li­queux qui la défient aujourd’hui ne nous donnent pas de meilleures réponses sur la manière de vivre bien avec le monde natu­rel que nous avons dési­gné comme un enne­mi. Notre plus ancienne iden­ti­té nous anime encore, que nous le sachions ou pas. Comme le renard dans le jar­din ou l’oiseau dans l’arbre, nous sommes tous les ani­maux d’un lieu. Si nous avons un futur, cultu­rel ou éco­lo­gique – ce qui revient au même, en fin de compte – il relève d’une qua­li­té d’attention et de défense des choses aimées. Le reste ne concerne que les oiseaux, et les renards, aus­si.

Paul King­snorth


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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Comments to: L’écologie a‑t-elle un futur à l’époque de Donald Trump ? (par Paul Kingsnorth)
  • 23 mars 2017

    Bel article
    Celui-ci m’a­mène tout de même à me poser la ques­tion sui­vante :
    Une lutte locale par des locaux peut-elle avoir autant d’am­pleur et donc d’im­pact qu’une lutte d’en­ver­gure natio­nale, certes plus dif­fi­cile à mettre en œuvre ?
    Qu’en pen­sez-vous ?

    Reply
  • 26 mars 2017

    Quen­tin, cette déchi­rure qui s’est impo­sée entre luttes locales et luttes glo­bales, n’a pas lieu d’être : mille luttes locales bien coor­don­nées auront tou­jours plus de poids qu’une seule lutte glo­bale, autant sur le plan de l’im­pact que de la rési­lience. La ques­tion est de coor­don­ner les luttes (pas de les faire conver­ger, car après, une fois iso­lées de ce que sont leurs com­bats et leurs réa­li­tés, elles n’ont plus rien à se dire).

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