Le pire des mondes possible : Planète BIDONVILLE (par Mike Davis)

Cet article est un extrait tiré de l’ex­cellent livre de Mike Davis, inti­tu­lé « le pire des mondes pos­sible » (publié en 2006), il s’a­git de l’é­pi­logue, ori­gi­nel­le­ment inti­tu­lé (en fran­çais) « Au bout de Viet­nam Street ».


« La pro­messe est que tou­jours, inlas­sa­ble­ment, quelque chose de nou­veau, quelque chose de beau, peut renaître des ordures, des plumes éparses, des cendres et des corps brisés. »

John BERGER

L’o­pé­ra­tion de tri de l’hu­ma­ni­té par le capi­ta­lisme tar­dif a donc déjà eu lieu. Reli­sons la mise en garde for­mu­lée par Jan Bre­man au sujet de l’Inde : « On atteint un point de non-retour lors­qu’une armée de réserve atten­dant d’être incor­po­rée dans le monde du tra­vail est ain­si stig­ma­ti­sée comme une masse irré­mé­dia­ble­ment sur­nu­mé­raire, comme un far­deau exces­sif que l’on ne peut inté­grer, ni aujourd’­hui ni plus tard, dans l’é­co­no­mie et dans la socié­té. Cette méta­mor­phose est, à mon sens au moins, la vraie crise du capi­ta­lisme mon­dial. » Ou encore ce sinistre constat for­mu­lé en 2002 par la CIA : « À la fin des années 1990, le nombre de tra­vailleurs sans emploi ou sous-employés a atteint le chiffre étour­dis­sant d’un mil­liard d’in­di­vi­dus, habi­tant pour la plu­part dans le Sud, soit un tiers de la popu­la­tion active mon­diale. » En dehors du culte mythique et illu­soire de la déré­gu­la­tion et de la flexi­bi­li­té infi­nie à la de Soto, il n’existe aucun scé­na­rio offi­ciel pour la réin­té­gra­tion de cet immense trop-plein de main-d’œuvre dans le jeu nor­mal de l’é­co­no­mie mondiale.

Le contraste avec les années 1960 est spec­ta­cu­laire : il y a qua­rante ans, le com­bat idéo­lo­gique entre les deux grands blocs de la Guerre froide engen­drait des visions concur­rentes de la manière dont on pour­rait abo­lir la pau­vre­té dans le monde et relo­ger les habi­tants des bidon­villes. Avec ses Spout­niks et ses mis­siles balis­tiques inter­con­ti­nen­taux triom­phants, l’U­nion sovié­tique appa­rais­sait encore comme un modèle plau­sible d’in­dus­tria­li­sa­tion effré­née via le sec­teur de l’in­dus­trie lourde et les plans quin­quen­naux. Dans l’autre camp, l’ad­mi­nis­tra­tion Ken­ne­dy diag­nos­ti­quait offi­ciel­le­ment les révo­lu­tions du tiers monde comme des « mala­dies de la moder­ni­sa­tion », et pres­cri­vait — outre l’en­voi de bérets verts et de B‑52 — d’am­bi­tieux pro­grammes de loge­ment et de réformes agraires. Ain­si, pour immu­ni­ser les Colom­biens contre la sub­ver­sion urbaine, l’Al­liance pour le pro­grès sub­ven­tion­na d’im­menses pro­grammes de loge­ment, comme Ciu­dad Ken­ne­dy (80 000 per­sonnes) à Bogotá ou Vil­la Socor­ro (12 000 per­sonnes) à Medel­lin. L ’Allian­za fut pré­sen­tée comme un plan Mar­shall pour l’hé­mi­sphère occi­den­tal, qui allait bien­tôt his­ser le niveau de vie des habi­tants du conti­nent amé­ri­cain à un degré com­pa­rable, sinon à celui des grin­gos, du moins à celui des Euro­péens du Sud. Paral­lè­le­ment, comme nous l’a­vons vu, un cer­tain nombre de diri­geants natio­na­listes cha­ris­ma­tiques — les Nas­ser, Nkru­mah, Neh­ru, Suka­mo et autres — pro­po­saient leurs propres visions de la révo­lu­tion et du progrès.

Ciu­dad Ken­ne­dy, en 1964

Mais les terres pro­mises des années 1960 ont ces­sé de figu­rer sur l’at­las de l’a­ve­nir néo­li­bé­ral. L’ul­time râle d’i­déa­lisme en matière de déve­lop­pe­ment fut la cam­pagne des Nations unies dite des « Objec­tifs du Mil­lé­naire pour le déve­lop­pe­ment (OMD) » (sur­nom­mée de façon moqueuse « Objec­tifs mini­ma­listes pour le déve­lop­pe­ment » par un cer­tain nombre de tra­vailleurs huma­ni­taires afri­cains), dont le but est de dimi­nuer par deux la pro­por­tion d’hu­mains en situa­tion d’ex­trême pau­vre­té d’i­ci 2015, ain­si que de réduire consi­dé­ra­ble­ment la mor­ta­li­té infan­tile et mater­nelle dans le tiers monde. Mal­gré d’é­pi­so­diques gestes de soli­da­ri­té de la part du monde riche, comme la cam­pagne « Abo­lis­sons la pau­vre­té » et les concerts « Live 8 » lan­cés lors du som­met du G8 de Gle­neagles de juillet 2005, les OMD ne seront cer­tai­ne­ment pas atteints dans un futur pré­vi­sible. Dans leur Rap­port mon­dial sur le déve­lop­pe­ment humain 2004, les cher­cheurs les plus recon­nus des Nations unies pré­ve­naient qu’au rythme de « pro­gres­sion » actuel l’A­frique sub­sa­ha­rienne n’at­tein­drait pas la plu­part des OMD avant, au plus tôt, la seconde moi­tié du 21ème siècle. Les pre­miers res­pon­sables du sous-déve­lop­pe­ment afri­cain, le FMI et la Banque mon­diale, confir­mèrent ces pro­jec­tions pes­si­mistes dans leur Glo­bal Moni­to­ring Report (« Rap­port sur le déve­lop­pe­ment dans le monde ») publié (en anglais) en juillet 2005.

Avec une authen­tique « grande muraille » de contrôle des fron­tières high-tech empê­chant toute migra­tion mas­sive vers les pays riches, les bidon­villes demeurent la seule solu­tion réel­le­ment acces­sible au pro­blème du sto­ckage du sur­plus d’hu­ma­ni­té de ce siècle. D’a­près les chiffres de l’O­NU-Habi­tat, la popu­la­tion des bidon­villes croît actuel­le­ment au rythme étour­dis­sant de 25 mil­lions de nou­veaux rési­dents par an. De plus, comme nous l’a­vons sou­li­gné dans un cha­pitre pré­cé­dent, les espaces de friches sûres et occu­pables sont par­tout en voie de dis­pa­ri­tion, et les nou­veaux arri­vants sur les franges urbaines sont confron­tés à une condi­tion exis­ten­tielle que l’on ne sau­rait mieux décrire que comme une « mar­gi­na­li­té dans la mar­gi­na­li­té », ou, pour reprendre l’ex­pres­sion plus piquante d’un habi­tant déses­pé­ré d’un bidon­ville de Bag­dad, comme une « demi-mort ». De fait, la pau­vre­té péri­ur­baine — uni­vers humain sor­dide lar­ge­ment décon­nec­té des soli­da­ri­tés de sub­sis­tance de la cam­pagne et de la vie cultu­relle et poli­tique de la cité tra­di­tion­nelle — est le nou­veau visage radi­cal de l’i­né­ga­li­té. La marge urbaine est une zone d’exil, une nou­velle Baby­lone : on a pu ain­si apprendre, par exemple, que cer­tains des jeunes ter­ro­ristes — tous nés et éle­vés dans les bidon­villes de la péri­phé­rie de Casa­blan­ca — qui atta­quèrent les palaces et les res­tau­rants étran­gers de cette ville en mai 2003 n’a­vaient aupa­ra­vant jamais mis les pieds dans le centre-ville et furent éba­his par la richesse de la médina.

Mais les pauvres ne fini­ront-ils pas par se révol­ter si la voie de l’ur­ba­nisme infor­mel se trans­forme en cul-de-sac ? Les grands bidon­villes ne sont-ils pas — comme le crai­gnaient Dis­rae­li en 1871 et Ken­ne­dy en 1961 — tout sim­ple­ment des vol­cans prêts à explo­ser ? Ou est-ce que l’im­pi­toyable concur­rence dar­wi­nienne — à mesure qu’un nombre tou­jours plus grand de pauvres conti­nue à se battre pour les mêmes miettes infor­melles — fini­ra au contraire par don­ner nais­sance à une vio­lence com­mu­nau­taire auto­des­truc­trice, forme ultime de « l’in­vo­lu­tion urbaine » ? Dans quelle mesure un pro­lé­ta­riat infor­mel peut-il pos­sé­der le plus puis­sant des talis­mans mar­xistes, « l’ef­fec­ti­vi­té his­to­rique »?

Ce sont là des ques­tions com­plexes que l’on se doit d’ex­plo­rer à tra­vers des études com­pa­ra­tives de cas concrets avant de ten­ter d’y répondre sur un quel­conque plan géné­ral. (C’est tout au moins l’ap­proche que For­rest Hyl­ton et moi-même avons choi­sie pour l’ou­vrage que nous sommes en train de rédi­ger sur le « gou­ver­ne­ment des pauvres ».) Les puis­santes spé­cu­la­tions post­marxistes, comme celles de Negri ou de Hardt, sur une nou­velle poli­tique des « mul­ti­tudes » dans les « espaces rhi­zo­ma­tiques » de la mon­dia­li­sa­tion demeurent non fon­dées sur une quel­conque réa­li­té socio­po­li­tique. Au sein d’une même ville, les habi­tants de bidon­villes peuvent être sou­mis à une incroyable varié­té de réac­tions à la désaf­fec­tion struc­tu­relle et à la pri­va­tion, qui vont des Églises cha­ris­ma­tiques aux mou­ve­ments sociaux révo­lu­tion­naires en pas­sant par les milices eth­niques, les gangs de rues, les cultes pro­phé­tiques et les ONG néo­li­bé­rales. Mais si le bidon­ville pla­né­taire n’est pas un sujet mono­li­thique et ne pré­sente aucune ten­dance uni­la­té­rale, il est néan­moins le lieu d’une myriade d’actes de résis­tance. De fait, l’a­ve­nir de la soli­da­ri­té humaine dépend aujourd’­hui du refus mili­tant qu’op­posent les urbains pauvres à leur mar­gi­na­li­té mor­telle dans le capi­ta­lisme mondial.

Ce refus peut prendre des formes archaïques aus­si bien qu’a­vant-gar­distes : un rejet de la moder­ni­té ou une ten­ta­tive pour en rani­mer les pro­messes étouf­fées. Nul ne devrait s’é­ton­ner que cer­tains jeunes pauvres des ban­lieues d’Is­tan­bul, du Caire, de Casa­blan­ca ou de Paris adoptent le nihi­lisme reli­gieux du sala­fisme dji­ha­diste et applau­dissent au spec­tacle de la des­truc­tion des sym­boles les plus osten­ta­toires d’une moder­ni­té qui leur est étran­gère. Ou que des mil­lions d’autres s’a­donnent aux éco­no­mies urbaines de sub­sis­tance des gangs de rues, nar­co­tra­fi­cantes, milices et autres orga­ni­sa­tions poli­tiques sec­taires. Les rhé­to­riques de dia­bo­li­sa­tion des diverses « guerres » inter­na­tio­nales — contre le ter­ro­risme, la drogue, la cri­mi­na­li­té — ne font que créer un apar­theid séman­tique : elles dressent des rem­parts épis­té­mo­lo­giques autour des gece­kon­dus, fave­las et autres chawls, qui minent toute pos­si­bi­li­té de débat hon­nête sur la ques­tion de la vio­lence quo­ti­dienne de l’ex­clu­sion éco­no­mique. Et, comme à l’é­poque vic­to­rienne, la cri­mi­na­li­sa­tion radi­cale des urbains pauvres est une pro­phé­tie qui porte en elle-même les germes de son accom­plis­se­ment, qui pré­pare de manière cer­taine un ave­nir de guerre urbaine inces­sante. À mesure que les classes moyennes du tiers monde se bun­ké­risent dans leurs parcs à thème élec­tri­fiés et autres « vil­lages sécu­ri­sés » sub­ur­bains, elles perdent pro­gres­si­ve­ment toute com­pré­hen­sion cultu­relle des marais urbains qu’elles ont lais­sés der­rière elles.

Une « Gated Com­mu­ni­ty » (« vil­lage sécu­ri­sé ») au Mexique. Un para­dis pour que les riches puissent être en sécu­ri­té, à l’écart.

L’i­ma­gi­na­tion des diri­geants semble par ailleurs faillir devant les consé­quences évi­dentes d’une pla­nète de villes dépour­vues d’emplois. Certes, l’op­ti­misme néo­li­bé­ral est en géné­ral bri­dé par une cer­taine dose de pes­si­misme mal­thu­sien, dont le meilleur exemple nous est sans doute don­né par les textes apo­ca­lyp­tiques de l’é­cri­vain-voya­geur Robert D. Kaplan (The Ends of the World et The Cor­ning Anar­chy). Mais la plu­part des grands pen­seurs des prin­ci­paux think tanks et ins­ti­tuts de rela­tions inter­na­tio­nales amé­ri­cains et euro­péens n’ont tou­jours pas inté­gré les impli­ca­tions géo­po­li­tiques de la mon­tée en puis­sance d’une « pla­nète de bidon­villes ». D’autres les ont mieux com­prises — peut- être parce qu’ils n’ont pas à se sou­cier de récon­ci­lier le dogme néo­li­bé­ral avec la réa­li­té néo­li­bé­rale : ce sont les stra­tèges et experts en pla­ni­fi­ca­tion tac­tique de l’Air Force Aca­de­my, du Centre Arroyo de Rand (Research And Deve­lop­ment) de l’Ar­mée de terre, et du War­figh­ting Labo­ra­to­ry des Marines à Quan­ti­co (Vir­gi­nie). De fait, en l’ab­sence de tout autre para­digme fonc­tion­nel, le Penta­gone a déve­lop­pé sa propre pers­pec­tive sur la pau­vre­té urbaine mondiale.

La débâcle de Moga­dis­cio de 1993, où les milices des bidon­villes infli­gèrent 60 % de pertes (morts et bles­sés) aux troupes d’é­lite des Army Ran­gers, for­ça les théo­ri­ciens mili­taires à repen­ser ce qu’ils appellent, dans le jar­gon du Penta­gone, les MOUT : « Mili­ta­ry Ope­ra­tions on Urba­ni­zed Ter­rains » (opé­ra­tions mili­taires en milieu urbain). En décembre 1997, une com­mis­sion d’en­quête de la Défense natio­nale fus­ti­gea le manque de pré­pa­ra­tion de l’ar­mée pour des com­bats durables dans les ruelles laby­rin­thiques des villes pauvres du tiers monde. Tous les corps d’ar­mée se lan­cèrent alors, sous la coor­di­na­tion du Joint Urban Ope­ra­tions Trai­ning Wor­king Group (groupe de tra­vail inter­ar­mées sur l’en­traî­ne­ment aux opé­ra­tions en milieu urbain), dans des stages d’en­traî­ne­ment inten­sif pour maî­tri­ser les tech­niques du com­bat de rue dans des condi­tions proches de celles des bidon­villes. « La guerre du futur, peut-on lire dans la revue de l’Ar­my War Col­lege, se joue­ra dans les rues, dans les égouts, dans les gratte-ciel et dans les zones de loge­ment ten­ta­cu­laires et anar­chiques qui consti­tuent les villes cas­sées de la pla­nète. […] Notre his­toire mili­taire récente est ponc­tuée de noms de villes — Tuz­la, Moga­dis­do, Los Angeles [!], Bey­routh, Pana­ma, Hué, Sai­gon, Saint-Domingue — mais tous ces com­bats n’au­ront été qu’un pro­logue ; le vrai drame est à venir. »

Pour éla­bo­rer un cadre concep­tuel plus large à l’u­sage des MOUT, les stra­tèges mili­taires sont allés cher­cher de l’aide, dans les années 1990, du côté de la vieille aima mater du Dr Fola­mour : la Rand Cor­po­ra­tion basée à San­ta Moni­ca. Club de réflexion à but non lucra­tif fon­dé par l’US Air Force en 1948, le Rand était célèbre pour ses simu­la­tions de l’a­po­ca­lypse nucléaire façon war­games dans les années 1950 et pour son aide à l’é­la­bo­ra­tion de la stra­té­gie mise en œuvre lors de la guerre du Viet­nam. Aujourd’­hui, le Rand fait plu­tôt dans les villes : ses cher­cheurs ana­lysent les sta­tis­tiques de cri­mi­na­li­té urbaine, les pro­blèmes de san­té publique dans les quar­tiers déshé­ri­tés des centres- villes, et la pri­va­ti­sa­tion de l’é­du­ca­tion publique. Ils gèrent éga­le­ment le Centre Arroyo de l’Ar­mée de terre, qui a publié toute une petite biblio­thèque d’é­tudes sur les contextes sociaux et les sché­mas tac­tiques de la guerre en milieu urbain.

L’un des plus impor­tants pro­jets de la Rand Cor­po­ra­tion, lan­cé au début des années 1990, a été une étude très impor­tante sur « la manière dont les évo­lu­tions démo­gra­phiques affec­te­ront la nature des conflits à venir ». La conclu­sion, selon les experts du Rand, est que l’ur­ba­ni­sa­tion de la pau­vre­té mon­diale a pro­duit l’ « urba­ni­sa­tion de l’in­sur­rec­tion » (titre de leur rap­port). « Les insur­gés suivent leurs troupes dans les villes, pré­vient le Rand, et créent des « zones libé­rées » dans les bidon­villes. Ni la doc­trine, ni l’en­traî­ne­ment, ni le maté­riel de l’ar­mée amé­ri­caine ne sont conçus pour y mener des opé­ra­tions de com­bats contre-insur­rec­tion­nels. » Les cher­cheurs du Rand étu­dient en détail l’exemple du Sal­va­dor dans les années 1980, où, mal­gré un sou­tien mas­sif de Washing­ton, les mili­taires locaux se mon­trèrent inca­pables d’empêcher les gué­rille­ros du FMLN d’ou­vrir un front urbain. En effet, « si les rebelles du Front Fara­bun­do Mar­ti de libé­ra­tion natio­nale avaient pen­sé plus tôt à por­ter le com­bat dans les rues, les États-Unis n’au­raient peut-être même pas pu main­te­nir ne fût-ce que le sta­tu quo entre les forces gou­ver­ne­men­tales et les insur­gés ». Les cher­cheurs du Rand ne sau­raient sous-entendre plus clai­re­ment que l’hy­per­bi­don­ville est aujourd’­hui le maillon faible du nou­vel ordre mondial.

Un grand théo­ri­cien de l’Ar­mée de l’air a récem­ment avan­cé des thèses simi­laires dans l’AerospacePower Jour­nal : « L’ur­ba­ni­sa­tion rapide des pays en voie de déve­lop­pe­ment, écrit le capi­taine Troy Tho­mas dans le numé­ro d’a­vril 2002, donne nais­sance à des champs de bataille à la topo­gra­phie de moins en moins acces­sible à la connais­sance car de plus en plus anar­chique. » Tho­mas met en regard les centres urbains modernes hié­rar­chi­sés, dont les infra­struc­tures cen­tra­li­sées peuvent aisé­ment être mises hors d’u­sage par des frappes aériennes (Bel­grade) ou des attaques ter­ro­ristes (Man­hat­tan), et les bidon­villes péri­phé­riques ten­ta­cu­laires du tiers monde, orga­ni­sés en « sous-sys­tèmes décen­tra­li­sés et infor­mels » pour les­quels il n’existe aucun plan et où « il est dif­fi­cile d’i­den­ti­fier des points stra­té­giques vul­né­rables ». S’ap­puyant essen­tiel­le­ment sur l’exemple de « l’o­céan de misère humaine » qui entoure Kara­chi, Tho­mas décrit le défi que repré­sente un « com­bat asy­mé­trique » dans un contexte urbain « non nodal, non hié­rar­chi­sé » contre des milices « à struc­ture cla­nique » ani­mées par « le déses­poir et la colère ». Il cite éga­le­ment les péri­phé­ries sor­dides de Kaboul, Lagos, Dou­chan­bé (Tad­ji­kis­tan) et Kin­sha­sa comme autant de champs de bataille cau­che­mar­desques poten­tiels — aux­quels un cer­tain nombre d’autres stra­tèges ajoutent Port-au-Prince. Tho­mas, comme d’autres pen­seurs des MOUT, voit la solu­tion dans le maté­riel high-tech et un entraî­ne­ment effec­tué dans des condi­tions réa­listes, de pré­fé­rence dans « nos propres quar­tiers déshé­ri­tés », où « d’im­menses pro­grammes de loge­ment sont deve­nus inha­bi­tables et où l’on trouve de nom­breuses friches indus­trielles. Ces lieux seraient presque idéaux pour l’en­traî­ne­ment au com­bat de rue ».

Mais qui, exac­te­ment, est l’en­ne­mi que ces futurs tech­no­sol­dats, entraî­nés dans les slums (bidon­villes) de Detroit et Los Angeles, tra­que­ront dans les dédales des villes du tiers monde ? Cer­tains experts se contentent de haus­ser les épaules et de répondre : « Peu importe. » Dans un article influent inti­tu­lé « Geo­po­li­tics and urban armed conflicts in latin Ame­ri­ca » (géo­po­li­tique et conflits armés urbains en Amé­rique latine), écrit dans les années 1990, Geof­frey Dema­rest, cher­cheur recon­nu à Fort Lea­ven­worth, pro­po­sa un étrange cas­ting « d’ac­teurs anti-État », com­pre­nant des « anar­chistes psy­cho­pathes », des cri­mi­nels, des oppor­tu­nistes cyniques, des fous, des révo­lu­tion­naires, des diri­geants syn­di­caux, des membres de groupes eth­niques et des spé­cu­la­teurs immo­bi­liers. Au bout du compte, cepen­dant, il s’en tint aux « dépos­sé­dés » en géné­ral, et aux « groupes cri­mi­nels » en par­ti­cu­lier. En plus de prô­ner le recours à des outils de recherche emprun­tés à l’ar­chi­tec­ture et à l’ur­ba­nisme pour aider à la pré­vi­sion des futurs sou­lè­ve­ments, Dema­rest ajou­ta que « les forces de sécu­ri­té devraient s’in­té­res­ser au phé­no­mène socio­lo­gique des popu­la­tions exclues ». Il fai­sait part d’une inquié­tude toute par­ti­cu­lière pour « la psy­cho­lo­gie de l’en­fant aban­don­né », car il pense — à l’ins­tar de nom­breux par­ti­sans de la théo­rie de la « pous­sée démo­gra­phique » comme l’une des grandes causes de cri­mi­na­li­té — que les enfants des bidon­villes sont l’arme secrète des forces anti-État

En résu­mé, les plus grands esprits du Penta­gone ont osé s’a­ven­tu­rer là où la plu­part des cher­cheurs des Nations unies, de la Banque mon­diale ou du Dépar­te­ment d’É­tat craignent de mettre les pieds : au bout de la rue qui suit logi­que­ment l’ab­di­ca­tion de toute réforme urbaine. Comme par le pas­sé, cette rue est une « rue sans joie », et, de fait, les com­bat­tants ado­les­cents dés­œu­vrés de « l’Ar­mée du Meh­di » de Sadr City à Bag­dad — l’un des plus grands bidon­villes de la pla­nète — narguent les forces d’oc­cu­pa­tion amé­ri­caines en bap­ti­sant leur axe prin­ci­pal « Viet­nam Street ». Mais les stra­tèges ne flanchent pas. Ils affirment désor­mais, avec une froide luci­di­té, que les « villes sau­vages, sac­ca­gées » du tiers monde — et notam­ment leurs péri­phé­ries de bidon­villes — seront le champ de bataille carac­té­ris­tique du 21ème siècle. Le Penta­gone tra­vaille actuel­le­ment à refa­çon­ner sa doc­trine de manière à inté­grer une guerre mon­diale à bas bruit d’une durée indé­ter­mi­née contre les frac­tions cri­mi­na­li­sées des pauvres urbains. Il est là, le vrai « choc des civi­li­sa­tions ».

D’a­près Ste­phen Gra­ham, qui a beau­coup écrit sur la géo­gra­phie de la guerre urbaine, la doc­trine des MOUT est ain­si le stade ultime de l’o­rien­ta­lisme, le point culmi­nant d’une longue his­toire de la défi­ni­tion de l’Oc­ci­dent par rap­port à un Autre orien­tal fan­tas­ma­tique. Pour lui, cette idéo­lo­gie duelle — aujourd’­hui éle­vée au rang « d’ab­so­lu­tisme moral » par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush — « repose sur la sépa­ra­tion entre d’un côté le « monde civi­li­sé » — les villes « de chez nous » qui doivent être « défen­dues » — et de l’autre les « forces obs­cures », « l’axe du mal » et les « nids de ter­ro­ristes » des villes isla­miques, sup­po­sées entre­te­nir les « mal­fai­teurs » qui menacent la vie, la pros­pé­ri­té et la démo­cra­tie du monde « libre » tout entier ».

Cette dia­lec­tique illu­soire oppo­sant des espaces urbains sécu­ri­sés et des espaces urbains démo­niaques dicte à son tour le tem­po d’un tout autre bal­let, sinistre et inces­sant : nuit après nuit, des essaims d’hé­li­co­ptères de com­bat traquent leurs enne­mis dans les ruelles des bidon­villes et des quar­tiers de tau­dis, en déchaî­nant les flammes de l’en­fer contre les baraques ou les voi­tures en fuite. Chaque matin, les bidon­villes répliquent par de nou­veaux atten­tats sui­cides et de spec­ta­cu­laires explo­sions. Si l’empire a la capa­ci­té de déployer des tech­no­lo­gies Orwel­liennes de répres­sion, ses exclus ont quant à eux les dieux du chaos dans leur camp.

Mike Davis

Print Friendly, PDF & Email
Total
24
Shares
2 comments
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

Attention à la marche (documentaire)

Minding the Gap (en français : « Attention à la marche », voir ici) est un film documentaire de 2018, réalisé par Bing Liu et plusieurs fois primé (Sundance, etc.). Il s’agit d’une chronique des amitiés qui lient trois jeunes hommes de la ville de Rockford, dans l’État de l’Illinois, aux États-Unis, unis par leur amour du skateboard. Les séquences vidéos du documentaire s’étalent sur plus de 12 ans de vie des protagonistes, les plus anciennes ayant été tournées par Bing Liu alors qu’il avait 14 ans. [...]