Dans un article récem­ment publié sur le site du quoti­dien Le Monde, la jour­na­liste Cathe­rine Vincent, qui se charge depuis long­temps déjà de la rubrique escro­lo­gie du célèbre jour­nal, fait l’éloge du cher­cheur au CNRS Pierre Char­bon­nier, qu’elle quali­fie de « penseur du climat social ». C’est donc en pensant le climat social que celui-ci « est parvenu à la conclu­sion que la crise clima­tique est une bonne nouvelle ». Un lecteur nous a fait parve­nir, pour publi­ca­tion, une critique de son dernier livre, inti­tulé Abon­dance et liberté. Voici donc.

« Nous ne pouvons accep­ter parmi nous que ceux qui répugnent égale­ment à deve­nir fameux dans un monde infâme. »

Ency­clo­pé­die des nuisances : Discours préli­mi­naire, Novembre 1984


Pierre Char­bon­nier ou le triomphe de l’op­por­tu­nisme

Plusieurs invi­ta­tions coup sur coup dans les studios de France Culture et de France Inter, un long compte rendu élogieux dans Le Monde, un autre dans Télé­rama, une double page dans L’Obs et dans Libé, et sans doute bien d’autres éloges en pers­pec­tive ; la « grande » presse ne nous avait pas habi­tués à tant de dithy­rambes à l’égard de la pensée écolo­giste. Or c’est aujourd’­hui un véri­table concert de louanges qu’elle entonne en chœur pour célé­brer la paru­tion du livre Abon­dance et liberté de Pierre Char­bon­nier, cher­cheur au CNRS à la trajec­toire acadé­mique exem­plaire (norma­lien, agrégé de philo­so­phie), et depuis long­temps adoubé par les pontes des huma­ni­tés envi­ron­ne­men­tales au sein du monde acadé­mique français (Cathe­rine Larrère, Philippe Descola, Bruno Latour, etc). Libé­ra­tion, jamais avare de formules tape-à-l’œil, parle même d’un « élec­tro­choc écolo » à son propos, tandis que le poli­to­logue François Gémenne évoque sur son compte Twit­ter « le livre dont tout le monde parle et dont tout le monde va bien­tôt parler ». Mais quelle est donc cette révo­lu­tion qui a couvé en silence dans les couloirs feutrés du CNRS avant d’écla­ter au grand jour sous la plume de notre cher­cheur, que Libé présente comme la « nouvelle tête pensante de l’éco­lo­gie poli­tique » (!!) ?

La première ambi­tion affi­chée par l’au­teur est d’ordre métho­do­lo­gique ; il entend promou­voir une histoire envi­ron­ne­men­tale des idées poli­tiques, qu’il ne faut pas confondre avec la démarche généa­lo­gique tradi­tion­nel­le­ment asso­ciée à la pensée écolo­giste. Il ne s’agit pas pour Char­bon­nier de recher­cher la cause histo­rique de la crise écolo­gique, comme l’ont fait chacun(e) à sa façon l’éthique envi­ron­ne­men­tale, l’éco-marxisme, l’éco­lo­gie sociale ou le primi­ti­visme, en l’at­tri­buant respec­ti­ve­ment à la réduc­tion de la nature à sa valeur instru­men­tale, à l’ac­cu­mu­la­tion du Capi­tal, à l’ins­tau­ra­tion des hiérar­chies sociales et à la révo­lu­tion néoli­thique. Il ne s’agit pas non plus pour lui de retra­cer la lente éclo­sion d’une éthique et d’une poli­tique respec­tueuse du monde non humain au sein de la pensée moderne, notam­ment anar­chiste et socia­liste, comme s’est récem­ment employé à le faire le philo­sophe Serge Audier dans La société écolo­gique et ses enne­mis puis dans L’âge produc­ti­viste, mais plutôt de recons­ti­tuer la façon dont les dimen­sions spatiales et maté­rielles – géo-écolo­giques (ce qu’il nomme les « affor­dances de la terre ») – de l’or­ga­ni­sa­tion sociale ont été inté­grées à la pensée poli­tique occi­den­tale du 17e siècle à nos jours, y compris chez des auteurs qui n’ont pas brillé par leur « amour » de la nature.

L’on voit ainsi défi­ler au fil des pages et des chapitres certains des plus grands noms de la pensée moderne – de Locke à Marcuse en passant par Smith, Tocque­ville, Proud­hon, Durkheim, Saint-Simon, Veblen, Marx ou encore Pola­nyi –, dont les œuvres sont exami­nées à nouveaux frais, à l’aune de ce parti pris métho­do­lo­gique inédit. Sous des moda­li­tés diffé­rentes selon leur époque et leur sensi­bi­lité poli­tique, ceux-ci ont tous postulé l’exis­tence d’un lien, et c’est là la thèse centrale du livre, entre abon­dance et liberté. Ou pour le dire autre­ment : entre la capa­cité des socié­tés à s’ex­traire des contin­gences impo­sées par la nature pour accroître leur bien-être maté­riel et le projet typique­ment moderne de l’au­to­no­mie, soit la possi­bi­lité pour les indi­vi­dus et pour les collec­tifs humains de défi­nir leur orga­ni­sa­tion et leur orien­ta­tion de façon imma­nente, sans faire appel à une exté­rio­rité fonda­trice (Dieu, le cosmos, les ancêtres, etc.). Si les « libé­raux » ont eu tendance à penser que ce lien est en quelque sorte spon­tané, les « socia­listes », en revanche, n’ont cessé de souli­gner que « la réali­sa­tion de la moder­nité poli­tique est suspen­due à une prise en compte des effets sociaux de l’abon­dance maté­rielle, de l’orien­ta­tion produc­tive et indus­trielle de la civi­li­sa­tion ».

Le livre qui a révo­lu­tionné l’éco­lo­gisme.

Ponc­tuée de nombreux aperçus inté­res­sants, servie par une érudi­tion sans faille et par un art consommé du commen­taire de texte, cette impo­sante (et bien souvent inter­mi­nable ; la lecture s’ap­pa­rente davan­tage à un somni­fère qu’à un « élec­tro­choc ») rétros­pec­tive histo­rique n’en finit pour­tant pas de déce­voir, tant elle semble éloi­gnée des ambi­tions affi­chées. Souli­gnons tout d’abord que le va-et-vient entre histoire socio-envi­ron­ne­men­tale et histoire des idées, que l’on s’at­ten­dait à retrou­ver au cœur de cette enquête au vu de ses présup­po­sés épis­té­mo­lo­giques, n’ap­pa­raît pas très clai­re­ment, et que la maté­ria­lité sans cesse invoquée demeure le plus souvent bien abstraite et loin­taine. Il y a quelques années, dans la remarquable synthèse qu’il a consa­cré aux résis­tances à la tech­nique (Tech­no­cri­tiques), l’his­to­rien François Jarrige était bien mieux parvenu, et de façon beau­coup plus vivante, à arti­cu­ler histoire sociale et histoire intel­lec­tuelle. Or, en raison de cette diffi­culté à nouer de façon claire et percu­tante l’une et l’autre histoire suivant la méthode qu’il s’est lui-même fixée, le livre de Char­bon­nier ressemble trop souvent, plus qu’à une véri­table histoire envi­ron­ne­men­tale des idées, à une simple histoire des idées écolo­giques, ou tout au moins à une simple histoire des diffé­rents avatars des idées de nature et d’abon­dance dans la pensée poli­tique moderne. Et aussi finit-il par perdre sur les deux tableaux ; du point de vue d’une histoire socio-écolo­gique atten­tive à la maté­ria­lité des évolu­tions poli­tiques, on lui préfé­rera L’évé­ne­ment anthro­po­cène de Bonneuil et Fres­soz (et le travail de bien d’autres histo­riens de l’en­vi­ron­ne­ment dont il s’ins­pire d’ailleurs très large­ment), tandis que du point de vue d’une histoire des idées, les travaux déjà mention­nés de Serge Audier nous semblent non seule­ment plus humbles, mais aussi plus riches et plus exhaus­tifs.

Le malaise suscité par l’ou­vrage est toute­fois bien plus profond ; au-delà de la forme et de la méthode, c’est bien la thèse centrale qui laisse perplexe, et une fois le livre refermé le lecteur averti pourra diffi­ci­le­ment s’em­pê­cher de penser : « tout ça pour ça ? ». Le problème n’est pas que le propos de Char­bon­nier soit faux ou inexact, et l’on peut même dire que son livre abonde en réflexions perti­nentes. Mais il n’a tout simple­ment rien d’ori­gi­nal et encore moins de révo­lu­tion­naire ; il est, en un mot, banal, d’une bana­lité telle que les louanges infi­nies dont il fait d’ores et déjà l’objet ne peuvent pas manquer d’in­ter­pel­ler. Preuve s’il en fallait une que le succès critique d’un livre n’est pas toujours propor­tion­nel à sa valeur et qu’il tient parfois tout simple­ment du coup de com. Ces cinq cents pages touf­fues étaient-elles vrai­ment néces­saires pour dire ce que toute personne versée dans la théo­rie écolo­gique sait parfai­te­ment et de longue date, à savoir qu’il a existé tout au long de l’his­toire moderne un pacte (au moins idéa­le­ment) entre abon­dance et liberté, entre pros­pé­rité maté­rielle et justice sociale ? Et que c’est ce pacte que la crise écolo­gique nous engage à remettre en ques­tion pour essayer de préser­ver la liberté dans un monde où les ressources et les richesses se raré­fient ? Comment est-il possible que l’énon­cia­teur de pareil truisme soit présenté comme « la nouvelle tête pensante de l’éco­lo­gie poli­tique », quand celle-ci n’a cessé de répé­ter depuis des décen­nies que l’al­liance pluri­sé­cu­laire et destruc­trice entre l’ima­gi­naire de l’au­to­no­mie et l’ima­gi­naire de la maîtrise ration­nelle du monde – pour reprendre des termes de Casto­ria­dis qui corres­pondent assez bien au couple liberté/abon­dance défendu par l’au­teur – devait être rompue ?

Quant à la forme que pour­rait prendre une société libé­rée de la servi­tude morti­fère de l’abon­dance sans sacri­fier l’exi­gence d’au­to­no­mie, l’au­teur ne nous en dit pas grand-chose, même s’il affirme que «  la trans­for­ma­tion de nos idées poli­tiques doit être d’une magni­tude au moins égale à celle de la trans­for­ma­tion géo-écolo­gique que consti­tue le chan­ge­ment clima­tique ». On ne lui deman­dait pas un programme poli­tique et encore moins un manuel de stra­té­gie révo­lu­tion­naire, mais tout de même ! L’on aurait aimé lire autre chose que les géné­ra­li­tés inof­fen­sives qu’il enfile comme des perles pour évoquer cette indis­pen­sable trans­for­ma­tion, et qui ne font souvent que recy­cler sous une forme diluée et assou­plie (ou assou­pie) des idées depuis long­temps mises en avant par les courants anti-indus­triels de la pensée écolo­giste, auxquels il fait d’ailleurs rare­ment mention (il ne faudrait tout de même pas passer pour un extré­miste anar­cho-décrois­sant !). Il faudrait ainsi selon lui sortir du « produc­tion­nisme » (à la bonne heure !) : le terme « produc­ti­visme », dont l’usage est pour­tant désor­mais consa­cré, n’était visi­ble­ment pas assez chic à ses yeux, aussi a-t-il forgé ce néolo­gisme préten­tieux. Réins­crire les socié­tés dans un « réseau d’in­ter­dé­pen­dances écolo­giques » : en voilà un scoop ! Mettre un terme au « forçage géo-écolo­gique de la Terre  », manière inuti­le­ment compliquée de dire qu’il faut arrê­ter de tout détruire, et promou­voir une « auto­no­mie post-crois­sance  » (sans blague ?).

Alors que le vivant part litté­ra­le­ment en fumée aux quatre coins du globe, alors que des mili­tants bien souvent anonymes risquent leurs corps et parfois même leurs vies sur des ZAD ou dans des mani­fes­ta­tions violem­ment répri­mées, alors que patiem­ment, le plus souvent dans l’ombre, des maisons d’édi­tions, des revues et des auteurs (qu’ils soient ou non issus du monde acadé­mique) tissent discrè­te­ment la trame commune de l’éco­lo­gie poli­tique dans ses aspects pratiques et théo­riques, certains auteurs font carrière froi­de­ment et métho­dique­ment en se récla­mant de l’éco­lo­gie. Armés de lieux communs inof­fen­sifs enro­bés d’une érudi­tion aussi étouf­fante que stérile, ils conquièrent un à un les terri­toires acadé­miques, édito­riaux et média­tiques, accep­tant avec complai­sance la stari­sa­tion dont ils font l’objet au mépris des dyna­miques collec­tives qui défi­nissent la pensée écolo­giste, dont ils ne sont pas même les repré­sen­tants les plus brillants ni les plus créa­tifs. S’il y a bien des indi­vi­dus qui n’ont pas renoncé au pacte entre abon­dance – de titres, de statuts, de recon­nais­sances – et liberté, ce sont eux.

Olivier Cardières

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Comments to: Pierre Char­bon­nier ou le triomphe de l’op­por­tu­nisme (par Olivier Cardières)
  • 12 janvier 2020

    Enfin quelqu’un qui voit clair! Merci Olivier Cardières!

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  • 13 janvier 2020

    Pas étonnant qu’il soit promu. Ce genre de discours à tout d’intéressant. Au delà de l’auteur (à qui il rapporte gloire, pognon etc grâce à son bouquin), il permet une fois de plus au “pouvoir(s)” de noyer le poisson, médiatiquement. Une diversion de plus à l’heure ou la surcharge d’infos fait effet de dilution. Ultime stratégie alors que la peur des insurrections les gagne?

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  • 13 janvier 2020

    Les organes de presse cités largement subventionnés, ne vont certainement pas scier la branche sur laquelle ils sont confortablement assis. Qu’attendre d’un le monde qui déclarait en avril 2019 que “Julien Assange n’était pas un ami des droits de l’homme”.

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