Les chasseurs-cueilleurs bénéficiaient de vies longues et saines (REWILD)

Tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié (en anglais) sur le site REWILD, à l’a­dresse suivante.


Le pas­sage à l’agriculture engen­dra la crise de mor­ta­li­té du Néo­li­thique, une chute sou­daine et catas­tro­phique de la lon­gé­vi­té dont les peuples agri­coles ne se sont jamais vrai­ment remis. La méde­cine moderne a accom­pli de grandes choses, mais elle n’a tou­jours pas com­plè­te­ment com­blé ce fos­sé dont il résulte que seule une riche élite est en mesure de béné­fi­cier de la lon­gé­vi­té aupa­ra­vant acces­sible à tout un chacun.

Si l’on en croit les idées reçues, au fil du temps, les pro­grès de la méde­cine ou, du moins, en matière d’hygiène, auraient per­mis aux êtres humains de béné­fi­cier d’une lon­gé­vi­té accrue et d’une vie plus saine. On s’i­ma­gine que sans ces pro­grès, les gens, dans le pas­sé, pou­vaient s’es­ti­mer heu­reux d’at­teindre ce que l’on consi­dère aujourd’hui comme l’âge moyen. Cepen­dant, ain­si qu’il en est de bon nombre d’idées reçues,  peu de preuves per­mettent d’ap­puyer cette hypo­thèse. La véri­té est tout autre, et bien plus complexe.

À tra­vers l’évolution humaine, on remarque une ten­dance à l’aug­men­ta­tion de la lon­gé­vi­té, dont un accrois­se­ment impor­tant au Paléo­li­thique supé­rieur. (Cas­pa­ri & Lee, 2003) George Williams for­mu­la l’hypothèse de la « Grand-mère » en 1957, selon laquelle des per­sonnes aus­si âgées pou­vaient consa­crer leur temps et leur éner­gie à l’éducation de leur des­cen­dance, ce qui signi­fie qu’elles pou­vaient trans­mettre des com­pé­tences, du savoir et des tra­di­tions. (Cas­pa­ri, 2011) Les archéo­logues ont un temps par­lé « d’explosion créa­tive » au Paléo­li­thique supé­rieur, dont datent quelques-unes des pein­tures rupestres les plus anciennes, ain­si que des outils et des tech­niques de chasse sophis­ti­quées. Depuis, nous avons décou­vert des ori­gines plus anciennes à cha­cun de ces élé­ments indi­vi­duels, mais ils s’assemblent au Paléo­li­thique supé­rieur pour for­mer, pour la pre­mière fois, le genre de com­plexi­té et de pro­fon­deur que nous connais­sons actuel­le­ment dans nos socié­tés humaines. Les socié­tés tra­di­tion­nelles révèrent les per­sonnes âgées en tant que source de sagesse et de savoir. Le tra­vail de Cas­pa­ri ren­force cette idée à l’aide de preuves archéo­lo­giques, sug­gé­rant que l’émergence des per­sonnes âgées est à l’o­ri­gine du pre­mier bour­geon­ne­ment de la com­plexi­té sociale humaine.

Bien que l’es­pé­rance de vie ait amor­cé une aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive au Paléo­li­thique supé­rieur, elle ne connut pas, par la suite, d’accroissement régu­lier. La révo­lu­tion agri­cole eut un impact mas­sif sur la san­té et la vie de ceux qui y prirent part. Les chas­seurs-cueilleurs man­geaient cer­tai­ne­ment des céréales de temps en temps, mais elles ne consti­tuèrent jamais une den­rée aus­si impor­tante pour eux qu’elles le sont pour les agri­cul­teurs. Ce chan­ge­ment de régime ali­men­taire eut des impacts sur la san­té, allant de la mul­ti­pli­ca­tion des caries à des retards de crois­sance. Les chas­seurs-cueilleurs peuvent souf­frir de la faim, par­fois, lors des sai­sons creuses, par­ti­cu­liè­re­ment au sein des envi­ron­ne­ments déso­lés dans les­quels ils sont condam­nés à sur­vivre aujourd’hui. Mais vu qu’ils ne dépendent pas du petit nombre d’espèces for­te­ment appa­ren­tées dont dépendent les socié­tés agraires, le pro­blème de la famine ne se posa que chez les agri­cul­teurs. (Ber­besque et al, 2015) Dans l’en­semble, l’avènement de l’agriculture eut un impact catas­tro­phique sur la san­té humaine :

« Lors de la tran­si­tion vers l’agriculture au Néo­li­thique et à la fin du Néo­li­thique, la lon­gé­vi­té pour les hommes et les femmes recu­la sen­si­ble­ment, attei­gnant 33,1 ans pour les hommes et 29,2 ans pour les femmes. Plus éton­nant encore, les indi­ca­teurs de san­té dimi­nuèrent consi­dé­ra­ble­ment. La taille des hommes pas­sa de 1,77 mètre au Paléo­li­thique à envi­ron 1,60 mètre à la fin du Néo­li­thique, et l’indice pel­vien décli­na de 22 %. Non seule­ment les indi­vi­dus mou­raient plus jeunes, mais ils mou­raient en moins bonne san­té. Des sché­mas simi­laires furent obser­vés aux Amé­riques lors de la période de tran­si­tion. Glo­ba­le­ment, ces don­nées montrent que la tran­si­tion vers un mode de vie agri­cole a alté­ré l’é­tat de san­té des popu­la­tions. » (Wells, 2011)

Peu d’endroits illus­trent cette consta­ta­tion de manière aus­si frap­pante que Dick­son Mounds. Les sépul­tures qu’on y trouve repré­sentent toutes les ères connues de l’histoire des Amé­rin­diens de l’Illinois, qui com­prend une tran­si­tion très rapide vers une éco­no­mie mixte four­ra­gère et liée à la culture du maïs en 1050–1175 EC. Ce site a per­mis aux archéo­logues de com­pa­rer les ves­tiges des chas­seurs-cueilleurs avec ceux de leurs petits-enfants agri­cul­teurs, ce qui per­mit d’é­li­mi­ner nombre des variables qui com­pli­quaient l’étude de l’impact de l’agriculture sur la san­té humaine. La popu­la­tion agri­cole montre d’importantes aug­men­ta­tions des défauts de l’émail des dents, des ané­mies fer­ri­prives, des lésions osseuses, et des condi­tions dégé­né­ra­tives de la colonne ver­té­brale.  L’espérance de vie à la nais­sance passe de 26 à 19 ans. (Good­man & Arme­la­gos, 1985)

Dans sa ten­ta­tive de démys­ti­fier l’idée selon laquelle le pas­sé pou­vait nous apprendre quelque chose qui soit digne d’in­té­rêt, Mar­lene Zuk (2014) sou­ligne que bien que l’avènement de l’agriculture ait effec­ti­ve­ment entraî­né un déclin catas­tro­phique en matière de san­té et de lon­gé­vi­té, les popu­la­tions qui l’a­do­ptèrent com­men­cèrent à se por­ter mieux et à vivre plus long­temps au bout de quelques géné­ra­tions. Cepen­dant, elle exa­gère cette amé­lio­ra­tion et passe sous silence le fait que par­fois, les choses n’a­vaient fait qu’empirer. L’espérance de vie moyenne dans la Rome antique, par exemple, était d’à peine 19 ou 20 ans, une décen­nie de moins que celle de la cité du Néo­li­thique de Catal Hüyük en Tur­quie. (Wright, 2005)

Les archéo­logues uti­lisent sou­vent la taille comme un indi­ca­teur de san­té, étant don­né que la mal­nu­tri­tion et d’autres pro­blèmes de san­té l’impactent énor­mé­ment. Au Paléo­li­thique supé­rieur, les hommes euro­péens mesu­raient envi­ron 1,77 mètre, mais la taille des hommes de la culture Ruba­née à Céra­mique Linéaire du Néo­li­thique dimi­nua de plus de 15 cen­ti­mètres, attei­gnant 1,60 mètre. Plus impor­tant encore, peut-être, la taille moyenne des hommes stag­na entre 1,60 et 1,70 mètre jusqu’à la fin du XIXe siècle. (Her­ma­nus­sen, 2003) Les popu­la­tions agri­coles lut­tèrent pour se remettre de l’impact catas­tro­phique de la révo­lu­tion agri­cole sur leur san­té, mais ce n’est qu’au XXe siècle — avec le genre d’innovations qu’ont per­mis les com­bus­tibles fos­siles — que les Euro­péens par­vinrent à com­bler le fos­sé et atteindre le niveau de san­té et de lon­gé­vi­té dont béné­fi­ciaient leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs.

Tout ceci laisse cepen­dant de côté de très impor­tantes remarques. Chez les chas­seurs-cueilleurs, on note une inci­dence remar­qua­ble­ment faible des « mala­dies de civi­li­sa­tion » qui affectent aujourd’hui les habi­tants des pays DINGO (Démo­cra­tiques, Indus­tria­li­sés, Nan­tis, Gou­ver­nés, Occi­den­ta­li­sés) — des patho­lo­gies comme l’obésité, les mala­dies car­diaques coro­na­riennes, et les dia­bètes de type 2. Cette dis­pa­ri­té a engen­dré un inté­rêt impor­tant pour le « régime paléo », à savoir l’espoir d’émuler le régime ali­men­taire d’un chas­seur-cueilleur et d’en tirer cer­tains bénéfices.

Depuis la révo­lu­tion agri­cole, cepen­dant, les élites ont géné­ra­le­ment béné­fi­cié d’une bien meilleure san­té et d’une lon­gé­vi­té bien supé­rieure à celles de la majeure par­tie de la popu­la­tion. Dans le monde moderne, ces divi­sions sont deve­nues, au moins en par­tie, géo­gra­phiques. Les élites du monde ne sont plus une classe supé­rieure mon­dia­le­ment répar­tie, mais sont prin­ci­pa­le­ment les habi­tants des pays DINGO de l’Amérique du Nord et de l’Europe occi­den­tale, par exemple. Bien que le siècle der­nier ait per­mis aux habi­tants de ces pays de vivre aus­si long­temps et (presque) aus­si bien que leurs ancêtres chas­seurs-cueilleurs, la plu­part des humains ne vivent pas dans des pays DINGO. Pour le reste du monde, l’impact catas­tro­phique de la révo­lu­tion agri­cole sur la san­té et la lon­gé­vi­té reste une réa­li­té quo­ti­dienne. Lorsque nous disons que les popu­la­tions modernes ont récu­pé­ré une par­tie impor­tante de ce que nous avons per­du lors de la révo­lu­tion agri­cole, il nous faut insis­ter sur le fait que nous par­lons seule­ment de l’élite mon­diale, et pas de la majo­ri­té des humains.

Lorsque nous regar­dons la durée de vie moyenne des chas­seurs-cueilleurs d’aujourd’hui, cepen­dant, nous tom­bons sur des chiffres épou­van­ta­ble­ment bas — assez bas pour sug­gé­rer que leur vies ne sont véri­ta­ble­ment pas très longue. Ce qui appa­raît comme une com­pa­rai­son quan­ti­ta­tive plu­tôt hon­nête n’est fina­le­ment qu’un bour­bier de pré­somp­tions et de pro­jec­tions culturelles.

Les popu­la­tions de chas­seurs-cueilleurs tendent effec­ti­ve­ment à avoir des taux de mor­ta­li­té infan­tile éle­vés, ce qui dimi­nue consi­dé­ra­ble­ment leur espé­rance de vie. Dans une étude sur les chas­seurs-cueilleurs Hiwis, on constate que des pro­blèmes congé­ni­taux sont à l’o­ri­gine de 30% de toutes les morts infan­tiles. Cela com­prend les pré­ma­tu­rés ou les bébés nés par­ti­cu­liè­re­ment petits ou faibles, pour une rai­son ou une autre,  les trau­ma­tismes subis à la nais­sance, ou les cas où la mère ne peut pro­duire de lait. (Hill et al, 2007) La méde­cine occi­den­tale pour­rait sans doute per­mettre de remé­dier à de tels cas, bien que les hôpi­taux modernes connaissent aus­si quo­ti­dien­ne­ment des décès de nou­veaux-nés dans ces mêmes circonstances.

Dans la même étude, à cela s’a­joute l’infanticide qui est éga­le­ment à l’o­ri­gine de 30% des morts infan­tiles. (Hill et al, 2007) Les habi­tants des pays DINGO sont outrés et hor­ri­fiés lorsqu’ils apprennent que les chas­seurs-cueilleurs consi­dèrent l’infanticide comme une option accep­table, bien que géné­ra­le­ment tra­gique. Cepen­dant, avant de les condam­ner trop sévè­re­ment, nous devrions nous rap­pe­ler que les pays DINGO ont leur propre débat à ce sujet, par­ti­cu­liè­re­ment en ce qui concerne l’avortement. Cer­tains pays DINGO ne comptent pas les nour­ris­sons nés après seule­ment 22 ou 23 semaines de gros­sesse comme des nais­sances vivantes, alors que d’autres pays le font. Cela peut avoir un impact signi­fi­ca­tif sur le taux de mor­ta­li­té infan­tile qu’ils déclarent, ce qui rend la com­pa­rai­son dif­fi­cile. (Kaplan, 2014) Comme nous pou­vons le consta­ter, en com­pa­rant sim­ple­ment les pays DINGO, le cal­cul de l’espérance de vie expose nombre de pré­ju­gés. Chez les chas­seurs-cueilleurs, l’infanticide joue un rôle simi­laire à celui de l’avortement dans les pays DINGO. Le choc que nous pour­rions res­sen­tir à ce sujet n’est pas bien dif­fé­rent de celui que les acti­vistes anti-avor­te­ment res­sentent vis-à-vis de l’avortement. Le fait que nous pre­nions en compte ces morts lors des cal­culs de la mor­ta­li­té infan­tile des chas­seurs-cueilleurs nous en apprend plus sur nos propres valeurs et pré­somp­tions cultu­relles que sur la vie des chasseurs-cueilleurs.

Au demeu­rant, la mor­ta­li­té infan­tile consti­tue cer­tai­ne­ment la dif­fé­rence la plus impor­tante entre la mor­ta­li­té des chas­seurs-cueilleurs et celle des habi­tants des pays DINGO. Dans un exa­men appro­fon­di des don­nées démo­gra­phiques dont nous dis­po­sons sur les chas­seurs-cueilleurs exis­tant aujourd’hui, Michael Gur­ven et Hil­lard Kaplan écrivent :

« La mor­ta­li­té infan­tile est plus de 30 fois supé­rieure chez les chas­seurs-cueilleurs, et leur mor­ta­li­té infan­tile pré­coce est plus de 100 fois supé­rieure à celle des États-Unis. Même la mor­ta­li­té infan­tile tar­dive est envi­ron 80 fois supé­rieure chez les chas­seurs-cueilleurs. Ce n’est pas avant la fin de l’adolescence que le rap­port s’égalise, avec une mor­ta­li­té 10 fois supé­rieure [chez les chas­seurs-cueilleurs]. Cette dif­fé­rence n’est que 5 fois supé­rieure à l’âge de 50 ans, 4 fois supé­rieure à l’âge de 60 ans, et 3 fois supé­rieure à l’âge de 70 ans. » (Gur­ven & Kaplan, 2007)

Bien que cela montre qu’après l’enfance, la dif­fé­rence de mor­ta­li­té entre les chas­seurs-cueilleurs et les habi­tants des pays DINGO dimi­nue, des taux de mor­ta­li­té 3, 4 ou 5 fois supé­rieurs à ceux des États-Unis, même par­mi des adultes plus âgés, devraient appuyer l’idée selon laquelle leur durée de vie est réel­le­ment plus courte. Cepen­dant, encore une fois, d’autres fac­teurs sont à prendre en compte qui nuancent ce qui passe pour une simple comparaison.

Gur­ven et Kaplan ont étu­dié la démo­gra­phie de chas­seurs-cueilleurs contem­po­rains, mais les chas­seurs-cueilleurs ne sur­vivent aujourd’hui qu’au sein d’environnements mar­gi­naux : dans des endroits comme le désert du Kala­ha­ri, la forêt ama­zo­nienne, ou près du cercle arc­tique. Ils sur­vivent dans ces endroits pour la simple rai­son que per­sonne d’autre ne peut ou ne sou­haite y vivre. Bien que l’espérance de vie d’un chas­seur-cueilleur !Kung ne fasse pas bonne figure à côté de celle dont béné­fi­cie un habi­tant des États-Unis, elle fait assez bonne figure à côté de celle d’autres Nami­biens. S’ils peuvent vivre des vies aus­si longues dans le désert du Kala­ha­ri, com­bien de temps pour­raient-ils vivre s’ils évo­luaient dans des envi­ron­ne­ments plus amènes ?

Les mala­dies étaient à l’o­ri­gine de plus de la moi­tié de toutes les morts dans tous les groupes que Gur­ven et Kaplan ont étu­dié, à l’ex­cep­tion d’un seul (les Ache), et pour­tant « la plu­part des mala­dies infec­tieuses sont absentes chez les groupes récem­ment contac­tés, parce que de petits groupes de popu­la­tions mobiles ne peuvent pas être por­teurs de ces vec­teurs conta­gieux. » (2007) Les chas­seurs-cueilleurs ont tou­jours fait face à la mala­die, bien évi­dem­ment, mais la plu­part des mala­dies épi­dé­miques cor­res­pondent aux mala­dies zoo­no­tiques : des mala­dies qui sont issues de popu­la­tions ani­males, géné­ra­le­ment intro­duites par les humains pour la domes­ti­ca­tion. Même en ce qui concerne les mala­dies non issues de la domes­ti­ca­tion, les chas­seurs-cueilleurs ne pré­sentent pas de den­si­té de popu­la­tion assez impor­tante pour leur pro­pa­ga­tion, donc bon nombre de celles dont ils meurent sont en réa­li­té col­por­tées par leurs voi­sins agri­cul­teurs ou pas­to­raux. En outre, en pre­nant en compte le nombre de chas­seurs-cueilleurs qui se retrouvent chas­sés par ces mêmes voi­sins, juste pour le sport, la prin­ci­pale cause de leur mor­ta­li­té semble être le fait de vivre près de popu­la­tions qui ne chassent ni ne cueillent.

Gur­ven et Kaplan concluent de leur étude qu’en réa­li­té les chas­seurs-cueilleurs vivent assez long­temps, même confron­tés aux condi­tions pré­sentes. « Les don­nées montrent que l’espérance de vie modale d’un adulte est de 68–78 ans, et qu’il n’est pas rare pour des indi­vi­dus d’atteindre ces âges, ce qui sug­gère que les infé­rences basées sur la recons­ti­tu­tion paléo­dé­mo­gra­phique ne sont pas fiables. » (Gur­ven et Kaplan, 2007) Ils sou­lignent qu’au-delà de 70 ans, la qua­li­té de vie com­mence à décroître, avec le début de la sénes­cence. Cela ne dif­fère pas beau­coup du sché­ma de vie obser­vé actuel­le­ment dans les pays DINGO ; bien qu’ils aient connu des amé­lio­ra­tions signi­fi­ca­tives de la lon­gé­vi­té au cours du siècle der­nier, la qua­li­té de vie de ces années sup­plé­men­taires n’a pas tou­jours suivie.

Aujourd’hui, grâce aux efforts d’un supré­ma­ciste blanc du XIXe siècle appe­lé John Craw­furd et à sa croi­sade pour faire de l’anthropologie une force au ser­vice de l’impérialisme et de la colo­ni­sa­tion, nous avons ten­dance à uti­li­ser l’expression « bon sau­vage » [NdT, en anglais, l’ex­pres­sion qu’ils uti­lisent est « Noble Savage », ce qui signi­fie noble sau­vage ; à gar­der en tête pour la suite du texte] pour railler la moindre apo­lo­gie des peuples indi­gènes. À l’ins­tar de Craw­furd, nous employons cette expres­sion afin de balayer toute sug­ges­tion selon laquelle l’humanité, en-dehors des pays DINGO modernes, ait jamais pu avoir ou déve­lop­per quoi que ce soit qui ait de la valeur. (Elling­son, 2001) Cepen­dant, cette expres­sion a ini­tia­le­ment été for­mu­lée pour dési­gner autre chose. En sou­li­gnant la liber­té dont jouis­saient les Amé­rin­diens dans leur acti­vi­té de chasse, acti­vi­té réser­vée aux Nobles dans sa France natale, Marc Les­car­bot, dans son His­toire de la Nou­velle-France, a inti­tu­lé un cha­pitre « Les sau­vages sont vrai­ment bons » [NdT : la tra­duc­tion lit­té­rale serait : « les sau­vages sont vrai­ment nobles »]. Il fai­sait réfé­rence non pas à leur carac­tère moral, mais aux droits dont ils jouis­saient, que seuls ceux de l’aristocratie euro­péenne égalaient.

Dans son sens pre­mier, l’expression « bon sau­vage » four­nit un excellent moyen de com­prendre l’histoire de la san­té et de la lon­gé­vi­té humaines. La lon­gé­vi­té et la san­té dont jouis­saient tous les chas­seurs-cueilleurs en tant que groupe semblent com­pa­rables à celles dont béné­fi­ciaient les élites les plus riches et puis­santes que les socié­tés agraires aient jamais pro­duites. Si vous faites par­tie des élites de la civi­li­sa­tion, alors les chas­seurs-cueilleurs pour­raient ne pas avoir grand avan­tage sur vous en termes de san­té ou de lon­gé­vi­té, sans, pour autant, être à la traîne. Com­pa­rés à la majo­ri­té des humains, cepen­dant, « les sau­vages sont vrai­ment bons ».


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux
Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delaunay


Biblio­gra­phie :
J. Colette Ber­besque, Frank Mar­lowe, Peter Shaw, and Peter Thomp­son, “Hun­ter-gathe­rers have less famine than agri­cul­tu­ra­lists,” Bio­lo­gy Let­ters 11 (2015).
Rachel Cas­pa­ri and Sang-Hee Lee, “Older age becomes com­mon late in human evo­lu­tion,” Pro­cee­dings of the Natio­nal Aca­de­my of Sciences of the Uni­ted States of Ame­ri­ca 101 (2003)
Rachel Cas­pa­ri, “The Evo­lu­tion of Grand­pa­rents,” Scien­ti­fic Ame­ri­can, August 2011.
Dun­can O. S. Gil­les­pie, Mere­dith V. Trot­ter, and Shri­pad D. Tul­ja­pur­kar, “Diver­gence in Age Pat­terns of Mor­ta­li­ty Change Drives Inter­na­tio­nal Diver­gence in Lifes­pan Inequa­li­ty,” Demo­gra­phy 51 (2014): 1003.
Ter Elling­son, The Myth of the Noble Savage. (Oak­land : Uni­ver­si­ty of Cali­for­nia Press, 2001)
Alan Good­man and George Arme­la­gos, “Disease and Death at Dr. Dickson’s Mounds,” Natu­ral His­to­ry Maga­zine 94 (1985): 12. Reprinted.
Michael Gur­ven and Hil­lard Kaplan, “Lon­ge­vi­ty Among Hun­ter-Gathe­rers : A Cross-Cultu­ral Exa­mi­na­tion,” Popu­la­tion and Deve­lop­ment Review 33 (2007): 321.
Michael Her­ma­nus­sen, “Sta­ture of ear­ly Euro­peans,” Hor­mones 2 (2003): 175.
Kim Hill, A.M Hur­ta­do, and R.S. Wal­ker, “High adult mor­ta­li­ty among Hiwi hun­ter-gathe­rers : Impli­ca­tions for human evo­lu­tion,” Jour­nal of Human Evo­lu­tion 52 (2007): 443.
Karen Kaplan, “Pre­ma­ture births a big fac­tor in high U.S. infant mor­ta­li­ty rate,” Los Angeles Times, Sep­tem­ber 24, 2014
Spen­cer Wells, Pandora’s Seed : Why the Hun­ter-Gathe­rer Holds the Key to Our Sur­vi­val. (New York : Ran­dom House, 2011)
Ronald Wright, A Short His­to­ry of Pro­gress. (Cam­bridge : Da Capo Press, 2005)
Mar­lene Zuk, Paleo­fan­ta­sy : What Evo­lu­tion Real­ly Tells Us about Sex, Diet, and How We Live. (New York : W. W. Nor­ton & Com­pa­ny, 2014)

Print Friendly, PDF & Email
Total
62
Shares
6 comments
  1. Peut être que les êtres humains post effon­dre­ment qui sur­vi­vront seront ceux qui auront « redé­ve­lop­pés » un sys­tème chasseur-cueilleur ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

Le mouvement illusoire de Bernie Sanders (par Chris Hedges)

Bernie Sanders, qui s’est attiré la sympathie de nombreux jeunes universitaires blancs, dans sa candidature à la présidence, prétend créer un mouvement et promet une révolution politique. Cette rhétorique n’est qu’une version mise à jour du "changement" promis en 2008 par la campagne de Barack Obama, et avant cela par la Coalition National Rainbow de Jesse Jackson. De telles campagnes électorales démocratiques, au mieux, élèvent la conscience politique. Mais elles n’engendrent ni mouvements ni révolutions. La campagne de Sanders ne sera pas différente.
Lire

La « transition énergétique » ou les nouveaux habits du développement capitaliste (par Miguel Amorós)

Le monde capitaliste s’enfonce dans une crise écologique sans précédent qui menace sa continuité en tant que système basé sur la recherche du profit privé. De la pollution de l’air, de l’eau et du sol à l’accumulation de déchets et d’ordures ; de l’épuisement des ressources naturelles à l’extinction des espèces ; de l’urbanisation galopante au changement climatique ; une épée de Damoclès menace la société de marché. [...]