Le texte qui suit figure dans l’in­tro­duc­tion du livre de pho­to­gra­phies Water d’Ed­ward Bur­tyns­ky. Son auteur, Wade Davis, est un eth­no­bo­ta­niste et anthro­po­logue cana­dien. On ne le repro­duit pas vrai­ment pour les esquisses de solu­tion, à la fin, pour ses conclu­sions. On le repro­duit bien plu­tôt pour le constat, l’ex­plo­ra­tion éco­lo­gique et sociale. Toutes les pho­tos sont d’Ed­ward Bur­tyns­ky.


EAUX

Nous sommes nés dans l’élé­ment liquide, dans une pro­tec­trice bulle amnio­tique. Quand nous sor­tons du sein de notre mère, nos corps sont presque exclu­si­ve­ment liquides. Même deve­nus adultes, nous ne sommes consti­tués que pour un tiers de corps solides. Com­pri­mez les os, les liga­ments et les ten­dons, extra­yez les cel­lules et les pla­quettes san­guines, et tout ce qui reste de nous, presque les deux tiers de notre poids, net­toyé et rin­cé, s’é­cou­le­rait aus­si faci­le­ment qu’une rivière vers la mer.

Nous vivons sur une pla­nète liquide. Deux atomes d’hy­dro­gène atta­chés à un atome d’oxy­gène, mul­ti­pliés par le miracle de la phy­sique et de la chi­mie se trans­forment en nuages, en rivières et en pluie. Une gout­te­lette d’eau roule dans la paume de la main, for­ti­fiée par la ten­sion de sur­face, mur d’a­tomes d’oxy­gène. Tom­bée au sol, elle change de forme pour épou­ser les solides qu’elle ren­contre sans ces­ser d’adhé­rer à rien d’autre qu’elle-même. C’est aux excep­tion­nelles pro­prié­tés phy­siques de l’eau que les larmes doivent de rou­ler sur les joues, la trans­pi­ra­tion de per­ler sur la nuque, le sang mens­truel de s’é­cou­ler. L’ha­leine se condense en une fine buée. La pluie s’é­coule en ruis­se­lets dans les fis­sures de l’ar­gile. La fonte des gla­ciers suc­cède à leur for­ma­tion. Les rivières vont se perdre dans la mer.

L’eau peut prendre la forme de cris­taux de glace ou de neige, être d’une dure­té ada­man­tine ou avoir la fra­gi­li­té d’un flo­con. Elle peut tom­ber du ciel en pluie, en gré­sil ou en grêle. Elle dis­pa­raît en vapeur pour réap­pa­raître en brouillard. Elle dort dans des grottes gigan­tesques sous la sur­face de la terre, fait érup­tion en gey­sers, tombe en cas­cade des plus hautes falaises et ense­ve­lit les plus grandes chaînes de mon­tagne quand les sub­mergent les océans.

L’eau peut chan­ger d’é­tat, deve­nir gazeuse, solide ou liquide, mais ne peut en son essence ni être créée ni être anni­hi­lée. La quan­ti­té d’hu­mi­di­té sur la pla­nète demeure constante à tra­vers le temps. L’eau qui étan­chait la soif des dino­saures est la même que celle qui se jette aujourd’­hui dans l’o­céan, le même fluide qui a nour­ri toute la vie sen­sible depuis l’aube des temps. La sueur sur votre front, l’u­rine dans votre ves­sie, et même le sang dans votre corps fini­ront dans le sol où ils repren­dront leur place dans le cycle hydro­lo­gique, le pro­ces­sus per­pé­tuel d’é­va­po­ra­tion, de conden­sa­tion et de pré­ci­pi­ta­tion qui per­met l’exis­tence de la vie.

L’eau en ce sens n’a ni début ni fin. Lorsque vous plon­gez la main dans un étang, un lac ou un océan, vous retour­nez aux ori­gines, vous com­mu­ni­quez à tra­vers des éter­ni­tés de temps avec l’ins­tant pri­mor­dial où des corps célestes, peut-être des comètes gla­cées, sont entrés en col­li­sion avec la Terre et ont appor­té l’é­lixir de vie à une pla­nète nue et soli­taire qui tour­noyait dans le vide sidé­ral.

SALINAS #3 Cádiz, Spain, 2013

Toutes les reli­gions et les tra­di­tions cultu­relles impar­tissent à l’eau des signi­fi­ca­tions sym­bo­liques et spi­ri­tuelles. Dans l’Arc­tique, le chas­seur Inuit doit, dès qu’il vient de tuer un phoque, sous peine que les glaces ne lui offrent plus jamais de don de viande, ver­ser de l’eau fraîche dans la gueule de l’a­ni­mal. Dans les Andes péru­viennes, les pay­sans célèbrent les Apus, ces divi­ni­tés des mon­tagnes qui régissent le temps, les nuages et la pluie, et par consé­quent la fer­ti­li­té des champs. En Ama­zo­nie, les habi­tants du fleuve Ana­con­da, les In­diens Tuca­no croient qu’aux temps archaïques les pre­miers hommes vinrent de l’Est par la « rivière de lait » dans le ventre d’un ser­pent sacré, qui les vomit dans les plaines en émer­geant de la rivière.

Les Aztèques véné­raient Tla­loc, dieu de la pluie et de la fer­ti­li­té, « celui qui donne », « le Vert », maître des flo­rai­sons et des ger­mi­na­tions. Les ini­tiés vau­dous connaissent Agwe, le dieu des mers, tan­dis que leurs ancêtres béni­nois et togo­lais vouent un culte à leman­jâ, l’es­prit des océans. Chez les Indiens du Sud-Est des États-Unis, les Hava­su­pais et les Hua­la­pais, les Païutes, les Hopis et les Zunis, les sha­mans dansent pour obte­nir des cieux la pluie qui assu­re­ra la pros­pé­ri­té de la com­mu­nau­té. Selon la cos­mo­go­nie des Pimas, la créa­tion com­men­ça dès l’ins­tant qu’une goutte de pluie fécon­da la Terre-Mère.

Dans maintes tra­di­tions, les chutes d’eau ou les sources sont per­çues comme des lieux ori­gi­naires, ou encore des seuils, des portes vers le divin. En France, chaque année plus de six mil­lions de pèle­rins se pressent à la grotte de Lourdes. Au Japon, au grand sanc­tuaire deT­su­ba­ki, des mil­liers d’a­deptes s’im­prègnent des forces vitales de l’u­ni­vers en s’im­mer­geant nus dans les eaux sacrées pen­dant le rituel shin­to du miso­gi shu­ho. À Bali, les fidèles hin­dous se rendent au temple de Pura Tir­ta, où coulent les sources sacrées créées à l’aube des temps par Indra, le Sei­gneur des Cieux.

En Haï­ti, le lieu de pèle­ri­nage le plus véné­ré a nom Saut d’Eau, une cas­cade où Erzu­lie, la déesse de l’a­mour, a échap­pé au cour­roux des prêtres ca­tholiques en se trans­for­mant en pigeon qui s’en­vo­la dans le voile de brouillard iri­sé. Saut d’Eau est éga­le­ment la demeure de Dam­bal­lah-Wedo, le dieu ser­pent, dépo­si­taire de toute sagesse et ori­gine des eaux qui tombent. Lorsque tom­ba la pre­mière pluie, parut un arc-en-ciel, Ayi­da Wedo, dont s’é­prit Dam­bal­lah ; leur amour les unit en une hélice cos­mique qui fécon­da la créa­tion. Le pèle­ri­nage annuel est un temps de puri­fi­ca­tion et de régé­né­ra­tion pour les adeptes qui par­ti­cipent des puis­sances des eaux en se bai­gnant et en buvant avant d’emporter en bou­teille un échan­tillon du sang divin.

Il suf­fit de tou­cher l’eau pour pro­fi­ter de ses bien­faits, et cer­tains se conten­tent de trem­per la main dans les eaux argen­tées aux abords loin­tains de la cas­cade, où ils déposent des offrandes de blé et de riz. Mais la plu­part, hommes et femmes, jeunes et vieux, grimpent tant bien que mal, torse nu, les roches humides et glis­santes qui mènent par degrés jus­qu’au pied des chutes. Au bord de l’es­car­pe­ment, la rivière se sépare en trois bras qui pro­duisent au­tant de cas­cades qui plongent sur plus de trente mètres. L’eau qui ne s’é­va­pore pas vient frap­per les roches en contre­bas avec une force fan­tas­tique, et se di­vise à nou­veau en quan­ti­té de petites chutes dont cha­cune est un sanc­tuaire. Les gens ôtent leurs vête­ments, et une fois dans l’eau, les bras ten­dus vers le ciel, implorent les esprits. Les jeunes hommes se rendent direc­te­ment au pied des chutes prin­ci­pales qui heurtent de leurs flots leurs corps tran­sis. Leurs prières sont per­dues dans le rugis­se­ment des eaux et les cris per­çants des nuées d’en­fants. Tout n’est plus qu’un flux conti­nu de sons, de visions, de pas­sions exa­cer­bées, dans l’é­crin de la végé­ta­tion rare et luxu­riante de la forêt vierge. Se sou­mettre aux eaux, c’est s’ou­vrir à Dam­bal­lah, et à tout moment on trouve aux pieds des chutes, sous la voûte de l’arc-en-ciel, une cen­taine ou davan­tage de pèle­rins qui, pos­sé­dés par l’es­prit, tentent de gar­der l’équi­libre sur les pierres humides.

RICE TERRACES #2. Wes­tern Yun­nan Pro­vince, Chi­na, 2012

L’eau est sym­bole de pure­té spi­ri­tuelle. Les chré­tiens sont bap­ti­sés en étant signés au front d’une croix avec de l’eau bénite, ou bien immer­gés dans des fonts bap­tis­maux d’où ils res­sortent avec la pro­messe du salut pos­sible. Le ju­daïsme comme l’is­lam ont des rituels hau­te­ment codi­fiés pour la puri­fi­ca­tion du corps des défunts, la taha­ra chez les juifs, le ghusl al-mayyit chez les mu­sulmans. Le bain rituel dans les eaux lus­trales du bas­sin du mik­vé est une obli­gation pour les juifs pieux. Avant de se tour­ner vers la Mecque pour prier, les musul­mans pro­cèdent aux ablu­tions (wudu), en s’as­per­geant le visage et les mains, ou bien, à défaut d’eau, dans le Saha­ra par exemple, en se frot­tant avec du sable. « Le bain, dit le vizir des Mille et Une Nuits, est le para­dis de ce monde. » Aujourd’­hui encore les vapeurs aro­ma­ti­sées du ham­mam sont une ins­ti­tu­tion en terre d’is­lam. « La pro­pre­té, a décré­té Maho­met, est la moi­tié de la foi. »

En Inde et au Népal, au Sri Lan­ka et au Ban­gla­desh, les familles attendent avec impa­tience l’ar­ri­vée béné­fique de la mous­son, qui lave le sous-conti­nent et apporte la vie aux champs. Les hymnes védiques, les plus anciens des textes hin­dous, édictent des règles de pro­pre­té extrê­me­ment méti­cu­leuses, pré­ci­sant les lieux où il est per­mis de défé­quer et d’u­ri­ner, et déter­mine avec le même soin zélé la manière dont l’on doit se laver les mains.

Pour tous les peuples du monde, les fleuves sont les veines de la Terre. Les Lao­tiens célèbrent le nou­vel an par des offrandes au Mékong, la « Mère de tous les fleuves ». Les Olmèques véné­raient Epo­catl, les Mayas Chaac, toutes deux divi­ni­tés de la fer­ti­li­té, des rivières, des lacs et des ruis­seaux. Selon la cos­mo­go­nie hin­doue, à l’o­ri­gine des temps tous les dieux et les démons sus­pendirent leur com­bat et joi­gnirent leurs forces pour barat­ter l’o­céan primor­dial, la mer d’a­bon­dance, Kshir­sa­gar.

Au nombre des qua­torze tré­sors extraits se trou­vait Vam­rit, le nec­tar d’im­mortalité. Jayan­ta, le fils d’In­dra, s’en­fuit avec une coupe du pré­cieux liquide. Pen­dant douze ans les démons pour­sui­virent le dieu-roi et douze gouttes d’am­rit se répan­dirent sur terre. Quatre d’entre elles tom­bèrent à l’emplace­ment des villes actuelles de Harid­war, Alla­ha­bad, Ujjain et Nasik. Depuis l’é­poque du sage Shan­ka­ra­cha­rya, tous les douze ans, au cours de la fête de la Mahâ Kumb­ha­me­la, des mil­lions de pèle­rins venus de tout le sub­con­ti­nent indien se ras­semblent dans l’un des quatre points de cette géo­gra­phie sacrée. Aux dates fastes, éta­blies par des cal­culs astro­no­miques, les eaux du Gange se trans­forment méta­phy­si­que­ment en amrit, l’am­broi­sie qui enlève le péché, et lave l’âme et l’es­prit de qui­conque, homme, femme ou enfant, s’im­merge dans le fleuve sacré.

« Un fleuve qui s’é­coule, écri­vait Gopal Kri­sh­na Gokale, est un temple flot­tant. Il n’est pas de sym­bole plus adé­quat de la divi­ni­té. »

POLDERS, GROOTSCHERMER. The Nether­lands, 2011

Les dif­fé­rentes civi­li­sa­tions ont révé­ré l’eau non seule­ment comme source de l’exis­tence mais aus­si parce qu’elle est à l’é­vi­dence un bien rare et essen­tiel à la sur­vie des peuples. Nos ancêtres du Paléo­li­thique avaient bien conscience que les océans cou­vraient le monde mais que l’eau de mer n’é­tait pas propre à la consom­ma­tion. Depuis la plus haute anti­qui­té, les peuples qui vivaient près du pôle sud conser­vaient pré­cieu­se­ment de l’huile de phoque et de ba­leine pour faire fondre la glace dans ce désert gelé qu’est l’Arc­tique. Le vieux droit anglais s’est pré­oc­cu­pé de régler les usages de l’eau : la « doc­trine ripa­rienne » sti­pu­lait que les habi­tants de la berge avaient droit à la res­source à condi­tion qu’ils ne per­turbent pas le débit, ce qui équi­vau­drait à vio­ler les droits à l’u­sage des popu­la­tions en amont.

Aujourd’­hui plus que jamais, alors que la popu­la­tion humaine a dou­blé en seule­ment une géné­ra­tion pour atteindre le chiffre de sept mil­liards, l’eau douce est uni­ver­sel­le­ment recon­nue comme une res­source limi­tée. Si l’on vi­dait tous les lacs et tous les océans, toutes les mers inté­rieures et les gise­ments aqui­fères, en sup­po­sant qu’on y ajoute les neiges de nos mon­tagnes et les glaces de l’An­tarc­tique, nous obtien­drons 1,4 mil­liard de km3 d’eau. Mal­heureusement, la plus grande quan­ti­té aurait un taux de sali­ni­té trop éle­vé pour être potable, et sur les 2,5 % d’eau douce res­tants, plus des deux tiers sont, au moins pour le moment, pri­son­niers des glaces pu bien pié­gés entre les pores des roches sédi­men­taires. Nous ne pou­vons trou­ver l’eau dont nous avons besoin, l’eau qui a le goût de la vie, que dans nos lacs et nos rivières, les­quels ne cor­res­pondent ensemble qu’à 0,25 % de l’eau douce de la pla­nète. Si toute l’eau pré­sente sur Terre pou­vait être conte­nue dans un réci­pient de cinq litres, la quan­ti­té potable rem­pli­rait à peine une cuillère à café.

Sans ali­men­ta­tion, le corps peut sur­vivre jus­qu’à plu­sieurs semaines ; sans eau, l’es­pé­rance de sur­vie se mesure en heures, en jours tout au plus. Les Bé­douins du « Quar­tier vide de l’A­ra­bie » disent qu’en l’ab­sence d’eau le délire vient dans la soi­rée, qu’au matin la bouche, d’où s’é­chappent d’é­tranges psal­modiés, est déses­pé­ré­ment ouverte aux sables et au vent et le regard per­du dans une autre réa­li­té. On entend aus­si dire par­mi les tra­fi­quants de camions du Saha­ra que le liquide de frein a au moins cet avan­tage qu’il évite de boire l’a­cide des bat­te­ries. Comme l’é­cri­vait W. H. Auden, « des mil­liers de gens ont vécu sans amour ; aucun n’a vécu sans eau ».

Scotts­dale, Ariz., USA

Par l’un des inex­pli­cables tours de folie de ce temps, nous avons, au siècle der­nier, com­plè­te­ment oublié ou mépri­sé la sagesse de nos ancêtres qui, tout au long de l’his­toire humaine, ont tenu l’eau pour un don divin. Nous avons dé­pensé des mil­liards pour envoyer des sondes dans l’es­pace pour cher­cher des preuves de la pré­sence d’eau sur Mars ou de glace sur Euro­pa, l’une des lunes de Jupi­ter, alors même que nos pro­jets indus­triels met­taient irré­vo­ca­ble­ment en péril les rivières, les lacs et les océans de notre pla­nète bleue.

Du vivant de nos grands-parents, qua­si­ment tous les fleuves s’é­cou­laient libre­ment. En 1900, il n’y avait pas un seul bar­rage au monde qui s’é­le­vât plus haut que quinze mètres. En 1950, on en comp­tait 5 270, trente ans plus tard, il y en avait 36 562. Aujourd’­hui le monde compte plus de 800 000 bar­rages, dont 40 000 ont au moins quinze mètres de hau­teur. Au cours des cin­quante der­nières années, chaque demi-jour­née a vu, en moyenne, la construc­tion d’un bar­rage de dimen­sions encore inima­gi­nables au tour­nant du XXe siècle.

Il y a encore un siècle, les déchets plas­tiques qui obs­truent les cours d’eau en Asie et forment des îles flot­tantes dans les océans, visibles de l’es­pace, n’exis­taient pas, non plus que les fer­ti­li­sants et les pro­duits chi­miques qui empoi­sonnent les rivières et étouffent les lacs en sus­ci­tant la crois­sance d’algues et de planc­ton.

Depuis 1950, la consom­ma­tion d’eau douce a tri­plé pour atteindre l’équiva­lent de huit fois le débit du Mis­sis­sip­pi. De ce pré­cieux liquide, nous gas­pillons quatre-vingts pour cent pour l’ir­ri­ga­tion indus­trielle, un euphé­misme qui signi­fie que nous ten­tons de récol­ter des espèces végé­tales là où elles n’au­raient jamais pous­sé d’elles-mêmes.

En 1960, les ingé­nieurs sovié­tiques pla­ni­fièrent déli­bé­ré­ment la des­truc­tion de la mer d’A­ral, alors le qua­trième lac du monde, en vue de culti­ver du riz et du coton dans les plaines arides du Kaza­khs­tan, de l’Ouz­bé­kis­tan et du Turk­ménistan. Consciente et avouée, conçue par des scien­ti­fiques, cette poli­tique for­mait l’un des volets du plan quin­quen­nal approu­vé par le conseil des mi­nistres et le Polit­bu­ro à Mos­cou. En siphon­nant l’A­mou-Daria et le Syr-Daria, deux de plus grands fleuves d’A­sie cen­trale, ils condam­naient iné­luc­ta­ble­ment cette mer inté­rieure, qua­li­fiée dans leurs rap­ports « d’er­reur de la nature ».

En moins de cin­quante ans, cette poli­tique orwel­lienne rédui­sit de quatre-vingt-dix pour cent la sur­face occu­pée par la mer d’A­ral, en même temps que tri­plait le taux de sali­ni­té des eaux. La pêche tra­di­tion­nelle qui pro­dui­sait à la fin des années cin­quante 44 000 tonnes de pois­son a tout bon­ne­ment été éli­minée. Sa dis­pa­ri­tion a condam­né les mil­liers de familles de pêcheurs qui en vivaient. Aujourd’­hui les ves­tiges rouillés des bateaux de pêche gisent aban­donnés sur les salants du lit assé­ché, conta­mi­né par les engrais chi­miques et les insec­ti­cides qui se sont autre­fois déver­sés dans le lac. Les vents déser­tiques emportent au loin les pous­sières toxiques, qua­rante mil­lions de tonnes par an, les­quelles retombent sur les terres agri­coles, gâtent les sols et com­pro­mettent les récoltes. Dans les poches sub­sis­tantes de la mer d’A­ral, aucune des vingt- quatre espèces de pois­son endé­miques de la région n’a réus­si à sur­vivre.

Pour tout le Sud-Est des États-Unis, le Colo­ra­do a tou­jours été une artère vitale, louée aus­si bien par les poètes, les guides de rivière, les sha­mans, les gué­ris­seuses, les éco­guer­riers, les ingé­nieurs, les ouvriers des bar­rages que tous les agri­cul­teurs de la Grande Val­lée du Colo­ra­do jus­qu’à la Val­lée impé­riale de Cali­for­nie. Aujourd’­hui, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Entra­vé par plus d’une ving­taine de bar­rages, siphon­né pour faire pous­ser de la luzerne dans le désert, et cela pour l’embouche de dix pour cent du chep­tel natio­nal, il n’a plus de fleuve que le nom lors­qu’il pénètre dans le Golfe de Cali­for­nie, et va, mince filet qui court dans le désert, son lit des­sé­ché et dé­sertifié, se jeter dans la mer en un ruis­seau toxique.

Les fleuves chi­nois sont rouges des rejets d’u­sines. Le mer­cure des cen­trales au char­bon rend le pois­son qui sur­vit impropre à la consom­ma­tion. Les pluies acides pol­luent les lacs. Le Yang-Tsé déverse chaque minute quelque 1,8 mil­liard de litres d’eau dans la mer de Chine orien­tale, mais il est biolo­giquement mort, inca­pable d’en­tre­te­nir la moindre vie aqua­tique. Comme le Colo­ra­do, le fleuve Jaune n’at­teint plus l’o­céan. Dans la seule ville de Xi’an, il absorbe chaque jour plus d’un mil­lion de tonnes d’eaux d’é­gout non trai­tées. Comme plus de la moi­tié des fleuves chi­nois, le fleuve Jaune est si pol­lué que les eaux qu’il char­rie, évi­dem­ment non potables, ne peuvent même pas être uti­li­sées pour l’a­gri­cul­ture. Plus de quatre-cents mil­lions de Chi­nois, le quart de la popu­la­tion, ne dis­posent pas d’un accès quo­ti­dien à une eau suf­fisamment propre pour l’u­sage humain.

Marine Aqua­cul­ture #1, Luoyan Bay, Fujian Pro­vince, Chi­na, 2012.

Dans bon nombre de pays en déve­lop­pe­ment, la rare­té de la res­source en eau a déclen­ché une véri­table guerre contre la nature. Au Bots­wa­na, on pro­jette d’as­sé­cher le del­ta de l’O­ko­van­go, le plus grand des oasis afri­caines, le re­fuge des plus vastes popu­la­tions de faune sau­vage du conti­nent. Dans le Sou­dan du Sud, seul le chaos poli­tique a arrê­té les plans qui visaient à assé­cher la zone humide du Sudd pour accroître de quelque cinq mil­liards de li­tres le débit du Nil, le long ruban dont dépend le sort de cin­quante-six mil­lions d’É­gyp­tiens. Avec un cin­quième de la popu­la­tion du monde, l’Inde ne dis­pose que de cinq pour cent de ses res­sources en eau. Seul un Indien sur trois a accès à une source d’eau propre, et encore le pays a‑t-il dû creu­ser vingt-trois mil­lions de puits pour par­ve­nir à ce maigre résul­tat.

Le plus inquié­tant est le laps de temps au cours duquel cette crise mon­diale s’est faite jour. En Flo­ride, les Ever­glades, cette « rivière d’herbes » qui for­mait autre­fois la plus vaste zone humide d’A­mé­rique du Nord, a été irré­médiablement dégra­dée en moins d’un siècle. Au Népal, la val­lée de Kat­mandou dis­po­sait depuis trois mille ans d’un réseau sophis­ti­qué de puits pro­fonds et d’é­lé­gantes fon­taines en pierre, d’où jaillis­sait en per­ma­nence une eau ache­mi­née dans les centres urbains par des conduites recou­vertes de briques et de bois sculp­té. Il y a encore une géné­ra­tion, pas plus loin que l’an­née de ma nais­sance, les habi­tants du Kat­man­dou fai­saient chaque matin des offrandes sur les berges de la Bag­ma­ti et de la Bish­nu­ma­ti, deux grosses ri­vières tri­bu­taires de la « Mère » Gange ; les femmes s’y ornaient le front de safran tan­dis que leurs enfants nageaient et s’é­bat­taient dans une eau si claire qu’elle brillait des éclats de mica dans le sable.

Aujourd’­hui le sys­tème tra­di­tion­nel de ges­tion de l’eau de Kat­man­dou est en ruine, com­pro­mis par un urba­nisme mal pen­sé et étran­glé par une rocade rou­tière dont la construc­tion a cou­pé les voies d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Les an­ciens puits ont été aban­don­nés, pavés, rem­plis de détri­tus voire conver­tis en latrines. La Bag­ma­ti et la Bish­nu­ma­ti, ain­si que des affluents plus modestes comme la Bha­cha Khu­si, ne char­rient plus aujourd’­hui qu’un filet d’eaux usées et de noires immon­dices. Le long des berges de ce qui furent des ri­vières, les temples tombent en ruine et le par­fum du jas­min et du chèvre­feuille a été rem­pla­cé par les vapeurs de die­sel, l’o­deur âcre du plas­tique brû­lé et la puan­teur des cha­rognes en décom­po­si­tion.

En 1922 encore Aldo Léo­pold[1] qua­li­fiait la région du del­ta du Colo­ra­do de « terre de miel et de lait ». À l’é­poque, toutes les eaux du Colo­ra­do venaient se jeter dans la mer, char­riant avec elles des mil­lions de tonnes de sable et de limon. Le débit d’eau douce était si impor­tant que l’in­fluence du fleuve était encore sen­sible à quelque soixante kilo­mètres au large du golfe de Cali­for­nie. Le cône de déjec­tion du del­ta s’é­ten­dait sur plus de huit-cent-mille hec­tares, soit l’é­qui­valent de la super­fi­cie de l’É­tat de Rhode Island. C’é­tait l’un des plus grands estuaires vierges au monde. Au large, les nutri­ments appor­tés par le fleuve nour­ris­saient toute une vie sous-marine éton­nam­ment riche, des bagres et des cor­vi­nas, des dau­phins et jus­qu’au rare mar­souin vaqui­ta, le plus petit céta­cé au monde. Au som­met de la chaîne ali­men­taire, on trou­vait le to-toa­ba, un énorme cou­sin du bar blanc d’A­mé­rique qui pou­vait peser jus­qu’à trois cents livres, qui se repro­dui­sait dans les eaux sau­mâtres de l’es­tuaire, et était si abon­dant dans la mer de Cor­tès qu’on pré­ten­dait que même un vieux pêcheur aveugle ne pou­vait man­quer son coup de har­pon.

Dans un contraste sai­sis­sant avec les sables cui­sants du désert de Sono­ra que le fleuve tra­verse en son cours infé­rieur, ou les nues col­lines bleues qui lui font comme un ber­ceau dans la Sier­ra de los Cuca­pah, le del­ta était luxu­riant, constel­lé de marais et d’é­tangs éme­raudes. Les roseaux à mas­sette et les gra­mi­nées sau­vages ondu­laient au vent, les saules, les peu­pliers et les pro­so­pis se pen­chaient sur ses che­naux sinueux qui cou­raient par­tout et nulle part, musar­daient et se per­daient en méandres, comme si les eaux ne pou­vaient se mettre d’ac­cord sur un che­min à suivre. « Le Colo­ra­do, écri­vait Léo­pold, n’ar­rive pas à déci­der lequel des cen­taines de lagons verts offre la route la plus plai­sante et la plus pares­seuse jus­qu’au golfe. »

Réveillés par le sif­fle­ment des cailles qui nichaient dans les branches des pro­so­pis, cam­pant dans des vasières qui por­taient encore l’empreinte de san­gliers, de che­va­liers à pattes jaunes ou de jaguars, les frères Léo­pold connurent le del­ta du Colo­ra­do, au rythme des marées, tel qu’il exis­tait depuis tou­jours, vierge et sau­vage. Il y avait des lynx lan­gou­reu­se­ment allon­gés sur les troncs morts de peu­pliers flot­tant sur les eaux. Des cerfs, des ratons laveurs, des cas­tors et des coyotes, et des nuées d’oi­seaux si abon­dantes qu’elles assom­bris­saient les cieux. Des avo­cettes et des che­va­liers semi-pal­més, des col­verts, des canards sif­fleurs et des sar­celles, des légions de cor­mo­rans, des mouettes et tant d’ai­grettes qu’elles fai­saient son­ger Léo­pold, lors­qu’il obser­vait leur vol, à « une tem­pête de neige hors sai­son ». Il décrit les grandes pha­langes d’oies sau­vages qui viraient de bord dans les cieux et s’a­bat­taient comme des feuilles d’au­tomne. Sur toutes les berges, il pou­vait obser­ver des râles gris et des grues du Cana­da et, en levant la tête, des colombes et des rapaces qui fen­daient les airs dans un frois­se­ment d’ailes. Tout cela fut sacri­fié lorsque fut ache­vé le bar­rage Hoo­ver en 1935, et que le Colo­ra­do ces­sa entiè­re­ment, pen­dant six ans, de rejoindre son del­ta.

“Oil Bun­ke­ring #2, Niger Del­ta, Nige­ria 2016”

Un siècle de négli­gences et de folies a légué à notre géné­ra­tion une crise d’une ampleur impres­sion­nante. Plus d’un mil­liard de per­sonnes dans le monde sont dépour­vues d’un accès à l’eau potable. Sim­ple­ment pour étan­cher leur soif, il leur faut ris­quer leurs vies et celles de leurs enfants. Dans les pays en déve­lop­pe­ment en par­ti­cu­lier, les femmes par­courent des kilo­mètres afin d’at­teindre des puits loin­tains, sou­vent souillés par la pol­lu­tion, des patho­gènes, et des déjec­tions ani­males, pour en rap­por­ter, cour­bées en deux, des seaux et des jer­ry­cans qui pèsent aus­si lourd qu’elles.

La disette d’eau se tra­duit inévi­ta­ble­ment par l’ab­sence d’ins­tal­la­tions sani­taires, à l’o­ri­gine de mil­lions de morts par­ti­cu­liè­re­ment chez les enfants. Deux mil­liards et demi d’hommes n’ont pas accès aux ins­tal­la­tions les plus rudi­mentaires. On compte dans le monde plus de télé­phones cel­lu­laires que de foyers équi­pés de toi­lettes. Chaque jour en Inde, un mil­liard de litres d’ef­fluents urbains sont déver­sés dans le plus sacré des fleuves, fa « mère » Gange. Ces eaux usées pro­viennent des foyers équi­pés de toi­lettes à chasse, un luxe pour la plu­part des Indiens. Six cents mil­lions d’entre eux n’ont pas d’autre choix que de défé­quer en plein air. Ils repré­sentent près de la moi­tié des 1,5 mil­liards de mal­heu­reux qui doivent chaque jour, à tra­vers le monde, cher­cher un abri auprès d’une route ou d’un ruis­seau qui leur per­mette de satis­faire leurs besoins avec un mini­mum de dis­cré­tion et de digni­té. Dans beau­coup de cultures, les femmes ne doivent pas être vues en train de se sou­la­ger, et il leur faut se rési­gner à attendre la tom­bée de la nuit et son man­teau d’obscu­rité. Dans le sub­con­ti­nent indien, la moi­tié des jeunes filles qui ont la chance de rece­voir une édu­ca­tion fré­quentent des écoles qui ne pos­sèdent pas de toi­lettes. La honte due au manque d’in­ti­mi­té en conduit beau­coup à quit­ter l’é­cole dès qu’elles atteignent la puber­té.

En Haï­ti, plus de la moi­tié de la popu­la­tion n’a pas un accès com­mode à un point d’eau potable. Sept familles sur neuf n’y dis­posent d’ins­tal­la­tions sa­nitaires d’au­cune sorte. In Éthio­pie, qua­rante-neuf mil­lions d’ha­bi­tants n’ont pas d’ac­cès à une eau propre et bien soixante-quinze mil­lions à des équipe­ments sani­taires de base. Au Ban­gla­desh, plus dé la moi­tié de la popu­la­tion se trouve dans la même situa­tion ; les mala­dies diar­rhéiques y tuent cent-mille enfants chaque année. En Inde, elles causent la mort de seize-cents per­sonnes par jour.

Un enfant dans le monde meurt toutes les vingt secondes chaque jour du fait d’une mala­die liée à l’eau ou au défaut d’eau, Les seules diar­rhées tuent un mil­lion et demi d’en­fants par an, plus que la mala­ria, le sida et la rou­geole réunis. En une époque d’a­van­cées médi­cales épous­tou­flantes, une bonne moi­tié des lits d’hô­pi­taux sont occu­pés par des patients atteints de mala­dies qui pour­raient pra­ti­que­ment être éli­mi­nées s’ils avaient seule­ment accès à une eau de bonne qua­li­té et à des sani­taires décents. En leur absence, des patho­logies qu’il serait facile de pré­ve­nir emportent chaque année l’exis­tence de plus d’hommes qu’il n’en meurt dans les guerres et les conflits qui empoi­sonnent la pla­nète.

Vero­na­Walk, Naples, Flo­ri­da, USA, 2012.

À l’é­vi­dence, la ques­tion de la dis­tri­bu­tion géo­gra­phique de la res­source est l’un des élé­ments essen­tiels du pro­blème de l’eau. Le Cana­da pos­sède vingt pour cent des res­sources en eau douce. Sur une éten­due com­pa­rable et avec une popu­la­tion qua­rante fois plus impor­tante, la Chine ne dis­pose que de huit pour cent de la res­source mon­diale.

En 2025, cinq mil­liards de per­sonnes répar­ties dans une dou­zaine de pays d’A­frique ou d’A­sie seront sévè­re­ment affec­tées par des pénu­ries d’eau. L’Inde aura besoin d’un bil­lion de mètres cubes d’eau, soit le double de ce dont elle dis­pose actuel­le­ment et l’é­qui­valent de vingt pour cent de la demande mon­diale escomp­tée. Quatre-vingt-dix pour cent devra aller à l’ir­ri­ga­tion, le pays pei­nant à nour­rir une popu­la­tion qui en 2025 sera la plus vaste au monde, et ce alors que la mous­son annuelle devient de plus en plus irré­gu­lière sous l’ef­fet du chan­ge­ment cli­ma­tique. Le ministre indien de l’En­vi­ron­ne­ment et des Forêts, Jai­ram Ramesh, résu­mait ain­si, dans des pro­pos rap­por­tés par le Wash­ington Post du 3 avril 2013, les dures réa­li­tés aux­quelles est confron­té son pays : « Les gla­ciers de l’Hi­ma­laya reculent, les ren­de­ments agri­coles stag­nent, le nombre de jours sans pluie va crois­sant, et la mous­son n’est plus aus­si pré­vi­sible ».

La pros­pé­ri­té des États du golfe per­sique dépend de leur capa­ci­té à extraire les eaux fos­siles sou­ter­raines, nappes dont l’ex­ploi­ta­tion repré­sente soixante- quinze pour cent de la pro­duc­tion d’eau dans la région et qui se réduisent au rythme de 5,2 mil­liards de mètres cubes par an.

Au cœur des États-Unis, un tiers de l’eau consom­mée par les ran­chers et les agri­cul­teurs du Dako­ta du Sud jus­qu’aux hautes plaines du Texas pro­vient de l’a­qui­fère Ogal­la­la, lequel est par défi­ni­tion une res­source finie qui ne se renou­velle qu’à l’é­chelle des temps géo­lo­giques.

Dans le monde entier, l’ac­ti­vi­té humaine a engen­dré une demande tou­jours crois­sante de ce bien pré­cieux dont l’offre s’a­vère rigou­reu­se­ment limi­tée. Si l’on ne veut pas que la crise de l’eau débouche sur des consé­quences désas­treuses, il fau­dra trou­ver des méca­nismes poli­tiques et éco­no­miques pour maî­tri­ser effec­ti­ve­ment cet insa­tiable appé­tit.

Mais à la fin des fins, nous ne trou­ve­rons jamais d’is­sue à cette crise si nous ne sommes pas prêts à chan­ger le regard que nous por­tons sur l’eau et les autres res­sources natu­relles. C’est cer­tai­ne­ment l’un des mes­sages les plus forts et les plus poi­gnants de ce superbe livre. Plei­ne­ment conscient de l’é­ten­due et de la com­plexi­té des défis liés à l’eau douce, han­té comme artiste et comme père de famille par ses consé­quences, Edward Bur­tyns­ky a entre­pris il y a cinq ans de par­courir le monde pour en rap­por­ter ce qui s’a­vère une his­toire assez simple. La ver­tu de son art pho­to­gra­phique ne réside pas dans un par­ti pris polé­mique mais dans sa neu­tra­li­té. Edward ne juge pas. Il se contente de livrer un témoi­gnage de ce qu’il a vu. Construit, com­po­sé et pré­sen­té de telle sorte qu’il ne peut qu’être une source d’ins­pi­ra­tion, son tra­vail offre une trace indé­lé­bile des contre­coups de la folie indus­trielle. La com­pas­sion est au fon­de­ment de son œuvre. Canali­ser l’éner­gie rédemp­trice de l’hu­ma­ni­té en vue de l’ac­tion, son objec­tif.

Row-Irri­ga­tion, Impe­rial Val­ley, Cali­for­nia, USA, 2009

Depuis trois siècles main­te­nant, nous avons consom­mé les éner­gies fos­siles, nous avons dévié et assé­ché les fleuves, vidé les mers de la vie qu’elles abri­taient, abat­tu des forêts ances­trales, cau­sé des trous dans la couche d’o­zone. Nos modèles éco­no­miques sont des pro­jec­tions ascen­dantes et des courbes de crois­sance en forme de flèches quand ils devraient res­sem­bler à des cercles. Prendre une crois­sance per­pé­tuelle sur une pla­nète finie comme seule mesure du bien-être éco­no­mique revient à s’en­ga­ger dans la voie d’un lent sui­cide col­lectif. Nier ou exclure des cal­culs éco­no­miques ou des plans de gou­ver­nance les coûts engen­drés par la vio­lence exer­cée à l’en­contre des équi­libres natu­rels, c’est s’a­ban­don­ner à une logique illu­soire.

À n’en pas dou­ter, il est temps de sub­sti­tuer au voca­bu­laire des « droits sur l’eau » celui des obli­ga­tions envers cette res­source, de ne plus bâtir de pro­jets pour la détour­ner mais de trou­ver de nou­velles façons de l’ho­no­rer, comme en véri­té l’ont fait nos ancêtres pen­dant l’es­sen­tiel de l’his­toire humaine. Concé­der une sacra­li­té à l’eau n’est pas aller contre la science, c’est bien plu­tôt recon­naître la mer­veilleuse com­plexi­té des sys­tèmes éco­lo­giques et bio­lo­giques que la science a mis en pleine lumière.

Un pas déci­sif sera accom­pli si nous com­pre­nons com­ment nous en sommes venus à per­ce­voir le monde comme nous le per­ce­vons. De la Renais­sance jus­qu’aux Lumières, la dyna­mique euro­péenne a affran­chi l’es­prit de la ty­rannie d’une foi aux pré­ten­tions abso­lues, en même temps qu’elle libé­rait l’in­dividu de la col­lec­ti­vi­té, ce qui fut un peu l’é­qui­valent socio­lo­gique de la fis­sion de l’a­tome. Ce fai­sant, nous avons lais­sé en che­min nombre des intui­tions que recé­laient le mythe, la magie, la mys­tique, et de manière peut-être en­core plus impor­tante, la méta­phore. L’u­ni­vers, décla­rait Des­cartes au XVIIe siècle, n’est com­po­sé que de deux « sub­stances », l’es­prit et la matière régie par des lois méca­niques. L’homme mis à part, toutes les créa­tures sen­tantes se voyaient re­léguées du côté du pur méca­nisme comme l’é­tait bien sûr la nature elle-même. « La science, écri­vait Saul Bel­low, a pro­cé­dé au grand ménage de la foi. » Les phé­no­mènes qui ne pou­vaient être posi­ti­ve­ment mesu­rés ou obser­vés n’a­vaient tout sim­ple­ment plus de réa­li­té. La moder­ni­té s’e­nor­gueillit du triomphe du ma­térialisme. L’i­dée que la terre pût avoir une âme, le vol d’un fau­con une si­gnification, la croyance un sub­strat de véri­té fut pro­pre­ment ridi­cu­li­sée.

Pen­dant plu­sieurs siècles, le ratio­na­lisme n’a ces­sé de pro­gres­ser, même si sa plus haute expres­sion, la science, ne peut jamais, avec tout son éclat, que répondre à la ques­tion com­ment, sans seule­ment pou­voir espé­rer s’ap­pro­cher du pour­quoi. Les limi­ta­tions inhé­rentes au modèle scien­ti­fique ont depuis long­temps pro­vo­qué une forme de malaise exis­ten­tiel, fami­lier à nombre d’en­tre nous à qui l’on a appris depuis l’en­fance que l’u­ni­vers se résu­mait à l’ac­tion aléa­toire de minus­cules par­ti­cules ato­miques qui tour­noient et inter­agissent dans l’es­pace. Mais de manière plus signi­fi­ca­tive, la réduc­tion du monde au méca­nisme, et la per­cep­tion sub­sé­quente de la nature comme un obs­tacle à sur­mon­ter, une res­source à exploi­ter, a pour une bonne part déter­miné la façon dont nous trai­tons aveu­glé­ment la vie sur Terre.

En Colom­bie-Bri­tan­nique, j’ai appris jeune homme que les forêts exis­taient pour la coupe. C’é­tait là le fond de la syl­vi­cul­ture scien­ti­fique que j’ai étu­diée puis appli­quée comme ingé­nieur fores­tier. Cette pers­pec­tive cultu­relle diffé­rait pro­fon­dé­ment de celle des Pre­mières nations, qui habi­taient l’île de Van­couver à l’é­poque de la ren­contre avec les Euro­péens et qui l’ha­bitent encore aujourd’­hui. Si l’on m’en­voyait dans la forêt pour la mettre en coupe, le jeune Kwa­kiu­ti du même âge était dépê­ché dans cette même forêt pen­dant le rituel d’i­ni­tia­tion hamat­sa pour s’y mesu­rer au Huxw­hukw et au Bec-cro­chu-céleste, esprits can­ni­bales de la pointe-Nord-du-monde. S’il en triom­phait grâce à sa bra­voure et à sa dis­ci­pline spi­ri­tuelle, la sagesse et la puis­sance de la nature vien­draient habi­ter à son retour les hommes de sa tri­bu dans la célé­bra­tion du pot­latch. Le pro­blème n’est pas de tran­cher laquelle de ces visions du monde est bonne ou mau­vaise. La forêt se réduit-elle à de la cel­lu­lose et à des stères de bois de sciage ? Quel est vrai­ment le domaine des esprits ?

Xiluo­du Dam #1, Yangtze River, Yun­nan Pro­vince, Chi­na, 2012

Ce ne sont pas là les ques­tions déci­sives. L’im­por­tant réside dans la force du sys­tème de croyance et ses impli­ca­tions dans la vie quo­ti­dienne des gens, puis­qu’il reçoit une tra­duc­tion en termes d’empreinte éco­lo­gique, d’im­pact de la socié­té sur son envi­ron­ne­ment. Un enfant qui gran­dit dans la cer­ti­tude que la mon­tagne est le refuge d’es­prits pro­tec­teurs sera un homme pro­fon­dé­ment dif­fé­rent de celui à qui l’on a appris qu’elle n’est qu’une masse rocheuse inerte prête à l’ex­ploi­ta­tion minière. Un enfant Kwa­kiu­ti à qui l’on a incul­qué que les forêts côtières sont le domaine du divin ne sera pas le même que le jeune Ca­nadien qui a appris que ces arbres ne poussent que pour être mis en coupe. Prendre la pleine mesure d’une culture requiert de consi­dé­rer non seule­ment ses réa­li­sa­tions effec­tives mais la nature et la puis­sance de ses aspi­ra­tions et des méta­phores qui l’a­niment.

L’exis­tence dans les marais de Nou­velle-Gui­née où sévit la mala­ria, les vents gla­cés du Tibet, la cha­leur incan­des­cente du Saha­ra ne prêtent pas à l’en­vie. La nos­tal­gie du pas­sé n’est pas un sen­ti­ment très répan­du chez les Inuits, et les chas­seurs-cueilleurs de Bor­néo n’ont pas de conscience réflé­chie d’une res­ponsabilité à l’é­gard des forêts d’al­ti­tude qu’ils sont de toute façon dans l’in­capacité tech­nique d’é­ra­di­quer. Mais ces cultures n’en ont pas moins su for­ger une mys­tique de la Terre, qui n’est pas fon­dée sur le simple atta­che­ment concret à leur envi­ron­ne­ment mais sur l’in­tui­tion plus sub­tile que la nature vient à l’être par les forces de l’es­prit. Les mon­tagnes, les fleuves et les forêts ne sont pas per­çus comme inani­més, comme les simples étais du tré­teau où se déroule le drame humain. Pour ces socié­tés, la terre est vivante, dyna­mique, et la psy­ché humaine a la capa­ci­té de s’y inclure comme d’a­gir sur elle.

En dépit de la mon­tée des pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques, nous n’a­vons au fond ces­sé de consi­dé­rer la nature comme une res­source brute qu’il nous appar­tient d’ex­ploi­ter selon notre bon plai­sir. Quand s’ouvre une mine, nous tenons pour nor­mal que des gens qui n’ont jamais vécu sur cette terre, qui n’ont d’at­taches d’au­cune sorte avec la contrée envi­ron­nante, puissent en toute léga­li­té s’as­surer le droit de s’im­plan­ter et de lais­ser à leur suite, par la nature même de leur entre­prise, un site entiè­re­ment trans­for­mé et dégra­dé. En outre, en oc­troyant ces conces­sions minières, sou­vent pour des sommes modiques à des spé­cu­la­teurs de villes loin­taines, nous n’at­tri­buons aucune valeur cultu­relle ou de mar­ché à la terre elle-même. Le coût que repré­sente la des­truc­tion d’un site natu­rel, ou sa valeur inhé­rente s’il est pré­ser­vé, n’a pas de tra­duc­tion dans les cal­culs éco­no­miques qui pré­sident à l’ex­ploi­ta­tion indus­trielle de la nature. Aucune entre­prise n’a à dédom­ma­ger les habi­tants pour le tort infli­gé aux res com­munes, aux fleuves, aux mon­tagnes, aux forêts, qui par défi­ni­tion appar­tiennent à tous. Dès lors qu’existent pro­messes d’emplois et de ren­trées mo­nétaires, les per­mis conti­nue­ront à être accor­dés.

Nous tenons cela pour natu­rel puis­qu’aus­si bien c’est le fon­de­ment de notre sys­tème éco­no­mique, la façon dont le com­merce extrait de la valeur dans une éco­no­mie gui­dée par le pro­fit. Mais si l’on y accorde un peu d’at­tention, notam­ment en essayant d’a­dop­ter la pers­pec­tive d’autres cultures, ani­mées par des visions de la vie et de la nature tout à fait dif­fé­rentes, nous ne tar­dons pas à consi­dé­rer ce com­por­te­ment comme étrange et anor­mal au plus haut point.

L’ex­pé­rience des socié­tés tra­di­tion­nelles nous importe car elle nous rap­pelle qu’il existe des alter­na­tives, d’autres façons de s’o­rien­ter dans l’es­pace social, spi­ri­tuel et éco­lo­gique. Éprou­ver, par exemple, de l’ad­mi­ra­tion pour le mode de vie des Indiens des Andes ne revient pas à deman­der que nous aban­donnions tout et imi­tions les socié­tés pré­in­dus­trielles, ni que qui­conque doive alié­ner le droit de béné­fi­cier des mer­veilles de la tech­no­lo­gie. C’est bien plu­tôt une source d’ins­pi­ra­tion et de récon­fort qui nous montre que le che­min que nous avons emprun­té jusque-là n’est pas le seul qui s’offre à nous, que notre des­tin n’est pas irré­vo­ca­ble­ment fixé par des choix dont on peut scien­tifiquement démon­trer l’im­pru­dence. Par leur exis­tence même, les diverses cultures de ce monde attestent la sot­tise de ceux qui pré­tendent que nous ne pou­vons chan­ger, comme nous savons tous qu’il le fau­dra, la façon dont nous habi­tons la Terre.

Depuis un siècle, nous avons sacri­fié les rivières, les lacs et les mers inté­rieures sur l’au­tel de la pros­pé­ri­té. Il est temps de bous­cu­ler ce sys­tème de pen­sée et de recon­naître que notre pros­pé­ri­té repose aus­si sur la pro­tec­tion de ces pré­cieuses sources d’eau douce. Comme l’é­cri­vait il y a long­temps Aldo Léo­pold, « quand nous chan­tons cette terre comme celle des libres et des braves, il nous faut inclure les plantes et les ani­maux, les rivières et les lacs, l’hu­mus et jus­qu’aux mon­tagnes qui tutoient le ciel. Ce n’est qu’ain­si que notre chant se fera hymne et prière uni­ver­selle, même pour les innom­brables géné­ra­tions à naître. C’est pour elles que nous devons lais­ser s’é­cou­ler les fleuves puisque nous savons que tous ils entrent dans la mer, et la mer n’en regorge point. Ils retournent aux mêmes lieux d’où ils étaient sor­tis pour cou­ler encore[2] ».

Wade Davis

Tra­duc­tion  : Lio­nel Lefo­res­tier


  1. Aldo Léo­pold (1887–1948) fut l’un des pion­niers, aux États-Unis, de la pro­tec­tion envi­ron­ne­men­tale, dont il se fit notam­ment l’a­vo­cat dans son Alma­nach d’un com­té des sables. (N.d.T.)
  2. La fin de la cita­tion est un écho de L’Ecclésiaste 1,7. (N.d.T.)

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