Accros au progrès (par Derrick Jensen)

Le texte sui­vant a ini­tia­le­ment été publié, en anglais, à cette adresse.


Com­ment en sommes-nous arri­vés à sup­po­ser que le “pro­grès” est tou­jours bon ? Le trai­te­ment des juifs par les Nazis a pro­gres­sé jusqu’à la solu­tion finale. Et nombre de juifs sui­virent une ligne de pro­grès constante : rece­voir une carte d’identité, être par­qué dans un ghet­to, mon­ter dans un wagon à bes­tiaux, arri­ver dans un camp, tra­vailler dans ce camp, aller dans une chambre à gaz, être mis dans un four, par­tir en fumée, finir en cendres.

Un har­ce­leur peut pro­gres­ser d’une phase à une autre, en com­men­çant par des e‑mails, puis des coups de télé­phone, puis s’installer dans le quar­tier de la vic­time, puis han­ter les endroits où la vic­time pour­rait se rendre, puis se rendre à la mai­son de la vic­time. Le can­cer peut pro­gres­ser, et pro­gresse habi­tuel­le­ment. Les addic­tions, y com­pris les addic­tions cultu­relles, peuvent pro­gres­ser, et pro­gressent bien souvent.

Ce qui ne veut pas dire que le pro­grès ne peut être bon. Une ami­tié ou une rela­tion roman­tique peut pro­gres­ser aus­si cer­tai­ne­ment qu’une rela­tion abu­sive — l’affection que vous res­sen­tez s’am­pli­fiant avec le temps et abou­tis­sant à une fami­lia­ri­té pro­fonde et à une sen­sa­tion de récon­fort au fur et à mesure que la rela­tion mûrit.

Dans de nom­breux cas, le pro­grès est bon pour cer­tains et mau­vais pour d’autres. Pour les auteurs de l’holocauste nazi, le pro­grès tech­no­lo­gique qui a per­mis de trou­ver des moyens plus effi­caces pour tuer de grands nombres d’êtres humains, fut « bon », ou « utile », ou « pra­tique ». Du point de vue des vic­times, pas tant que ça. Pour les auteurs de l’holocauste états-unien, le déve­lop­pe­ment des voies de che­mins de fer pour trans­por­ter hommes et machines fut « bon », « utile » et « pra­tique ». Du point de vue des Dako­ta, des Nava­jo, des Hopi, des Modoc, des Squa­mish et d’autres, pas tant que ça. Du point de vue des bisons, des chiens de prai­rie, des loups com­muns, des séquoias, des sapins de Dou­glas et d’autres, pas tant que ça.

En 1970, Lewis Mum­ford a écrit que « la pré­misse prin­ci­pale com­mune à la fois à la tech­no­lo­gie et à la science est la notion selon laquelle il n’y a aucune limite sou­hai­table à l’accroissement de la connais­sance, des biens maté­riels et du contrôle envi­ron­ne­men­tal ; que la pro­duc­ti­vi­té quan­ti­ta­tive est une fin en soi, et que tous les moyens sont bons pour per­pé­tuer son expan­sion ». Mum­ford posait la même ques­tion que tant d’entre nous posent, à savoir, Pour­quoi diable une culture ferait-elle tant de choses démentes, stu­pides, et des­truc­trices ? Sa réponse se dis­tingue radi­ca­le­ment des bêtises cor­nu­co­piennes : « la récom­pense dési­rée de cette magie n’est pas seule­ment l’abondance, mais aus­si le contrôle abso­lu ». Mum­ford savait — comme nous tous — qu’il n’y avait aucun espoir si l’on conti­nuait “selon les termes impo­sés par la socié­té tech­no­cra­tique”. Il ne pen­sait pas que le chan­ge­ment serait simple, et disait qu’il néces­si­te­rait peut-être « un trai­te­ment de choc total, proche d’une catas­trophe, pour bri­ser l’emprise de la psy­chose chro­nique de l’homme civi­li­sé ». Il n’était pas opti­miste : « Même un éveil aus­si tar­dif relè­ve­rait du miracle ».

Aujourd’hui, la plu­part des gens ne se sont pas réveillés du culte du pro­grès. Bien que le monde soit en train d’être déman­te­lé devant leurs yeux, la qua­si-tota­li­té des per­son­na­li­tés publiques conti­nuent à être des adeptes de ce culte. Il en va de même pour nombre de per­son­na­li­tés non-publiques — pour la plu­part d’entre nous — dans la mesure où nous sem­blons pré­su­mer, sans aucune remise en ques­tion, que le pro­grès de demain appor­te­ra plus de bonnes choses à la vie, et règle­ra simul­ta­né­ment les pro­blèmes créés par les pro­grès d’hier et d’aujourd’hui (sans en créer davan­tage, ce que leur « pro­grès » semble tou­jours faire).

Pour ceux qui en pro­fitent, le pro­grès relève de l’amélioration de leur mode de vie maté­riel au détri­ment de ceux qu’ils asser­vissent, pillent, ou autre­ment, exploitent. Pour tous les autres, il s’agit d’une perte.

Pro­grès. Dans d’immenses por­tions de l’océan paci­fique, il y a 48 fois plus de plas­tique que de phytoplancton.

Pro­grès. Un mil­lion d’oiseaux chan­teurs meurent chaque jour à cause des gratte-ciels, des tours de télé­pho­nie cel­lu­laire, des chats domes­tiques, et autres pièges de la vie moderne civilisée.

Pro­grès. Un demi-mil­lion d’enfants humains meurent chaque année direc­te­ment en rai­son du soi-disant rem­bour­se­ment de la dette des soi-disant pays du tiers-monde (les colo­nies) aux soi-disant pays du pre­mier monde (les nations qui ont déjà connu le progrès).

Le pro­grès, ce sont des ours polaires qui nagent des cen­taines de kilo­mètres entre les petits îlots de glace en train de fondre, jusqu’à n’en plus pou­voir. Le pro­grès, ce sont les armes nucléaires, l’uranium appau­vri, et les « drones » pilo­tés depuis un bureau en Flo­ride pour tuer des gens au Pakis­tan. Le pro­grès, c’est la capa­ci­té pour de moins en moins de gens de contrô­ler de plus en plus de gens, et de détruire de plus en plus le monde. Le pro­grès est un dieu. Le pro­grès est Dieu. Le pro­grès, c’est la des­truc­tion du monde.

Le bio­lo­giste de l’évolution Richard Daw­kins pré­tend que la science base sa véri­té sur sa “spec­ta­cu­laire capa­ci­té à faire en sorte que la matière et l’énergie sautent dans des cer­ceaux sur com­mande”. L’anthropologue Les­lie White a affir­mé que la « fonc­tion pre­mière de la culture » était de « mobi­li­ser et de contrô­ler l’énergie ». Très sim­ple­ment, cette culture consiste à asser­vir toutes les per­sonnes et toutes les choses sur les­quelles ses membres peuvent mettre leurs mains (ou leurs machines). Com­ment, en un mot, pour­rait-on qua­li­fier le fait de faire sau­ter quelqu’un à tra­vers des cer­ceaux sur com­mande ? L’esclavage. Dans cette culture, le pro­grès se mesure par la capa­ci­té à asser­vir, à contrô­ler, et ce avec une effi­ca­ci­té en per­pé­tuelle crois­sance. Le but ultime est de tout contrô­ler, tout et tous.

Je sais, je sais, j’entends déjà les voci­fé­ra­tions des membres du culte : « si le pro­grès est si mau­vais, pour­quoi tant de gens le veulent-ils ? » Eh bien, ils ne le veulent pas. Les non-humains n’en veulent cer­tai­ne­ment pas. Mais ils ne comptent pas. Ils ne sont là que pour que vous les uti­li­siez. Nombre d’humains n’en veulent pas non plus. Ou du moins n’en vou­laient pas, lorsque leurs struc­tures sociales étaient encore intactes. C’est pour­quoi tant de peuples indi­gènes ont pris les armes pour défendre leurs modes de vie. Je pense sou­vent à cette phrase de Samuel Hun­ting­ton : « L’Oc­ci­dent a vain­cu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa reli­gion étaient supé­rieures (rares ont été les membres d’autres civi­li­sa­tions à se conver­tir) mais plu­tôt par sa supé­rio­ri­té à uti­li­ser la vio­lence orga­ni­sée. Les Occi­den­taux l’ou­blient sou­vent, mais les non-Occi­den­taux jamais ».

Une par­tie du pro­blème vient de ce que le pro­grès ne se borne pas à être sim­ple­ment sédui­sant, mais qu’il est éga­le­ment addic­tif. Mon dic­tion­naire de poche défi­nit deve­nir accro comme « se lier, se dévouer, s’attacher comme ser­vi­teur, dis­ciple ou adhé­rent ». Dans la loi romaine, une addic­tion était « l’ac­tion de faire pas­ser ou de trans­fé­rer des biens à un autre, soit par Sen­tence d’une Cour, soit par voie de vente à celui qui en offre le plus ». [Addic­tion : ce terme vient du vieux fran­çais. On le trouve encore dans cer­tains dic­tion­naires du siècle der­nier, il vient du droit romain et dési­gnait : la trans­la­tion de la pro­prié­té par voie d’ad­ju­di­ca­tion. Éty­mo­lo­gi­que­ment, il signi­fie « ad » : « vers », « dic­tion », « dire », dic­ta ». Il désigne donc un ordre,  une contrainte vers]. Être accro c’est être esclave. Être esclave c’est être accro. L’héroïne cesse de ser­vir l’accro, et l’accro com­mence à ser­vir l’héroïne. Nous pou­vons dire la même chose du pro­grès : il ne nous sert pas, au contraire, nous le servons.

Chaque addic­tion pos­sède son attrait. J’ai récem­ment dis­cu­té lon­gue­ment avec des per­sonnes ayant beau­coup fait usage de crack. Leurs des­crip­tions des effets de la drogue cor­res­pon­daient à ce que j’avais enten­du dire par des étu­diants, lorsque j’enseignais dans une pri­son de haute sécu­ri­té. Les per­sonnes ayant consom­mé du crack disent uni­for­mé­ment que le crack les rend extrê­me­ment heu­reuses, puis­santes et invin­cibles. Leurs des­crip­tions du trip rendent le crack assez atti­rant. Mal­heu­reu­se­ment, le trip ne dure pas si long­temps, et lorsque vous reve­nez à vous, non seule­ment vous vous sen­tez misé­rable, mais en plus, vous vous met­tez immé­dia­te­ment à la recherche d’un nou­veau shoot.

Les toxi­co­manes peuvent tout aban­don­ner pour leur addic­tion. Mes élèves avaient per­du leur liber­té, et dans cer­tains cas, pour le res­tant de leurs jours. Leurs addic­tions avaient, pour nombre d’entre eux, détruit leurs familles. Et pour­tant, même après ça, un nombre impor­tant d’entre eux vous diront que si vous posiez un caillou devant eux, ils fini­raient par le fumer. L’addiction de cette culture au pro­grès est bien plus pro­fonde que n’importe quelle addic­tion chi­mique d’un indi­vi­du. Elle est plus puis­sante que le désir de beau­coup de gens pour une pla­nète vivante.

Le pro­grès ce sont les douches chaudes (qui requièrent extrac­tions minières, fabri­ca­tion et infra­struc­tures éner­gé­tiques). Le pro­grès ce sont les ordi­na­teurs (qui requièrent extrac­tions minières, fabri­ca­tion et infra­struc­tures éner­gé­tiques, et sont uti­li­sés de manière bien plus effi­cace par ceux qui sont au pou­voir que par nous). Le pro­grès c’est l’internet, qui per­met une com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née avec vos proches qui habitent loin (et qui requiert extrac­tions minières, fabri­ca­tion et infra­struc­tures éner­gé­tiques, et est uti­li­sé de manière bien plus effi­cace par ceux qui sont au pou­voir que par nous). Le pro­grès, ce sont les super­mar­chés, qui requièrent une pro­duc­tion indus­trielle de nour­ri­ture (qui, à son tour, requiert extrac­tions minières, fabri­ca­tion, infra­struc­tures agri­coles, chi­miques et éner­gé­tiques, et qui est contrô­lée par quelques cor­po­ra­tions géantes).

Toutes choses étant égales par ailleurs, je pré­fè­re­rais avoir un bon appa­reil de chauf­fage pour gar­der mes orteils bien au chaud. Mais toutes les autres choses ne sont pas égales, et je pré­fè­re­rais avoir une pla­nète vivante.

Der­rick Jensen


Une vidéo pour constater le lavage de cerveau, la propagande étatique et médiatique visant à nous vendre le progrès :


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux
Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay, Maria Grandy

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