Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écri­vain et acti­viste écolo­gique améri­cain, parti­san du sabo­tage envi­ron­ne­men­tal, vivant en Cali­for­nie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l’égard de la société contem­po­raine et de ses valeurs cultu­relles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fonda­teurs de Deep Green Resis­tance. Article origi­nale (publié en anglais) dispo­nible ici.


Comment en sommes-nous arri­vés à suppo­ser que le “progrès” est toujours bon? Le trai­te­ment des juifs par les Nazis a progressé jusqu’à la solu­tion finale. Et nombre de juifs suivirent une ligne de progrès constante: rece­voir une carte d’iden­tité, être parqué dans un ghetto, monter dans un wagon à bestiaux, arri­ver dans un camp, travailler dans ce camp, aller dans une chambre à gaz, être mis dans un four, partir en fumée, finir en cendres.

Un harce­leur peut progres­ser d’une phase à une autre, en commençant par des e-mails, puis des coups de télé­phone, puis s’ins­tal­ler dans le quar­tier de la victime, puis hanter les endroits où la victime pour­rait se rendre, puis se rendre à la maison de la victime. Le cancer peut progres­ser, et progresse habi­tuel­le­ment. Les addic­tions, y compris les addic­tions cultu­relles, peuvent progres­ser, et progressent bien souvent.

Ce qui ne veut pas dire que le progrès ne peut être bon. Une amitié ou une rela­tion roman­tique peut progres­ser aussi certai­ne­ment qu’une rela­tion abusive — l’af­fec­tion que vous ressen­tez s’am­pli­fiant avec le temps et abou­tis­sant à une fami­lia­rité profonde et à une sensa­tion de récon­fort au fur et à mesure que la rela­tion mûrit.

Dans de nombreux cas, le progrès est bon pour certains et mauvais pour d’autres. Pour les auteurs de l’ho­lo­causte nazi, le progrès tech­no­lo­gique qui a permis de trou­ver des moyens plus effi­caces pour tuer de grands nombres d’êtres humains, fut “bon”, ou “utile”, ou “pratique”. Du point de vue des victimes, pas tant que ça. Pour les auteurs de l’ho­lo­causte états-unien, le déve­lop­pe­ment des voies de chemins de fer pour trans­por­ter hommes et machines fut “bon”, “utile” et “pratique”. Du point de vue des Dakota, des Navajo, des Hopi, des Modoc, des Squa­mish et d’autres, pas tant que ça. Du point de vue des bisons, des chiens de prai­rie, des loups communs, des séquoias, des sapins de Douglas et d’autres, pas tant que ça.

En 1970, Lewis Mumford a écrit que “la prémisse prin­ci­pale commune à la fois à la tech­no­lo­gie et à la science est la notion selon laquelle il n’y a aucune limite souhai­table à l’ac­crois­se­ment de la connais­sance, des biens maté­riels et du contrôle envi­ron­ne­men­tal ; que la produc­ti­vité quan­ti­ta­tive est une fin en soi, et que tous les moyens sont bons pour perpé­tuer son expan­sion”. Mumford posait la même ques­tion que tant d’entre nous posent, à savoir, Pourquoi diable une culture ferait-elle tant de choses démentes, stupides, et destruc­trices ? Sa réponse se distingue radi­ca­le­ment des bêtises cornu­co­piennes : “la récom­pense dési­rée de cette magie n’est pas seule­ment l’abon­dance, mais aussi le contrôle absolu”. Mumford savait — comme nous tous — qu’il n’y avait aucun espoir si l’on conti­nuait “selon les termes impo­sés par la société tech­no­cra­tique”. Il ne pensait pas que le chan­ge­ment serait simple, et disait qu’il néces­si­te­rait peut-être “un trai­te­ment de choc total, proche d’une catas­trophe, pour briser l’em­prise de la psychose chro­nique de l’homme civi­lisé”. Il n’était pas opti­miste : “Même un éveil aussi tardif relè­ve­rait du miracle”.

Aujourd’­hui, la plupart des gens ne se sont pas réveillés du culte du progrès. Bien que le monde soit en train d’être déman­telé devant leurs yeux, la quasi-tota­lité des person­na­li­tés publiques conti­nuent à être des adeptes de ce culte. Il en va de même pour nombre de person­na­li­tés non-publiques — pour la plupart d’entre nous — dans la mesure où nous semblons présu­mer, sans aucune remise en ques­tion, que le progrès de demain appor­tera plus de bonnes choses à la vie, et règlera simul­ta­né­ment les problèmes créés par les progrès d’hier et d’aujourd’­hui (sans en créer davan­tage, ce que leur “progrès” semble toujours faire).

Pour ceux qui en profitent, le progrès relève de l’amé­lio­ra­tion de leur mode de vie maté­riel au détri­ment de ceux qu’ils asser­vissent, pillent, ou autre­ment, exploitent. Pour tous les autres, il s’agit d’une perte.

Progrès. Dans d’im­menses portions de l’océan paci­fique, il y a 48 fois plus de plas­tique que de phyto­planc­ton.

Progrès. Un million d’oi­seaux chan­teurs meurent chaque jour à cause des gratte-ciels, des tours de télé­pho­nie cellu­laire, des chats domes­tiques, et autres pièges de la vie moderne civi­li­sée.

Progrès. Un demi-million d’en­fants humains meurent chaque année direc­te­ment en raison du soi-disant rembour­se­ment de la dette des soi-disant pays du tiers-monde (les colo­nies) aux soi-disant pays du premier monde (les nations qui ont déjà connu le progrès).

Le progrès, ce sont des ours polaires qui nagent des centaines de kilo­mètres entre les petits îlots de glace en train de fondre, jusqu’à n’en plus pouvoir. Le progrès, ce sont les armes nucléaires, l’ura­nium appau­vri, et les “drones” pilo­tés depuis un bureau en Floride pour tuer des gens au Pakis­tan. Le progrès, c’est la capa­cité pour de moins en moins de gens de contrô­ler de plus en plus de gens, et de détruire de plus en plus le monde. Le progrès est un dieu. Le progrès est Dieu. Le progrès, c’est la destruc­tion du monde.

Le biolo­giste de l’évo­lu­tion Richard Dawkins prétend que la science base sa vérité sur sa “spec­ta­cu­laire capa­cité à faire en sorte que la matière et l’éner­gie sautent dans des cerceaux sur commande”. L’an­thro­po­logue Leslie White a affirmé que la “fonc­tion première de la culture” était de “mobi­li­ser et de contrô­ler l’éner­gie”. Très simple­ment, cette culture consiste à asser­vir toutes les personnes et toutes les choses sur lesquelles ses membres peuvent mettre leurs mains (ou leurs machines). Comment, en un mot, pour­rait-on quali­fier le fait de faire sauter quelqu’un à travers des cerceaux sur commande ? L’es­cla­vage. Dans cette culture, le progrès se mesure par la capa­cité à asser­vir, à contrô­ler, et ce avec une effi­ca­cité en perpé­tuelle crois­sance. Le but ultime est de tout contrô­ler, tout et tous.

Je sais, je sais, j’en­tends déjà les voci­fé­ra­tions des membres du culte : “si le progrès est si mauvais, pourquoi tant de gens le veulent-ils ?” Eh bien, ils ne le veulent pas. Les non-humains n’en veulent certai­ne­ment pas. Mais ils ne comptent pas. Ils ne sont là que pour que vous les utili­siez. Nombre d’hu­mains n’en veulent pas non plus. Ou du moins n’en voulaient pas, lorsque leurs struc­tures sociales étaient encore intactes. C’est pourquoi tant de peuples indi­gènes ont pris les armes pour défendre leurs modes de vie. Je pense souvent à cette phrase de Samuel Hunting­ton : “L’Oc­ci­dent a vaincu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa reli­gion étaient supé­rieures (rares ont été les membres d’autres civi­li­sa­tions à se conver­tir) mais plutôt par sa supé­rio­rité à utili­ser la violence orga­ni­sée. Les Occi­den­taux l’ou­blient souvent, mais les non-Occi­den­taux jamais”.

Une partie du problème vient de ce que le progrès ne se borne pas à être simple­ment sédui­sant, mais qu’il est égale­ment addic­tif. Mon diction­naire de poche défi­nit deve­nir accro comme “se lier, se dévouer, s’at­ta­cher comme servi­teur, disciple ou adhé­rent”. Dans la loi romaine, une addic­tion était “l’ac­tion de faire passer ou de trans­fé­rer des biens à un autre, soit par Sentence d’une Cour, soit par voie de vente à celui qui en offre le plus”. [Addic­tion : ce terme vient du vieux français. On le trouve encore dans certains diction­naires du siècle dernier, il vient du droit romain et dési­gnait : la trans­la­tion de la propriété par voie d’adju­di­ca­tion. Étymo­lo­gique­ment, il signi­fie “ad”: “vers”, “diction”, “dire”, dicta”. Il désigne donc un ordre,  une contrainte vers]. Être accro c’est être esclave. Être esclave c’est être accro. L’hé­roïne cesse de servir l’ac­cro, et l’ac­cro commence à servir l’hé­roïne. Nous pouvons dire la même chose du progrès : il ne nous sert pas, au contraire, nous le servons.

Chaque addic­tion possède son attrait. J’ai récem­ment discuté longue­ment avec des personnes ayant beau­coup fait usage de crack. Leurs descrip­tions des effets de la drogue corres­pon­daient à ce que j’avais entendu dire par des étudiants, lorsque j’en­sei­gnais dans une prison de haute sécu­rité. Les personnes ayant consommé du crack disent unifor­mé­ment que le crack les rend extrê­me­ment heureuses, puis­santes et invin­cibles. Leurs descrip­tions du trip rendent le crack assez atti­rant. Malheu­reu­se­ment, le trip ne dure pas si long­temps, et lorsque vous reve­nez à vous, non seule­ment vous vous sentez misé­rable, mais en plus, vous vous mettez immé­dia­te­ment à la recherche d’un nouveau shoot.

Les toxi­co­manes peuvent tout aban­don­ner pour leur addic­tion. Mes élèves avaient perdu leur liberté, et dans certains cas, pour le restant de leurs jours. Leurs addic­tions avaient, pour nombre d’entre eux, détruit leurs familles. Et pour­tant, même après ça, un nombre impor­tant d’entre eux vous diront que si vous posiez un caillou devant eux, ils fini­raient par le fumer. L’ad­dic­tion de cette culture au progrès est bien plus profonde que n’im­porte quelle addic­tion chimique d’un indi­vidu. Elle est plus puis­sante que le désir de beau­coup de gens pour une planète vivante.

Le progrès ce sont les douches chaudes (qui requièrent extrac­tions minières, fabri­ca­tion et infra­struc­tures éner­gé­tiques). Le progrès ce sont les ordi­na­teurs (qui requièrent extrac­tions minières, fabri­ca­tion et infra­struc­tures éner­gé­tiques, et sont utili­sés de manière bien plus effi­cace par ceux qui sont au pouvoir que par nous). Le progrès c’est l’in­ter­net, qui permet une commu­ni­ca­tion instan­ta­née avec vos proches qui habitent loin (et qui requiert extrac­tions minières, fabri­ca­tion et infra­struc­tures éner­gé­tiques, et est utilisé de manière bien plus effi­cace par ceux qui sont au pouvoir que par nous). Le progrès, ce sont les super­mar­chés, qui requièrent une produc­tion indus­trielle de nour­ri­ture (qui, à son tour, requiert extrac­tions minières, fabri­ca­tion, infra­struc­tures agri­coles, chimiques et éner­gé­tiques, et qui est contrô­lée par quelques corpo­ra­tions géantes).

Toutes choses étant égales par ailleurs, je préfè­re­rais avoir un bon appa­reil de chauf­fage pour garder mes orteils bien au chaud. Mais toutes les autres choses ne sont pas égales, et je préfè­re­rais avoir une planète vivante.

Derrick Jensen


Une vidéo pour consta­ter le lavage de cerveau, la propa­gande étatique et média­tique visant à nous vendre le progrès:


Traduc­tion: Nico­las Casaux
Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay, Maria Grandy

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