Le mythe de la suprématie humaine / extrait #1 (par Derrick Jensen)

Le texte qui suit est un extrait du cha­pitre inti­tu­lé « Conquête » (Pages 205 à 208) du der­nier livre de Der­rick Jen­sen, The Myth of Human Supre­ma­cy (« Le mythe de la supré­ma­tie humaine »).


La haine de la nature est omni­pré­sente dans cette culture. Omni­pré­sente. Ce soir, par exemple, j’ai lu un édi­to­rial dans le maga­zine Forbes inti­tu­lé « dans la bataille Homme VS. Nature, je choi­sis l’Homme ». Voi­ci par quoi com­mence l’article :

« Dif­fi­cile de ne pas s’émerveiller devant la main de l’homme lors­qu’on accueille la nou­velle année confor­ta­ble­ment ins­tal­lés dans les hau­teurs d’un bal­con sur­plom­bant les rives manu­cu­rées du fleuve Mia­mi. Admi­rez les lumières triom­pher de l’obscurité, illu­mi­nant un canyon d’appartements bâti sur ce qui était autre­fois un marais palu­déen. Oui, la nature sau­vage est un mer­veilleux endroit à visi­ter, mais la plu­part des per­sonnes ration­nelles s’insurgeraient si elles étaient for­cées d’y vivre. »

Il y a, évi­dem­ment, de nom­breuses erreurs ici, l’une d’elles, et pas la moindre, étant que la « bataille », ou plu­tôt guerre, ou plu­tôt mas­sacre, que « l’homme » livre contre le reste du monde — alias « la Nature » — détruit la pla­nète. Ensuite, bien sûr, on retrouve la démence de la croyance selon laquelle vous pou­vez rem­por­ter une guerre contre la pla­nète qui vous per­met de vivre ; ou, plus pré­ci­sé­ment, la démence de la croyance selon laquelle rem­por­ter une guerre contre la pla­nète qui vous per­met de vivre peut finir autre­ment que par votre propre anéan­tis­se­ment ; d’où pense-t-il que pro­viennent les matières pre­mières ayant ser­vis à construire ces canyons d’appartements, ain­si que l’énergie qui ali­mente ces lumières ? Plus impor­tant encore, d’où pense-t-il que pro­viennent la nour­ri­ture et l’eau et l’oxygène ? Bien sûr, ce que « rem­por­ter » cette guerre signi­fie, pour lui et ses sem­blables, ne cor­res­pond pas au meurtre de la pla­nète — on ne peut pas tuer ce que l’on per­çoit déjà comme inani­mé — mais plu­tôt à sa sou­mis­sion totale envers leur volon­té. À sa « réor­ga­ni­sa­tion ». D’autre part, ses pré­fé­rences pour l’artificiel plu­tôt que pour le natu­rel, en l’occurrence pour les lumières de la ville plu­tôt que pour la nuit (et pour la lumière de la lune, des étoiles, ou pour l’obscurité), et pour les appar­te­ments plu­tôt que pour les zones humides, ain­si que sa révé­rence qua­si-biblique et cer­tai­ne­ment nar­cis­sique envers « la main de l’homme », consti­tuent non seule­ment des indi­ca­teurs de la mala­die de cette culture, mais aus­si des for­mu­la­tions très expli­cites de ses croyances fon­da­men­tales : l’idée selon laquelle la domi­na­tion du monde est une bonne chose, et l’i­dée selon laquelle cette domi­na­tion peut prendre place sans détruire la planète.

Une autre affir­ma­tion me dérange : « Oui, la nature sau­vage est un mer­veilleux endroit à visi­ter, mais la plu­part des per­sonnes ration­nelles s’insurgeraient si elles étaient for­cées d’y vivre. » Tout d’abord, il y a à peine quelques mil­liers d’années (et en ce qui concerne le fleuve Mia­mi, quelques cen­taines d’années seule­ment), ce qu’il appelle la « nature » ne s’appelait pas la « nature », et n’était pas un endroit que les gens visi­taient. Cela s’appelait « la mai­son », et c’était là où vivaient ceux qui se sont bat­tus contre la conquête et la domi­na­tion de leurs mai­sons, ceux qui pré­fé­raient les zones humides et la lumière des étoiles aux appar­te­ments et aux lumières de la ville. De plus, dire que « la plu­part des per­sonnes ration­nelles s’insurgeraient si elles étaient for­cées d’y vivre », implique que ceux qui y vivaient volon­tiers n’étaient pas aus­si ration­nels que ceux qui ont détruit cette « nature » et que les humains (et non-humains) qui consi­dèrent cet endroit comme leur mai­son. Cela sup­pose qu’ils n’étaient pas aus­si ration­nels que ceux qui vivent dans des canyons d’appartements ; ce qui est tout à fait conforme à la croyance com­mune des membres de la culture domi­nante selon laquelle les peuples indi­gènes — alias les gens qui vivent dans la « nature », alias « les pri­mi­tifs » — ne sont pas entiè­re­ment rationnels.

Voi­ci ce qui ne me semble pas ration­nel ou rai­son­nable : endom­ma­ger la capa­ci­té de la terre, notre seule mai­son, à sou­te­nir la vie. Rien n’est plus dérai­son­nable, irra­tion­nel, stu­pide ou malé­fique que ça.

Je vou­drais men­tion­ner un pas­sage de plus, situé vers la fin de l’essai de Forbes :

« Don­ne­rons-nous carte blanche aux lea­ders qui célèbrent l’exceptionnalisme de l’homme, qui com­prennent que les pro­blèmes inci­dents, qui ont émer­gé à mesure que nous uti­li­sions la tech­no­lo­gie pour plier la nature à notre volon­té, peuvent être réso­lus à l’aide de plus de tech­no­lo­gies ? Ou cède­rons-nous le pou­voir sur toutes les facettes de nos vies à une élite [sic] qui pré­tend s’exprimer au nom de l’environnement inani­mé [sic], qui cherche à nous obli­ger à vivre avec moins, à redis­tri­buer notre pro­prié­té, et qui habi­lite des amé­na­geurs cen­traux, nom­més, à revoir à la baisse et à redes­si­ner la civi­li­sa­tion afin d’apaiser la colère de Mère Nature ? »

Encore une fois, ces excep­tion­na­listes humains, ce qui n’est qu’une autre façon de nom­mer les supré­ma­cistes humains — et la même chose est vraie de l’exceptionnalisme (ou du supré­ma­tisme) blanc, de l’exceptionnalisme (ou du supré­ma­tisme) mas­cu­lin, états-unien, capi­ta­liste ou civi­li­sa­tion­nel —, occultent les effets nui­sibles de leur excep­tion­na­lisme et de leur supré­ma­tisme. Comme tou­jours, cette occul­ta­tion a lieu parce que ce sont les vic­times des supré­ma­tistes qui les subissent, et non pas les supré­ma­tistes eux-mêmes, qui sont — quelle sur­prise — les béné­fi­ciaires de l’exploitation qui accom­pagne cet excep­tion­na­lisme ou ce supré­ma­tisme. Deux cents espèces ont dis­pa­ru aujourd’hui. 98% des forêts anciennes ont dis­pa­ru. 99% des prai­ries. 99% des zones humides. 90% des grands pois­sons des océans. Les crus­ta­cés du Paci­fique Nord-Ouest connaissent un échec de repro­duc­tion en rai­son de l’acidification (induite par l’industrialisme) des océans. Voi­là ce qu’il appelle des « pro­blèmes inci­dents »… enfin, quand il ne consi­dère pas cela comme des choses posi­tives. Et rap­pe­lez-vous, il n’importe pas per­son­nel­le­ment ; ce qui importe, c’est sa for­mu­la­tion de l’attitude nar­cis­sique et des­truc­trice qu’est la culture domi­nante — l’extirpation des non-humains est au mieux un pro­blème inci­dent, mais plus sou­vent un pro­grès (la conver­sion de ces marais dégoû­tants en glo­rieux canyons d’appartements), ou la pro­duc­tion (le déve­lop­pe­ment des res­sources natu­relles), ou quelque chose de tota­le­ment insi­gni­fiant. Parce que cela arrive à quelqu’un — ou, selon la for­mu­la­tion du supré­ma­cisme humain, à quelque chose — qui n’est pas entiè­re­ment vivant, pas entiè­re­ment « ration­nel », pas entiè­re­ment conscient, et cer­tai­ne­ment pas digne de consi­dé­ra­tion morale.

L’ATROCE NATURE SAUVAGE d’a­vant les JOLIS APPARTEMENTS DE MIAMI

L’extirpation des non-humains est par­fois per­çue comme le « sau­ve­tage de la terre », comme le montre le titre d’un article du Los Angeles Times d’aujourd’hui, inti­tu­lé « Sacri­fier le désert pour sau­ver la terre ». L’article parle de la façon dont l’État et les gou­ver­ne­ments fédé­raux, ain­si qu’une grosse cor­po­ra­tion, et des organisations/corporations « envi­ron­ne­men­tales » détruisent d’immenses pans du désert de Mojave afin d’y implan­ter des pan­neaux solaires. Le désert n’est pas sacri­fié, comme le pré­tend l’article, pour sau­ver la terre, mais pour géné­rer de l’électricité, prin­ci­pa­le­ment pour l’industrie. La terre n’a pas besoin d’électricité : l’industrie oui. Mais encore une fois, selon cette pers­pec­tive nar­cis­sique, l’industrie est la terre. Il n’existe et ne peut rien exis­ter d’autre que les supré­ma­tistes eux-mêmes.

Voi­ci quelques-uns des autres pro­blèmes de ce texte de Forbes, des pro­blèmes qui sont presque uni­ver­sels dans la manière de cette culture d’être au monde. Tout d’abord, il y a l’immoralité (et, dans cette culture, l’ubiquité) de cette volon­té de « plier la nature à notre volon­té ». Mais nous pour­rions aus­si par­ler de l’enthousiasme for­ce­né de ce jour­na­liste de Forbes vis-à-vis de l’asservissement de la pla­nète entière à ce qu’il pense être « notre volon­té », et accu­sant ensuite immé­dia­te­ment quelqu’un d’autre de faire par­tie d’une sorte d’élite. Vou­loir que le monde entier se plie à votre volon­té, n’est-ce pas par défi­ni­tion faire par­tie d’une élite ? Nous pour­rions éga­le­ment par­ler de la dis­so­nance cog­ni­tive qui accom­pagne inévi­ta­ble­ment la pro­pa­ga­tion des men­songes comme celui de l’exceptionnalisme humain, dans ce cas pré­cis la dis­so­nance se mani­fes­tant par la consi­dé­ra­tion de la nature non-humaine comme inani­mée, mais immé­dia­te­ment sui­vie d’une men­tion de la « colère de la Nature ». De quoi s’agit-il alors : de la « Nature » inani­mée ou de la « Nature » en colère ? Impos­sible d’avoir les deux. Son lan­gage révèle mani­fes­te­ment qu’à un cer­tain niveau son supré­ma­tisme humain recon­nait quand même que le monde réel a des rai­sons d’être en colère.

Je trouve cela extra­or­di­naire — et, bien sûr, tout à fait atten­du— que tant de supré­ma­tistes humains parlent joyeu­se­ment de sou­mettre le monde entier à « notre » volon­té, et tentent de nous for­cer tous à vivre avec moins de pla­nète (et de for­cer tous ceux qui sont exter­mi­nés à ne plus vivre du tout), mais paniquent à l’idée que l’on puisse contraindre leurs propres liber­tés de quelque façon que ce soit, à l’idée de quelqu’un les « obli­geant » à vivre avec moins de pro­duits de luxe (pro­duits qui sont obte­nus en for­çant d’autres à se plier à leur volon­té), et qui paniquent éga­le­ment à l’idée de redes­si­ner cette culture afin qu’elle soit en phase avec les besoins de la pla­nète, la source de toute vie.

Der­rick Jensen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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