Nous repu­blions ici la tra­duc­tion en fran­çais d’un article écrit par Theo­dore Kac­zyns­ki. Tra­duc­tion trou­vée sur le site de Snia­de­cki.


1/ Pourquoi cet article ?

Le pro­pos de cet article est de signa­ler un prin­cipe très simple des conflits humains que les oppo­sants au sys­tème tech­no-indus­triel paraissent négli­ger. Ce prin­cipe réside en ceci que, quelle que soit la nature du conflit, si vous vou­lez l’emporter vous devez frap­per votre adver­saire où ça fait mal.

Je m’explique. Lorsque je parle de « frap­per où ça fait mal » je ne fais pas néces­sai­re­ment allu­sion à des coups ou à une autre forme de vio­lence phy­sique. Dans un débat, par exemple, « frap­per où ça fait mal » ce serait mettre en avant les argu­ments face aux­quels la posi­tion de vos contra­dic­teurs est la plus vul­né­rable. Dans une élec­tion pré­si­den­tielle « frap­per où ça fait mal » revien­drait à l’emporter sur votre rival dans les États où il y a le plus de votants. Je n’utiliserai donc l’analogie avec un com­bat phy­sique que parce qu’elle est claire et frap­pante.

Si quelqu’un vous frappe, vous ne pou­vez vous défendre en frap­pant sur ses poings : vous ne lui ferez pas mal de cette façon. Pour l’emporter dans la bagarre, vous devez le frap­per où ça fait mal. Ce qui veut dire atteindre, der­rière ses poings, les par­ties sen­sibles et vul­né­rables du corps de l’adversaire.

Ima­gi­nez que le bull­do­zer d’une com­pa­gnie fores­tière arrache des arbres à côté de votre mai­son. C’est bien la lame du bull­do­zer qui pousse la terre et couche les arbres au sol. Mais ce serait une perte de temps que de frap­per des­sus à coups de masse. Consa­cre­riez-vous une longue et pénible jour­née à vous achar­ner sur la lame à coups de masse que vous réus­si­riez sûre­ment à l’endommager assez pour la rendre inuti­li­sable. Mais, par rap­port au reste de l’engin, la lame est rela­ti­ve­ment bon mar­ché et facile à rem­pla­cer. Elle n’est, en somme, que les poings au moyen des­quels ce bull­do­zer frappe la terre. Pour vaincre la machine, il faut atta­quer ses par­ties vitales en allant les cher­cher der­rière les poings. Un tel engin, par exemple, peut fort bien être réduit à néant, de façon très expé­di­tive, en fort peu de temps et sans efforts, par toutes sortes de moyens bien connus de nom­breux radi­caux.

A ce stade il me faut être clair sur le fait que je n’incite per­sonne à démo­lir un bull­do­zer (à moins d’en être soi-même pro­prié­taire). Pas davan­tage on ne trou­ve­ra dans cet article quoi que ce soit qui puisse s’interpréter comme une inci­ta­tion à aucune sorte d’activité illé­gale.

Je suis en pri­son et si j’en étais à encou­ra­ger des acti­vi­tés illé­gales cet article n’obtiendrait pas même l’autorisation de sor­tir de l’établissement. J’utilise l’image du bull­do­zer parce qu’elle est claire et frap­pante et qu’elle sera appré­ciée par les radi­caux.

2/ C’est la technologie qui est la cible.

Il est géné­ra­le­ment admis que la variable fon­da­men­tale qui déter­mine le pro­ces­sus his­to­rique contem­po­rain repose sur le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique (Cel­so Fur­ta­do). Plus que tout, c’est la tech­no­lo­gie qui est res­pon­sable de l’état actuel du monde et qui contrô­le­ra son déve­lop­pe­ment ulté­rieur. De sorte que le bull­do­zer qu’il nous faut détruire est la tech­no­lo­gie moderne elle-même.

Beau­coup de radi­caux en sont conscients et réa­lisent par consé­quent que leur tâche est d’éliminer la tota­li­té du sys­tème tech­no-indus­triel. Mais ils n’accordent mal­heu­reu­se­ment que peu d’attention à la néces­si­té de frap­per le sys­tème où ça fait mal. Démo­lir des McDonald’s ou des Starbuck’s est absurde. Non que j’aie quoi que ce soit à faire de McDonald’s ou de Starbuck’s. Je me moque qu’on les détruise ou pas. Mais ce n’est pas une acti­vi­té révo­lu­tion­naire. Même si toutes les chaînes d’alimentation rapide du monde étaient anéan­ties, ce ne serait qu’un mal bien minime pour le sys­tème tech­no-indus­triel qui peut évi­dem­ment se pas­ser aisé­ment de chaînes de fast-food pour sur­vivre. S’en prendre à McDonald’s ou à Starbuck’s n’est vrai­ment pas « frap­per où ça fait mal ».

Il y a quelques mois j’ai reçu une lettre d’un jeune danois qui était per­sua­dé que le sys­tème tech­no-indus­triel devait être éli­mi­né parce que, disait-il, « qu’arrivera-t-il si nous conti­nuons dans cette voie ? » Il semble pour­tant que son genre d’activité « révo­lu­tion­naire » consiste à orga­ni­ser des attaques contre des éle­vages d’animaux à four­rure. En tant que moyen d’affaiblir le sys­tème tech­no-indus­triel, voi­là une acti­vi­té pro­pre­ment inutile. Même si les mou­ve­ments de libé­ra­tion ani­male réus­sis­saient à éli­mi­ner tota­le­ment l’industrie de la four­rure, ils ne nui­raient nul­le­ment au sys­tème parce que le sys­tème peut par­fai­te­ment se per­pé­tuer sans four­rures.

J’admets que mettre en cage des ani­maux sau­vages soit into­lé­rable et que mettre un terme à ces pra­tiques soit une noble cause. Mais il y a beau­coup de nobles causes : pré­ve­nir les acci­dents de la route, don­ner un toit aux sans-abri, recy­cler les déchets ou aider les vieilles per­sonnes à tra­ver­ser la rue. Pour­tant per­sonne ne serait assez stu­pide pour y voir des acti­vi­tés révo­lu­tion­naires ou ima­gi­ner que cela puisse en quelque façon affai­blir le sys­tème.

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3/ L’industrie forestière est une question marginale.

Pour prendre un autre exemple, per­sonne non plus, en son for inté­rieur, ne croit que rien qui res­semble, de près ou de loin, à la nature sau­vage (wil­der­ness) puisse sur­vivre bien long­temps si le sys­tème tech­no-indus­triel se per­pé­tue. Bon nombre d’environnementalistes radi­caux l’admettent et sou­haitent l’effondrement du sys­tème. Mais pra­ti­que­ment ils ne font que s’en prendre à l’industrie fores­tière.

Je n’ai certes rien à objec­ter à leurs attaques. C’est un sujet qui me tient à cœur et je me réjouis de chaque suc­cès des radi­caux contre ce sec­teur d’activités. Et même, pour des rai­sons que je dois expli­quer ici, je suis per­sua­dé que l’opposition à l’industrie fores­tière pour­rait s’inscrire par­mi les ini­tia­tives des­ti­nées à ren­ver­ser le sys­tème.

Mais, en tant que tel, ce com­bat n’est pas une manière effi­cace de tra­vailler contre le sys­tème car, dans l’hypothèse bien impro­bable où les radi­caux par­vien­draient à inter­rompre toute exploi­ta­tion fores­tière à tra­vers le monde, on serait quand même loin d’en avoir fini avec le sys­tème. Et ce n’est pas là ce qui sau­ve­rait la nature sau­vage de façon défi­ni­tive. Tôt ou tard le cli­mat poli­tique chan­ge­rait et l’industrie fores­tière repren­drait. Même si elle devait ne jamais reprendre, il y aurait inévi­ta­ble­ment d’autres domaines où la nature sau­vage serait détruite, ou du moins appri­voi­sée et domes­ti­quée. La recherche et l’exploitation minières, les pluies acides, les modi­fi­ca­tions cli­ma­tiques, la des­truc­tion des espèces détruisent la nature sau­vage ; mais la nature sau­vage est aus­si appri­voi­sée et domes­ti­quée par les loi­sirs, la recherche scien­ti­fique ou l’exploitation des res­sources dis­po­nibles, que ce soit par le pis­tage élec­tro­nique des ani­maux, les bar­rages néces­saires aux usines de pois­sons d’élevage ou par la plan­ta­tion d’arbres géné­ti­que­ment modi­fiés. La nature sau­vage ne peut être sau­vée de façon per­ma­nente qu’en éli­mi­nant le sys­tème tech­no-indus­triel, ce qui ne peut se réduire au com­bat contre l’industrie fores­tière. Le sys­tème sur­vi­vrait aisé­ment à sa sup­pres­sion parce que les pro­duits du bois, bien qu’ils lui soient fort utiles, pour­raient être rem­pla­cés par d’autres maté­riaux s’il le fal­lait.

C’est dire à quel point on ne frappe pas le sys­tème où ça fait mal lorsqu’on com­bat l’industrie fores­tière. On ne s’en prend qu’aux poings (ou à l’un des poings) que le sys­tème uti­lise pour détruire la nature ; et, comme dans une bagarre, ce n’est pas comme ça qu’on gagne. Il faut, der­rière les poings, viser les organes vitaux les plus sen­sibles. Par des moyens légaux, bien sûr, comme des mani­fes­ta­tions paci­fiques.

4/ Pourquoi le système est coriace.

Le sys­tème tech­no-indus­triel est extra­or­di­nai­re­ment coriace du fait de sa struc­ture pré­ten­du­ment « démo­cra­tique » et de la sou­plesse qu’elle lui auto­rise. Parce que les sys­tèmes dic­ta­to­riaux tendent à la rigi­di­té, les ten­sions et la résis­tance sociales peuvent s’y déve­lop­per jusqu’à por­ter atteinte au sys­tème, à l’affaiblir, à s’achever en révo­lu­tion. Mais dans un sys­tème « démo­cra­tique », lorsque la ten­sion et la résis­tance sociales s’accroissent dan­ge­reu­se­ment, le sys­tème recule et tran­sige suf­fi­sam­ment pour rame­ner les ten­sions au seuil de sécu­ri­té.

Dans les années 1960, les gens ont com­men­cé à s’aviser que la pol­lu­tion de l’environnement était un pro­blème sérieux, en pre­mier lieu parce que la crasse visible et res­pi­rable de l’atmosphère de nos plus grandes villes com­men­çait à les rendre phy­si­que­ment mal à l’aise. Le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion fut suf­fi­sant pour que soit ins­ti­tuée une agence de pro­tec­tion envi­ron­ne­men­tale ; d’autres mesures furent prises pour réduire le pro­blème. Bien sûr, nous savons tous que les pro­blèmes de pol­lu­tion sont très loin d’avoir été réso­lus. Mais ce qui fut fait suf­fit pour que les récla­ma­tions du public s’apaisent et que la pres­sion sur le sys­tème se relâche pour de nom­breuses années. Car s’en prendre au sys­tème c’est comme frap­per sur un mor­ceau de caou­tchouc. Un coup de mar­teau peut bri­ser de la fonte, qui est rigide et cas­sante. Mais on peut frap­per à loi­sir sur un mor­ceau de caou­tchouc sans l’abîmer parce que le caou­tchouc est souple. Le sys­tème se dérobe juste assez devant les pro­tes­ta­tions pour qu’elles perdent leur force et leur élan ; juste assez pour rebon­dir à nou­veau.

C’est pour­quoi, pour frap­per le sys­tème où ça fait mal, il faut choi­sir les angles d’attaque qui l’empêcheront de rebon­dir, qui le por­te­ront à se battre jusqu’au bout. Parce que c’est une lutte à mort et non des accom­mo­de­ments avec le sys­tème qu’il nous faut.

5/ Il est inutile d’attaquer le système sur le terrain de ses propres valeurs.

Il est abso­lu­ment essen­tiel d’attaquer le sys­tème non sur le ter­rain de ses valeurs, tech­no­lo­gi­que­ment orien­tées, mais sur celui de valeurs incom­pa­tibles avec les siennes. Tant qu’on l’attaque sur le ter­rain de ses propres valeurs on ne le frappe pas où ça fait mal, et on lui per­met de battre en retraite, de se déro­ber pour faire s’évanouir la contes­ta­tion. Si on attaque, par exemple, l’industrie fores­tière sur­tout parce qu’on a besoin des forêts pour ména­ger les res­sources en eau ou le poten­tiel d’activités récréa­tives, le sys­tème peut céder du ter­rain afin de désa­mor­cer la pro­tes­ta­tion sans remettre en cause ses propres valeurs : les res­sources en eau et les acti­vi­tés de loi­sirs sont plei­ne­ment en phase avec les valeurs du sys­tème, et s’il recule, s’il res­treint l’activité fores­tière au nom des res­sources en eau et des acti­vi­tés de loi­sirs, il n’opère en véri­té rien d’autre qu’une retraite tac­tique et n’endure nul­le­ment une défaite stra­té­gique selon sa propre échelle de valeurs.

En met­tant en avant des thèmes liés aux dis­cri­mi­na­tions (racisme, sexisme, homo­pho­bie ou pau­vre­té) on n’ébranle pas les valeurs du sys­tème, on ne le force même pas à recu­ler ou à com­po­ser. On l’aide direc­te­ment. Les tenants les plus rai­son­nables du sys­tème recon­naissent que le racisme, le sexisme, la pau­vre­té lui sont nui­sibles et c’est pour­quoi il s’emploie lui-même à les com­battre, de même que toutes les formes voi­sines de dis­cri­mi­na­tion. Les « sweat­shops » (1) avec leurs bas salaires et leurs épou­van­tables condi­tions de tra­vail ne vont pas sans pro­cu­rer du pro­fit à cer­taines entre­prises. Les tenants du sys­tème les plus rai­son­nables savent par­fai­te­ment que le sys­tème dans son ensemble fonc­tionne bien mieux lorsque les tra­vailleurs sont trai­tés décem­ment. En se concen­trant sur les « sweat­shops » on aide le sys­tème, on ne l’affaiblit pas.

De nom­breux radi­caux suc­combent à la ten­ta­tion de se foca­li­ser sur des ques­tions ines­sen­tielles comme le racisme, le sexisme et les « sweat­shops » parce que c’est facile. Ils se sai­sissent d’une ques­tion sur laquelle le sys­tème pour­ra s’offrir un com­pro­mis et sur laquelle ils obtien­dront le sou­tien de gens comme Ralf Nader, Wino­na La Duke, des syn­di­cats et de tous les autres pédés (pink) réfor­ma­teurs. Peut-être le sys­tème recu­le­ra-t-il un peu sous la pres­sion, de sorte que les acti­vistes décèlent quelques résul­tats visibles de leurs efforts et res­sentent l’illusion gra­ti­fiante d’avoir fait quelque chose. Mais en réa­li­té ils n’ont rien fait du tout en vue d’éliminer le sys­tème tech­no-indus­triel.

La ques­tion de la glo­ba­li­sa­tion n’est pas tota­le­ment dépour­vue de liens avec le pro­blème de la tech­no­lo­gie. L’emballage de mesures éco­no­miques et poli­tiques que désigne la glo­ba­li­sa­tion vise effec­ti­ve­ment la crois­sance éco­no­mique et, par voie de consé­quence, le pro­grès tech­no­lo­gique. Néan­moins la glo­ba­li­sa­tion est une ques­tion d’importance mar­gi­nale et rien moins qu’une cible bien choi­sie pour des révo­lu­tion­naires. Le sys­tème peut se per­mettre de céder du ter­rain sur la ques­tion de la glo­ba­li­sa­tion. Sans renon­cer à la glo­ba­li­sa­tion en tant que telle, le sys­tème peut mettre en œuvre des mesures afin d’atténuer les consé­quences envi­ron­ne­men­tales et éco­no­miques de la glo­ba­li­sa­tion aus­si bien que pour désa­mor­cer la contes­ta­tion. A l’extrême, le sys­tème pour­rait aller jusqu’à renon­cer com­plè­te­ment à la glo­ba­li­sa­tion. La crois­sance et le pro­grès n’en conti­nue­raient pas moins, à une échelle légè­re­ment moins large. Et lorsqu’on com­bat la glo­ba­li­sa­tion on ne s’attaque pas aux valeurs fon­da­men­tales du sys­tème. L’opposition à la glo­ba­li­sa­tion repose sur la pré­oc­cu­pa­tion d’assurer des salaires décents aux tra­vailleurs et de pré­ser­ver l’environnement, choses qui sont toutes com­plè­te­ment en phase avec les valeurs du sys­tème (le sys­tème, pour sa propre sur­vie, ne peut lais­ser la dégra­da­tion de l’environnement aller trop loin). C’est pour­quoi le com­bat contre la glo­ba­li­sa­tion ne frappe pas le sys­tème là où ça fait mal. Ses efforts peuvent conduire à des réformes, mais ils sont inutiles si l’objectif est de ren­ver­ser le sys­tème tech­no-indus­triel.

6/ Les radicaux doivent attaquer le système aux points névralgiques.

Pour tra­vailler effi­ca­ce­ment à l’élimination du sys­tème tech­no-indus­triel, les révo­lu­tion­naires doivent atta­quer le sys­tème sur les points où il ne peut s’autoriser à céder de ter­rain. Ils doivent atta­quer ses organes vitaux. Bien enten­du lorsque je parle d’attaque je ne songe nul­le­ment à une attaque maté­rielle, mais exclu­si­ve­ment à des formes légales de contes­ta­tion et de résis­tance.

Les organes vitaux du sys­tème sont, entre autres :

  1. L’industrie élec­trique. Le sys­tème est tota­le­ment dépen­dant de son réseau d’approvisionnement en élec­tri­ci­té.
  2. L’industrie des com­mu­ni­ca­tions. Le sys­tème est inca­pable de sur­vivre sans moyens de com­mu­ni­ca­tion rapide tels que le télé­phone, la radio, la télé­vi­sion, le cour­rier élec­tro­nique et ce qui s’en suit.
  3. L’industrie infor­ma­tique. Nous savons tous que le sys­tème s’effondrerait rapi­de­ment sans ses ordi­na­teurs.
  4. L’industrie de la pro­pa­gande. Elle com­prend l’industrie des loi­sirs, le sys­tème édu­ca­tif, le jour­na­lisme, la publi­ci­té, les rela­tions publiques et l’essentiel de la poli­tique et l’industrie de la san­té men­tale. Le sys­tème ne peut fonc­tion­ner sans que les gens se montrent suf­fi­sam­ment dociles et se conforment aux com­por­te­ments dont il a besoin. C’est la fonc­tion de l’industrie de la pro­pa­gande que d’enseigner aux popu­la­tions ce type de pen­sées et de com­por­te­ments.
  5. L’industrie des bio­tech­no­lo­gies. Pour autant que je sache, le sys­tème n’est pas encore maté­riel­le­ment dépen­dant de la bio­tech­no­lo­gie. C’est tou­te­fois un sujet sur lequel il ne peut se per­mettre de céder car il revêt pour lui une impor­tance cri­tique, comme je vais essayer de le prou­ver à l’instant.

Encore une fois : si on s’en prend aux organes vitaux du sys­tème, il est essen­tiel de ne pas le faire en res­pec­tant ses valeurs mais en se fon­dant sur des valeurs incom­pa­tibles avec lui. Par exemple, si on s’attaque à l’industrie de l’électricité au nom du fait qu’elle pol­lue l’environnement le sys­tème peut désa­mor­cer la contes­ta­tion en déve­lop­pant des méthodes de pro­duc­tion élec­trique plus propres. Et si les choses empi­raient vrai­ment, il pour­rait pas­ser entiè­re­ment à l’énergie solaire ou éolienne. Cela pour­rait beau­coup contri­buer à réduire les dom­mages envi­ron­ne­men­taux mais ne met­trait certes pas fin au sys­tème tech­no-indus­triel. Et cela ne consti­tue­rait pas non plus une défaite de ses valeurs fon­da­men­tales. Pour réa­li­ser quoi que ce soit contre le sys­tème il faut s’en prendre à toute la pro­duc­tion d’énergie élec­trique en tant qu’il s’agit d’une ques­tion de prin­cipe, pour cela même que la dépen­dance à l’électricité rend les gens dépen­dants du sys­tème. C’est là un ter­rain incom­pa­tible avec ses valeurs.

A lire pour aller plus loin dans l’a­na­lyse de l’im­passe indus­trielle (cli­quez sur l’i­mage).

7/ La biotechnologie pourrait être la meilleure cible pour une attaque politique.

L’industrie bio­tech­no­lo­gique est pro­ba­ble­ment la cible la plus pro­met­teuse sur ce ter­rain. Bien que les révo­lu­tions soient géné­ra­le­ment por­tées par des mino­ri­tés, il est fort utile d’avoir un cer­tain degré de sou­tien, de sym­pa­thie ou au moins d’acquiescement de l’ensemble de la popu­la­tion. S’assurer de ce genre de sou­tient ou d’acquiescement est un des enjeux de l’action poli­tique.

Si on menait une attaque poli­tique sur l’industrie élec­trique par exemple, il serait extrê­me­ment dif­fi­cile de s’assurer quelque sou­tien que ce soit, en dehors d’une mino­ri­té de radi­caux, parce que la plu­part des gens résistent à tout chan­ge­ment de leur mode de vie, et par­ti­cu­liè­re­ment aux chan­ge­ments qui pour­raient les gêner per­son­nel­le­ment. C’est pour­quoi peu nom­breux sont ceux qui sou­hai­te­raient renon­cer à l’électricité.

Mais les gens ne se sentent pas encore aus­si dépen­dants des bio­tech­no­lo­gies qu’ils le sont de l’électricité. Éli­mi­ner les bio­tech­no­lo­gies ne modi­fie­ra pas radi­ca­le­ment leur exis­tence. Au contraire, il pour­rait être pos­sible de leur mon­trer que le déve­lop­pe­ment conti­nu des bio­tech­no­lo­gies trans­for­me­ra leur mode de vie et anéan­ti­ra les plus anciennes valeurs humaines. Aus­si, sur ce ter­rain, les radi­caux pour­raient-ils être à même de mobi­li­ser en leur faveur la résis­tance humaine natu­relle au chan­ge­ment.

Car les bio­tech­no­lo­gies sont un sujet sur lequel le sys­tème ne peut se per­mettre de perdre. C’est un sujet sur lequel il devra se battre jusqu’au bout, et c’est exac­te­ment ce dont nous avons besoin. Mais, pour le redire encore, il est essen­tiel d’attaquer les bio­tech­no­lo­gies non sur le ter­rain des valeurs du sys­tème mais au nom de valeurs incom­pa­tibles avec elles. Par exemple, si on fonde cen­tra­le­ment la lutte contre les bio­tech­no­lo­gies sur le fait qu’elles peuvent nuire à l’environnement ou que l’alimentation géné­ti­que­ment modi­fiée peut être pré­ju­di­ciable à la san­té, alors le sys­tème ne man­que­ra cer­tai­ne­ment pas de se garan­tir contre une telle attaque en cédant du ter­rain ou en recher­chant un com­pro­mis – en ins­ti­tuant, par exemple, un contrôle accru de la recherche géné­tique, un sui­vi et une régle­men­ta­tion plus rigou­reuses des semences géné­ti­que­ment modi­fiées. L’inquiétude des gens s’en trou­ve­ra réduite et la contes­ta­tion s’étiolera.

8/ Toutes les biotechnologies doivent être attaquées sur le plan des principes.

Aus­si, au lieu de contes­ter telle ou telle consé­quence néga­tive des bio­tech­no­lo­gies, il faut atta­quer l’ensemble des bio­tech­no­lo­gies modernes sur le plan des prin­cipes, sur le fait que :

a) il s’agit d’une insulte à tout ce qui vit ;

b) qu’elles concentrent trop de pou­voir aux mains du sys­tème ;

c) qu’elles trans­for­me­ront radi­ca­le­ment des valeurs humaines fon­da­men­tales recon­nues depuis des mil­lé­naires ;

Et tous thèmes du même ordre, incom­pa­tibles avec les valeurs du sys­tème.

En réponse à ce type d’attaques le sys­tème devra se dres­ser et se battre. Il ne pour­ra s’en garan­tir en enga­geant une retraite, quelle qu’en soit l’ampleur, parce que les bio­tech­no­lo­gies sont bien trop cen­trales dans l’ensemble de l’entreprise de pro­grès tech­no­lo­gique et parce que, en cédant du ter­rain, le sys­tème ne se livre­rait pas à une simple retraite tac­tique mais subi­rait une défaite stra­té­gique majeure du point de vue de son sys­tème de valeurs. Ces valeurs seraient sapées et la porte serait ouverte à des attaques poli­tiques ulté­rieures qui ébran­le­raient les fon­de­ments du sys­tème.

Main­te­nant, c’est vrai, la Chambre des Repré­sen­tants des Etats-Unis a récem­ment voté sur l’interdiction du clo­nage humain et cer­tains membres du congrès ont même don­né quelque chose comme de bonnes rai­sons de le faire. Ces rai­sons, à ce que j’en ai lu, repo­saient sur des argu­ments reli­gieux, mais quoi qu’on puisse pen­ser des termes reli­gieux uti­li­sés, ces rai­sons n’étaient pas tech­no­lo­gi­que­ment accep­tables. Et c’est ce qui compte.

Ain­si le vote des congres­sistes sur le clo­nage humain a été une véri­table défaite pour le sys­tème. Mais cela n’a été qu’une petite, très petite, défaite à cause de l’étroitesse du champ d’interdiction – qui n’affecte qu’une par­tie tout à fait minime des bio­tech­no­lo­gies – et parce que le clo­nage humain n’aura de toute façon qu’un inté­rêt res­treint pour le sys­tème dans un proche ave­nir. Mais l’action de la Chambre des Repré­sen­tants sug­gère bien qu’il y a là un point sur lequel le sys­tème est vul­né­rable, et qu’une attaque plus large de l’ensemble des bio­tech­no­lo­gies pour­rait infli­ger de sévères revers au sys­tème et à ses valeurs.

9/ Les radicaux n’ont pas encore attaqué efficacement les biotechnologies.

Cer­tains radi­caux s’en prennent bien aux bio­tech­no­lo­gies, que ce soit poli­ti­que­ment ou maté­riel­le­ment, mais, pour autant que je sache, ils en res­tent au ter­rain des valeurs du sys­tème pour expli­quer leur oppo­si­tion. C’est à dire que leurs prin­ci­pales récla­ma­tions portent sur les risques envi­ron­ne­men­taux ou les menaces pour la san­té.

En outre, ils ne frappent pas l’industrie des bio­tech­no­lo­gies où ça fait mal. Pour recou­rir une nou­velle fois à une ana­lo­gie avec un com­bat réel, sup­po­sons que vous ayez à vous défendre contre une pieuvre géante. Vous n’y par­vien­driez pas effi­ca­ce­ment en cou­pant l’extrémité de ses ten­ta­cules. Il vous fau­drait viser la tête.

De ce que j’ai lu sur leurs acti­vi­tés, je conclus que les radi­caux qui s’occupent des bio­tech­no­lo­gies en sont encore à essayer de décou­per l’extrémité des ten­ta­cules. Ils essaient de convaincre le tout venant des agri­cul­teurs, indi­vi­duel­le­ment, de s’abstenir de plan­ter des semences géné­ti­que­ment modi­fiées. Mais il y a des mil­liers et des mil­liers de fermes en Amé­rique, ce qui fait que cette ten­ta­tive de per­sua­sion indi­vi­duelle est extrê­me­ment inef­fi­cace pour com­battre le génie géné­tique.

Il serait beau­coup plus fruc­tueux de convaincre des cher­cheurs enga­gés dans les recherches de ce type, ou des cadres de com­pa­gnies comme Mon­san­to, d’abandonner l’industrie bio­tech­no­lo­gique. Les bons cher­cheurs sont des gens qui ont des talents par­ti­cu­liers et une for­ma­tion appro­fon­die, ce qui les rend dif­fi­ciles à rem­pla­cer. C’est la même chose pour les cadres supé­rieurs de ces entre­prises. Per­sua­der ne fût-ce qu’un très petit nombre de ces gens là de renon­cer aux bio­tech­no­lo­gies cau­se­rait un pré­ju­dice bien plus consi­dé­rable à l’industrie des bio­tech­no­lo­gies que de convaincre mille agri­cul­teurs de ne pas uti­li­ser de semences géné­ti­que­ment modi­fiées.

10/ Frapper là où ça fait mal.

On peut dis­cu­ter pour savoir si j’ai rai­son de pen­ser que les bio­tech­no­lo­gies sont le meilleur sujet sur lequel on puisse atta­quer poli­ti­que­ment le sys­tème. Mais que les radi­caux gâchent aujourd’hui le plus clair de leur éner­gie sur des sujets qui ont peu ou pas d’importance pour la sur­vie du sys­tème tech­no­lo­gique ne mérite pas dis­cus­sion. Même lorsqu’ils retiennent de bons sujets, les radi­caux ne frappent pas où ça fait mal.

Aus­si, au lieu de trot­ti­ner vers le pro­chain som­met mon­dial du com­merce pour s’y étran­gler de rage contre la glo­ba­li­sa­tion, les radi­caux feraient mieux de consa­crer un peu de temps à réflé­chir où frap­per le sys­tème pour ça lui fasse vrai­ment mal. Par des moyens légaux, bien sûr.

Théo­dore Kac­zyns­ki


1. Entre guille­mets dans le texte amé­ri­cain. Lit­té­ra­le­ment : ate­liers à sueur. Ate­liers de confec­tion clan­des­tins, ou employant de la main d’œuvre clan­des­tine ou enfan­tine, ou ne res­pec­tant pas les normes sociales en vigueur.

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