Impérialisme pénien : introduction (par Sheila Jeffreys)

Le texte qui suit est une tra­duc­tion de l’in­tro­duc­tion du livre Penile Impe­ria­lism : The Male Sex Right and Women’s Subor­di­na­tion (Impé­ra­lisme pénien : le droit sexuel mas­cu­lin et la subor­di­na­tion des femmes) de Shei­la Jef­freys, paru en 2022 aux édi­tions Spi­ni­fex.


Dans mon livre Gen­der Hurts (non tra­duit [seule­ment un mor­ceau, ici], « Le genre et ses ravages », 2014a), je cri­ti­quais le mou­ve­ment des droits des « trans­genres » et son effet nui­sible sur les droits des femmes. Dans les années qui ont sui­vi sa publi­ca­tion, ce mou­ve­ment, que j’analyse comme un mou­ve­ment de pro­mo­tion des droits sexuels des hommes, a consi­dé­ra­ble­ment gagné en impact au niveau inter­na­tio­nal, fai­sant recu­ler les droits des femmes. En réac­tion, un nou­veau mou­ve­ment fémi­niste s’est déve­lop­pé afin de contes­ter les pré­ro­ga­tives que les hommes cherchent à s’arroger. Les gains obte­nus par les mili­tants des droits des hommes reposent sur le mythe selon lequel les hommes qui adoptent ce qu’ils consi­dèrent comme des com­por­te­ments fémi­nins sont moti­vés par une sorte d’essence de genre ou d’« iden­ti­té de genre » dont ils ont héri­té et qui fait d’eux une caté­go­rie de per­sonnes opprimées.

Il n’est pas encore suf­fi­sam­ment com­pris que ce mou­ve­ment en faveur des droits des hommes a été ini­tié et créé pour ser­vir les inté­rêts de tra­ves­tis, d’hommes qui éprouvent une exci­ta­tion sexuelle maso­chiste en imi­tant l’op­pres­sion des femmes. Dans ce livre, je resi­tue­rai le tra­ves­tisme dans l’his­toire de la libé­ra­tion de la sexua­li­té mas­cu­line qui a débu­té avec la révo­lu­tion sexuelle, afin de cla­ri­fier la moti­va­tion sexuelle du com­por­te­ment ayant conduit à une situa­tion dans laquelle le mot femme lui-même se trouve effa­cé du lan­gage. Le tra­ves­tisme, à l’instar d’autres formes de ce que les sexo­logues appe­laient autre­fois des per­ver­sions sexuelles et nomment désor­mais, par poli­tesse, des « para­phi­lies », est une expres­sion de ce que j’ap­pelle ici le droit sexuel masculin.

Dans ce livre, je sou­tiens que les femmes vivent sous un impé­ria­lisme pénien, un régime dans lequel les hommes sont sup­po­sés avoir un « droit sexuel » d’ac­cès au corps des femmes et des filles ; un régime dont les contours sont éla­bo­rés par les sexo­logues (les scien­ti­fiques du sexe), qui est pro­té­gé par les gou­ver­ne­ments et la loi, et qui se per­pé­tue cultu­rel­le­ment. L’im­pé­ria­lisme pénien est un règne de ter­reur dans lequel les hommes exercent leur droit sexuel d’une manière qui porte pro­fon­dé­ment atteinte aux droits humains des femmes et des filles à la vie pri­vée et à la digni­té, à la liber­té de mou­ve­ment et d’ex­pres­sion, à la repré­sen­ta­tion poli­tique, à de justes oppor­tu­ni­tés et même à leur vie. Ce règne de la ter­reur est impo­sé par la vio­lence mas­cu­line (Romi­to, 2008). Il s’illustre dans le fait que les femmes qui se rendent à pied au tra­vail ou à la mai­son le soir doivent être atten­tives à la pos­si­bi­li­té qu’un homme les enlève et les assas­sine. Dans le cas de Sarah Eve­rard, au Royaume-Uni, en 2021, cet homme était un offi­cier de police en ser­vice (Haw­ley, 2021).

Que le com­por­te­ment des femmes soit façon­né par la ter­reur était autre­fois bien éta­bli par­mi les théo­ri­ciennes fémi­nistes radi­cales. Dee Gra­ham, par exemple, dans son livre por­tant sur la simi­li­tude entre la psy­cho­lo­gie des femmes et la condi­tion psy­cho­lo­gique des otages, le « syn­drome de Stock­holm socié­tal », explique que la ter­reur est à la base de nom­breux com­por­te­ments fémi­nins, y com­pris du besoin de ne pas consciem­ment per­ce­voir cette ter­reur, qui consti­tue une stra­té­gie de sur­vie (Gra­ham, 1994). Aujourd’hui, le règne de la ter­reur se mani­feste dans le com­por­te­ment des « incels », des céli­ba­taires invo­lon­taires, qui se vengent sur les femmes parce qu’elles n’ont pas su appré­cier leurs charmes sexuels, et qui ont assas­si­né plus d’une cen­taine de femmes et quelques hommes ces der­nières années (Bates, 2020). Le mou­ve­ment incel est de plus en plus consi­dé­ré, par les agences gou­ver­ne­men­tales, comme une forme de ter­ro­risme (Gou­ver­ne­ment du Texas, 2020).

La sexua­li­té de la domi­na­tion mas­cu­line crée un régime de vio­lence et d’a­bus qui contraint la vie des femmes, à la mai­son comme dans l’es­pace public. Elle façonne l’allure de nos rues (Rose­warne, 2014), la manière dont les femmes peuvent s’ha­biller et avoir des rela­tions, et consti­tue le moteur d’une « culture du sadisme » (Bar­ry, 1984) au sein de laquelle les femmes doivent vivre, tra­vailler et voya­ger. Dans ce livre, je sou­tiens que la « révo­lu­tion sexuelle » des années 1960 et 1970 a ini­tié une libé­ra­tion sexuelle spé­ci­fi­que­ment mas­cu­line, en fai­sant naitre chez un cer­tain nombre d’hommes une pul­sion selon laquelle ils devaient et pou­vaient légi­ti­me­ment réa­li­ser leur « liber­té sexuelle », une liber­té qui implique géné­ra­le­ment la pos­si­bi­li­té d’u­ti­li­ser sexuel­le­ment les femmes et les enfants. De l’in­dus­trie mon­diale du sexe aux rela­tions sexuelles for­cées au sein des rela­tions, en pas­sant par le har­cè­le­ment sexuel et les meurtres sexuels, jus­qu’aux mou­ve­ments de libé­ra­tion créés par les para­philes sexuels, ce livre détaille la manière dont l’ex­pres­sion du droit sexuel mas­cu­lin crée un monde effrayant et exploi­teur dans lequel les femmes doivent lut­ter pour se frayer un chemin.

Ce livre se fonde sur l’i­dée selon laquelle la forme que revêt la sexua­li­té mas­cu­line est socia­le­ment construite à par­tir des rela­tions de pou­voir issues de la domi­na­tion mas­cu­line. La sexua­li­té mas­cu­line est une sexua­li­té de classe domi­nante. L’exer­cice ordi­naire de la sexua­li­té mas­cu­line est consi­dé­ré comme natu­rel et inévi­table, et sou­te­nu par la science, la méde­cine, la loi et la culture. J’examinerai les manières les plus com­munes dont les sexo­logues, les scien­ti­fiques du sexe, ont expli­qué le com­por­te­ment sexuel mas­cu­lin, lui prê­tant une ori­gine bio­lo­gique ou le pré­sen­tant comme le résul­tat des rela­tions pro­blé­ma­tiques qu’ont les hommes avec leurs mères.

La condi­tion des femmes dans les socié­tés occi­den­tales s’est amé­lio­rée à bien des égards au cours des cinq décen­nies exa­mi­nées dans cet ouvrage. Une révo­lu­tion sociale et éco­no­mique a per­mis aux femmes d’ac­cé­der au mar­ché du tra­vail, aux par­le­ments et aux gou­ver­ne­ments dans une mesure inima­gi­nable à l’é­poque de la révo­lu­tion sexuelle des années 1960. Je ne trai­te­rai pas de cette révo­lu­tion. Je me pen­che­rai plu­tôt sur le domaine dans lequel il y a eu le moins d’évolutions posi­tives : la sécu­ri­té des femmes face aux agres­sions sexuelles et aux meurtres à la fois au sein de leur foyer et dans les espaces publics. En la matière, on constate une régres­sion consi­dé­rable plu­tôt qu’un pro­grès. Ce que je me pro­pose de montrer.

Le droit sexuel masculin

Les théo­ri­ciennes fémi­nistes radi­cales du Mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes consi­dé­raient la sexua­li­té comme un élé­ment fon­da­men­tal de l’op­pres­sion des femmes. Des théo­ri­ciennes telles que Kate Millett, Andrea Dwor­kin, Kath­leen Bar­ry, Catha­rine Mac­Kin­non et Adrienne Rich consi­dé­raient le désir et l’exigence des hommes d’avoir sexuel­le­ment accès aux femmes comme la manière dont le sta­tut de classe domi­nante des hommes était créé et incar­née. Elles consi­dé­raient cette incar­na­tion comme une forme de contrôle social des femmes par le biais de la menace ou de l’ex­pé­rience du har­cè­le­ment sexuel et de l’a­gres­sion sexuelle sur le lieu de tra­vail et dans les lieux publics. Elles ont écrit de viru­lentes dénon­cia­tions de la manière dont l’ex­pres­sion de la sexua­li­té mas­cu­line façonne et limite la vie des femmes. Kath­leen Bar­ry, par exemple, a qua­li­fié la situa­tion des femmes d’« escla­vage sexuel fémi­nin », qu’elle défi­nis­sait ainsi :

« L’es­cla­vage sexuel fémi­nin est pré­sent dans TOUTES les situa­tions où les femmes ou les filles ne peuvent pas chan­ger les condi­tions immé­diates de leur exis­tence ; où, quelle que soit la façon dont elles se sont retrou­vées dans ces condi­tions, elles ne peuvent pas en sor­tir ; et où elles sont sou­mises à la vio­lence et à l’ex­ploi­ta­tion sexuelles. » (Bar­ry, 1984, publié ini­tia­le­ment en 1979 : 40)

Bar­ry explique avoir écrit son livre L’Esclavage sexuel de la femme après avoir réa­li­sé com­bien les femmes étaient contraintes de subir une sexua­li­té mas­cu­line vio­lente, prin­ci­pa­le­ment au tra­vers de la pros­ti­tu­tion et du mariage for­cé. Il était vital, selon elle, que les femmes per­çoivent la réa­li­té de la situa­tion de tant de femmes :

« La seule façon de sor­tir du brouillard, de bri­ser nos défenses para­ly­santes, c’est de tout savoir — l’é­ten­due totale de la vio­lence sexuelle et de la domi­na­tion des femmes… En sachant, en fai­sant face, nous pou­vons apprendre à tra­cer notre che­min pour sor­tir de cette oppres­sion, en ima­gi­nant et en créant un monde affran­chi de l’es­cla­vage sexuel des femmes. » (Ibid. : 5)

Ce livre pro­longe cette ana­lyse en exa­mi­nant l’histoire des der­nières décen­nies, où « l’es­cla­vage sexuel des femmes » se trouve média­ti­sé par une indus­trie de la por­no­gra­phie et de la pros­ti­tu­tion en pleine expan­sion et par les réseaux que les hommes éta­blissent sur Inter­net autour de leurs inté­rêts sexuels et de ce qu’ils aime­raient faire aux femmes. Comme Bar­ry, je pense aus­si qu’il est vital que les femmes « sachent tout ».

Les théo­ri­ciennes fémi­nistes ont appe­lé l’exigence d’ac­cès des hommes aux femmes le « droit sexuel mas­cu­lin ». L’ex­pres­sion « droit sexuel mas­cu­lin » a été uti­li­sée pour la pre­mière fois par la théo­ri­cienne fémi­niste les­bienne Adrienne Rich dans son célèbre essai sur l’hétéronormativité paru en 1980, dans lequel elle parle des diverses formes qu’elle revêt, notam­ment la pros­ti­tu­tion et l’es­cla­vage sexuel au sein du mariage :

« Dans la mys­tique de la pul­sion sexuelle mas­cu­line indomp­table et conqué­rante, du “pénis-avec-sa-propre-vie”, s’enracine la loi du droit sexuel mas­cu­lin sur les femmes, qui jus­ti­fie la pros­ti­tu­tion comme un don­né cultu­rel uni­ver­sel d’une part, tout en défen­dant l’es­cla­vage sexuel au sein de la famille sur la base de “l’in­ti­mi­té fami­liale et du res­pect des spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles” d’autre part. » (Rich, 1980 : 145)

La théo­ri­cienne poli­tique fémi­niste Carole Pate­man fait du concept du droit sexuel mas­cu­lin le cœur de son ouvrage inti­tu­lé Le Contrat sexuel, dans lequel elle affirme qu’un contrat sexuel his­to­rique impose aux femmes des situa­tions qui les obligent à ser­vir le droit sexuel mas­cu­lin, comme le mariage et la pros­ti­tu­tion (Pate­man, 1988). Le contrat sexuel, sou­ligne-t-elle, récom­pense les hommes pour leur accep­ta­tion du « contrat social » au tra­vers duquel ils renoncent à leur pou­voir sur eux-mêmes en consen­tant à la domi­na­tion des rois et des gou­ver­ne­ments. En four­nis­sant aux hommes une caté­go­rie de per­sonnes qu’ils peuvent légi­ti­me­ment contrô­ler et uti­li­ser à des fins domes­tiques, repro­duc­tives et sexuelles, avec l’im­pri­ma­tur de l’É­tat, le contrat sexuel garan­tie leur loyau­té et leur obéis­sance. Le tra­vail de Pate­man explique pour­quoi les gou­ver­ne­ments, y com­pris ceux de la plu­part des États libé­raux d’au­jourd’­hui, adoptent soit une approche déli­bé­ré­ment libé­rale de l’u­ti­li­sa­tion et de l’a­bus sexuel des femmes par les hommes, soit l’ins­crivent direc­te­ment dans la loi.

L’ap­proche de type lais­ser-faire tolère l’ap­pro­pria­tion sexuelle vio­lente des femmes par les hommes dans le cadre du mariage. Au Royaume-Uni, le viol conju­gal n’a été recon­nu comme un délit qu’en 1992, ce qui a per­mis aux hommes d’u­ti­li­ser leur femme comme bon leur semble. Cette approche se carac­té­rise éga­le­ment par un taux de condam­na­tion si faible, en ce qui concerne les affaires de viols, que des fémi­nistes sou­tiennent qu’à l’heure actuelle, au Royaume-Uni, le viol est en fait décri­mi­na­li­sé (Sid­dique, 2020). Der­rière tous les argu­ments avan­cés par les déci­deurs poli­tiques et le sys­tème judi­ciaire, qui jus­ti­fient cet état de fait en pré­tex­tant que ces affaires sont dif­fi­ciles à trai­ter, se cache une adhé­sion sys­té­mique à l’idée selon laquelle ces types de com­por­te­ment mas­cu­lin seraient essen­tiel­le­ment natu­relles. Tout ce que l’É­tat peut faire, c’est bri­co­ler à la marge en trai­tant sérieu­se­ment une frac­tion des cas les plus fla­grants, afin de don­ner l’im­pres­sion de prendre au sérieux la vio­lence sexuelle des hommes. Ce qui est per­çu comme une forme de tolé­rance à l’é­gard d’un com­por­te­ment sup­po­sé­ment inévi­table consti­tue en réa­li­té un exer­cice déli­bé­ré du pou­voir de l’É­tat visant à auto­ri­ser une pra­tique consi­dé­rée comme néces­saire. On n’observe pas la même tolé­rance à l’égard d’autres formes de vio­lence, comme la vio­lence poli­tique ou le meurtre de membres de la caste domi­nante que forment les hommes.

En paral­lèle, les auteurs et autrices anti­fé­mi­nistes pré­tendent que le com­por­te­ment sexuel des hommes est natu­rel. L’i­dée selon laquelle les hommes ont un droit au sexe est for­te­ment défen­due par la spé­cia­liste bri­tan­nique des sciences sociales Cathe­rine Hakim, qui sou­tient que les femmes détiennent le pou­voir du « capi­tal éro­tique », dont elles peuvent tirer par­ti sur le lieu de tra­vail et ailleurs (Hakim, 2015). Hakim pense que les hommes méritent un accès sexuel aux femmes parce qu’il existe un « défi­cit sexuel » inévi­table entre les hommes et les femmes. Selon elle, la demande de « sexe com­mer­cial est donc inévi­table » et l’in­dus­trie du sexe sera flo­ris­sante au XXIe siècle. La demande mas­cu­line, explique-t-elle, « dépas­se­ra lar­ge­ment l’offre fémi­nine non mar­chande » et « la crois­sance éco­no­mique, la mon­dia­li­sa­tion et l’in­ter­net » faci­li­te­ront l’ac­cès aux femmes pros­ti­tuées. Le « défi­cit sexuel mas­cu­lin », sou­tient-elle, n’é­tait pas aus­si impor­tant lorsque les femmes dépen­daient finan­ciè­re­ment des hommes, mais il est deve­nu un pro­blème désor­mais que davan­tage de femmes sont en mesure d’exer­cer leur droit de dire non. Avec l’érosion des condi­tions de l’esclavage sexuel des femmes, les hommes ne peuvent plus extor­quer aus­si faci­le­ment des ser­vices sexuels :

« L’in­dé­pen­dance éco­no­mique crois­sante des femmes leur per­met de se reti­rer des mar­chés et des rela­tions sexuelles qu’elles per­çoivent comme des offres inéqui­tables, sur­tout lorsqu’elles ont déjà assez d’en­fants ou qu’elles n’en veulent pas. » (Ibid)

Selon Hakim, les hommes devraient pou­voir com­pen­ser le droit au sexe que les femmes dis­po­sant de res­sources éco­no­miques sont en mesure de leur refu­ser en recou­rant aux femmes pros­ti­tuées, contraintes par la néces­si­té de la sur­vie éco­no­mique d’autoriser les hommes à les uti­li­ser sexuel­le­ment. Hakim ne semble pas très inté­res­sée par toutes les études qui montrent com­ment la pros­ti­tu­tion des femmes (impo­sée et orga­ni­sée par les hommes) leur nuit. La por­no­gra­phie, le lap-dan­cing et la pros­ti­tu­tion ne favo­risent pas la vio­lence à l’é­gard des femmes, affirme-t-elle avec assu­rance, ajou­tant même que

« toutes les preuves dis­po­nibles indiquent que la pros­ti­tu­tion et les diver­tis­se­ments éro­tiques n’ont pas d’ef­fets psy­cho­lo­giques ou sociaux néfastes, et qu’ils peuvent même contri­buer à réduire les taux de cri­mi­na­li­té sexuelle. » (Ibid)

En d’autres termes, elle se charge de seri­ner le vieux mythe que les auto­ri­tés mas­cu­lines pro­meuvent depuis des mil­lé­naires : si les hommes sont auto­ri­sés à être vio­lents envers une caté­go­rie par­ti­cu­lière de femmes, tra­di­tion­nel­le­ment les femmes esclaves, ils seront moins sus­cep­tibles de vio­ler les femmes res­pec­tables. Saint Augus­tin et Tho­mas d’A­quin ont tous deux sou­te­nu que la pros­ti­tu­tion devait être assu­rée afin de pré­ve­nir les viols (Lis­ter, 2018).

Pour sai­sir à quel point le droit sexuel mas­cu­lin est ins­crit dans la loi et la poli­tique, il est pos­sible de se réfé­rer à un juge­ment ren­du par un tri­bu­nal bri­tan­nique en 2019. La Cour de pro­tec­tion a exa­mi­né le cas du droit d’un homme à uti­li­ser sa femme sexuel­le­ment mal­gré ses « troubles de la com­pré­hen­sion ». L’af­faire a été por­tée devant le tri­bu­nal parce que des tra­vailleurs sociaux ont esti­mé que l’é­tat de la femme se dété­rio­rait, et qu’il était donc impro­bable qu’elle soit encore en état de consen­tir à ce que son mari l’utilise sexuel­le­ment. Comme l’a écrit Owen Bow­cott pour le quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian :

« Ses avo­cats ont sug­gé­ré qu’un juge pour­rait devoir inter­dire au mari de conti­nuer à avoir des rela­tions sexuelles avec sa femme afin de s’as­su­rer qu’elle ne soit pas vio­lée. » (Bow­cott, 2019)

Le mari a pro­po­sé de s’en­ga­ger à ne pas l’u­ti­li­ser sexuel­le­ment, mais le juge a déci­dé que cela pour­rait por­ter pré­ju­dice au mari qui pour­rait être ame­né à rompre un tel accord par inad­ver­tance, peut-être en étant pris d’une envie sou­daine. Le juge Hay­den a décla­ré : « Je ne sau­rais pen­ser à un droit humain plus fon­da­men­tal que le droit d’un homme d’a­voir des rela­tions sexuelles avec sa femme — et le droit de l’É­tat de super­vi­ser cela. » Ain­si a‑t-il été déci­dé que l’af­faire devait être « cor­rec­te­ment plai­dée » à une date ultérieure.

Il n’existe aucune recon­nais­sance offi­cielle d’un « droit sexuel mas­cu­lin » dans les conven­tions des Nations unies. Aucun docu­ment des Nations unies ne parle de droits sexuels. Lorsque les droits sexuels sont men­tion­nés dans un dis­cours sur les droits, ils sont géné­ra­le­ment consi­dé­rés comme fai­sant par­tie des droits des femmes et plus par­ti­cu­liè­re­ment des droits repro­duc­tifs des femmes. Lorsque les droits sexuels appa­raissent dans des docu­ments rela­tifs aux droits, géné­ra­le­ment en lien avec les droits repro­duc­tifs des femmes, ils com­prennent les droits des femmes à contrô­ler leur fer­ti­li­té et à évi­ter les rap­ports sexuels non dési­rés (Mil­ler, Kis­mo­di, Cot­tin­gham et Grus­ki, 2015). Il s’agit de droits pour les femmes de ne pas être uti­li­sées sexuel­le­ment et repro­duc­ti­ve­ment par les hommes comme si elles étaient des objets ou des biens meubles. Ces droits sont consi­dé­rés comme un aspect de la san­té. Ils relèvent du droit des femmes à l’in­té­gri­té de leur corps et à être pro­té­gées de l’exer­cice coer­ci­tif du droit sexuel mas­cu­lin et de séquelles telles que les gros­sesses non dési­rées et le mariage des enfants. En revanche, il n’existe pas de recon­nais­sance d’une caté­go­rie dis­tincte de droits sexuels des hommes, parce que les hommes ne consti­tuent pas un groupe de citoyens ayant besoin de pro­tec­tion en tant que groupe. Néan­moins, le droit sexuel mas­cu­lin est consi­dé­ré comme une réa­li­té, et protégé.

Satisfaire le droit sexuel masculin

Dans la pre­mière moi­tié de ce livre, j’exa­mine la manière dont la sexua­li­té mas­cu­line est construite et les mani­fes­ta­tions les plus cou­rantes du droit sexuel mas­cu­lin dans la sexua­li­té hété­ro­sexuelle quo­ti­dienne, dans l’in­dus­trie du sexe et dans le har­cè­le­ment sexuel. S’il n’existe pas de recon­nais­sance offi­cielle du droit sexuel mas­cu­lin, il est néan­moins recon­nu, et de manière sys­té­mique, que les hommes ont le droit d’u­ti­li­ser les femmes et les enfants pour leur plai­sir sexuel et de les trai­ter comme des objets pour leur satis­fac­tion. Cela res­sort clai­re­ment de la manière dont le sexe dans les rela­tions hété­ro­sexuelles est construit et mis en œuvre. L’as­pect des rela­tions sexuelles hété­ro­sexuelles que j’examine ici, c’est la mesure dans laquelle les femmes sont pous­sées, par tout un ensemble de forces, à per­mettre que leur corps soit uti­li­sé lors de rap­ports sexuels dont elles ne veulent pas, et la manière dont l’é­ten­due du déses­poir des femmes est dis­si­mu­lée par le lan­gage du consentement.

Je me penche éga­le­ment sur la manière dont le droit sexuel mas­cu­lin est entre­te­nu par toutes les formes de pros­ti­tu­tion. La crois­sance de l’in­dus­trie en ligne par le biais de la por­no­gra­phie et de la pros­ti­tu­tion par web­cam l’a démo­cra­ti­sée au point qu’il est rai­son­nable de la décrire comme une autre forme du sexe « quo­ti­dien » (Dines, 2011 ; Stark et Whis­nant, 2004 ; Ekman, 2013). Les gou­ver­ne­ments et les sys­tèmes juri­diques du monde entier ont tra­di­tion­nel­le­ment pro­té­gé et pro­mu les droits des hommes à uti­li­ser les femmes et les filles dans l’in­dus­trie du sexe. Cela com­mence à chan­ger. Quelques pays consi­dèrent désor­mais la pros­ti­tu­tion comme une vio­la­tion des droits humains des femmes et pro­mulguent des lois qui péna­lisent les ache­teurs mas­cu­lins afin de saper cette indus­trie. Mais dans la grande majo­ri­té des pays, les clubs de strip-tease, les mai­sons closes, les agences d’es­corte, la pros­ti­tu­tion de rue, la pros­ti­tu­tion en ligne, la pros­ti­tu­tion par web­cam et la por­no­gra­phie pros­pèrent tou­jours et sont pro­té­gés par l’É­tat. Pour satis­faire les hommes sexuel­le­ment, les États mas­cu­lins, ou États proxé­nètes, tolèrent ou léga­lisent la pros­ti­tu­tion, au tra­vers de laquelle les femmes sont sexuel­le­ment exploi­tées dans la rue ou dans des chambres d’hô­tel, trans­por­tées au domi­cile de leurs agres­seurs et entre­po­sées dans des clubs de strip-tease et des bor­dels dans les­quels elles dorment sou­vent, et où elles passent tout leur temps (Jef­freys, 2008a).

L’autre aspect du sexe quo­ti­dien que j’examine ici, c’est le har­cè­le­ment sexuel. En effet, le har­cè­le­ment sexuel n’est pas un phé­no­mène excep­tion­nel, mais un aspect ordi­naire et pré­vi­sible de la vie des femmes et des filles (Romi­to, 2008). Il se situe sur un conti­nuum entre le banal, comme les remarques et le com­por­te­ment des hommes qui suivent les femmes et les filles dans la rue, et des pra­tiques sexuelles mas­cu­lines plus extrêmes comme le viol et le meurtre sexuel. Ce livre ne rend pas compte de toute l’étendue de la vio­lence sexuelle des hommes dans l’es­pace public — pour ce faire, il aurait fal­lu plu­sieurs volumes. Il se concentre sur les formes les plus cou­rantes de har­cè­le­ment. Je montre com­ment la liber­té de mou­ve­ment des femmes et leur uti­li­sa­tion de l’es­pace public —lors­qu’elles marchent dans la rue, empruntent les trans­ports publics, font de l’exer­cice, assistent à des évé­ne­ments cultu­rels ou à des diver­tis­se­ments, uti­lisent des ins­tal­la­tions publiques — sont res­treintes par cet aspect de l’expression sexuelle des hommes.

L’exer­cice du droit sexuel mas­cu­lin régie le monde des femmes de nom­breuses autres façons que je n’ai pas la place d’a­bor­der dans ce livre. J’ai déjà écrit ailleurs sur la manière dont les femmes doivent appa­raître dans l’es­pace public, sur la façon dont des pra­tiques cultu­relles néfastes comme les vête­ments ser­rés ou révé­la­teurs des femmes, le maquillage, les chaus­sures à talons hauts, l’é­pi­la­tion, servent l’ex­ci­ta­tion sexuelle des hommes. Je ne revien­drai pas là-des­sus ici (Jef­freys, 2005 ; 2014). Je n’a­bor­de­rai pas la manière dont l’exer­cice du droit sexuel mas­cu­lin affecte la vie des femmes au tra­vers de gros­sesses non dési­rées ou de la néces­si­té de tech­no­lo­gi­ser leur corps afin de pré­ve­nir la concep­tion, bien que ces choses peuvent avoir de sérieux impacts sur la san­té et les oppor­tu­ni­tés des femmes. Ces atteintes à la vie des femmes ne sont pas nouvelles.

Le mouvement pour la liberté sexuelle

La seconde moi­tié de l’ou­vrage actua­lise la dis­cus­sion des nui­sances induites par l’exer­cice du droit sexuel mas­cu­lin en exa­mi­nant la construc­tion et les impli­ca­tions du mou­ve­ment de libé­ra­tion sexuelle des hommes. J’exa­mine la manière dont les para­phi­lies sexuelles des hommes, autre­fois appe­lées dévia­tions ou per­ver­sions, ont été pro­mues par des mou­ve­ments de défense des droits sexuels au cours des der­nières décen­nies. Je passe ain­si une nou­velle époque au crible de l’analyse fémi­niste, éla­bo­rée à la fin du XXe siècle, por­tant sur la construc­tion et l’im­por­tance poli­tique de la sexua­li­té masculine.

Les théo­ri­ciennes fémi­nistes du Mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes for­gèrent leurs idées à une époque anté­rieure à l’in­ter­net, où les indus­tries de la pros­ti­tu­tion et de la por­no­gra­phie étaient bien moins déve­lop­pées, une époque où l’on n’au­rait pas pu ima­gi­ner que des inté­rêts sexuels mas­cu­lins extrê­me­ment détra­qués en vien­draient à contrô­ler les rela­tions et la vie des femmes, la poli­tique et la règle­men­ta­tion. Dans ce livre, je cherche à défi­nir com­ment l’exer­cice de la sexua­li­té mas­cu­line s’emploie aujourd’­hui à struc­tu­rer l’exis­tence des femmes.

Le pré­sent sexuel se carac­té­rise par les reven­di­ca­tions d’un mou­ve­ment pour les droits sexuels des hommes aux rami­fi­ca­tions mul­tiples. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, des groupes de pres­sion en faveur de la liber­té sexuelle, à savoir la Natio­nal Coa­li­tion for Sexual Free­dom (Coa­li­tion natio­nale pour la liber­té sexuelle), fon­dée en 1997, et la Sexual Free­dom Coa­li­tion (Coa­li­tion pour la liber­té sexuelle), fon­dée en 1996, militent pour que les droits sexuels des hommes s’étendant davan­tage, pour qu’ils aient plus faci­le­ment accès aux femmes sur le plan sexuel. Ces groupes de pres­sion cherchent à libé­ra­li­ser la légis­la­tion sur la pros­ti­tu­tion et la por­no­gra­phie et à élar­gir l’ac­cep­ta­tion publique et juri­dique des para­phi­lies mas­cu­lines telles que le sado­ma­so­chisme et le tra­ves­tisme. Ils servent de groupes de pres­sion de l’in­dus­trie du sexe et opèrent dans un océan d’or­ga­ni­sa­tions simi­laires qui repré­sentent divers domaines davan­tage spé­cia­li­sés dans les­quels les hommes recherchent une plus grande « liber­té sexuelle ». Si la pros­ti­tu­tion a une longue his­toire, ce que je dis­cute ailleurs, il se crée aujourd’hui quelque chose de nou­veau : l’in­dus­tria­li­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion d’une « indus­trie du sexe » dans laquelle le vagin lui-même est indus­tria­li­sé (Jef­freys, 2008a). Une par­tie du tra­vail de ces groupes de pres­sion sera exa­mi­née dans cet ouvrage.

Les para­phi­lies sont des formes aty­piques du com­por­te­ment sexuel mas­cu­lin. Jus­qu’au mou­ve­ment de libé­ra­tion gay des années 1970, l’ho­mo­sexua­li­té figu­rait dans la liste des per­ver­sions sexuelles, mais le mou­ve­ment des droits des homo­sexuels par­vint à obte­nir sa déstig­ma­ti­sa­tion et, en 1973, l’homosexualité ces­sa d’être consi­dé­rée comme un trouble psy­chia­trique et fut reti­rée Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique (DSM), la bible de la psy­chia­trie amé­ri­caine. L’ho­mo­sexua­li­té n’a rien à voir avec les para­phi­lies étant don­né qu’elle se défi­nit par des rela­tions sexuelles dési­rées entre adultes de même sexe, n’impliquant aucune vic­time. Les para­phi­lies exa­mi­nées dans ce livre sont des formes du com­por­te­ment sexuel mas­cu­lin qui font des vic­times et ont des effets néfastes sur la vie des femmes.

La libé­ra­tion des per­ver­sions s’inscrit dans la conti­nui­té de la révo­lu­tion sexuelle des années 1960 et 1970. La libé­ra­li­sa­tion qu’elle a favo­ri­sée est consi­gnée dans un livre contro­ver­sé mais bien connu de Lars Ullers­tam, publié en anglais en 1966 et inti­tu­lé Les Mino­ri­tés éro­tiques : une charte des droits sexuels. Un ouvrage ini­tia­le­ment publié en Suède, à un moment où la Suède, ain­si que d’autres pays scan­di­naves comme le Dane­mark, était consi­dé­rée, dans la contre-culture des années 1960, comme étant à l’a­vant-garde de la révo­lu­tion sexuelle. Dans son mani­feste, Ullers­tam défend des inté­rêts sexuels mas­cu­lins en les asso­ciant à des reven­di­ca­tions légales. Il s’in­surge contre ce qu’il appelle la « cruau­té des vieux mora­listes » ayant créé « des lois pour empê­cher les exhi­bi­tion­nistes, les pédo­philes et cer­tains types de sco­po­philes [hommes qui prennent plai­sir à obser­ver des actes sexuels] de satis­faire leurs pul­sions sexuelles » (Ullers­tam, 1966 : 11). Il argue que ce que l’on appe­lait autre­fois des « per­ver­sions » devrait être déstig­ma­ti­sé, parce que la désap­pro­ba­tion sociale de ces com­por­te­ments sexuels mas­cu­lins rend les hommes malheureux :

« À tra­vers les âges, le terme de “per­ver­sion” a été appli­qué aux phé­no­mènes les plus divers. Mais géné­ra­le­ment, cette éti­quette empoi­son­née a été appli­quée à des besoins humains. Lors­qu’un indi­vi­du est qua­li­fié de “per­vers”, cela signi­fie, en règle géné­rale, qu’il a la capa­ci­té de prendre du plai­sir dans un contexte spé­ci­fique. Celui qui se pré­oc­cupe du bon­heur de ses sem­blables doit donc appré­cier et encou­ra­ger les “per­ver­sions”. » (Ullers­tam, 1966 : 17)

Les « per­ver­sions » aux­quelles il fait réfé­rence sont spé­ci­fi­que­ment mas­cu­lines et les femmes et les enfants en sont géné­ra­le­ment les prin­ci­pales vic­times. Ullers­tam pro­pose d’é­tendre le champ d’ap­pli­ca­tion du droit sexuel mas­cu­lin au nom du pro­grès social et du com­bat contre le mora­lisme (un argu­ment désor­mais clas­sique). Au cours des décen­nies sui­vantes, l’é­vo­lu­tion qu’il appe­lait de ses vœux, à savoir la nor­ma­li­sa­tion de ces pra­tiques, a pris place avec l’essor de la révo­lu­tion sexuelle.

La libération des perversions

À la fin du ving­tième siècle, nombre des « per­ver­sions » que les sexo­logues avaient pla­cées dans le Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique (DSM) ont com­men­cé à sor­tir des guides médi­caux et à enva­hir l’es­pace public, à récla­mer l’ac­cep­ta­tion sociale et même, en ce qui concerne le tra­ves­tis­se­ment et la pédophilie/les abus sexuels sur les enfants, à être pro­mues par des mou­ve­ments récla­mant le droit d’assouvir leurs penchants.

Cette évo­lu­tion avait été annon­cée et célé­brée par Gayle Rubin, anthro­po­logue, par­ti­sane du sado­ma­so­chisme et théo­ri­cienne queer. En 1984, elle avait affir­mé, dans un essai très influent inti­tu­lé « Thin­king Sex » (tra­duit en fran­çais sous le titre « Pen­ser le sexe »), qu’un moment his­to­rique était arri­vé dans lequel les per­ver­sions sexuelles s’affranchissaient des contraintes de la loi et des pré­ju­gés de la reli­gion et de la méde­cine (Rubin, 1984/2006). Ces pra­tiques com­pre­naient, selon elle, « le féti­chisme, le sadisme, le maso­chisme, la trans­sexua­li­té, le tra­ves­tisme, l’ex­hi­bi­tion­nisme, le voyeu­risme et la pédo­phi­lie » (Ibid. : 151). Il est inté­res­sant de noter que dans le livre de Rubin, comme dans celui d’Ul­lers­tam ci-des­sus, le tra­ves­tis­se­ment est consi­dé­ré comme un com­por­te­ment sexuel mas­cu­lin. Il n’est pas fait men­tion de l’« iden­ti­té de genre », une expres­sion qui, comme je l’ex­pli­que­rai dans un cha­pitre ulté­rieur, a été popu­la­ri­sée par le mou­ve­ment des droits des « trans­genres » au cours des décen­nies sui­vantes afin de désexua­li­ser leur com­por­te­ment féti­chiste. Ce livre exa­mine ce qui s’est pas­sé ensuite, en par­ti­cu­lier les effets sur les femmes et les enfants de l’é­mer­gence des per­ver­sions, jusque-là confi­nées aux mondes fan­tas­ma­tiques pri­vés des hommes, dans les espaces publics.

L’ar­ticle de Rubin fut ini­tia­le­ment publié sept ans après le retrait de l’homosexualité du DSM (Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des troubles men­taux) aux États-Unis, qui signi­fiait qu’elle n’é­tait plus consi­dé­rée comme une mala­die men­tale. Cette avan­cée en direc­tion de la sor­tie de l’ho­mo­sexua­li­té du domaine des per­ver­sions était le résul­tat d’an­nées d’ac­ti­visme de la part des les­biennes et des gays. Pour cer­tains de ceux qui se consi­dé­raient comme des élé­ments révo­lu­tion­naires du mou­ve­ment gay, il sem­blait rai­son­nable que le reste des pra­tiques sexuelles clas­sées comme troubles men­taux suivent la même tra­jec­toire. Rubin explique que dans les années 1970, la com­bi­nai­son du mou­ve­ment gay et de la culture d’entreprise capi­ta­liste avait éta­bli une culture et une com­mu­nau­té d’ho­mo­sexuels en Amé­rique et sug­gère que cela pour­rait être le déve­lop­pe­ment atten­du pour ceux qui s’in­té­ressent à la pédo­phi­lie (qu’elle appelle « rela­tions trans­gé­né­ra­tion­nelles »), au féti­chisme, au tra­ves­tis­se­ment et au sado­ma­so­chisme. Le sado­ma­so­chisme était déjà une pra­tique cou­rante et très appré­ciée dans la culture mas­cu­line gay et fai­sait de plus en plus de per­cées dans la culture les­bienne, avec des clubs spé­cia­li­sés, des maga­sins de por­no­gra­phie et d’é­qui­pe­ment (voir Jef­freys, 2003a).

Rubin appelle ce pro­ces­sus la « moder­ni­sa­tion du sexe ». Elle écrit :

« Cette “moder­ni­sa­tion du sexe” a non seule­ment orga­ni­sé les homo­sexuels et les prostitué(e)s en popu­la­tions loca­li­sées, mais elle a éga­le­ment géné­ré un sys­tème d’ethnogenèse sexuelle conti­nue. D’autres popu­la­tions de dis­si­dents éro­tiques — com­mu­né­ment nom­més “per­ver­sions” ou “para­phi­lia” — ont éga­le­ment com­men­cé à se ras­sem­bler. Les sexua­li­tés ne cessent de sor­tir du Diag­nos­tic and Sta­tis­ti­cal Manual (DSM) pour mieux inves­tir les pages de l’histoire sociale. À pré­sent, plu­sieurs autres groupes cherchent à suivre les pas des homo­sexuels. » (Rubin, 1984/2006 : 156)

Les « dis­si­dents éro­tiques » qu’elle avait à l’es­prit com­pre­naient « les bisexuels, les sado­ma­so­chistes, les indi­vi­dus qui pré­fèrent les rela­tions trans­gé­né­ra­tion­nelles, les trans­sexuels et les tra­ves­tis » qui étaient « tous à dif­fé­rents stades dans la for­ma­tion de com­mu­nau­tés et dans l’acquisition d’une iden­ti­té propre » et ten­taient « d’acquérir de l’espace social, des petits com­merces, des res­sources poli­tiques et un allé­ge­ment des péna­li­tés pour héré­sie sexuelle ». (Ibid)

Tout ceci pris place en rela­tion avec le sado­ma­so­chisme et le tra­ves­tis­se­ment, comme nous le ver­rons dans ce livre.

Pour com­prendre la « dis­si­dence éro­tique », Rubin s’est ins­pi­rée des tra­vaux du phi­lo­sophe gay fran­çais Michel Fou­cault et de sa roman­ti­sa­tion de la libé­ra­tion des per­ver­sions. Fou­cault décrit les « dis­si­dents éro­tiques » comme s’il s’a­gis­sait de héros romantiques :

« Tout un petit peuple naît, dif­fé­rent, mal­gré quelques cou­si­nages, des anciens liber­tins. De la fin du XVIIIe siècle jusqu’au nôtre, ils courent dans les inter­stices de la socié­té, pour­sui­vis mais pas tou­jours par les lois, enfer­més sou­vent mais pas tou­jours dans les pri­sons, malades peut-être, mais scan­da­leuses, dan­ge­reuses vic­times, proies d’un mal étrange qui porte aus­si le nom de vice et par­fois de délit. […] C’est l’innombrable famille des per­vers […]. » (cité dans Rubin, 1984/2006 : 157)

Rubin cher­chait à for­mu­ler une théo­rie du sexe qui jus­ti­fie­rait la libé­ra­tion des per­ver­sions et neu­tra­li­se­rait les objec­tions fémi­nistes qui s’élèveraient contre un tel pro­jet. Elle vou­lait créer une « théo­rie radi­cale du sexe » visant à

« iden­ti­fier, décrire, expli­quer et dénon­cer l’injustice éro­tique et l’oppression sexuelle. Une telle théo­rie a besoin d’outils concep­tuels sophis­ti­qués qui puissent sai­sir et mani­pu­ler le sujet. Elle doit pro­po­ser des des­crip­tions fouillées de la socié­té telle quelle est et de son évo­lu­tion his­to­rique. Elle néces­site un lan­gage cri­tique convain­cant qui puisse rendre compte de la bar­ba­rie de la per­sé­cu­tion sexuelle. » (Ibid : 149)

La « bar­ba­rie de la per­sé­cu­tion sexuelle », sou­li­gnons-le, désigne la péna­li­sa­tion des hommes qui abusent sexuel­le­ment des enfants. Rubin consi­dère qu’au­cune forme d’ex­pres­sion sexuelle n’est moins rai­son­nable qu’une autre. Son rela­ti­visme sexuel était total :

« Il est dif­fi­cile de créer une éthique sexuelle plu­ra­liste si l’on ne conçoit pas la varié­té sexuelle comme ano­dine. La varié­té est une pro­prié­té fon­da­men­tale de toute vie, des orga­nismes bio­lo­giques les plus simples jusqu’aux for­ma­tions humaines les plus com­plexes. » (Ibid : 153)

Dans son article de 1984, Rubin me men­tionne et exprime clai­re­ment son désac­cord avec mes posi­tions. Elle m’in­clut dans ce qu’elle décrit comme la « démo­no­lo­gie fémi­niste actuelle » qui « élève les croi­sés de la ver­tu à des posi­tions fort révé­rées, tout en condam­nant la tra­di­tion plus libé­rale comme anti­fé­mi­niste ». (Rubin, 1984/2006 : 166) En par­ti­cu­lier, elle déclare que j’a­vais tort de cri­ti­quer, comme je l’avais fait dans mes pre­miers tra­vaux, les sexo­logues, les scien­ti­fiques du sexe, au motif qu’ils pro­mou­vaient un modèle de sexua­li­té fon­dé sur le sado­ma­so­chisme, éro­ti­sant la domi­na­tion et la sou­mis­sion. Il est donc appro­prié que je me charge d’examiner ce qu’il est adve­nu de ses prédictions.

Shei­la Jeffreys

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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  1. Cet article m’a par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sée car je viens de finir le livre « Libé­ra­tions sexuelles : une his­toire des pen­sées fémi­nistes et queers sur la sexua­li­té » de Cor­ne­lia Möser (cher­cheuse au CNRS).
    J’ai été deçue de ma lec­ture même si j’y ai appris des choses (notam­ment sur la période des « sex wars »).
    Gayle Rubin y est citée à de mul­tiples reprises et, sauf inat­ten­tion de ma part, il n’y est ques­tion à aucun moment de ses posi­tions sur la pédo­phi­lie. Idem pour Pat Cali­fia. Or, cela me paraît dom­ma­geable de cacher une par­tie de l’his­toire du fémi­nisme (qu’on le veuille ou non) et des dites « libé­ra­tions sexuelles », notam­ment quand on voit cela que donne aujourd’­hui : bana­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion, du por­no, pertes de repères et pro­blèmes psy­cho­lo­giques liés à la sexua­li­té, muti­la­tions en masse au nom du « genre »…etc.

    Je me mal­gré tout ce que Rubin ou d’autres pensent/penseraient de la les­bo­pho­bie que même les milieux lgbt et « queers » pro­meuvent de nos jours — puis­qu’il est désor­mais hyper mal vu (car « trans­phobe ») de ne pas vou­loir, quand on est les­bienne ou bisexuelle, cou­cher avec des femmes trans (donc des hommes). D’ailleurs, le mot les­bienne tend à dis­pa­raître. (les non-mixi­tés des milieux fémi­nistes liber­taires ou « trans-pédés-gouines » s’or­ga­nisent sous la déno­mi­na­tion « sans mecs cis » : impos­si­bi­li­té de se défi­nir puisque les termes femmes (ou « meufs ») et les­biennes sont deve­nues obso­lètes, car non inclu­sives des…hommes)

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