Ursu­la Kroe­ber Le Guin, décé­dée le 22 jan­vier 2018, est une auteure de science-fic­tion et de fan­ta­sy dont les romans ont explo­ré des thèmes beau­coup plus mar­qués par l’univers des sciences humaines que par celui des sciences dures. Fille de deux anthro­po­logues, elle met en scène des per­son­nages qui sont sou­vent des obser­va­teurs immer­gés dans des cultures ou des socié­tés aux­quelles ils sont étran­gers et qu’ils s’efforcent de décou­vrir sans pré­ju­gés et sans influen­cer le cours de choses. Des Dépos­sé­dés, réflexion sur une uto­pie anar­chiste, à Le nom du monde est forêt, récit de l’invasion d’un monde d’indigènes rêveurs par des colons armés, Ursu­la K. Le Guin a déve­lop­pé une manière de racon­ter des his­toires qui s’écarte des canons de la science-fic­tion tra­di­tion­nelle. Comme elle l’explique dans ce court essai écrit en 1986, La théo­rie de la fic­tion-panier (titre ori­gi­nal : The Car­rier Bag Theo­ry of Fic­tion), dont nous vous pro­po­sons une tra­duc­tion inédite ci-après, la civi­li­sa­tion se nour­rit de récits héroïques et tra­giques où n’existent que la vio­lence et le conflit. Les socié­tés se mode­lant sur leur ima­gi­naire, il n’est pas éton­nant que notre civi­li­sa­tion s’avance à grands pas vers sa fin tra­gique. Ursu­la K. Le Guin cher­chait au contraire, à racon­ter des his­toires « pleines de com­men­ce­ments sans fin, d’initiations, de pertes », avec « plus de ruses que de conflits, moins de triomphes que de pièges et d’illusions ».


Dans les régions tem­pé­rées et tro­pi­cales où l’homme est appa­ru par­mi les homi­ni­dés, les végé­taux consti­tuaient la prin­ci­pale source de nour­ri­ture. Soixante-cinq à quatre-vingts pour­cents de ce que les êtres humains man­geaient dans ces régions au cours du paléo­li­thique, du néo­li­thique et des temps pré­his­to­riques était cueilli ; il n’y a que dans l’extrême Arc­tique que la viande consti­tuait la base de la nour­ri­ture. Les chas­seurs de mam­mouths occupent les murs des cavernes et les esprits de manière spec­ta­cu­laire, mais en réa­li­té, ce qui nous main­te­nait en vie et bien-por­tants, c’était la récolte de graines, de racines, de germes, de pousses, de feuilles, de noix, de baies, de fruits et de céréales, aux­quels s’a­jou­taient des insectes et des mol­lusques, ain­si que la cap­ture d’oi­seaux, de pois­sons, de rats, de lapins et autre menu fre­tin sans défense pour rajou­ter des pro­téines. Et cela n’a­vait rien d’é­rein­tant — contrai­re­ment à l’exis­tence du pay­san tri­mant dans le champ de quelqu’un d’autre après que l’agriculture fut inven­tée, contrai­re­ment au tra­vail des ouvriers après que la civi­li­sa­tion fut inven­tée. La per­sonne pré­his­to­rique moyenne pou­vait très bien vivre en tra­vaillant à peu près quinze heures par semaine.

Quinze heures par semaine pour assu­rer sa sub­sis­tance, cela laisse beau­coup de temps pour d’autres choses. Tel­le­ment que c’est peut-être pour cela que les agi­tés, qui n’avaient pas de bébé à leurs côtés pour ani­mer leurs vies, ou qui n’avaient pas de talent par­ti­cu­lier pour la cui­sine ou la cor­don­ne­rie, ni de pen­sées très inté­res­santes à suivre, déci­dèrent d’al­ler chas­ser le mam­mouth. Les chas­seurs adroits reve­naient ensuite chan­ce­lants sous leur char­ge­ment de viande, avec beau­coup d’ivoire, et une his­toire. Ce n’est pas la viande qui fai­sait la dif­fé­rence, mais l’histoire.

Il est dif­fi­cile de racon­ter une his­toire vrai­ment pre­nante sur la manière dont j’ai arra­ché un grain d’avoine sau­vage de son épi, puis un autre, et un autre, et encore un autre, puis sur com­ment j’ai grat­té mes piqûres de mou­che­ron, et Ool a dit quelque chose de drôle, et nous sommes allés à la crique où nous avons bu un coup, et où nous avons regar­dé les tri­tons un moment, et puis j’ai trou­vé un autre car­ré d’avoine… Non, vrai­ment, c’est incom­pa­rable, cela ne peut riva­li­ser avec la manière dont j’ai pro­fon­dé­ment enfon­cé ma lance dans ce flanc tita­nesque et poi­lu tan­dis que Oob, empa­lé sur une énorme défense balayant tout sur son pas­sage, se débat­tait en hur­lant, cepen­dant que le sang giclait par­tout en tor­rents écar­lates, après quoi Boob a été réduit en gelée quand le mam­mouth lui est tom­bé des­sus au moment où je tirais une flèche impa­rable qui trans­per­ça son œil et jusqu’à son cer­veau.

Dans cette his­toire, on retrouve non seule­ment de l’Action, mais, ce qui est plus, on retrouve un Héros. Les Héros sont puis­sants. Avant même que vous ayez eu le temps de vous en rendre compte, les hommes et les femmes dans le car­ré d’avoine sau­vage, et leurs enfants, et les savoir-faire des fabri­cants, et les pen­sées des pen­sifs, et les chan­sons des chan­teurs, en font tous par­tie, tous ont été appe­lés au ser­vice du Héros. Mais ça n’est pas leur his­toire. C’est la sienne.

Alors qu’elle réflé­chis­sait au livre qui devien­drait Trois Gui­nées, Vir­gi­nia Woolf écri­vit un titre dans son cahier, « Glos­saire » ; elle avait eu l’idée de réin­ven­ter l’anglais selon un plan nou­veau, pour racon­ter une his­toire dif­fé­rente. L’une des entrées de ce glos­saire est héroïsme, défi­ni comme « bou­teillisme ». Et héros, dans le dic­tion­naire de Woolf, devient « bou­teille ». Le héros comme bou­teille, un bou­le­ver­se­ment radi­cal. Je pro­pose à pré­sent que la bou­teille soit le héros.

Pas sim­ple­ment la bou­teille de gin ou de vin, mais la bou­teille dans son sens ances­tral et plus com­pré­hen­sif de conte­nant, une chose qui en contient une autre.

Si vous n’avez rien pour la ran­ger, la nour­ri­ture va vous échap­per — même quelque chose d’aussi peu com­ba­tif et sans res­source que de l’avoine. Tant qu’il est à por­tée de main, vous en met­tez autant que vous pou­vez dans votre esto­mac, qui est le pre­mier conte­neur ; mais qu’en sera-t-il demain matin, quand vous vous réveille­rez, qu’il fera froid et qu’il pleu­vra, ne serait-ce pas bon d’avoir quelques poi­gnées d’avoine à gri­gno­ter et à don­ner à la petite Oom pour la faire taire ? Mais com­ment rame­ner plus qu’un esto­mac plein et une poi­gnée à la mai­son ? Alors vous vous levez et vous allez jusqu’à ce mau­dit car­ré d’avoine détrem­pé par la pluie, et est-ce que ça ne serait pas pra­tique d’avoir quelque chose dans lequel mettre bébé Oo Oo pour pou­voir ramas­ser l’avoine avec les deux mains ? Une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conte­neur. Un conte­nant. Un réci­pient.

Le pre­mier dis­po­si­tif cultu­rel a pro­ba­ble­ment été un réci­pient… De nom­breux théo­ri­ciens ont l’intuition que la plus pré­coce des inven­tions cultu­relles doit avoir été un conte­nant pour rece­voir les pro­duits récol­tés, une sorte d’écharpe ou de filet à pro­vi­sions.

C’est ce que dit Eli­za­beth Fisher dans Women’s crea­tion (McGraw-Hill, 1975). Mais non, c’est impos­sible. Où est cette chose mer­veilleuse, grande, longue et dure, un os, je crois, avec lequel l’homme-singe du film cogne quelqu’un pour la pre­mière fois puis, gro­gnant d’extase après avoir per­pé­tré le pre­mier meurtre, le lance vers le ciel où, tour­billon­nant, il devient un vais­seau spa­tial accé­lé­rant dans le cos­mos pour le fer­ti­li­ser et pro­duire à la fin du film un ado­rable fœtus, un gar­çon évi­dem­ment, déri­vant dans la voie lac­tée sans (assez étran­ge­ment) uté­rus, sans matrice ? Je ne sais pas. Je m’en moque. Je ne raconte pas cette his­toire. Nous l’avons enten­due, nous avons tout enten­du à pro­pos de tous les bâtons, de toutes les lances et de toutes les épées, de toutes les choses avec les­quelles on peut cogner et piquer et frap­per, de toutes ces choses longues et dures, mais nous n’avons rien enten­du à pro­pos de la chose dans laquelle on met des choses, à pro­pos du conte­nant de la chose conte­nue. Ça, c’est une nou­velle his­toire. Ça, c’est de la nou­veau­té.

Et pour­tant, ça ne date pas d’hier. Avant — une fois qu’on y pense, sans doute bien avant — l’arme, un outil luxueux, super­flu ; bien avant le cou­teau si utile et la hache ; en même temps que l’indispensable faux, meule ou pelle — car quel inté­rêt y a‑t-il à déter­rer beau­coup de pommes de terre si vous n’avez rien pour empor­ter à la mai­son celles que vous ne pou­vez pas man­ger ? Avec ou avant les outils qui font sor­tir l’énergie, nous avons fait l’outil qui ramène l’énergie à la mai­son. Cela me paraît logique. J’adhère à ce que Fisher appelle « La théo­rie de la besace de l’évolution humaine ».

Cette théo­rie ne se contente pas d’éclairer de grandes éten­dues d’obscurité théo­rique et d’éviter de grandes éten­dues d’absurdité théo­rique (lar­ge­ment peu­plées de tigres, de renards et autres mam­mi­fères hau­te­ment ter­ri­to­riaux) ; elle m’ancre, per­son­nel­le­ment, dans la culture humaine, comme jamais je ne me suis sen­tie ancrée aupa­ra­vant. Aus­si long­temps que la culture était expli­quée, trou­vait son ori­gine et s’élaborait par l’utilisation de ces objets longs et durs qui servent à plan­ter, cogner et tuer, je n’ai jamais pen­sé que j’avais ou même que je vou­lais avoir grand-chose en com­mun avec elle. (« Ce que Freud a pris pour un manque de civi­li­sa­tion chez la femme est en réa­li­té son manque de loyau­té envers la civi­li­sa­tion », comme l’observe Lil­lian Smith). La socié­té, la civi­li­sa­tion dont parlent ces théo­ri­ciens était la leur, selon toute évi­dence ; ils la pos­sé­daient, ils l’aimaient ; ils étaient humains, com­plè­te­ment humains, cognant, plan­tant, enfon­çant, tuant. Vou­lant être humaine moi aus­si, je cher­chais des preuves attes­tant que je l’étais ; mais s’il fal­lait pour cela faire une arme et s’en ser­vir pour tuer, alors il était évident que j’étais soit un être humain extrê­me­ment défi­cient, soit que je n’étais pas un être humain du tout.

C’est exact, disaient-ils. Ce que tu es, c’est une femme. Poten­tiel­le­ment pas humaine du tout, et cer­tai­ne­ment défi­ciente. Et à pré­sent, silence, pen­dant que nous racon­tons l’histoire de l’ascension d’Homme, le Héros.

Allez‑y, dis-je, m’éloignant en flâ­nant vers les avoines sau­vages, Oo Oo en écharpe et la petite Oom por­tant le panier. Allez‑y, racon­tez com­ment le mam­mouth est tom­bé sur Boob, et com­ment Caïn est tom­bé sur Abel et com­ment la bombe est tom­bée sur Naga­sa­ki et com­ment la gelée brû­lante est tom­bée sur le vil­lage et com­ment les mis­siles tom­be­ront sur l’Empire du Mal, et toutes les autres étapes de l’ascension de l’Homme.

S’il est humain de mettre une chose que vous vou­lez, parce qu’elle est utile, comes­tible ou belle, dans un sac ou dans un panier, ou dans un mor­ceau d’écorce ou une feuille rou­lée, ou dans un filet tres­sé avec vos propres che­veux, bref, dans ce que vous avez sous la main, pour ensuite le rame­ner à la mai­son avec vous (la mai­son étant une autre sorte de poche ou de sac, un conte­nant pour des gens), et puis plus tard le res­sor­tir pour le man­ger, le par­ta­ger, ou le sto­cker pour l’hiver dans un conte­nant plus solide, ou le mettre dans le sac-méde­cine, l’autel ou le musée, l’endroit qui contient ce qui est sacré, et puis le jour sui­vant refaire sans doute la même chose — si faire cela est humain, si c’est la condi­tion, alors après tout je suis un être humain. Plei­ne­ment, libre­ment, joyeu­se­ment, pour la pre­mière fois.

Mais disons-le tout net, pas un être humain agres­sif ni amorphe. Je suis une femme vieillis­sante et colé­rique, défen­dant vigou­reu­se­ment mon sac à main, repous­sant les voyous. Et pour­tant je ne me consi­dère pas héroïque pour autant, pas plus que les autres ne me consi­dèrent héroïque. C’est juste une de ces sata­nées choses qu’il faut faire pour pou­voir conti­nuer à récol­ter de l’avoine sau­vage et racon­ter des his­toires.

C’est l’histoire qui fait la dif­fé­rence. C’est l’histoire qui m’a caché mon huma­ni­té à moi-même, l’histoire que les chas­seurs de mam­mouth racon­taient et qui par­lait de cogner, lan­cer, vio­ler et tuer, qui par­lait du Héros. La mer­veilleuse, la véné­neuse his­toire du Bou­teillisme. L’histoire du tueur.

Il semble par­fois que cette his­toire touche à sa fin. À moins qu’on cesse com­plè­te­ment de racon­ter des his­toires, il serait bon que cer­tains d’entre nous, per­dus dans l’avoine sau­vage, ou au milieu du maïs extra-ter­restre, com­mencent à en racon­ter une autre, que les gens puissent conti­nuer à écou­ter lorsque l’ancienne se ter­mi­ne­ra. Le pro­blème, c’est que nous nous sommes tous lais­sés hap­per par l’histoire du tueur et que nous pour­rions bien finir avec elle. C’est pour­quoi je recherche avec une cer­taine urgence la nature, le sujet, les mots de l’autre his­toire, celle qui n’est pas encore racon­tée, celle de la vie.

Elle n’est pas fami­lière, elle ne vient pas faci­le­ment, sans y pen­ser, sur les lèvres, comme le fait l’histoire du tueur ; pour autant, « pas encore racon­tée », c’est un peu une exa­gé­ra­tion. Des gens ont racon­té l’histoire de la vie depuis tou­jours, avec toutes sortes de mots et de toutes sortes de manières. Mythes de créa­tion et de trans­for­ma­tion, his­toires d’escrocs, contes folk­lo­riques, plai­san­te­ries, romans…

Le roman est un genre d’histoire fon­da­men­ta­le­ment non héroïque. Bien sûr, le Héros s’y est impo­sé bien sou­vent, car telle est sa nature impé­riale et son impul­sion incon­trô­lable, de s’imposer à toute chose et de les diri­ger, et d’édicter d’intransigeants décrets et lois pour maî­tri­ser son incon­trô­lable pul­sion meur­trière. Ain­si le Héros a‑t-il décré­té, par l’intermédiaire de ses porte-paroles les légis­la­teurs, tout d’abord, que la forme cor­recte de la nar­ra­tion est celle de la flèche ou de la lance, qui part d’ici et va tout droit là et TCHAC ! atteint son but (qui tombe raide mort) ; deuxiè­me­ment, que la pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale de la nar­ra­tion, roman com­pris, est le conflit ; et troi­siè­me­ment, que l’histoire ne peut être bonne si lui, le Héros, n’y appa­raît pas.

Je suis en désac­cord avec tout cela. J’irais même jusqu’à dire que la forme natu­relle, cor­recte et appro­priée du roman est peut-être celle du sac, de la poche. Un livre contient des mots. Les mots contiennent des choses. Ils portent des signi­fi­ca­tions. Un roman est un sac-méde­cine conte­nant des choses dotées d’une rela­tion par­ti­cu­lière et puis­sante qui les lie les unes aux autres et à nous-mêmes.

Un type de rela­tion entre des élé­ments dans le roman peut bien être le conflit, mais il est absurde de réduire la nar­ra­tion au conflit. (J’ai lu un manuel d’écriture qui disait, « une his­toire doit être vue comme une bataille » et qui par­lait d’attaques stra­té­giques, de vic­toire, etc.). Le conflit, la com­pé­ti­tion, le stress, la lutte, etc., à l’intérieur de la nar­ra­tion conçue comme besa­ce/­ven­tre/­boî­te/­mai­son/­sac-méde­cine peuvent être vus comme des élé­ments néces­saires d’un tout qui lui-même ne peut être carac­té­ri­sé comme conflit ou har­mo­nie, puisque son but n’est ni la réso­lu­tion ni la stase, mais la conti­nua­tion du pro­ces­sus.

Au final, il est clair que le Héros n’a pas fière allure dans ce sac. Il a besoin d’une scène, d’un pié­des­tal ou d’un pinacle. Met­tez-le dans un sac et il aura l’air d’un lapin, ou d’une pomme de terre.

C’est pour cela que j’aime les romans : au lieu d’y trou­ver des héros, on y trouve des gens.

Aus­si, quand j’ai com­men­cé à écrire des romans de science-fic­tion, je l’ai fait en traî­nant avec moi cet énorme sac de choses, ma besace pleine de cho­chottes et d’empotés, et de petits grains de choses plus petites qu’un grain de mou­tarde, et de filets tis­sés ser­rés qui, une fois labo­rieu­se­ment dénoués, se révèlent ne conte­nir qu’un caillou bleu ; un chro­no­mètre imper­tur­bable don­nant l’heure d’un autre monde, et un crâne de sou­ris ; plein de com­men­ce­ments sans fin, d’initiations, de pertes, et plus de ruses que de conflits, moins de triomphes que de pièges et d’illusions ; plein de vais­seaux spa­tiaux qui res­tent coin­cés, de mis­sions qui échouent, et de gens qui ne com­prennent pas. J’ai dit qu’il était dif­fi­cile de racon­ter une his­toire pre­nante sur la façon dont on vient d’arracher le grain d’avoine sau­vage de son épi, mais je n’ai pas dit que c’était impos­sible. Qui a jamais pré­ten­du qu’écrire un roman était chose facile ?

Si la science-fic­tion est la mytho­lo­gie de la tech­no­lo­gie moderne, alors son mythe est tra­gique. La « Tech­no­lo­gie », ou « science moderne » (pour uti­li­ser ces mots comme on les uti­lise en géné­ral, comme une abré­via­tion irré­flé­chie pour les sciences « dures » et la haute tech­no­lo­gie fon­dée sur la crois­sance éco­no­mique conti­nue), est une entre­prise héroïque, her­cu­léenne, pro­mé­théenne, conçue comme un triomphe et donc, en fin de compte, comme une tra­gé­die. La fic­tion incar­nant ce mythe sera et a été triom­phante (l’Homme conquiert la Terre, l’espace, les extra-ter­restres, la mort, le futur, etc.) et tra­gique (apo­ca­lypse, holo­causte, hier ou aujourd’hui).

Si, cepen­dant, on évite le mode linéaire, pro­gres­sif, flèche (mor­telle) du temps tech­no-héroïque, et qu’on redé­fi­nit la tech­no­lo­gie et la science comme étant en pre­mier lieu une besace cultu­relle plu­tôt qu’une arme de domi­na­tion, on découvre comme un plai­sant effet secon­daire que la science-fic­tion peut être vue comme un champ moins rigide, moins étroit, pas néces­sai­re­ment pro­mé­théen ou apo­ca­lyp­tique du tout, et fina­le­ment un genre moins mytho­lo­gique que réa­liste.

D’un étrange réa­lisme, mais la réa­li­té est étrange.

La science-fic­tion cor­rec­te­ment com­prise, comme n’importe quelle fic­tion sérieuse, est en fait une manière de décrire ce qui se passe, ce que les gens pensent et sentent, com­ment les gens s’identifient à tout le reste dans ce vaste sac, ce ventre de l’univers, cet uté­rus des choses à venir et des choses qui furent, cette his­toire sans fin. Dans celle-ci, comme dans toute fic­tion, il y a assez de place pour gar­der l’Homme là où il doit être, à sa place dans le plan des choses ; il y a assez de temps pour récol­ter beau­coup d’avoine sau­vage et pour en semer aus­si, et pour chan­ter pour la petite Oom, et écou­ter la plai­san­te­rie de Ool, et pour regar­der les tri­tons, et pour la suite, car cette his­toire n’est pas ter­mi­née. Il y a encore des graines à récol­ter, et de la place dans le sac aux étoiles.

Ursu­la K. Le Guin


Tra­duc­tion : Jéré­mie Bon­heure

Edi­tion et révi­sion : Lola Bear­zat­to et Nico­las Casaux

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