Aux origines du transgenrisme #1 : un fasciste sur la BBC et un travesti homophobe (par Audrey A. et Nicolas C.)

En 1973, la BBC pro­dui­sit une émis­sion télé­vi­sée « dans laquelle un groupe de femmes trans [d’hommes qui se pensent et pré­tendent être des femmes] s’était vu accor­der un contrôle édi­to­rial com­plet sur le conte­nu du pro­gramme, à condi­tion de res­pec­ter la loi ». Un moment révo­lu­tion­naire, selon les par­ti­sans du cou­rant « trans ».

L’émission fut dif­fu­sée le 2 juin 1973 dans le cadre d’une série appe­lée Open Door. Ain­si, « le Tran­sex Libe­ra­tion Group put béné­fi­cier d’une tri­bune libre pour abor­der les mal­en­ten­dus, les sté­réo­types et dis­cri­mi­na­tions liés au trans­sexua­lisme et pré­sen­ter des argu­ments en faveur de l’ac­cep­ta­tion et du chan­ge­ment des atti­tudes des gens et de la loi. Il s’a­gis­sait d’une véri­table pre­mière pour la télé­vi­sion bri­tan­nique[1]. »

L’émission fut essen­tiel­le­ment pré­sen­tée par — et cen­trée sur — une per­sonne appe­lée Del­la Alek­san­der. Del­la, né Derek, était un proche d’Oswald Mos­ley, un homme poli­tique bri­tan­nique, fon­da­teur de la Bri­tish Union of Fas­cists (« Union bri­tan­nique des fas­cistes ») en 1932. Oswald Mos­ley, qui se ren­dait sou­vent en Afrique du Sud après la Seconde Guerre mon­diale, ten­ta d’y implan­ter des orga­ni­sa­tions fas­cistes. À la fin des années 50, Derek (Del­la) Alek­san­der était son agent prin­ci­pal à Johan­nes­burg. En 1959, Alek­san­der, obéis­sant aux ordres de Mos­ley, y fon­da un mou­ve­ment fas­ciste, pro-apar­theid, appe­lé Euro­pean Natio­nal Move­ment (« Mou­ve­ment natio­nal euro­péen »). Del­la Alek­san­der le men­tionne le plus nor­ma­le­ment du monde — mais briè­ve­ment, en pas­sant — dans l’émission de la BBC de 1973 consa­crée à son col­lec­tif (le Tran­sex Libe­ra­tion Group), que vous pou­vez regar­der en entier ici (le pas­sage en ques­tion se situe à 8 minutes et 45 secondes) :

Durant l’émission, Del­la explique avoir com­mu­ni­qué, au tra­vers d’une médium, avec « la reine Vic­to­ria, Teil­hard de Char­din et un Adolf Hit­ler châ­tié ». Ladite médium aurait aus­si expli­qué à Del­la qu’il « avait été envoyé là depuis un autre monde où les sexes n’existent pas, et que ceux qui “changent de sexe” sont les pre­miers modèles d’une race supé­rieure qui uni­ra les deux sexes en un ». Cela fait étran­ge­ment écho, aujourd’hui, au dis­cours de cer­tains tran­sac­ti­vistes qui se pré­tendent supé­rieurs aux femmes non trans au motif qu’ils ont choi­si de mode­ler leur appa­rence fémi­nine, et qu’ils per­forment bien mieux la fémi­ni­té sté­réo­ty­pique que les femmes. Bien sûr, ces mili­tants n’emploient pas ces termes. Ils se contentent de dire qu’ils sont « plus femme que les femmes cis », quoi que cela veuille dire.

À Leeds en 1974 et à Lei­ces­ter en 1975, Del­la par­ti­cipe à des confé­rences pion­nières sur le « genre ». À Leeds, il déclare :

« Être un tra­ves­ti ou un trans­sexuel ne peut pas, par nature, être un phé­no­mène de pro­tes­ta­tion sociale, car il s’agit de se confor­mer aux normes accep­tées de la divi­sion sexuelle et à la manière dont les sexes sont dis­tin­gués au tra­vers des vête­ments. En cela, le tra­ves­ti ou trans­sexuel est très conformiste […]. »

Une émis­sion cen­trée autour d’un fas­ciste pro-apar­theid qui pro­clame ouver­te­ment que le trans­sexua­lisme ou le tra­ves­tisme ne s’opposent en rien au sys­tème de domi­na­tion et de ségré­ga­tion du patriar­cat. Révolutionnaire.

Mais la BBC était alors une chaîne très conser­va­trice, et en cela, elle ne fit pas exception.

En revanche, aujourd’hui, la BBC s’ouvre aux dis­cours cri­tiques de l’idéologie gen­riste pro­mou­vant l’autodétermination du genre (qui vise à per­mettre aux indi­vi­dus de choi­sir leur genre, soit leur sexe légal, par auto­dé­ter­mi­na­tion, c’est-à-dire par simple déci­sion). En effet, le réseau bri­tan­nique dif­fuse par­fois des ana­lyses cri­tiques, fémi­nistes, fon­da­men­ta­le­ment pro­gres­sistes et anti-conser­va­trices dénon­çant les sté­réo­types sexistes et la miso­gy­nie ren­for­cés par le sys­tème de pen­sée patriar­cal à l’origine de ces idéo­lo­gies sépa­rant le corps et l’esprit[2].

Durant l’émission, Del­la affirme aus­si des choses comme « nous sommes tous inter­sexes » ou « l’acte de faire l’amour est un acte trans­sexuel ». Bon sang, mais c’est bien sûr. Nous ne sommes évi­dem­ment pas tous inter­sexes. Il est idiot et insul­tant pour ceux qui sont atteints d’une des condi­tions aux­quelles le terme fait réfé­rence de le pré­tendre. Par ailleurs, le mot que cher­chait Del­la est en fait « sexuel ». Faire l’amour est, entre autres, un acte sexuel. Incroyable. Bien qu’il soit pos­sible, dans une cer­taine mesure, d’affirmer que lors de notre pro­créa­tion, avant la « bataille » pour la déter­mi­na­tion du sexe du fœtus par empreinte géno­mique[3] paren­tale (mâle ou femelle), tous les fœtus sont femelles par défaut, l’être humain demeure immua­ble­ment binaire sur le plan sexuel. Pour les pos­sibles ori­gines de l’homosexualité voire de cer­tains troubles du déve­lop­pe­ment sexuel et de risques de can­cers[4] col­la­té­raux à la bataille de la déter­mi­na­tion du sexe, le géné­ti­cien pion­nier des Ève mito­chon­driales, Bryan Sykes, offre des pistes de recherches dans son livre, Adam’s Curse (« La malé­dic­tion d’Adam »).

La confé­rence à laquelle Del­la par­ti­ci­pa en 1974 était spon­so­ri­sée, entre autres, par la Beau­mont Socie­ty, alors la plus impor­tante orga­ni­sa­tion « trans » du Royaume-Uni. À l’époque, la Beau­mont Socie­ty obéis­sait à une poli­tique réso­lu­ment anti-homo­sexuels : gays et les­biennes en étaient stric­te­ment exclus. Éton­nant, quand on sait avec quelle vigueur les pro­mo­teurs des « droits des trans » pré­tendent aujourd’hui que ceux-ci sont tou­jours allés de pair, his­to­ri­que­ment, avec ceux des homo­sexuels, des gays et des les­biennes. Alors com­ment une orga­ni­sa­tion de per­sonnes « trans » pou­vait-elle être homo­phobe ? Une meilleure ques­tion serait plu­tôt : com­ment pour­rait-il en être autre­ment ? En effet, le conser­va­tisme de Del­la Alek­san­der sur les rôles socio­sexuels et les sté­réo­types sexistes découle du sys­tème idéo­lo­gique patriar­cal, très rigide en ce qui concerne les rôles des hommes et des femmes. Le tra­ves­tis­se­ment ne visait pas à trans­gres­ser et ouvrir ces rôles, mais au contraire à s’y confor­mer. Un homme ne pou­vant dès lors pas aimer un autre homme. Pour pou­voir aimer un autre homme, il faut être une femme. Aus­si les rangs de la Beau­mont Socie­ty devaient-ils être rem­plis d’hommes gays auto­ho­mo­phobes — c’est-à-dire d’homosexuels qui, ayant gran­di dans un envi­ron­ne­ment homo­phobe, en sont venus à reje­ter leur homo­sexua­li­té — pour les­quels se dire « femme » est une manière de pou­voir vivre leur sexua­li­té, autant que d’hommes hété­ro­sexuels auto­gy­né­philes — même si le terme n’existait pas encore. L’autogynéphilie est une déviance sexuelle (ses tenants pré­fèrent le terme de « para­phi­lie ») mas­cu­line, selon laquelle un homme est sexuel­le­ment exci­té à l’idée d’être lui-même une femme. Auto (soi)-gyné (femme)-philie (amour) signi­fie « amour de soi en tant que femme. » Nous y reviendrons.

Fon­dée en 1965 au Royaume-Uni, la Beau­mont Socie­ty était une branche de l’organisation états-unienne appe­lée  FPE : Full Per­son­na­li­ty Expres­sion (« Expres­sion de la per­son­na­li­té entière »), elle-même fon­dée en 1962 par un homme appe­lé Vir­gi­nia Prince, né Arnold Low­man, par­fois consi­dé­ré comme l’inventeur du terme « trans­genre » ain­si que le note Shei­la Jef­freys dans son livre Gen­der Hurts : A Femi­nist Ana­ly­sis of the Poli­tics of Trans­gen­de­rism (que l’on pour­rait tra­duire par « Le genre et ses ravages : une ana­lyse fémi­niste de la poli­tique du transgenrisme ») :

« Le terme trans­genre a été inven­té par l’homme — qui tenait à se pré­tendre hété­ro­sexuel — Vir­gi­nia Prince, un tra­ves­ti qui cher­chait à se dis­tin­guer des per­sonnes iden­ti­fiées comme trans­sexuelles, et à créer un visage plus accep­table pour une pra­tique aupa­ra­vant consi­dé­rée comme une “para­phi­lie » — une forme de féti­chisme sexuel (Prince, 2005b). L’usage du terme par Prince s’inscrit dans ce que j’appelle ici le “pas­sage au genre », au cours duquel le tra­ves­tis­se­ment et le trans­sexua­lisme se virent gra­duel­le­ment per­çus comme des expres­sions d’un genre interne ou essen­tiel, plu­tôt que comme de simples passe-temps pra­ti­qués pour l’ex­ci­ta­tion sexuelle. »

Les hommes comme Prince ont acti­ve­ment mili­té contre le concept médi­cal d’Autogynéphilie construit par le pro­fes­seur Ray Blan­chard, et repris par le psy­cho­logue Michael Bai­ley[5] ain­si que l’homme tran­si­den­ti­fié, ouver­te­ment auto­gy­né­phile, Anne Law­rence, dans son livre Men trap­ped in men’s bodies (« Des hommes coin­cés dans des corps d’hommes »).

Shei­la Jef­freys continue :

« Vir­gi­nia Prince, qui a été décrit comme un “pion­nier” du trans­gen­risme, éga­le­ment très conser­va­teur sur les rôles socio­sexuels tra­di­tion­nels, a joué un rôle impor­tant dans l’é­vo­lu­tion du tra­ves­tis­se­ment, qui est pas­sé du sta­tut de hob­by à celui de mou­ve­ment (Ekins, 2005). Titu­laire d’un doc­to­rat en phar­ma­cie, il vécut comme une femme pen­dant une par­tie de sa vie, après deux mariages hété­ro­sexuels. Il ne se consi­dé­rait tou­te­fois pas comme un trans­sexuel et n’a­vait pas subi de chi­rur­gie de chan­ge­ment de sexe. L’In­ter­na­tio­nal Jour­nal of Trans­gen­de­rism lui a consa­cré un numé­ro en 2005 — il avait alors 92 ans — pour célé­brer l’im­por­tance de son tra­vail dans la créa­tion de ce domaine. Prince pos­sé­dait les anté­cé­dents clas­siques d’un tra­ves­ti, ce qui, aujourd’­hui, serait sus­cep­tible de conduire à un diag­nos­tic de trouble de “l’i­den­ti­té de genre” et de faire de lui un can­di­dat à la chi­rur­gie. Il com­men­ça à se tra­ves­tir à l’âge de douze ans, en uti­li­sant les vête­ments de sa mère, et à l’a­do­les­cence, les exhi­bait par­fois en public, cher­chant à se faire pas­ser pour une fille. Il deman­da l’a­vis et le sou­tien de psy­chiatres au sujet de son pen­chant et, en 1960, publia le pre­mier numé­ro de son maga­zine pour tra­ves­tis, Trans­ves­tia, osten­si­ble­ment adres­sé aux tra­ves­tis “sexuel­le­ment nor­maux”, c’est-à-dire hété­ro­sexuels [NdT : aujourd’hui dési­gnés par le terme “auto­gy­né­philes”]. En 1961, il créa à Los Angeles un groupe de sou­tien aux tra­ves­tis inti­tu­lé Hose and Heels [Bas et talons], com­po­sé d’abonnés du maga­zine, dans lequel les homo­sexuels et les trans­sexuels n’é­taient pas admis. Ce groupe se déve­lop­pa à l’échelle natio­nale et fut rebap­ti­sé Foun­da­tion for Full Per­so­na­li­ty Expres­sion (FPE). Il gagna des abon­nés en dehors des États-Unis et, en 1965, un groupe régio­nal euro­péen de la FPE, la Beau­mont Socie­ty, fut créé à Londres. Prince publia éga­le­ment des romans de tra­ves­tis­se­ment, dont cer­tains étaient écrits par lui-même, et ven­dit des acces­soires tels que des seins arti­fi­ciels. Après la fin de son second mariage, il com­men­ça à per­for­mer des per­son­nages de femmes en public, se fit élec­tro­ly­ser en vue de perdre sa barbe, se fit pous­ser des seins grâce à un trai­te­ment hor­mo­nal, mais choi­sit cepen­dant de conser­ver son pénis. Prince devient le porte-parole de la com­mu­nau­té des tra­ves­tis et affirme avoir inven­té les termes “trans­gen­risme” et “trans­gen­riste” pour décrire les hommes comme lui qui “pos­sèdent des seins et vivent à plein temps comme une femme, mais qui n’ont pas l’in­ten­tion de subir une chi­rur­gie géni­tale” (cité dans Ekins, 2005 : 9). Prince consi­dé­rait cepen­dant que le déve­lop­pe­ment de la chi­rur­gie trans­genre, ain­si que sa large dif­fu­sion et sa pro­mo­tion, étaient pro­blé­ma­tiques, car il savait que cela avait pour effet d’encourager des tra­ves­tis à s’en­ga­ger dans cette voie ; une intui­tion qui s’est avé­rée prophétique. »

Avant le « sis­sy porn »  (voir, par exemple, ce site inter­net [atten­tion, conte­nu atroce]) et la fémi­ni­sa­tion for­cée qu’af­fec­tionnent les hommes auto­gy­né­philes, il y avait les fic­tions auto­gy­né­philes en « one-shot », écrit par des hommes hété­ro­sexuels pour d’autres hommes hété­ro­sexuels (Tran­ves­tia, numé­ro 111).
Effec­ti­ve­ment. Si aujourd’hui, la grande majo­ri­té (80–90%) des hommes tran­si­den­ti­fiés n’ont aucu­ne­ment l’intention de muti­ler leurs organes géni­taux, une petite caté­go­rie d’hommes auto­gy­né­philes et de tra­ves­tis auto-homo­phobes sou­haite pro­cé­der à une réas­si­gna­tion sexuelle chi­rur­gi­cale. Il s’agit pour eux de « se pro­cu­rer » un faux-vagin au moyen d’une lourde chi­rur­gie à des fins cos­mé­tiques impli­quant la cas­tra­tion et l’ouverture d’une cavi­té péné­trable[6]. En écou­tant les influen­ceurs tran­si­den­ti­fiés ayant pro­cé­dé à une vagi­no­plas­tie, l’on réa­lise avoir affaire à une réi­fi­ca­tion du vagin[7]. Ils se sont « pro­cu­rés » un vagin, ils « pos­sèdent » un vagin. À leurs yeux, cette par­tie du corps des femmes, liée au cli­to­ris et à l’utérus, se réduit à un trou péné­trable. Et on note l’idée typi­que­ment patriar­cale de vou­loir « pos­sé­der » les par­ties du corps des femmes comme on se pro­cu­re­rait n’importe quelle mar­chan­dise. Un sac à main par exemple. Or, les femmes ne sont pas les « pro­prié­taires » de leurs seins et de leurs uté­rus. Leurs seins et leur uté­rus sont par­tie inté­grante de leur corps. Il ne s’agit pas d’accessoires cos­mé­tiques, mais de traits de leur réa­li­té bio­lo­gique et exis­ten­tielle, pour laquelle elles sont dis­cri­mi­nées, har­ce­lées par les hommes dès la pré­ado­les­cence, condi­tion­nées à avoir honte de ce corps au col­lège et au lycée lors des pre­mières mens­trua­tions qu’elles devaient cacher, etc.

Jef­freys encore :

« En 1978, Prince écri­vit un article pour sa revue Trans­ves­tia pré­fi­gu­rant la manière dont les théo­ri­ciens queers et trans­genres allaient par­ler du trans­gen­risme vingt ans plus tard. Il y explique l’u­ti­li­té du suf­fixe “trans” et pré­cise qu’un “trans­cen­dant est une per­sonne qui fran­chit et passe de l’autre côté d’une sorte de limi­ta­tion ou de bar­rière” (Prince, 2005b, pre­mière publi­ca­tion en 1978 : 39). Les trans­genres, selon lui, doivent fran­chir la bar­rière du genre. [NdT : Les fran­chir et non pas les bri­ser ou les abo­lir : il est ici ques­tion pour un indi­vi­du mâle de chan­ger de rôle socio­sexuel, d’emprunter l’autre rôle socio­sexuel, sans contes­ter l’existence de ces rôles et leur rigi­di­té. Prince est, encore une fois, un conser­va­teur tra­di­tion­nel et auto­gy­né­phile.] Prince cite alors le sexo­logue John Money pour défi­nir le genre comme “toutes les choses qu’une per­sonne dit ou fait afin de se pré­sen­ter comme ayant le sta­tut de gar­çon ou d’homme, de fille ou de femme, res­pec­ti­ve­ment” (Prince, 2005b : 40). Il est inté­res­sant de noter que Prince consi­dère que le genre n’est pas “bio­lo­gique, mais cultu­rel” (Prince, 2005b 41), et que sa com­pré­hen­sion de la fémi­ni­té pro­vient de la culture des années 1950, “un monde de soie et de satin, de den­telle et de par­fum, de grâce, de beau­té et de parure et, idéa­le­ment, de ver­tu” (2005a, 23). Le tra­vail de Prince est une indi­ca­tion d’une ten­dance alors crois­sante à per­ce­voir le tra­ves­tis­se­ment et le trans­sexua­lisme comme rele­vant du “genre”. Ce mou­ve­ment culmi­na avec l’in­clu­sion dans le Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des États-Unis, la bible des pro­fes­sion­nels de la san­té men­tale, des diag­nos­tics de “trouble de l’i­den­ti­té de genre” et de “trouble de l’i­den­ti­té de genre dans l’en­fance”, qui consti­tuent les fon­de­ments du trai­te­ment de ce pro­blème de san­té men­tale par les hor­mones et la chi­rur­gie. Le trouble de l’i­den­ti­té de genre devint la nou­velle manière de par­ler de ce qui était aupa­ra­vant appe­lé “trans­sexua­lisme” (Zucker et Spit­zer, 2005). Dans la nou­velle édi­tion 2013 du Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique, la nomen­cla­ture en la matière a encore été modi­fiée : sous la pres­sion des acti­vistes trans­genres selon les­quels leurs pro­blèmes de genre ne consti­tuaient pas un trouble (un terme qui sug­gère une mau­vaise san­té men­tale), le trouble de l’i­den­ti­té de genre est deve­nu la “dys­pho­rie de genre”. »

Plus loin, Jef­freys ajoute :

« Les bio­gra­phies des tra­ves­tis et les des­crip­tions qu’ils font de leurs pas­sions et inté­rêts res­semblent beau­coup à celles des per­sonnes ayant recours à la chi­rur­gie et aux hor­mones. Le tra­ves­tis­se­ment revêt pour eux un inté­rêt clai­re­ment sexuel. Mais les porte-parole des tra­ves­tis, et la plu­part de ceux qui “tran­si­tionnent”, rejettent l’i­dée selon laquelle leur pra­tique serait liée à l’ex­ci­ta­tion sexuelle. Prince reje­tait spé­ci­fi­que­ment l’i­dée que le tra­ves­tis­se­ment était moti­vé par la recherche de la satis­fac­tion sexuelle ; il affir­mait qu’il se basait sur le “genre” et per­met­tait aux hommes d’ex­pri­mer leur entière per­son­na­li­té, y com­pris leur “amour du fémi­nin” (Ekins, 2005 : 11). [NdT : Leur amour du « fémi­nin », soit du rôle socio­sexuel et des sté­réo­types miso­gynes qui le consti­tuent, non l’amour des femmes, bien enten­du]. Selon le socio­logue Richard Ekins, ce genre de pré­ten­tion avait pour but d’être accep­tée par la famille, les amis et la socié­té. Par­mi les per­sonnes les plus impli­quées dans la théo­ri­sa­tion trans­genre, on constate une oppo­si­tion de plus en plus mar­quée à l’i­dée selon laquelle le désir de chan­ger de sexe se fonde sur le genre, en faveur de celle selon laquelle il décou­le­rait plu­tôt d’un pen­chant sexuel.

Un groupe de pro­fes­sion­nels, qui com­prend le pro­fes­seur Michael Bai­ley (2003), psy­cho­logue, Alice Dre­ger (2008), phi­lo­sophe des sciences, Anne Law­rence (2004), psy­cho­thé­ra­peute spé­cia­li­sé dans le trans­genre se qua­li­fiant lui-même comme auto­gy­né­phile, et les socio­logues Richard Ekins et Dave King (2010), pri­vi­lé­gie la concep­tion du trans­genre déve­lop­pée par le sexo­logue Ray Blan­chard (2005). Blan­chard sou­tient qu’il existe deux types de trans­sexuels : ceux qui aiment les hommes et sont fon­da­men­ta­le­ment homo­sexuels, et ceux qui sont sexuel­le­ment atti­rés par l’i­dée de se com­por­ter comme des femmes, qu’il appelle auto­gy­né­philes. L’au­to­gy­né­phi­lie, dit-il, consti­tue “la pro­pen­sion d’un homme à être atti­ré par la pen­sée ou l’i­mage de lui-même en tant que femme” (Blan­chard, 1991 : 235). Des cri­tiques ont répon­du que ces deux caté­go­ries ne repré­sentent pas tous les trans­sexuels et que beau­coup d’entre eux ne répondent pas faci­le­ment aux cri­tères de l’une ou de l’autre, mais des par­ti­sans du trans­gen­risme affirment que le sché­ma selon lequel il existe deux types de trans­sexuels est très lar­ge­ment cor­rect et cor­res­pond à ce que l’on constate dans la réa­li­té. Ils rejettent l’i­dée selon laquelle les trans­sexuels souf­fri­raient d’une condi­tion bio­lo­gique fai­sant que leur “sexe” leur aurait été attri­bué à tort : “Il est regret­table que le visage public du trans­sexua­lisme MTF soit si dif­fé­rent de la réa­li­té” (Bai­ley et Triea, 2007 : 531). Blan­chard, Bai­ley et leurs col­lègues consi­dèrent que le trans­sexua­lisme non homo­sexuel, l’au­to­gy­né­phi­lie, est une déviance sexuelle, ou para­phi­lie[8]. »

L’au­to­gy­né­phi­lie vue par un auto­gy­né­phile, des­sin tiré du maga­zine Trans­ves­tia (numé­ro 111).

Le célèbre théo­ri­cien du trans­gen­risme Susan Stry­ker estime éga­le­ment que Prince « doit être consi­dé­ré comme une figure cen­trale des débuts du mou­ve­ment poli­tique trans­genre contem­po­rain ». Et ce « mal­gré son mépris ouvert pour les homo­sexuels […] et ses pré­ju­gés conser­va­teurs concer­nant la mas­cu­li­ni­té et la fémi­ni­té[9] ».

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Au pas­sage, on rap­pel­le­ra qu’un des docu­ments fon­da­teurs du mou­ve­ment trans­genre, l’International Bill of Gen­der Rights (soit, lit­té­ra­le­ment : « Charte inter­na­tio­nale des droits du genre »), éta­bli en 1995, est le tra­vail d’un groupe consti­tué exclu­si­ve­ment d’hommes, dont Susan Stry­ker et Mar­tine Roth­blatt — le célèbre mil­liar­daire trans­genre et trans­hu­ma­niste, qui a récem­ment fait par­ler de lui suite à la greffe d’un cœur de porc géné­ti­que­ment modi­fié à un humain, réa­li­sée aux États-Unis[10] : le porc en ques­tion était issu d’un éle­vage indus­triel appar­te­nant à l’entreprise Revi­vi­cor dont il est PDG[11].

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Mal­gré son homo­pho­bie, Vir­gi­nia Prince déci­da de s’investir acti­ve­ment et de manière très inté­res­sée dans la lutte des homo­sexuels. En 1966, lors d’une réunion d’une orga­ni­sa­tion homo­sexuelle (la NACHO), aux États-Unis, Prince décla­ra : « nous aide­rons leur cause quand elle pour­ra aider la nôtre et nous tire­rons de leurs expé­riences et de leurs contacts avec des auto­ri­tés et des groupes influents tous les contacts et les oppor­tu­ni­tés qui pour­ront être à notre avantage ».

Ain­si, afin d’encourager des légis­la­tions en faveur de sa para­phi­lie — l’autogynéphilie — et de la nor­ma­li­ser, Prince eut recours à une stra­té­gie de noyau­tage que le PIE (Pedo­phile Exchange Net­work) allait réem­ployer dans les années 80 sur le même mou­ve­ment gay en vue d’essayer de nor­ma­li­ser les abus d’enfants par les hommes adultes et de don­ner à leur déviance sexuelle un visage de res­pec­ta­bi­li­té et d’inoffensivité, pro­fi­tant du mou­ve­ment de « libé­ra­tion » sexuelle[12] et du post-moder­nisme uni­ver­si­taire. De même, en 2007, aux USA, les acti­vistes trans­genres (aus­si appe­lés tran­sac­ti­vistes) ont sciem­ment sabo­té la cam­pagne pour les droits des homo­sexuels lors du pas­sage de la pro­po­si­tion de loi visant à ins­crire l’orientation sexuelle dans la liste des carac­té­ris­tiques pro­té­gées. Les tran­sac­ti­vistes s’étaient inté­res­sés à cette cam­pagne et lui avaient appor­té leur sou­tien à condi­tion que soit ajou­té « iden­ti­té de genre » à la pro­po­si­tion de loi. Les démo­crates ont jugé que ladite « iden­ti­té de genre » ne répon­dait pas aux cri­tères per­met­tant de défi­nir une carac­té­ris­tique pro­té­gée (qui doit être innée et immuable) et ont donc rayé la men­tion de la pro­po­si­tion de loi. Furieux, les tran­sac­ti­vistes ont alors reti­ré leurs finan­ce­ments (le lob­byisme, soit les pots-de-vin légaux, est endo­gène à la poli­tique amé­ri­caine), et la loi, qui aurait pu faci­li­ter la vie de mil­lions d’homosexuels aux États-Unis, n’est donc pas pas­sée. La même méthode de boy­cott et de retraits de finan­ce­ment a éga­le­ment été employée par les tran­sac­ti­vistes lors de la cam­pagne pour le mariage des homo­sexuels. Tou­jours en noyau­tant la cam­pagne pour les droits des homo­sexuels, les tran­sac­ti­vistes ont fina­le­ment réus­si à faire ins­crire ce qu’ils vou­laient dans l’Equality Act en 2021, lequel enté­rine désor­mais l’auto-identification du « genre », vidant par-là même les termes « sexe » et « orien­ta­tion sexuelle » de toute sub­stance[13].

Audrey A. & Nico­las C.


  1. https://www.gscene.com/news/bbc-release-70s-archive-featuring-revolutionary-trans-programme/
  2. Par exemple, la BBC a pro­duit et dif­fu­sé un docu­men­taire inti­tu­lé « Trans­gen­der Kids : Who Knows Best ? » (Lit­té­ra­le­ment : « Les enfants trans­genres : qui sait le mieux ? ») que nous vous pro­po­sons ici en VOSTFR : https://www.dailymotion.com/video/x6bs0v6Autres exemples : un article publié fin 2021 expo­sant com­ment des les­biennes se retrouvent sou­mises à un chan­tage visant à leur faire accep­ter de cou­cher avec des hommes : https://www.bbc.com/news/uk-england-57853385Un docu­men­taire sur la détran­si­tion : https://www.youtube.com/watch?v=fDi-jFVBLA8Un entre­tien avec Ger­maine Greer, une uni­ver­si­taire aus­tra­lienne et fémi­niste cri­tique de l’idéologie gen­riste : https://www.youtube.com/watch?v=7B8Q6D4a6TMUn entre­tien avec Gra­ham Line­han, réa­li­sa­teur connu pour ses cri­tiques de l’idéologie gen­riste : https://www.youtube.com/watch?v=7B8Q6D4a6TM
  3. http://mcb.berkeley.edu/courses/mcb142/lecture%20topics/Amacher/LECTURE_13_Imprinting_F08.pdf voir « Why does imprin­ting exist” ; et https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6197852/
  4. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4581023/
  5. https://faculty.wcas.northwestern.edu/JMichael-Bailey/controversy.htm
  6. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5875299/
  7. https://www.youtube.com/watch?v=LVZEB0C4mLI
  8. Shei­la Jef­freys, Gen­der Hurts. Para­phi­lie est un terme que les acti­vistes trans­genres pré­fé­raient, annu­lant l’aspect de « per­ver­sion » impli­cite à la déviance sexuelle. Aujourd’hui, les acti­vistes rejettent éga­le­ment le terme « para­phi­lie ». Mili­tant pour l’autodétermination du sexe, toutes ces appel­la­tions repré­sentent des obs­tacles à leurs volon­tés et les rap­pellent à leur condi­tion d’homme dési­reux d’être des femmes.
  9. Susan Stry­ker, Trans­gen­der His­to­ry.
  10. « Un cœur de porc gref­fé sur l’homme, pre­mière mon­diale et “avan­cée chi­rur­gi­cale majeure” » (Libé­ra­tion, 11 jan­vier 2022) : https://www.liberation.fr/societe/sante/un-coeur-de-porc-greffe-sur-lhomme-premiere-mondiale-et-avancee-chirurgicale-majeure-20220111_5AYDTASQVFCVDAYQ2NH33EOUKY/
  11. Voir : https://www.zonebourse.com/barons-bourse/Martine-A-Rothblatt-12588/biographie/
  12. Nous met­tons « libé­ra­tion » entre paren­thèses, car cette libé­ra­tion sexuelle fut sur­tout à l’avantage des hommes. Voir à ce pro­pos l’analyse d’Andrea Dwor­kin dans Souve­nez-vous, résis­tez, ne cédez pas ; édi­tion Syl­lepse
  13. Joyce, Helen. Trans : When Ideo­lo­gy Meets Rea­li­ty.

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