Tan­dis qu’une inter­ven­tion mili­ta­ro-poli­cière est en cours à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui a débu­té aux alen­tours de 3h du matin ce lun­di 9 avril 2018, il nous semble oppor­tun de repu­blier cette très bonne ana­lyse du socio­logue états-unien Charles Tilly, qui nous rap­pelle que l’É­tat est une forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale (ou anti­so­ciale, c’est selon) née de la vio­lence et de la guerre, et qui uti­lise la vio­lence et la guerre pour conti­nuer à s’im­po­ser — ce qui est tout aus­si vrai des pre­mières formes d’É­tat que des États soi-disant « démo­cra­tiques » actuels.

Pré­sen­ta­tion de l’au­teur :

Il y a presque dix ans mou­rait Charles Tilly. Cet his­to­rien amé­ri­cain et socio­logue du fait poli­tique for­mé à Har­vard et Oxford avait déve­lop­pé une vaste réflexion, nour­rie de l’analyse quan­ti­ta­tive de nom­breux docu­ments his­to­riques et de la com­pa­rai­son entre les dif­fé­rents pays euro­péens.

Son œuvre pro­li­fique de plus de 50 livres porte sur divers sujets : archéo­lo­gie de l’Etat (Contrainte et capi­tal dans la for­ma­tion de l’Eu­rope 990‑1990), socio­lo­gie his­to­rique et eth­no­gra­phie de l’action col­lec­tive (Politique(s) du conflit : De la grève à la révo­lu­tion ou encore La France conteste, de 1600 à nos jours), tra­vail (Work Under Capi­ta­lism), réflexions sur les inter­ac­tions sociales (Why ? ; Cre­dit and Blame ; Demo­cra­cy), socio­lo­gie his­to­rique des villes (« La vio­lence col­lec­tive dans une pers­pec­tive euro­péenne » ; Cities and the Rise of States in Europe, A.D. 1000 to 1800).

De cette œuvre pro­li­fique dont vous pou­vez trou­ver quelques extraits dis­po­nibles en fran­çais et en ligne (voir : « La vio­lence col­lec­tive dans une pers­pec­tive euro­péenne », Tra­cés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 19 | 2010, mis en ligne le 30 novembre 2012, URL : http://journals.openedition.org/traces/4919 ; Charles Tilly, « Com­ment les empires touchent à leur fin », Laby­rinthe [En ligne], 35 | 2010 (2), mis en ligne le 27 juillet 2012, URL : http://journals.openedition.org/labyrinthe/4077) nous avons rete­nu l’article de 1985 qui ouvrait la voie à son livre majeur, Contrainte et capi­tal dans la for­ma­tion de l’Eu­rope 990‑1990 (1990).

Inti­tu­lé « La guerre et la construc­tion de l’E­tat en tant que crime orga­ni­sé », le texte qui suit énonce cer­tai­ne­ment la thèse la plus célèbre de Tilly : l’Etat-nation s’est construit sur le racket des popu­la­tions, en ce qu’il pro­duit à la fois le dan­ger et la pro­tec­tion, payante, contre celui-ci.

Tilly vient confir­mer l’intuition de Nor­bert Elias (Dyna­mique de l’Occident) selon laquelle la com­pé­ti­tion entre sei­gneurs locaux pour l’exercice du pou­voir a entraî­né la mono­po­li­sa­tion des moyens d’exercer la vio­lence, en même temps qu’un pro­ces­sus de civi­li­sa­tion, c’est-à-dire l’élaboration de nou­velles struc­tures et normes sociales, comme consé­quence de la confis­ca­tion de la vio­lence légi­time d’une part, et des résis­tances à cette coer­ci­tion d’autre part.

De la myriade de petits sei­gneurs voi­sins se bat­tant pour le contrôle de ter­ri­toires et donc de res­source émerge un « mar­ché » de la domi­na­tion où le capi­tal (éco­no­mique et mili­taire) s’est concen­tré en un petit nombre de mains. Les mêmes com­por­te­ments pré­da­teurs entraînent des puis­sances de plus en plus gigan­tesques – car elles ont pha­go­cy­té les petites uni­tés poli­tiques pré­cé­dentes et les ont agré­gées – dans des guerres qui prennent de plus en plus d’ampleur, jusqu’à abou­tir aux guerres conti­nen­tales du XIXe siècle et mon­diales du XXe.

À l’origine de la construc­tion des Etats, il y a bien la même pul­sion qu’on trouve chez des bandes de pillards, des pirates… Dont Tilly nous rap­pelle d’ailleurs la longue proxi­mi­té avec les sou­ve­rains « légi­times ». La convoi­tise, la cupi­di­té, l’orgueil…

Au fur et à mesure de cette agré­ga­tion de ter­ri­toires et de popu­la­tions sous la coupe de moins en moins contes­tée des gou­ver­nants, on voit se bâtir tout l’édifice de coer­ci­tion des Etats. Des impôts qui deviennent régu­liers, pour payer une armée qui se pro­fes­sion­na­lise, une admi­nis­tra­tion vouée à rem­pla­cer les alliances avec les petits notables locaux afin de mieux col­lec­ter les impôts, une indus­trie sub­ven­tion­née par les impôts afin de ren­for­cer l’armée qui per­met­tra de mieux lever les impôts…

Chaque Etat a mené, dans des pro­por­tions condi­tion­nées par sa situa­tion his­to­rique, géo­gra­phique et sociale, ces acti­vi­tés fon­da­men­tales :

- Conduite de la guerre : tour­née vers l’extérieur, elle vise à éli­mi­ner les rivaux situés hors du ter­ri­toire, afin de main­te­nir le mono­pole de la domi­na­tion sur celui-ci.

- For­ma­tion de l’Etat : éli­mi­na­tion des rivaux inté­rieurs, pour le même objec­tif. Cela passe par la répres­sion, les exé­cu­tions, mais aus­si les alliances avec des clients.

- Pro­tec­tion : comme toute mafia, l’Etat jus­ti­fie son exis­tence par la pro­tec­tion de ses clients (les sujets, mais aus­si les clients de cer­taines castes qui peuvent tirer un béné­fice pri­vi­lé­gié du mono­pole d’Etat) contre les menaces exté­rieures, qu’il par­ti­cipe lui-même à exa­cer­ber en menant des guerres.

- Pré­lè­ve­ment : acqui­si­tion des moyens de mener à bien les trois pre­mières acti­vi­tés (impôts).

Les tra­vaux de Tilly s’ajoutent à tous ceux qui ont ana­ly­sé le pro­ces­sus de « civi­li­sa­tion » et son corol­laire éta­tique. Ils font à ma connais­sance consen­sus dans le monde de la science poli­tique, ce qui ne suf­fit visi­ble­ment pas à faire de tous les cher­cheurs en sciences sociales des anar­chistes.

Charles Tilly a en tout cas four­ni des démons­tra­tions soli­de­ment étayées qui nous per­mettent de dres­ser le bilan de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de révé­ler ses fon­de­ments, et d’analyser ce qu’on observe aujourd’hui dans les pays où les Euro­péens ont vio­lem­ment impor­té leur modèle éta­tique (mais il fau­dra lire la fin de l’article pour voir ce que Tilly en dit).



La guerre et la construction de l’État en tant que crime organisé

Si le racket en échange de pro­tec­tion repré­sente la forme la plus mani­feste du crime orga­ni­sé, alors la guerre et l’É­tat — quin­tes­sence de ce type de racket avec l’a­van­tage de la légi­ti­mi­té — appa­raissent comme les plus grands exemples de crime orga­ni­sé. Sans taxer tous les géné­raux et hommes d’É­tat de meur­triers ou de voleurs, je veux sou­li­gner la valeur de cette ana­lo­gie. Au moins pour ce qui concerne l’his­toire euro­péenne de ces der­niers siècles, dépeindre ceux qui font les guerres et ceux qui font les États comme des entre­pre­neurs coer­ci­tifs et égoïstes cor­res­pond beau­coup plus aux faits que les prin­ci­pales repré­sen­ta­tions alter­na­tives : l’i­dée d’un contrat social, l’i­dée d’un mar­ché ouvert sur lequel les agents des armées et des États offrent des ser­vices à des consom­ma­teurs bien dis­po­sés, l’i­dée d’une socié­té dont les normes et les attentes par­ta­gées appellent un cer­tain type de gou­ver­ne­ment.

Les réflexions qui suivent illus­trent sim­ple­ment, à par­tir de quelques siècles d’his­toire euro­péenne, l’a­na­lo­gie de la guerre et de la construc­tion de l’É­tat avec le crime orga­ni­sé et tentent d’of­frir des argu­ments rela­tifs aux prin­cipes de chan­ge­ment et de varia­tion qui sous-tendent cette his­toire. Mes réflexions sont liées à des pré­oc­cu­pa­tions contem­po­raines : inquié­tudes face au carac­tère de plus en plus des­truc­teur de la guerre, au rôle crois­sant des grandes puis­sances dans la four­ni­ture d’armes et d’or­ga­ni­sa­tion mili­taire aux pays pauvres, et à l’im­por­tance gran­dis­sante des élites mili­taires dans ces pays. Elles sont moti­vées par l’es­poir qu’une bonne com­pré­hen­sion de l’ex­pé­rience euro­péenne nous aide­ra à sai­sir ce qui se passe aujourd’­hui dans notre monde, et peut-être même à pou­voir agir sur lui.

Le Tiers-Monde au XXe siècle ne res­semble guère à l’Eu­rope du XVIe ou du XVIIe siècle. Il faut se gar­der de pré­dire l’a­ve­nir des pays du Tiers-Monde sim­ple­ment à par­tir du pas­sé des pays euro­péens. Cepen­dant, une explo­ra­tion réflé­chie de l’ex­pé­rience euro­péenne nous sera utile. Elle mon­tre­ra que l’ex­ploi­ta­tion coer­ci­tive a joué un grand rôle dans la créa­tion des États euro­péens. Elle mon­tre­ra aus­si que la résis­tance popu­laire à l’ex­ploi­ta­tion coer­ci­tive a for­cé les pré­ten­dants au pou­voir à accor­der une pro­tec­tion et à mettre des limites à leur propre action. Elle nous aide­ra ain­si à éli­mi­ner les com­pa­rai­sons impli­cites fal­la­cieuses entre le Tiers-Monde d’au­jourd’­hui et l’Eu­rope d’hier. Cette cla­ri­fi­ca­tion per­met­tra de com­prendre pré­ci­sé­ment en quoi le monde d’au­jourd’­hui est dif­fé­rent de celui du pas­sé — et donc ce qu’il nous faut encore expli­quer. Cela pour­rait même aider à com­prendre la pré­sence actuelle, et mena­çante, de l’or­ga­ni­sa­tion et de l’ac­tion mili­taires par­tout dans le monde. Mais même si j’en serais ravi, je ne peux garan­tir un aus­si beau résul­tat.

Cet article s’in­té­resse donc à la place que tiennent les moyens orga­ni­sés de vio­lence dans le déve­lop­pe­ment et le chan­ge­ment de ces formes sin­gu­lières de gou­ver­ne­ment que nous appe­lons États-nations : des orga­ni­sa­tions dif­fé­ren­ciées, rela­ti­ve­ment cen­tra­li­sées, dont les fonc­tion­naires reven­diquent avec plus ou moins de suc­cès le contrôle des prin­ci­paux moyens concen­trés de contrainte sur une popu­la­tion dans un ter­ri­toire vaste et conti­nu. Cette ana­lyse s’ap­puie sur un tra­vail his­to­rique por­tant sur la for­ma­tion des États-nations en Europe occi­den­tale et notam­ment sur le déve­lop­pe­ment de l’É­tat fran­çais depuis le début du XVIIe siècle. Mais elle s’en dis­tingue par un par­ti pris plus théo­rique. L’a­na­lyse pré­sen­tée ici n’ap­porte que peu d’illus­tra­tions et de preuves dignes de ce nom.

Comme on refait, après quelques jours sur la route, son sac à dos rem­pli à la hâte — en jetant les déchets, en ran­geant les choses par ordre d’im­por­tance, en équi­li­brant la charge — j’ai réamé­na­gé mon bagage théo­rique pour l’as­cen­sion à venir. Ce nou­vel équi­pe­ment ne fera ses preuves qu’à la pro­chaine étape. L’a­na­lyse ain­si rafraî­chie insiste sur l’in­ter­dé­pen­dance entre la guerre et la construc­tion de l’É­tat ain­si que sur l’a­na­lo­gie entre ces deux pro­ces­sus et ce que, quand le suc­cès et l’é­chelle sont moindres, nous appe­lons crime orga­ni­sé. J’af­fir­me­rai ici que la guerre fait les États. Je mon­tre­rai éga­le­ment que le ban­di­tisme, la pira­te­rie, les riva­li­tés ter­ri­to­riales entre bandes, la police et la guerre s’ins­crivent sur un même conti­nuum. J’ex­po­se­rai enfin que, dans la période his­to­rique cir­cons­crite au cours de laquelle les États-nations sont deve­nus les orga­ni­sa­tions domi­nantes dans les pays occi­den­taux, le capi­ta­lisme mar­chand et la construc­tion éta­tique se sont mutuel­le­ment ren­for­cés.

Une pro­tec­tion à double tran­chant

Dans le voca­bu­laire amé­ri­cain contem­po­rain, le mot « pro­tec­tion » com­porte deux conno­ta­tions contras­tées. La pre­mière est ras­su­rante, l’autre inquié­tante. Dans un sens, « pro­tec­tion » ren­voie à l’i­mage d’un abri contre le dan­ger, four­ni par un ami puis­sant, d’une large police d’as­su­rance, ou d’un toit solide. Dans l’autre, le mot évoque le racket, qui consiste, pour un homme puis­sant dans une loca­li­té, à obli­ger les com­mer­çants à payer un tri­but pour qu’il les pro­tège de dégâts que lui-même menace de cau­ser. Bien enten­du, la dif­fé­rence est une ques­tion de degré : un prêtre qui agite la menace de l’en­fer et de la dam­na­tion sera sus­cep­tible de recueillir les contri­bu­tions de ses parois­siens seule­ment dans la mesure où ces der­niers croient à ses pré­dic­tions de puni­tion pour les infi­dèles ; un gang­ster de quar­tier pour­rait bien être, comme il l’af­firme, la meilleure garan­tie d’une mai­son close contre l’in­ter­fé­rence de la police.

L’i­dée que l’on aura du mot « pro­tec­tion » dépend prin­ci­pa­le­ment de l’es­ti­ma­tion que l’on fait de la réa­li­té et de l’ex­té­rio­ri­té de la menace. Celui qui pro­duit à la fois le dan­ger et la défense, payante, contre celui-ci, est un racket­teur. Celui qui four­nit une pro­tec­tion néces­saire mais ne maî­trise guère l’ap­pa­ri­tion du dan­ger a tous les traits d’un pro­tec­teur légi­time, sur­tout si son tarif n’est pas plus éle­vé que celui de ses concur­rents. Celui qui apporte une défense fiable et à bas prix tant contre les racket­teurs locaux que contre les bri­gands de l’ex­té­rieur pro­duit la meilleure offre de toutes. Les défen­seurs de gou­ver­ne­ments par­ti­cu­liers et du gou­ver­ne­ment en géné­ral font com­mu­né­ment valoir, pré­ci­sé­ment, que les gou­ver­ne­ments offrent une pro­tec­tion contre la vio­lence inté­rieure et exté­rieure. Ils affirment que les prix qu’ils appliquent couvrent à peine les coûts de cette pro­tec­tion. Ils qua­li­fient ceux qui se plaignent de ces prix d’a­nar­chistes, de sub­ver­sifs, ou des deux à la fois.

Mais consi­dé­rons qu’un racket­teur est celui qui crée une menace et fait ensuite payer pour s’en pro­té­ger. Selon cette défi­ni­tion, la four­ni­ture de pro­tec­tion par les gou­ver­ne­ments appa­raît sou­vent comme du racket. Dans la mesure où les menaces contre les­quelles un gou­ver­ne­ment don­né pro­tège ses citoyens sont ima­gi­naires ou sont la consé­quence de ses propres acti­vi­tés, ce gou­ver­ne­ment a orga­ni­sé un racket en échange de pro­tec­tion. Puisque les gou­ver­ne­ments eux-mêmes simulent, sti­mulent ou même fabriquent des menaces de guerres exté­rieures et puisque les acti­vi­tés répres­sives et extrac­tives des gou­ver­ne­ments consti­tuent sou­vent les plus grandes menaces pour les moyens d’exis­tence de leurs propres citoyens, de nom­breux gou­ver­ne­ments opèrent exac­te­ment comme des racket­teurs. À cette dif­fé­rence près, bien enten­du, que les racket­teurs, au sens conven­tion­nel du terme, agissent sans dis­po­ser du carac­tère sacré des gou­ver­ne­ments.

Com­ment les gou­ver­ne­ments racket­teurs eux-mêmes acquièrent-ils de l’au­to­ri­té ? Au plan des faits et de la morale, c’est l’une des plus vieilles inter­ro­ga­tions de l’a­na­lyse poli­tique. Néan­moins, en remon­tant jus­qu’à Machia­vel et Hobbes, les obser­va­teurs poli­tiques ont recon­nu que, quoi­qu’ils fassent d’autre, les gou­ver­ne­ments orga­nisent et, autant que pos­sible, mono­po­lisent la vio­lence. Peu importe qu’on conçoive la vio­lence dans une accep­tion étroite (dom­mages sur les per­sonnes et les biens) ou plus large (vio­la­tion des dési­rs et des inté­rêts des gens). Quel que soit le cri­tère, les gou­ver­ne­ments se dis­tinguent des autres orga­ni­sa­tions par leur ten­dance à mono­po­li­ser les moyens concen­trés de contrainte. La dis­tinc­tion entre force « légi­time » et « illé­gi­time », en outre, ne change rien à ce fait. Si la légi­ti­mi­té dépend de la confor­mi­té à un prin­cipe abs­trait ou de l’as­sen­ti­ment des gou­ver­nés (ou des deux à la fois), ces condi­tions peuvent ser­vir à jus­ti­fier, peut-être même à expli­quer, la ten­dance à la mono­po­li­sa­tion de la force ; elles ne contre­disent pas le fait.

Dans tous les cas, l’ap­proche agréa­ble­ment cynique de la légi­ti­mi­té que pro­pose Arthur Stin­ch­combe est beau­coup plus féconde pour l’a­na­lyse poli­tique. Selon Stin­ch­combe, la légi­ti­mi­té dépend assez peu de prin­cipes abs­traits ou de l’as­sen­ti­ment des gou­ver­nés : « La per­sonne sur laquelle le pou­voir est exer­cé ne compte en géné­ral pas autant que d’autres déten­teurs du pou­voir[1]. » La légi­ti­mi­té est la pro­ba­bi­li­té que d’autres auto­ri­tés vont agir pour confir­mer les déci­sions d’une auto­ri­té don­née. D’autres auto­ri­tés, ajou­te­rais-je, sont bien plus sus­cep­tibles de confir­mer les déci­sions d’une auto­ri­té contes­tée si celle-ci contrôle une force sub­stan­tielle. C’est non seule­ment la crainte de repré­sailles, mais aus­si le désir de main­te­nir un envi­ron­ne­ment stable, qui poussent à suivre cette règle géné­rale — une règle qui sou­ligne l’im­por­tance du mono­pole de la force par l’au­to­ri­té. La ten­dance à mono­po­li­ser les moyens de contrainte fait que la reven­di­ca­tion d’un gou­ver­ne­ment d’ap­por­ter une pro­tec­tion, dans l’un ou l’autre sens du mot, ras­su­rant ou inquié­tant, sera plus cré­dible et qu’il sera plus dif­fi­cile d’y résis­ter.

La recon­nais­sance claire de la place cen­trale de la force dans l’ac­ti­vi­té d’un gou­ver­ne­ment n’o­blige pas à consi­dé­rer que l’au­to­ri­té gou­ver­ne­men­tale repose « seule­ment » ou « en der­nière ins­tance » sur la menace de la vio­lence. Elle n’im­plique pas non plus que le seul ser­vice que rend un gou­ver­ne­ment est la pro­tec­tion. Même quand l’u­sage de la force par un gou­ver­ne­ment impose un coût impor­tant, cer­tains peuvent déci­der que les autres ser­vices four­nis par le gou­ver­ne­ment com­pensent les coûts de l’ac­cès au mono­pole de la vio­lence. Recon­naître la cen­tra­li­té de la force, c’est ouvrir la voie à une com­pré­hen­sion du déve­lop­pe­ment et des chan­ge­ments des formes gou­ver­ne­men­tales.

Voi­ci un aper­çu de l’i­dée géné­rale : la pour­suite de la guerre par les déten­teurs du pou­voir les a entraî­nés, bon gré ou mal gré, afin de pou­voir faire la guerre, à pré­le­ver des res­sources sur les popu­la­tions qu’ils diri­geaient et à encou­ra­ger l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal chez ceux qui pou­vaient les aider à emprun­ter et à ache­ter. L’in­te­rac­tion de la guerre, du pré­lè­ve­ment de res­sources et de l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal a influé sur la construc­tion de l’É­tat euro­péen. Les déten­teurs du pou­voir ne se sont pas livrés à ces trois acti­vi­tés capi­tales avec l’in­ten­tion de créer des États-nations — des orga­ni­sa­tions poli­tiques éten­dues, auto­nomes, dif­fé­ren­ciées et cen­tra­li­sées. La plu­part du temps, ils n’a­vaient pas non plus pré­vu que la guerre, le pré­lè­ve­ment de res­sources et l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal feraient émer­ger des États-nations.

En fait, les indi­vi­dus qui contrô­laient les États euro­péens et les États en construc­tion fai­saient la guerre afin de frei­ner ou de domi­ner leurs concur­rents et de pro­fi­ter des avan­tages du pou­voir sur un ter­ri­toire aux fron­tières sûre­ment éta­blies ou encore plus éten­dues. Pour accroître l’ef­fi­ca­ci­té de la guerre, ils ont essayé de trou­ver plus de capi­tal. À court terme, ils pou­vaient acqué­rir ce capi­tal par la conquête, en ven­dant leurs avoirs ou bien en contrai­gnant ou en dépos­sé­dant ceux qui accu­mu­laient du capi­tal. Sur le long terme, cette quête les a inévi­ta­ble­ment ame­nés à éta­blir une rela­tion régu­lière avec des capi­ta­listes sus­cep­tibles de leur appor­ter des cré­dits. Ils ont dû aus­si impo­ser une forme de taxa­tion régu­lière des per­sonnes et des acti­vi­tés à l’in­té­rieur des ter­ri­toires sur les­quels ils exer­çaient leur auto­ri­té. Au cours de ce pro­ces­sus, ceux qui ont édi­fié les États ont déve­lop­pé un inté­rêt durable pour l’or­ga­ni­sa­tion de l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal. Les dif­fé­rences dans la dif­fi­cul­té pour col­lec­ter les impôts, dans les coûts des forces armées uti­li­sées, dans l’im­por­tance des guerres à mener pour repous­ser les concur­rents, expliquent les prin­ci­pales varia­tions dans la forme des États euro­péens. Mais tout a com­men­cé, pour les déten­teurs de pou­voir, par la ten­ta­tive de mono­po­li­ser les moyens de contrainte à l’in­té­rieur d’un ter­ri­toire déli­mi­té.

Vio­lence et gou­ver­ne­ment

Qu’est-ce qui dis­tin­guait la vio­lence exer­cée par les États de la vio­lence exer­cée par n’im­porte qui d’autre ? Sur le long terme, suf­fi­sam­ment d’élé­ments pour rendre cré­dible la dis­tinc­tion entre force « légi­time » et « illé­gi­time ». Au final, les agents éta­tiques ont exer­cé la vio­lence sur une échelle plus grande, plus effi­ca­ce­ment, plus ample­ment, avec un assen­ti­ment plus large des popu­la­tions assu­jet­ties et avec la col­la­bo­ra­tion plus facile des auto­ri­tés voi­sines que ne pou­vaient le faire les agents d’autres orga­ni­sa­tions. Mais il a fal­lu beau­coup de temps pour que ces dis­tinc­tions soient éta­blies. Au début du pro­ces­sus de construc­tion éta­tique, plu­sieurs groupes avaient le droit de recou­rir à la vio­lence, ou l’ha­bi­tude d’en faire usage pour par­ve­nir à leurs fins, ou les deux à la fois. Le conti­nuum allait des pirates et des ban­dits jus­qu’aux rois, en pas­sant par les col­lec­teurs d’im­pôts, les déten­teurs de pou­voirs régio­naux et les sol­dats pro­fes­sion­nels.

La fron­tière mou­vante et incer­taine entre la vio­lence « légi­time » et « illé­gi­time » est appa­rue dans les cercles supé­rieurs du pou­voir. Au début du pro­ces­sus de construc­tion éta­tique, de nom­breux groupes avaient le droit de recou­rir à la vio­lence ou la capa­ci­té d’y recou­rir, ou les deux à la fois. La longue rela­tion d’a­mour-haine entre ceux qui aspi­raient à la construc­tion de l’É­tat et les ban­dits et pirates illustre cette divi­sion. « Der­rière la pira­te­rie en mer, c’é­tait des villes et des cités-États qui agis­saient » écrit Fer­nand Brau­del à pro­pos du XVIe siècle. « Der­rière le ban­di­tisme, cette pira­te­rie ter­restre, on trouve un sou­tien per­ma­nent de la part des sei­gneurs[2]. » En périodes de guerre, en effet, les diri­geants d’É­tats consti­tués recou­raient fré­quem­ment aux ser­vices de cor­saires, envoyaient des mer­ce­naires à l’as­saut de leurs enne­mis et encou­ra­geaient leurs armées régu­lières à pré­le­ver des butins. Il était atten­du des sol­dats et marins au ser­vice du roi qu’ils « se servent » chez les popu­la­tions civiles : réqui­si­tions, viols, pillages. Une fois démo­bi­li­sés, ils pour­sui­vaient géné­ra­le­ment ces pra­tiques, mais sans la même pro­tec­tion de la part du roi ; les navires démo­bi­li­sés deve­naient ain­si des vais­seaux pirates, les troupes démo­bi­li­sées des ban­dits.

Le méca­nisme inverse fonc­tion­nait éga­le­ment : les rois pou­vaient par­fois recru­ter leurs meilleurs par­ti­sans armés par­mi les hors-la-loi. La recon­ver­sion de Robin des Bois par­mi les archers du roi est peut-être un mythe, mais ce mythe ren­voie à une pra­tique réelle. La dis­tinc­tion entre vio­lence « légi­time » et « illé­gi­time » ne s’est que très len­te­ment cla­ri­fiée, au cours du pro­ces­sus qui a vu les forces armées éta­tiques deve­nir rela­ti­ve­ment uni­fiées et per­ma­nentes. Jus­qu’à ce moment, comme le montre Brau­del, les cités mari­times et les sei­gneurs offraient cou­ram­ment une pro­tec­tion, ou même un finan­ce­ment, aux fli­bus­tiers. De nom­breux sei­gneurs, qui ne pré­ten­daient pas au trône, ont réus­si à conser­ver le droit de lever des troupes et de main­te­nir leurs propres groupes armés. Sans se conci­lier cer­tains de ces sei­gneurs et leurs armées, aucun roi ne pou­vait livrer une guerre. En même temps, les sei­gneurs armés consti­tuaient pour le roi des rivaux et des adver­saires, des alliés poten­tiels pour ses enne­mis. C’est pour­quoi, avant le XVIIe siècle, les régences pro­dui­saient infailli­ble­ment des guerres civiles. Pour la même rai­son, le désar­me­ment des puis­sants figu­rait en bonne place dans les pro­jets de tout pré­ten­dant à la consti­tu­tion d’un État.

Les Tudor, par exemple, ont mis en œuvre ce pro­jet à tra­vers presque toute l’An­gle­terre. « Le plus grand triomphe des Tudor, écrit Law­rence Stone, est d’a­voir fina­le­ment réus­si à affir­mer le mono­pole royal sur la vio­lence tant publique que pri­vée, une réa­li­sa­tion qui a pro­fon­dé­ment trans­for­mé non seule­ment la nature de la vie poli­tique mais aus­si la qua­li­té de la vie quo­ti­dienne. Le chan­ge­ment ain­si inter­ve­nu dans les habi­tudes anglaises ne peut être com­pa­ré qu’à celui de l’é­tape sui­vante, accom­pli au XIXe siècle, quand le déve­lop­pe­ment d’une force de police a fina­le­ment conso­li­dé le mono­pole et l’a ren­du effec­tif dans les plus grandes villes comme dans les plus petits vil­lages[3]. » La démi­li­ta­ri­sa­tion des grands sei­gneurs par les Tudor s’est dou­blée de quatre objec­tifs com­plé­men­taires : éli­mi­ner leurs bandes armées per­son­nelles, raser leurs for­te­resses, maî­tri­ser leur habi­tude de recou­rir à la vio­lence pour le règle­ment de tout litige, décou­ra­ger la coopé­ra­tion de leurs vas­saux. Dans les Marches d’An­gle­terre et d’E­cosse, la tâche fut plus déli­cate, dans la mesure où les Per­cy et les Dacre, qui conser­vaient des châ­teaux et des armées le long de la fron­tière, mena­çaient la Cou­ronne mais consti­tuaient en même temps un bar­rage contre les enva­his­seurs écos­sais. Mais même ceux-ci sont fina­le­ment entrés dans le rang.

En France, Riche­lieu a com­men­cé la grande entre­prise de désar­me­ment dans les années 1620. Sur son conseil, Louis XIII a sys­té­ma­ti­que­ment détruit les châ­teaux des grands sei­gneurs rebelles, pro­tes­tants comme catho­liques, contre les­quels ses troupes menaient inces­sam­ment bataille. Il a com­men­cé à condam­ner les duels, la déten­tion d’armes et l’en­tre­tien d’ar­mées pri­vées. Vers la fin de la décen­nie, Riche­lieu affir­mait le mono­pole royal de la force comme une doc­trine. Il a fal­lu encore un demi-siècle pour que cette doc­trine soit effec­ti­ve­ment appli­quée.

« Une fois de plus, les affron­te­ments de la Fronde ont vu l’in­ter­ven­tion d’ar­mées ras­sem­blées par les « grands » du royaume. Seule la der­nière régence, après la mort de Louis XIV, n’a pas don­né lieu à des sou­lè­ve­ments armés. À cette date en effet, les prin­cipes de Riche­lieu étaient deve­nus réa­li­té […]. Par­tout, la des­truc­tion des châ­teaux, le coût éle­vé de l’ar­tille­rie, l’at­ti­rance pour la vie à la cour et la domes­ti­ca­tion de la noblesse qu’elle impli­qua, ont joué un rôle dans ce pro­ces­sus[4]. »

Vers la fin du XVIIIe siècle, dans la plus grande par­tie de l’Eu­rope, les monarques contrô­laient des forces mili­taires per­ma­nentes et pro­fes­sion­nelles qui pou­vaient riva­li­ser avec celles de leurs voi­sins et sur­pas­saient lar­ge­ment toute autre orga­ni­sa­tion armée à l’in­té­rieur de leurs ter­ri­toires res­pec­tifs. Le mono­pole éta­tique de la vio­lence à une grande échelle pas­sait de la théo­rie à la réa­li­té.

L’é­li­mi­na­tion des rivaux locaux posait cepen­dant un sérieux pro­blème. Au-delà de l’é­chelle d’une petite cité-État, aucun monarque ne pou­vait gou­ver­ner une popu­la­tion au moyen de sa seule force armée, pas plus qu’il ne pou­vait se per­mettre de créer un corps de pro­fes­sion­nels suf­fi­sam­ment éten­du et puis­sant pour faire le lien entre lui-même et le citoyen ordi­naire. Jus­qu’à une période assez récente, aucun gou­ver­ne­ment euro­péen n’a­vait réus­si à par­ache­ver com­plè­te­ment l’ar­ti­cu­la­tion entre le som­met et la base de la socié­té, comme avait pu le faire la Chine impé­riale, par exemple. Même l’Em­pire romain ne s’en était pas appro­ché. D’une manière ou d’une autre, tous les gou­ver­ne­ments euro­péens avant la Révo­lu­tion fran­çaise s’ap­puyaient sur une régu­la­tion indi­recte par l’in­ter­mé­diaire de notables locaux. Les notables (jun­kers, juges de paix, sei­gneurs) col­la­bo­raient avec le gou­ver­ne­ment sans pour autant en deve­nir des fonc­tion­naires au sens strict. Ils avaient accès aux forces sou­te­nues par le gou­ver­ne­ment et exer­çaient un pou­voir lar­ge­ment dis­cré­tion­naire au sein de leurs propres ter­ri­toires. En même temps, ces notables étaient des rivaux poten­tiels, des alliés pos­sibles pour les popu­la­tions rebelles.

Fina­le­ment, les gou­ver­ne­ments euro­péens ont réus­si à moins dépendre de ce type de régu­la­tion indi­recte grâce à deux stra­té­gies, coû­teuses mais effi­caces : a) en éten­dant la pré­sence de leurs propres fonc­tion­naires jus­qu’aux com­mu­nau­tés locales ; b) en encou­ra­geant la créa­tion de forces de police subor­don­nées au gou­ver­ne­ment plu­tôt qu’à des « patrons » indi­vi­duels. Ces forces étaient dis­tinctes des forces armées spé­cia­li­sées dans la guerre et donc moins sus­cep­tibles d’être ins­tru­men­ta­li­sées par des notables dis­si­dents. Entre-temps, cepen­dant, ceux qui ont édi­fié le pou­voir natio­nal ont tous sui­vi une stra­té­gie com­po­site, consis­tant à éli­mi­ner, asser­vir, divi­ser, conqué­rir, gra­ti­fier, ache­ter, etc., les notables et les sei­gneurs, selon les occa­sions qui se pré­sen­taient. L’a­chat pre­nait la forme d’exo­né­ra­tions d’im­pôts, de créa­tions d’of­fices hono­ri­fiques, de l’é­ta­blis­se­ment de titres sur la tré­so­re­rie natio­nale et d’une varié­té de dis­po­si­tifs qui fai­saient dépendre la pros­pé­ri­té des notables du main­tien de la struc­ture de pou­voir exis­tante. Sur le long terme, tout cela a conduit à une paci­fi­ca­tion mas­sive et à une mono­po­li­sa­tion des moyens de contrainte.

La pro­tec­tion comme com­merce

Rétros­pec­ti­ve­ment, la paci­fi­ca­tion, la coop­ta­tion, ou l’é­li­mi­na­tion des frac­tions rivales du sou­ve­rain appa­raissent comme une entre­prise impres­sion­nante, noble et consciente, des­ti­née à appor­ter la paix à un peuple. Pour­tant, ces pro­ces­sus sont le pro­duit presque iné­luc­table de la logique d’ex­pan­sion du pou­voir. Si un déten­teur de pou­voir venait à tirer avan­tage de la four­ni­ture de pro­tec­tion, ses concur­rents devaient céder. Comme l’a mon­tré il y a vingt-cinq ans l’his­to­rien de l’é­co­no­mie Fre­de­ric Lane, les gou­ver­ne­ments prennent part au com­merce qui consiste à vendre de la pro­tec­tion, que le peuple le veuille ou non. Selon Lane, l’ac­ti­vi­té même de pro­duc­tion et de contrôle de la vio­lence a favo­ri­sé le mono­pole, parce que la concur­rence dans ce domaine condui­sait géné­ra­le­ment à une aug­men­ta­tion des coûts plu­tôt qu’à leur réduc­tion. La pro­duc­tion de vio­lence, sug­gère-t-il, a béné­fi­cié dans cette situa­tion d’im­por­tantes éco­no­mies d’é­chelle.

À par­tir de là, Lane dis­tingue : a) le pro­fit du mono­pole — ou « tri­but » (tri­bute) — reve­nant aux déten­teurs des moyens de pro­duc­tion de la vio­lence et résul­tant de la dif­fé­rence entre les coûts de pro­duc­tion et les prix impo­sés aux « consom­ma­teurs » ; b) le béné­fice décou­lant de la « loca­tion de pro­tec­tion » (pro­tec­tion rent), reve­nant, lui, à ces consom­ma­teurs — par exemple des mar­chands — qui obte­naient une pro­tec­tion effi­cace contre leurs concur­rents exté­rieurs. Lane, his­to­rien remar­qua­ble­ment atten­tif de Venise, prend spé­ci­fi­que­ment en compte le cas d’un gou­ver­ne­ment qui rend la loca­tion de pro­tec­tion pro­fi­table pour ses mar­chands en atta­quant déli­bé­ré­ment leurs concur­rents. Dans leur adap­ta­tion de l’a­na­lyse de Lane, Edward Ames et Richard Rapp sub­sti­tuent au « tri­but » de Lane le terme appro­prié d’« extor­sion ». Dans ce modèle, la pré­da­tion, la coer­ci­tion, la pira­te­rie, le ban­di­tisme et le racket ont des points com­muns avec leurs hon­nêtes cou­sins du gou­ver­ne­ment res­pon­sable.

Le modèle de Lane fonc­tionne de la manière sui­vante. Si un prince peut créer une force armée suf­fi­sante afin de repous­ser ses enne­mis exté­rieurs et de conte­nir ses sujets, pour cin­quante mil­lions de livres, mais s’il peut en même temps pré­le­ver à ces fins soixante-quinze mil­lions de livres de taxes, il réa­lise un pro­fit de vingt-cinq mil­lions de livres. Si les dix livres de taxes payées par un mar­chand sujet de ce prince lui assurent un accès aux mar­chés mon­diaux pour moins cher que les quinze livres payées par ses concur­rents étran­gers à leurs princes res­pec­tifs, ce mar­chand a éga­le­ment, grâce à la pro­tec­tion de son prince, gagné cinq livres, qui consti­tuent un béné­fice tiré de la loca­tion de pro­tec­tion. Il n’y a qu’une dif­fé­rence d’é­chelle et de degré entre ce rai­son­ne­ment et celui qui s’ap­plique aux cri­mi­nels exer­çant la vio­lence et à leurs clients. Le racket dans le domaine de la ges­tion de la force de tra­vail (quand, par exemple, un arma­teur limite les risques de pro­blèmes avec les dockers par des ver­se­ments régu­liers au patron du syn­di­cat local) fonc­tionne exac­te­ment selon les mêmes prin­cipes : le patron du syn­di­cat réa­lise un pro­fit en dis­sua­dant les dockers de faire grève, tan­dis que l’ar­ma­teur évite les grèves et le retard que les dockers pour­raient ain­si pro­vo­quer.

Lane sou­ligne les dif­fé­rents com­por­te­ments qu’on peut attendre des diri­geants d’un gou­ver­ne­ment four­nis­seur de pro­tec­tion, selon que ce gou­ver­ne­ment appar­tient : a) à l’en­semble des citoyens ; b) à un seul monarque pour­sui­vant son propre inté­rêt ; c) aux diri­geants eux-mêmes.

Si le gou­ver­ne­ment appar­tient réel­le­ment à l’en­semble des citoyens — ô loin­tain idéal ! — on peut s’at­tendre à ce que les diri­geants mini­misent les coûts et le pro­fit de la pro­tec­tion, maxi­mi­sant ain­si le béné­fice tiré de la loca­tion de pro­tec­tion. Un monarque unique, pour­sui­vant son propre inté­rêt, vou­dra maxi­mi­ser le pro­fit, éta­blir les coûts en fonc­tion de cet objec­tif ; il sera indif­fé­rent au niveau du béné­fice de la loca­tion. Si le gou­ver­ne­ment appar­tient aux diri­geants, ces der­niers vont s’efforcer de main­te­nir des coûts éle­vés en maxi­mi­sant leurs propres rému­né­ra­tions, et de maxi­mi­ser le pro­fit par rap­port à ces coûts en impo­sant à leurs sujets des prix éle­vés, tout en res­tant éga­le­ment indif­fé­rents au niveau du béné­fice de loca­tion. Le pre­mier modèle s’ap­pa­rente à la démo­cra­tie jef­fer­so­nienne, le second à un des­po­tisme étroit et le troi­sième à une junte mili­taire.

Lane n’é­voque pas une qua­trième caté­go­rie évi­dente de déten­teurs du pou­voir : une classe domi­nante. S’il l’a­vait fait, son ana­lyse aurait pro­duit d’in­té­res­sants cri­tères empi­riques pour éva­luer la reven­di­ca­tion d’un gou­ver­ne­ment à être « rela­ti­ve­ment auto­nome » ou stric­te­ment subor­don­né aux inté­rêts d’une classe domi­nante. Vrai­sem­bla­ble­ment, un gou­ver­ne­ment subor­don­né ten­drait à maxi­mi­ser les pro­fits du mono­pole — le béné­fice pour la classe domi­nante résul­tant de la dif­fé­rence entre les coûts de la pro­tec­tion et les recettes per­çues en échange de celle-ci — ain­si qu’à orien­ter les béné­fices de la loca­tion de pro­tec­tion en fonc­tion des inté­rêts éco­no­miques de la classe domi­nante. Un gou­ver­ne­ment auto­nome, au contraire, ten­drait à maxi­mi­ser les rému­né­ra­tions des diri­geants (ain­si que sa propre taille) et serait indif­fé­rent au béné­fice de loca­tion. L’a­na­lyse de Lane sug­gère immé­dia­te­ment des pro­po­si­tions nou­velles et des moyens empi­riques pour les tes­ter.

Lane fait éga­le­ment l’hy­po­thèse que la logique de la situa­tion a pro­duit quatre étapes suc­ces­sives dans l’his­toire géné­rale du capi­ta­lisme : a) une période d’a­nar­chie et de pillages ; b) une étape au cours de laquelle ceux qui fai­saient des pro­fits ont atti­ré les consom­ma­teurs et ont éta­bli leur mono­pole en lut­tant pour créer des États puis­sants et exclu­sifs ; c) une étape qui voit les mar­chands et les sei­gneurs ter­riens com­men­cer à tirer plus d’a­van­tages de la pro­tec­tion louée que les gou­ver­ne­ments qui la pro­duisent ne réa­lisent de pro­fits ; d) une période (assez récente) pen­dant laquelle les évo­lu­tions tech­no­lo­giques deviennent pour les entre­pre­neurs une source de pro­fits plus impor­tante que la loca­tion de pro­tec­tion.

Dans leur his­toire éco­no­mique du monde occi­den­tal, Dou­glass North et Robert Paul Tho­mas font des étapes b) et c) — pen­dant les­quelles les construc­teurs d’É­tat ont créé leurs mono­poles de la force et éta­bli des droits de pro­prié­té per­met­tant aux indi­vi­dus de cap­ter la plu­part des béné­fices issus de la crois­sance géné­rée par leurs propres inno­va­tions — le moment pivot d’une crois­sance éco­no­mique durable. À ce moment, les avan­tages de la pro­tec­tion sont beau­coup plus impor­tants que le pro­fit de ceux qui la pro­duisent. Si l’on constate en outre que les droits de pro­prié­té pro­té­gés sont prin­ci­pa­le­ment ceux du capi­tal et que le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme a aus­si faci­li­té l’ac­cu­mu­la­tion des res­sources néces­saires pour faire fonc­tion­ner des États de grande ampleur, l’ex­ten­sion de l’a­na­lyse de Lane four­nit un bon aper­çu de la coïn­ci­dence entre la guerre, la construc­tion éta­tique et l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal.

Mal­heu­reu­se­ment, Lane n’ex­ploite pas com­plè­te­ment ses propres résul­tats. En vou­lant main­te­nir son ana­lyse rigou­reu­se­ment dans le cadre de l’ap­proche néo-clas­sique de l’or­ga­ni­sa­tion indus­trielle, Lane appré­hende la pro­tec­tion de manière res­treinte. Il consi­dère en effet tous ceux qui payent des impôts comme des « consom­ma­teurs » du « ser­vice » four­ni par les gou­ver­ne­ments — pro­duc­teurs de pro­tec­tion. Il écarte l’i­dée d’une vente contrainte en insis­tant sur le fait que le « consom­ma­teur » avait tou­jours le choix de ne pas payer et d’as­su­mer les consé­quences de ce non-paie­ment. Il mini­mise les pro­blèmes liés à la nature de bien col­lec­tif de la pro­tec­tion (notam­ment les pro­blèmes qui regardent la pos­si­bi­li­té pour ce bien d’être divi­sé). Enfin, il néglige déli­bé­ré­ment la dis­tinc­tion entre les coûts de pro­duc­tion des moyens de contrainte en géné­ral et les coûts liés au fait de four­nir aux « consom­ma­teurs » une pro­tec­tion grâce aux moyens de contrainte. Les idées de Lane étouffent dans le cadre néo-clas­sique alors qu’elles prennent tout leur souffle en dehors. Tou­te­fois, dans ou hors de ce cadre, ces idées ont bel et bien rame­né l’a­na­lyse éco­no­mique du gou­ver­ne­ment vers les acti­vi­tés prin­ci­pales que les vrais gou­ver­ne­ments ont pour­sui­vies his­to­ri­que­ment : la guerre, la répres­sion, la pro­tec­tion, la prise de déci­sion.

Plus récem­ment, Richard Bean a appli­qué une logique simi­laire à l’é­mer­gence des États euro­péens aux XVe et XVIe siècles. Il fait état d’é­co­no­mies d’é­chelle dans la pro­duc­tion d’une force effi­cace, contre­ba­lan­cées par des éco­no­mies d’é­chelle dans le com­man­de­ment et la direc­tion. Il montre par exemple que l’a­mé­lio­ra­tion de l’ar­tille­rie au XVe siècle (les canons ont ren­du les petits forts médié­vaux beau­coup plus vul­né­rables face à une force orga­ni­sée) a modi­fié la courbe des éco­no­mies et des éco­no­mies, ren­dant plus avan­ta­geux pour leurs chefs d’a­voir des armées plus grandes, per­ma­nentes, et des gou­ver­ne­ments cen­tra­li­sés. Ain­si, selon Bean, les inno­va­tions mili­taires ont favo­ri­sé la créa­tion d’É­tats-nations vastes, coû­teux, et bien armés.

L’His­toire parle

La syn­thèse de Bean ne peut être consi­dé­rée comme un exa­men his­to­rique minu­tieux. En pra­tique, le chan­ge­ment qui a affec­té les sièges d’ar­tille­rie des cités for­ti­fiées ont eu lieu seule­ment aux XVIe et XVIIe siècles. L’ar­tille­rie s’est certes amé­lio­rée au XVe siècle, mais l’in­ven­tion de nou­velles for­ti­fi­ca­tions, en par­ti­cu­lier la trace ita­lienne[5], a rapi­de­ment limi­té l’a­van­tage qu’elle pou­vait pro­cu­rer. L’in­ven­tion d’une artille­rie effi­cace a été trop tar­dive pour avoir été la cause de l’aug­men­ta­tion de la taille mini­male des États (même si le coût accru des for­ti­fi­ca­tions pour se défendre contre l’ar­tille­rie a don­né un avan­tage aux États qui avaient de larges bases fis­cales).

Il n’est pas non plus évident que les chan­ge­ments inter­ve­nus dans la guerre ter­restre aient eu l’in­fluence des­truc­trice que Bean leur attri­bue. L’im­por­tance accrue de l’ar­me­ment naval, qui s’est impo­sé simul­ta­né­ment, aurait aus­si pu don­ner l’a­van­tage à des petites puis­sances mari­times comme la Répu­blique néer­lan­daise. De plus, bien que beau­coup de cités-États et autres petites orga­ni­sa­tions éta­tiques dis­pa­raissent dès avant le début du XVIIe siècle, absor­bées dans des uni­tés poli­tiques plus grandes, des évé­ne­ments tels que le frac­tion­ne­ment de l’Em­pire des Habs­bourg et des inva­riants comme la per­sis­tance des grands États fai­ble­ment struc­tu­rés (par exemple la Pologne et la Rus­sie) infirment l’hy­po­thèse de la néces­si­té d’un agran­dis­se­ment ter­ri­to­rial des États lié aux tech­niques de la guerre. En bref, l’ex­pli­ca­tion pro­po­sée par Bean est his­to­ri­que­ment contes­table.

Débar­ras­sée de son déter­mi­nisme tech­no­lo­gique, l’a­na­lyse de Bean four­nit pour­tant un com­plé­ment utile à celle de Lane. En effet, les dif­fé­rentes tech­niques mili­taires ont des coûts très divers, ce qui explique les dif­fé­rences sub­stan­tielles entre les États en ce qui concerne leur capa­ci­té à contrô­ler leurs oppo­sants, qu’ils soient internes ou externes. Après le début du XVe siècle, la consti­tu­tion en Europe d’or­ga­ni­sa­tions mili­taires plus grandes, plus per­ma­nentes et plus coû­teuses a conduit à aug­men­ter spec­ta­cu­lai­re­ment les bud­gets, les pré­lè­ve­ments et le nombre des per­sonnes employées par les monarques. Aux envi­rons du début du XVIe siècle, les princes qui réus­sis­saient à ins­tau­rer des orga­ni­sa­tions mili­taires coû­teuses étaient capables de conqué­rir de nou­veaux ter­ri­toires.

Le mot « ter­ri­toire » ne doit pas nous éga­rer. Jus­qu’au XVIIIe siècle, les prin­ci­pales puis­sances étaient des États mari­times ; l’ar­me­ment naval demeu­rait déter­mi­nant pour la posi­tion inter­na­tio­nale des États. Consi­dé­rons les puis­sances hégé­mo­niques suc­ces­sives à l’in­té­rieur du monde capi­ta­liste : Venise et son empire, Gênes et son empire, Anvers et l’Es­pagne, Amster­dam et la Hol­lande, Londres et l’An­gle­terre, New York et les États-Unis. Bien que la Prusse-Bran­de­bourg consti­tue en par­tie une excep­tion, c’est seule­ment à notre époque que des États essen­tiel­le­ment ter­restres, comme la Rus­sie et la Chine, ont acquis des posi­tions pré­pon­dé­rantes dans le sys­tème mon­dial. La guerre navale n’é­tait en aucun cas la seule rai­son de l’o­rien­ta­tion vers la mer. Avant la fin du XIXe siècle, le trans­port ter­restre était si cher par­tout en Europe qu’au­cun pays ne pou­vait se per­mettre de four­nir en grain et autres biens fon­da­men­taux une armée ou une grande ville sans avoir un sys­tème de trans­port mari­time. Les diri­geants nour­ris­saient les prin­ci­paux centres de l’in­té­rieur des terres (par exemple Ber­lin et Madrid) avec dif­fi­cul­té et à un coût très éle­vé pour les arrière-pays. L’ef­fi­ca­ci­té excep­tion­nelle des voies d’eau des Pays-Bas a indu­bi­ta­ble­ment don­né aux Néer­lan­dais des avan­tages cer­tains, aus­si bien en temps de guerre qu’en temps de paix.

L’ac­cès à la mer était éga­le­ment impor­tant pour une autre rai­son. Les prin­ci­pales métro­poles étaient toutes des ports impor­tants, des grands centres de com­merce, et d’ex­tra­or­di­naires mobi­li­sa­teurs de capi­tal. Le capi­tal et le com­merce ser­vaient tous deux les buts des diri­geants ambi­tieux. Par un che­min détour­né, cette obser­va­tion nous ramène aux argu­ments de Lane et Bean. Sachant que tous deux écri­vaient en his­to­riens de l’é­co­no­mie, la plus grande fai­blesse de leurs ana­lyses est sur­pre­nante : ils sous-estiment l’im­por­tance de l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal au pro­fit de l’ex­pan­sion mili­taire. Jan de Vries décrit ain­si cette der­nière, à pro­pos de la période qui suit le début du XVIIe siècle :

« En regar­dant vers le pas­sé, on ne peut qu’être frap­pé par la rela­tion appa­rem­ment sym­bio­tique exis­tant entre l’É­tat, le pou­voir mili­taire et l’ef­fi­ca­ci­té de l’é­co­no­mie pri­vée à l’é­poque de l’ab­so­lu­tisme. Der­rière chaque dynas­tie qui a réus­si, il y avait des rangs entiers de riches familles de ban­quiers. L’ac­cès à ces res­sources déte­nues par la bour­geoi­sie s’est révé­lé cru­cial pour la for­ma­tion de l’É­tat et pour les poli­tiques cen­tra­li­sa­trices. Les princes avaient aus­si besoin d’un accès indi­rect aux res­sources agri­coles, qui pou­vaient être mobi­li­sées seule­ment quand la pro­duc­tion agri­cole aug­men­tait et qu’un pou­voir admi­nis­tra­tif effi­cace était en place pour faire res­pec­ter leurs exi­gences. Mais les rela­tions de cau­sa­li­té fonc­tionnent éga­le­ment dans le sens oppo­sé : les acti­vi­tés de for­ma­tion de l’É­tat et de construc­tion de l’Em­pire, ajou­tées à la ten­dance affé­rente à une concen­tra­tion de la popu­la­tion urbaine et de la dépense publique, don­naient des oppor­tu­ni­tés uniques et ines­ti­mables à l’é­co­no­mie pri­vée de réa­li­ser des éco­no­mies d’é­chelle. Ces der­nières affec­taient occa­sion­nel­le­ment la pro­duc­tion indus­trielle mais avaient sur­tout un impact posi­tif sur le déve­lop­pe­ment du com­merce et de la finance. De sur­croît, la pres­sion pure et simple de la fis­ca­li­té mise en place par le gou­ver­ne­ment cen­tral a fait plus qu’au­cune autre force éco­no­mique pour cana­li­ser la pro­duc­tion pay­sanne vers le mar­ché et, ain­si, aug­men­ter les oppor­tu­ni­tés de créa­tion et de spé­cia­li­sa­tion éco­no­mique[6]. »

Cette « rela­tion sym­bio­tique » ne vaut pas seule­ment pour la période qui suit le début du XVIIe siècle. Il suf­fit pour s’en convaincre de prendre le cas pré­coce de la France : les dépenses et les recettes royales y ont consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té de 1517 à 1785, avec des taux de crois­sance très impor­tants au XVIe siècle. Après 1550, les guerres de reli­gion civiles firent échouer le tra­vail d’ex­pan­sion inter­na­tio­nale que Fran­çois 1er avait com­men­cé au début du siècle. Mais, à par­tir des années 1620, Louis XIII puis Louis XIV (assu­ré­ment aidés par Riche­lieu, Maza­rin, Col­bert et d’autres de ces « magi­ciens » fai­seurs d’É­tat) pour­suivent la tâche avec ardeur. « Comme tou­jours, com­mente V. G. Kier­nan, la guerre avait tous les inté­rêts d’un point de vue poli­tique et tous les désa­van­tages finan­ciers[7]. »

Les grands capi­ta­listes ont joué un rôle cru­cial dans les cir­cuits finan­ciers de l’É­tat : comme sources prin­ci­pales du cré­dit royal (par­ti­cu­liè­re­ment le cré­dit à court terme) et comme prin­ci­paux contrac­tants dans l’ac­ti­vi­té ris­quée, mais lucra­tive, de la col­lecte des impôts royaux. Pour cette rai­son, il est utile de noter que :

« La dette natio­nale a com­men­cé d’exis­ter sous le règne de Fran­çois 1er. À la suite de la perte de Milan, clé de l’I­ta­lie sep­ten­trio­nale, le 15 sep­tembre 1522, Fran­çois 1er emprun­ta deux cent mille francs […] à un taux de 12,5 % aux mar­chands de Paris, afin d’in­ten­si­fier la guerre contre Charles V. Géré par le conseil muni­ci­pal, ce prêt inau­gu­rait la célèbre série d’o­bli­ga­tions fon­dées sur les reve­nus du capi­tal et connu sur le nom de rentes sur l’Hô­tel de Ville[8]. »

À par­tir de 1595, la dette natio­nale avait atteint trois cents mil­lions de francs. En dépit des ban­que­routes gou­ver­ne­men­tales, des mani­pu­la­tions moné­taires et de l’aug­men­ta­tion monu­men­tale des impôts, à la mort de Louis XIV, en 1715, l’emprunt de guerre avait crû jus­qu’à trois mil­liards de francs, l’é­qui­valent d’en­vi­ron dix-huit ans de recettes royales[9]. La guerre, l’ap­pa­reil d’É­tat, la fis­ca­li­té, et l’emprunt avan­çaient à la même cadence sou­te­nue.

Bien que la France fût pré­coce, elle n’é­tait pas du tout iso­lée. « Même davan­tage que dans le cas de la France, rap­porte la tou­jours utile Earl J. Hamil­ton, la dette natio­nale de l’An­gle­terre pro­ve­nait des grandes guerres et avait aug­men­té avec elles […]. La dette com­men­ça en 1689, avec le régime de Guillaume et Marie. Selon les mots d’A­dam Smith, “l’o­ri­gine de l’é­norme dette actuelle de la Grande-Bre­tagne est à situer durant la guerre qui com­men­ça en 1688 et se ter­mi­na par le trai­té de Rys­wick en 1697[10]”. »

Hamil­ton, il est vrai, cite le mer­can­ti­liste Charles Dave­nant, qui se plai­gnait en 1698 que le niveau éle­vé des taux d’in­té­rêt entre­te­nu par la néces­si­té dans laquelle se trou­vait le gou­ver­ne­ment d’emprunter gênait les mou­ve­ments du com­merce anglais. La plainte de Dave­nant sug­gère cepen­dant que l’An­gle­terre était déjà en train d’en­trer dans la troi­sième étape des rela­tions entre l’É­tat et le capi­tal, telle que la défi­nit Fre­de­ric Lane — c’est-à-dire quand les mar­chands et les pro­prié­taires ter­riens reçoivent une part plus grande des béné­fices de la pro­tec­tion que ceux qui pour­voient à la pro­tec­tion. Jus­qu’au XVIe siècle, les Anglais atten­daient de leurs rois qu’ils vivent des reve­nus de leurs biens propres et qu’ils ne lèvent des impôts qu’en cas de guerre. G.R. Elton date la grande inno­va­tion des Actes de sub­ven­tions (sub­si­dies bills) de Hen­ry VIII, rédi­gés par Tho­mas Crom­well, en 1534 et en 1540[11]. Comme aupa­ra­vant, la guerre four­nis­sait le sti­mu­lus prin­ci­pal aux aug­men­ta­tions du niveau de la pres­sion fis­cale autant que de celui de la dette. La dette et les impôts ont rare­ment décli­né, en rai­son de ce que A.T. Pea­cock et J. Wise­man appellent un « effet de dépla­ce­ment » (et que d’autres nomment par­fois un « effet de cli­quet »). Quand, durant la guerre, les recettes et les dépenses publiques aug­men­taient abrup­te­ment, elles n’é­taient pas dimi­nuées avec le retour de la paix.

Il est vrai que la Grande-Bre­tagne avait le double avan­tage de moins repo­ser sur des forces ter­restres oné­reuses que ses rivaux du conti­nent euro­péen et de reti­rer une plus grande part de ses recettes d’im­pôts des droits de douanes et des contri­bu­tions indi­rectes — des taxes qui étaient, en dépit de l’é­va­sion fis­cale, signi­fi­ca­ti­ve­ment moins coû­teuses à col­lec­ter que les taxes fon­cières, les impôts sur la pro­prié­té et les impôts par capi­ta­tion. Pour­tant, en Angle­terre comme ailleurs, la dette et les impôts aug­men­tèrent énor­mé­ment à par­tir du XVIIe siècle. Ils s’é­le­vèrent prin­ci­pa­le­ment du fait du coût gran­dis­sant de la conduite de la guerre.

Que font les États ?

Il doit main­te­nant être clair que l’a­na­lyse que Lane pro­pose de la pro­tec­tion ne per­met pas de dis­tin­guer les dif­fé­rents usages de la vio­lence contrô­lée par l’É­tat. Sous la notion géné­rale de vio­lence orga­ni­sée, les agents de l’É­tat exé­cutent de manière carac­té­ris­tique quatre acti­vi­tés dif­fé­rentes : a) la conduite de la guerre (éli­mi­ner et neu­tra­li­ser leurs propres rivaux à l’ex­té­rieur des ter­ri­toires sur les­quels ils ont une prio­ri­té conti­nue et claire en tant que déten­teurs de la force) ; b) la for­ma­tion de l’É­tat (éli­mi­ner ou neu­tra­li­ser leurs rivaux à l’in­té­rieur de ces ter­ri­toires) ; c) la pro­tec­tion (éli­mi­ner ou neu­tra­li­ser les enne­mis de leurs clients) ; d) le pré­lè­ve­ment (acqué­rir les moyens de mener à bien les trois pre­mières acti­vi­tés : la guerre, la construc­tion de l’É­tat et la pro­tec­tion).

La troi­sième acti­vi­té cor­res­pond à la pro­tec­tion telle qu’elle est ana­ly­sée par Lane, mais les trois autres impliquent aus­si l’ap­pli­ca­tion de la force. Elles se recoupent de manière incom­plète et à dif­fé­rents degrés (par exemple, la guerre contre les rivaux com­mer­ciaux de la bour­geoi­sie locale offre une pro­tec­tion à cette même bour­geoi­sie). Dans la mesure où une popu­la­tion est divi­sée en classes anta­go­nistes et où l’É­tat favo­rise, au moins par­tiel­le­ment, une classe ou une autre, la for­ma­tion de l’É­tat limite de fait la pro­tec­tion à cer­taines classes.

La guerre, la for­ma­tion de l’É­tat, la pro­tec­tion et le pré­lè­ve­ment de res­sources prennent cha­cun des formes mul­tiples. Le pré­lè­ve­ment, par exemple, va du pillage illé­gal jus­qu’à la fis­ca­li­té bureau­cra­ti­sée en pas­sant par le tri­but régu­lier. Tous les quatre dépendent pour­tant de la ten­dance de l’É­tat à mono­po­li­ser les moyens concen­trés de coer­ci­tion. Dans la pers­pec­tive de ceux qui dominent l’É­tat, cha­cune de ces acti­vi­tés — si elle est mise en œuvre effec­ti­ve­ment — ren­force géné­ra­le­ment les autres. Ain­si, un État qui éra­dique avec suc­cès ses rivaux internes ren­force sa capa­ci­té à pré­le­ver des res­sources, à faire la guerre et à pro­té­ger ses prin­ci­paux sou­tiens. Dans l’Eu­rope ancienne, au sens large, ces sou­tiens étaient typi­que­ment des pro­prié­taires ter­riens, des vas­saux armés du monarque et des hommes d’É­glise.

Cha­cune des prin­ci­pales uti­li­sa­tions de la vio­lence pro­duit des formes carac­té­ris­tiques d’or­ga­ni­sa­tion. La guerre don­nait des armées, des forces mari­times et des ser­vices d’in­ten­dance. La construc­tion de l’É­tat don­nait des ins­tru­ments durables de sur­veillance et de contrôle à l’in­té­rieur du ter­ri­toire. La pro­tec­tion repo­sait sur l’or­ga­ni­sa­tion de la guerre et sur la struc­tu­ra­tion de l’É­tat, mais elle ajou­tait à cela un appa­reil auquel les pro­té­gés deman­daient la pro­tec­tion qui leur était due — notam­ment par le biais des cours et des assem­blées repré­sen­ta­tives. Le pré­lè­ve­ment don­nait vie à des struc­tures fis­cales et comp­tables. L’or­ga­ni­sa­tion et le déploie­ment de la vio­lence eux-mêmes sont pour beau­coup à l’o­ri­gine de la struc­ture carac­té­ris­tique des États euro­péens.

La règle géné­rale semble avoir été la sui­vante : plus l’ac­ti­vi­té était coû­teuse, toutes choses égales par ailleurs, plus la struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle était impor­tante. Dans la mesure, par exemple, où un gou­ver­ne­ment don­né inves­tis­sait dans de grandes armées per­ma­nentes — un moyen coû­teux, sinon effi­cace, de faire la guerre —, la bureau­cra­tie créée pour ser­vir l’ar­mée était pro­ba­ble­ment vouée à deve­nir volu­mi­neuse. De plus, un gou­ver­ne­ment qui met­tait sur pied une armée per­ma­nente tout en contrô­lant une petite popu­la­tion était vrai­sem­bla­ble­ment voué à enga­ger des frais impor­tants, et donc à construire une struc­ture encore plus lourde, que le gou­ver­ne­ment d’un pays plus peu­plé. La Prusse-Bran­de­bourg en a été l’exemple clas­sique. L’ef­fort prus­sien pour mettre sur pied une armée qui pour­rait riva­li­ser avec ses grandes concur­rentes du conti­nent euro­péen engen­dra une struc­ture immense ; cet effort mili­ta­ri­sa et bureau­cra­ti­sa la plus grande par­tie de la vie sociale alle­mande.

Dans le cas du pré­lè­ve­ment, plus l’en­semble des res­sources est limi­té et moins l’é­co­no­mie est com­mer­cia­li­sée, toutes choses égales par ailleurs, plus le tra­vail de pré­lè­ve­ment des res­sources pour sou­te­nir la guerre et les autres acti­vi­tés gou­ver­ne­men­tales est dif­fi­cile. C’est ce qui explique l’ex­ten­sion de l’ap­pa­reil fis­cal fran­çais. L’An­gle­terre illustre la pro­po­si­tion inverse, à savoir que d’im­por­tantes res­sources com­mer­cia­li­sées abou­tissent à un appa­reil fis­cal rela­ti­ve­ment res­treint. Comme l’a démon­tré Gabriel Ardant, le choix de la stra­té­gie fis­cale a pro­ba­ble­ment fait la dif­fé­rence. Dans l’en­semble, les impôts fon­ciers étaient coû­teux à col­lec­ter, com­pa­rés aux taxes sur le com­merce, en par­ti­cu­lier celles sur les grands flux de mar­chan­dise, qui étaient rela­ti­ve­ment faciles à contrô­ler. Sa posi­tion à che­val sur la Bal­tique don­na par exemple au Dane­mark une oppor­tu­ni­té extra­or­di­naire pour tirer pro­fit des reve­nus doua­niers.

En ce qui concerne la for­ma­tion de l’É­tat (au sens res­treint d’é­li­mi­na­tion ou de neu­tra­li­sa­tion des rivaux locaux de ceux qui contrô­laient l’É­tat), un ter­ri­toire peu­plé par des grands pro­prié­taires fon­ciers ou par des groupes reli­gieux dis­tincts impo­sait géné­ra­le­ment des coûts plus éle­vés de conquête qu’un ter­ri­toire frag­men­té ou doté d’une culture homo­gène. Cette fois, la Suède, avec son appa­reil de contrôle rela­ti­ve­ment petit mais effi­cace, illustre cette rela­tion.

Enfin, le coût de la pro­tec­tion (au sens d’é­li­mi­na­tion ou de neu­tra­li­sa­tion des enne­mis des clients de ceux qui font l’É­tat) aug­men­tait plus vite que la popu­la­tion. L’ef­fort du Por­tu­gal et de ses mar­chands four­nit à ce pro­pos un cas d’é­cole : l’ef­fort de pro­tec­tion était inef­fi­cace, mais abou­tis­sait néan­moins à la consti­tu­tion d’une struc­ture éta­tique mas­sive.

Ain­si, la taille même du gou­ver­ne­ment variait direc­te­ment en fonc­tion de l’ef­fort dévo­lu au pré­lè­ve­ment, à la for­ma­tion de l’É­tat, à la pro­tec­tion, et, en par­ti­cu­lier à l’ef­fort de guerre, mais en fonc­tion inverse de la com­mer­cia­li­sa­tion de l’é­co­no­mie. De plus, l’im­por­tance rela­tive des dif­fé­rentes struc­tures gou­ver­ne­men­tales variait avec les ratios coût/ressources du pré­lè­ve­ment, de la for­ma­tion de l’É­tat, de la pro­tec­tion et de la guerre. On observe en Espagne une hyper­tro­phie de la cour et des cours du fait de siècles d’ef­forts pour sou­mettre des enne­mis inté­rieurs, alors que l’on est éton­né de voir com­ment, en Hol­lande, l’ap­pa­reil fis­cal s’ac­croît fai­ble­ment, avec pour­tant des impôts éle­vés, dans le cadre d’une éco­no­mie riche et com­mer­çante.

Il est clair que la guerre, le pré­lè­ve­ment des res­sources, la fabri­ca­tion de l’É­tat et la pro­tec­tion étaient net­te­ment inter­dé­pen­dants. Selon une séquence idéale-typique, un grand sei­gneur fai­sait la guerre effi­ca­ce­ment pour deve­nir domi­nant sur un ter­ri­toire impor­tant ; la conduite de la guerre condui­sait à un pré­lè­ve­ment accru de moyens guer­riers — hommes, armes, nour­ri­ture, loge­ment, trans­port, appro­vi­sion­ne­ment et/ou argent pour les ache­ter — sur la popu­la­tion du ter­ri­toire. La mise en place d’une capa­ci­té guer­rière aug­men­tait de la même façon que la capa­ci­té à pré­le­ver. L’ac­ti­vi­té même du pré­lè­ve­ment, si elle était menée à bien, se sub­sti­tuait à l’é­li­mi­na­tion, à la neu­tra­li­sa­tion ou à la coop­ta­tion des rivaux locaux du grand sei­gneur. Ce pro­ces­sus condui­sait à la mise en place de l’É­tat, avec l’or­ga­ni­sa­tion de struc­tures pour col­lec­ter les impôts, des forces de police, de la Cour et des orga­nismes de finan­ce­ment éta­tique. Dans une moindre mesure, la guerre par­ti­ci­pait à la for­ma­tion de l’É­tat de manière simi­laire, par l’ins­tau­ra­tion d’une orga­ni­sa­tion mili­taire : des armée per­ma­nentes, des indus­tries de guerre, des bureau­cra­ties et (plus tard) des écoles se déve­lop­pèrent en même temps que l’ap­pa­reil éta­tique. Toutes ces struc­tures contrô­laient des rivaux et des oppo­sants poten­tiels. Au cours de la guerre, du pré­lè­ve­ment des res­sources et de la construc­tion de l’ap­pa­reil d’É­tat, les diri­geants des États contrac­taient des alliances avec des classes sociales spé­ci­fiques. Les membres de ces classes prê­taient des biens, four­nis­saient des ser­vices tech­niques ou aidaient à assu­rer la bien­veillance du reste de la popu­la­tion, tout en cher­chant à se pro­té­ger de leurs propres rivaux et enne­mis. En consé­quence de ces mul­tiples choix stra­té­giques, un appa­reil d’É­tat dis­tinct crois­sait à l’in­té­rieur de chaque par­tie impor­tante de l’Eu­rope.

Com­ment les États se sont for­més

Cette ana­lyse, si elle est cor­recte, a deux impli­ca­tions fortes pour le déve­lop­pe­ment des États natio­naux. Pre­miè­re­ment, la résis­tance popu­laire à la guerre fai­sait une dif­fé­rence. Quand des gens ordi­naires résis­taient vigou­reu­se­ment, les auto­ri­tés fai­saient des conces­sions : garan­ties des droits, ins­ti­tu­tions repré­sen­ta­tives, cours d’ap­pel. Ces conces­sions, à leur tour, influen­çaient les étapes suc­ces­sives de la conduite de la guerre et de la fabri­ca­tion de l’É­tat. Les alliances avec des frac­tions de la classe diri­geante aug­men­tèrent de beau­coup les effets de l’ac­tion popu­laire : la large mobi­li­sa­tion de la gen­try contre Charles 1er aida à don­ner à la Révo­lu­tion anglaise de 1640 un impact bien plus grand sur les ins­ti­tu­tions poli­tiques qu’au­cune des mul­tiples rebel­lions qui eurent lieu sous la dynas­tie des Tudor.

Deuxiè­me­ment, l’é­qui­libre rela­tif entre la guerre, la pro­tec­tion, le pré­lè­ve­ment des res­sources et la construc­tion de l’É­tat a signi­fi­ca­ti­ve­ment affec­té l’or­ga­ni­sa­tion des États. Dans la mesure où la guerre conti­nuait avec, par exemple, un niveau res­treint de pré­lè­ve­ment, de pro­tec­tion et de struc­tu­ra­tion de l’É­tat, les forces mili­taires en arri­vaient à jouer un rôle impor­tant et de plus en plus auto­nome dans la poli­tique natio­nale. L’Es­pagne est peut-être le meilleur exemple euro­péen de cette situa­tion. Dans d’autres cas, comme à Venise ou en Hol­lande, la pro­tec­tion pré­va­lait sur la guerre, le pré­lè­ve­ment et la construc­tion de l’É­tat ; les oli­gar­chies consti­tuées des classes pro­té­gées ten­daient de ce fait à domi­ner la poli­tique natio­nale. Dans d’autres situa­tions encore, la pré­do­mi­nance de la construc­tion de l’É­tat obli­geait à pri­vi­lé­gier la for­ma­tion d’une police et d’un appa­reil de sur­veillance — les États du Pape illus­trent un tel pro­ces­sus.

Avant le XXe siècle, les dis­po­si­tifs viables étaient rela­ti­ve­ment res­treints. Tout État qui ne par­ve­nait pas à pro­duire un effort de guerre consi­dé­rable était voué à une dis­pa­ri­tion pro­bable. Au XXe siècle, il est cepen­dant deve­nu de plus en plus com­mun qu’un État prête, donne ou vende à un autre État ses moyens de faire la guerre. Dans ces cas, l’É­tat qui rece­vait cette aide pou­vait pro­duire un effort dis­pro­por­tion­né dans les domaines du pré­lè­ve­ment, de la pro­tec­tion et/ou de la construc­tion de l’É­tat, tout en sur­vi­vant néan­moins. À notre époque, les clients des États-Unis et de l’U­nion sovié­tique four­nissent de nom­breux exemples de ce type de situa­tion.

Le modèle sim­pli­fié néglige tou­te­fois les rela­tions externes qui forment chaque État natio­nal. Tôt dans le pro­ces­sus, la dis­tinc­tion entre « interne » et « externe » était aus­si peu claire que la dis­tinc­tion entre le pou­voir de l’É­tat et le pou­voir qui reve­nait aux sei­gneurs alliés à l’É­tat. Plus tard, trois influences s’en­tre­croi­sèrent pour insé­rer chaque État natio­nal dans le réseau éta­tique euro­péen. D’a­bord, les flux de res­sources, notam­ment sous la forme de prêts et d’ap­pro­vi­sion­ne­ments des­ti­nés à faire la guerre. Ensuite, la com­pé­ti­tion entre les États pour l’hé­gé­mo­nie sur les ter­ri­toires qu’ils se dis­pu­taient (com­pé­ti­tion qui sti­mu­lait la guerre et effa­çait tem­po­rai­re­ment les dis­tinc­tions entre guerre, État et pré­lè­ve­ment). Enfin, la créa­tion inter­mit­tente de coa­li­tions d’É­tats qui com­bi­naient tem­po­rai­re­ment leurs efforts pour for­cer un État don­né à prendre une cer­taine forme et à se posi­tion­ner d’une cer­taine manière dans le réseau inter­na­tio­nal. La coa­li­tion guer­rière en est un exemple, mais la coa­li­tion de paix jouait un rôle encore plus cru­cial : à par­tir de 1648, si ce n’est avant, tous les États euro­péens s’u­nis­saient momen­ta­né­ment à la fin des conflits pour négo­cier, à pro­pos des fron­tières ou des diri­geants des États bel­li­gé­rants. Depuis lors, les périodes de réor­ga­ni­sa­tion majeure du sys­tème éta­tique euro­péen ont été celles de règle­ment des grands conflits guer­riers. À l’is­sue de chaque guerre impor­tante, en géné­ral, les États natio­naux qui émer­geaient étaient moins nom­breux qu’ils ne l’é­taient au début du conflit.

Guerre et rela­tions inter­na­tio­nales

Dans ces cir­cons­tances, la guerre est deve­nue la condi­tion habi­tuelle du sys­tème éta­tique inter­na­tio­nal et le moyen nor­mal de défendre ou de rehaus­ser une posi­tion au sein de ce sys­tème. Pour­quoi la guerre ? Aucune réponse simple ne convient. La guerre comme moyen ser­vait plus d’un objec­tif. Mais une par­tie de la réponse ren­voie sûre­ment aux méca­nismes cen­traux de la construc­tion de l’É­tat. La logique même selon laquelle un sei­gneur local éten­dait ou défen­dait le péri­mètre à l’in­té­rieur duquel il mono­po­li­sait les moyens de la vio­lence, et par là même aug­men­tait la ren­ta­bi­li­té de son tri­but, condui­sait à plus grande échelle à la guerre. Dans un tel pro­ces­sus, les rivaux internes et externes se sont d’a­bord confon­dus. Seul l’é­ta­blis­se­ment de larges péri­mètres de contrôle au sein des­quels cer­tains grands sei­gneurs ont mis en échec leurs adver­saires a per­mis de mieux défi­nir la ligne de sépa­ra­tion entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur. George Podels­ki résume très clai­re­ment ce pro­ces­sus concur­ren­tiel :

« La puis­sance mon­diale (glo­bal power) […] ren­for­çait les États qui y par­ve­naient, rela­ti­ve­ment à toutes les autres orga­ni­sa­tions, poli­tiques ou non. De plus, les autres États par­ti­ci­paient à la com­pé­ti­tion pour la puis­sance mon­diale et déve­lop­paient des formes d’or­ga­ni­sa­tion et une force simi­laires. Ils devinrent ain­si des États-nations — par une réac­tion de défense, parce qu’ils étaient for­cés de prendre en compte la puis­sance mon­diale et de s’y confron­ter (comme quand la France com­bat­tit l’Es­pagne et, plus tard, la Grande-Bre­tagne) ou parce qu’ils cher­chaient à imi­ter des modèles qui démon­traient leur suc­cès et leur effi­ca­ci­té (comme dans le cas de l’Al­le­magne qui sui­vit l’exemple de l’An­gle­terre pour affir­mer sa puis­sance mon­diale, sa Welt­macht) […]. C’est ain­si que, non seule­ment le Por­tu­gal, les Pays-Bas, la Grande-Bre­tagne et les États-Unis, mais éga­le­ment l’Es­pagne, la France, l’Al­le­magne, la Rus­sie et le Japon, devinrent des États-nations. La réponse la plus rapide à la ques­tion de savoir pour­quoi ces États ont réus­si là où la plu­part des efforts euro­péens pour construire des États ont échoué est, soit qu’ils étaient des puis­sances mon­diales, soit qu’ils avaient com­bat­tu avec suc­cès pour s’im­po­ser sur la scène inter­na­tio­nale, ou pour se défendre de ceux qui y étaient en posi­tion domi­nantes[12]. »

Cette logique inter­na­tio­nale de la for­ma­tion de l’É­tat a trans­fé­ré sur une grande échelle le pro­ces­sus de son exten­sion locale. Si on m’au­to­rise cette dis­tinc­tion fra­gile entre les pro­ces­sus « internes » et « externes » de créa­tion de l’É­tat, alors nous pour­rions uti­li­ser, pour décrire l’his­toire de la for­ma­tion de l’É­tat euro­péen, le sché­ma en trois étapes sui­vant : a) les suc­cès variables de cer­tains déten­teurs du pou­voir dans des com­bats « exté­rieurs » éta­blissent la dif­fé­rence entre une arène « interne » et une arène « externe » pour le déploie­ment de la force ; b) la com­pé­ti­tion « externe » pro­voque la genèse « interne » de l’É­tat ; c) des conven­tions « externes » entre les États influencent la forme et l’or­ga­ni­sa­tion des États par­ti­cu­liers, même des plus puis­sants.

Dans cette pers­pec­tive, les orga­ni­sa­tions cer­ti­fiant le carac­tère éta­tique comme la Socié­té des Nations puis les Nations unies ont sim­ple­ment éten­du le pro­ces­sus euro­péen au monde entier. Qu’elle soit for­cée ou volon­taire, san­glante ou paci­fique, la déco­lo­ni­sa­tion a seule­ment ache­vé le pro­ces­sus par lequel les États exis­tants se liguaient pour en créer de nou­veaux. L’ex­ten­sion au reste du monde du pro­ces­sus ori­gi­nel­le­ment euro­péen de for­ma­tion de l’É­tat n’a pour­tant pas conduit à la créa­tion d’É­tats stric­te­ment conformes à l’i­mage de ceux de l’Eu­rope. Au sens large, les luttes internes — telles que celles pour le contrôle des grands sei­gneurs régio­naux et l’im­po­si­tion d’une fis­ca­li­té sur les vil­lages pay­sans — ont pro­duit des sys­tèmes d’or­ga­ni­sa­tion rela­ti­ve­ment spé­ci­fiques aux États euro­péens : la subor­di­na­tion rela­tive du pou­voir mili­taire au contrôle civil, l’ex­ten­sion d’une bureau­cra­tie de contrôle fis­cal, la repré­sen­ta­tion d’in­té­rêts par l’in­ter­mé­diaire des par­le­ments et des requêtes adres­sées aux auto­ri­tés. Les États se sont déve­lop­pés ailleurs de manière dif­fé­rente. L’as­pect le plus remar­quable de cette dif­fé­rence appa­raît dans l’or­ga­ni­sa­tion mili­taire. Les États euro­péens ont construit leurs appa­reils mili­taires à tra­vers des luttes menées avec l’aide de leurs popu­la­tions assu­jet­ties et par le biais d’une exten­sion sélec­tive de la pro­tec­tion à dif­fé­rentes classes de ces popu­la­tions. Les accords sur la pro­tec­tion contrai­gnirent les diri­geants eux-mêmes, en les ren­dant vul­né­rables aux cours, aux assem­blées, aux retraits de cré­dits, aux ser­vices et à l’ex­per­tise.

De façon plus géné­rale, les États nés récem­ment de la déco­lo­ni­sa­tion — ou de nou­velles attri­bu­tions de ter­ri­toires par des États domi­nants — ont acquis leur orga­ni­sa­tion mili­taire de l’ex­té­rieur, en dehors de tout pro­ces­sus interne de construc­tion de contraintes mutuelles entre diri­geants et diri­gés. Dans la mesure où les États exté­rieurs conti­nuent à four­nir des biens mili­taires et de l’ex­per­tise en échange de biens de consom­ma­tion, d’al­liances mili­taires ou des deux, les nou­veaux États ont héber­gé des orga­ni­sa­tions puis­santes, non sou­mises à la contrainte éta­tique, qui dominent aisé­ment toutes les autres orga­ni­sa­tions du ter­ri­toire. Dans la mesure où les États exté­rieurs garan­tissent leurs fron­tières, les diri­geants des orga­ni­sa­tions mili­taires exercent un pou­voir extra­or­di­naire à l’in­té­rieur de celles-ci. Les avan­tages du pou­voir mili­taire deviennent énormes, l’in­ci­tant à s’emparer du pou­voir d’É­tat tout entier. En dépit de la grande place que la guerre occu­pait dans la for­ma­tion des États euro­péens, les vieux États natio­naux de l’Eu­rope n’ont presque jamais expé­ri­men­té cette grande dis­pro­por­tion entre l’or­ga­ni­sa­tion mili­taire et toutes les autres formes d’or­ga­ni­sa­tion, ce qui semble le des­tin des États clients à tra­vers le monde contem­po­rain. Il y a cent ans de cela, les Euro­péens pou­vaient se féli­ci­ter de la dif­fu­sion du gou­ver­ne­ment civil à tra­vers le monde. Aujourd’­hui, l’a­na­lo­gie entre la guerre et la créa­tion de l’É­tat, d’un côté, et le crime orga­ni­sé de l’autre, devient tra­gi­que­ment juste.

Charles Tilly

Tra­duit de l’an­glais par Laurent God­mer et Anne-France Tai­det


  1. Stin­ch­combe (A.L.), Construc­ting Social Theo­ries, New York, Har­court, Brace & World, 1968, p. 150.
  2. Brau­del (F.), La Médi­ter­ra­née et le monde médi­ter­ra­néen à l’é­poque de Phi­lippe II, Paris, Armand Colin, 1966, tome 2, p. 88–89.
  3. Stone (L,), The Cri­sis of the Aris­to­cra­cy, Oxford, Cla­ren­don Press, 1965, p. 200.
  4. Gerhard (D.), Old Europe : A Stu­dy of Conti­nui­ty , 1000–1800, New York, Aca­de­mic Press, 1981, p. 124–125.
  5. En fran­çais dans le texte.
  6. Vries (J. de), The Eco­no­my of Europe in an Age of Cri­sis, 1600–1750, Cam­bridge, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1976.
  7. Kier­nan (V.G.), State and Socie­ty in Europe, 1550–1650, Oxford, Bla­ck­well, 1980, p. 104. Pour les finances fran­çaises, cf. Gué­ry (A.), « Les finances de la monar­chie fran­çaise sous l’An­cien Régime », Annales. Eco­no­mies, socié­tés, civi­li­sa­tions, 33, 1978.
  8. Hamil­ton (E.J.), « Ori­gin and Growth of the Natio­nal Debt in France and England », in Stu­di in onore di Gino Luz­za­to, Milan, Giuf­fré, 1950, tome 2, p. 254. L’im­pos­si­bi­li­té povir le gou­ver­ne­ment de payer ces rentes aida à agré­ger la bour­geoi­sie pari­sienne contre la Cou­ronne durant la Fronde, envi­ron douze décen­nies plus tard.
  9. Id., p. 247 et 249.
  10. Ibid., p. 254.
  11. Elton (G.R.), « Taxa­tion for War and Peace in Ear­ly-Tudor England », in Win­ter, (J.M.), ed., War and Eco­no­mic Deve­lop­ment : Essays in Memo­ry of David jos­lin, Cam­bridge, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1975 (« 1540 a scru­pu­leu­se­ment conti­nué la véri­table inno­va­tion de 1534, en ce sens que des contri­bu­tions extra­or­di­naires pou­vaient être exi­gées pour d’autres rai­sons que la guerre », p. 42).
  12. Models­ki (G.), « The Long Cycle of Glo­bal Poli­tics and the Nation State », Com­pa­ra­tive Stu­dies in Socie­ty and His­to­ry, 20, 1978.
Contri­bu­tor
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