Comment la non-violence protège l’État : une autocritique (par Peter Gelderloos)

Le texte ci-des­sous figure en annexe dans le nou­veau livre de Peter Gel­der­loos : L’échec de la non-vio­lence publié aux Edi­tions LIBRE en sep­tembre 2019.


À pro­pos de Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État

Le pré­sent ouvrage [L’échec de la non-vio­lence, NdE] s’inscrit en quelque sorte dans la conti­nui­té de Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État, écrit en 2004, publié en 2005, puis aug­men­té en 2006 et réédi­té l’année sui­vante. Alors que le débat sur la non-vio­lence repre­nait de plus belle dans le monde anglo­phone en rai­son des émeutes contre la police, du mou­ve­ment Occu­py aux États-Unis, du mou­ve­ment étu­diant et des émeutes de Tot­ten­ham au Royaume-Uni, j’ai pen­sé le mettre à jour et le réédi­ter à cette occasion.

Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État est assez simple. Il com­mence en contes­tant le récit non-violent offi­ciel et ses reven­di­ca­tions de vic­toire du mou­ve­ment des droits civiques, du mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste en Inde, du mou­ve­ment anti­guerre pen­dant l’occupation amé­ri­caine du Viet­nam et du mou­ve­ment anti­nu­cléaire. Dans tous ces cas, le sché­ma est clair : les par­ti­sans de la non-vio­lence pré­sentent des mou­ve­ments hété­ro­gènes, sou­vent com­ba­tifs, comme étant non-vio­lents, et font d’une vic­toire par­tielle, ou d’une réus­site impor­tante mais limi­tée, une vic­toire ultime en annon­çant, à l’unisson avec l’État, une fin heu­reuse à un mou­ve­ment qui était en fait encore en lutte (et en cachant bien sûr le rôle impor­tant des élé­ments non paci­fistes dans l’obtention des gains, quels qu’ils soient).

Le cha­pitre sui­vant exa­mine l’utilité de la non-vio­lence pour le colo­nia­lisme et pour la répres­sion, ain­si que la prise de contrôle des mou­ve­ments de libé­ra­tion. Il étu­die aus­si le pater­na­lisme et le racisme des pro­gres­sistes blancs qui uti­lisent la non-vio­lence pour contrô­ler les mou­ve­ments des per­sonnes de cou­leur. Le cha­pitre « La non-vio­lence est éta­tiste » exa­mine l’autoritarisme de la pra­tique non-vio­lente ain­si que la manière dont la non-vio­lence a répon­du aux besoins de l’État de paci­fier et de récu­pé­rer des luttes sociales, et com­ment, en consé­quence, le gou­ver­ne­ment et les médias encou­ragent la non-vio­lence. Le cha­pitre sui­vant, « La non-vio­lence est patriar­cale », explore l’impératif, pour une socié­té patriar­cale, de paci­fier les oppri­més et raconte des his­toires de révoltes des per­sonnes trans, de queers et de femmes, dans le but de contrer le silence sur cette réalité.

Le cin­quième cha­pitre explore les prin­ci­paux types de stra­té­gies que la non-vio­lence pro­pose pour chan­ger le monde et tente d’expliquer qu’elles mènent toutes à des impasses, comme le démontrent de mul­tiples exemples his­to­riques. L’avant-dernier cha­pitre met en lumière les contra­dic­tions, les mani­pu­la­tions et les inexac­ti­tudes des argu­ments les plus cou­rants en faveur de la non-vio­lence, des cli­chés comme « la vio­lence n’engendre que plus de vio­lence », qui sont contre­dits par l’histoire. Enfin, le der­nier cha­pitre émet quelques sug­ges­tions de formes de lutte uti­li­sant une plu­ra­li­té de tactiques.

Fina­le­ment, j’ai déci­dé qu’il valait mieux écrire un nou­veau livre plu­tôt que d’essayer de révi­ser le pré­cé­dent. Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État a été écrit dans le contexte d’un mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion en déclin, avec une pré­sence anar­chiste crois­sante et une par­ti­ci­pa­tion impor­tante de paci­fistes de type plus clas­sique. C’était avant l’apparition des paci­fistes de Twit­ter, avant que Gene Sharp n’ait été cré­di­té de tant de vic­toires, et avant que la forme prise alors par la non-vio­lence n’ait dis­pa­ru, per­dant toute res­sem­blance avec ce qu’elle avait été à l’époque des Plow­shares et de la déso­béis­sance civile. J’ai éga­le­ment uti­li­sé un cadre ana­ly­tique et une ter­mi­no­lo­gie avec les­quels je ne suis plus d’accord. En fin de compte, le livre est un pro­duit de son époque.

Je veux sai­sir l’occasion de ce nou­veau livre pour répondre à quelques cri­tiques adres­sées au livre précédent.

Pre­miè­re­ment, les cri­tiques externes. Cer­tains com­men­ta­teurs n’étaient inté­res­sés que par la dif­fa­ma­tion du livre. Il y avait ceux qui employaient la vieille cari­ca­ture des anar­chistes lan­ceurs de bombes. Un cri­tique a affir­mé que le livre pré­co­nise le ter­ro­risme, citant un pas­sage où je sou­tiens qu’un atten­tat à la bombe d’Al-Qaïda à Madrid a fait plus pour mettre fin à l’implication de l’Espagne dans l’invasion de l’Irak qu’un mil­lion de per­sonnes mani­fes­tant paci­fi­que­ment, et omet­tant la par­tie où je déclare expli­ci­te­ment que ces atten­tats ne consti­tuent pas un modèle pour une action révo­lu­tion­naire, car le fait de s’en prendre froi­de­ment à des per­sonnes inno­centes est fon­da­men­ta­le­ment autoritaire.

L’auteur d’une note de lec­ture, dans Left Turn, a objec­té que je n’avais pas défi­ni la « révo­lu­tion » comme le Che l’aurait fait, et a ensuite fait un cer­tain nombre d’allégations fal­la­cieuses sur ce que je disais dans le livre[1].

Pour pas­ser aux cri­tiques plus sérieuses, cer­tains ont contes­té le ton du livre, qui est sou­vent dur dans son trai­te­ment des acti­vistes non-vio­lents. La ques­tion du ton est impor­tante. D’une part, je trouve qu’il est essen­tiel d’éviter une poli­tesse aca­dé­mique dans ce genre de débat, comme si nous par­lions de concepts abs­traits et non de ques­tions de vie ou de mort. Je pense que, face à l’hypocrisie, à la mani­pu­la­tion, au men­songe, à la col­la­bo­ra­tion avec les auto­ri­tés, à la lâche­té dégui­sée en sophis­ti­ca­tion, l’indignation n’est pas seule­ment admis­sible, elle est néces­saire. Il est à noter que ceux qui s’opposaient au ton n’ont géné­ra­le­ment pas essayé de mon­trer que j’avais tort d’affirmer l’hypocrisie et la col­la­bo­ra­tion des paci­fistes, comme s’ils pou­vaient être auto­ri­sés à faire n’importe quoi, mais que le reste d’entre nous ne peut se fâcher contre ça. Cer­tains d’entre eux, je crois, ont appor­té de l’eau au mou­lin de la non-vio­lence et en ont bu aussi.

D’autre part, la soli­da­ri­té exige un cer­tain res­pect. Par­tout où la dure­té de ma cri­tique était injuste et consti­tuait un manque de res­pect pour les gens qui se consacrent véri­ta­ble­ment à la lutte pour un monde meilleur, j’avais tort. Espé­rons que ceux qui ont per­çu un manque de res­pect pour­ront com­prendre les rai­sons pour les­quelles beau­coup d’entre nous sont en colère à ce sujet, et que nous pour­rons déve­lop­per une com­mu­ni­ca­tion plus soli­daire des deux côtés.

Une cri­tique de The New Com­pass reproche à mon livre un « par­ti pris anar­chiste […] si écra­sant tout au long de l’œuvre que la cri­tique devient limi­tée dans sa capa­ci­té à relan­cer un débat impor­tant, sem­blant par­fois être à peine plus qu’une polé­mique interne aux cercles anar­chistes[2] ». C’est un autre défaut que j’ai essayé de cor­ri­ger dans le pré­sent livre. Le terme « par­ti pris » ne mérite aucune de ses conno­ta­tions néga­tives, car tout texte reflète le point de vue de celui qui l’écrit. En tant qu’anarchiste, j’écris sur la lutte non pas comme quelqu’un pré­ten­dant être un obser­va­teur objec­tif, mais comme un par­ti­ci­pant. Mes expé­riences et réflexions viennent d’un point de vue anar­chiste, ce qui peut être cho­quant ou aga­çant pour ceux qui ne lisent géné­ra­le­ment que des ouvrages dont le par­ti pris est pro­gres­siste ou capi­ta­liste. Je ne veux pas cacher d’où je viens, mais je veux aus­si com­mu­ni­quer avec des gens ne par­ta­geant pas mes croyances, et je sais à quel point il peut être éner­vant de lire un trai­té impré­gné de nom­bri­lisme et de réfé­rences internes à un groupe. J’espère avoir trou­vé un meilleur équi­libre avec le pré­sent livre.

Milan Rai, rédac­teur en chef de Peace News, a publié une cri­tique du livre et d’une de mes pré­sen­ta­tions orales[3]. Sa note de lec­ture est réflé­chie, mais elle est loin d’aller droit au but. Men­tion­nant un com­men­taire qu’il a fait lors du débat, après ma pré­sen­ta­tion, il dit :

« Quand j’ai pris la parole, j’ai com­men­cé par dire qu’en tant que rédac­teur en chef de Peace News (consa­cré à la révo­lu­tion non-vio­lente), j’étais mani­fes­te­ment “trom­pé”, “impli­ci­te­ment éta­tiste dans ma pen­sée”, et un peu trop pri­vi­lé­gié en tant que per­sonne de cou­leur pour avoir une opi­nion valable sur les ques­tions de vio­lence et de non-violence. »

Je trouve un peu sour­nois le fait qu’il ne men­tionne pas ma réponse : dans mon livre, j’affirme expli­ci­te­ment que j’adresse ces cri­tiques à la non-vio­lence dans son ensemble et non à tous ses par­ti­sans et adhé­rents (en fait, je fais tout mon pos­sible pour ne pas men­tion­ner des per­sonnes que je res­pecte et que mes cri­tiques ne ciblent pas) ; et que mes cri­tiques du racisme visent expli­ci­te­ment cer­taines per­sonnes blanches uti­li­sant la non-vio­lence d’une manière paternaliste.

Milan Rai affirme : « Si vous vou­lez com­pa­rer des stra­té­gies, vous devez vous assu­rer qu’elles ont les mêmes objec­tifs (sinon vous ne pou­vez pas les com­pa­rer). » Si c’était vrai, toute com­pa­rai­son stra­té­gique entre les révo­lu­tion­naires non-vio­lents et les autres révo­lu­tion­naires serait impos­sible, car leur vision du monde est clai­re­ment diver­gente ; par consé­quent, ils veulent des choses dif­fé­rentes. Milan Rai parle de la stra­té­gie comme d’un che­min vers une des­ti­na­tion déter­mi­née, mais c’est un point de vue avec lequel je suis de plus en plus en désac­cord. Le point de com­pa­rai­son que j’utilise est l’idée même de révo­lu­tion. Dans le mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion de l’époque et dans d’autres conflits sociaux d’aujourd’hui, on trouve un grand nombre de gens qui croient en la révo­lu­tion, bien qu’ils la com­prennent de façons bien dif­fé­rentes. Comme je l’ai pré­ci­sé dans ce livre, tout le monde veut des choses dif­fé­rentes, même si on uti­lise par­fois la même ter­mi­no­lo­gie. Je n’ai pas été en mesure d’établir cette dis­tinc­tion assez clai­re­ment dans le pre­mier livre afin d’éviter tout mal­en­ten­du, mais j’ai fait remar­quer que de nom­breuses per­sonnes de camps oppo­sés dans le débat avaient le même objec­tif de révo­lu­tion. Cela per­met une com­pa­rai­son pré­ci­sé­ment parce qu’elles ont des idées dif­fé­rentes à pro­pos de ce que signi­fie la révo­lu­tion. Ces idées se reflètent dans leur stra­té­gie et vice ver­sa. Lorsqu’elles échouent ou ren­contrent des dif­fi­cul­tés en uti­li­sant une stra­té­gie, l’expérience peut chan­ger leurs objec­tifs et leur com­pré­hen­sion de ce qu’est la révo­lu­tion. Il ne s’agit pas de des­ti­na­tions fixes et dis­tinctes, mais de pra­tiques flot­tantes qui changent les unes par rap­port aux autres. Pour cette rai­son, il est pré­fé­rable d’utiliser le concept flexible et flot­tant de simi­la­ri­té des dési­rs au lieu de la notion fixe et ana­ly­tique plus simple d’objectifs similaires.

Même si l’essentiel de mon livre était une com­pa­rai­son de l’efficacité de dif­fé­rentes stra­té­gies ayant des objec­tifs simi­laires (par exemple, dans les mani­fes­ta­tions anti­mon­dia­li­sa­tion, dans le mou­ve­ment des droits civiques, dans le mou­ve­ment pour mettre fin à la guerre au Viet­nam, dans le mou­ve­ment anti­guerre contem­po­rain, et bien d’autres exemples), Milan Rai affirme pour­tant que la seule com­pa­rai­son que j’ai faite était celle entre l’Indus­trial Wor­kers of the World (IWW[4]) et les immi­grants anar­chistes ita­liens dans les années 1910 et 1920. Son affir­ma­tion n’est pas fon­dée, mais fort com­mode de son point de vue, parce qu’il ignore les com­pa­rai­sons directes ser­vant de mises en accu­sa­tion sévères des affir­ma­tions non-vio­lentes, comme l’échec de la cam­pagne d’Albany de Mar­tin Luther King en contraste avec le suc­cès de celle de Bir­min­gham après les émeutes qui y ont écla­té. Milan Rai ne peut pas répondre de cet échec de la non-vio­lence, alors il l’ignore.

Il pré­sente un autre argu­ment pro­blé­ma­tique lorsqu’il dis­cute de la seule com­pa­rai­son qu’il daigne reconnaître :

« Ce que l’argumentation de Gel­der­loos ne sai­sit pas, c’est si l’usage de la force meur­trière par les groupes ita­liens a aug­men­té la répres­sion de l’ère de la Red Scare au-delà de ce qu’elle aurait été autre­ment. Je sup­pose (sans enquête his­to­rique) que le sens com­mun des mou­ve­ments sociaux occi­den­taux est que la vio­lence a aug­men­té la répres­sion et que les atten­tats à la bombe seraient sus­cep­tibles d’intensifier la répres­sion aujourd’hui. »

Comme je le sou­ligne dans Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État, la répres­sion aug­mente tou­jours lorsqu’un mou­ve­ment devient plus grand, plus fort ou plus effi­cace, ce que révèlent éga­le­ment les épi­sodes his­to­riques de non-vio­lence. Par ailleurs, comme le montre l’exemple cité, la déci­sion de l’IWW de renon­cer au sabo­tage et à la confron­ta­tion vio­lente ne fit pas dimi­nuer la répres­sion gou­ver­ne­men­tale. Au contraire, le gou­ver­ne­ment pro­fi­ta de l’affaiblissement de l’IWW pour accroître la répression.

L’histoire récente nous four­nit un exemple plus clair. Si l’on prend les pays de l’Union euro­péenne – une enti­té pré­sen­tant de grandes simi­li­tudes socioé­co­no­miques entre ses membres, mais com­po­sée de gou­ver­ne­ments dis­tincts pour chaque membre – la plu­part des gens convien­draient qu’au cours des deux der­nières décen­nies, les pays où les mou­ve­ments radi­caux les plus puis­sants ont uti­li­sé des tac­tiques com­ba­tives pour­raient être la Grèce, l’Espagne et la France. Per­sonne ne pour­rait sérieu­se­ment pro­po­ser les Pays-Bas et le Royaume-Uni, où les luttes anta­go­nistes ont connu une cer­taine accal­mie, et qui ont une forte pro­por­tion de pacifistes.

Si l’augmentation des mesures répres­sives et la mise en œuvre de tech­niques de contrôle social plus sophis­ti­quées et plus effi­caces étaient notre deuxième variable, les résul­tats iraient dans l’autre sens. La Grèce et l’Espagne, bien que toutes deux aient connu un pro­grès inquié­tant des tech­niques de contrôle social, comme la plu­part des pays, ne figu­re­raient pas sur cette liste. En Grèce, des luttes anar­chistes et anti­ca­pi­ta­listes effi­caces, uti­li­sant beau­coup de vio­lence, ont entra­vé et par­fois même para­ly­sé la capa­ci­té du gou­ver­ne­ment à mettre en œuvre de nou­velles stra­té­gies de répres­sion ou de nou­velles tech­niques de sur­veillance. La France pour­rait figu­rer sur la liste, mais pas en tête. Le top serait indu­bi­ta­ble­ment réser­vé aux pays qui ont été les plus paci­fiques : les Pays-Bas, le Royaume-Uni et peut-être l’Allemagne (qui a connu une dis­pa­ri­tion par­tielle de ses mou­ve­ments sociaux conflic­tuels – en dehors de Ber­lin – et qui compte une forte pro­por­tion de mili­tants paci­fistes). Les Pays-Bas et le Royaume-Uni peuvent tous deux être consi­dé­rés comme des socié­tés de sur­veillance abso­lue, dans les­quelles tous les habi­tants sont sui­vis grâce à un sys­tème de ren­sei­gne­ment inté­gré englo­bant notam­ment les camé­ras, les cartes ban­caires, les trans­ports publics et la col­lecte des ordures.

Bien que les luttes armées ou dan­ge­reuses puissent sans aucun doute inci­ter un gou­ver­ne­ment à redou­bler ses efforts de répres­sion, ce à quoi tous les révo­lu­tion­naires devront faire face[5], voi­là ce que nous pou­vons en géné­ral affir­mer : quand il s’agit de répres­sion, les gou­ver­ne­ments sont proac­tifs, et non réac­tifs, et, en temps de paix sociale ou face à une résis­tance sociale paci­fique, ils inten­si­fient leurs tech­niques de contrôle social plus lar­ge­ment que quand ils font face à une résis­tance com­ba­tive. En d’autres termes, la non-vio­lence accé­lère la répres­sion au niveau sys­té­mique. Lorsque les gens com­mencent à com­mettre des atten­tats et à se livrer à des actes vio­lents, le gou­ver­ne­ment est sou­vent for­cé de pro­cé­der à des arres­ta­tions ou de ripos­ter d’une manière ou d’une autre. Mais, au niveau plus pro­fond de l’in­gé­nie­rie sociale à des fins de contrôle social, la non-vio­lence crée un cli­mat beau­coup plus favo­rable au pro­grès qua­li­ta­tif de la répres­sion. Cette affir­ma­tion, née de l’histoire, découle éga­le­ment d’une éva­lua­tion réa­liste du carac­tère proac­tif de l’État. Cepen­dant, les par­ti­sans de la non-vio­lence comme Milan Rai rendent ser­vice à l’État en le pré­sen­tant comme une ins­ti­tu­tion neutre qui ne réprime qu’en réponse à notre acti­vi­té. Le « sens com­mun » qu’il évoque est la vision que le citoyen obéis­sant a de l’État.

Milan Rai résume mon livre avec une dis­tor­sion grossière :

« Ain­si, l’éducation, les ins­ti­tu­tions non éta­tiques, etc., sont inutiles si vous vous enga­gez en faveur de la non-vio­lence ; elles sont très effi­caces si vous posez des bombes et tirez, et abso­lu­ment néces­saires même si vous n’êtes pas en train de poser des bombes ou de tirer en ce moment, à condi­tion que vous soyez en théo­rie enga­gé à uti­li­ser ces tac­tiques chaque fois que le besoin s’en fait sentir. »

De manière déma­go­gique, il retombe dans la cari­ca­ture du ter­ro­riste violent, par­lant de « bombes et de tirs » bien que je men­tionne une longue liste d’autres tac­tiques dans le livre. Le titre dra­ma­tique de sa note de lec­ture, « Une stra­té­gie pour poseurs de bombes », est ridi­cu­le­ment mani­pu­la­teur et frôle la cri­mi­na­li­sa­tion des per­sonnes avec les­quelles il est en désac­cord. Au Royaume-Uni, en 2008, trai­ter quelqu’un de « poseur de bombe », c’est en fait le signa­ler à la police et encou­ra­ger le public à réagir par la peur.

Milan Rai affirme que je sou­tiens que l’éducation et la construc­tion d’un monde dif­fé­rent du capi­ta­lisme sont « inutiles ». C’est faux, mais il le répète plu­sieurs fois, ce qui est tou­jours une bonne tac­tique pour qu’il reste quelque chose d’un men­songe. Puis, comme s’il révé­lait une logique hypo­crite de deux poids, deux mesures, il écrit : « Mais, atten­dez, l’éducation n’est pas tota­le­ment inutile » et affirme que, selon moi, tout ce qui ne s’accompagne pas de bombes serait inutile. L’argument qu’il déforme ici est que les acti­vi­tés de créa­tion et d’éducation sont toutes extrê­me­ment impor­tantes pour une lutte révo­lu­tion­naire, mais si elles ne s’accompagnent pas d’une capa­ci­té à se défendre contre la répres­sion gou­ver­ne­men­tale, à détruire les struc­tures diri­geantes et à sabo­ter le sys­tème exis­tant, l’éducation et la construc­tion d’un monde dif­fé­rent ne mène­ront qu’à une impasse, inca­pable de révo­lu­tion. J’argumente pré­ci­sé­ment sur ce point, avec de mul­tiples réfé­rences his­to­riques pour mon­trer com­ment cette impasse se pro­duit, et pour mon­trer que la non-vio­lence est inca­pable d’atteindre le niveau d’autodéfense et de sabo­tage néces­saire. Mais Milan Rai ignore tout cela.

S’il y a une expli­ca­tion de bonne foi à toutes ses dis­tor­sions, c’est peut-être le ton inop­por­tun du livre qui l’a cho­qué et qui lui a fait ima­gi­ner une pro­po­si­tion de lutte agres­sive et ter­ro­riste au lieu de celle que je fai­sais. Il était évi­dem­ment cho­qué que j’ose par­ler d’attentats à la bombe, même si mon but était de dis­cu­ter libre­ment de toutes les tac­tiques pos­sibles sans l’atmosphère de choc et de panique morale[6] que les par­ti­sans de la non-vio­lence ont contri­bué à créer. Il n’a pas noté, comme pour beau­coup d’autres argu­ments dans le livre, que je ne pré­co­nise jamais les atten­tats à la bombe, et quand je parle de bombes qui tuent des pas­sants, je les cri­tique explicitement.

Milan Rai conclut d’une meilleure façon. Par­lant du débat qui a sui­vi ma pré­sen­ta­tion, il note que de nom­breuses per­sonnes dans l’auditoire avaient des doutes pra­tiques quant à l’utilisation effi­cace d’une plu­ra­li­té de tac­tiques, et affirme ensuite qu’il appar­tien­dra aux défen­seurs de la non-vio­lence de mon­trer la voie en pro­po­sant et en démon­trant une action non-vio­lente effi­cace. Il a rai­son sur les deux points : les pra­tiques com­ba­tives et les luttes anti­ca­pi­ta­listes au Royaume-Uni étaient en effet dans une impasse en rai­son d’une répres­sion effi­cace ; et si la non- vio­lence devait rega­gner le sou­tien qu’elle a per­du au fil des ans, elle devrait en fait pro­mou­voir une pra­tique effi­cace ou au moins ins­pi­rante. Au cours des années qui ont sui­vi ce débat, les évé­ne­ments ont clai­re­ment mon­tré que les luttes com­ba­tives ont de nou­veau trou­vé le moyen d’aller de l’avant, tan­dis que ceux qui pra­tiquent la non-vio­lence sont tou­jours enli­sés dans les mêmes faiblesses.

Outre les cri­tiques publiées, j’ai éga­le­ment reçu de nom­breux com­men­taires sur le texte. L’une des plus cou­rantes, venant de par­ti­sans de la non-vio­lence, est que j’ai mis dans le même sac le paci­fisme et la non-vio­lence et que je les ai bat­tus tous les deux avec le même bâton, pour ain­si dire. Je vou­drais pré­ci­ser que je les bat­tais en fait avec beau­coup de bâtons différents.

Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État n’était pas une réac­tion concer­tée à une pra­tique cohé­rente de la non-vio­lence, mais à toute ten­ta­tive d’imposer la non-vio­lence à une lutte sociale. Il traite de nom­breux dis­cours et pra­tiques dif­fé­rentes à la fois. La cohé­rence de cette approche réside dans la rue, où ceux d’entre nous qui se battent pour lever les limites impo­sées à nos luttes doivent faire face à une véri­table ava­lanche d’arguments et de réac­tions – venant d’institutions puis­santes et de l’entourage – qui sont tous cen­trés sur la valeur de la non-violence.

Du point de vue de n’importe quel mili­tant paci­fiste ou non-violent, le livre peut très bien être consi­dé­ré comme injuste, car il bom­barde de nom­breuses cri­tiques à l’égard d’un concept de non-vio­lence qu’on ne par­tage pas for­cé­ment, et de nom­breuses réponses à des posi­tions qu’on peut n’avoir jamais prises. Je ne peux que réaf­fir­mer que chaque argu­ment, cli­ché, rai­son­ne­ment, dis­cours, tac­tique, stra­té­gie et pos­ture que je tente de dis­cré­di­ter sont ceux que j’ai per­son­nel­le­ment ren­con­trés dans un mou­ve­ment social. Même si cer­tains mili­tants non-vio­lents peuvent ne pas s’identifier à la plu­part des posi­tions cri­ti­quées, je vous garan­tis qu’il y a quelque chose dans le livre pour chaque per­sonne s’opposant à l’utilisation de la « violence ».

Il est vrai que les divers cou­rants de non-vio­lence et de paci­fisme ont des façons très dif­fé­rentes de com­prendre la révo­lu­tion, et que j’aurais pu prendre cha­cune de ces vues comme un tout dis­tinct plu­tôt que de les cri­ti­quer toutes ensemble. Cepen­dant, j’ai l’impression que les par­ti­sans les plus bruyants de ces cou­rants ne voient pas à quel point leurs dis­cours sont mélan­gés dans la rue, com­ment les termes changent de sens d’un mili­tant à l’autre et com­ment l’activiste non-violent typique mélange sou­vent les théo­ries et stra­té­gies issues de mul­tiples cou­rants. Il est peut-être vrai que le paci­fisme et la non-vio­lence sont des choses très dis­tinctes, mais même leurs théo­ri­ciens ne sont pas clairs sur la dif­fé­rence. Gene Sharp et Mark Kur­lans­ky, par exemple, qui pré­co­nisent tous deux la non-vio­lence et non le paci­fisme, ont pour­tant des concep­tions très dif­fé­rentes de la non-violence.

Comme je l’ai dit dans le livre lui-même, la cible de mes cri­tiques était spé­ci­fique, un ensemble divers de groupes et d’individus unis autour d’un enga­ge­ment com­mun envers la non-vio­lence, mal­gré des inter­pré­ta­tions dif­fé­rentes de ce concept. Il est tra­di­tion­nel pour les écri­vains et les théo­ri­ciens de pri­vi­lé­gier le dis­cours dans sa forme pure, tel qu’il découle des écrits des autres écri­vains et théo­ri­ciens. Mais les argu­ments qu’ils déve­loppent dans leurs textes sont créés dans la rue, pas dans leurs livres. Si notre moti­va­tion pour débattre est celle de par­ti­ci­pants à une lutte et non de taxo­no­mistes d’idées, notre conver­sa­tion doit avoir lieu dans ce champ chao­tique où les dis­cours se heurtent, se brisent et se réalignent. Bien qu’il ait pu déce­voir cer­tains par­ti­sans dévoués de l’un ou l’autre cou­rant non-violent ou paci­fiste, mon but en écri­vant ce livre n’était pas de cri­ti­quer une œuvre spé­ci­fique mais de bri­ser l’emprise qu’un ramas­sis de formes de non-vio­lence exer­çait sur des mou­ve­ments pour un chan­ge­ment social.

De plus, pour répondre briè­ve­ment sur ce point, c’est très iro­nique de cri­ti­quer mon inca­pa­ci­té à uti­li­ser les éti­quettes de non-vio­lence et de paci­fisme selon leur propre défi­ni­tion, alors qu’ils nous qua­li­fient régu­liè­re­ment de vio­lents, ce qui s’éloigne encore plus de la ter­mi­no­lo­gie que nous avons choi­sie, et sou­vent sur un ton visant à nous criminaliser.

J’ai moi-même un cer­tain nombre de cri­tiques à for­mu­ler à l’en­contre de mon livre Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État. Tout d’abord, il y a une ques­tion de ter­mi­no­lo­gie plu­tôt super­fi­cielle. Au moment où j’écrivais ce livre, un cer­tain nombre d’anarchistes publiaient des cri­tiques d’une cer­taine pra­tique qu’ils appe­laient « acti­visme ». Cer­taines de ces cri­tiques jetaient le bébé avec l’eau du bain, mais elles étaient toutes très utiles. La pra­tique qu’ils exor­ci­saient était mori­bonde. Pour eux, l’activisme impli­quait de faire pour faire, c’était une acti­vi­té méca­nique menée par des spé­cia­listes auto­pro­cla­més qui divisent le conflit social en ques­tions dis­tinctes mais reliées entre elles, cha­cune avec son propre groupe prêt à l’emploi ou sa propre forme de pro­tes­ta­tion à la fois des­ti­née à appli­quer un pan­se­ment sur le pro­blème et à atti­rer de nou­veaux membres pour per­mettre une crois­sance orga­ni­sa­tion­nelle qui nous rap­pro­che­rait, d’une manière ou d’une autre, de la révo­lu­tion. Cette pra­tique avait un manque d’orientation vers le conflit social, ain­si qu’une ten­dance à réduire la stra­té­gie à un niveau tac­tique ou à l’échelle d’une cam­pagne, et à réduire l’analyse à une liste de « ‑ismes » à ban­nir. Cette pra­tique avait une com­pa­ti­bi­li­té beau­coup plus grande avec le monde des uni­ver­si­tés et des ONG (beau­coup ayant ensuite tra­vaillé pour ces der­nières après leurs études) qu’avec un monde anta­go­niste, de confron­ta­tion, de répres­sion, d’insurrection.

J’ai écrit le livre dans le lan­gage de l’activisme prin­ci­pa­le­ment parce que beau­coup d’entre nous par­ta­geaient ces mêmes cri­tiques mais ne les assi­mi­laient pas au terme « acti­visme ». Il était un peu injuste de la part des cri­tiques de redé­fi­nir l’activisme comme un ensemble spé­ci­fique de pra­tiques qu’ils n’aimaient pas, alors que le terme n’avait jamais été clai­re­ment défi­ni aupa­ra­vant et que beau­coup de per­sonnes l’identifient à de nom­breuses pra­tiques diverses. C’est une ten­dance mal­heu­reuse que de réduire une cri­tique nuan­cée à une per­sé­cu­tion des termes. Mais le fait est que l’« acti­visme » est un terme laid, et une éti­quette appro­priée pour une pra­tique qui n’existe plus. Espé­rons qu’il dis­pa­raî­tra gra­duel­le­ment, non pas parce qu’il n’est plus à la mode, mais parce que les gens ont assi­mi­lé sa critique.

Pour dési­gner les per­sonnes et les pra­tiques contraires à la non-vio­lence, j’avais choi­si le terme « mili­tant ». Un autre terme laid, et jusqu’à ce que le livre soit tra­duit en espa­gnol, j’ignorais que le mot était à l’origine appli­qué aux membres actifs des syn­di­cats et des orga­ni­sa­tions poli­tiques, quelle que soit leur posi­tion sur la vio­lence. Dans le pré­sent livre, j’ai choi­si les termes « com­ba­tif », « illé­gal » et « conflic­tuel » pour ten­ter de déno­ter une pra­tique fon­da­men­ta­le­ment anta­go­niste et prête à assu­mer la confron­ta­tion sans la réduire à ses élé­ments vio­lents, comme le ferait un obser­va­teur moraliste.

Paral­lè­le­ment au lan­gage acti­viste, j’ai uti­li­sé dans le livre pré­cé­dent un cadre anti-oppres­sion qui divi­sait le pou­voir en patriar­cat, supré­ma­tie blanche, État et capi­ta­lisme en tant que sys­tèmes dis­tincts d’oppression. D’une part, je pense que ce cadre a per­mis d’éviter l’erreur tra­di­tion­nelle de subor­don­ner toute hié­rar­chie sociale à la hié­rar­chie de classe et de réduire toute forme d’oppression à son aspect éco­no­mique. Cela a éga­le­ment per­mis d’analyser la rela­tion com­plexe entre la vio­lence et la dyna­mique du pou­voir social et le pacte pro­téi­forme entre la non- vio­lence et l’autorité. Néan­moins, un tel cadre peut aus­si ali­men­ter le jeu consis­tant à éta­blir qui est le plus oppri­mé et le plus pri­vi­lé­gié, en qua­li­fiant les oppo­sants de racistes ou de sexistes et en dis­cré­di­tant une idée en la clas­sant comme pri­vi­lé­giée, de la même façon que les mar­xistes vul­gaires qua­li­fient de « petit-bour­geois[7] » tout ce avec quoi ils ne sont pas d’accord. Je pense que de nom­breux par­ti­sans de la non-vio­lence ont de sérieux pro­blèmes avec les atti­tudes colo­nia­listes et pater­na­listes ou avec la vic­ti­mi­sa­tion de groupes his­to­ri­que­ment oppri­més, et la plu­part des cri­tiques spé­ci­fiques que j’ai relayées pro­viennent de ces cama­rades. Cepen­dant, je pense que c’est un pro­blème de fond qui doit être abor­dé avec patience. En uti­li­sant des éti­quettes comme « raciste » pour les Blancs qui, de manière sin­cère mais inef­fi­cace, veulent se débar­ras­ser du racisme, j’ai peut-être ali­men­té la dyna­mique qui bride la pen­sée cri­tique. Cette dyna­mique encou­rage éga­le­ment les gens d’un côté à ostra­ci­ser ou à dis­qua­li­fier, et ceux de l’autre côté à recher­cher leurs propres insultes et termes pour dis­qua­li­fier et ripos­ter. Toute per­sonne direc­te­ment visée par un sys­tème d’oppression comme le colo­nia­lisme ou le patriar­cat devrait appli­quer des termes tels que « raciste » ou « sexiste » comme bon lui semble, mais ceux d’entre nous qui ont été pri­vi­lé­giés par ces sys­tèmes devraient pro­ba­ble­ment être plus patients, per­sé­vé­rants et humbles dans la cri­tique de leurs pairs.

Je tiens éga­le­ment à signa­ler dans ce livre une lacune dans l’éventail des réfé­rences his­to­riques. Cette erreur reflète une fai­blesse d’une grande par­tie du mou­ve­ment anar­chiste de l’époque – à la fois dans les livres que les édi­teurs anar­chistes ont choi­si d’imprimer et dans les his­toires sur les­quelles nous autres avons choi­si de nous exci­ter. En par­lant de cer­taines luttes, je me suis concen­tré sur les groupes armés qui se consi­dé­raient comme l’avant-garde, vus de manière roman­tique. D’autres groupes par­ti­ci­pèrent à ces mêmes luttes, ain­si que des per­sonnes qui n’agissaient pas au nom d’une orga­ni­sa­tion. Par exemple, les vio­lents conflits sociaux des années 1960 et 1970 sont réduits au Wea­ther Under­ground et au Black Pan­ther Par­ty aux États-Unis ou aux Bri­gades rouges en Ita­lie. Ain­si, une situa­tion com­plexe est réduite au sym­bole d’une seule orga­ni­sa­tion. Les erreurs de cette orga­ni­sa­tion, et même son manque de per­ti­nence, quand c’est le cas, sont effa­cées et l’occasion de tirer des leçons stra­té­giques est perdue.

L’une des leçons stra­té­giques à tirer serait d’émettre une cri­tique des pra­tiques de lutte armée déve­lop­pées après la Seconde Guerre mon­diale, prin­ci­pa­le­ment par des groupes mar­xistes, bien qu’elles eussent été aus­si influen­cées au départ par des anar­chistes espa­gnols en exil lut­tant contre le régime fran­quiste. Afin de défaire toute la dia­bo­li­sa­tion de la résis­tance vio­lente que la non-vio­lence a accom­plie, et parce que je ne vou­lais pas impo­ser un nou­veau cadre éthique ne décou­lant pas direc­te­ment des expé­riences d’une lutte concrète, j’ai sou­vent par­lé d’activités com­ba­tives et d’actions armées de manière froide et hors contexte, sapant ma propre argu­men­ta­tion en me rap­pro­chant de la cari­ca­ture du révo­lu­tion­naire violent que la non-vio­lence et les médias pro­pagent. Pour évi­ter de limi­ter le concept de plu­ra­li­té des tac­tiques par une pro­po­si­tion spé­ci­fique sur la manière dont les gens devraient lut­ter, j’ai fini par dépeindre la lutte armée comme le contre­point à la non-vio­lence, alors que les pos­si­bi­li­tés de résis­tance sont et devraient être illimitées.

Au moment où j’ai écrit le livre, je n’avais pas accès à des sources plus appro­fon­dies qui exa­mi­naient ces conflits his­to­riques depuis la pers­pec­tive du conflit lui-même. Beau­coup d’anarchistes de l’époque repro­dui­saient les hagio­gra­phies de gauche, confon­dant la lutte avec l’organisation qui ten­tait de la maî­tri­ser. Heu­reu­se­ment, il semble que nous soyons en train de cor­ri­ger cette ten­dance, même si les récits roman­tiques et avant-gar­distes semblent encore battre des records de vente.

Je sou­haite cor­ri­ger un der­nier point. L’auteur d’une note de lec­ture a fait valoir que l’IWW, dans les années 1910 et 1920, était com­po­sée en grande par­tie d’immigrés. J’avais fait remar­quer que les anar­chistes auto­nomes (les membres du Gru­po Autó­no­mo, que j’avais qua­li­fiés à tort d’anarchistes « gal­léa­nistes » alors que leur acti­vi­té était anté­rieure à la pré­sence de Lui­gi Gal­lea­ni, leur théo­ri­cien le plus connu) avaient mieux sur­vé­cu à la répres­sion gou­ver­ne­men­tale que leurs contem­po­rains de l’IWW, grâce au fait (et non mal­gré) que les anar­chistes auto­nomes avaient une pra­tique illé­gale et clan­des­tine alors que les membres de l’IWW se diri­gèrent, face à la répres­sion, vers des moyens tou­jours plus paci­fiques. Dans le contexte de cet argu­ment, j’ai affir­mé que les pre­miers étaient presque tous des immi­grés ita­liens, et donc plus vul­né­rables à la répres­sion. Ce point est inexact pour la rai­son même men­tion­née par l’auteur de la note de lec­ture : la base immi­grée de l’IWW. Cepen­dant, je pense que l’articulation de l’argument est tou­jours d’actualité. Pour com­men­cer, de nom­breux membres de l’IWW étaient ger­ma­niques et scan­di­naves, c’est-à-dire qu’ils se situaient beau­coup plus haut dans la hié­rar­chie raciale à l’époque que les Ita­liens, et qu’ils n’étaient pas vul­né­rables à la « xéno­pho­bie WASP » que j’ai spé­ci­fi­que­ment men­tion­née. Deuxiè­me­ment, et plus impor­tant encore, il est évident qu’en adop­tant des moyens plus paci­fiques et en renon­çant au sabo­tage, l’IWW ne par­vint pas à se sau­ver de la répres­sion et réus­sit seule­ment à se paci­fier elle-même. Elle renon­ça à sa posi­tion anta­go­nique et donc à l’esprit même de sa cri­tique du capi­ta­lisme. En quelques années, l’organisation dis­pa­rut quasiment.

Dans le même ordre d’idées, nous pou­vons voir com­ment, à peu près à la même époque, la CNT en Espagne ne put sur­vivre en tant qu’organisation ouvrière anti­ca­pi­ta­liste fonc­tion­nelle qu’en recou­rant à des pra­tiques clan­des­tines com­pre­nant notam­ment des hold-up pour ali­men­ter le fonds de grève, des actions armées pour inti­mi­der les patrons, des exé­cu­tions en repré­sailles de flics et d’hommes de main ayant tué des tra­vailleurs, ain­si que du sabo­tage. Non seule­ment la CNT résis­ta aux ten­ta­tives visant à l’écraser, mais elle devint l’organisation ouvrière la plus forte du pays, pro­vo­quant rapi­de­ment une situa­tion révo­lu­tion­naire. La CNT réus­sit là où l’IWW avait échoué. Leurs points de vue sur la confron­ta­tion étaient au cœur de cette dif­fé­rence[8].

Il y a d’autres choses que je chan­ge­rais au sujet de Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État, mais c’est là que réside la contra­dic­tion fon­da­men­tale de l’écriture. On ne s’arrête jamais de pen­ser, alors qu’un livre doit à un moment don­né par­tir à l’impression.

La réflexion sur ces sujets a beau­coup évo­lué au cours des huit der­nières années, reflé­tant de grands chan­ge­ments dans nos luttes. Le mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion, qui a ser­vi autre­fois de cadre à de nom­breux débats sur la non-vio­lence et la plu­ra­li­té des tac­tiques, a dis­pa­ru ou est deve­nu mécon­nais­sable. Les anar­chistes ont fait irrup­tion sur la scène de nom­breux pays, entraî­nant une aug­men­ta­tion de la répres­sion gou­ver­ne­men­tale et for­çant les médias à chan­ger de vitesse, pas­sant à notre égard de l’ignorance à la ten­ta­tive d’apprivoisement. L’anticapitalisme et ses alter­na­tives plus miel­leuses, comme l’anti-néolibéralisme ou « les 99 % », sont rede­ve­nus des phé­no­mènes popu­laires. Des poli­ti­ciens, d’Obama à Morales, ont encore une fois cap­tu­ré et tra­hi les espoirs des gens, mon­trant que l’amnésie est tou­jours du côté de ceux qui gou­vernent, et la mémoire du côté de ceux qui se révoltent. Beau­coup de per­sonnes com­mencent à par­ti­ci­per aux luttes sociales pour la pre­mière fois. Par ailleurs, la non-vio­lence a été réso­lu­ment redé­fi­nie comme un chan­ge­ment de régime prag­ma­tique ou un réfor­misme pri­vi­lé­giant la sécu­ri­té plu­tôt que le sacri­fice, et cher­chant à s’accommoder et à col­la­bo­rer avec des ins­ti­tu­tions d’élite comme la police et les médias. Ces carac­té­ris­tiques, qui ont mar­qué la non-vio­lence au cours du xxe siècle, n’ont jamais été aus­si clai­re­ment prédominantes.

Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État était une ten­ta­tive de débattre d’une posi­tion qui, dans mon entou­rage à l’époque, avait une main­mise sur la dis­cus­sion des méthodes de lutte. Le pré­sent livre, bien que le sujet soit le même, a un objec­tif dif­fé­rent. Le débat entre la non-vio­lence et la plu­ra­li­té des tac­tiques n’est plus d’actualité. Les défen­seurs de la non-vio­lence l’ont aban­don­né. Leur pra­tique a échoué dans la rue. Ils n’ont pas répon­du aux cri­tiques sérieuses qui leur ont été adres­sées, ni même chan­gé les cli­chés qu’ils uti­lisent au lieu d’argumenter sur des faits. Mais ils ont som­bré à un niveau encore plus bas, atta­quant, balan­çant ou répan­dant de fausses accu­sa­tions contre leurs oppo­sants idéo­lo­giques de façon cou­rante. De plus, ils se sont alliés plus étroi­te­ment avec la police, les médias, les ONG et les gou­ver­ne­ments dans une ten­ta­tive déses­pé­rée de gagner une plus grande par­tie de la foule qui com­mence à pro­tes­ter et par­fois même à agir concrè­te­ment contre ce qui l’opprime. Les meilleurs d’entre eux ont tour­né le dos au débat sans uti­li­ser aucun de ces stra­ta­gèmes mépri­sables, en menant une lutte non-vio­lente par simple conve­nance per­son­nelle, mais, pour autant, ils n’ont pas fer­me­ment dénon­cé la vio­lence et la col­la­bo­ra­tion des autres pacifistes.

De l’autre côté de la ligne, ceux qui sont en faveur d’une plu­ra­li­té de tac­tiques ont avan­cé dans leur débat, impré­gnés de plu­sieurs années intenses de révoltes, de mou­ve­ments et de théo­ries nou­velles, de sorte que le terme « plu­ra­li­té de tac­tiques » semble main­te­nant, de manière embar­ras­sante, péri­mé. Cepen­dant, il y a un fos­sé entre ceux qui ont été impli­qués dans ce débat et les expé­riences dont il se nour­rit, et ceux qui n’ont que récem­ment enta­mé la lutte, for­més par la socié­té à pen­ser que le seul rebelle légi­time est un rebelle docile, et dont l’expérience dans la rue montre que non seule­ment la non-vio­lence est indigne et sans inté­rêt, mais qu’elle est tota­le­ment inadé­quate pour réa­li­ser ce dont ils rêvent.

Le but de ce livre est de pré­sen­ter à ceux qui ont com­men­cé à remettre en ques­tion la non-vio­lence les expé­riences et les his­toires col­lec­tives que la non-vio­lence, de concert avec l’État, vou­drait leur cacher. L’objectif est aus­si d’articuler le rôle sys­té­ma­tique que joue la non-vio­lence dans la défense du pou­voir, et de contri­buer au débat sur la façon de par­ti­ci­per à une lutte qui inclu­ra tou­jours une myriade de pers­pec­tives, de dési­rs et de méthodes, dans un mélange défiant toute ten­ta­tive d’homogénéisation.

Peter Gel­der­loos


  1. Entre autres exemples de dés­in­for­ma­tion, le cri­tique, Dan Horo­witz de Gar­cia, membre de l’« orga­ni­sa­tion de cadres » Bring the Ruckus (« Faites du gra­buge »), pré­tend à tort que je n’explique pas pour­quoi je mets dans le même panier le paci­fisme et la non-vio­lence et que je ne dis­tingue pas le mode de vie d’une méthode de lutte. Il affirme aus­si que j’ai écrit que le mou­ve­ment pour les droits civils n’a rien gagné, que j’ai pré­sen­té ce mou­ve­ment comme homo­gène, et que je ne fais qu’une seule réfé­rence au Black Pan­ther Par­ty. Il déforme com­plè­te­ment tout le cha­pitre sur le patriar­cat en se ser­vant d’une seule phrase volon­tai­re­ment mal inter­pré­tée, tout en omet­tant de men­tion­ner le conte­nu du reste du cha­pitre. Il fait une curieuse dis­tinc­tion, décla­rant qu’un phé­no­mène social ne devrait pas être appe­lé mou­ve­ment s’il ne gagne pas, et déforme éga­le­ment d’autres argu­ments. Ma réponse (mai 2008) et sa cri­tique (novembre 2007) sont tous deux dis­po­nibles ici : http://www.leftturn.org/author-response-review-how-nonviolence-protects-state.
  2. Michael Spei­tel, « Review : How Non­vio­lence Pro­tects the State », 4 février 2011 : http://new-compass.net/news/review-how-nonviolence-
    pro­tects-state.
  3. « Stra­te­gy for Bom­bers – a talk by Peter Gel­der­loos », 2 février 2008.
  4. Syn­di­cat liber­taire fon­dé en 1905 en rup­ture avec le réfor­misme de l’AFL et qui comp­tait cent mille membres actifs au moment de son apo­gée en 1923. Tou­jours actif, il est orga­ni­sé sur une base ter­ri­to­riale et non par branches, NdT.
  5. À cet égard, une ana­lyse plus appro­fon­die de la manière dont les groupes armés anti­ca­pi­ta­listes en Alle­magne et en Ita­lie, dans les années 1960 et 1970, échouèrent à résis­ter à la répres­sion serait extrê­me­ment utile, même si une telle ana­lyse ne pour­rait pro­ba­ble­ment pas émer­ger d’un cadre non-violent.
  6. Voir la note p. 9 du cha­pitre 1.
  7. En fran­çais dans le texte, NdT.
  8. On pour­rait aus­si men­tion­ner la Fora (Fédé­ra­tion ouvrière régio­nale) en Argen­tine, qui est simi­laire à la CNT, mais beau­coup moins com­ba­tive. D’une manière géné­rale, la Fora ne fut pas en mesure de résis­ter à la répres­sion gou­ver­ne­men­tale et para­mi­li­taire, ce qui affai­blit de façon dis­pro­por­tion­née l’aile anar­chiste de l’organisation, faci­li­tant sa prise de contrôle ulté­rieure par des groupes réfor­mistes et auto­ri­taires.

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