La tran­si­tion vers un monde sou­te­nable, on la sou­haite, on la rêve… Et on l’attend tou­jours ! Mais qu’est-ce qui bloque ? Loin des théo­ries du grand com­plot ou du mythe des poli­ti­ciens incom­pé­tents et cor­rom­pus, cette iner­tie pour­rait être expli­quée en grande par­tie par le phé­no­mène de « lock-in », lorsqu’un sys­tème tech­nique domi­nant tend natu­rel­le­ment à ver­rouiller l’émergence d’alternatives.

Sur le papier, la Tran­si­tion est une belle his­toire. Elle cor­res­pon­drait à une méta­mor­phose anti­ci­pée, pro­gres­sive, col­lec­tive et non vio­lente de notre socié­té vers quelque chose de bien plus sou­te­nable qu’aujourd’hui. Mais, outre le fait que les « tran­si­tion­neurs » sont de plus en plus nom­breux et appellent cette tran­si­tion de leurs vœux, per­sonne ne la voit vrai­ment arri­ver ! Après 40 ans d’appels au chan­ge­ment et d’expérimentation d’alternatives, la situa­tion s’est même dégra­dée. Pire, depuis tout ce temps, nous savions que notre civi­li­sa­tion n’était pas sur une tra­jec­toire sou­te­nable — c’est-à-dire qu’elle ris­quait un effon­dre­ment au cours de ce siècle —, et nous n’avons pas su dévier ce des­tin d’un pouce, alors que nous en avions la pos­si­bi­li­té. Autre­ment dit, entre les années 1970 et les années 2000, nous avons choi­si, col­lec­ti­ve­ment, de ne pas prendre le che­min de la tran­si­tion.

Mais avons-nous vrai­ment choi­si ? Qui a choi­si pour nous ? Y aurait-il un grand com­plot fomen­té par une petite caste d’élite cor­po­ra­tiste qui décide pour nous tous ? Les poli­ti­ciens sont-ils à ce point incom­pé­tents (ou « tous pour­ris ») ? Dans cet article, nous ne pour­rons pas répondre par la néga­tive à ces deux der­nières ques­tions, mais nous mon­tre­rons qu’il existe un autre méca­nisme très puis­sant qui bloque les chan­ge­ments. L’objectif de ce texte est donc d’entamer une réflexion sur les freins et les ver­rous de la tran­si­tion, afin, nous l’espérons, d’éclairer les choix stra­té­giques du mou­ve­ment.

COMMENT FAIRE DEMI-TOUR LORSQU’ON SE TROUVE DANS UN TRAIN ?

Savez-vous quelle est l’origine de l’agencement des lettres AZERTY (et QWERTY) sur les cla­viers que nous uti­li­sons tous ? Pour avoir la réponse, il faut remon­ter au temps des vieilles machines à écrire qui uti­li­saient un ruban d’encre défi­lant frap­pé par des blocs de métal pla­cés au bout de fines tiges. L’agencement des lettres a une fonc­tion bien pré­cise, pen­sée par les ingé­nieurs de l’époque : main­te­nir le rythme des tiges le plus constant pos­sible afin évi­ter qu’elles ne s’emmêlent. Ain­si, des lettres par­mi les plus cou­rantes de notre langue (« a », « s », « p », « m », etc.) ont été attri­buées à des doigts plus « faibles » afin d’homogénéiser le rythme de frappe.

Aujourd’hui, les cla­viers numé­riques plats n’ont plus besoin de telles pré­cau­tions. Cer­tains ingé­nieurs ont donc inven­té un nou­veau type de cla­vier beau­coup plus per­for­mant et rapide que l’AZERTY : le DVORAK. Mais qui uti­lise un cla­vier DVORAK ? Per­sonne. Nous nous trou­vons donc dans la situa­tion absurde où les vieilles machines à écrire ont dis­pa­ru, mais où tout le monde uti­lise encore l’ancien sys­tème tech­nique qui les accom­pa­gnait, et qui s’avère moins per­for­mant pour notre époque.

Dans un tout autre domaine, il est aujourd’hui bien démon­tré que des sys­tèmes alter­na­tifs d’agriculture, comme l’agroécologie, la per­ma­cul­ture ou la microa­gri­cul­ture bio-inten­sive, peuvent pro­duire — avec beau­coup moins d’énergie — des ren­de­ments à l’hectare com­pa­rables ou même supé­rieurs à l’agriculture indus­trielle, sur de plus petites sur­faces, tout en recons­trui­sant les sols et les éco­sys­tèmes, en dimi­nuant les impacts sur le cli­mat et en restruc­tu­rant les com­mu­nau­tés pay­sannes. Le Gru­po de Agri­cul­tu­ra Orgâ­ni­ca (GAO) de Cuba a reçu le prix Nobel alter­na­tif (Right Live­ly­hood Award) en 1999 pour avoir démon­tré cela de manière concrète et à grande échelle. Aujourd’hui, l’agroécologie est même recon­nue et pro­mue à l’ONU et à la FAO ! Alors pour­quoi ces alter­na­tives per­for­mantes et cré­dibles ne décollent-elles pas ? Pour­quoi sommes-nous tou­jours « pri­son­niers » de l’agriculture indus­trielle ?

La réponse se trouve dans la struc­ture même de notre sys­tème d’innovation pavé d’impasses et de sens inter­dits. Lorsqu’une nou­velle tech­no­lo­gie est plus per­for­mante, elle ne s’impose pas auto­ma­ti­que­ment. Loin de là ! Il est même sou­vent très dif­fi­cile de chan­ger de sys­tème tech­nique, car le sys­tème domi­nant ver­rouille l’innovation mal­gré les preuves de sa propre inef­fi­ca­ci­té. C’est un phé­no­mène que les socio­logues de l’innovation appellent le « ver­rouillage socio- tech­nique » (lock-in).

Nous sommes dépen­dants des choix tech­no­lo­giques de nos ancêtres. Par exemple, nous nous arrê­tons tous à la sta­tion-essence pour rem­plir notre réser­voir parce que nos ancêtres (cer­tains d’entre eux !) ont à un moment déci­dé de géné­ra­li­ser l’utilisation du moteur ther­mique, de la voi­ture et du pétrole. Nous sommes coin­cés dans ces choix. Les tra­jec­toires tech­no­lo­giques actuelles sont donc en grande par­tie déter­mi­nées par notre pas­sé, et bien sou­vent, les inno­va­tions tech­no­lo­giques ne font que ten­ter de résoudre les pro­blèmes des pré­cé­dentes. Or, comme le résume l’expert Gre­go­ry Unruh, cette « évo­lu­tion dépen­dante-au-sen­tier peut créer des culs-de-sac tech­no­lo­giques ».

COMMENT UN SYSTÈME SE VERROUILLE

Pre­nons deux exemples élo­quents, le sys­tème élec­trique et le trans­port auto­mo­bile. Dans le pre­mier cas, lorsqu’une ou plu­sieurs cen­trales élec­triques sont suf­fi­sam­ment bien ins­tal­lées, un cycle d’autorenforcement s’enclenche. Le gou­ver­ne­ment, par l’intermédiaire d’incitants éco­no­miques ou de légis­la­tions favo­rables, péren­nise le sys­tème de pro­duc­tion élec­trique en per­met­tant aux inves­tis­seurs de le déve­lop­per, et donc de pré­voir la géné­ra­tion de cen­trales sui­vantes, plus per­for­mante. Pro­gres­si­ve­ment, la crois­sance de ce sys­tème tech­nique génère une éco­no­mie d’échelle et une baisse des coûts qui en retour aug­mentent la dis­po­ni­bi­li­té du sys­tème pour un plus grand nombre d’utilisateurs. Ce fai­sant, le sys­tème élec­trique entre dans les habi­tudes des consom­ma­teurs, et le prix de l’électricité, deve­nu abor­dable, favo­rise non seule­ment son expan­sion, mais aus­si une consom­ma­tion crois­sante d’énergie. Ensuite, ce sys­tème socio­tech­nique se géné­ra­lise et donne lieu à une mul­ti­tude d’innovations secon­daires qui per­mettent de l’améliorer et de le conso­li­der peu à peu. Enfin, la demande aug­men­tant, le gou­ver­ne­ment prend des mesures favo­rables à son expan­sion, et ain­si de suite…

Pour le trans­port auto­mo­bile, un cycle simi­laire s’est mis en place. En pro­mou­vant la den­si­fi­ca­tion des infra­struc­tures rou­tières, les gou­ver­ne­ments inten­si­fient l’usage qu’en font déjà les conduc­teurs (car ils peuvent aller tou­jours plus loin et plus vite), et per­mettent à de nou­veaux uti­li­sa­teurs de béné­fi­cier de ces infra­struc­tures. Puis, l’usage crois­sant du sys­tème rou­tier favo­rise l’investissement et l’aide publique. Le reve­nu des taxes croit de manière ver­ti­gi­neuse, per­met­tant ain­si au sys­tème de s’étendre. Notons que les gou­ver­ne­ments ne sont pas tou­jours à l’origine de ce cycle. Le « com­plexe tech­no-indus­triel » géné­ré par ces cycles est à la fois pri­vé et public. Ce sont d’ailleurs les inter­ac­tions entre les sys­tèmes tech­no­lo­giques et les ins­ti­tu­tions sociales qui peuvent créer des absur­di­tés éco­no­miques, tech­niques et poli­tiques.

Le côté auto­ré­fé­ren­tiel de ce pro­ces­sus est fon­da­men­tal. Plus ce sys­tème domi­nant se ren­force, plus il a les moyens de conser­ver sa domi­na­tion. Il pha­go­cyte l’ensemble des res­sources dis­po­nibles, et empêche « méca­ni­que­ment » l’émergence d’alternatives, alors que c’est pré­ci­sé­ment au début qu’une inno­va­tion a besoin de sou­tien et d’investissement. Autre­ment dit, les « petites pousses » ne sont pas en mesure de riva­li­ser avec le grand chêne qui leur fait de l’ombre. Le drame est qu’en empê­chant les petits sys­tèmes à la marge de s’épanouir, on se prive de solu­tions poten­tielles pour l’avenir.

Les méca­nismes de ver­rouillage sont nom­breux et très divers. Notre objec­tif n’est pas tant de les décrire dans leur inté­gra­li­té que de mon­trer leurs natures très dif­fé­rentes. Il y a d’abord les aspects pure­ment tech­niques. Par exemple, un sys­tème domi­nant peut déci­der de la com­pa­ti­bi­li­té (ou pas) entre les objets intro­duits sur le mar­ché par de petits concur­rents émer­gents comme c’est sou­vent le cas dans le domaine de l’informatique.

Les méca­nismes de ver­rouillage peuvent aus­si être d’ordre psy­cho­lo­gique. Par exemple, une équipe de recherche de l’université d’Indiana aux Etats-Unis a mon­tré que les inves­tis­se­ments pour la concep­tion de tech­no­lo­gies inno­vantes dépen­daient plus des tra­jec­toires du pas­sé que des sou­haits pour l’avenir. Pour le dire autre­ment, les inves­tis­seurs ne sont pas aus­si témé­raires qu’on pour­rait le pen­ser, ils ont ten­dance à pré­fé­rer inves­tir dans ce qui fonc­tionne déjà et que les ingé­nieurs peuvent amé­lio­rer, plu­tôt que dans un sys­tème incon­nu qui n’a pas encore fait ses preuves. Pour le choix d’un réfri­gé­ra­teur, passe encore, mais pour celui d’un nou­veau régime poli­tique, cela peut être plus gênant. En effet, si un peuple devait tes­ter tous les régimes à grande échelle avant de choi­sir le meilleur, jamais la démo­cra­tie n’aurait pu émer­ger, et nous serions tou­jours à l’âge de pierre ! Dans le même esprit, un autre fac­teur de blo­cage psy­cho­lo­gique est lié à l’inertie des com­por­te­ments indi­vi­duels. Lorsqu’un sys­tème est implan­té, il crée des habi­tudes dont nous avons du mal à nous défaire : les sacs plas­tiques des super­mar­chés, la vitesse de 130 km/h sur les auto­routes, etc.

Il y a aus­si des méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels, comme les cadres légaux et régle­men­taires qui empêchent l’émergence des nou­veaux (mis en place pour faci­li­ter les pré­cé­dentes inno­va­tions), ou la dif­fi­cul­té qu’ont les gou­ver­ne­ments à renon­cer à des grands pro­grammes de sub­ven­tion. Par exemple, au niveau mon­dial, l’ensemble des sub­ven­tions accor­dées aux éner­gies fos­siles était de 550 mil­liards de dol­lars en 2013 (contre 120 mil­liards aux éner­gies renou­ve­lables). L’inertie ins­ti­tu­tion­nelle d’un sys­tème se reflète aus­si dans la construc­tion de « grands pro­jets inutiles », comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou le bar­rage de Sivens, où des inves­tis­se­ments mas­sifs sont enga­gés sur base de déci­sions remon­tant à une époque où les condi­tions (éco­no­miques, sociales ou envi­ron­ne­men­tales) n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Enfin, un autre méca­nisme ins­ti­tu­tion­nel de ver­rouillage est sim­ple­ment l’existence d’infrastructures très lourdes liées à une source d’énergie. En effet, le recy­clage des cen­trales nucléaires ou des raf­fi­ne­ries de pétrole n’est pas une mince affaire. Chan­ger de type d’énergie revient à renon­cer à tout ce que les ins­ti­tu­tions ont inves­ti et construit dans le pas­sé, et qui ont encore des consé­quences éco­no­miques et sociales sur le pré­sent et sur le futur. En psy­cho­lo­gie sociale, ce méca­nisme est appe­lé « piège abs­cons ». Il désigne la ten­dance des indi­vi­dus à per­sé­vé­rer dans une action, même lorsque celle-ci devient dérai­son­na­ble­ment coû­teuse ou ne per­met plus d’atteindre les objec­tifs. En matière de vie affec­tive, par exemple, c’est cette ten­dance à res­ter avec un par­te­naire qu’on n’aime plus, parce qu’« on ne peut pas avoir vécu toutes ces années pour rien »

Mais reve­nons un ins­tant sur la rai­son d’être d’une ins­ti­tu­tion : n’est-elle pas jus­te­ment une struc­ture qui per­met de conser­ver le patri­moine accu­mu­lé ? En effet, la plu­part des ins­ti­tu­tions (uni­ver­si­tés, syn­di­cats, admi­nis­tra­tions, etc.) ont été conçues pour garan­tir le main­tien des acquis, c’est-à-dire péren­ni­ser la socié­té. Et c’est plu­tôt une bonne chose, on ne peut pas leur repro­cher cela ! De plus, ces ins­ti­tu­tions consacrent (sou­vent) une par­tie de leurs res­sources à l’innovation, c’est-à-dire au renou­vel­le­ment des idées. Mais le pro­blème du ver­rouillage est que cet espace d’innovation est sys­té­ma­ti­que­ment acca­pa­ré par le sys­tème socio­tech­nique domi­nant. En sciences agro­no­miques, par exemple, un doc­to­rant en agroé­co­lo­gie trou­ve­ra aujourd’hui sur son par­cours infi­ni­ment plus d’obstacles et moins de cré­dits qu’un doc­to­rant en agro­chi­mie ou en ingé­nie­rie géné­tique. Sans comp­ter qu’il publie­ra beau­coup plus dif­fi­ci­le­ment dans des revues scien­ti­fiques « pres­ti­gieuses », et aura donc moins de chance de faire car­rière dans la recherche. Et Jean Gadrey, ancien pro­fes­seur d’économie à l’Université de Lille, de s’insurger : « allez donc confier [l’agriculture du futur] à une aca­dé­mie des “meilleurs experts” de l’INRA où, sur 9 000 postes, on ne trouve que 35 emplois en équi­valent temps plein dans les recherches sur l’agriculture bio­lo­gique ! ».

Des méca­nismes de ver­rouillage peuvent être éga­le­ment déce­lés dans l’action col­lec­tive. Par exemple, les citoyens impli­qués dans la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et la construc­tion d’un monde « post-car­bone » se comptent par dizaines de mil­lions (on le voit dans les cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion, les mani­fes­ta­tions, les péti­tions et les débats), mais ils sont dis­per­sés et peu coor­don­nés (sans comp­ter qu’ils uti­lisent comme tout le monde les éner­gies fos­siles pour vivre). À l’opposé, les per­sonnes enga­gées dans la pro­duc­tion d’énergie à par­tir de com­bus­tibles fos­siles sont bien moins nom­breuses. Le groupe Total, par exemple, compte 100 000 « col­la­bo­ra­teurs » (dont cer­tains sont pro­ba­ble­ment per­sua­dés qu’il faut lut­ter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique) qui sont beau­coup mieux orga­ni­sés et dis­posent de fonds consi­dé­rables (22,4 mil­liards d’euros d’investissements bruts en 2013). Bref, un sys­tème tech­nique en place se donne les moyens de résis­ter au chan­ge­ment.

Ne soyons tou­te­fois pas naïfs, le ver­rouillage n’est pas que « méca­nique », il est aus­si le résul­tat de cam­pagnes de lob­bying intenses. En France, par exemple, afin de pou­voir « éva­cuer » la pro­duc­tion nucléaire d’électricité (qu’il est très dif­fi­cile de sto­cker), cer­tains entre­pre­neurs pro­posent encore d’installer un chauf­fage élec­trique dans les nou­velles construc­tions, ce qui est une aber­ra­tion ther­mo­dy­na­mique ! Ces cam­pagnes peuvent même sor­tir du cadre légal. En 1968, Gene­ral Elec­tric pra­ti­quait un mar­ke­ting agres­sif pour impo­ser aux pro­mo­teurs immo­bi­liers ce même type de chauf­fage, « allant jusqu’à mena­cer les pro­mo­teurs de ne pas rac­cor­der leurs lotis­se­ments s’ils pro­po­saient d’autres sources d’énergie ». Le déve­lop­pe­ment de l’énergie solaire aux Etats-Unis dans ces années-là a donc été étouf­fé alors qu’elle consti­tuait une meilleure solu­tion tech­nique. De la même manière, pour faire bas­cu­ler le monde pay­san dans le sys­tème des pes­ti­cides (la fameuse « révo­lu­tion verte »), les firmes agro­chi­miques ont dû déployer une éner­gie et une inven­ti­vi­té consi­dé­rables, car la plu­part des pay­sans étaient réti­cents à ce type de « pro­grès ». Les convaincre n’a pas été une siné­cure, comme en témoignent des images d’entomologistes qui sont allés jusqu’à boire du DDT devant les scep­tiques pour leur prou­ver que ce n’était pas toxique !

UN PROBLÈME DE TAILLE

Là où le pro­blème devient sérieux, c’est que la glo­ba­li­sa­tion, l’interconnexion et l’homogénéisation de l’économie ont eu un effet per­vers de ren­for­ce­ment du ver­rouillage, en aug­men­tant exa­gé­ré­ment la puis­sance des sys­tèmes déjà en place. Une fois qu’un sys­tème effi­cace s’implante dans une région ou un pays, il se répand assez vite dans d’autres pays par effet de conta­gion. L’efficacité des sys­tèmes en place rend ensuite dif­fi­cile de sor­tir de ce para­digme, sur­tout lorsqu’on ins­taure une com­pé­ti­tion entre tous les pays. Ce « glo­bal lock-in » peut être illus­tré par trois exemples : le sys­tème finan­cier, le sys­tème éner­gé­tique basé sur le car­bone, et la crois­sance.

Ces der­nières années, la finance s’est concen­trée en un nombre réduit d’immenses ins­ti­tu­tions finan­cières. En Grande-Bre­tagne, par exemple, la part de mar­ché des trois plus grandes banques est pas­sée de 50 % en 1997 à presque 80 % en 2008. Ce phé­no­mène de concen­tra­tion a obli­gé les Etats à don­ner des garan­ties ban­caires impli­cites, ce qui a éro­dé la dis­ci­pline du mar­ché et a encou­ra­gé les banques à prendre des risques exces­sifs. Sans comp­ter que les liens sont deve­nus « très étroits » entre ces ins­ti­tu­tions et les gou­ver­ne­ments… C’est ain­si que ces ins­ti­tu­tions finan­cières sont deve­nues « too big to fail » (trop grandes pour faire faillite) ou « too big to jail » (trop grandes pour aller en pri­son).

L’histoire du car­bone et de son com­plexe tech­no-indus­triel est pro­ba­ble­ment le plus grand ver­rouillage de l’Histoire. « Les “condi­tions ini­tiales”, l’abondance de char­bon ou de pétrole, mais aus­si des déci­sions poli­tiques encou­ra­geant une source d’énergie plu­tôt qu’une autre [ont déter­mi­né] les tra­jec­toires tech­no­lo­giques sur une très longue durée. » Aujourd’hui, si on retire le pétrole, le gaz et le char­bon, il ne reste plus grand-chose de notre civi­li­sa­tion ther­mo-indus­trielle. Presque tout ce que nous connais­sons en dépend, les trans­ports, la nour­ri­ture, les vête­ments, le chauf­fage, etc. La puis­sance éco­no­mique et poli­tique des majors du pétrole et du gaz est donc déme­su­rée. Pire, les acteurs de la tran­si­tion ont besoin de cette puis­sance pour construire un sys­tème éner­gé­tique alter­na­tif, aus­si renou­ve­lable soit-il. C’est pro­ba­ble­ment la rai­son pour laquelle il est si dif­fi­cile de trou­ver un accord inter­na­tio­nal pour modé­rer le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Le para­doxe est plu­tôt cocasse : pour espé­rer sur­vivre, notre civi­li­sa­tion doit lut­ter contre les sources de sa puis­sance et de sa sta­bi­li­té, c’est- à‑dire se tirer une balle dans le pied ! Quand la sur­vie de la civi­li­sa­tion dépend tota­le­ment d’un sys­tème tech­nique domi­nant, c’est le ver­rouillage ultime.

La crois­sance éco­no­mique pro­cède de la même logique. La sta­bi­li­té du « sys­tème-dette » repose entiè­re­ment sur la crois­sance éco­no­mique : le sys­tème éco­no­mique mon­dial ne peut se pas­ser de crois­sance s’il veut conti­nuer à rem­bour­ser les cré­dits, à faire fonc­tion­ner le sys­tème de pen­sions, à empê­cher la mon­tée du chô­mage et des ten­sions sociales ou même à déve­lop­per les alter­na­tives à la crois­sance. Aucune de nos ins­ti­tu­tions n’est adap­tée à un monde sans crois­sance. « À la moindre contrac­tion de l’économie, tout l’édifice s’effondre : il a été conçu pour et par la crois­sance, il ne peut tout sim­ple­ment pas fonc­tion­ner sans (essayez de ralen­tir et faire redes­cendre une fusée pour la poser en dou­ceur). Les dettes ne seront jamais rem­bour­sées, et le châ­teau de cartes finan­cier s’effondrera au moment où l’on s’en ren­dra compte. » Comme avec le car­bone, pour que le sys­tème éco­no­mique glo­bal puisse se trans­for­mer avec sou­plesse et agi­li­té, il a besoin de fonc­tion­ner de manière opti­male, c’est-à-dire avec une forte crois­sance ! Savou­rez alors l’autre para­doxe : ce dont la tran­si­tion a besoin, c’est d’une forte crois­sance éco­no­mique. Et son corol­laire : il est donc dif­fi­cile d’envisager une contrac­tion contrô­lée du sys­tème éco­no­mique glo­bal.

Nous avons créé (sur­tout nos ancêtres) des sys­tèmes gigan­tesques et mons­trueux qui sont deve­nus indis­pen­sables au main­tien des condi­tions de vie de mil­liards de per­sonnes. Non seule­ment ils empêchent toute tran­si­tion, mais ils ne peuvent même plus se per­mettre qu’on les taquine, sous peine de s’effondrer.

Comme le sys­tème est auto­ré­fé­ren­tiel, il est évident qu’on ne pour­ra pas trou­ver des solu­tions à l’intérieur du sys­tème domi­nant. Il faut donc culti­ver les petites niches d’innovation à la marge. C’est tout l’objet de la tran­si­tion. Mais y a‑t-il encore des marges ?

Ah ! Si nos poli­tiques avaient le cou­rage… Bien sûr, il en faut, et il en fau­dra, mais nous avons vu qu’il fal­lait aus­si autre chose. Le monde poli­tique, struc­tu­rel­le­ment orien­té vers des choix à court terme, n’a que peu de degrés de liber­té. Comme le dit très luci­de­ment Barack Oba­ma, « je pense que le peuple amé­ri­cain a été, et conti­nue à être, si concen­tré sur notre éco­no­mie, nos emplois et la crois­sance, que si le mes­sage est quelque part d’ignorer les emplois et la crois­sance sim­ple­ment pour trai­ter la ques­tion cli­ma­tique, je ne pense pas que qui­conque s’engagera dans cette voie. Moi je ne m’y enga­ge­rai pas ».

lockL’IMPASSE ?

Nous avons esca­la­dé très rapi­de­ment l’échelle du pro­grès tech­nique et de la com­plexi­té, dans ce que l’on pour­rait consi­dé­rer comme une fuite en avant qui s’auto-entretient. Aujourd’hui, alors que la hau­teur de l’échelle du pro­grès génère un cer­tain ver­tige, de nom­breuses per­sonnes se rendent compte — avec effroi — que les éche­lons infé­rieurs de l’échelle ont dis­pa­ru, et que l’ascension conti­nue inexo­ra­ble­ment, mal­gré eux. Arrê­ter ce mou­ve­ment ascen­dant et redes­cendre tran­quille­ment pour retrou­ver un mode de vie moins com­plexe, sur la terre ferme, n’est plus pos­sible. à moins de sau­ter de l’échelle, c’est-à-dire en subis­sant un choc pour celui qui le fait, ou en pro­vo­quant un choc sys­té­mique majeur si de nom­breuses per­sonnes lâchent l’échelle en même temps. Ceux qui com­prennent cela vivent avec une angoisse : plus la fuite en avant conti­nue­ra, plus la chute sera dou­lou­reuse.

Cepen­dant — et d’aucuns l’auront remar­qué —, si on a pu impo­ser de nou­veaux sys­tèmes tech­niques à grande échelle (pen­sez aux pes­ti­cides), c’est bien que le phé­no­mène de ver­rouillage n’est pas une fata­li­té. Alors com­ment fait-on pour déver­rouiller un sys­tème ? Pour­rait-on ima­gi­ner accé­lé­rer la tran­si­tion ? Nous explo­re­rons cette piste dans un pro­chain article.

Pablo Ser­vigne & Raphaël Ste­vens, décembre 2014 


Lien vers le pdf (avec les réfé­rences biblio­gra­phiques): http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/2014_-_pablo_-_alors_ca_vient.pdf

 

 

 

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Comments to: ALORS, ÇA VIENT ? Pourquoi la transition se fait attendre (par Pablo Servigne & Raphaël Stevens)
  • 21 février 2016

    Pour Oba­ma il y a des exemples moins flat­teur tels que Guan­ta­na­mo qui n’a rien à voir avec le peuple amé­ri­cain il me semble. Ce que vous dites est très(trop) inté­ressent en ces temps de crise de confiance où nombre de pré­ten­dants ne font que per­pé­tuer les mau­vaises habi­tudes de ceux qui leur ont chauf­fé le siège qu’ils s’ac­ca­parent à leur tour. Je suis per­sua­dé de la cor­rup­tion, pas du grand com­plot. S’il y avait eu un grand com­plot ils auraient échoué comme dans les autres domaines. La cor­rup­tion est aus­si réelle que le « blo­cage » dont vous par­lez ici.

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