La critique de la civi­li­sa­tion gagne un peu de terrain (peut-être finira-t-elle un jour par deve­nir un filon capi­ta­liste comme un autre, mais c’est une autre histoire). Chris­to­pher Ryan, écri­vain assez célèbre aux États-Unis, essen­tiel­le­ment connu en tant que co-auteur du livre Sex at Dawn (« Sexe à l’aube »), publié en 2010 et abor­dant l’his­toire de la sexua­lité humaine à l’époque préhis­to­rique (ce qui corres­pond plus ou moins au sujet de la thèse du docto­rat en psycho­lo­gie qu’il a obtenu dans une univer­sité cali­for­nienne), vient de publier, cet automne, un livre inti­tulé Civi­li­zed to Death: The Price of Progress (« Civi­li­sés à en mourir : le prix du progrès »). Si sa critique a le mérite d’étendre un peu la remise en ques­tion de la civi­li­sa­tion et du Progrès, elle laisse à dési­rer sur de nombreux points. Ce qui était malheu­reu­se­ment attendu de la part d’un auteur grand public, habi­tué des médias de masse. Quoi qu’il en soit, je me suis permis de traduire une grande partie de l’in­tro­duc­tion du livre en ques­tion. Voici donc :


Quelle ingra­ti­tude ! J’ai des plom­bages dans les dents, de la bière arti­sa­nale au frigo, et tout un monde de musique dans la poche. Je conduis une voiture japo­naise avec régu­la­teur de vitesse, direc­tion assis­tée, et des airbags pour me proté­ger en cas d’ac­ci­dent. Je porte des lunettes alle­mandes pour atté­nuer le soleil cali­for­nien, et j’écris ces mots sur un ordi­na­teur plus fin et léger que le livre qui en résul­tera. J’ap­pré­cie la compa­gnie d’amis que j’au­rais perdus s’ils n’avaient été sauvés par quelque opéra­tion chirur­gi­cale et, depuis dix-sept ans, le sang de mon père est filtré par le foie d’un homme appelé Chuck Zoer­ner, décédé en 2002. J’ai toutes les raisons du monde d’es­ti­mer les nombreuses merveilles de la civi­li­sa­tion. Et pour­tant.

Lorsque l’au­teur anglais G. K. Ches­ter­ton est arrivé aux USA, en 1921, ses hôtes l’ont emmené voir Times Square la nuit. Ches­ter­ton a observé l’en­droit, sans rien dire, pendant un long moment assez embar­ras­sant. Lorsque quelqu’un s’est décidé à lui deman­der ce qu’il en pensait, Ches­ter­ton a répondu : « Je me disais que cet endroit serait vrai­ment magni­fique si je ne savais lire. »

À l’ins­tar de Ches­ter­ton, nous savons lire [les rapports du GIEC et d’in­nom­brables orga­nismes scien­ti­fiques, par exemple, NdT], nous pouvons voir ce qui se passe, et qui n’au­gure rien de bon. Les effer­ves­centes publi­ci­tés, les panneaux publi­ci­taires toujours plus grands et toujours plus enva­his­sants ne parviennent plus à nous distraire de ce que beau­coup comprennent et la plupart redoutent : nous appro­chons de la fin de la route. La croyance au Progrès — prémisse et promesse de la civi­li­sa­tion — fond comme les glaciers.

Mais, et les anti­bio­tiques alors ? Et les avions, les droits des femmes, le mariage gay ? Certes. Seule­ment, en nous y inté­res­sant de plus près, nous réali­sons que la plupart des suppo­sés bien­faits de la civi­li­sa­tion ne sont que de maigres compen­sa­tions pour ce que nous avons perdu, ou qu’ils causent au moins autant de problèmes qu’ils n’en résolvent.

La plupart des mala­dies infec­tieuses dont les vaccins nous protègent, par exemple, ne consti­tuaient pas un problème avant que les humains ne se mettent à vivre avec une telle densité d’ani­maux domes­tiques que des patho­gènes se sont mis à passer de leurs espèces à la nôtre. La grippe, la vari­celle, la tuber­cu­lose, le choléra, les mala­dies cardiaques, la dépres­sion, le palu­disme, la carie dentaire, la plupart des types de cancer et l’im­mense majo­rité des mala­dies et problèmes sani­taires dont souffre notre espèce sont des produits de divers aspects de la civi­li­sa­tion : la domes­ti­ca­tion des animaux, le fait de vivre dans villes densé­ment peuplées, les égouts à ciel ouvert, les aliments conta­mi­nés par des pesti­cides, le détraque­ment de notre micro­biome, et ainsi de suite.

Quelques années, à peine, après avoir décou­vert le miracle du vol, les pilotes volaient d’une main et, de l’autre, larguaient des bombes sur des civils. Et ce n’est que dans les socié­tés modernes les plus progres­sistes que les personnes LGBTQ et les femmes retrouvent l’ac­cep­ta­tion et le respect qu’elles rece­vaient habi­tuel­le­ment dans la plupart des socié­tés de four­ra­geage. Les histoires de progrès ont tendance à être large­ment exagé­rées et accep­tées de manière irré­flé­chie, tandis que ceux qui osent remettre en ques­tion les bien­faits de la civi­li­sa­tion sont le plus souvent quali­fiés de cyniques, d’uto­pistes ou quelque hybride des deux.

« Une époque peut être consi­dé­rée comme révo­lue, a dit Arthur Miller, lorsque ses illu­sions fonda­men­tales sont érein­tées. » Le progrès, l’illu­sion fonda­men­tale de notre époque, est sûre­ment éreinté. Les scéna­rios dysto­piques se font de plus en plus nombreux à mesure que les pêche­ries s’ef­fondrent, que les niveaux de CO2 augmentent et que des nuages de vapeur radio­ac­tive s’échappent de centrales nucléaires « abso­lu­ment sûres ». Le pétrole conta­mine les océans, les patho­gènes en muta­tion s’at­taquent aux derniers anti­bio­tiques effi­caces, et les morts-vivants s’im­miscent dans notre incons­cient collec­tif [The Walking Dead, réfé­rence à cette série télé états-unienne à la con, NdT]. Chaque année qui passe est la plus chaude jamais enre­gis­trée, et de nouvelles guerres larvées ne cessent de naître sur les braises de celles qui les précèdent, tandis que les partis poli­tiques nomment des char­la­tans inca­pables de s’en­tendre sur ce qui se passe, et encore moins sur ce qu’il faut faire. Malgré les merveilles de notre époque — ou peut-être à cause d’elles, du moins en partie — nous vivons des temps très sombres.

Régu­liè­re­ment, d’au­cuns se demandent quels sages conseils un émis­saire en prove­nance du futur pour­rait nous appor­ter afin de nous aider à choi­sir la meilleure voie à suivre. Mais consi­dé­rons plutôt l’in­verse. Comment une voya­geuse en prove­nance des temps du passé préhis­to­rique pour­rait-elle évaluer l’état et la trajec­toire du monde moderne ? Elle serait sans doute impres­sion­née par la plupart des choses qu’elle rencon­tre­rait ici, mais une fois son éton­ne­ment pour les télé­phones portables, les voyages en avion et les voitures sans conduc­teur dissipé, que pense­rait-elle de la substance et du sens de notre vie ? Serait-elle davan­tage impres­sion­née par nos techno-gadgets que conster­née par ce que nous avons perdu dans notre course vers un avenir de plus en plus précaire ?

Cette ques­tion n’est pas aussi hypo­thé­tique qu’elle n’y paraît. Mission­naires, explo­ra­teurs, aven­tu­riers et anthro­po­logues ont toujours été décon­cer­tés et déçus par le rejet du confort et des contraintes de la civi­li­sa­tion qu’ex­pri­maient les peuples autoch­tones. « Pourquoi devrais-je apprendre à culti­ver, alors qu’il y a tant de noix de mongongo dans le monde ? » se demande un !Kung. Dans une lettre à un de ses amis, Benja­min Frank­lin notait le peu d’in­té­rêt des Indiens pour la civi­li­sa­tion : « Ils n’ont jamais eu envie de troquer leur mode de vie pour le nôtre. Quand un enfant indien élevé parmi nous, ayant appris notre langue et s’étant habi­tué à nos coutumes retourne voir ses parents, se promène un temps avec eux, il n’y a pas moyen de le persua­der de reve­nir, jamais. » Inver­se­ment, selon Frank­lin toujours, quand les enfants blancs goûtent à la vie indienne (géné­ra­le­ment après avoir été kidnap­pés), ils la préfèrent aussi. Après leur retour au bercail, « en peu de temps, ils se dégoûtent de notre mode de vie, des atten­tions et des peines qu’il implique, et profitent de la première bonne occa­sion pour s’échap­per à nouveau dans les bois ».

Charles Darwin a lui-même pu consta­ter à quel point il était diffi­cile de vendre la civi­li­sa­tion aux autoch­tones. En passant par la Terre de Feu, sur le Beagle, il a été choqué par la misère et la dégra­da­tion de ceux qui vivent à l’ex­tré­mité sud, froide et orageuse, des Amériques. Dans une lettre à un ami, Darwin écrit : « Je n’ai jamais rien connu de plus incroyable que cette première rencontre d’un Sauvage ; un Fuégien nu, aux longs cheveux ondu­lant, son visage couvert de pein­ture. » Dans son jour­nal, il écrit : « Même si l’on cher­chait dans le monde entier, on ne trou­ve­rait pas d’homme de qualité infé­rieure. »

Lors d’un précé­dent voyage, le capi­taine du Beagle, Robert FitzRoy, avait kidnappé trois Fuégiens, deux enfants — que les Britan­niques appe­lèrent Fuegia Basket et Jemmy Button — et un jeune homme qu’ils appe­lèrent York Minis­ter. L’en­lè­ve­ment était justi­fié, a estimé M. FitzRoy, parce que « les avan­tages ultimes décou­lant de leur connais­sance de nos habi­tudes et de notre langue compen­se­raient la sépa­ra­tion tempo­raire de leur propre pays ». FitzRoy les avait rame­nés en Angle­terre, où ils avaient passé plus d’un an à subir l’en­doc­tri­ne­ment qui devait les civi­li­ser — durant leur séjour, ils ont même rencon­tré le roi Guillaume IV et la reine Adelaide. Désor­mais au courant de la supé­rio­rité évidente de la société euro­péenne, ils accom­pa­gnaient Darwin à bord du Beagle pour vanter la gran­deur de la civi­li­sa­tion auprès de leur peuple origi­nel, en Terre de Feu.

Mais lorsque le Beagle retourna à la baie de Woolya, près de ce qui s’ap­pelle main­te­nant le mont Darwin, un an après les y avoir dépo­sés, Jemmy, York et Fuegia furent introu­vables. Les huttes et les jardins que les marins britan­niques avaient construits pour les trois Fuégiens étaient déserts et enva­his par la végé­ta­tion. Fina­le­ment, Jemmy fut retrouvé. Il se joignit à Darwin et FitzRoy pour dîner, sur le navire, et il leur confirma que les Fuégiens avaient aban­donné leurs manières civi­li­sées. Acca­blé de tris­tesse, Darwin écri­vit qu’il n’avait jamais été témoin d’un « chan­ge­ment aussi radi­cal et doulou­reux » et que « c’était très triste à consta­ter ». (Darwin nota cepen­dant que Jemmy n’avait pas oublié comment utili­ser correc­te­ment un couteau et une four­chette.) Lorsque le capi­taine FitzRoy proposa de retour­ner en Angle­terre, Jemmy refusa, au motif qu’il n’avait « pas le moindre désir de retour­ner en Angle­terre », car il était heureux et content avec « beau­coup de fruits », « beau­coup de pois­sons » et « beau­coup d’oi­seaux ».

Carl Jung déplo­rait notre « perte de rela­tion avec le passé » et cette « perte de racines » qui menaient les gens à vivre davan­tage « dans l’ave­nir, avec ses promesses chimé­riques d’âge d’or, que dans ce présent, que l’ar­rière-plan d’évo­lu­tion histo­rique n’a pas encore atteint ». Dans Ma vie. Souve­nirs, rêves et pensées, Jung dénonce cet égare­ment de notre espèce dans un futur fantasmé : « Nous nous préci­pi­tons sans entraves dans le nouveau, pous­sés par un senti­ment crois­sant de malaise, de mécon­ten­te­ment, d’agi­ta­tion. Nous ne vivons plus de ce que nous possé­dons, mais de promesses; non plus à la lumière du jour présent, mais dans l’ombre de l’ave­nir où nous atten­dons le véri­table lever du soleil. Nous ne voulons pas comprendre que le meilleur est toujours compensé par le plus mauvais. »

Dans un essai de 1928 inti­tulé Pers­pec­tives écono­miques pour nos petits-enfants, le célèbre écono­miste John Maynard Keynes tente d’ima­gi­ner à quoi ressem­blera le monde un siècle plus tard. Les choses seront si bonnes, prédit-il, que personne n’aura à s’inquié­ter de gagner de l’argent. Le prin­ci­pal problème auquel les gens seront confron­tés sera de savoir quoi faire de tout leur temps libre : « Ainsi, pour la première fois depuis sa créa­tion, écrit-il, l’homme fera-t-il face à son problème véri­table et perma­nent : comment employer la liberté arra­chée aux contraintes écono­miques? Comment occu­per les loisirs que la science et les inté­rêts compo­sés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ? »

Eh bien, nous voici dans cet avenir tant attendu. Cepen­dant, contrai­re­ment à ses fantasmes, l’Amé­ri­cain moyen, qui travaille autant d’heures aujourd’­hui qu’en 1970, et peut s’es­ti­mer chan­ceux s’il béné­fi­cie de quelques semaines de congé par an, est plus éreinté et déses­péré que jamais. Il est tech­nique­ment vrai que la quan­tité de richesse mondiale a augmenté au cours des dernières décen­nies, mais, du moins en Europe et aux États-Unis, presque toute la richesse excé­den­taire est allée à ceux qui en ont le moins besoin, au détri­ment de tous les autres.

Et en réalité, même les plus chan­ceux d’entre nous ne sont pas vrai­ment tranquilles. 44% des Améri­cains qui gagnent entre 40 000 $ et 100 000 $ par an ont expliqué à des cher­cheurs qu’ils ne seraient pas en mesure de débour­ser 400 $ en cas d’ur­gence. 27 % de ceux qui gagnent plus de 100 000 $ ont dit la même chose. Globa­le­ment, le produit inté­rieur brut (PIB) a augmenté de 271 pour cent entre 1990 et 2014, mais le nombre de personnes vivant avec moins de cinq dollars par jour a augmenté de 10% sur la même période, et le nombre de personnes souf­frant de la faim a augmenté de 9 %.

Ah, ce si glorieux et si formi­dable avenir — qui ne vient jamais mais nous attend toujours un peu plus loin. Vous pensez que je suis trop dur ? Le biolo­giste évolu­tion­niste Stephen Jay Gould a quali­fié la notion de Progrès « d’idée nocive, socio­cen­trée, impos­sible à évaluer, non opéra­tion­nelle, inso­luble, qui doit être rempla­cée si nous voulons comprendre les modèles de l’his­toire ». Un peu plus diplo­mate, Jared Diamond n’est pas convaincu non plus par la propa­gande en faveur du Progrès. Il consi­dère que des mots comme « civi­li­sa­tion » et des expres­sions comme « l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion » impliquent trom­peu­se­ment « que la civi­li­sa­tion est bonne, que les chas­seurs-cueilleurs tribaux sont malheu­reux et que l’his­toire des 13 000 dernières années est celle des progrès du bonheur humain qui, ainsi, aurait augmenté ». Mais Diamond n’y croit pas : « Je ne pense pas que les États indus­tria­li­sés sont “meilleurs” que les tribus de chas­seurs-cueilleurs, ni que l’aban­don du mode de vie des chas­seurs-cueilleurs [mauvais choix de mots, il n’y a pas eu aban­don de ce mode de vie, il existe encore des chas­seurs-cueilleurs, et si nous vivons désor­mais presque tous dans la civi­li­sa­tion et sous le règne de l’État, ce n’est pas parce que nos ancêtres ont volon­tai­re­ment aban­donné ce mode de vie, dans bien des cas, et peut-être dans la majo­rité, l’État s’est imposé dans la violence, et a imposé un chan­ge­ment de mode de vie, NdT] pour la rigi­dité de l’État consti­tue un “progrès” ou qu’il a conduit à une augmen­ta­tion du bonheur humain. »

Mais j’en­tends déjà les amou­reux du progrès, les fana­tiques de cette idée-qui-va-de-soi selon laquelle nous accom­plis­sons notre desti­née en tant qu’es­pèce élue de la planète en progres­sant vers quelque objec­tif asymp­to­tique qui se rapproche de plus en plus — mais que nous ne parve­nons jamais à atteindre. Je ne conteste pas la réalité du progrès dans certains contextes, mais j’ai des doutes sur la façon de l’éva­luer et de le mesu­rer. Nous avons tendance à confondre progrès et adap­ta­tion, par exemple. L’adap­ta­tion — et, par exten­sion, l’évo­lu­tion — ne présup­pose pas qu’une espèce s’amé­liore à mesure qu’elle évolue, mais simple­ment qu’elle s’adapte mieux à son envi­ron­ne­ment. Le « plus apte » peut survivre et se repro­duire, mais l’ap­ti­tude est un concept qui n’existe que dans un contexte écolo­gique spéci­fique, sans signi­fi­ca­tion ou valeur abso­lue, abstraite, non contex­tuelle. Les vautours égyp­tiens mâles, par exemple, étalent de la merde sur leur visage, proba­ble­ment pour démon­trer leurs prouesses immu­no­lo­giques aux femelles. Cette apti­tude physique parti­cu­lière n’est proba­ble­ment pas aussi effi­cace chez d’autres espèces.

Il me semble souvent que nous progres­sons soit vers une recons­truc­tion moderne de notre passé loin­tain, soit vers un préci­pice. Nos péré­gri­na­tions déses­pé­rées visent à trou­ver un endroit semblable à la maison que nous avons quit­tée lorsque nous sommes sortis du jardin et que nous avons commencé à culti­ver. Nos rêves les plus urgents ne reflètent peut-être que le monde tel qu’il était avant que nous nous endor­mions.

Peut-être nous appro­chons-nous de la soi-disant singu­la­rité, lors de laquelle nos corps confor­ta­ble­ment atro­phiés se fondront dans les écrans que nous passons une si grande partie de notre vie à regar­der. Ou peut-être que la colo­ni­sa­tion d’autres planètes permet­tra à nos descen­dants de vivre dans de loin­tains dômes parrai­nés par Apple, Tesla et Caesars Palace. Si, comme Keynes, vous espé­riez une société égali­taire de pléni­tude parta­gée et beau­coup de temps libre pour profi­ter de la compa­gnie de ceux que vous aimez, sachez que nos ancêtres ont plus ou moins vécu dans une telle société jusqu’à l’avè­ne­ment de l’agri­cul­ture et de ce que l’on a appelé la « civi­li­sa­tion » il y a envi­ron dix mille ans, et que depuis, nous nous en éloi­gnons « progres­si­ve­ment » [nous « progres­sons » dans la direc­tion contraire, NdT].

Lorsque vous n’al­lez pas dans la bonne direc­tion, le progrès est tout sauf souhai­table [le célèbre auteur britan­nique C.S. Lewis l’avait formulé ainsi : « Le progrès désigne le fait de se rappro­cher de là où l’on voudrait aller. Ainsi, lorsque vous vous êtes trompé de chemin, conti­nuer à avan­cer ne consti­tue pas un progrès. Si vous êtes sur le mauvais chemin, le progrès implique de faire demi-tour afin de retrou­ver le bon ; dans ce cas, l’homme qui fait volte-face en premier est le plus progres­siste. », NdT]. Le « progrès » qui carac­té­rise notre temps semble souvent plus proche du progrès d’une mala­die que de sa remé­dia­tion. La civi­li­sa­tion parait accé­lé­rer sans cesse à la manière d’un mael­strom. Se pour­rait-il que l’ar­dente croyance au Progrès consti­tue une sorte d’an­tal­gique — une drogue nous permet­tant de croire en un futur merveilleux afin que nous ne contem­plions pas ce présent trop terri­fiant ?

Je sais, il y a toujours eu des fous pour nous dire que la fin était proche, et que : « Cette fois c’est diffé­rent ! ». Mais sérieu­se­ment, cette fois, c’est diffé­rent. Des quoti­diens parmi les plus célèbres affichent des Unes comme « Nous sommes condam­nés. Que faire ? ». Le climat plané­taire se déplace comme la cargai­son d’un navire en train de couler. Le Haut Commis­saire des Nations Unies pour les réfu­giés rapporte qu’à la fin de 2015, le nombre de personnes dépla­cées de force par les guerres, les conflits et les persé­cu­tions a atteint le chiffre stupé­fiant de 65,3 millions, contre 37,5 millions en 2004. Des volées entières d’oi­seaux tombent, mortes, du ciel. Le bour­don­ne­ment des abeilles s’es­tompe, les migra­tions des papillons ont cessé et des courants océa­niques vitaux ralen­tissent. Les espèces dispa­raissent [sont exter­mi­nées, il emploie bien trop la voix passive, ce qui est attendu pour un auteur de type New York Times, un auteur grand public, NdT] à un rythme jamais vu depuis la dispa­ri­tion des dino­saures [de la plupart des dino­saures, les oiseaux sont des dino­saures, NdT] il y a 65 millions d’an­nées. Des masses de plas­tiques agré­gés de la taille du Texas étouffent les océans qui s’aci­di­fient pendant que les aqui­fères d’eau douce sont surex­ploi­tés et épui­sés les uns après les autres. Les calottes glaciaires fondent au fur et à mesure que des nuages de méthane jaillissent des profon­deurs, accé­lé­rant ainsi le cycle de destruc­tion plané­taire. Les gouver­ne­ments détournent le regard pendant que Wall Street extirpe les derniers lambeaux de richesse de la carcasse de la classe moyenne et que les compa­gnies d’éner­gie frac­turent la terre, pompant des poisons secrets dans des aqui­fères dont nous dépen­dons tous mais que nous ne savons pas comment proté­ger. Pas éton­nant que la dépres­sion soit la prin­ci­pale cause d’in­va­li­dité dans le monde, et qu’elle s’étende rapi­de­ment.

L’état des choses est choquant et inquié­tant, mais il ne devrait pas nous surprendre. Toutes les civi­li­sa­tions qui ont existé se sont effon­drées dans le chaos et la confu­sion. Pourquoi présu­mer que la nôtre fera excep­tion ? Mais il y a une diffé­rence : tandis que l’ef­fon­dre­ment de Rome, Sumer, de la civi­li­sa­tion maya, de l’Égypte ancienne, et des autres civi­li­sa­tions ne s’est produit qu’à une échelle locale, régio­nale, celle qui implose autour de nous est mondia­li­sée. Ainsi que l’his­to­rien cana­dien Ronald Wright l’a formulé : « Chaque fois que l’his­toire se répète, le prix augmente. »

Peut-être esti­mez-vous que la fin du monde est hors de propos. Peut-être que la sublime beauté des quatuors tardifs de Beetho­ven, les photos de la Terre prises de l’es­pace ou la connais­sance de la struc­ture de l’ADN valent le prix que nous et les autres créa­tures de cette planète payons. Peut-être que votre vie, ou celle de quelqu’un que vous aimez, a été sauvée par la méde­cine tech­no­lo­gique — ce qui rend à la fois dérou­tant et désa­gréable pour vous le fait ou la seule idée d’être autre chose qu’un fervent suppor­ter du progrès. Peut-être croyez-vous que des coali­tions auto-orga­ni­sées de personnes intel­li­gentes et honnêtes trou­ve­ront un moyen de faire en sorte que des mèmes correc­tifs deviennent viraux — en infec­tant rapi­de­ment notre espèce, juste à temps, avec un mini­mum de gros bon sens.

La ques­tion de savoir si les merveilles de notre époque valent leur coût exor­bi­tant est une ques­tion à laquelle chacun d’entre nous doit fina­le­ment répondre par lui-même. Mais avant de commen­cer à essayer de répondre à une ques­tion aussi cruciale, nous devons d’abord nous défaire des illu­sions de la propa­gande en faveur du Progrès qui nous mysti­fie depuis des siècles, afin de parve­nir à deux choses : forger une analyse plus complète de la civi­li­sa­tion, compre­nant ses coûts et ses victimes, et réflé­chir sérieu­se­ment au sens et à la pléni­tude que les « merveilles modernes » apportent réel­le­ment dans notre vie. Si tout est si incroyable, pourquoi sommes-nous si profon­dé­ment malheu­reux ?

La croyance répan­due selon laquelle la vie humaine non civi­li­sée était et est toujours une lutte déses­pé­rée pour la survie va de pair avec le mépris hautain des « sauvages » non civi­li­sés, si commun aux siècles précé­dents. Mais au-delà de son inexac­ti­tude et de ses teintes racistes, cette idée implique présen­te­ment des consé­quences désas­treuses. Des déci­sions médi­cales cruciales sont mal infor­mées par des hypo­thèses erro­nées sur les capa­ci­tés du corps humain, des rela­tions s’écroulent en raison d’at­tentes irréa­listes, des systèmes juri­diques fondés sur des notions inexactes de quelque « nature humaine » engendrent la souf­france qu’ils sont censés éviter, des établis­se­ments d’en­sei­gne­ment étouffent la curio­sité innée des étudiants, etc. En effet, presque tous les aspects de notre vie (et de notre mort) sont défor­més par une mauvaise concep­tion de la nature de notre espèce, l’ani­mal Homo sapiens.

Le docteur Jonas Salk, célèbre pour avoir inventé le vaccin contre la polio, l’a formulé de façon mémo­rable : « Il est main­te­nant néces­saire non seule­ment de “se connaître soi-même”, mais aussi de “connaître son espèce” et de comprendre la “sagesse” de la nature, et en parti­cu­lier de la nature vivante, si nous voulons comprendre et aider l’homme à déve­lop­per sa propre sagesse d’une manière qui conduise à une vie d’une qualité telle qu’elle devienne une expé­rience dési­rable et épanouis­sante. »

Mais combien d’entre nous connaissent assez bien notre espèce pour se connaître eux-mêmes ? Pendant des siècles, nous avons été mal infor­més [et/ou désin­for­més, NdT] sur le genre de créa­ture que nous étions, que nous sommes et que nous pouvons être. La confu­sion qui en résulte sape nos tenta­tives de vivre une vie « dési­rable et épanouis­sante ». Ces mensonges peuvent être répé­tés si fréquem­ment qu’ils deviennent impos­sibles à distin­guer des voix dans nos têtes : La civi­li­sa­tion est le plus grand accom­plis­se­ment de l’hu­ma­nité. Les progrès sont indé­niables. Tu as de la chance d’être en vie ici et main­te­nant. Tout doute, déses­poir ou décep­tion que tu ressens est de ta faute. Accepte-le. Va te prome­ner, ça passera. Prends une pilule et arrête de te plaindre.

Soyons clairs, je ne me berce d’au­cune illu­sion concer­nant les « bons sauvages » ou quelque « retour au jardin ». Dans la mesure où les sauvages sont ou ont jamais été véri­ta­ble­ment bons, nous verrons que c’est parce que leurs socié­tés se sont épanouies en promou­vant la géné­ro­sité, l’hon­nê­teté et le respect mutuel — des valeurs qui, et cela n’a rien d’un hasard, sont encore chères à la plupart des humains modernes. Il y avait des raisons concrètes, fondées sur la survie, pour nos ancêtres chas­seurs-cueilleurs haute­ment inter­dé­pen­dants d’ho­no­rer ces valeurs et carac­té­ris­tiques person­nelles — et pour que l’évo­lu­tion les promulgue par la sélec­tion sexuelle parce que les femmes les trou­vaient atti­rantes chez les hommes. Quant au Para­dis, il est bétonné depuis long­temps. Nous sommes allés trop loin, et il n’y a pas de retour en arrière. La démo­gra­phie humaine a depuis long­temps dépassé la capa­cité de charge de la planète pour des socié­tés de chas­seurs-cueilleurs, qui exigent des densi­tés de popu­la­tion infé­rieures à une personne par kilo­mètre carré dans la plupart des écosys­tèmes. En tout cas, nous ne sommes plus les êtres non domes­tiqués qu’é­taient nos ancêtres préhis­to­riques. Nous avons perdu trop de connais­sances et de condi­tion­ne­ment physique pour vivre confor­ta­ble­ment sous les étoiles. Si nos ancêtres étaient des loups ou des coyotes, la plupart d’entre nous sont plus proches des carlins ou des caniches. […]

Chris­to­pher Ryan


Traduc­tion : Nico­las Casaux

Pour aller plus loin sur le sujet, je vous propose : https://www.partage-le.com/2018/10/le-mensonge-du-progres-par-nico­las-casaux/

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Comments to: Civi­li­sés à en mourir (par Chris­to­pher Ryan)
  • 1 novembre 2019

    C’est quand même un beau texte – ou une belle traduction.
    Pas assez agressif ? moui… Mais justement, y’en a un peu marre de l’agression.
    Et puis, en fait, sa lecture n’est encore qu’une façon de bercer nos rêves. Mes rêves.
    Quand je pense que ces deux prochains jours, je vais balancer 40 000 exemplaires d’une prose lauréate au titre pompeux de Civilization dans des semi-remorques ! J’aurais bien préféré distribuer celle-ci.
    Mais serait-elle lue ? ou comprise ?
    Encore et toujours merci pour ces partages, ce travail obstiné, cette rage de poursuivre malgré tout.

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