Civilisés à en mourir (par Christopher Ryan)

La cri­tique de la civi­li­sa­tion gagne un peu de ter­rain (peut-être fini­ra-t-elle un jour par deve­nir un filon capi­ta­liste comme un autre, mais c’est une autre his­toire). Chris­to­pher Ryan, écri­vain assez célèbre aux États-Unis, essen­tiel­le­ment connu en tant que co-auteur du livre Sex at Dawn (« Sexe à l’aube »), publié en 2010 et abor­dant l’his­toire de la sexua­li­té humaine à l’é­poque pré­his­to­rique (ce qui cor­res­pond plus ou moins au sujet de la thèse du doc­to­rat en psy­cho­lo­gie qu’il a obte­nu dans une uni­ver­si­té cali­for­nienne), vient de publier, cet automne, un livre inti­tu­lé Civi­li­zed to Death : The Price of Pro­gress (« Civi­li­sés à en mou­rir : le prix du pro­grès »). Si sa cri­tique a le mérite d’étendre un peu la remise en ques­tion de la civi­li­sa­tion et du Pro­grès, elle laisse à dési­rer sur de nom­breux points. Ce qui était mal­heu­reu­se­ment atten­du de la part d’un auteur grand public, habi­tué des médias de masse. Quoi qu’il en soit, je me suis per­mis de tra­duire une grande par­tie de l’introduction du livre en ques­tion. Voi­ci donc :


Quelle ingra­ti­tude ! J’ai des plom­bages dans les dents, de la bière arti­sa­nale au fri­go, et tout un monde de musique dans la poche. Je conduis une voi­ture japo­naise avec régu­la­teur de vitesse, direc­tion assis­tée, et des air­bags pour me pro­té­ger en cas d’accident. Je porte des lunettes alle­mandes pour atté­nuer le soleil cali­for­nien, et j’écris ces mots sur un ordi­na­teur plus fin et léger que le livre qui en résul­te­ra. J’apprécie la com­pa­gnie d’amis que j’aurais per­dus s’ils n’avaient été sau­vés par quelque opé­ra­tion chi­rur­gi­cale et, depuis dix-sept ans, le sang de mon père est fil­tré par le foie d’un homme appe­lé Chuck Zoer­ner, décé­dé en 2002. J’ai toutes les rai­sons du monde d’estimer les nom­breuses mer­veilles de la civi­li­sa­tion. Et pourtant.

Lorsque l’auteur anglais G. K. Ches­ter­ton est arri­vé aux USA, en 1921, ses hôtes l’ont emme­né voir Times Square la nuit. Ches­ter­ton a obser­vé l’endroit, sans rien dire, pen­dant un long moment assez embar­ras­sant. Lorsque quelqu’un s’est déci­dé à lui deman­der ce qu’il en pen­sait, Ches­ter­ton a répon­du : « Je me disais que cet endroit serait vrai­ment magni­fique si je ne savais lire. »

À l’instar de Ches­ter­ton, nous savons lire [les rap­ports du GIEC et d’innombrables orga­nismes scien­ti­fiques, par exemple, NdT], nous pou­vons voir ce qui se passe, et qui n’augure rien de bon. Les effer­ves­centes publi­ci­tés, les pan­neaux publi­ci­taires tou­jours plus grands et tou­jours plus enva­his­sants ne par­viennent plus à nous dis­traire de ce que beau­coup com­prennent et la plu­part redoutent : nous appro­chons de la fin de la route. La croyance au Pro­grès — pré­misse et pro­messe de la civi­li­sa­tion — fond comme les glaciers.

Mais, et les anti­bio­tiques alors ? Et les avions, les droits des femmes, le mariage gay ? Certes. Seule­ment, en nous y inté­res­sant de plus près, nous réa­li­sons que la plu­part des sup­po­sés bien­faits de la civi­li­sa­tion ne sont que de maigres com­pen­sa­tions pour ce que nous avons per­du, ou qu’ils causent au moins autant de pro­blèmes qu’ils n’en résolvent.

La plu­part des mala­dies infec­tieuses dont les vac­cins nous pro­tègent, par exemple, ne consti­tuaient pas un pro­blème avant que les humains ne se mettent à vivre avec une telle den­si­té d’animaux domes­tiques que des patho­gènes se sont mis à pas­ser de leurs espèces à la nôtre. La grippe, la vari­celle, la tuber­cu­lose, le cho­lé­ra, les mala­dies car­diaques, la dépres­sion, le palu­disme, la carie den­taire, la plu­part des types de can­cer et l’immense majo­ri­té des mala­dies et pro­blèmes sani­taires dont souffre notre espèce sont des pro­duits de divers aspects de la civi­li­sa­tion : la domes­ti­ca­tion des ani­maux, le fait de vivre dans villes den­sé­ment peu­plées, les égouts à ciel ouvert, les ali­ments conta­mi­nés par des pes­ti­cides, le détra­que­ment de notre micro­biome, et ain­si de suite.

Quelques années, à peine, après avoir décou­vert le miracle du vol, les pilotes volaient d’une main et, de l’autre, lar­guaient des bombes sur des civils. Et ce n’est que dans les socié­tés modernes les plus pro­gres­sistes que les per­sonnes LGBTQ et les femmes retrouvent l’ac­cep­ta­tion et le res­pect qu’elles rece­vaient habi­tuel­le­ment dans la plu­part des socié­tés de four­ra­geage. Les his­toires de pro­grès ont ten­dance à être lar­ge­ment exa­gé­rées et accep­tées de manière irré­flé­chie, tan­dis que ceux qui osent remettre en ques­tion les bien­faits de la civi­li­sa­tion sont le plus sou­vent qua­li­fiés de cyniques, d’utopistes ou quelque hybride des deux.

« Une époque peut être consi­dé­rée comme révo­lue, a dit Arthur Mil­ler, lorsque ses illu­sions fon­da­men­tales sont érein­tées. » Le pro­grès, l’illu­sion fon­da­men­tale de notre époque, est sûre­ment érein­té. Les scé­na­rios dys­to­piques se font de plus en plus nom­breux à mesure que les pêche­ries s’ef­fondrent, que les niveaux de CO2 aug­mentent et que des nuages de vapeur radio­ac­tive s’é­chappent de cen­trales nucléaires « abso­lu­ment sûres ». Le pétrole conta­mine les océans, les patho­gènes en muta­tion s’attaquent aux der­niers anti­bio­tiques effi­caces, et les morts-vivants s’immiscent dans notre incons­cient col­lec­tif [The Wal­king Dead, réfé­rence à cette série télé états-unienne à la con, NdT]. Chaque année qui passe est la plus chaude jamais enre­gis­trée, et de nou­velles guerres lar­vées ne cessent de naître sur les braises de celles qui les pré­cèdent, tan­dis que les par­tis poli­tiques nomment des char­la­tans inca­pables de s’en­tendre sur ce qui se passe, et encore moins sur ce qu’il faut faire. Mal­gré les mer­veilles de notre époque — ou peut-être à cause d’elles, du moins en par­tie — nous vivons des temps très sombres.

Régu­liè­re­ment, d’aucuns se demandent quels sages conseils un émis­saire en pro­ve­nance du futur pour­rait nous appor­ter afin de nous aider à choi­sir la meilleure voie à suivre. Mais consi­dé­rons plu­tôt l’inverse. Com­ment une voya­geuse en pro­ve­nance des temps du pas­sé pré­his­to­rique pour­rait-elle éva­luer l’é­tat et la tra­jec­toire du monde moderne ? Elle serait sans doute impres­sion­née par la plu­part des choses qu’elle ren­con­tre­rait ici, mais une fois son éton­ne­ment pour les télé­phones por­tables, les voyages en avion et les voi­tures sans conduc­teur dis­si­pé, que pen­se­rait-elle de la sub­stance et du sens de notre vie ? Serait-elle davan­tage impres­sion­née par nos tech­no-gad­gets que conster­née par ce que nous avons per­du dans notre course vers un ave­nir de plus en plus précaire ?

Cette ques­tion n’est pas aus­si hypo­thé­tique qu’elle n’y paraît. Mis­sion­naires, explo­ra­teurs, aven­tu­riers et anthro­po­logues ont tou­jours été décon­cer­tés et déçus par le rejet du confort et des contraintes de la civi­li­sa­tion qu’exprimaient les peuples autoch­tones. « Pour­quoi devrais-je apprendre à culti­ver, alors qu’il y a tant de noix de mon­gon­go dans le monde ? » se demande un !Kung. Dans une lettre à un de ses amis, Ben­ja­min Frank­lin notait le peu d’in­té­rêt des Indiens pour la civi­li­sa­tion : « Ils n’ont jamais eu envie de tro­quer leur mode de vie pour le nôtre. Quand un enfant indien éle­vé par­mi nous, ayant appris notre langue et s’étant habi­tué à nos cou­tumes retourne voir ses parents, se pro­mène un temps avec eux, il n’y a pas moyen de le per­sua­der de reve­nir, jamais. » Inver­se­ment, selon Frank­lin tou­jours, quand les enfants blancs goûtent à la vie indienne (géné­ra­le­ment après avoir été kid­nap­pés), ils la pré­fèrent aus­si. Après leur retour au ber­cail, « en peu de temps, ils se dégoûtent de notre mode de vie, des atten­tions et des peines qu’il implique, et pro­fitent de la pre­mière bonne occa­sion pour s’é­chap­per à nou­veau dans les bois ».

Charles Dar­win a lui-même pu consta­ter à quel point il était dif­fi­cile de vendre la civi­li­sa­tion aux autoch­tones. En pas­sant par la Terre de Feu, sur le Beagle, il a été cho­qué par la misère et la dégra­da­tion de ceux qui vivent à l’ex­tré­mi­té sud, froide et ora­geuse, des Amé­riques. Dans une lettre à un ami, Dar­win écrit : « Je n’ai jamais rien connu de plus incroyable que cette pre­mière ren­contre d’un Sau­vage ; un Fué­gien nu, aux longs che­veux ondu­lant, son visage cou­vert de pein­ture. » Dans son jour­nal, il écrit : « Même si l’on cher­chait dans le monde entier, on ne trou­ve­rait pas d’homme de qua­li­té inférieure. »

Lors d’un pré­cé­dent voyage, le capi­taine du Beagle, Robert Fitz­Roy, avait kid­nap­pé trois Fué­giens, deux enfants — que les Bri­tan­niques appe­lèrent Fue­gia Bas­ket et Jem­my But­ton — et un jeune homme qu’ils appe­lèrent York Minis­ter. L’en­lè­ve­ment était jus­ti­fié, a esti­mé M. Fitz­Roy, parce que « les avan­tages ultimes décou­lant de leur connais­sance de nos habi­tudes et de notre langue com­pen­se­raient la sépa­ra­tion tem­po­raire de leur propre pays ». Fitz­Roy les avait rame­nés en Angle­terre, où ils avaient pas­sé plus d’un an à subir l’endoctrinement qui devait les civi­li­ser — durant leur séjour, ils ont même ren­con­tré le roi Guillaume IV et la reine Ade­laide. Désor­mais au cou­rant de la supé­rio­ri­té évi­dente de la socié­té euro­péenne, ils accom­pa­gnaient Dar­win à bord du Beagle pour van­ter la gran­deur de la civi­li­sa­tion auprès de leur peuple ori­gi­nel, en Terre de Feu.

Mais lorsque le Beagle retour­na à la baie de Woo­lya, près de ce qui s’ap­pelle main­te­nant le mont Dar­win, un an après les y avoir dépo­sés, Jem­my, York et Fue­gia furent introu­vables. Les huttes et les jar­dins que les marins bri­tan­niques avaient construits pour les trois Fué­giens étaient déserts et enva­his par la végé­ta­tion. Fina­le­ment, Jem­my fut retrou­vé. Il se joi­gnit à Dar­win et Fitz­Roy pour dîner, sur le navire, et il leur confir­ma que les Fué­giens avaient aban­don­né leurs manières civi­li­sées. Acca­blé de tris­tesse, Dar­win écri­vit qu’il n’a­vait jamais été témoin d’un « chan­ge­ment aus­si radi­cal et dou­lou­reux » et que « c’é­tait très triste à consta­ter ». (Dar­win nota cepen­dant que Jem­my n’a­vait pas oublié com­ment uti­li­ser cor­rec­te­ment un cou­teau et une four­chette.) Lorsque le capi­taine Fitz­Roy pro­po­sa de retour­ner en Angle­terre, Jem­my refu­sa, au motif qu’il n’a­vait « pas le moindre désir de retour­ner en Angle­terre », car il était heu­reux et content avec « beau­coup de fruits », « beau­coup de pois­sons » et « beau­coup d’oiseaux ».

Carl Jung déplo­rait notre « perte de rela­tion avec le pas­sé » et cette « perte de racines » qui menaient les gens à vivre davan­tage « dans l’a­ve­nir, avec ses pro­messes chi­mé­riques d’âge d’or, que dans ce pré­sent, que l’ar­rière-plan d’é­vo­lu­tion his­to­rique n’a pas encore atteint ». Dans Ma vie. Sou­ve­nirs, rêves et pen­sées, Jung dénonce cet éga­re­ment de notre espèce dans un futur fan­tas­mé : « Nous nous pré­ci­pi­tons sans entraves dans le nou­veau, pous­sés par un sen­ti­ment crois­sant de malaise, de mécon­ten­te­ment, d’a­gi­ta­tion. Nous ne vivons plus de ce que nous pos­sé­dons, mais de pro­messes ; non plus à la lumière du jour pré­sent, mais dans l’ombre de l’a­ve­nir où nous atten­dons le véri­table lever du soleil. Nous ne vou­lons pas com­prendre que le meilleur est tou­jours com­pen­sé par le plus mauvais. »

Dans un essai de 1928 inti­tu­lé Pers­pec­tives éco­no­miques pour nos petits-enfants, le célèbre éco­no­miste John May­nard Keynes tente d’imaginer à quoi res­sem­ble­ra le monde un siècle plus tard. Les choses seront si bonnes, pré­dit-il, que per­sonne n’au­ra à s’in­quié­ter de gagner de l’argent. Le prin­ci­pal pro­blème auquel les gens seront confron­tés sera de savoir quoi faire de tout leur temps libre : « Ain­si, pour la pre­mière fois depuis sa créa­tion, écrit-il, l’homme fera-t-il face à son pro­blème véri­table et per­ma­nent : com­ment employer la liber­té arra­chée aux contraintes éco­no­miques ? Com­ment occu­per les loi­sirs que la science et les inté­rêts com­po­sés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ? »

Eh bien, nous voi­ci dans cet ave­nir tant atten­du. Cepen­dant, contrai­re­ment à ses fan­tasmes, l’A­mé­ri­cain moyen, qui tra­vaille autant d’heures aujourd’­hui qu’en 1970, et peut s’estimer chan­ceux s’il béné­fi­cie de quelques semaines de congé par an, est plus érein­té et déses­pé­ré que jamais. Il est tech­ni­que­ment vrai que la quan­ti­té de richesse mon­diale a aug­men­té au cours des der­nières décen­nies, mais, du moins en Europe et aux États-Unis, presque toute la richesse excé­den­taire est allée à ceux qui en ont le moins besoin, au détri­ment de tous les autres.

Et en réa­li­té, même les plus chan­ceux d’entre nous ne sont pas vrai­ment tran­quilles. 44% des Amé­ri­cains qui gagnent entre 40 000 $ et 100 000 $ par an ont expli­qué à des cher­cheurs qu’ils ne seraient pas en mesure de débour­ser 400 $ en cas d’ur­gence. 27 % de ceux qui gagnent plus de 100 000 $ ont dit la même chose. Glo­ba­le­ment, le pro­duit inté­rieur brut (PIB) a aug­men­té de 271 pour cent entre 1990 et 2014, mais le nombre de per­sonnes vivant avec moins de cinq dol­lars par jour a aug­men­té de 10% sur la même période, et le nombre de per­sonnes souf­frant de la faim a aug­men­té de 9 %.

Ah, ce si glo­rieux et si for­mi­dable ave­nir — qui ne vient jamais mais nous attend tou­jours un peu plus loin. Vous pen­sez que je suis trop dur ? Le bio­lo­giste évo­lu­tion­niste Ste­phen Jay Gould a qua­li­fié la notion de Pro­grès « d’i­dée nocive, socio­cen­trée, impos­sible à éva­luer, non opé­ra­tion­nelle, inso­luble, qui doit être rem­pla­cée si nous vou­lons com­prendre les modèles de l’his­toire ». Un peu plus diplo­mate, Jared Dia­mond n’est pas convain­cu non plus par la pro­pa­gande en faveur du Pro­grès. Il consi­dère que des mots comme « civi­li­sa­tion » et des expres­sions comme « l’avènement de la civi­li­sa­tion » impliquent trom­peu­se­ment « que la civi­li­sa­tion est bonne, que les chas­seurs-cueilleurs tri­baux sont mal­heu­reux et que l’histoire des 13 000 der­nières années est celle des pro­grès du bon­heur humain qui, ain­si, aurait aug­men­té ». Mais Dia­mond n’y croit pas : « Je ne pense pas que les États indus­tria­li­sés sont “meilleurs” que les tri­bus de chas­seurs-cueilleurs, ni que l’a­ban­don du mode de vie des chas­seurs-cueilleurs [mau­vais choix de mots, il n’y a pas eu aban­don de ce mode de vie, il existe encore des chas­seurs-cueilleurs, et si nous vivons désor­mais presque tous dans la civi­li­sa­tion et sous le règne de l’État, ce n’est pas parce que nos ancêtres ont volon­tai­re­ment aban­don­né ce mode de vie, dans bien des cas, et peut-être dans la majo­ri­té, l’État s’est impo­sé dans la vio­lence, et a impo­sé un chan­ge­ment de mode de vie, NdT] pour la rigi­di­té de l’État consti­tue un “pro­grès” ou qu’il a conduit à une aug­men­ta­tion du bon­heur humain. »

Mais j’en­tends déjà les amou­reux du pro­grès, les fana­tiques de cette idée-qui-va-de-soi selon laquelle nous accom­plis­sons notre des­ti­née en tant qu’es­pèce élue de la pla­nète en pro­gres­sant vers quelque objec­tif asymp­to­tique qui se rap­proche de plus en plus — mais que nous ne par­ve­nons jamais à atteindre. Je ne conteste pas la réa­li­té du pro­grès dans cer­tains contextes, mais j’ai des doutes sur la façon de l’évaluer et de le mesu­rer. Nous avons ten­dance à confondre pro­grès et adap­ta­tion, par exemple. L’a­dap­ta­tion — et, par exten­sion, l’é­vo­lu­tion — ne pré­sup­pose pas qu’une espèce s’a­mé­liore à mesure qu’elle évo­lue, mais sim­ple­ment qu’elle s’a­dapte mieux à son envi­ron­ne­ment. Le « plus apte » peut sur­vivre et se repro­duire, mais l’aptitude est un concept qui n’existe que dans un contexte éco­lo­gique spé­ci­fique, sans signi­fi­ca­tion ou valeur abso­lue, abs­traite, non contex­tuelle. Les vau­tours égyp­tiens mâles, par exemple, étalent de la merde sur leur visage, pro­ba­ble­ment pour démon­trer leurs prouesses immu­no­lo­giques aux femelles. Cette apti­tude phy­sique par­ti­cu­lière n’est pro­ba­ble­ment pas aus­si effi­cace chez d’autres espèces.

Il me semble sou­vent que nous pro­gres­sons soit vers une recons­truc­tion moderne de notre pas­sé loin­tain, soit vers un pré­ci­pice. Nos péré­gri­na­tions déses­pé­rées visent à trou­ver un endroit sem­blable à la mai­son que nous avons quit­tée lorsque nous sommes sor­tis du jar­din et que nous avons com­men­cé à culti­ver. Nos rêves les plus urgents ne reflètent peut-être que le monde tel qu’il était avant que nous nous endormions.

Peut-être nous appro­chons-nous de la soi-disant sin­gu­la­ri­té, lors de laquelle nos corps confor­ta­ble­ment atro­phiés se fon­dront dans les écrans que nous pas­sons une si grande par­tie de notre vie à regar­der. Ou peut-être que la colo­ni­sa­tion d’autres pla­nètes per­met­tra à nos des­cen­dants de vivre dans de loin­tains dômes par­rai­nés par Apple, Tes­la et Cae­sars Palace. Si, comme Keynes, vous espé­riez une socié­té éga­li­taire de plé­ni­tude par­ta­gée et beau­coup de temps libre pour pro­fi­ter de la com­pa­gnie de ceux que vous aimez, sachez que nos ancêtres ont plus ou moins vécu dans une telle socié­té jus­qu’à l’a­vè­ne­ment de l’a­gri­cul­ture et de ce que l’on a appe­lé la « civi­li­sa­tion » il y a envi­ron dix mille ans, et que depuis, nous nous en éloi­gnons « pro­gres­si­ve­ment » [nous « pro­gres­sons » dans la direc­tion contraire, NdT].

Lorsque vous n’allez pas dans la bonne direc­tion, le pro­grès est tout sauf sou­hai­table [le célèbre auteur bri­tan­nique C.S. Lewis l’avait for­mu­lé ain­si : « Le pro­grès désigne le fait de se rap­pro­cher de là où l’on vou­drait aller. Ain­si, lorsque vous vous êtes trom­pé de che­min, conti­nuer à avan­cer ne consti­tue pas un pro­grès. Si vous êtes sur le mau­vais che­min, le pro­grès implique de faire demi-tour afin de retrou­ver le bon ; dans ce cas, l’homme qui fait volte-face en pre­mier est le plus pro­gres­siste. », NdT]. Le « pro­grès » qui carac­té­rise notre temps semble sou­vent plus proche du pro­grès d’une mala­die que de sa remé­dia­tion. La civi­li­sa­tion parait accé­lé­rer sans cesse à la manière d’un mael­strom. Se pour­rait-il que l’ardente croyance au Pro­grès consti­tue une sorte d’antalgique — une drogue nous per­met­tant de croire en un futur mer­veilleux afin que nous ne contem­plions pas ce pré­sent trop terrifiant ?

Je sais, il y a tou­jours eu des fous pour nous dire que la fin était proche, et que : « Cette fois c’est dif­fé­rent ! ». Mais sérieu­se­ment, cette fois, c’est dif­fé­rent. Des quo­ti­diens par­mi les plus célèbres affichent des Unes comme « Nous sommes condam­nés. Que faire ? ». Le cli­mat pla­né­taire se déplace comme la car­gai­son d’un navire en train de cou­ler. Le Haut Com­mis­saire des Nations Unies pour les réfu­giés rap­porte qu’à la fin de 2015, le nombre de per­sonnes dépla­cées de force par les guerres, les conflits et les per­sé­cu­tions a atteint le chiffre stu­pé­fiant de 65,3 mil­lions, contre 37,5 mil­lions en 2004. Des volées entières d’oi­seaux tombent, mortes, du ciel. Le bour­don­ne­ment des abeilles s’es­tompe, les migra­tions des papillons ont ces­sé et des cou­rants océa­niques vitaux ralen­tissent. Les espèces dis­pa­raissent [sont exter­mi­nées, il emploie bien trop la voix pas­sive, ce qui est atten­du pour un auteur de type New York Times, un auteur grand public, NdT] à un rythme jamais vu depuis la dis­pa­ri­tion des dino­saures [de la plu­part des dino­saures, les oiseaux sont des dino­saures, NdT] il y a 65 mil­lions d’an­nées. Des masses de plas­tiques agré­gés de la taille du Texas étouffent les océans qui s’acidifient pen­dant que les aqui­fères d’eau douce sont sur­ex­ploi­tés et épui­sés les uns après les autres. Les calottes gla­ciaires fondent au fur et à mesure que des nuages de méthane jaillissent des pro­fon­deurs, accé­lé­rant ain­si le cycle de des­truc­tion pla­né­taire. Les gou­ver­ne­ments détournent le regard pen­dant que Wall Street extirpe les der­niers lam­beaux de richesse de la car­casse de la classe moyenne et que les com­pa­gnies d’éner­gie frac­turent la terre, pom­pant des poi­sons secrets dans des aqui­fères dont nous dépen­dons tous mais que nous ne savons pas com­ment pro­té­ger. Pas éton­nant que la dépres­sion soit la prin­ci­pale cause d’in­va­li­di­té dans le monde, et qu’elle s’étende rapidement.

L’é­tat des choses est cho­quant et inquié­tant, mais il ne devrait pas nous sur­prendre. Toutes les civi­li­sa­tions qui ont exis­té se sont effon­drées dans le chaos et la confu­sion. Pour­quoi pré­su­mer que la nôtre fera excep­tion ? Mais il y a une dif­fé­rence : tan­dis que l’effondrement de Rome, Sumer, de la civi­li­sa­tion maya, de l’É­gypte ancienne, et des autres civi­li­sa­tions ne s’est pro­duit qu’à une échelle locale, régio­nale, celle qui implose autour de nous est mon­dia­li­sée. Ain­si que l’his­to­rien cana­dien Ronald Wright l’a for­mu­lé : « Chaque fois que l’his­toire se répète, le prix augmente. »

Peut-être esti­mez-vous que la fin du monde est hors de pro­pos. Peut-être que la sublime beau­té des qua­tuors tar­difs de Bee­tho­ven, les pho­tos de la Terre prises de l’es­pace ou la connais­sance de la struc­ture de l’ADN valent le prix que nous et les autres créa­tures de cette pla­nète payons. Peut-être que votre vie, ou celle de quel­qu’un que vous aimez, a été sau­vée par la méde­cine tech­no­lo­gique — ce qui rend à la fois dérou­tant et désa­gréable pour vous le fait ou la seule idée d’être autre chose qu’un fervent sup­por­ter du pro­grès. Peut-être croyez-vous que des coa­li­tions auto-orga­ni­sées de per­sonnes intel­li­gentes et hon­nêtes trou­ve­ront un moyen de faire en sorte que des mèmes cor­rec­tifs deviennent viraux — en infec­tant rapi­de­ment notre espèce, juste à temps, avec un mini­mum de gros bon sens.

La ques­tion de savoir si les mer­veilles de notre époque valent leur coût exor­bi­tant est une ques­tion à laquelle cha­cun d’entre nous doit fina­le­ment répondre par lui-même. Mais avant de com­men­cer à essayer de répondre à une ques­tion aus­si cru­ciale, nous devons d’a­bord nous défaire des illu­sions de la pro­pa­gande en faveur du Pro­grès qui nous mys­ti­fie depuis des siècles, afin de par­ve­nir à deux choses : for­ger une ana­lyse plus com­plète de la civi­li­sa­tion, com­pre­nant ses coûts et ses vic­times, et réflé­chir sérieu­se­ment au sens et à la plé­ni­tude que les « mer­veilles modernes » apportent réel­le­ment dans notre vie. Si tout est si incroyable, pour­quoi sommes-nous si pro­fon­dé­ment malheureux ?

La croyance répan­due selon laquelle la vie humaine non civi­li­sée était et est tou­jours une lutte déses­pé­rée pour la sur­vie va de pair avec le mépris hau­tain des « sau­vages » non civi­li­sés, si com­mun aux siècles pré­cé­dents. Mais au-delà de son inexac­ti­tude et de ses teintes racistes, cette idée implique pré­sen­te­ment des consé­quences désas­treuses. Des déci­sions médi­cales cru­ciales sont mal infor­mées par des hypo­thèses erro­nées sur les capa­ci­tés du corps humain, des rela­tions s’écroulent en rai­son d’attentes irréa­listes, des sys­tèmes juri­diques fon­dés sur des notions inexactes de quelque « nature humaine » engendrent la souf­france qu’ils sont cen­sés évi­ter, des éta­blis­se­ments d’en­sei­gne­ment étouffent la curio­si­té innée des étu­diants, etc. En effet, presque tous les aspects de notre vie (et de notre mort) sont défor­més par une mau­vaise concep­tion de la nature de notre espèce, l’animal Homo sapiens.

Le doc­teur Jonas Salk, célèbre pour avoir inven­té le vac­cin contre la polio, l’a for­mu­lé de façon mémo­rable : « Il est main­te­nant néces­saire non seule­ment de “se connaître soi-même”, mais aus­si de “connaître son espèce” et de com­prendre la “sagesse” de la nature, et en par­ti­cu­lier de la nature vivante, si nous vou­lons com­prendre et aider l’homme à déve­lop­per sa propre sagesse d’une manière qui conduise à une vie d’une qua­li­té telle qu’elle devienne une expé­rience dési­rable et épanouissante. »

Mais com­bien d’entre nous connaissent assez bien notre espèce pour se connaître eux-mêmes ? Pen­dant des siècles, nous avons été mal infor­més [et/ou dés­in­for­més, NdT] sur le genre de créa­ture que nous étions, que nous sommes et que nous pou­vons être. La confu­sion qui en résulte sape nos ten­ta­tives de vivre une vie « dési­rable et épa­nouis­sante ». Ces men­songes peuvent être répé­tés si fré­quem­ment qu’ils deviennent impos­sibles à dis­tin­guer des voix dans nos têtes : La civi­li­sa­tion est le plus grand accom­plis­se­ment de l’hu­ma­ni­té. Les pro­grès sont indé­niables. Tu as de la chance d’être en vie ici et main­te­nant. Tout doute, déses­poir ou décep­tion que tu res­sens est de ta faute. Accepte-le. Va te pro­me­ner, ça pas­se­ra. Prends une pilule et arrête de te plaindre.

Soyons clairs, je ne me berce d’aucune illu­sion concer­nant les « bons sau­vages » ou quelque « retour au jar­din ». Dans la mesure où les sau­vages sont ou ont jamais été véri­ta­ble­ment bons, nous ver­rons que c’est parce que leurs socié­tés se sont épa­nouies en pro­mou­vant la géné­ro­si­té, l’hon­nê­te­té et le res­pect mutuel — des valeurs qui, et cela n’a rien d’un hasard, sont encore chères à la plu­part des humains modernes. Il y avait des rai­sons concrètes, fon­dées sur la sur­vie, pour nos ancêtres chas­seurs-cueilleurs hau­te­ment inter­dé­pen­dants d’ho­no­rer ces valeurs et carac­té­ris­tiques per­son­nelles — et pour que l’é­vo­lu­tion les pro­mulgue par la sélec­tion sexuelle parce que les femmes les trou­vaient atti­rantes chez les hommes. Quant au Para­dis, il est béton­né depuis long­temps. Nous sommes allés trop loin, et il n’y a pas de retour en arrière. La démo­gra­phie humaine a depuis long­temps dépas­sé la capa­ci­té de charge de la pla­nète pour des socié­tés de chas­seurs-cueilleurs, qui exigent des den­si­tés de popu­la­tion infé­rieures à une per­sonne par kilo­mètre car­ré dans la plu­part des éco­sys­tèmes. En tout cas, nous ne sommes plus les êtres non domes­ti­qués qu’é­taient nos ancêtres pré­his­to­riques. Nous avons per­du trop de connais­sances et de condi­tion­ne­ment phy­sique pour vivre confor­ta­ble­ment sous les étoiles. Si nos ancêtres étaient des loups ou des coyotes, la plu­part d’entre nous sont plus proches des car­lins ou des caniches. […] 

Chris­to­pher Ryan


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Pour aller plus loin sur le sujet, je vous pro­pose : https://www.partage-le.com/2018/10/le-mensonge-du-progres-par-nicolas-casaux/

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  1. C’est quand même un beau texte — ou une belle traduction.
    Pas assez agres­sif ? moui… Mais jus­te­ment, y’en a un peu marre de l’agression.
    Et puis, en fait, sa lec­ture n’est encore qu’une façon de ber­cer nos rêves. Mes rêves.
    Quand je pense que ces deux pro­chains jours, je vais balan­cer 40 000 exem­plaires d’une prose lau­réate au titre pom­peux de Civi­li­za­tion dans des semi-remorques ! J’au­rais bien pré­fé­ré dis­tri­buer celle-ci.
    Mais serait-elle lue ? ou comprise ?
    Encore et tou­jours mer­ci pour ces par­tages, ce tra­vail obs­ti­né, cette rage de pour­suivre mal­gré tout.

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