Le texte qui suit est un discours de la fémi­niste cana­dienne Meghan Murphy, pronon­cée le 29 octobre 2019 à la biblio­thèque muni­ci­pale de Toronto, et initia­le­ment publié en anglais, à cette adresse. Tout au long du texte, nous avons décidé de traduire « gender iden­tity » par « iden­tité de genre ». La trans­crip­tion française offi­cielle de « gender iden­tity » est « iden­tité sexuelle », mais elle est trom­peuse, pour la même raison qu’il est abusif de parler de « chirur­gie de réat­tri­bu­tion sexuelle (ou de réas­si­gna­tion sexuelle) » : cette opéra­tion permet seule­ment « d’ob­te­nir l’ap­pa­rence du sexe opposé », la biolo­gie du corps reste la même, le sexe biolo­gique de toutes les cellules du corps demeure inchangé.


Le 29 octobre 2019, j’ai pris la parole à la biblio­thèque publique de Toronto lors d’un événe­ment inti­tulé « Iden­tité de genre : Que signi­fie ce concept pour la société, pour le droit et pour les femmes ? » Des centaines de personnes ont protesté contre la tenue de cet événe­ment, affir­mant que ce que je disais consti­tuait des « propos haineux » ou que je contes­tais des « droits humains » univer­sels. Rien n’est plus faux.

Malgré ces protes­ta­tions, des péti­tions et des menaces, l’évé­ne­ment a eu lieu, avec une présence poli­cière massive et une équipe de sécu­rité. Et les femmes ont été, en fin de compte, auto­ri­sées à échan­ger sur leurs droits, leurs démar­ca­tions et leurs espaces, en toute sécu­rité.

Si les gens veulent vrai­ment connaître nos préoc­cu­pa­tions, il leur suffit d’écou­ter.

Cet événe­ment était orga­nisé par Radi­cal Femi­nists Unite, un groupe fémi­niste auto­nome basé à Toronto.

Ce qui suit est une trans­crip­tion légè­re­ment révi­sée de mon allo­cu­tion.

***

Merci à toutes et à tous d’être venus ici ce soir. J’es­père que nous n’avons pas eu à refu­ser trop de monde… Les orga­ni­sa­trices me disent avoir solli­cité une ving­taine de salles avant de contac­ter la biblio­thèque publique de Toronto, personne n’osant accueillir l’évé­ne­ment. Alors, même si nous aurions aimé avoir une plus grande salle, pour répondre à la demande, nous sommes quand même heureuses d’être ici, à Toronto, pour enfin avoir cette conver­sa­tion, en dépit de tous les efforts des mili­tants locaux et, bien sûr, de votre maire qui semble un peu confus.

Je suis ici aujourd’­hui pour vous déce­voir tous et toutes. Je ne dirai rien de contro­versé, de choquant ou de haineux. Je vais plutôt dire des choses parfai­te­ment ration­nelles, raison­nables, que tout le monde, ou presque, comprend et approuve déjà. Mais étant donné que nous vivons désor­mais dans un monde où les tweets de nos amis pèsent plus lourd que la réalité, plus lourd que la compré­hen­sion, l’écoute ou la pensée critique, le fait d’énon­cer des choses très raison­nables peut très vite être quali­fié de « secta­risme ».

D’ailleurs, parlons du secta­risme — que signi­fie ce mot ? Un diction­naire quali­fie de « sectaires » les personnes qui font preuve « d’in­to­lé­rance plus ou moins agres­sive et d’étroi­tesse d’es­prit à l’égard des opinions reli­gieuses, philo­so­phiques ou poli­tiques d’au­trui ». Alors, voyons qui, dans ce débat, est into­lé­rant. Qui est ici pour avoir une conver­sa­tion, pour exami­ner des ques­tions et préoc­cu­pa­tions légi­times émanant prin­ci­pa­le­ment de femmes ; qui souhaite se forger sa propre opinion, au moyen d’in­for­ma­tions et de réflexions ration­nelles plutôt que s’en remettre à un esprit de lynchage ; et qui a décidé de calom­nier, de haïr, de mena­cer, inti­mi­der, d’os­tra­ci­ser d’autres personnes et de les réduire au silence, et ce sans aucune raison digne de ce nom, dans un refus d’écou­ter ou d’avoir une véri­table discus­sion, en ayant recours à des stéréo­types imagi­naires et déshu­ma­ni­sants.

Le secta­risme est, selon une autre défi­ni­tion, « une dévo­tion obsti­née ou into­lé­rante envers ses propres opinions et préju­gés ». Quelqu’un de sectaire est quelqu’un qui « consi­dère ou traite les membres d’un groupe avec haine et into­lé­rance ».

De nombreuses femmes ayant osé émettre des préoc­cu­pa­tions quant aux impacts de l’idéo­lo­gie et de la légis­la­tion sur « l’iden­tité de genre » ont été verte­ment déni­grées. J’en connais qui ont été licen­ciées, mena­cées, frap­pées, expul­sées de partis poli­tiques de gauche, mises au ban de leur cercle d’amis et d’autres acti­vistes, et inter­dites de parole.

À Vancou­ver, une mili­tante pour le droit au loge­ment qui travaille auprès d’aîné-e-s asia­tiques à faible revenu dans le quar­tier chinois a été diffa­mée publique­ment et dépro­gram­mée d’une confé­rence orga­ni­sée par le Vancou­ver District and Labour Coun­cil (Conseil de la main-d’œuvre de la région de Vancou­ver). Elle devait y prendre la parole au nom de son orga­nisme, le China­town Action Group, qui œuvre à l’amé­lio­ra­tion de la vie des rési­dents à faible revenu du quar­tier chinois. On lui a repro­ché d’avoir partagé, sur Twit­ter, un tweet du centre de crise Vancou­ver Rape Relief et un lien vers mon site web, Femi­nistCurrent. Pour ces « crimes », elle s’est vue quali­fier de « TERF »[1] — l’injure utili­sée contre les femmes qui soutiennent les droits et les espaces propres aux femmes. Cette pratique est deve­nue courante. Le « crime de pensée » imaginé par Orwell est désor­mais une bana­lité.

Le Vancou­ver Rape Relief and Women’s Shel­ter, le plus ancien centre d’aide cana­dien aux victimes de viol, qui gère égale­ment une maison de tran­si­tion desser­vant 1200 femmes et leurs enfants chaque année, s’est vu reti­rer une subven­tion de 30 000 $ de la ville de Vancou­ver qu’il rece­vait annuel­le­ment depuis des années pour faire de l’édu­ca­tion publique, offerte gratui­te­ment à tous les membres du public (sans excep­tion), sous prétexte que leur refuge n’ac­cepte que des femmes. C’est un endroit qui héberge certaines des femmes les plus margi­na­li­sées de la ville — des femmes pauvres, autoch­tones, pros­ti­tuées — des femmes qui fuient et tentent de se remettre de certaines des violences les plus horribles qui soient. Il est inex­cu­sable qu’un groupe d’ac­ti­vistes s’ef­force de détruire un tel endroit, l’un des rares qui existent au Canada.

En août, des tran­sac­ti­vistes ont tagué les mots « Kill TERFs » (Tuez les TERFs), « Fuck TERFs » (Nique les TERFs), « TERFs go home, you are not welcome » (Les TERFs, barrez-vous, vous n’êtes pas les bien­ve­nues), « Trans­wo­men are women » (Les trans­femmes sont des femmes) et « Trans Power » (Pouvoir trans) sur la vitrine d’un local commu­nau­taire de Vancou­ver Rape Relief, où se tiennent des réunions pour les victimes de violence fami­liale et d’agres­sion sexuelle ainsi que des réunions desti­nées aux femmes autoch­tones. En d’autres termes, ces acti­vistes menacent des femmes — et en parti­cu­lier, encore une fois, des femmes margi­na­li­sées ayant subi d’hor­ribles violences. Ils ont été jusqu’à clouer un rat mort à la porte et glis­ser dans la boîte aux lettres une mouf­fette morte, évis­cé­rée et avec un nœud coulant autour du cou.

Au Royaume-Uni, une femme dans la soixan­taine, Maria MacLa­chlan, qui tentait d’as­sis­ter à une réunion pour discu­ter de « l’iden­tité de genre » et des droits des femmes, a été rouée de coups par un jeune homme déguisé en femme.

Maya Fors­ta­ter, experte en poli­tique fiscale inter­na­tio­nale, a été virée de son poste pour avoir exprimé publique­ment en ligne ses préoc­cu­pa­tions concer­nant la légis­la­tion sur « l’iden­tité de genre ». Elle est loin d’être la seule femme que je connaisse à avoir été licen­ciée pour avoir posé les « mauvaises » ques­tions sur « l’iden­tité de genre », mais les autres ont trop peur de parler publique­ment de ce qu’on leur a fait, de peur d’être rendues inem­ployables à jamais.

Person­nel­le­ment, j’ai été mena­cée de mort et de viol à de nombreuses reprises, j’ai été calom­niée et trai­tée de toutes les injures imagi­nables, simple­ment pour avoir posé des ques­tions sur l’im­pact pour les femmes des lois sur « l’iden­tité de genre » et pour avoir affirmé que l’on ne pouvait chan­ger de sexe par simple auto­dé­cla­ra­tion.

Ces agres­sions sont inac­cep­tables. Les femmes ont le droit de parler de leurs droits fondés sur le sexe (sex-based rights) et de discu­ter des préoc­cu­pa­tions valables concer­nant les impacts sur leurs droits des hommes qui s’iden­ti­fient comme femmes.

Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle autant de gens mentent aussi faci­le­ment à propos de mes opinions — Toronto semble parti­cu­liè­re­ment fautive à cet égard, sans que je ne sache pourquoi (je ne vise personne). Mais à cause de ce qu’ont publié certains jour­na­listes et de ce qui a été dit à mon sujet par de nombreux auteurs locaux dits « progres­sistes », je tiens à clari­fier ma posi­tion et à corri­ger certaines fausses repré­sen­ta­tions de mes argu­ments :

Je n’ai jamais dit que les trans­genres ne devraient pas avoir de droits ou qu’ils étaient dange­reux. Je n’ai pas suggéré non plus que les trans­genres devraient être exclus de certains espaces. Je me fiche de savoir qui s’iden­ti­fie ou non comme trans, cela n’a aucun rapport avec mes argu­ments. Je m’in­té­resse à qui est homme et qui est femme. Je n’en­cou­rage aucune violence contre qui que ce soit. Je n’ai jamais encou­ragé la violence. Je n’ai jamais tenu de propos haineux.

Je n’ai jamais dit que « les trans­femmes ne sont pas de vraies femmes ». Ce que j’ai dit, c’est que les hommes tran­si­den­ti­fiés sont des hommes. Parce qu’ils le sont. Ce n’est pas un juge­ment ou une insulte, simple­ment une réalité maté­rielle — une réalité biolo­gique. Si vous êtes né de sexe mâle, vous le reste­rez toute votre vie. Tout le monde sait cela. Ce n’est pas une croyance ou une opinion, c’est un fait. Aussi, pour parler clai­re­ment : cela n’em­pêche pas — ou ne devrait pas empê­cher — les hommes de porter des vête­ments desti­nés aux femmes, de se maquiller, d’avoir les cheveux longs ou même de subir de la chirur­gie esthé­tique. (Je crois, person­nel­le­ment, que les chirur­gies esthé­tiques sont des inter­ven­tions graves qui devraient être consi­dé­rées très soigneu­se­ment analy­sées dans le contexte d’une culture qui exige que les femmes soient, avant toute chose, sexuel­le­ment dési­rables et qu’elles se prêtent au regard mascu­lin. Néan­moins, je n’es­saie pas d’in­ter­dire aux gens de dépen­ser des dizaines de milliers de dollars pour se faire char­cu­ter dans une quête sans issue du « corps parfait », si c’est ce qu’ils et elles dési­rent).

Le fait d’être un homme ne doit pas non plus vous dispen­ser de lutter contre les stéréo­types sexistes liés à la mascu­li­nité. En tant que fémi­niste, je soutiens plei­ne­ment les personnes qui tiennent tête à ce genre de stéréo­types.

Je n’ai pas non plus affirmé que « les femmes trans­genres ne devraient pas être auto­ri­sées à parti­ci­per à des compé­ti­tions spor­tives contre des femmes non trans­genres ».

Ce que j’ai dit, c’est que les athlètes fémi­nines ne devraient pas être obli­gées de concou­rir avec ou contre des athlètes mâles. Et ce parce que les corps fémi­nins diffèrent des corps mascu­lins.

Les mâles [dans notre culture, la civi­li­sa­tion indus­trielle, NdT] ont géné­ra­le­ment de plus grande mensu­ra­tions que les femelles. Ils ont plus de masse muscu­laire, des membres plus longs, des os plus épais, des organes plus gros et sont, en moyenne, plus grands. C’est pourquoi ils concourent sépa­ré­ment dans le monde du sport. Même si un athlète mascu­lin réduit son taux de testo­sté­rone, cela n’an­nule pas les chan­ge­ments induits par sa puberté et ne modi­fie pas son corps suffi­sam­ment pour le priver de l’avan­tage physique qu’il possède sur les femmes.

Le simple fait que de grands médias cana­diens quali­fient aujourd’­hui des femmes de « non-trans » devrait nous montrer à quel point cette idéo­lo­gie est régres­sive. Histo­rique­ment, les femmes ont été assi­mi­lées à des versions infé­rieures des hommes, à des êtres à évaluer par rapport aux hommes — les hommes étant la norme. Aujourd’­hui encore, comme le souligne Caro­line Criado Perez dans son livre Invi­sible Women (Femmes invi­sibles), le monde conti­nue d’être construit selon des stan­dards mascu­lins, qui demeurent la « norme » présu­mée en regard des femmes qui sont « l’autre ». Au bureau, la tempé­ra­ture est réglée en fonc­tion de l’or­ga­nisme mascu­lin, ce qui explique pourquoi des femmes y portent des pulls à la mi-juillet. Les femmes sont plus suscep­tibles d’être bles­sées ou de mourir dans des acci­dents de voiture, parce que les voitures sont conçues en fonc­tion de corps mascu­lins. Les femmes meurent plus souvent de crises cardiaques que les hommes, parce que les symp­tômes de ces crises cardiaques se mani­festent de façons diffé­rentes chez les femmes, et que nous tenons pour acquis que les symp­tômes de crises cardiaques sont ceux que vivent les hommes. Même les smart­phones sont conçus en fonc­tion des mains des hommes et non pour les mains (ou les poches) des femmes. Je pour­rais conti­nuer encore et encore.

Pour­tant, aujourd’­hui, en 2019, le mouve­ment trans a décidé qu’il n’y a pas des femmes et des hommes, mais des hommes et des « non-hommes », ce qui revient à évacuer complè­te­ment les femmes du tableau. L’ave­nir ne semble pas, après tout, si fémi­niste que cela…

En outre, il ne s’agit pas d’une erreur commise par un jour­na­liste isolé, d’un acci­dent.

Tout le voca­bu­laire de l’ac­ti­visme trans a entre­pris d’ef­fa­cer les femmes afin d’ac­com­mo­der une infime mino­rité de gens qui voudraient que nous fassions tous semblant que la réalité maté­rielle n’existe pas. Nous ne sommes plus des femmes, mais des « cisfemmes », ce qui est censé signi­fier que nous sommes des femmes qui « s’iden­ti­fient au genre corres­pon­dant au sexe qui nous est assi­gné à la nais­sance ».

C’est insul­tant. Je ne suis pas une femme parce que je m’iden­ti­fie à la fémi­nité. La fémi­nité renvoie à l’en­semble des stéréo­types impo­sés aux femmes dans une société patriar­cale. Je ne m’iden­ti­fie pas à ces stéréo­types. Je ne suis pas passive, irra­tion­nelle ou trop émotive. Je ne suis pas une femme parce que je porte du maquillage ou des talons hauts. Mes cheveux longs ne font pas de moi une femme. Si j’étais en panta­lon de survê­te­ment et en baskets, si je me rasais la tête, si je sortais sans maquillage et si je jouais au foot­ball, je serais toujours une femme.

Je n’ai pas émergé de l’uté­rus en jupe. Et, à aucun moment de ma vie, je ne me suis iden­ti­fiée à aucun des stéréo­types asso­ciés à « mon genre ». Enfant, je ne préfé­rais pas les robes aux panta­lons ou les poupées aux camions. En fait, j’avais très envie d’être « comme les garçons » quand j’étais petite, reje­tant tout ce qui était rose et choi­sis­sant le léotard noir des garçons plutôt que celui des filles, pendant la courte période où j’ai enduré des cours de danse. Bien que je corres­ponde certai­ne­ment à beau­coup de stéréo­types fémi­nins, je ne suis pas du tout « binaire » en matière de genre. Je suis beau­coup plus complexe que ça, comme chacun-e de nous. Et pour­tant, malgré la multi­tude de traits de person­na­lité, de goûts et d’aver­sions qui entrent ou non dans la « bina­rité de genre », je suis toujours une femme. Et il n’y a abso­lu­ment rien que je puisse faire à ce sujet.

Le label « cis » imposé aux femmes nous défi­nit exclu­si­ve­ment sur la base de stéréo­types de genre — un fardeau que les fémi­nistes combattent depuis toujours.

Ce mouve­ment mili­tant trans­genre — cette idéo­lo­gie de « l’iden­tité de genre » — n’est rien d’autre qu’un mouve­ment réso­lu­ment régres­sif, irra­tion­nel et anti­fé­mi­niste devenu incroya­ble­ment auto­ri­taire. Personne n’a le droit de le remettre en ques­tion ou de le contes­ter. Celles qui osent le faire, comme moi, sont mena­cées de tous les châti­ments sociaux et physiques imagi­nables — incar­cé­ra­tion, ostra­cisme social, perte de revenu, violences, et même de meurtre. C’est de la folie. D’au­tant plus que celles d’entre nous qui essaient simple­ment de parler — d’avoir une conver­sa­tion — de poser des ques­tions élémen­taires sur les lois, les idées et les poli­tiques qui affectent nos vies et celles d’autres personnes — sont accu­sées d’« into­lé­rance », de « fascisme » et de « violence ». Ces inver­sions de réalité sont stupé­fiantes. Quant au gouver­ne­ment et aux médias, ils ont complè­te­ment aban­donné les femmes dans cette affaire.

Ils n’ont abso­lu­ment pas tenu compte de nos préoc­cu­pa­tions, qu’ils ont d’ailleurs refusé de recon­naître. Nous repré­sen­tons pour­tant la moitié de la popu­la­tion.

Il semble­rait que les médias, ici à Toronto, y prêtent enfin atten­tion, en grande partie à cause des protes­ta­tions et des péti­tions visant à faire annu­ler cet événe­ment. Néan­moins, je suis déçue par ce que j’ai vu imprimé sur moi-même et sur d’autres personnes par de nombreux jour­na­listes et commen­ta­teurs.

Vickery Bowles, libraire en chef de la Biblio­thèque publique de Toronto, a été horri­ble­ment trai­tée par la jour­na­liste Carol Off du réseau CBC, pour s’être simple­ment portée à la défense de la liberté d’ex­pres­sion et avoir compris le rôle crucial que jouent les biblio­thèques dans la défense de la libre expres­sion et de la diver­sité des idées. Bowles n’a même pas adopté de posi­tion sur les enjeux. On a pour­tant laissé entendre qu’elle portait préju­dice aux trans­genres du simple fait d’au­to­ri­ser une réser­va­tion de salle. Ironique­ment, on a vu certaines personnes l’ac­cu­ser de « fascisme » sur inter­net.

Taba­tha Southey, qui a été chro­niqueuse au jour­nal Globe and Mail et s’ex­prime aujourd’­hui sur le réseau Twit­ter, y a écrit que la poli­tique actuelle de la Biblio­thèque devrait m’em­pê­cher d’y prendre la parole. Cette poli­tique stipule que la Biblio­thèque peut annu­ler une auto­ri­sa­tion si elle a des motifs raison­nables de croire que « le but de l’évé­ne­ment sera de promou­voir la discri­mi­na­tion, le mépris ou la haine envers n’im­porte quel indi­vidu ou groupe ».

L’ONG Pride (« Fierté ») orga­nise un rassem­ble­ment contre la biblio­thèque pour avoir simple­ment permis la tenue de cet événe­ment. Ils ne contestent pas même le contenu de l’évé­ne­ment, auquel ils ne peuvent évidem­ment pas répondre puisqu’ils n’ont aucune idée de ce que je pense en fait de l’iden­tité de genre.

Le maire de Toronto, John Tory, s’est publique­ment déclaré « déçu » par la déci­sion de la Biblio­thèque muni­ci­pale de respec­ter mon droit de parole et a réclamé que « les normes les plus élevées » soient appliquées afin d’éli­mi­ner la tenue de « commen­taires offen­sants » dans les édifices publics.

Les écri­vains qui ont rédigé, partagé et signé une péti­tion deman­dant l’an­nu­la­tion de cet événe­ment m’ont accusé de « trans­pho­bie » et de tirer profit de « tweets haineux ». (Je n’ai aucune idée de comment l’on peut tirer profit de tweets, mais je ne l’ai certai­ne­ment jamais fait.) Ils et elles ont aussi exigé de la biblio­thèque l’an­nu­la­tion du présent événe­ment en la menaçant d’un boycot­tage.

Je n’ai jamais encou­ragé ni haine ni discri­mi­na­tion contre qui que ce soit. Je ne lais­se­rai PERSONNE prétendre que la protec­tion des femmes relève du secta­risme. Les femmes sont actuel­le­ment sacri­fiées pour que des personnes très privi­lé­giées puissent faire étalage de vertu aux yeux de leurs amis en ligne.

Pas plus tard que cette semaine, j’ai parlé avec une dénom­mée Heather Mason, qui défend les droits des femmes en prison. Elle m’a dit qu’il y a déjà des hommes violents — des préda­teurs sexuels — qui sont héber­gés avec des femmes en prison, ici en Onta­rio — parfois avec des femmes qui ont leurs bébés avec elles. En raison de cette poli­tique, des déte­nues ont déjà été victimes de harcè­le­ment sexuel et d’agres­sion sexuelle. Les femmes incar­cé­rées sont parmi les femmes les plus margi­na­li­sées au pays. Elles ont déjà souf­fert de taux élevés de violence et d’agres­sions sexuelles, et souffrent encore davan­tage une fois enfer­mées. Il s’agit de femmes pauvres, de femmes autoch­tones, de femmes toxi­co­manes, de femmes souf­frant de trau­ma­tismes et de mala­dies mentales. Pourquoi ces femmes n’ont-elles pas d’im­por­tance ? Pourquoi les désirs ou les préfé­rences de quelques hommes pèsent-ils plus lourd que les leurs, en parti­cu­lier lorsque ces hommes repré­sentent un danger pour les femmes ? Heather m’a dit qu’elle croit qu’il faudra que quelque chose d’hor­rible se produise avant que le gouver­ne­ment et les médias commencent à s’in­té­res­ser à cette ques­tion. Et malheu­reu­se­ment, je pense qu’elle a raison. Pourquoi atten­dons-nous tous que quelque chose de terrible se produise avant de nous lever et de dire « non » ?

À Vancou­ver, nous venons de voir un préda­teur traî­ner plusieurs femmes devant le Tribu­nal des droits de la personne de la Colom­bie-Britan­nique pour avoir refusé de lui épiler le scro­tum. Ces femmes ont subi un stress psycho­lo­gique et émotion­nel énorme du fait de ce proces­sus. La plupart d’entre elles sont des immi­grées travaillant à domi­cile. Ce harcè­le­ment leur a fait perdre une partie de leurs reve­nus. L’une d’elles a perdu son entre­prise. La seule raison pour laquelle la plainte de cet homme a été jugée rece­vable, c’est le projet de loi C-16 et la légi­ti­ma­tion de l’iden­tité de genre, c’est-à-dire la notion selon laquelle tout homme qui se déclare femme devient une femme aux yeux de la loi et doit donc être traité comme telle, point final.

Si je conteste l’idéo­lo­gie de l’iden­tité de genre, c’est d’abord parce que je pense qu’elle est régres­sive, sexiste et insen­sée. Je pense qu’elle nous limite au lieu de nous éman­ci­per en nous recon­nais­sant comme êtres humains dotés d’in­té­rêts et de traits de person­na­lité diffé­rents. Mais je pense aussi qu’elle a des effets extrê­me­ment néga­tifs, en parti­cu­lier sur les droits des femmes. Et je pense qu’il est impor­tant, lorsque nous adop­tons des lois et appor­tons des chan­ge­ments radi­caux aux poli­tiques ayant une inci­dence sur les femmes et les filles, que nous ayons une conver­sa­tion à ce sujet, que nous enga­gions un débat public rigou­reux. Et nous n’avons pas fait cela au Canada.

Les femmes disposent de droits spéci­fiques fondés sur le passé et la réalité d’une oppres­sion basée sur le sexe. Nous dispo­sons égale­ment d’es­paces parti­cu­liers ségré­gués selon le sexe, parce que nous recon­nais­sons que les hommes repré­sentent une menace pour les femmes — pas tous les hommes, mais seule­ment des hommes. Les sapeuses-pompières, qui étaient victimes de harcè­le­ment sexuel et d’agres­sion dans les espaces communs, ont dû se battre pour dispo­ser de leurs propres vestiaires et instal­la­tions. Ce n’est que très récem­ment qu’elles ont remporté cette lutte au Canada. Des fémi­nistes ont construit et subven­tionné des maisons de tran­si­tion pour les femmes qui fuient des violences mascu­lines. Elles les ont construites en partant de zéro, se sont portées volon­taires pour les entre­te­nir, les ont finan­cées et se sont battues pour qu’elles restent ouvertes, afin que d’autres femmes béné­fi­cient d’un endroit où aller lorsqu’elles sont victimes de violences ou de victi­mi­sa­tion. On nous dit désor­mais que c’est « discri­mi­na­toire ». Qu’a­voir des espaces pour les femmes, pour les proté­ger de la violence mascu­line, est « sectaire ».

Je ne cesse jamais de deman­der aux gens qui affirment verte­ment que « les trans­femmes sont des femmes », ce que le mot « femme » signi­fie à leurs yeux. Ils refusent de répondre. Ils se contentent d’af­fir­mer qu’une femme, « c’est une personne qui s’iden­ti­fie comme femme », ce qui revient à dire qu’une femme, « ce n’est rien du tout » — c’est tout ce que n’im­porte qui dit que c’est. [L’idée selon laquelle une femme, c’est n’im­porte quelle personne qui s’iden­ti­fie comme telle, n’a rien d’une défi­ni­tion (« opéra­tion par laquelle on déter­mine le contenu d’un concept en énumé­rant ses carac­tères »). Il serait absurde d’af­fir­mer qu’un carré, c’est n’im­porte quelle forme dont on dit qu’elle est carrée, ou qu’un chat, c’est n’im­porte quel animal qui s’iden­ti­fie comme un chat, ou qu’un Afri­cain, c’est n’im­porte quelle personne qui se dit afri­caine, etc., NdT].

Sur quelle base les droits des femmes peuvent-ils exis­ter si le mot « femme » perd son sens ? Si quelqu’un peut, à volonté, deve­nir femme ou cesser d’en être une, par simple iden­ti­fi­ca­tion ?

Si nous voulons préser­ver les droits des femmes et proté­ger les espaces dédiés aux femmes, nous ne pouvons pas sépa­rer les femmes des carac­té­ris­tiques femelles. C’est irra­tion­nel et dange­reux. Cela rend les femmes et les filles d’au­tant plus vulné­rables. Cela étant, il n’y a abso­lu­ment aucune raison pour laquelle nous ne pour­rions pas proté­ger le droit des indi­vi­dus à sortir des rôles de genre et à s’ex­pri­mer comme bon leur semble, tout en compre­nant que le dimor­phisme sexuel est une réalité, que les hommes et les femmes existent, et que ces diffé­rences comptent.

Nous ne savons toujours pas ce qui défi­nit une personne trans. Nous ne savons pas ce qui fait réel­le­ment d’un homme une femme. Il n’existe, à ce jour, aucune défi­ni­tion cohé­rente du terme « trans­genre ». Ça peut être n’im­porte quoi ou n’im­porte qui. Ce n’est rien de plus qu’un énoncé invé­ri­fiable. Et créer une légis­la­tion autour d’une chose tout à fait vague et indé­fi­nis­sable me semble bizarre, sinon dange­reux.

On me dit que dire ce genre de choses « heurte les senti­ments de certains » et que, par consé­quent, je ferais mieux de ne pas les dire. Mais s’il faut réel­le­ment parler de « senti­ments », comment se fait-il que les senti­ments des femmes soient igno­rés dans tout cela ? Comment se fait-il que l’on n’ac­corde pas d’im­por­tance, par exemple, aux senti­ments des femmes concer­nant leur obli­ga­tion de parta­ger un vestiaire avec un homme ? Qu’en est-il des senti­ments des filles qui ne veulent pas voir un pénis quand elles se changent pour le cours de gym ? Des senti­ments des femmes qui ont été agres­sées par des hommes et qui ne veulent pas parta­ger une chambre avec un homme dans une maison de tran­si­tion ? Des senti­ments des femmes forcées de se mesu­rer à des hommes dans des compé­ti­tions spor­tives ?

Ici même, à Toronto, une femme nommée Kristi Hanna a déposé une plainte en matière de droits de la personne contre le centre Jean Tweed, qui gère la Palmers­ton House, un refuge pour femmes toxi­co­manes en réta­blis­se­ment. On lui a dit qu’elle devait parta­ger une chambre avec un homme qui prétend être une femme. Elle a souli­gné que cet homme « ressem­blait à un homme », « parlait comme un homme », portait la barbe et « de grosses bottes de combat », n’avait pas subi d’opé­ra­tion de chan­ge­ment de sexe, mais avait quand même été admis au refuge de Palmers­ton. Quand elle et d’autres femmes se sont plaintes au person­nel de sa présence, on leur a répondu : « Nous sommes inclu­sifs. » On a répondu cela à une femme qui avait plusieurs fois subi des agres­sions sexuelles mascu­lines et, en plus d’être aux prises avec des problèmes de toxi­co­ma­nie, souf­frait de syndrome de stress post-trau­ma­tique et d’in­som­nie, et se sentait telle­ment angois­sée et en danger à l’ar­ri­vée de cet homme au refuge puis à son place­ment dans sa chambre, qu’elle a dû la quit­ter et se rendre ailleurs, parce qu’elle était telle­ment stres­sée qu’elle ne pouvait dormir. Que fait-on de ses senti­ments à elle ?

Ces mili­tants qui parlent de « senti­ments » et d’« empa­thie » me semblent étran­ge­ment insou­ciants des senti­ments des femmes, et ne faire preuve d’au­cune empa­thie envers les femmes et les filles.

Rien de tout cela ne relève de quelque « trans­pho­bie ». Il s’agit du droit des femmes de dire non à des hommes. Du droit de ne pas être mani­pu­lées et inti­mi­dées pour oser se soucier de leur propre sécu­rité, de leurs propres droits et senti­ments. Du droit de parler, de dire la vérité, de nommer la réalité, et de proté­ger leurs droits fondés sur le sexe.

Celles qui s’ex­priment et posent des ques­tions concer­nant l’iden­tité de genre ne le font pas pour être cruelles ou par haine. Elles le font en raison d’inquié­tudes réelles et légi­times qui devraient être prises au sérieux, et qui appellent de véri­tables réponses.

Il n’est pas normal que je doive être accom­pa­gnée de poli­ciers et de gardes du corps pour énon­cer ces évidences. Il n’est pas normal que certaines aient peur de parler, et même de se présen­ter ici. Et le seul moyen de combattre cette peur, c’est d’être plus nombreuses à le faire.

Donc, merci à toutes et à tous d’être ici, merci de tenir bon ou à tout le moins de parti­ci­per au débat — de refu­ser de hurler avec les loups mais plutôt de cher­cher à comprendre ces enjeux. Merci à la Biblio­thèque et à Vickery Bowles d’avoir pris parti pour la justice et pour la liberté d’ex­pres­sion face à un terrible mouve­ment de ressac, et merci aux orga­ni­sa­trices de cet événe­ment, à ces femmes ordi­naires qui, sans argent et sans pouvoir poli­tique, voulaient simple­ment que cette conver­sa­tion puisse avoir lieu.

J’es­père qu’elle se prolon­gera.

Meghan Murphy


Traduc­tion : Nico­las Casaux

  1. TERF est l’acro­nyme de « Trans-Exclu­sio­nary Radi­cal Femi­nist », soit « fémi­niste radi­cale qui exclut les trans ».

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Comments to: L’iden­tité de genre : ses impli­ca­tions pour la société, la loi et les femmes (par Meghan Murphy)
  • 21 novembre 2019

    À lire et à partager d’urgence!

    Reply
  • 30 novembre 2019

    A quelques exceptions près, on naît fille ou garçon, on le reste toutes sa vie, et aucune chirurgie ni aucune hormonothérapie ne peut changer cela.Quelle évidence.
    J’ai deux filles de 10 ans, elles n’aiment pas le rose, jouent au foot, détestent les barbies on les cheveux courts, portent des pantalons, et tapent sur les garçons quand elles se font embêter à l’école. Elles se font traiter de garçons.
    J’ai donc du leur expliquer qu’être une fille est une réalité biologique, et qu’il ne faut pas confondre cette réalité avec les stéréotypes de la féminité que les hommes imposent au femme pour pouvoir les dominer et les asservir.
    Merci de votre intervention.

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