Un extrait tiré du livre Retour au Meilleur des mondes d’Al­dous Hux­ley (1958), tou­jours et même tou­jours plus d’ac­tua­li­té.


Nous voyons donc que la tech­nique moderne a conduit à la concen­tra­tion du pou­voir éco­no­mique et poli­tique ain­si qu’au déve­lop­pe­ment d’une socié­té contrô­lée (avec féro­ci­té dans les pays tota­li­taires, cour­toi­sie et dis­cré­tion dans les « démo­cra­ties ») par l’État et l’En­tre­prise. Mais les socié­tés sont com­po­sées d’individus et ne valent que dans la mesure où elles les aident à s’épanouir, à mener une vie heu­reuse et créa­trice. Quelles ont été les réper­cus­sions des per­fec­tion­ne­ments tech­niques sur les hommes au cours de ces récentes années ? Voi­ci la réponse du Dr Erich Fromm, phi­lo­sophe-psy­chiatre :

« Notre socié­té occi­den­tale contem­po­raine, mal­gré ses pro­grès maté­riels, intel­lec­tuels et sociaux, est de plus en plus inca­pable d’assurer la san­té men­tale et tend à saper, dans chaque indi­vi­du, la sécu­ri­té inté­rieure, le bon­heur, la rai­son, la facul­té d’aimer ; elle tend à faire de lui un auto­mate qui paie son échec sur le plan humain par des mala­dies men­tales tou­jours plus fré­quentes et un déses­poir qui se dis­si­mule sous une fré­né­sie de tra­vail et de pré­ten­du plai­sir. »

Nos « mala­dies men­tales tou­jours plus fré­quentes » peuvent trou­ver leur expres­sion dans les symp­tômes des névroses, très voyants et des plus pénibles. Mais « gar­dons-nous », écrit le Dr Fromm, « de défi­nir l’hygiène men­tale comme la pré­ven­tion des symp­tômes. Ces der­niers ne sont pas nos enne­mis, mais nos amis ; là où ils sont, il y a conflit et un conflit indique tou­jours que les forces de vie qui luttent pour l’harmonisation et le bon­heur résistent encore ». Les vic­times vrai­ment sans espoir se trouvent par­mi ceux qui semblent les plus nor­maux. Pour beau­coup d’entre eux, c’est « parce qu’ils sont si bien adap­tés à notre mode d’existence, parce que la voix humaine a été réduite au silence si tôt dans leur vie, qu’ils ne se débattent même pas, ni ne souffrent et ne pré­sentent pas de symp­tômes comme le font les névro­sés ». Ils sont nor­maux non pas au sens que l’on pour­rait appe­ler abso­lu du terme, mais seule­ment par rap­port à une socié­té pro­fon­dé­ment anor­male, et c’est la per­fec­tion de leur adap­ta­tion à celle-ci qui donne la mesure de leur dés­équi­libre men­tal. Ces mil­lions d’anormalement nor­maux vivent sans his­toires dans une socié­té dont ils ne s’accommoderaient pas s’ils étaient encore plei­ne­ment humains, et s’accrochent encore à « l’illusion de l’individualité ». En réa­li­té, ils ont été dans une large mesure déper­son­na­li­sés. Leur confor­mi­té évo­lue vers l’uniformité. Mais « l’uniformité est incom­pa­tible avec la liber­té, de même qu’avec la san­té men­tale… L’homme n’est pas fait pour être un auto­mate et s’il en devient un, le fon­de­ment de son équi­libre men­tal est détruit ». […]

Au cours du der­nier siècle, les pro­grès suc­ces­sifs de la tech­nique ont été accom­pa­gnés de per­fec­tion­ne­ments cor­res­pon­dants dans l’organisation. Il fal­lait que les machines com­plexes trou­vassent leur contre­par­tie dans des dis­po­si­tions sociales com­plexes, des­ti­nées à fonc­tion­ner avec autant de moel­leux et d’efficacité que les nou­veaux ins­tru­ments de pro­duc­tion. Pour s’intégrer dans ces orga­ni­sa­tions, les per­sonnes ont dû se déper­son­na­li­ser, renier leur diver­si­té native, se confor­mer à des normes stan­dar­di­sées, faire de leur mieux, en bref, pour deve­nir des auto­mates.

[…] L’industrie, à mesure qu’elle se déve­loppe, attire un nombre d’hommes tou­jours plus consi­dé­rable dans les grandes villes ; mais la vie n’y est guère favo­rable à la san­té men­tale […] ; elle ne déve­loppe pas non plus cette indé­pen­dance consciente de ses res­pon­sa­bi­li­tés à l’intérieur de petits groupes auto­nomes, qui est la pre­mière condi­tion à l’établissement d’une démo­cra­tie authen­tique. La vie urbaine est ano­nyme et pour ain­si dire abs­traite. Les êtres ont des rap­ports non pas en tant que per­son­na­li­tés totales, mais en tant que per­son­ni­fi­ca­tions de struc­tures éco­no­miques ou, quand ils ne sont pas au tra­vail, d’irresponsables à la recherche de dis­trac­tions. Sou­mis à ce genre de vie, l’individu tend à se sen­tir seul et insi­gni­fiant ; son exis­tence cesse d’avoir le moindre sens, la moindre impor­tance.

Au point de vue bio­lo­gique, l’homme est un ani­mal modé­ré­ment gré­gaire, non pas tout à fait social ; il res­semble plus au loup, par exemple, ou à l’éléphant, qu’à l’abeille ou à la four­mi. Dans leur forme ori­gi­nelle, ses Socié­tés n’ont rien de com­mun avec la ruche ou la four­mi­lière : ce sont de simples bandes. La civi­li­sa­tion est, entre autres choses, le pro­ces­sus par lequel les bandes pri­mi­tives sont trans­for­mées en un équi­valent, gros­sier et méca­nique, des com­mu­nau­tés orga­niques d’insectes sociaux. À l’heure pré­sente, les pres­sions du sur­peu­ple­ment et de l’évolution tech­nique accé­lèrent ce mou­ve­ment. La ter­mi­tière en est arri­vée à repré­sen­ter un idéal réa­li­sable et même, aux yeux de cer­tains, sou­hai­table. Inutile de dire qu’il ne devien­dra jamais réa­li­té. Un gouffre immense sépare l’insecte social du mam­mi­fère avec son gros cer­veau, son ins­tinct gré­gaire très miti­gé et ce gouffre demeu­re­rait, même si l’éléphant s’efforçait d’imiter la four­mi. Mal­gré tous leurs efforts, les hommes ne peuvent que créer une orga­ni­sa­tion et non pas un orga­nisme social. En s’acharnant à réa­li­ser ce der­nier, ils par­vien­dront tout juste à un des­po­tisme tota­li­taire.

Le Meilleur des mondes pré­sente le tableau ima­gi­naire et quelque peu licen­cieux d’une socié­té dans laquelle les efforts faits pour recréer des êtres humains à la res­sem­blance des ter­mites ont été pous­sés presque à la limite du pos­sible. Que nous soyons mus dans cette direc­tion est évident, mais, il est non moins cer­tain que nous pou­vons, si nous le vou­lons, refu­ser de coopé­rer avec les forces aveugles qui nous meuvent.

— Aldous Hux­ley, Retour au Meilleur des mondes (1958)

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