Audrey A. : « Les sociétés véritablement matriarcales sont des sociétés partenariales et égalitaires. »

Pho­to de cou­ver­ture : des femmes Kha­si (Inde) dans leurs rizières.

Nous nous sommes entre­te­nus avec Audrey A., une fémi­niste que l’on dirait appar­te­nir au cou­rant du fémi­nisme radi­cal comme nous à celui de l’é­co­lo­gisme radi­cal, à cause de ces autres cou­rants ava­li­sant la per­pé­tua­tion du désastre tech­no-capi­ta­liste en cours, tra­his­sant leur rai­son d’être.


1. Tout d’abord, pour un peu de contexte, est-ce que tu pourrais t’introduire succinctement ?

Je suis une phi­lo­sophe, une cher­cheuse, une sala­riée, une spor­tive et une artiste, et lorsque le poids tan­gible du monde maté­riel et de la réa­li­té se fait trop écra­sant, je suis aus­si une comique. Je tra­vaille actuel­le­ment sur l’hers­toire de la conscience patriar­cale, en recen­trant les grands récits scien­ti­fiques, anthro­po­lo­giques, mytho­lo­giques et phi­lo­so­phiques depuis une pers­pec­tive gynar­chique. Un petit tour de lexique pour aider les lec­trices et lec­teurs peut-être ? L’hers­toire, c’est Her sto­ry, soit la moi­tié effa­cée de l’histoire ; la conscience patriar­cale est l’intégralité de la phi­lo­so­phie post-socra­tique ; gynar­chique est consti­tué de gyné (ce qui relève des femmes) et d’arkhos (le com­men­ce­ment) : débrouillez-vous avec ceci !

Tra­vailler sur la mytho­gra­phie des grands récits, que ces récits relèvent de la science, de l’anthropologie ou de la phi­lo­so­phie nous ramène imman­qua­ble­ment aux grandes ins­ti­tu­tions du sens. Aux ins­ti­tu­tions qui nous gou­vernent actuel­le­ment et aux récits qu’elles nous imposent. L’herstoire est la grille de lec­ture dis­si­dente la plus impor­tante et pour­tant la moins connue, du moins en France, et je sou­haite éven­tuel­le­ment remé­dier à cela, bien que le tra­vail s’effectue d’abord en anglais.

2. Comment en es-tu venue au féminisme ?

Ce sont jus­te­ment mes recherches sur les mytho­lo­gies qui m’ont menée au fémi­nisme. Mes pre­mières ren­contres avec l’archéomythologie de Maji­ra Gim­bu­tas, le clas­si­ciste Robert Graves, l’historienne Ger­da Ler­ner, la bio­lo­giste Lynn Mar­gu­lis et le phi­lo­sophe phé­no­mé­no­logue cultu­rel William Irwin Thomp­son ont été déter­mi­nantes dans mon fémi­nisme, levant le voile (alé­théia : le dévoi­le­ment de la véri­té, en grec) sur une dis­so­nance cog­ni­tive de magni­tude civi­li­sa­tion­nelle que je vivais jusqu’alors. Fata­le­ment, ces ren­contres n’auraient pas lieu en facul­té fran­çaise de phi­lo­so­phie, siège de l’immanence patriar­cale où l’on étu­die la muséo­lo­gie et la doc­trine, des nuances idéo­lo­giques sur un même objet : l’homme, lui, lui-même et sa pen­sée de lui-même, sans ne jamais ques­tion­ner cette « objec­ti­vi­té » ; objec­ti­vi­té dont se reven­dique une par­tie de cette pen­sée, quand ce n’est pas pour recon­naître un rela­ti­visme assai­son­né et à défaut de por­ter en soi la facul­té d’opérer une révo­lu­tion de pers­pec­tive radi­cale. C’est tout comme si les aspi­rants à la sagesse (phi­lo­sophes) n’habitaient pas vrai­ment leur corps et excar­naient par­fai­te­ment ce dua­lisme méta­phy­sique dont leur pen­sée n’est jamais par­ve­nue à se pas­ser. Même les sen­sua­listes étaient au final des dua­listes. Il sem­ble­rait que l’homme ait beau­coup de mal à incar­ner quoi que ce soit, peut-être, est-ce parce que son corps n’est bio­lo­gi­que­ment pas fait pour cela ! La phi­lo­so­phie doit ques­tion­ner, mais vous ne pou­vez ques­tion­ner qu’un hori­zon très limi­té lorsque vous vivez dans la stra­to­sphère et n’avez pas même conscience de vos entrailles, sinon lorsqu’elles vous tour­mentent (Nietzsche est un par­fait exemple de cette « phi­lo­so­phie » du déran­ge­ment des entrailles…). Quelle iro­nie ! Les phi­lo­sophes ont pas­sé leur vie à se plaindre des limi­ta­tions de leurs corps, comme s’il s’était agi de la cage de leur esprit, lorsque la limi­ta­tion de leur pen­sée vient jus­te­ment de ce qu’ils sont inca­pables d’habiter un corps, ain­si que de déve­lop­per une véri­table empa­thie, condi­tion néces­saire à toute phi­lo­so­phie. C’est pour­quoi je les appelle miso­sophes, ceux qui détestent la sagesse, ceux qui sont inca­pables de l’honorer et qui par-des­sus tout, ont peur de ce qu’ils ris­que­raient de trou­ver en cher­chant la véri­té… Et la véri­té n’est pas en l’Homme. Zeus n’a pas ava­lé Métis pour don­ner ensuite nais­sance à Athé­na par sa tête. Zeus a tué Métis, s’est recou­vert de sa peau en ache­vant d’en défor­mer tous les tis­sus et d’en détruire toute cohé­rence, reven­di­quant pour lui ce qui n’était pas en sa capa­ci­té, et lui a alié­né sa fille, la cou­pant de ses racines matri­li­néaires. Max Dashu dit que la civi­li­sa­tion occi­den­tale est une « mala­dap­ta­tion ». Elle dit « patriar­chy is male adap­tive » et ce fai­sant pro­pose un jeu de mot très par­lant pour décrire la manière dont la pen­sée patriar­cale a pro­cé­dé : par acca­pa­ra­tion, ren­ver­se­ment gros­sier et ré-ins­ti­tu­tion du sens.

Je reviens sur la dis­so­nance cog­ni­tive d’ordre civi­li­sa­tion­nel que je res­sen­tais. Je suis née dans un corps sexué, le corps d’une femelle humaine, dans un envi­ron­ne­ment pauvre et inculte qui a dès ma nais­sance, déter­mi­né la manière dont j’évoluerais dans la socié­té, la manière dont j’allais être trai­tée : les vio­lences dans l’enfance (et les trau­ma­tismes qui en résultent) opé­rées sur des gar­çons, en feront dans la grande majo­ri­té des cas, en socié­té patriar­cale et sexiste, soit de futurs agres­seurs soit des hommes plus sen­sibles et des cher­cheurs ; opé­rées sur des petites filles, cela en fera, dans la grande majo­ri­té des cas, de futures vic­times de rela­tions abu­sives, des vic­times de l’exploitation sexuelle, des vic­times de sur­diag­nos­tics de mala­dies men­tales… Et des mili­tantes cher­cheuses, aucune de ces condi­tions n’étant exclu­sive de l’autre cette fois. Aus­si, je ne suis pas deve­nue fémi­niste par la connais­sance seule. C’est l’expérience sociale d’être depuis tou­jours un corps sexué de femme qui m’a pous­sée vers la recherche et vers la connais­sance. La souf­france vous pousse à com­prendre, et la connais­sance vous pousse ensuite au par­tage et donc, à militer.

3. Qu’est-ce qu’une « société patriarcale » ? En quoi notre société l’est-elle ?

La semaine der­nière, je me suis ren­due à l’hôpital où l’on a pris mes coor­don­nées. Lorsque j’ai don­né mon nom, il m’a été deman­dé à l’oral comme sou­vent avec les admi­nis­tra­tions « et votre nom de jeune fille ? » Est-ce que l’on vous demande votre nom de jeune gar­çon ? Mon nom de famille est de plus un patro­nyme, non un matro­nyme. Cette ins­ti­tu­tion du patro­nyme (et le « nom de jeune fille » cor­ré­la­tif) qu’est d’abord le nom du père avant d’être celui du mari — celui-là même étant le nom du père du mari, montre déjà que nous sommes, sinon en patriar­cat, en patri­li­néa­ri­té. La filia­tion se fait au nom du père. Main­te­nant nous pou­vons faire un petit tour rapide des grandes puis­sances de ce monde : qui se trouve à la tête des grandes ins­ti­tu­tions, des gou­ver­ne­ments, des grands conseils d’administration ? Qui décide de ce que l’autre moi­tié sexuée de la popu­la­tion peut faire ou ne pas faire avec son corps ? Qui légi­fère sur le corps de l’autre moi­tié sexuée ? Il y a 55 ans encore, en France, une femme ne pou­vait pas avoir de compte en banque à son nom. Ce n’est qu’en 1970 que le sta­tut de « chef de famille » a été abo­li au pro­fil de « l’autorité paren­tale ». En 1990, dans mon école com­mu­nale, puis au col­lège, était tou­jours ins­crit « chef de famille » sur les papiers de ren­sei­gne­ments à rem­plir. L’école poly­tech­nique était inter­dite aux femmes jusqu’en 1972. Ce n’est qu’en 1975 que les femmes peuvent léga­le­ment accé­der à tous les ensei­gne­ments supé­rieurs. Autre­ment dit, tout cela, ce n’était qu’hier. Nos mères, la mienne, par exemple, a gran­di dans une socié­té miso­gyne qui lui inter­di­sait à peu près tout. Qui exploite sexuel­le­ment l’autre moi­tié sexuée de la popu­la­tion ? Qui détient le fruit de l’exploitation sexuelle de l’autre moi­tié sexuée de la popu­la­tion dans l’industrie por­no­gra­phique ? Le fait même qu’il existe une indus­trie por­no­gra­phique de bru­ta­li­sa­tion d’une moi­tié sexuée de la popu­la­tion… Qui pos­sède les richesses pla­né­taires ? Qui tue, agresse, viole ? Je ne vais pas res­sor­tir les chiffres, en France, com­men­tés par l’historienne Lucie Pey­ta­vin dans son livre Le Coût de la viri­li­té.

Pour répondre à ta ques­tion, nous ne sommes pas en patriar­chie : je vais même aller plus loin, le patriar­cat, la patriar­chie, c’est un non-sens. C’est une énième mala­dap­ta­tion. Nous avons vécu, depuis l’âge de bronze, en patri­cra­tie. Sous la loi et le pou­voir des pères : pater et kra­tos. Arkhos signi­fie « le com­men­ce­ment ». Au com­men­ce­ment de la vie n’est pas le père. Au com­men­ce­ment de la vie, c’est votre mère. Votre por­tail d’entrée dans le monde sont les lèvres géni­tales de votre mère, si tout se passe bien. C’est cela que veut dire « arkhos ». Les matriar­chies sont effec­ti­ve­ment des socié­tés où le com­men­ce­ment d’un clan et d’une com­mu­nau­té est par les mères. Mais cela n’a jamais signi­fié « la domi­na­tion de », ni « la loi de ». Le pou­voir, la domi­na­tion, c’est vrai­ment le Kra­tos, le suf­fixe ‑cra­tie. Les socié­tés véri­ta­ble­ment matriar­cales, selon la défi­ni­tion issue des recen­se­ments et études de Heide Goett­ner-Aben­droth sont des socié­tés par­te­na­riales et éga­li­taires : l’autorité y est celle des anciennes ; ce sont les femmes qui détiennent les terres et effec­tuent le par­tage des res­sources de manière éga­li­taire. Il n’y a pas d’accumulation pri­mi­tive, soit, pas de capi­ta­lisme. Il n’y a pas non plus de raré­fac­tion des res­sources arti­fi­cielles ou par sur­po­pu­la­tion, car les femmes régulent les nais­sances. Elles décident d’avoir un enfant et les hommes n’ont pas pré­ten­tion à en récla­mer, car ce n’est pas dans leurs pré­ro­ga­tives, ce n’est pas leur corps qui, pen­dant 9 mois et bien au-delà avec l’allaitement, crée­ra l’enfant et le main­tien­dra en vie. Les hommes ont un pou­voir repré­sen­ta­tif, ce sont les diplo­mates envers les autres clans et les autres socié­tés. Ils repré­sentent les cheffes cla­niques. La filia­tion est matri­li­néaire, les époux — il peut y en avoir plu­sieurs dans cer­taines socié­tés matriar­cales (du Tibet contem­po­rain par exemple), viennent vivre ou seule­ment rendre visite aux femmes dans la mai­son cla­nique. Les filles ne quittent pas la mai­son cla­nique, et les enfants y gran­dissent. Les oncles, les frères sont les pères sociaux. Ils élèvent les enfants de leurs sœurs, et non pas les leurs propres. Toutes les matriar­chies sont matri­cen­trées, mais toutes les socié­tés matri­cen­trées ne sont pas des matriar­chies. La nuance est de taille.

Or, nous, nous vivons en patri­cra­tie, en « patri­cra­tie andro­cra­tique » pré­ci­sé­ment ! Les vieux hommes (pères) concentrent tous les pou­voirs et l’argent, et les mâles dominent l’espace public, par leurs com­por­te­ments virils d’agression et par la main­mise sur les affaires du monde. Nom­breuses sont les socié­tés secrètes puis­santes qui excluent les femmes des postes puis­sants et qui sont donc entiè­re­ment des « boy’s club » (comme les ins­ti­tu­tions reli­gieuses ou les grandes entre­prises), l’inverse n’existant pas. Au contraire, lorsque les femmes reven­diquent des espaces non mixtes, un retour de bâton se fait aus­si­tôt sen­tir (par exemple, les les­biennes, enva­hies et agres­sées par des hommes qui pré­tendent être des femmes les­biennes, et dont le com­por­te­ment est légi­ti­mé par le pou­voir d’institution du der­nier mythe patriar­cal de l’identité de genre). Les socio­logues anglo­phones parlent de « male domi­na­ted work­place cultures », notion que les fran­çaises semblent com­mo­dé­ment igno­rer. L’égalité homme-femme est une éga­li­té de lettre. C’est la loi. Mais ce n’est pas la pra­tique. L’androcratie struc­ture la socié­té. La vio­lence mâle exer­cée sur les femmes régule la pré­sence des femmes dans l’espace public, dans la rue comme dans le cybe­res­pace, jour et nuit. La parole d’un homme vaut celle de 10 femmes, et si cet homme est connu, alors vous pou­vez mul­ti­plier par 5. Aus­si, je parle de patriar­cat par accep­ta­tion du terme, mais andro­cra­tie me semble bien plus adé­quat. Phal­lo­cra­tie porte une très forte charge sym­bo­lique, sans jeu de mots de ma part, qui je trouve leur fait beau­coup trop d’honneur !

4. Le féminisme auquel tu es parvenue, que tu défends, comment le situerais-tu, le décrirais-tu, en regard des différents types de féminisme qui existent aujourd’hui (on parle parfois de féminisme radical, de féminisme libéral, et d’autres encore) ?

Il n’y a qu’un seul fémi­nisme : un mou­ve­ment qui place les femmes au centre et qui œuvre à leur libé­ra­tion de l’oppression andro­cra­tique en fai­sant avan­cer les droits des femmes et l’application des lois qui les concernent et les pro­tègent. La loi reste d’ailleurs sou­vent lettre morte faute d’application de la part de la jus­tice et des ins­ti­tu­tions patriar­cales. Qu’il n’y ait qu’un fémi­nisme signi­fie que de nom­breuses contre­fa­çons idéo­lo­giques passent pour du fémi­nisme. Ces contre­fa­çons idéo­lo­giques ont mal­heu­reu­se­ment un coût pour les femmes puisqu’il s’agit de ren­ver­se­ments patriar­caux. Les « fémi­nismes » aujourd’hui, sont le résul­tat du noyau­tage de l’androcracie, ce pour­quoi je res­sens une très forte dis­so­nance cog­ni­tive à les appe­ler « fémi­nismes ». Réglons d’abord ceci en appe­lant « mas­cu­li­nisme » tout mou­ve­ment qui place les pri­vi­lèges et les inté­rêts des hommes par-des­sus les droits des femmes et qui milite acti­ve­ment pour l’exploitation des femmes et de leurs organes sexuels au pro­fit des hommes.

Les mou­ve­ments qui militent en faveur de l’exploitation sexuelle des femmes sont por­tés par des hommes proxé­nètes, qui capi­ta­lisent sur l’exploitation des femmes. Ils défendent les droits des hommes à vendre et à ache­ter les corps des femmes. Ce sont donc des mas­cu­li­nismes. Les mou­ve­ments qui militent pour l’exploitation du ventre des femmes (la GPA) sont l’autre face d’une même pièce : ache­ter et vendre les putains / ache­ter et vendre les mères ges­tantes, ache­ter et vendre les enfants. Rien de ceci n’est pro­gres­siste, il s’agit au contraire d’un conser­va­tisme bar­bare qui nous ramène à l’âge du bronze et à la domes­ti­ca­tion coer­cée des femmes par les sei­gneurs de guerre. De la même manière, les mou­ve­ments iden­ti­taires reli­gieux, fon­da­men­ta­le­ment miso­gynes, ne peuvent être fémi­nistes. Reli­gion patriar­cale et fémi­nisme sont fon­ciè­re­ment anti­no­miques. Ces mou­ve­ments mas­cu­li­nistes ont énor­mé­ment d’influence poli­tique parce qu’ils ont l’argent et les réseaux d’influence (les médias, la culture) des hommes, mais aus­si parce qu’ils ont le sou­tien « domes­tique » (le secré­ta­riat, l’intendance, l’investissement émo­tion­nel) de femmes qui cherchent à « cus­to­mi­ser » leur oppres­sion. Se cou­ler dans les plis du colo­ni­sa­teur de manière à amé­na­ger les condi­tions de sa sur­vie, c’est la réponse immé­diate devant l’oppresseur. Des exemples fla­grants de cette stra­té­gie de sur­vie s’observent :

-  Dans l’institution reli­gieuse : les femmes qui reven­diquent être de bonnes chré­tiennes, de bonnes musul­manes, impli­quées dans leur com­mu­nau­té. Sans ces femmes, les ins­ti­tu­tions patriar­cales s’effondreraient ;

- et dans l’industrie de l’exploitation sexuelle :  les rares femmes qui disent être volon­tai­re­ment en situa­tion de pros­ti­tu­tion, qui sont aus­si celles à qui l’androcratie donne une pla­te­forme média­tique mains­tream de choix, tout en fai­sant croire que leurs idées sont trans­gres­sives, sont des femmes qui ont cher­ché à amé­na­ger leur oppres­sion et/ou qui sont sur­tout dans le déni de leur propre exploi­ta­tion, et qui se contre­fichent des autres femmes. Rendre toutes les femmes pros­ti­tuables, ce n’est pas du fémi­nisme. En contraste avec les 89 % de per­sonnes en situa­tion de pros­ti­tu­tion — hors traite des femmes et des enfants, qui consti­tuent la vaste majo­ri­té de la traite humaine ! — qui vou­draient en sor­tir et ne le font pas pour des rai­sons éco­no­miques, ces quelques femmes sont une mino­ri­té que l’androcratie veille à bien mettre en avant — de ses médias. Curieu­se­ment, en mani­fes­ta­tion, qui sont aus­si des mani­fes­ta­tions de force phy­sique et de nombre, les hommes forment les pre­miers rangs. La majo­ri­té écra­sante des per­sonnes en situa­tion de pros­ti­tu­tion, hors traite humaine, le sont par coer­ci­tion éco­no­mique. Quant aux autres, se sentent-elles insul­tées par ces pro­pos ? Qu’elles réflé­chissent aux consé­quences sur toutes les femmes qu’entrainent leurs convic­tions indi­vi­dua­listes et égoïstes.

Est appe­lé « fémi­nisme libé­ral » le fémi­nisme pro­mou­vant l’auto-objectification et l’auto-exploitation, soit l’autopornification des femmes par elles-mêmes, au tra­vers de l’oppression qu’elles subissent et refusent de recon­naître. Il y a aus­si une ques­tion de fier­té à ne pas vou­loir recon­naître les déter­mi­nismes patriar­caux qui les ont pous­sées à inté­rio­ri­ser cette oppres­sion et d’en reven­di­quer les consé­quences comme un choix. Le pré­fixe porn- vient du grec ancien et signi­fie « bon mar­ché », quelque chose de « cheap ». Les por­noi étaient les esclaves sexuelles, des cap­tives — butin de guerre, que les marins trou­vaient à peu de frais dans les bor­dels près des ports. Le « fémi­nisme libé­ral » milite pour un amé­na­ge­ment de l’exploitation per­son­nelle et non pour abo­lir l’exploitation des femmes par les hommes. C’est un peu comme si les esclaves noirs, au lieu de se battre pour leur liber­té, s’étaient bat­tus pour payer des impôts. Fémi­nisme libé­ral est un oxymore.

J’ai par­lé de déter­mi­nismes patriar­caux : qu’est-ce que ce gros mot ? On pour­rait aus­si par­ler, avec Dee Gra­ham (Loving to sur­vive : sexual ter­ror, men’s vio­lence and women’s lives), de syn­drome de Stock­holm d’échelle socié­tale, voire civi­li­sa­tion­nelle (selon nous). Mais je n’aime pas le terme de syn­drome de Stock­holm pour des rai­sons liées à l’incident de Stock­holm même : le syn­drome décrit existe bel et bien, il s’agit d’un syn­drome post-trau­ma­tique per­ma­nent lorsque vous vivez avec vos bour­reaux, avec une per­sonne mal­trai­tante, un maître blanc si vous êtes une esclave noire au 18e siècle. Tou­te­fois ce n’est pas ce qui s’est pro­duit lors de cet inci­dent, et le psy­chiatre qui a for­mu­lé le syn­drome n’a jamais dis­cu­té un seul ins­tant avec les femmes otages. Le syn­drome de Stock­holm a sur­tout été inven­té pour dis­cré­di­ter la parole des femmes vic­times de vio­lence en géné­ral, et en par­ti­cu­lier dans cette affaire, par conflit d’intérêts. Un conflit d’intérêts entre des hommes cri­mi­nels et un homme com­mis­saire de police nar­cis­sique et bru­tal, qui a pris de très mau­vaises déci­sions au mépris des otages et sciem­ment mis celles-ci en dan­ger. Si cette his­toire inté­resse vos lec­trices et lec­teurs, voir l’ouvrage de Jess Hill, See What You Made Me Do : Power, Control and Domes­tic Violence.

Lorsque les notions cen­sées décrire l’expérience des oppri­mées ont été inven­tées par l’oppresseur et pour de mau­vaises rai­sons, tel le syn­drome d’aliénation paren­tale de Richard Gar­ner qui, pro­ba­ble­ment pédo­phile lui-même, cher­chait à pro­té­ger les pères abu­sifs, vous aurez beau­coup de dif­fi­cul­té en tant que femme exploi­tée à pen­ser votre situa­tion. C’est-à-dire à mettre des mots sur ce que vous vivez au quo­ti­dien, à trans­for­mer votre mémoire trau­ma­tique en mémoire auto­bio­gra­phique. À cette dif­fi­cul­té s’ajoute le han­di­cap d’une atro­phie cog­ni­tive — l’incapacité à réflé­chir lorsque vous vous trou­vez en situa­tion pré­caire de sur­vie et en SPT constant.

Les fémi­nismes adjec­ti­vés n’en sont donc pas. Ils ne sont que des amé­na­ge­ments de peine qui ne libèrent pas les femmes de leurs pri­sons. Des fémi­nistes de la 2e vague repro­chèrent à d’autres fémi­nistes de la 2e vague, de ne pas tenir compte des par­ti­cu­la­ri­tés des types de femmes, c’était la cri­tique de l’intersectionnalité. Par exemple, une femme noire et les­bienne accu­mu­le­ra les oppres­sions du fait d’être une femme, d’être noire et d’être une les­bienne. Cette pers­pec­tive, incon­tes­table, a cepen­dant été la porte troyenne du para­si­tisme mas­cu­lin, qui y trou­va l’opportunité bien com­mode, d’y insé­rer ses reven­di­ca­tions en divi­sant pour mieux régner. C’est ain­si que le fémi­nisme fut sabor­dé : les hommes sont par­ve­nus à divi­ser les femmes en les foca­li­sant sur leurs dif­fé­rences — dif­fé­rences liées aux ins­ti­tu­tions patriar­cales, dif­fé­rences liées aux condi­tions de leurs oppres­sions (une femme musul­mane en Iran et une femme blanche, divor­cée et cheffe d’entreprise n’ont a prio­ri pas grand-chose en com­mun) et à leur faire perdre de vue ce qu’elles avaient toutes en commun.

Or, ce qu’elles ont en com­mun consti­tue ces carac­té­ris­tiques immuables et uni­ver­selles sur les­quelles légi­fèrent dif­fé­rem­ment les hommes, en fonc­tion de leur culture et de leur his­toire. Tant que quelque part sur terre, les femmes d’un pays, d’une socié­té, d’une tri­bu, seront subor­don­nées à l’autorité et aux dési­rs bar­bares des hommes (le pou­voir rend les hommes bar­bares) aucune femme ne sera vrai­ment en sécu­ri­té où qu’elle se trouve. Tant que les femmes en Pologne et dans cer­tains États des EU n’auront pas le droit de déci­der la manière dont elles vont enga­ger ou non leur facul­té de créa­tion de la vie, en dehors de toute coer­ci­tion éco­no­mique (l’industrie nais­sante de la GPA capi­ta­lise sur la pré­ca­ri­té des femmes en dépit de ce que vous en montrent les bro­chures publi­ci­taires en papier gla­cé), ce droit fon­da­men­tal qui nous semble aujourd’hui aller de soi, et tra­duit en France par la loi rela­tive à l’IVG, sera mena­cé. Il n’y a qu’à voir le tour­nant que prennent les débats poli­tiques fran­çais mar­ke­tés par un mil­liar­daire chré­tien miso­gyne, à l’aide de son porte-parole aux pro­pos et à l’aspect de nabot hitlérien.

Tant que des petites filles subissent des muti­la­tions géni­tales et des mariages for­cés en Afrique, toutes les petites filles sont en dan­ger. Tant que les reli­gions patriar­cales tiennent les femmes en domes­ti­ci­té, nous ne sommes pas à l’abri, dans notre laï­ci­té mena­cée. Tant que les fœtus femelles sont avor­tés ou tués à la nais­sance en Inde et à cer­tains endroits de Chine, ayant entrai­né aujourd’hui un dif­fé­ren­tiel de popu­la­tion de plus de 23 mil­lions de filles man­quantes, la miso­gy­nie des patriar­cats et la vio­lence des hommes sur les filles et les femmes régne­ront. Tant qu’il y avait des noirs en situa­tion d’esclavage, aucun noir ne pou­vait être réel­le­ment libre : cette com­pa­rai­son parle aux hommes qui montrent géné­ra­le­ment beau­coup de dif­fi­cul­tés à se mettre à la place des femmes, sauf lorsqu’il s’agit de sabo­ter leur sécu­ri­té et leurs liber­tés fondamentales.

D’ailleurs, c’est aus­si pour­quoi vous ver­rez aujourd’hui dans le « fémi­nisme », en plus de la défense des inté­rêts des hommes qui les exploitent, qu’une place cen­trale et phy­sique a été accor­dée aux hommes. Les hommes qui ont très rapi­de­ment adop­té et dif­fu­sé le mythe du sen­ti­ment d’être une femme dans un corps d’homme, par­ache­vant la des­truc­tion de la cohé­sion du fémi­nisme. Le fémi­nisme média­ti­sé a été réduit à une gro­tesque farce, et les femmes conscientes de ce rapt éclair (en l’affaire de 2 décen­nies) sont obli­gées de se battre pour des limites que les hommes ne cessent de repous­ser, au point qu’elles doivent d’abord se défi­nir par l’exclusion des hommes et de leurs inté­rêts, au lieu de conti­nuer de se battre pour la libé­ra­tion des femmes. Les femmes qui ont en com­mun d’être oppri­mées par les hommes sur la qua­si-tota­li­té de la pla­nète, parce qu’elles sont les femelles de l’espèce humaine. L’endroit « sûr » à par­tir duquel pen­saient opé­rer les fémi­nistes occi­den­tales subit actuel­le­ment un revi­re­ment d’ampleur, qui est allé jusqu’à faire régres­ser les conquis sociaux des fémi­nistes de la deuxième vague, notam­ment sur le droit au sport et l’équité dans le sport.

L’endroit d’où je te parle est à l’arrière d’une bar­ri­cade, pen­dant que je constate que mes com­pagnes perdent leurs emplois, sont cen­su­rées, sont har­ce­lées et mena­cées de viol et de mort par des hordes de jeunes miso­gynes sur inter­net et dans la vie réelle. La posi­tion à par­tir de laquelle je te parle est celle d’une spec­ta­trice devant l’effacement des femmes que sont en train d’entériner toutes les grandes ins­ti­tu­tions : des revues scien­ti­fiques qui ne doivent plus les nom­mer, sinon par des mor­ceaux de leurs organes sexuels et de leurs corps sexués tels que « por­teuses d’utérus[1] », « mens­trua­trices », ou encore en tant que sous-caté­go­ries de femmes : « cis-femmes. » L’antédiluvienne déshu­ma­ni­sa­tion (démo­ni­sa­tion) des femmes est repro­duite, dans le cybe­res­pace, dans l’espace public et dans le droit : les légis­la­teurs (au mas­cu­lin, je sou­ligne) des pays occi­den­taux rem­placent actuel­le­ment, et sans se ques­tion­ner, la carac­té­ris­tique maté­rielle immuable qui déter­mine la classe des femmes dans la loi, enre­gis­trée sous la caté­go­rie du « sexe », en tant que fon­de­ment de leur pro­tec­tion et rai­son maté­rielle pour laquelle elles sont oppri­mées, par la notion du sté­réo­type socio­sexuel, « le genre fémi­nin. » Or le genre est une construc­tion sociale, une essence pla­to­ni­cienne déta­chée du monde sen­sible et de la réa­li­té maté­rielle. Le sté­réo­type sexiste ou « le genre » est un concept dans la tête des hommes et dont l’ontologie est celle de la croyance. Le sté­réo­type sexiste est la manière dont les femmes sont oppri­mées et qui se tra­duit par un ensemble de dis­cri­mi­na­tions et de vio­lences exer­cées à l’encontre des femmes. Le sté­réo­type est un spectre qui va de la maman des hommes à la putain des hommes : tout ce que l’on trou­ve­ra entre les deux res­te­ra un arché­type fémi­nin défi­ni en fonc­tion de son rap­port aux hommes et donc, cen­tré sur les hommes.

Les femmes, aujourd’hui, sont rede­ve­nues une idée dans la tête d’un homme (le syn­drome de Pyg­ma­lion), une idée que l’homme cherche à fabri­quer, voire en cher­chant même à se fabri­quer lui-même pour y cor­res­pondre, et c’est cette idée d’homme, « la fémi­ni­té », qui vient rem­pla­cer notre sexe dans la lettre de la loi. Les femmes fémi­nistes, témoins de cette opé­ra­tion de conscience patriar­cale, ont l’équipement ana­ly­tique et hers­to­rique qui leur per­met de remon­ter à la racine de cette super­che­rie. Parce qu’elles savent com­ment opère le patriar­cat, par mala­dap­ta­tion. C’est ce que les fémi­nistes appellent « fémi­nisme radi­cal », avec radi­cal comme « à la racine » du mal, à la racine du mâle. Mais pour moi, fémi­nisme radi­cal à autant de sens que « cis-femme ». Parce que le sens des mots par les­quels nous étions enfin par­ve­nues à nous dési­gner, sor­tant de cet oubli que nous avions de nous-mêmes, a été ren­ver­sé et réin­ves­ti par le patriar­cat, nous serions obli­gées de nous dépla­cer dans le lan­gage pour pou­voir nous dis­tin­guer à nouveau.

Les femmes échap­paient aux hommes. Dans cette inten­tion­na­li­té col­lec­tive qu’est l’androcratie, ils ont trou­vé le moyen de ren­ver­ser jusqu’au sens du mot « femme » et d’institutionnaliser ce ren­ver­se­ment. Cer­taines femmes, dont la pen­sée et les actions se qua­li­fient comme du fémi­nisme radi­cal, ne se disent pour­tant pas fémi­nistes, car « le fémi­nisme ne veut plus rien dire ». Je les com­prends, mais je ne suis pas d’accord. Ces femmes et moi-même sommes fémi­nistes. Le reste ne sont qu’idéologues et impos­teurs — au masculin.

5. Fais-tu référence, dans ces derniers paragraphes, au phénomène du « transgenrisme » ? Est-ce que tu peux nous en dire plus sur ses origines et ses visées actuelles ? Lierre Keith en parle comme d’une « guerre contre le féminisme ». Es-tu d’accord ?

Je fais sur­tout réfé­rence à un vieux mou­ve­ment de pen­sée patriar­cale, cris­tal­li­sé depuis près de 2500 ans. Tout ce que nous consta­tons aujourd’hui, ce sont des varia­tions sur ce thème unique, y com­pris ce qui est appe­lé « trans­gen­risme » et qui n’échappe pas à l’inversion sys­té­ma­tique du sens. Quand on entend « trans » gen­risme, il faut sur­tout entendre fixa­tion du gen­risme, et le gen­risme étant l’instrument idéo­lo­gique, le mythe au niveau ins­ti­tu­tion­nel, par lequel l’androcratie domine toute chose, ce qu’il y a der­rière « trans­gen­risme », c’est la vieille struc­ture du pou­voir patriar­cal. Fai­sons un petit tour d’histoire dans la zone d’influence géo­gra­phique qui nous concerne, nous occidentales.

Au néo­li­thique et tout au long de l’âge du bronze, les phases d’installation du patriar­cat (allant de pair avec les vagues d’invasions indo-euro­péennes) ne se sont pas pro­duites en simul­ta­né dans le monde humain. Mais l’on obser­ve­ra des étapes simi­laires, déca­lées ou se che­vau­chant dans le temps, que l’on se penche sur les com­mu­nau­tés et cités pré­hel­lé­niques ou en Méso­po­ta­mie : depuis l’avènement des guerres et des classes de guer­riers, les hommes ont cher­ché à inves­tir les sphères qui rele­vaient des pré­ro­ga­tives et de l’autorité natu­relle ou sym­bo­lique des femmes (de telles sépa­ra­tions n’existaient pas, elles se sont démar­quées avec la séden­ta­ri­sa­tion), qu’il s’agisse de pré­ro­ga­tives spi­ri­tuelles, ins­ti­tu­tion­nelles ou pro­fes­sion­nelles. Les colons patriar­caux l’ont fait à la foi par la force et par la « conquête » au tra­vers de l’insistance et de la coer­ci­tion. La culture du viol est en cela mul­ti­mil­lé­naire. Nous avons des preuves de ces pro­ces­sus dans les plus anciens registres admi­nis­tra­tifs, pro­ces­sus qui ont mené leurs pous­sées tout au long de la « civi­li­sa­tion » de l’humanité, c’est-à-dire, sa patriar­ca­li­sa­tion. Le pro­ces­sus de civi­li­sa­tion de l’humanité, c’est sur­tout l’histoire de l’institutionnalisation de la bar­ba­rie. Sa pre­mière forme poli­ti­co-sociale fut la Cité-État. Il a par exemple été décou­vert un compte ren­du de pro­cès où une prê­tresse accuse un homme d’usurpation de ses parures ritua­lis­tiques et de ses fonc­tions. Le droit pré­vau­drait en sa faveur, et sa place lui serait res­ti­tuée, mais pas pour long­temps : la jus­tice était déjà celle des hommes. Le droit et la jus­tice ont été éta­blis pour régu­ler les rela­tions entre le conqué­rant et le peuple colo­ni­sé en rébel­lion. La plus ancienne poé­tesse par­ve­nue jusqu’à nous, Eneh­duan­na, qui était aus­si prê­tresse du temple d’Inanna, relate son exil à cause de l’usurpation de Lua­ga­lane, un sei­gneur de guerre, et ce fai­sant relate une situa­tion de crise poli­tique et de tour­nant civi­li­sa­tion­nel en son temps. Celle qui est consi­dé­rée comme « la pre­mière poé­tesse » était en fait la « der­nière » d’une longue lignée d’institutions matriar­cales sur­vi­vantes, qua­si ves­ti­giales dans les grands centres urbains. Une fois que milles Luga­lane se sont ensuite effi­ca­ce­ment empa­rés par la force des temples, des com­pagnes et des biens de mille Eneh­duan­na, et que ceux-ci aient entiè­re­ment inves­tis les rôles poli­tiques, spi­ri­tuels et pro­fes­sion­nels des femmes, ce ren­ver­se­ment allait être simul­ta­né­ment tra­duit dans le pan­théon des divi­ni­tés et les recen­se­ments des déesses et dieux et des registres reli­gieux :  le nombre de temples recen­sés à leurs noms, le volume d’offrandes qui leur étaient faites… Le ren­ver­se­ment patriar­cal se tra­dui­sit mytho­gra­phi­que­ment par la réduc­tion du pan­théon fémi­nin et son écra­se­ment sous la hié­rar­chie des dieux mâles : les déesses étaient mas­cu­li­ni­sées, et deve­naient donc des dieux mâles, ou démo­ni­sées — en démons mâles. Astho­ret, par exemple, n’est autre qu’Astarte, Ashe­ra, Hator et Aphrodite.

Aujourd’hui les femmes résis­tantes au milieu de l’histoire, son his­toire à lui, telle que Hat­shep­sut, Boud­di­ca, Jeanne d’Arc et plus récem­ment of Jen­nie Hod­gers, sont « tran­sées » par les croyants de la reli­gion du genre, qui sem­blables aux mytho­graphes de l’âge du bronze, réécrivent l’histoire des femmes héroïques en leur assi­gnant une « iden­ti­té de genre homme ». Ain­si, il n’existerait pas de femmes résis­tantes qui auraient défié l’ordre patriar­cal puisqu’elles se révé­le­raient en fait être des hommes nés dans le mau­vais corps. Le conser­va­tisme et la rigi­di­té du car­can patriar­cal sont dès lors scel­lés et nulle ne peut y échapper.

Bien sûr les mou­ve­ments de résis­tance ont été nom­breux et actifs : les peuples et les hommes de ces peuples éga­le­ment, ne sont pas res­tés pas­si­ve­ment à accep­ter les pro­messes d’un para­dis patriar­cal de maso­chisme et de rejets de la sexua­li­té, en l’échange de leur allé­geance au roi et au dieu. Les peuples sou­te­naient leurs cultes des grandes déesses et les per­pé­tuaient dans l’illégalité. C’est même la prin­ci­pale rai­son de l’existence de l’Ancien Tes­ta­ment, qui est tout à la fois une mytho­lo­gie fon­da­trice et un cor­pus de loi : les lois hébraïques, for­te­ment ins­pi­rées des lois sumé­riennes, des ver­sions du Code d’Hammurabi et des lois assy­riennes en ce qui concerne le contrôle de la sexua­li­té des femmes et l’obéissance des hommes au dieu-roi, écra­saient les hommes en leur pro­met­tant la contre­par­tie le droit d’être des rois chez eux et de régner sur les femmes qu’ils révé­raient jusqu’alors comme source de toute vie, connec­tées aux déesses, maî­tresses cla­niques, etc. La rai­son de cette com­pi­la­tion d’interdits et d’obligations mil­li­mé­trées tout au long du jour et de la nuit, était prin­ci­pa­le­ment de régu­ler la sexua­li­té des femmes et d’anéantir les cultes sur­vi­vants de la déesse (Ashera/Ishtar/Astarté/Astoreth/Hator) par­mi les peuples colo­ni­sés. Les cana­néens don­naient du fils à retordre aux patriarches lévites, mais leur résis­tance fut en vain sinon pour nous avoir lais­sé les traces de ce refus du nou­vel ordre sombre qui allait ense­ve­lir l’humanité à tout jamais, l’ordre patriarcal.

L’appropriation des pré­ro­ga­tives des femmes par les hommes, c’est l’histoire de l’histoire ! Il s’agit de cette « mala­da­pa­tion » dont parle Max Dashu, adap­ta­tion mas­cu­line (ren­ver­se­ment et exploi­ta­tion ratio­na­li­sée) des ins­ti­tu­tions exis­tantes. La mala­dap­ta­tion est la guerre véri­table des mâles menés contre les femmes, au milieu de toutes les pseu­do­guerres (pillages) klep­to­cra­tiques. La guerre qui aura chan­gé la face du monde en met­tant en mou­ve­ment cette force de des­truc­tion impla­cable : l’accumulation pri­mi­tive du capi­tal par l’exploitation de la nature et des femmes, pour arri­ver aujourd’hui à la des­truc­tion de la nature et à la sur­po­pu­la­tion. La sur­po­pu­la­tion résulte du contrôle des hommes sur le corps des femmes. Et Dieu a dit « mul­ti­pliez-vous ». Encore une fois, vous ne ver­rez pas une telle pul­lu­la­tion de popu­la­tion (avec un excé­dent mon­dial écra­sant de mâles) dans les socié­tés matriar­cales sub­sis­tantes, insu­laires et iso­lées en hautes mon­tagnes. La crise de la sur­po­pu­la­tion des pays du tiers monde a été mon­tée de toute pièce par les Nations Unies à la fin des années 70’s, et était des­ti­née au contrôle de la pro­duc­tion des femmes des colo­nies via une poli­tique mal­thu­sia­niste et à les trans­for­mer en tra­vail bon mar­ché, autre­ment dit, à les exploi­ter[2]. Dans ces socié­tés éga­li­taires, sans rare­té arti­fi­cielle des biens et des res­sources (à la fois moteur et consé­quence du cercle vicieux patriar­ca­pi­ta­liste), les femmes avaient et ont par­fois encore le contrôle de leur désir et de leur corps, régu­lant ain­si la popu­la­tion et les ressources.

L’histoire des reli­gions patriar­cales même relate le ren­ver­se­ment ins­ti­tu­tion­nel opé­ré par le patriar­cat. Les mythes patriar­caux sont des per­for­mances du réel. Et dès le départ, les mythes de créa­tion patriar­caux se sont appro­priés la seule pré­ro­ga­tive qui leur échappe encore à ce jour : la pro­créa­tion. La conscience patriar­cale veut créer la vie, mais a dû jusqu’ici se conten­ter de mani­pu­ler et réécrire la sym­bo­lique humaine, de mani­pu­ler la ges­talt humaine : l’âme, la vie de l’esprit créée par le dieu patriar­cal, et qui ne se trans­met que d’homme en homme, par la chaîne épis­co­pale. Le mythe des reli­gions patriar­cales est à la fois le pla­giat le plus gros­sier et le plus ridi­cule de la régé­né­ra­tion (le propre des femelles) et dont les consé­quences ont été les plus désas­treuses de toute notre hers­toire. La pen­sée du dua­lisme méta­phy­sique et de la sépa­ra­tion corps et esprit, nature et culture, femme et homme est le mythe de jus­ti­fi­ca­tion de l’exploitation de la nature et des femmes par l’homme. L’idéologie du genre actuel­le­ment en vogue n’est que le der­nier relent de ce dua­lisme méta­phy­sique dont le but est l’appropriation de ce qui appar­tient aux femmes, du moins, de ce qui leur reste : leur biologie.

Les grandes déesses de la créa­tion, de la mort et de la régé­né­ra­tion ont été effa­cées. Les hautes fonc­tions spi­ri­tuelles, poli­tiques et pro­fes­sion­nelles des femmes ont été sup­pri­mées et acca­pa­rées par les hommes qui occupent aujourd’hui tous les postes de pou­voir. Les « femmes de pou­voir » sont les ser­vantes de ces hommes, celles qui jouent le jeu du patriar­cat par auto­mi­so­gy­nie, celles qui veulent être l’oppresseur et non la vic­time, mais qui ce fai­sant sous­crivent plei­ne­ment à cet état de fait et contri­buent à sa main­te­nance et sa repro­duc­tion. L’idéologie du genre, en tant que sous-pro­duit de la conscience patriar­cale, vise à l’effacement des femmes et à l’appropriation de tout ce qui a trait à leur exis­tence par les hommes, les pri­vant ain­si de moyens d’exprimer et donc de com­battre l’oppression patriar­cale multimillénaire.

L’idéologie du genre, en tant que mythe, est une per­for­mance de la réa­li­té patriar­cale : les hommes veulent tou­jours contrô­ler le ventre des femmes, envieux de leur pou­voir de pro­créa­tion. Au tra­vers du « trans­sexua­lisme » les auto­gy­né­philes et les hommes miso­gynes ont construit avec l’arme légis­la­tive de la fic­tion juri­dique (la loi et le droit étant à l’origine les lois de contrôles de la sexua­li­té des femmes et le droit des hommes), un moyen de tenir les femmes dans les rangs et de les coer­cer (ren­trer dans leur espace, leur inter­dire de par­ler de leurs expé­riences de femelles humaines) sans qu’elles ne puissent se défendre. C’est la fic­tion juri­dique du « genre » qui vient rem­pla­cer la réa­li­té du « sexe » dans la loi.

Aus­si, de très jeunes filles, igno­rantes de « l’histoire », igno­rantes de ce qu’est réel­le­ment le patriar­cat, mais qui en res­sentent néan­moins tout le poids au tra­vers du mal-être, de la haine de soi, de la crainte, de la culpa­bi­li­té face à ces hommes plus vieux qui leur disent ce que sont les femmes, qui leur disent être eux-mêmes des femmes, tan­dis qu’elles ne seraient qu’une sous-caté­go­rie de femmes, se retrouvent endoc­tri­nées par une culture pro­sé­lyte ânon­née sur les réseaux sociaux par les prêtres en contrôle de la nov­langue reli­gieuse. Elles tentent alors de quit­ter leur condi­tion par l’automutilation extrême et d’hystérectomie. Les jeunes filles essaient incons­ciem­ment aujourd’hui d’arracher et de cou­per les organes qui concentrent l’envie et la concu­pis­cence des nou­veaux prêtres patriarcaux.

Au-delà d’un simple ren­for­ce­ment patriar­cal des sté­réo­types socio­sexuels ances­traux, ce phé­no­mène est plus fon­da­men­ta­le­ment une tra­duc­tion ins­ti­tu­tion­nelle de l’envie d’utérus (womb envy), noyau de la conscience patriar­cale. Les hommes poussent le syn­drome de Pyg­ma­lion très loin : ils veulent d’une part fabri­quer la femme gynoïde (femmes-robots, uté­rus arti­fi­ciels, exo­ma­trices) afin de pou­voir fabri­quer au tra­vers de celle-ci une des­cen­dance sous leur contrôle, et d’autre part, ils veulent deve­nir eux-mêmes cette femme fabri­quée au tra­vers d’un Fran­ken­stei­nisme gros­sier : leurs pro­jets de trans­plan­ta­tions d’organes femelles dans des corps d’hommes. Les hommes essaient de se fabri­quer une condi­tion fémi­née[3], après avoir revê­tu les habits de fonc­tion des femmes, leurs fonc­tions, leurs pou­voirs, ils veulent main­te­nant en revê­tir la peau. C’est ce qui se cache der­rière la notion de transgenrisme.

6. Que penses-tu des écoféministes qui, comme Maria Mies et Vandana Shiva, défendent une « perspective de la subsistance », qui « réévaluent les notions de modernisation, d’autonomie et d’émancipation féministe à l’aune de l’autogouvernement des sociétés de chasseurs-cueilleurs et des sociétés paysannes » et considèrent que « la lutte pour l’égalité entre les sexes, sur le plan du droit, de l’accès à l’éducation et au travail, est […] indissociable d’une critique radicale de la société de consommation, de l’industrialisation et du capitalisme » (Geneviève Pruvost, Quotidien politique) ; qui considèrent, autrement dit, que l’émancipation des femmes implique non pas de développer toujours plus de technologies afin d’exonérer les femmes de toute « tâche ménagère », mais de se libérer des systèmes de domination impersonnelle (l’État, le capitalisme) et de réinventer la vie quotidienne en dehors des rapports de domination personnelle, intersexuelle, de partager équitablement les activités de subsistance journalières ?

Je vais com­men­cer par tra­duire une défi­ni­tion de Carol Christ, dans son essai Patriar­chy as a Sys­tem of Male Domi­nance Crea­ted at the Inter­sec­tion of the Control of Women, Pri­vate Pro­per­ty, and War (Le patriar­cat en tant que sys­tème de domi­na­tion mas­cu­line [andro­cra­tique] créé à l’intersection du contrôle des femmes, de la pro­prié­té pri­vée et de la guerre) : « Le patriar­cat est un sys­tème de domi­na­tion mas­cu­line, enra­ci­né dans l’éthique de la guerre. L’éthique de la guerre sert à légi­ti­mer la vio­lence, et cette vio­lence est ensuite sanc­ti­fiée par les sym­boles des reli­gions patriar­cales. Dans ce sys­tème, les hommes dominent les femmes au tra­vers du contrôle de leur sexua­li­té dans le but de trans­mettre leurs pro­prié­tés pri­vées à leurs héri­tiers mâles. Com­ment un sys­tème qui assi­mile l’essence d’un homme à l’ensemble de ses pos­ses­sions et à sa capa­ci­té à les trans­mettre à ses fils s’est-il mis en place ? Je répon­drais à cette ques­tion par la guerre. La guerre et la confis­ca­tion de la « pro­prié­té » par les guer­riers avec la guerre. Le patriar­cat est pro­fon­dé­ment intri­qué avec l’éthique de la guerre qui légi­ti­mise la vio­lence, et par laquelle les hommes, deve­nus des héros de guerre, sont auto­ri­sés à tuer d’autres hommes, à vio­ler les femmes et à s’emparer des terres et des tré­sors, à exploi­ter les res­sources et à pos­sé­der et domi­ner les popu­la­tions conquises. » À cette défi­ni­tion, j’ajouterais l’aspect de l’individualisme, insé­pa­rable du prin­cipe d’accumulation capi­ta­liste intrin­sèque au sys­tème patriar­cal. Au tra­vers de la guerre et du patriar­cat s’établit une hié­rar­chie entre les hommes guer­riers : il s’agit d’un sys­tème pyra­mi­dal et il est impor­tant de le pré­ci­ser, car le but de l’accumulation des richesses et donc de la trans­mis­sion patriar­cale, c’est d’avoir plus et tou­jours plus que les autres hommes.

En contraste, les études matriar­cales menées par HAGIA et Heide Goett­ner-Aben­droth ont per­mis d’identifier et de défi­nir les socié­tés matriar­cales selon 4 cri­tères géné­raux : 1) ce sont des socié­tés agraires qui pra­tiquent une agri­cul­ture à petite échelle, une agri­cul­ture de sub­sis­tance, et dont la sta­bi­li­té éco­no­mique fonc­tionne selon un ensemble de cou­tumes sociales basées sur le don. Il s’agit d’une « éco­no­mie du don » ; 2) Ce sont des socié­tés éga­li­taires, matri­li­néaires — la trans­mis­sion des titres, des devoirs, des terres se fait de mère en filles, et matri­lo­cales — les terres appar­tiennent au clan mater­nel et les femmes aus­si bien que les hommes res­tent dans le clan mater­nel ; 3) ce sont des socié­tés de par­te­na­riat qui ont déve­lop­pé des sys­tèmes de consen­sus démo­cra­tiques effi­caces 4) ce sont des socié­tés qui cultivent une spi­ri­tua­li­té cen­trée sur la terre en tant que Grande Mère d’Abondance (Great Mother and Giver, Great Giving Mother) : la terre est leur mère et pour­voit géné­reu­se­ment à leurs besoins. Cette spi­ri­tua­li­té est ani­mée et mise en œuvre dans les prin­cipes sociaux de soins mutuels, de coopé­ra­tion et d’entraide, ce qui est géné­ra­le­ment asso­cié avec les soins mater­nels que les femmes aus­si bien que les hommes peuvent et doivent mettre en pratique.

Ces socié­tés ne sont pas des socié­tés paléo­li­thiques de chas­seuses-cueilleuses ni même des « socié­tés de pay­sans », bien qu’elles soient des socié­tés agraires, elles sont sur­tout des socié­tés étran­gères à tout sys­tème de domi­na­tion, qui par défi­ni­tion et réfé­ren­tia­li­té, ne peut qu’être un sys­tème patriar­cal. Il n’existe pas de sys­tème de socié­té patriar­cale qui soit éga­li­taire. Aucune socié­té patriar­cale n’est une socié­té éga­li­taire. Il faut aus­si res­ter atten­tive au fait que toutes les socié­tés matri­cen­trées ne sont pas for­cé­ment des socié­tés matriar­cales. Cer­taines socié­tés qui glo­ri­fient la mater­ni­té sont des socié­tés de coer­ci­tion dans les­quelles il y a une très forte injonc­tion à être mère et où un sys­tème de hié­rar­chie se met donc en place (par exemple les Joo­las du Séné­gal) : ce sont des socié­tés, ancien­ne­ment matriar­cales, qui en réac­tion aux pres­sions socio­po­li­tiques et envi­ron­ne­men­tales exté­rieures, c’est-à-dire aux pres­sions patriar­cales reli­gieuses (Islam par exemple), des mar­chés mon­diaux et des guerres eth­niques qu’ils pro­voquent, vont « réi­fier » leur culture à leur propre détri­ment. Dans cet envi­ron­ne­ment hau­te­ment stres­sant, les femmes se retrouvent donc asser­vies à la mater­ni­té super­fé­ta­toire en plus de « réqui­si­tion­ner » tout le tra­vail (agri­cole, médi­cal, spi­ri­tuel et social) à leurs frais au pro­fit des hommes, tan­dis que ceux-ci, éga­le­ment sou­mis aux pres­sions patriar­cales et aux dis­cours exté­rieurs de déni­gre­ment de leur mode de vie, vivent en para­si­tant le tra­vail des femmes, comme dans nos socié­tés occi­den­tales jusqu’à très récem­ment, les­quelles reposent sur le tra­vail sans valeur mar­chande des femmes. Ce tra­vail est consi­dé­ré comme leur des­tin bio­lo­gique essen­tia­li­sé : repro­duire les hommes, pro­cu­rer les soins, tenir la mai­son, s’occuper des tâches domes­tiques. Ce tra­vail n’a aucune valeur et est déta­ché de tout sta­tut social valo­ri­sant parce qu’il est consi­dé­ré comme natu­rel, l’exploitation des femmes a été natu­ra­li­sée tout en entrai­nant en même temps leur exploi­ta­tion sur le mar­ché du tra­vail en tant que tra­vailleuses bon mar­ché. C’est le résul­tat d’un long pro­ces­sus de femme-au-foye­ri­sa­tion (hou­se­wi­fi­za­tion) qui a eu lieu dans le monde occi­den­tal en paral­lèle au colo­nia­lisme. On ren­contre aujourd’hui ce phé­no­mène de manière fla­grante dans le domaine des ser­vices à la per­sonne et du per­son­nel hos­pi­ta­lier, des emplois très fémi­ni­sés et très mal payés. Pour reve­nir aux popu­la­tions Joom­la, en ce qui concerne les hommes, ce n’est que peu de temps encore, avant qu’ils ne rejoignent les rangs des guerriers.

Je vais faire une paren­thèse sur ce sujet ain­si que sur le mythe tech­no­pro­gres­siste en occi­dent qui se place dans la conti­nui­té directe de ce sous-pro­duit de théo­rie mar­xiste selon lequel la libé­ra­tion des femmes advien­drait une fois l’industrialisation de la socié­té com­plé­tée. Ce mythe, qui repose sur le concept mar­xiste ratio­na­li­sé et réduc­teur du « tra­vail » et du « sur­plus du tra­vail » tout en omet­tant inté­gra­le­ment la triple exploi­ta­tion patriar­ca­pi­ta­liste des femmes[4], a été suf­fi­sam­ment cri­ti­qué par les fémi­nistes des décen­nies durant et cette démys­ti­fi­ca­tion est aujourd’hui de connais­sance com­mune par­mi les mar­xistes che­vron­nés. Pour­tant, ce mythe refait sur­face, redo­ré et repa­cka­gé sous la forme du tech­no­pro­gres­sime, qui est à entendre comme l’association anti­no­mique d’une pro­duc­tion de tech­no­lo­gie verte et sociale, et dont la fina­li­té est une pro­duc­tion entiè­re­ment auto­ma­ti­sée avec un reve­nu de base pour tous·tes, déga­gé des béné­fices de l’automation. Tout comme leurs ancêtres phi­lo­so­phiques, les par­ti­sans de ce mythe ignorent que le pro­blème n’a jamais été le tra­vail, mais les rela­tions d’exploitation qui y sont intrin­sèques et qui sont néces­saires à la pro­duc­tion de telles tech­no­lo­gies, et à la base des­quelles se trouve la triple exploi­ta­tion du tra­vail des femmes, dont le care, four­ni « en tant que ser­vice per­son­nel, hors du capi­tal. » Cette cri­tique de Dal­la Cos­ta date des années 70’s. En inté­grant cette cri­tique au mar­xisme tout en main­te­nant son cap idéo­lo­gique, alors on va logi­que­ment reven­di­quer un reve­nu du « tra­vail repro­duc­tif » pour la ges­ta­tion des enfants, un reve­nu « domes­tique » pour le care et le soin por­té aux enfants et au foyer et un reve­nu du « tra­vail du sexe » pour les rela­tions sexuelles (les lob­bies proxé­nètes de la GPA et de la pros­ti­tu­tion vou­draient inven­ter un « doit à l’enfant » et un « droit au sexe » qui seraient basés sur des « besoins humains fon­da­men­taux »). Le reve­nu du tra­vail sexuel des femmes ne pro­vien­drait pas d’une situa­tion de pros­ti­tu­tion, mais en tant que toute rela­tion est une rela­tion de ser­vice, tran­sac­tion­nelle, et donc, moné­ta­ri­sée[5] : sous la pers­pec­tive mar­xiste cor­ri­gée, il n’y a en effet aucune rai­son pour que tous ces tra­vaux fait par les femmes au béné­fice du patriar­ca­pi­ta­lisme soient gra­tuits. La mon­naie même, sera indi­vi­dua­li­sée et vous aurez des « X coins » à votre nom : ce sont vos cré­dits sociaux. Chaque com­men­taire sur les réseaux sociaux et chaque échange humain dans la vie réelle devien­dra une tran­sac­tion sur une blo­ck­chain et fera l’objet d’un coût, d’un gain ou d’une perte de cré­dit social, en fonc­tion d’un sys­tème de vote auto­ma­ti­sé. La moindre de vos secondes d’attention, et la moindre de vos inten­tions font de vous à la fois le pro­duit, le pro­duc­teur et le consom­ma­teur : c’est ain­si que se défi­nit alors « l’autonomie » indi­vi­duelle au sein d’un tel système.

La logique patriar­ca­pi­ta­liste est la moné­ta­ri­sa­tion de tous les aspects de la vie et de l’environnement, y com­pris le volume d’air pur que vous allez res­pi­rer, et votre sub­jec­ti­vi­té. La sub­jec­ti­vi­té est donc rem­pla­cée (colo­ni­sée) par le consu­mé­risme indi­vi­duel. Votre iden­ti­té, c’est ce que vous pos­sé­dez, les marques que vous por­tez, la musique que vous écou­tez, les niches éphé­mères de sous-consom­ma­tion aux­quelles vous vous iden­ti­fiez. L’idéologie de l’identité de genre est en par­fait ali­gne­ment avec cet objec­tif. La série Black Mir­ror, via un épi­sode met­tant en scène en occi­dent le sys­tème de cré­dit social expé­ri­men­té en Chine, était déjà en retard sur son temps puisque la moné­ti­sa­tion de l’attention et de l’intention fai­sait déjà l’objet de blue prints et de nom­breuses dis­cus­sions dans des groupes de réflexions tech­no­pro­gres­sistes prin­ci­pa­le­ment anglo-saxons et amé­ri­cains, dédiés aux socié­tés auto­ma­ti­sées et décen­tra­li­sées, il y a bien plus d’une décen­nie déjà.

Le mythe mar­xiste pous­sé au bout de sa logique fait dès lors un tour com­plet d’eirô­neía et rejoint le rêve ultra­li­bé­ra­liste colo­nia­liste d’une accu­mu­la­tion infi­nie. Ultra­li­bé­ra­lisme, colo­nia­lisme, capi­ta­lisme, autant de nuances jus­ti­fiées par la pen­sée patriar­cale. L’accumulation infi­nie va de pair avec la quête de l’immortalité, le pre­mier mou­ve­ment de l’ego andro­cra­tique dans ses grandes épo­pées de l’âge du bronze. Le mar­xisme n’est autre qu’un pro­duit de la conscience patriar­cale et ne pou­vait qu’être défec­tueux par desi­gn. Le mar­xisme est un patriarcapitalisme.

L’économie de l’attention et l’intention, c’était hier. Aujourd’hui, les tech­no­pa­triarches, à l’image d’un Elon Musk ou d’un Mar­tine Rott­blatt sont beau­coup plus avan­cés et tou­jours plus dis­so­ciés de ce qui nous ancre dans notre corps et dans la com­mu­nau­té : l’émotion et les liens d’émotion, l’empathie, et les liens d’empathie, l’affection, et les liens d’affection que les membres des socié­tés de sub­sis­tance, des socié­tés matriar­cales ont entre eux et pour la terre, cette spi­ri­tua­li­té dite pri­mi­tive qui fait le lien (reli-gere, ce qui nous relie) entre l’humanité et la bio­sphère. Tout comme le pla­to­nisme, le néo­pla­to­nisme, chris­tia­nisme, le post-moder­nisme et tous les cou­rants de pen­sée issus du dua­lisme méta­phy­sique (la for­mu­la­tion n’est pas ano­dine, il s’agit de cou­rant de pen­sée, sans corps et sans ancrage), les tech­no­pa­triarches du trans­hu­ma­nisme mani­festent une haine farouche ou une igno­rance séden­taire du corps et de la chair, ain­si que des femmes. Cette der­nière se tra­duit en un syn­drome de Pyg­ma­lion très for­te­ment illus­tré chez le magna auto­gy­né­phile de l’industrie phar­ma­ceu­tique et de la tech : Mar­tine Roth­blatt, homme qui se pré­sente comme une femme, fervent tran­sac­ti­viste et consa­crant de miro­bo­lantes sommes au finan­ce­ment d’organisations tran­sac­ti­vistes, de chaires et de pro­grammes de recherches sur le trans­gen­risme dans les uni­ver­si­tés et des lob­bys. Il a construit un gynoïde, une femme robo­ti­sée, à la res­sem­blance de son épouse.

Sil­via Fede­ri­ci, dont l’immense tra­vail n’est plus à pré­sen­ter, a ain­si choi­si de pous­ser le mar­xisme au bout de sa logique au point d’en oublier les femmes dans le pro­cès. Fede­ri­ci ne sou­haite pas abo­lir les rela­tions d’exploitation du patriar­ca­pi­ta­lisme, elle sou­haite les voir plus jus­te­ment moné­ti­sées. Dans sa vision de la jus­tice sociale, il appa­rait que le sys­tème patriar­cal demeure le sys­tème d’exploitation par défaut, dans une socié­té non plus seule­ment indi­vi­dua­liste, mais une socié­té de l’atomisme consu­mé­riste fonc­tion­nant à l’économie de l’attention et de l’intention. Une telle socié­té ne peut pas être plus éloi­gnée de la réa­li­sa­tion du mythe non pas de la fin du tra­vail, mais de la fin des rap­ports d’exploitation, intrin­sè­que­ment vio­lents et inéga­li­taires, et néces­saires à l’accumulation. Une telle socié­té, dans la conti­nui­té de la nôtre, se trouve à l’opposé d’une socié­té d’abondance. Elle s’appuie au contraire sur la rare­té arti­fi­cia­li­sée, néces­sai­re­ment main­te­nue et repro­duite pour per­mettre l’accumulation via l’exploitation de tout ce qui existe.

Je referme la paren­thèse : reve­nons aux socié­tés éga­li­taires qui aujourd’hui encore, luttent contre leur patriar­ca­pi­ta­li­sa­tion. Quelques socié­tés matriar­cales se sont pré­mu­nies de telles menaces grâce à leur insu­la­ri­té ou en s’étant à chaque fois reti­rées un peu plus loin dans les hautes-mon­tages pour fuir la patriar­ca­li­sa­tion et le néo­co­lo­nia­lisme des mar­chés mon­diaux. Par­mi celles-ci, une par­tie des Mosuo (Sud-Ouest de la Chine) et une par­tie des Kha­si de l’Assam (Est de l’Inde) : une par­tie seule­ment ont pu pré­ser­ver leur mode de vie et sont à ce jour mena­cées par les « pro­jets de déve­lop­pe­ment » du capi­ta­lisme agres­sif, entendre le néo­co­lo­nia­lisme, ain­si que par les immi­grants patriar­caux, pau­pé­ri­sés et dépla­cés par ce même néo­co­lo­nia­lisme. Capi­ta­lisme et agres­sif sont des termes pléo­nas­tiques, mais ce que désigne « capi­ta­lisme » nous est trop fami­lier, il s’agit d’un mal radi­cal bana­li­sé, de même que l’État-nation. Arendt n’est pas remon­tée aux racines du tota­li­ta­risme. Elle n’a fait qu’en effleu­rer la sur­face. Le capi­ta­lisme (tou­jours patriar­cal) est le mal radi­cal dans lequel nous vivons au quo­ti­dien et nous y sommes insen­si­bi­li­sés, nos sens ont été abra­sés depuis bien trop long­temps pour réa­li­ser ce que nous avons per­du. Le capi­ta­lisme est le fac­teur qui pousse ces socié­tés au patriar­cat et à la guerre : la colo­ni­sa­tion, la domi­na­tion pour l’accumulation que mènent les pos­sé­dants sans fron­tières et qui pour d’aucuns sont déra­ci­nés de la terre mère depuis des mil­lé­naires et pour d’autres depuis quelques siècles seulement.

Le capi­ta­lisme et les hommes posi­tion­nés sans sa hié­rar­chie pyra­mi­dale ont besoin d’une accu­mu­la­tion constante et expo­nen­tielle de richesse, et ne reculent devant aucune exploi­ta­tion, qu’il s’agisse d’extraction de res­sources natu­relles, dont l’utérus fait main­te­nant par­tie en pièce déta­chée, ou d’exploitation psy­chique des femmes, par exemple, via la pros­ti­tu­tion vir­tuelle et réelle de la « girl­friend expe­rience », au tra­vers de laquelle les hommes achètent l’attention et l’empathie des femmes (sou­vent avant d’acheter leur corps). Tous les recoins de la pla­nète et du psy­chisme sont matière à extrac­tion. Ces recoins sont habi­tés, et les popu­la­tions qui y vivent en endo­sym­biose avec leur envi­ron­ne­ment doivent être assi­mi­lées au pro­jet de déve­lop­pe­ment, et donc, « dépla­cées ». Le psy­chisme des jeunes femmes sur Only­fans n’a pas eu à être déter­ri­to­ria­li­sé, la culture patriar­cale les a dres­sées à la fémi­ni­té et à mesu­rer leur exis­tence et la valeur de celle-ci à l’aune du regard des hommes. Les popu­la­tions dépla­cées par le pro­jet de déve­lop­pe­ment (d’accumulation) capi­ta­liste vivaient jusqu’alors sur les lieux pros­pec­tés pour l’extraction des res­sources en masse et l’installation des usines et des champs. Dépla­cer des popu­la­tions, cela signi­fie les déra­ci­ner et les arra­cher à leur culture et aux cou­tumes holis­tiques dans les­quelles spi­ri­tua­li­té et pro­tec­tion de la bio­sphère ne font qu’un, ces peuples ne fai­sant qu’un avec la nature. Ces dépla­ce­ments détruisent ensuite leur sys­tème de coopé­ra­tion sociale et les réseaux d’entraide inter­cla­niques qui y sont atta­chés, ain­si que le consen­sus démo­cra­tique : en effet, ces peuples sont déter­ri­to­ria­li­sés par des ins­ti­tu­tions éta­tiques et supra­na­tio­nales (les États patriar­caux et les conseils d’administration des consor­tiums de grandes entre­prises, au tra­vers d’accords de mar­chés trans­na­tio­naux) et sont ensuite relo­ca­li­sés de manière patri­lo­cale puisque ces ins­ti­tu­tions sont les ins­ti­tu­tions du patriar­ca­pi­ta­lisme : les hommes qui les repré­sentent, sur le ter­rain et à toutes les strates de la pyra­mide de domi­na­tion, sont des hommes qui ne traitent qu’avec des homo­logues, autre­ment dit des hommes. Ces ins­ti­tu­tions patriar­ca­pi­ta­listes forcent l’installation du patriar­cat en don­nant les terres aux hommes et en ne trai­tant qu’avec eux ; en refu­sant les droits aux terres dont jouis­saient les femmes dans le sys­tème éco­no­mique et social de sub­sis­tance endo­sym­bio­tique à l’environnement. Les femmes seront ensuite tri­ple­ment exploi­tées : elles repré­sen­taient, par exemple en Asie, 80% de la main‑d’œuvre bon mar­ché (escla­va­gi­sée) dans l’industrie de l’électronique. Les hommes asia­tiques les ven­daient en pro­mou­vant leur dex­té­ri­té leur absence de rébel­lion et leur com­pliance à tra­vailler pour trois fois rien. Elles étaient ensuite exploi­tées au foyer, où elles se char­geaient des tâches domes­tiques, et à nou­veau par le capi­ta­lisme, en repro­dui­sant la main‑d’œuvre.  Les sys­tèmes éco­no­miques de ces peuples ont été entiè­re­ment détruits ; des conflits se sont for­més à l’intérieur (pour l’accumulation et la pos­ses­sion) et à l’extérieur, avec d’autres peuples vic­times du même sort (l’origine de tous les conflits eth­niques). Le chaos règne, requé­rant l’intervention des organes mili­taires du grand capi­tal, c’est-à-dire, des contin­gents de guer­riers des États membres des consor­tiums d’intérêts capi­ta­listes, et la boucle est bouclée.

Le patriar­cat est un pro­ces­sus ité­ra­tif sans fin, en ce qu’il est un sys­tème de domi­na­tion andro­cra­tique qui se ren­force et se repro­duit par l’accumulation des richesses, par la guerre et par le contrôle de la pro­prié­té et des femmes. Le patriar­cat est capi­ta­liste et andro­cra­tique. Il s’agit encore une fois d’une jux­ta­po­si­tion pléo­nas­tique. Comme nous l’avons vu un peu plus haut, il n’y a pas de patriar­cat éga­li­taire. Aus­si, tout ce qui relève de l’accumulation capi­ta­liste et qui en est à la fois le pro­duit et le moteur, telles que le sont la socié­té de consom­ma­tion et l’industrialisation, est fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec l’existence d’une socié­té par­te­na­riale éga­li­taire. Réin­ven­ter un mode de vie res­pec­tueux de la bio­sphère, et donc, de notre huma­ni­té, qui serait fon­da­men­ta­le­ment éga­li­taire entre les sexes, et en tenant compte de notre dif­fé­rence sexuée (les femmes sont les pro­créa­trices) ne néces­site pas une seule cri­tique de l’accumulation pri­mi­tive, des États-nations, et du patriar­ca­pi­ta­lisme. Cela néces­site leur disparition.

7. Merci ! Si tu devais donner les critères, les conditions sine qua non à respecter pour constituer une société matriarcale (pourrait-on dire égalitaire ?), quelles seraient-elles ? (Conditions donc, mais pas garanties, dans le sens de ce qui est nécessaire, mais ne saurait suffire). Je te demande ça parce que tu mentionnes, sur la base du travail d’Abendroth, « des sociétés agraires qui pratiquent une agriculture à petite échelle ». S’agit-il de dire que la question de la taille, de l’échelle de la société, est un critère important ?

Une socié­té matriar­cale est en fait une socié­té humaine : ima­gine une socié­té dans laquelle la « pyra­mide » de Mas­low (la hié­rar­chie des besoins) est une aber­ra­tion, car ce qui est néces­saire est aus­si à la fois suf­fi­sant et satis­fait les besoins phy­siques et psy­chiques humains. Une socié­té matriar­cale est donc non hié­rar­chique, mais cela ne signi­fie pas qu’elle est « anar­chique ». Ce qu’elle est en revanche, c’est acra­tique, sans « kra­tos », sans pou­voir de domi­na­tion. Reve­nons sur le « non hié­rar­chique » qui n’est pas anar­chique : il y a bien un com­men­ce­ment (arkhos), et le com­men­ce­ment, c’est la mère, la femme. La socié­té est éga­li­taire et par­te­na­riale : il n’existe pas de socié­tés matriar­cales ou les femmes exer­ce­raient un contrôle coer­ci­tif sur les hommes de leur com­mu­nau­té. Je donne cette pré­ci­sion, car sous la pres­sion des inva­sions et des conflits exté­rieurs, avec une perte de res­sources natu­relles (volée par les inva­sions colo­nia­listes) et donc, la conta­mi­na­tion des pres­sions du patriar­ca­pi­ta­lisme sur les com­mu­nau­tés res­tantes, en Afrique par exemple, a pous­sé les socié­tés matriar­cales à fabri­quer des castes avec une noblesse et des infé­rieurs. Cela se pro­duit lorsque les clans d’une même eth­nie et d’une même culture sont for­cés à se battre pour les ter­ri­toires res­ca­pés et cap­turent les per­dants. Se met alors en place une double caste : d’un côté la noblesse ances­trale et tra­di­tion­nelle des femmes, au sein du clan séden­taire, et de l’autre une noblesse guer­rière des hommes (nomades inter­mit­tents) qui sont main­te­nant non seule­ment les repré­sen­tants cla­niques, les mar­chands, mais en même temps des guer­riers. Ces socié­tés ne sont plus matriar­cales, mais pré­pa­triar­cales et évo­lue­ront imman­qua­ble­ment, avec l’accumulation des richesses et la fixa­tion des classes hié­rar­chiques, vers un patriar­cat : elles exploitent déjà les classes qu’elles ont infé­rio­ri­sées et subor­don­nées. Ces femmes ne conser­ve­ront pas long­temps leurs rôles tra­di­tion­nels à moins que le néo­co­lo­nia­lisme du grand capi­tal ne cesse de faire tour­ner le monde d’un sou­dain. Et encore, de pro­fonds et irré­mé­diables dégâts ont été cau­sés à ces socié­tés ; les répa­ra­tions pren­draient du temps. Or, le patriar­ca­pi­ta­lisme est à ce jour un sys­tème indélogeable.

Pour répondre à ta ques­tion, regar­dons ce que nous disent les cher­cheuses et obser­va­trices par­ti­ci­pantes de l’académie HAGIA. Ces femmes sont issues des nom­breuses eth­nies ren­con­trées par Heide Goett­ner-Aben­droth et dont les idées sont recueillies et poli­ti­sées via le centre des études matriar­cales. Selon elles, une socié­té matriar­cale devrait aujourd’hui rem­plir les cri­tères suivants :

Au niveau éco­no­mique, nous serions dans l’économie de sub­sis­tance, comme c’est le cas dans les socié­tés de sub­sis­tances exis­tantes, aujourd’hui por­tées à bout de bras au milieu des pres­sions par les femmes de ces socié­tés : une éco­no­mie locale et régio­nale. Les com­mu­nau­tés seraient auto­suf­fi­santes et pra­ti­que­raient le don. Le don ne s’apparente pas au troc mar­chand, car il s’agit d’une éco­no­mie cir­cu­laire non pas au sens où nos théo­ri­ciens occi­den­taux l’entendent, mais au sens où les pro­duc­tions ne sont pas des­ti­nées à l’accumulation, mais au par­tage. Nous avons dans notre éco­no­mie des formes bâtardes de type SCOP, qui réa­lisent ce sys­tème en leur sein tout en s’inscrivant dans l’économie patriar­ca­pi­ta­liste et donc en étant sou­mises à ses pres­sions. En socié­té matriar­cale, la qua­li­té de vie sur tous les plans, de maté­riel à psy­chique, est bien plus impor­tante que l’accumulation des biens et les dis­trac­tions — qui servent à dis­traire les producteurs/exploités/consommateurs.

La socié­té de consom­ma­tion et de spec­tacle est faite pour ato­mi­ser les humains de manière à pou­voir les exploi­ter et les pous­ser à tou­jours plus de consom­ma­tion. Au niveau social, il est donc impor­tant de ren­ver­ser l’atomisation de la socié­té, qui les prive des besoins humains fon­da­men­taux de connexion et de sens, culti­vant un ter­rain pro­pice à l’autodestruction, à la des­truc­tion, à la vio­lence et à la guerre. Il est dès lors néces­saire de créer des groupes d’affinités et de paren­tés par choix, dif­fé­rents des groupes d’intérêts, trop faci­le­ment dis­so­lubles. Ces groupes sont donc basés sur les affi­ni­tés affec­tives et phi­lo­so­phiques de ses membres de manière à créer des clans sym­bo­liques dans les­quels l’engagement sera bien plus pro­fond que dans les groupes d’intérêts.

Ces nou­velles com­mu­nau­tés doivent être ini­tiées et menées par des femmes et des mères avec leurs enfants, liées par affi­ni­tés. Ces affi­ni­tés sont ensuite élar­gies aux hommes dans un second temps : le clan est cen­tré sur les besoins des femmes et des enfants (futur de l’humanité) et non pas sur les dési­rs de pou­voir et de domi­na­tion des hommes qui ont mené aux familles patriar­cales éten­dues et aux boy’s clubs poli­tiques et asso­cia­tifs. Les hommes les mieux inten­tion­nés aujourd’hui, qui pensent un futur dans les mou­vances éco­los res­tent imman­qua­ble­ment patriar­caux et leurs idées ne feront que conti­nuer l’oppression et l’exclusion des femmes, une exclu­sion et une oppres­sion ver­dies, green­wa­shées. Feu Pierre Rabhi et son idéo­lo­gie miso­gyne, homo­phobe et éco­ca­pi­ta­liste (oxy­more) est exem­plaire en ce sens. Ces com­mu­nau­tés doivent s’inscrire à l’extérieur des valeurs et du monde patriar­cal : une véri­table socié­té matriar­cale est éga­li­taire et plus qu’écologique, elle doit s’inscrire dans la bio­sphère, lui est inté­grée. Il ne s’agit pas d’un simple « res­pect de l’environnement. » J’y reviens plus bas. Les hommes devront être inté­grés aux clans selon les prin­cipes matriar­caux basés sur le soin et l’amour et non le pou­voir. Au pas­sage, les hommes ont une vie bien meilleure dans les socié­tés matriar­cales que dans nos patriarchies !

Poli­ti­que­ment, le consen­sus matriar­cal d’égalité est mis en pra­tique : il s’agit de démo­cra­ties raci­naires (grass-roots), non pas d’institutions pro­ve­nant d’un État-patrie cen­tra­li­sé tout puis­sant. Dans une démo­cra­tie raci­naire, chaque per­sonne a voix au cha­pitre de manière à empê­cher la for­ma­tion de fac­tions et la domi­na­tion d’un indi­vi­du sur le reste du groupe. Cela per­met aus­si d’équilibrer les rap­ports entre les géné­ra­tions et les sexes : les ado­les­centes et les per­sonnes âgées y ont la même place que les autres. Or, dans cette démo­cra­tie raci­naire, le consen­sus est réel­le­ment mis en pra­tique, contrai­re­ment à nos démo­cra­ties. Les déci­sions sont donc prises par tout le monde au niveau local et régio­nal, et la cel­lule de base en est le matri­clan. L’échelle locale est impor­tante : l’État fut le pre­mier ins­tru­ment de « paci­fi­ca­tion » pour et par les sei­gneurs de guerre. Par paci­fi­ca­tion, il faut entendre colo­ni­sa­tion et ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de la domi­na­tion sur les peuples conquis. L’État est, si je puis dire, par nature, colo­nia­liste, comme les pre­mières cités-États l’ont été. Les super-alliances ont tou­jours été mises au ser­vice du pou­voir des puis­sants en rédui­sant les individu·es à des « res­sources humaines. »

Au niveau cultu­rel, et cela amor­ce­ra en par­tie la ques­tion de l’écologie, la pla­nète et la nature ne sont pas consi­dé­rées comme de la matière ou de la vie infé­rieure à conqué­rir et exploi­ter, telles que les conce­vait Fran­cis Bacon en don­nant aux hommes la méthode inqui­si­trice (pen­sée par Des­cartes en France) de la science moderne. Elle est tout droit issue des tor­tures faites sur et dans la chair des femmes lors des inter­ro­ga­toires menés pen­dant les siècles de chasse aux sor­cières (orga­ni­sée selon un véri­table busi­ness-model à l’époque !). Le cycle des sai­sons et de la vie, la femme, l’homme, les enfants, les anciens, y sont célé­brés avec des rituels et fes­ti­vi­tés sai­son­nières qui ras­semblent les clans et vil­lages. Ce peut-être des évè­ne­ments locaux ain­si que des grands évè­ne­ments reliant (reli­gere) tous les clans d’une région, et il n’y a jus­te­ment pas de reli­gion ins­ti­tu­tion­nelle ni de reli­gion dua­liste de trans­cen­dance de la nature et du corps par un esprit supé­rieur. Cette concep­tion méta­phy­sique est ce qui a mené à l’exploitation de la nature et de l’environnement. L’environnement conçu comme tel, rabâ­ché par les dis­cours poli­tiques, est d’ailleurs un pro­duit de cette vision dua­liste : l’Homme et l’environnement qu’il occupe. Les reli­gions dua­listes étaient comme nous l’avons vu plus haut, les mythes jus­ti­fi­ca­teurs de l’exploitation de la nature et sur­tout, de la femme « natu­ra­li­sée » par l’homme. La spi­ri­tua­li­té matriar­cale signi­fie au contraire le rap­port à la nature, au corps, aux autres, à la vie dans son ensemble. Cette spi­ri­tua­li­té fait par­tie du quo­ti­dien. Per­sonne n’a besoin de « croire » quoi que ce soit, il n’y a pas de dogmes ni d’enseignement reli­gieux : la vie, mais aus­si les talents, les digni­tés des femmes et des hommes, n’ont pas besoin d’être prou­vés. La vie et le monde per­cep­tible attendent sim­ple­ment d’être célébrés.

8. Qu’est-ce qui te pousse à faire ce que tu fais ? Ou, disons, quel est l’important à tes yeux ? Tu parles de « libération de l’oppression androcratique », mais quel serait, plus précisément, le sens, le contenu de cette liberté à laquelle tu aspires ? (Des conceptions de la liberté, il y en a plusieurs). & y a‑t-il autre chose ? D’autres aspirations associées à (indissociables de) cette libération ? Quid, par exemple, de l’écologie ?

L’écologie n’est ni une option ni un aspect com­par­ti­men­ta­li­sable du fémi­nisme, elle est au contraire inhé­rente au fémi­nisme et exclu­sive du patriar­ca­pi­ta­lisme. Il n’y a pas de fémi­nisme sans éco­lo­gie, et il n’y a pas d’écologie sans fémi­nisme, n’en déplaise aux Verts très sou­vent asso­ciés à la décri­mi­na­li­sa­tion des exploi­teurs et à la léga­li­sa­tion de l’exploitation sexuelle, y com­pris en France.

Une éco­lo­gie en patriar­ca­pi­ta­lisme, c’est un oxy­more, tout comme la notion de déve­lop­pe­ment durable. Le déve­lop­pe­ment n’est pas « durable » puisqu’il implique l’accumulation de biens et l’exploitation d’une par­tie de la popu­la­tion, des néo-colo­nies et des femmes. Dans notre socié­té occi­den­tale, il ne peut y avoir de déve­lop­pe­ment sans exploi­ta­tion, que cette exploi­ta­tion soit délo­ca­li­sée (Asie, Europe de l’Est) ou interne : les femmes, les pré­caires que fabrique sciem­ment la poli­tique macro­niste dans la conti­nui­té du tra­vail de casse des conquis sociaux éphé­mères pour le capi­tal des patrons. La notion même de déve­lop­pe­ment que l’on nous sert pour for­ma­ter notre vision des colo­nies dites « pays en déve­lop­pe­ment » est un leurre. L’on retrou­ve­ra le même type de dis­cours chez les acteurs de l’époque colo­nia­liste offi­cielle au sujet des popu­la­tions indi­gènes. Ces dis­cours jus­ti­fiaient ain­si l’exploitation comme un moyen de déve­lop­per les forces de tra­vail des natifs consi­dé­rés comme « fémi­ni­sés et englués dans la fai­néan­tise. » C’est-à-dire des peuples dont l’humanité s’accomplissait dans une éco­no­mie de sub­sis­tance res­pec­tueuse de la nature et des femmes. Pour les colo­nia­listes, les exploi­ter s’apparentait à leur rendre ser­vice, parce qu’ils n’avaient pas su s’élever à l’économie pro­duc­tive de la race maî­tresse des blancs. Les Alle­mands, par exemple, qui n’étaient pas les seuls, pen­saient que leur dieu leur avait don­né la mis­sion de « déve­lop­per » les peuples qu’ils avaient bru­ta­le­ment conquis et escla­va­gi­sés. À pro­pos de la grève de la repro­duc­tion menée par les femmes here­ro, entre 1892 et 1909, qui refu­saient de don­ner nais­sance à de futurs esclaves, un fer­mier alle­mand écri­vait, déniant au pas­sage toute sub­jec­ti­vi­té aux femmes natives, en ne par­lant que des hommes : « [l’esclave du peuple here­ro] se consi­dère comme un pri­son­nier, et il nous le répète devant chaque bou­lot qu’il ne veut pas effec­tuer. Il ne veut plus non plus engen­drer de nou­velles forces de tra­vail pour son oppres­seur, qui l’a pri­vé de sa paresse dorée…[6] » Nous ne sommes pas très loin des dis­cours de nos propres gouvernants.

Il n’y aura jamais de libé­ra­tion à l’intérieur d’une socié­té patriar­cale-capi­ta­liste. Nulle n’est réel­le­ment libre, pas même celles qui s’imaginent avoir fait un choix. Les choix leurs ont été lais­sés entre des pos­si­bi­li­tés limi­tées et biai­sées. Les seuls choix pos­sibles concernent la manière d’aménager sa propre exploi­ta­tion à l’échelle indi­vi­duelle. Il y a un mot anglo-saxon que nous n’avons pas, pour décrire cet état de coer­ci­tion constant qui passe pour le sum­mum de la liber­té : unfree­dom. Autre­ment dit, la vie (in)humaine que nous menons en patriar­ca­pi­ta­lisme. Tu peux mettre à la place « libé­ra­lisme », « pro­tec­tion­nisme »… car tous les régimes éco­no­miques patriar­caux mènent à l’exploitation.

Je ne connaî­trais très cer­tai­ne­ment pas la libé­ra­tion à laquelle j’aspire, pas plus que les géné­ra­tions sui­vantes qui ne feront que repro­duire encore et encore le sys­tème d’exploitation qui fait tour­ner notre pré­sente civi­li­sa­tion. Pour ma part, je sou­haite poin­ter les mau­vais rac­cords de la pein­ture en trompe‑l’œil (skia­gra­phia) patriar­cale, remettre à l’endroit la dia­lec­tique patriar­cale et l’histoire que les hommes ont racon­tée à l’envers et à leur conve­nance : à racon­ter l’herstoire. Mon but est de conti­nuer le tra­vail sisy­phéen mené par de nom­breuses femmes au fils des époques, afin de ren­ver­ser le sys­tème d’institution du sens patriar­cal et de réta­blir le sens ne serait-ce qu’un ins­tant, dans l’esprit d’autres femmes, per­ver­ti depuis que les hommes se sont mis à idéo­lo­gi­ser et à miso­so­pher. Il n’y a pas d’ectoplasme méta­phy­sique trans­cen­dant le corps et la nature. Nous sommes tout ce qui existe : « nous » détrui­sons tout ce qui existe ain­si que nous-mêmes, mais sur­tout les femmes et les enfants. Je ne peux qu’accompagner cette dévo­lu­tion humaine qui n’en fini­ra qu’une fois son auto-des­truc­tion ache­vée, et anti­ci­per le pro­chain mou­ve­ment sans que cela n’influe sur la direc­tion prise : selon moi, l’exploitation patriar­cale est un can­cer incurable.

Le patriar­ca­pi­ta­lisme est un cercle vicieux qui se ren­force à chaque cycle de répé­ti­tion. Il suf­fit de consi­dé­rer l’histoire des mou­ve­ments de résis­tance au fils des époques. Ces répé­ti­tions sont édi­fiantes sur la manière dont les choses vont encore se pas­ser. Depuis l’avènement du patriar­cat, nous n’avons réel­le­ment connu que des rémis­sions éphé­mères sui­vies d’épouvantables backs­lash. L’herstoire des femmes et de leur résis­tance nous l’apprend. Le tra­vail des fémi­nistes de la fin du 20e siècle fut pro­phé­tique par rap­port à ce qui se passe en ce moment, avec la reli­gion du genre. Les pen­seuses encore vivantes aujourd’hui n’ont pas même la satis­fac­tion de pou­voir nous dire « Je vous l’avais bien dit ! », tant elles se trouvent hor­ri­fiées de voir leurs pré­dic­tions réa­li­sées à la lettre. Je pense tout de suite à Janice Ray­mond et à son pre­mier livre concer­nant la fabri­ca­tion patriar­cale de la femme : « L’empire trans­sexuel ». Et je vais faire une pré­dic­tion, en pen­sant éga­le­ment à l’historienne Ger­da Ler­ner, à la fin de The Crea­tion of Patriar­chy, lorsqu’elle espère voir s’aligner les condi­tions his­to­riques per­met­tant aux femmes d’avoir suf­fi­sam­ment d’espace socio­po­li­tique pour déve­lop­per une conscience fémi­niste selon les étapes sui­vantes : « 1) La prise de conscience qu’une injus­tice nous a été faite ; 2) le déve­lop­pe­ment d’un sens de soro­ri­té ; 3) la défi­ni­tion faite en auto­no­mie, par et pour les femmes, de leurs buts et de leurs stra­té­gies pour chan­ger leur condi­tion et 4) Le déve­lop­pe­ment d’une vision alter­na­tive du futur. » Ceci n’a mal­heu­reu­se­ment pas eu lieu, et l’impulsion des cher­cheuses et aca­dé­mi­ciennes en archéo­lo­gie, anthro­po­lo­gie, pri­ma­to­lo­gie, his­toire, socio­lo­gie, phi­lo­so­phie… qui ont recou­vré et étayé un cor­pus d’analyses et de connais­sances phé­no­mé­nal sur notre hers­toire ont été étouf­fées et calom­niées post-mor­tem, et leurs tra­vaux cari­ca­tu­rés de manière mécon­nais­sable, puisque bien trop solides pour les aca­dé­mi­ciens mas­cu­li­nistes que ces tra­vaux mena­çaient. C’est ce qui s’est pro­duit avec l’archéologue Mari­ja Gim­bu­tas. On retrouve un compte ren­du fidèle de la manière dont les mas­cu­li­nistes uni­ver­si­taires rivaux ont pro­cé­dé suite à sa mort, dans le cha­pitre consa­cré à la pré­sen­ta­tion de l’ensemble des théo­ries tra­di­tion­nelles (entendre de l’académie patriar­cale) concer­nant le matriar­cat, qu’a faite Heide Goett­ner-Aben­droth au début de son livre sur les socié­tés matriarcales.

Ma pré­dic­tion est que cette prise de conscience n’aura pas lieu, ni aujourd’hui ni demain. Les nou­velles ins­ti­tu­tions du sens patriar­cal s’attaquent cette fois encore, comme ce fût déjà le cas à l’âge du bronze, aux mots qui défi­nissent notre ana­to­mie et nos expé­riences, aux mots qui nous sont propres, ou plu­tôt que nous avons appris à nous appro­prier, après en avoir été pri­vées, entiè­re­ment redé­fi­nies par les hommes lors du second coup de glas son­né par la période de l’inquisition et de la colo­ni­sa­tion. Les nou­velles ins­ti­tu­tions du patriar­cat colo­nisent encore une fois ce que nous sommes et redé­fi­nissent selon leurs dési­rs d’exploitation et de domi­na­tion ce que c’est qu’une femme. Les gou­ver­ne­ments et les ins­ti­tu­tions (les puis­sants) obtem­pèrent en nous fai­sant taire par la cen­sure, le har­cè­le­ment et la vio­lence phy­sique sont encou­ra­gés à notre encontre. De nou­velles insultes sont inven­tées pour nous déshu­ma­ni­ser, comme les sor­cières en leur temps. Les nou­velles ins­ti­tu­tions du patriar­cat colo­nisent une nou­velle fois le psy­chisme des femmes et des filles, leur fai­sant inté­rio­ri­ser cette auto­mi­so­gy­nie latente qui pousse la majo­ri­té d’entre elles au ser­vice des hommes et de leur capi­tal. Elles repro­duisent leur propre exploi­ta­tion et renou­vellent les « res­sources humaines » qui nour­rissent ce sys­tème exploi­teur, en amé­na­geant leur peine au niveau indi­vi­duel, de nou­veau ato­mi­sées, même dans les espaces où elles se réunissent avec d’autres femmes. Les gar­diens patriar­caux sont reve­nus léga­le­ment dans ces espaces. Le sexe n’est plus une caté­go­rie légale, il est rem­pla­cé par une idéo­lo­gie méta­phy­sique du nom d’identité de genre. Les femmes sont léga­le­ment colo­ni­sées par les hommes qui leur disent qu’ils sont des femmes, et qui leur disent ce que c’est qu’une femme. Le patriar­ca­pi­ta­lisme et la grande majo­ri­té des femmes colo­ni­sées appellent ceci des « féminismes ».

9. En guise de conclusion, peux-tu nous expliquer pourquoi des féministes se sont opposées à une loi qui vient d’être votée au Sénat concernant les « thérapies de conversion » ?

Depuis le départ, nous avons par­cou­ru le sujet à l’échelle pla­né­taire et au tra­vers des époques. J’ai don­né une « big pic­ture » des forces aux­quelles tentent de résis­ter les fémi­nistes, et nous avons vu que la tâche était colos­sale et sisy­phéenne. Je vais te répondre cette fois de manière très locale. Les fémi­nistes ne sont pas oppo­sées à la loi contre les thé­ra­pies de conver­sion, au contraire, elles ont poin­té le che­val de Troie qui se trouve au sein même de la for­mu­la­tion de cette loi et qui per­met… d’exercer des thé­ra­pies de conver­sion médi­cales des per­sonnes homo­sexuelles, empê­chant toute approche thé­ra­peu­tique autre que les thé­ra­pies d’affirmation du [sté­réo­type sexiste] de genre. L’identité de genre est en l’état une fic­tion juri­dique sur laquelle se sont accor­dés les experts en droit, autre­ment dit, un mythe qui a valeur ins­ti­tu­tion­nelle. Mais le droit m’oblige à consi­dé­rer que l’identité de genre est une vraie chose. La loi m’oblige à dire que « les âmes existent ». La notion de genre est un non-sens : soit nous par­lons des construits sociaux que sont les sté­réo­types sexistes, soit nous par­lons d’idées pla­to­ni­ciennes, d’essences d’homme et de femme, et en quel cas je répon­drais que je suis athée et que je ne crois pas en un dua­lisme méta­phy­sique. Aus­si, à des fins de per­ti­nence, per­mets-moi de rem­pla­cer « genre » par « sté­réo­type sexiste » dans ce qui suit, de manière à ce que l’on se rende bien compte de l’irresponsabilité du légis­la­teur. Il y a aujourd’hui, par exemple, des mil­liers de jeunes filles sur GoFundMe qui cherchent de l’argent pour payer leurs mas­tec­to­mies. 70% de ces filles sont des les­biennes, des filles non conformes des sté­réo­types sexistes assi­gnés aux filles, des « gar­çons man­qués » aux­quelles la socié­té sexiste, miso­gyne et homo­phobe a fait croire et pen­ser qu’elles étaient en fait des gar­çons. Les outils de com­pré­hen­sion qui leur ont été don­nés par les réseaux sociaux et les thé­ra­peutes du sté­réo­type sexiste (les nou­veaux prêtres catho­liques) consistent en cette nar­ra­tion mytho­lo­gique qui veut que l’âme d’une per­sonne puisse être née dans le mau­vais corps. Il s’agit bien là d’une croyance, peu importe la manière dont cette croyance a pu être scien­ti­fi­sée dans les années 60 par des char­la­tans freu­diens tels John Money, tra­vaux qui ont aujourd’hui autant de consis­tance que la cra­nio­mé­trie de Georges Vacher de Lapouge. Autant te dire que l’ignorance phé­no­mé­nale de la rap­por­teuse en séance, à laquelle j’ai assis­té en direct, évo­quant sur un ton pro­fes­so­ral que « l’explication scien­ti­fique du genre datait de plus d’une cin­quan­taine d’années » avait quelque chose de démo­ra­li­sant. Les fémi­nistes ont agi en lan­ceuses d’alerte, leur mes­sage deman­dait des éclair­cis­se­ments sur ce que pou­vait être une « thé­ra­pie de conver­sion » sur l’identité de genre, puisque la « tran­si­tion de genre », la thé­ra­pie d’affirmation du genre, est lit­té­ra­le­ment une thé­ra­pie de conversion !

Il s’agit d’une thé­ra­pie de conver­sion qui vous fait pas­ser d’un sté­réo­type sexiste à l’autre aux prix de trai­te­ments hor­mo­naux aux consé­quences désas­treuses — sur­tout sur la san­té des femmes — et de chi­rur­gies frans­kein­stei­nesques dont le corps ne se remet jamais. À ce pro­pos, Scott Newgent a annon­cé le 8 décembre qu’il/elle détran­si­tion­nait. Il/elle est une voix puis­sante par­mi les femmes qui s’identifient à des hommes, et il/elle a souf­fert le mar­tyre depuis sa « tran­si­tion » médi­cale. C’est là tout le pro­blème, le corps ne peut pas « tran­si­tion­ner, » la tran­si­tion sexuelle est une fic­tion juri­dique : au plan bio­lo­gique, c’est une bar­ba­rie, un scan­dale médi­cal. Par­mi les jeunes filles diag­nos­ti­quées avec une dys­pho­rie de genre ou qui se disent trans, très nom­breuses sont celles qui ont des condi­tions pré­exis­tantes dont la dys­pho­rie n’est que la der­nière expres­sion socio­gé­nique à la mode : autisme, trau­ma­tismes et troubles men­taux liés à des mal­trai­tances infan­tiles et/ou des vio­lences sexuelles. Lorsque Mme More­no a lis­té les sui­cides de 5 jeunes, parce qu’ils étaient trans­genres, selon la nar­ra­tion qui lui a été pré­sen­tée et qu’elle a choi­si d’accepter sans réserve, elle n’a jamais envi­sa­gé que ces sui­cides étaient jus­te­ment dus à des condi­tions pré­exis­tantes non trai­tées et non explo­rées et non pas à la « trans­pho­bie » dont ces jeunes auraient été victimes.

C’est de cela dont il était ques­tion dans cette loi qui cri­mi­na­lise les thé­ra­peutes conscien­cieuses, spé­cia­listes de l’autisme et/ou des psy­cho­trau­ma­tismes, qui ne pour­ront dès lors plus inter­ro­ger ce qui peut se cacher der­rière une dys­pho­rie de sté­réo­type sexiste. Celles-là même qui sont en mesure d’aider des jeunes homosexuel·les, confu·ses dans une socié­té homo­phobe, à accep­ter leur homo­sexua­li­té. Non, ce sera doré­na­vant cri­mi­nel, il faut « affir­mer le sté­réo­type sexiste », puisque cette jeune fille vous dit qu’elle n’est pas les­bienne, elle est un jeune homme qui aime les femmes ! Puisque ces parents vous disent que leur petit gar­çon est en fait une petite fille trans, puisqu’il vou­lait jouer avec les pou­pées de sa sœur ! Puis que ces parents vous disent que leur enfant n’est pas « effé­mi­né », qu’il s’agit d’une fille trans ! Puisque cet ins­ti­tu­teur aux che­veux bleus vous dit que votre enfant est trans ! Les thé­ra­peutes ne seront plus même en mesure de dénon­cer des mal­trai­tances infan­tiles et seront, par cette loi, for­cées de réa­li­ser une réelle « thé­ra­pie de conver­sion » médi­ca­li­sée aux consé­quences irré­ver­sibles. Les ado­les­centes « trans­genres » qui sont en oppo­si­tion et en rup­ture trouvent sur les réseaux sociaux un récon­fort et une appar­te­nance dans un « c’est nous contre les méchantes femmes, c’est nous contre ces femmes inhu­maines qui méritent toutes les vio­lences de la terre et les milles morts qu’on leur sou­haite en des termes beau­coup plus crus et vio­lents » et ren­forcent ain­si leur nar­ra­tion per­son­nelle. L’identité de sté­réo­type sexiste, ce n’est pas un élé­ment de per­son­na­li­té — d’ailleurs le manque de per­son­na­li­té et l’immaturité émo­tion­nelle faci­litent l’endoctrinement — c’est une reven­di­ca­tion iden­ti­taire, au tra­vers de laquelle se construisent ces jeunes. Elles sont très viru­lentes sur les réseaux sociaux, et se com­portent en meutes har­ce­lantes et agres­sives envers les femmes qui tentent de les pro­té­ger de ces désastres médi­caux. Elles repro­duisent les com­por­te­ments sté­réo­ty­piques de la mas­cu­li­ni­té toxique, du patriar­cat : elles agressent avec viru­lence d’autres femmes. Elles se pensent du côté des puis­sants, et non pas en vic­times d’une nou­velle forme d’exploitation patriar­ca­pi­ta­liste. Elles pensent avoir le contrôle et le pou­voir, et elles l’exercent en agres­sant, insul­tant et mena­çant des femmes.

Il leur serait beau­coup trop dou­lou­reux de réa­li­ser l’ampleur de l’automisogynie qu’elles portent en elles, cela est trop coû­teux psy­chi­que­ment. De même pour les jeunes femmes autistes, dont l’une des carac­té­ris­tiques est sou­vent la pen­sée rigide, la pen­sée sur rail et l’incapacité à mettre une dyna­mique sur pause de manière à réflé­chir aux consé­quences. Pour la majo­ri­té de ces jeunes femmes, l’oppression de la miso­gy­nie patriar­cale est omni­pré­sente, il est impos­sible de lui échap­per et l’identification à la classe de l’oppresseur est l’expédient immé­diat pour une sur­vie psy­chique dans une telle socié­té, sur­vivre tout en s’automutilant et en se détrui­sant. Elles sentent sans pou­voir se le for­mu­ler qu’elles n’ont aucun pou­voir dans la hié­rar­chie de domi­na­tion sexiste, dans le patriar­cat, dans la socié­té en son entier et plu­tôt que de s’allier avec les autres femmes qui n’ont aucun pou­voir (ce qui est à dis­tin­guer de l’impuissance, nous par­lons de pou­voir ins­ti­tu­tion­nel, de pou­voir poli­tique), elles s’identifient aux puis­sants. Aux puis­sants qui les exploitent en retour. Elles sont le faire valoir des grands prêtres du sté­réo­type sexiste, les vieux hommes blancs auto­gy­né­philes, les jeunes chefs de meute incel et miso­gynes qui envient la bio­lo­gie des femmes et qui har­cèlent toutes celles qui ne leur accordent pas d’attention. Elles sont les gagne-pains des bou­chers gras­se­ment payés qui réa­lisent ces opé­ra­tions men­son­gères et bar­bares. Elles servent les inté­rêts des hommes et de leur socié­té miso­gyne et homo­phobe. Les fémi­nistes qui ont ques­tion­né les sénateur·ices et aler­té sur l’incohérence qu’il y avait à obli­ger les thé­ra­peutes à per­for­mer des thé­ra­pies de conver­sion médi­cales, dans une loi qui vise jus­te­ment à inter­dire les thé­ra­pies de conver­sion, ont lit­té­ra­le­ment usé de tout ce qui était en leur pou­voir pour lut­ter contre la machine écra­sante du patriar­ca­pi­ta­lisme. Sans sur­prise, c’était peine perdue.


  1. La notion même de “ute­rus bea­rer” ou plus sou­vent employée, “ute­rus owner” est mani­feste d’une vision capi­ta­liste et igno­rante du fonc­tion­ne­ment du corps fémi­nin, comme si nos organes sexuels étaient des pièces démon­tables et indé­pen­dantes qui pou­vaient s’échanger, s’acheter et se vendre. C’est tout comme si la repré­sen­ta­tion que se font ces hommes de nos corps leur avait été incul­quée par la por­no­gra­phie mor­ce­lante.
  2. voir l’analyse pro­duite par Maria Mies dans Women in the inter­na­tio­nal divi­sion of labor
  3.  Je dis bien fémi­née, et pas fémi­nine, de même que je dis fémi­cide, et pas fémi­ni­cide.
  4. Exploi­tées par les hommes, par le capi­tal en tant que repro­duc­trices du tra­vail domes­tique, et exploi­tées par le capi­tal en tant que tra­vailleuses bon mar­ché, cette der­nière exploi­ta­tion étant déter­mi­née et aggra­vée par les deux pre­mières, éga­le­ment inter­con­nec­tées. 
  5. Un tel reve­nu com­pen­sant aus­si le tra­vail de la « femme mariée » qui était jusqu’alors de fac­to exploi­tée en tant que pros­ti­tuée pri­vée, et répa­rant ain­si l’hypocrisie du « mariage » dénon­cée par les fémi­nistes et les femmes pros­ti­tuées, dont la sécu­ri­té et l’autonomie se trouvent aux deux extrêmes d’un même spectre reliant leur condi­tion.
  6. Mar­tha Mamo­zai, Her­ren­men­schen, Frauen im deut­schen Kolo­nia­lis­mus

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