L’uniformisation du monde (par Stefan Zweig)

Mor­ceaux choi­sis du livre L’U­ni­for­mi­sa­tion du monde (Allia, 2021), tra­duc­tion d’un article de Ste­fan Zweig ini­tia­le­ment paru, en 1925, dans une revue berlinoise :


Mal­gré tout le bon­heur que m’a pro­cu­ré, à titre per­son­nel, chaque voyage entre­pris ces der­nières années, une impres­sion tenace s’est impri­mée dans mon esprit : une hor­reur silen­cieuse devant la mono­to­nie du monde. Les modes de vie finissent par se res­sem­bler, à tous se confor­mer à un sché­ma cultu­rel homo­gène. Les cou­tumes propres à chaque peuple dis­pa­raissent, les cos­tumes s’uniformisent, les mœurs prennent un carac­tère de plus en plus inter­na­tio­nal. Les pays semblent, pour ain­si dire, ne plus se dis­tin­guer les uns des autres, les hommes s’activent et vivent selon un modèle unique, tan­dis que les villes paraissent toutes iden­tiques. Paris est aux trois quarts amé­ri­ca­ni­sée, Vienne est buda­pes­ti­sée : l’arôme déli­cat de ce que les cultures ont de sin­gu­lier se vola­ti­lise de plus en plus, les cou­leurs s’estompent avec une rapi­di­té sans pré­cé­dent et, sous la couche de ver­nis cra­que­lé, affleure le pis­ton cou­leur acier de l’activité méca­nique, la machine du monde moderne. Ce pro­ces­sus est en marche depuis fort long­temps déjà : avant la guerre, Rathe­nau avait annon­cé de manière pro­phé­tique cette méca­ni­sa­tion de l’existence, la pré­pon­dé­rance de la tech­nique, comme étant le phé­no­mène le plus impor­tant de notre époque. Or, jamais cette déchéance dans l’uniformité des modes de vie n’a été aus­si pré­ci­pi­tée, aus­si ver­sa­tile, que ces der­nières années. Soyons clairs ! C’est sans doute le phé­no­mène le plus brû­lant, le plus capi­tal de notre temps.

[…]

Consé­quences : la dis­pa­ri­tion de toute indi­vi­dua­li­té, jusque dans l’apparence exté­rieure. Le fait que les gens portent tous les mêmes vête­ments, que les femmes revêtent toutes la même robe et le même maquillage n’est pas sans dan­ger : la mono­to­nie doit néces­sai­re­ment péné­trer à l’intérieur. Les visages finissent par tous se res­sem­bler, parce que sou­mis aux mêmes dési­rs, de même que les corps, qui s’exercent aux mêmes pra­tiques spor­tives, et les esprits, qui par­tagent les mêmes centres d’intérêt. Incons­ciem­ment, une âme unique se crée, une âme de masse, mue par le désir accru d’uniformité, qui célèbre la dégé­né­res­cence des nerfs en faveur des muscles et la mort de l’individu en faveur d’un type géné­rique. La conver­sa­tion, cet art de la parole, s’use dans la danse et s’y dis­perse, le théâtre se gal­vaude au pro­fit du ciné­ma, les usages de la mode, mar­quée par la rapi­di­té, le « suc­cès sai­son­nier », imprègnent la lit­té­ra­ture. Déjà, comme en Angle­terre, la lit­té­ra­ture popu­laire dis­pa­raît devant le phé­no­mène qui va s’amplifiant du « livre de la sai­son », de même que la forme éclair du suc­cès se pro­page à la radio, dif­fu­sée simul­ta­né­ment sur toutes les sta­tions euro­péennes avant de s’évaporer dans la seconde qui suit. Et comme tout est orien­té vers le court terme, la consom­ma­tion aug­mente : ain­si, l’éducation, qui se pour­sui­vait de manière patiente et ration­nelle, et pré­do­mi­nait tout au long d’une vie, devient un phé­no­mène très rare à notre époque, comme tout ce qui s’acquiert grâce à un effort personnel.

[…]

Toutes ces choses, que j’ai seule­ment évo­quées, le ciné­ma, la radio, la danse, tous ces nou­veaux moyens de méca­ni­sa­tion de l’humanité, exercent un pou­voir énorme qui ne peut être dépas­sé. Toutes répondent en effet à l’idéal le plus éle­vé de la moyenne : offrir du plai­sir sans exi­ger d’effort. Et leur force imbat­table réside en cela : elles sont incroya­ble­ment confor­tables. La nou­velle danse peut être apprise en trois heures par la femme de ménage la plus mal­adroite, le ciné­ma ravit les anal­pha­bètes, des­quels on n’exige pas une grande édu­ca­tion pour pro­fi­ter de la radio ; il suf­fit de mettre les écou­teurs sur la tête, pour déjà l’entendre rou­ler dans l’oreille — même les dieux luttent en vain contre un tel confort. Ce qui n’exige que le mini­mum d’effort, men­tal et phy­sique, et le mini­mum de force morale doit néces­sai­re­ment l’emporter auprès des masses, dans la mesure où cela sus­cite la pas­sion de la majo­ri­té. Et ce qui aujourd’hui encore réclame l’indépendance, l’autodétermination ou la per­son­na­li­té dans le plai­sir paraît déri­soire face à un pou­voir aus­si sur­di­men­sion­né. À vrai dire, au moment où l’humanité s’ennuie tou­jours davan­tage et devient de plus en plus mono­tone, il ne lui arrive rien d’autre que ce qu’elle désire au plus pro­fond d’elle-même. L’indépendance dans le mode de vie et même dans la jouis­sance de la vie ne consti­tue plus, désor­mais, un objec­tif, tant la plu­part des gens ne s’aperçoivent pas à quel point ils sont deve­nus des par­ti­cules, des atomes d’une vio­lence gigan­tesque. Ils se laissent ain­si entraî­nés par le cou­rant qui les happe vers le vide ; comme le disait Tacite : ruere in ser­vi­tium, ils se jettent dans l’esclavage […].

Ain­si, aucune résis­tance ! Ce serait une pré­somp­tion scan­da­leuse que d’essayer d’éloigner les gens de ces petits plai­sirs (inté­rieu­re­ment vides). Parce que nous — pour être hon­nêtes — qu’avons-nous d’autre à leur don­ner ? Nos livres ne les touchent plus, car ils ont ces­sé depuis long­temps de pro­cu­rer les sueurs froides ou les exci­ta­tions fébriles, que le sport et le ciné­ma pro­diguent à foi­son. Ils ont même l’impudence d’exiger au préa­lable de nos livres, de notre effort men­tal et de notre édu­ca­tion, une coopé­ra­tion des sen­ti­ments et une ten­sion de l’âme. Nous sommes deve­nus — admet­tons-le — ter­ri­ble­ment étran­gers à tous ces plai­sirs et pas­sions de masse et donc à l’esprit de l’époque, nous, dont la culture spi­ri­tuelle est une pas­sion pour la vie, nous, qui ne nous ennuyons jamais, pour qui chaque jour est trop court de six heures, nous, qui n’avons besoin ni de dis­po­si­tifs pour tuer le temps ni de machines d’arcade, ni de danse, ni de ciné­ma, ni de radio, ni de bridge, ni de défi­lés de mode. Il nous suf­fit de pas­ser devant un pan­neau d’affichage dans une grande ville ou de lire un jour­nal qui décrit en détail les batailles homé­riques des matchs de foot­ball pour sen­tir que nous sommes déjà deve­nus des out­si­ders, tels les der­niers ency­clo­pé­distes pen­dant la Révo­lu­tion fran­çaise, une espèce aus­si rare et mena­cée d’extinction aujourd’hui en Europe que les cha­mois et les edel­weiss. Peut-être qu’un jour un parc natu­rel sera créé pour nous, der­niers spé­ci­mens d’une espèce rare, pour nous pré­ser­ver et nous conser­ver res­pec­tueu­se­ment en tant que curio­si­tés de l’époque, mais nous devons avoir conscience que nous man­quons depuis long­temps d’un quel­conque pou­voir pour ten­ter la moindre chose contre cette uni­for­mi­té crois­sante du monde. Devant cette lumière éblouis­sante de fête foraine, nous ne pou­vons que demeu­rer dans l’ombre et, tels les moines des monas­tères pen­dant les grandes guerres et les grands bou­le­ver­se­ments, consi­gner dans des chro­niques et des des­crip­tions un état de choses que, comme eux, nous tenons pour une déroute de l’esprit.

Ste­fan Zweig


Un autre article publié sur Le Par­tage traite de ce même sujet, mais de manière plus four­nie : un extrait du livre Petit éloge de l’anarchisme de James C. Scott, paru chez Lux en 2014. C’est ici :

La civi­li­sa­tion et la stan­dar­di­sa­tion du monde : l’extinction de la diver­si­té cultu­relle (par James C. Scott)

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