L’égalité des sexes nous a rendu·es humain·es : une réponse au texte « Comment changer le cours de l’histoire » de David Graeber & David Wengrow (par Camilla Power)

Image de cou­ver­ture : Des femmes Him­ba qui appliquent (encore aujourd’­hui) de l’ocre sur leurs che­veux dans le nord-ouest de la Nami­bie. (Ste­phen Alvarez/National Geo­gra­phic Creative)

Le texte sui­vant, écrit par l’an­thro­po­logue bri­tan­nique Camil­la Power, maitre de confé­rence à l’u­ni­ver­si­té d’East Lon­don, a ini­tia­le­ment été publié, en anglais, le 5 sep­tembre 2018, à l’adresse sui­vante : https://libcom.org/history/gender-egalitarianism-made-us-human-response-david-graeber-david-wengrows-how-change-cou


Auteurs d’un ambi­tieux texte récem­ment paru dans le maga­zine Euro­zine, David Grae­ber et David Wen­grow tentent de réécrire le récit de l’his­toire de l’humanité. Ils s’at­taquent au « mythe » selon lequel les humains jouis­saient autre­fois de l’é­ga­li­té et de la liber­té au sein de groupes de chas­seurs-cueilleurs, jusqu’à ce que l’in­ven­tion de l’a­gri­cul­ture ne nous entraine sur la voie de l’i­né­ga­li­té sociale.

Ils affirment que nombre d’écrivains popu­laires, comme Fran­cis Fukuya­ma et Jared Dia­mond, ain­si que les archéo­logues Kent Flan­ne­ry, Joyce Mar­cus et Ian Mor­ris, adhèrent plei­ne­ment à ce mythe. En consé­quence, nous disent-ils, ces auteurs par­viennent à des conclu­sions lugubres sur l’i­né­ga­li­té sociale : à moins que nous puis­sions remon­ter le temps et télé­por­ter un petit nombre d’êtres humains dans l’âge d’or, nous ne pour­rons plus jamais connaitre la jus­tice sociale et l’égalité.

Grae­ber et Wen­grow sou­lignent pas­sion­né­ment que l’his­toire de la civi­li­sa­tion est riche d’exemples de résis­tance humaine à la tyran­nie et à la hié­rar­chie. Ils apportent des preuves de la com­plexi­té sociale des chas­seurs du Paléo­li­thique supé­rieur, en sou­te­nant que l’a­vè­ne­ment de l’a­gri­cul­ture n’a pas consti­tué une « tran­si­tion majeure » pour la plu­part des popu­la­tions, mais un pro­ces­sus lent et latent. Je suis d’ac­cord. Mais leur argu­men­ta­tion me laisse per­plexe, en grande par­tie parce que j’ai du mal à com­prendre ce qu’ils essaient de dire sur les ori­gines de l’être humain. Cherchent-ils à rem­pla­cer un mythe par un autre ?

Dans des entre­tiens, Grae­ber et Wen­grow nient être en train de par­ler de la ques­tion des ori­gines. Pour­tant, la pre­mière page de l’ar­ticle d’Euro­zine nous apprend que « ce que nous avons l’habitude de nous racon­ter à pro­pos de nos ori­gines est faux ». Alors quoi ?! Cela a‑t-il été glis­sé par un édi­teur secon­daire ayant lui aus­si mal com­pris leur pro­pos ? D’une part, ils affirment que nous ne pou­vons rien savoir de la vie sociale avant le Paléo­li­thique supé­rieur (au-delà d’il y a envi­ron 40 000 ans), parce que nous n’aurions sim­ple­ment rien à étu­dier. D’autre part, ils affirment de manière péremp­toire que l’his­toire de nos ancêtres vivant en « petits groupes éga­li­taires » est fausse. Mais com­ment savent-ils que c’est faux s’il n’y a pas de preuves ? Et quelle par­tie est fausse exac­te­ment ? Que leurs bandes étaient minus­cules ? Qu’elles étaient éga­li­taires ? Quelle est donc la véri­table histoire ?

Grae­ber et Wen­grow ter­minent leur article par des remarques non étayées sur les rela­tions entre les sexes chez les chas­seurs-cueilleurs vivant en petites bandes, « à petite échelle », pour en conclure que la vie dans les camps nomades implique néces­sai­re­ment « la perte la plus dou­lou­reuse des liber­tés humaines ». Ils évitent soi­gneu­se­ment ou choi­sissent d’ignorer des pans entiers de l’expertise eth­no­gra­phique moderne, en par­ti­cu­lier les études minu­tieuses qui montrent que les sta­tuts des femmes des socié­tés de chas­seurs-cueilleurs afri­caines se dégradent et qu’elles perdent de plus en plus leur liber­té — subis­sant la domi­na­tion mas­cu­line — avec la séden­ta­ri­sa­tion. Cela se pro­duit lorsque les femmes sont entra­vées dans leurs dépla­ce­ments et pri­vées de ce fait des réseaux de sou­tien sophis­ti­qués [tis­sés lorsque les femmes sont libres]. Les chas­seurs-cueilleurs afri­cains résistent par­ti­cu­liè­re­ment à l’a­to­mi­sa­tion des familles nucléaires en uti­li­sant de nom­breux méca­nismes visant à créer des liens entre amis et parents éloi­gnés. Chez les chas­seurs-cueilleurs véri­ta­ble­ment éga­li­taires, les gens peuvent vivre où bon leur semble — il s’agit d’un trait qui les carac­té­rise singulièrement.

En dis­cu­tant des modèles de reve­nu éco­no­mique de Mor­ris de la vie au Paléo­li­thique, Grae­ber et Wen­grow vont ajou­ter leur grain de sel en se deman­dant : « Qu’en était-il de tout ce qui était gra­tuit ?  La sécu­ri­té gra­tuite, la média­tion des conflits gra­tuite, l’éducation pri­maire gra­tuite, le soin des plus âgés gra­tuit, la méde­cine gra­tuite, sans oublier les coûts des diver­tis­se­ments, de la musique, des contes et des ser­vices reli­gieux… ». Leur liste est longue, et pour­tant, de manière signi­fi­ca­tive, ils omettent la pué­ri­cul­ture col­lec­tive gra­tuite des enfants — pro­ba­ble­ment l’as­pect le plus révé­la­teur des rela­tions entre les sexes chez les chas­seurs-cueilleurs selon l’an­thro­po­lo­gie moderne.

Dans cette réponse, je sou­haite d’a­bord mon­trer que Grae­ber et Wen­grow n’ont mani­fes­te­ment rien à dire sur les ori­gines de l’humanité. Ensuite, je men­tion­ne­rai les preuves qui montrent que, depuis nos ancêtres du genre Homo et jusqu’à l’aube de l’humain moderne, nous avons vécu dans des socié­tés de plus en plus éga­li­taires. Et qui plus est que l’é­ga­li­ta­risme entre les sexes a joué un rôle essen­tiel dans l’é­vo­lu­tion de nos ancêtres doués de lan­gage. Enfin, je m’interrogerai sur les consé­quences d’une période pro­lon­gée d’égalitarisme pour l’évolution de nos corps et de nos esprits. Le fait de savoir qu’il s’agit de notre nature nous aide­rait-il vrai­ment ? Le fait de savoir que nous avons été conçus par la sélec­tion natu­relle et sexuelle pour être heu­reux et en bonne san­té dans des condi­tions éga­li­taires ? Si tel est le cas, la ques­tion à poser en pre­mier lieu n’est peut-être pas « com­ment en sommes-nous arri­vés à être inégaux », mais « com­ment sommes-nous deve­nus égaux ? »

Les tran­si­tions sur les­quelles je me concentre se sont pro­duites il y a 2 mil­lions, un demi-mil­lion et 150 000 ans, une échelle de temps dif­fé­rente de celle de Grae­ber et Wen­grow. Les rai­sons pour les­quelles ils sont dis­qua­li­fiés pour par­ler des ori­gines humaines sont les sui­vantes. Pre­miè­re­ment, ils ne se réfèrent aucu­ne­ment à l’é­vo­lu­tion. Deuxiè­me­ment, ils ne traitent pas du sexe et du genre. Troi­siè­me­ment, ils laissent de côté l’A­frique, le conti­nent sur lequel nous sommes deve­nus des humains modernes.

D’abord, l’évolution

En tant qu’an­thro­po­logue cultu­rel amé­ri­cain, Grae­ber est issu d’une tra­di­tion qui se méfie du dar­wi­nisme, le consi­dé­rant comme un che­val de Troie de l’i­déo­lo­gie capi­ta­liste. Pour­tant, iro­ni­que­ment, la socio­bio­lo­gie, l’é­co­lo­gie évo­lu­tion­niste, ou quelle que soit la manière dont vous la nom­mez (elle change sans cesse de nom parce que les spé­cia­listes des sciences sociales et cultu­relles sont très gros­siers à son égard) a pris un remar­quable tour­nant fémi­niste au cours de ce siècle. Les stra­té­gies des femmes sont désor­mais au cœur des modé­li­sa­tions des ori­gines humaines. Oubliez « l’homme, ce chas­seur », les nou­veaux héros dar­wi­niens sont les grands-mères tra­vailleuses, les singes baby-sit­ters, ou encore les enfants ayant plus d’un papa. L’homme, le puis­sant chas­seur, n’ar­rive qu’a­près coup. Et nous ne par­lons pas seule­ment de femelles alpha au carac­tère bien trem­pé, mais aus­si de la coopé­ra­tion col­lec­tive dans des coa­li­tions fémi­nines de plus en plus com­plexes, et de l’i­dée d’un « cer­veau social femelle par défaut » extra­po­lée à par­tir d’é­tudes sur les primates.

Selon l’é­co­no­miste évo­lu­tion­niste Her­bert Gin­tis, le prin­ci­pal pro­blème de la socio­bio­lo­gie aujourd’­hui est « d’ex­pli­quer pour­quoi nous avons des émo­tions aus­si pro­so­ciales ». L’é­mi­nente fémi­niste dar­wi­nienne Sarah Hrdy le note au début de son ouvrage Mothers and others, le plus impor­tant livre sur l’é­vo­lu­tion humaine de ce siècle. Dans des réunions poli­tiques, David Grae­ber sou­tient que le capi­ta­lisme s’at­taque à nos ins­tincts de coopé­ra­tion et les para­site. Sans ces ins­tincts d’en­traide nous per­met­tant de résoudre nos pro­blèmes, il s’ef­fon­dre­rait tout sim­ple­ment. Je suis tout à fait d’ac­cord avec lui.

Mais pour­quoi Grae­ber ne s’in­té­resse-t-il pas à la façon dont nous avons acquis ces ins­tincts ? Dans un monde dar­wi­nien, ils ne sont pas gra­tuits. Aucun des grands singes dont nous sommes les plus proches ne les pos­sède. Nous fai­sons régu­liè­re­ment ce qu’au­cun autre mam­mi­fère social com­plexe ne fait. Nous coopé­rons avec des étran­gers, des per­sonnes que nous n’a­vons jamais vues aupa­ra­vant et que nous ne rever­rons jamais. Il s’agit de quelque chose de nor­mal, aus­si bien pour les chas­seurs-cueilleurs éga­li­taires que pour les gens dans le métro de Londres. Alors, qu’est-ce qui nous a ren­dus, nous, l’un des grands singes afri­cains, si dif­fé­rents des autres ?

Ensuite, le sexe et le genre

Sur le sexe et les rela­tions de genre, Grae­ber et Wen­grow ne disent rien de sérieux. Cela vaut mieux, car sans tenir compte de l’é­vo­lu­tion, il sera dif­fi­cile de dis­cu­ter de ces sujets.

Ils for­mulent cepen­dant un pas­sage qui aborde l’i­ma­ge­rie du genre. Ils men­tionnent des figu­rines et des sta­tues fémi­nines d’une com­mu­nau­té agri­cole néo­li­thique (Çatal Hayuk) comme un indice du pou­voir des femmes. En revanche, ils sug­gèrent que la géni­ta­li­té débri­dée des ani­maux mâles repré­sen­tés sur le monu­ment de Göbek­li Tepe, construit par des chas­seurs-cueilleurs, indi­que­rait un faible sta­tut pour les femmes. Pour les archéo­logues et les anthro­po­logues, il s’a­git là d’une inter­pré­ta­tion très réduc­trice de l’i­co­no­gra­phie sexuée. Exemple moderne : la pré­sence mas­sive de la Vierge Marie dans les églises catho­liques ne m’a jamais don­né beau­coup de pou­voir sur mes déci­sions reproductives.

Plu­sieurs figu­rines de Vénus du Paléo­li­thique supé­rieur sont tech­ni­que­ment consi­dé­rées comme « phal­li­formes ». En les regar­dant d’un côté, on voit des seins et des culs, mais d’un autre côté, on voit des pénis ! Il s’agit d’une sorte d’illusion d’op­tique d’interversion des sexes. Nous avons besoin d’une théo­rie pour expli­quer pour­quoi l’am­bi­guï­té du sexe est si pré­sente dans les cos­mo­lo­gies des chas­seurs-cueilleurs. Les femmes ini­tiées des Ju/‘hoansi du Kala­ha­ri se trans­forment en tau­reaux anti­lopes, tan­dis que les filles Had­za de Tan­za­nie incarnent une héroïne matriar­cale qui chasse le zèbre et porte sur elle les organes géni­taux de leurs prises mâles. L’i­ni­tia­tion à la socié­té secrète Ngo­ku des femmes BaYa­ka du Congo implique des per­for­mances gri­voises qui imitent le com­por­te­ment sexuel mas­cu­lin, avec toutes les sécré­tions néces­saires qui coulent par­tout. Ces chas­seurs-cueilleurs afri­cains figurent par­mi les peuples les plus éga­li­taires au monde au niveau socio-sexuel.

L’ab­sence de la ques­tion sexuelle est le trou noir dans l’ar­ticle de Grae­ber et Wen­grow. Peut-on com­men­cer à par­ler d’in/égalité sans abor­der la ques­tion du sexe et du genre ? D’un point de vue évo­lu­tion­niste, il est pro­bable que cette ques­tion soit au cœur de l’affaire.

Troisièmement, l’Afrique

Dans les années 1980 et au début des années 1990, on pou­vait écrire sur la révo­lu­tion qui a fait de nous des humains, en invo­quant l’art, le sym­bo­lisme et le lan­gage, en n’abordant que les preuves du Paléo­li­thique supé­rieur euro­péen. L’i­dée selon laquelle nous ne serions deve­nus vrai­ment intel­li­gents qu’en Europe ain­si qu’en témoi­gne­raient les magni­fiques pein­tures et figu­rines rupestres, et ce bien que notre évo­lu­tion ana­to­mique ait eu lieu en Afrique, est une idée aujourd’­hui dépas­sée, euro­cen­trique et fri­sant le racisme en relé­guant notre his­toire évo­lu­tive afri­caine à de la bio­lo­gie pure sans l’ombre d’une réfé­rence au fait culturel.

Depuis lors, une atten­tion accrue a été por­tée sur l’ar­chéo­lo­gie des ori­gines de l’humain moderne en Afrique, qui remonte à plus de 200 000 ans. Nous savons main­te­nant que l’A­frique, dans sa diver­si­té, a tou­jours été à la pointe du progrès.

Aujourd’­hui, si vous écri­vez sur les ori­gines de l’humanité, il vous faut par­ler de l’A­frique. La chro­no­lo­gie de l’é­mer­gence de l’humain moderne remonte main­te­nant à 300 000 ans, comme le montrent les fos­siles maro­cains de Jebel Irhoud aux visages modernes, et se ter­mine plus de 100 000 ans plus tard avec les fos­siles éthio­piens entiè­re­ment modernes d’O­mo Kibish et de Her­to, aux cer­veaux ronds. Nous décou­vrons aus­si que les humains modernes quit­tèrent l’A­frique plus tôt qu’on ne le pen­sait. Cepen­dant, Homo sapiens a tout de même pas­sé deux à trois fois plus de temps en Afrique que sur n’im­porte quel autre continent.

Grae­ber et Wen­grow ne traitent donc cer­tai­ne­ment pas des ori­gines de l’humanité. Je me pro­pose le faire.

Quelles sont les preuves d’une ten­dance éga­li­taire crois­sante dans l’é­vo­lu­tion humaine, et pour­quoi cette ten­dance a‑t-elle néces­sai­re­ment une dimen­sion socio-sexuelle ? Il y a trois domaines prin­ci­paux à prendre en compte : pre­miè­re­ment, la bio­lo­gie, l’his­toire du vivant et la psy­cho­lo­gie évo­luée de notre espèce — les preuves que consti­tuent nos corps et nos esprits ; deuxiè­me­ment, l’eth­no­gra­phie des chas­seurs et des cueilleurs, en par­ti­cu­lier des chas­seurs-cueilleurs afri­cains, qui nous donne un aper­çu spé­ci­fique de la façon dont l’é­ga­li­ta­risme fonc­tionne en pra­tique ; et troi­siè­me­ment, les registres archéo­lo­giques afri­cains en matière d’art, de culture et de sym­bo­lisme qui remontent à bien plus de 40 000 ans.

Corps et esprits égalitaires

Com­men­çons par la bio­lo­gie. Le trait le plus remar­quable de notre nature éga­li­taire se trouve peut-être dans la concep­tion de nos yeux. Nous sommes les seuls, par­mi plus de 200 espèces de pri­mates, à avoir déve­lop­pé des yeux de forme allon­gée, avec un iris sombre déto­nant sur le fond d’une sclé­ro­tique blanche et brillante. Connus sous le nom d’« yeux coopé­ra­tifs », ils per­mettent à toute per­sonne avec laquelle nous inter­agis­sons de voir faci­le­ment ce que nous regar­dons. À l’in­verse, tous les grands singes ont des yeux ronds et fon­cés, ce qui rend très dif­fi­cile de savoir ce qu’ils regardent. Tels des mafieux por­tant des lunettes de soleil, ils observent atten­ti­ve­ment les mou­ve­ments des autres ani­maux, mais dis­si­mulent leurs pen­sées aux autres. Ces yeux sont adap­tés à un monde simiesque de com­pé­ti­tion machiavélienne.

Nos yeux, en revanche, sont adap­tés à la lec­ture mutuelle des pen­sées, éga­le­ment connue sous le nom d’in­ter­sub­jec­ti­vi­té ; nos parents les plus proches bloquent cette fonc­tion. Se regar­der dans les yeux, se deman­der « vois-tu ce que je vois ? » et « penses-tu à ce que je pense ? » est tout à fait natu­rel pour nous, et ce dès le plus jeune âge. Regar­der dans les yeux d’autres espèces de pri­mates est consi­dé­ré comme une menace. Cela nous indique immé­dia­te­ment que nous avons évo­lué sur une voie dif­fé­rente de celle de nos plus proches parents primates.

Dans Mothers and Others (Les mères et les autres), Hrdy nous four­nit l’ex­pli­ca­tion la plus convain­cante de com­ment, pour­quoi et quand cela s’est pro­duit. Son argu­ment est simple. Le baby-sit­ting existe dans toutes les socié­tés humaines, les mères étant heu­reuses de confier leur pro­gé­ni­ture à d’autres individu·es pour qu’ils/elles s’en occupent tem­po­rai­re­ment. Les chas­seurs-cueilleurs afri­cains sont les cham­pions de cette forme col­lec­tive de pué­ri­cul­ture, ce qui indique qu’elle fai­sait par­tie de notre héri­tage. En revanche, les mères des grands singes — chim­pan­zés, bono­bos, gorilles et orang-outans — ne se séparent jamais de leurs bébés, en rai­son des risques encou­rus : elles sont hyper­pos­ses­sives et protectrices.

Cela carac­té­rise par­ti­cu­liè­re­ment les grands singes. Les singes ont un com­por­te­ment dif­fé­rent et sont prêts à confier leur bébé à un parent de confiance. Le fac­teur clé est le degré de paren­té entre les indi­vi­dus. Les mères des singes de l’An­cien Monde vivent géné­ra­le­ment avec des parentes, ce qui n’est pas le cas des mères des grands singes. Cela signi­fie que les mères des grands singes n’ont per­sonne à proxi­mi­té à qui elles peuvent faire suf­fi­sam­ment confiance. Cela nous dit quelque chose d’im­por­tant sur les condi­tions sociales dans les­quelles nous avons évo­lué. Nos ancêtres devaient vivre à proxi­mi­té de femmes de confiance, la plus fiable étant la mère d’une jeune mère. Cette « hypo­thèse de la grand-mère » a été uti­li­sée pour expli­quer notre lon­gé­vi­té post-pro­créa­tion, extra­or­di­nai­re­ment longue — c’est-à-dire pour expli­quer l’é­vo­lu­tion de la ménopause.

Hrdy étu­die com­ment la prise en charge mul­ti­pa­ren­tale a façon­né l’é­vo­lu­tion de la psy­cho­lo­gie unique de notre espèce. Si les soins coopé­ra­tifs aux enfants — la pué­ri­cul­ture col­lec­tive — peuvent débu­ter par la rela­tion mère-fille, créer des liens avec les petits-enfants impli­que­ra rapi­de­ment les tantes, les sœurs, les filles aînées et d’autres parents de confiance. Selon Hrdy, à par­tir du moment où les mères auto­risent d’autres per­sonnes à prendre leur bébé dans leurs bras, des pres­sions sélec­tives favo­ri­se­ront de nou­veaux types de per­cep­tion mutuelle. Ces pres­sions donnent lieu à toute une série de réponses nou­velles — regards par­ta­gés, babillages, bai­sers, etc. — qui per­mettent à cette triade com­po­sée de la mère, du bébé et de la nou­velle assis­tante (ou du nou­vel assis­tant) de conso­li­der les liens qui les unissent tout en sur­veillant les inten­tions de l’autre. Quelques heures à peine après sa nais­sance, un bébé vivant dans un camp de chas­seurs-cueilleurs afri­cain aura été pré­sen­té et tenu par de nom­breux parents et amis des deux sexes.

L’en­fance elle-même consti­tue un aspect unique de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té ayant coévo­lué avec les grands-mères tra­vailleuses. Après le sevrage et avant la pous­sée des dents adultes, les enfants ont besoin d’aide pour trou­ver des ali­ments qu’ils puissent ingé­rer, c’est là que grand-mère inter­vient. La grand-mère aurait donc eu un impact impor­tant sur la sur­vie de l’en­fant, per­met­tant à la mère d’envisager son pro­chain bébé. C’est ce qui a don­né nais­sance à la carac­té­ris­tique par­ti­cu­lière des familles « empi­lées » chez les humains, où — contrai­re­ment aux autres grands singes — une mère a plu­sieurs enfants à charge en même temps.

Le trait le plus remar­quable de notre ana­to­mie et qui nous dis­tingue des autres singes est la taille extra­or­di­naire de notre cer­veau. Tan­dis qu’une mère humaine et un chim­pan­zé ont un poids cor­po­rel assez simi­laire, les humains adultes d’au­jourd’­hui ont un volume céré­bral trois fois supé­rieur à celui d’un chim­pan­zé. Le tis­su céré­bral consomme beau­coup d’énergie. Les mères grands singes, qui doivent accom­plir tout le tra­vail d’éducation des enfants à elles seules, ne peuvent four­nir qu’une quan­ti­té limi­tée d’éner­gie à leur pro­gé­ni­ture et ne peuvent donc pas déve­lop­per leur cer­veau au-delà de ce que l’on appelle le « pla­fond gris » (600 cm³). Nos ancêtres ont dépas­sé ce pla­fond il y a envi­ron 1,5 à 2 mil­lions d’an­nées avec l’é­mer­gence de l’Ho­mo erec­tus, dont le cer­veau était deux fois plus volu­mi­neux que celui des chim­pan­zés actuels. Cela nous indique que les soins coopé­ra­tifs aux enfants fai­saient déjà par­tie de la vie sociale d’Homo erec­tus, avec les carac­té­ris­tiques évo­lu­tion­naires conco­mi­tantes que sont les yeux coopé­ra­tifs et l’émergence de l’intersubjectivité.

Nous pou­vons esti­mer le degré d’é­ga­li­ta­risme au sein des socié­tés des­cen­dant d’Homo erec­tus en mesu­rant la taille de leurs cer­veaux, grâce aux fos­siles. À par­tir de 6–700 000 ans, nous com­men­çons à obser­ver des valeurs crâ­niennes com­prises dans la gamme des humains modernes, trois fois plus grandes que celles des chim­pan­zés actuels. À par­tir d’un demi-mil­lion d’an­nées, on observe une aug­men­ta­tion extra­or­di­naire de la taille du cer­veau tant pour les popu­la­tions afri­caines (ancêtre de l’hu­main moderne) qu’eu­ra­siennes (ancêtre de Nean­der­tal. Nous consta­tons aus­si, dans les fos­siles, que les femelles et leur pro­gé­ni­ture béné­fi­cient maté­riel­le­ment de plus d’éner­gie. Ce qui indique une sexua­tion des stra­té­gies ayant per­mis cette évolution.

Toute ten­dance à la domi­na­tion mas­cu­line, à la com­pé­ti­tion sexuelle et au contrôle stra­té­gique des femelles aurait fait obs­tacle à ces aug­men­ta­tions sans pré­cé­dent de la taille du cer­veau. S’il y a bien eu des varia­tions de degrés entre domi­na­tion et éga­li­ta­risme d’un groupe humain à l’autre, il est cer­tain que nous ne des­cen­dons pas des popu­la­tions dans les­quelles la domi­na­tion mas­cu­line, les conflits sexuels et les risques d’in­fan­ti­cide res­taient éle­vés. Nos ancêtres, d’une manière ou d’une autre, réso­lurent le pro­blème de la domi­nance mas­cu­line chez les grands singes en met­tant les mâles au ser­vice de l’en­tre­tien cou­rant de leur pro­gé­ni­ture à l’in­tel­li­gence extra­or­di­nai­re­ment développée.

Une ques­tion clé consiste à savoir, pré­ci­sé­ment, ce qui indui­sit cette aug­men­ta­tion de la taille du cer­veau. Le cer­veau est un organe fan­tas­tique. Mais des aug­men­ta­tions aus­si impor­tantes de la taille du cer­veau sont extrê­me­ment rares dans l’é­vo­lu­tion, en rai­son de leur coût. À quoi servent ces gros cer­veaux ? L’une des prin­ci­pales hypo­thèses est la théo­rie du cer­veau social. Elle éta­blit un lien entre la taille du cer­veau, et plus pré­ci­sé­ment du néo­cor­tex, chez les espèces de pri­mates, et le degré de com­plexi­té sociale, c’est-à-dire le réseau de rela­tions avec lequel un indi­vi­du doit com­po­ser. Cette com­plexi­té peut être mesu­rée par la taille moyenne des groupes pour une espèce don­née, ou par la taille des coa­li­tions et des cliques au sein des groupes sociaux. Une ver­sion de la théo­rie du « cer­veau social » se concentre sur la taille des groupes spé­ci­fi­que­ment com­po­sés de femelles, consi­dé­rés comme les plus déci­sifs dans l’é­vo­lu­tion de l’intelligence.

L’i­dée ori­gi­nelle der­rière la thèse du cer­veau social a été qua­li­fiée de théo­rie de l’intelligence machia­vé­lique. Appa­rue à la fin des années 1980, elle a per­mis de dépla­cer l’attention de la recherche en évo­lu­tion de l’in­tel­li­gence qui se concen­trait alors sur la tech­no­lo­gie et la recherche de nour­ri­ture, sur les rela­tions sociales. L’in­tel­li­gence machia­vé­lique est une idée sub­tile selon laquelle les ani­maux appar­te­nant à des groupes sociaux com­plexes riva­lisent sur le plan évo­lu­tion­naire en deve­nant plus aptes à la coopé­ra­tion et à la négo­cia­tion d’alliances. Dans cette pers­pec­tive théo­rique, les aug­men­ta­tions nettes de la taille du cer­veau dans l’ordre des pri­mates, des singes aux grands singes, puis des grands singes aux homi­ni­dés, résultent donc de l’aug­men­ta­tion de la com­plexi­té poli­tique et de la capa­ci­té à créer des alliances.

L’é­ga­li­ta­risme est dif­fi­cile à expli­quer à l’aide de la théo­rie dar­wi­nienne de la com­pé­ti­tion. Andrew Whi­ten, l’un des inven­teurs de la théo­rie de l’in­tel­li­gence machia­vé­lique, et son étu­diant David Erdal, ont consta­té que l’in­tel­li­gence machia­vé­lique pou­vait être à l’origine de la dif­fé­rence entre les hié­rar­chies de domi­na­tion de type pri­mate et l’é­ga­li­ta­risme typique des chas­seurs-cueilleurs. Pas­sé un cer­tain stade, l’aptitude à évo­luer au sein d’al­liances sur­classe la capa­ci­té d’un indi­vi­du seul, aus­si fort soit-il, à domi­ner les autres. Si un domi­nant essayait, il (sup­po­sons qu’il s’agisse d’un « il ») se heur­te­rait à la résis­tance d’individus alliés qui, ensemble, lui règle­raient son compte. Une fois ce stade atteint, la stra­té­gie la plus rai­son­nable consiste à ne pas essayer de domi­ner les autres, mais à recou­rir à des alliances en vue de résis­ter à la domi­na­tion. Erdal et Whi­ten ont qua­li­fié ce com­por­te­ment de « contre-domi­nance », un concept qu’ils ont uti­li­sé afin de décrire ce que l’on observe régu­liè­re­ment dans les socié­tés afri­caines de chas­seurs-cueilleurs, à savoir le « par­tage sol­li­ci­té » (par­fois qua­li­fié de « par­tage à la demande »), l’at­ti­tude du « ne me cherche pas », l’hu­mour comme moyen de désa­mor­çage des conflits et l’im­pos­si­bi­li­té de la coer­ci­tion puis­qu’au­cun indi­vi­du n’est en charge des autres. Ils consi­dèrent la contre-domi­nance comme un élé­ment fon­da­men­tal de l’é­vo­lu­tion de la psy­cho­lo­gie humaine, avec, en contre­point, la ten­dance des indi­vi­dus à essayer d’obtenir des gains plus impor­tants que les autres lorsque l’oc­ca­sion se pré­sente, mais, face aux demandes des autres, une pro­pen­sion à céder et à se conten­ter de parts égales.

Whi­ten et Erdal se sont concen­trés sur le par­tage de la nour­ri­ture, qui consti­tue l’as­pect le plus visible de l’é­ga­li­ta­risme des chas­seurs-cueilleurs. Mais com­ment le sexe s’ins­crit-il dans ce modèle ? Whi­ten et Erdal ont noté la ten­dance géné­rale des chas­seurs-cueilleurs à la mono­ga­mie, ou mono­ga­mie en série, qui contraste avec la poly­gy­nie des agri­cul­teurs et des éle­veurs pro­prié­taires. Mais là encore, il faut se tour­ner vers notre bio­lo­gie pour obser­ver quelles sont les carac­té­ris­tiques sous-jacentes de notre phy­sio­lo­gie repro­duc­tive ayant conduit à un éga­li­ta­risme repro­duc­tif — la forme d’é­ga­li­ta­risme la plus mar­quée du point de vue de l’évolution.

L’évolution a doté les femmes d’une phy­sio­lo­gie sexuelle qui peut être décrite comme éga­li­sa­trice et chro­no­phage. Pour­quoi ? Parce que lorsqu’une femelle homi­ni­dée a un grand besoin d’éner­gie sup­plé­men­taire pour sa pro­gé­ni­ture affa­mée, il vaut mieux qu’elle pro­digue des récom­penses repro­duc­tives aux mâles qui res­te­ront aux alen­tours et feront quelque chose d’u­tile pour ladite pro­gé­ni­ture. Nos signaux repro­duc­tifs rendent la vie dif­fi­cile aux mâles qui cherchent à iden­ti­fier les femelles fer­tiles, à mono­po­li­ser le pic de fer­ti­li­té pour pas­ser ensuite à la sui­vante (une stra­té­gie clas­sique des singes mâles domi­nants). Notre ovu­la­tion est dis­crète et impré­vi­sible. Un homme ne peut pas vrai­ment savoir quand sa par­te­naire ovule, et les femmes semblent brouiller les pistes avec toutes sortes de signaux bio­chi­miques. En outre, les femmes sont sexuel­le­ment dis­po­nibles, poten­tiel­le­ment, pen­dant la qua­si-tota­li­té de leur cycle, ce qui repré­sente une pro­por­tion bien plus impor­tante que chez tout autre pri­mate. Il en résulte, aux yeux des mâles, un brouillage de l’in­for­ma­tion concer­nant le moment exact où une femme est fertile.

Du point de vue d’un mâle domi­nant qui essaie de gérer un harem de femelles, cette situa­tion est désas­treuse. Tan­dis qu’il s’interroge sur l’é­ven­tuelle fer­ti­li­té d’une femelle, il doit pas­ser du temps avec elle afin de ne pas man­quer le moment oppor­tun, et donc lais­ser pas­ser d’autres oppor­tu­ni­tés. Pen­dant ce temps, d’autres mâles s’oc­cu­pe­ront de ces femelles sexuel­le­ment dis­po­nibles. La dis­po­ni­bi­li­té sexuelle conti­nue répar­tit les oppor­tu­ni­tés de repro­duc­tion entre de nom­breux mâles, ce qui consti­tue une éga­li­sa­tion du point de vue de l’é­vo­lu­tion.

Les femmes BaYa­ka de la forêt congo­laise ont un slo­gan qui exprime par­fai­te­ment leur résis­tance au liber­ti­nage des hommes : « Une femme, un pénis ». Il s’agit du cri de ral­lie­ment rituel contre tout homme qui ten­te­rait de for­mer un harem. En gros, les femmes des chas­seurs-cueilleurs exigent d’avoir cha­cune un homme à leurs côtés, pour les aider à sub­ve­nir aux besoins éner­gé­tiques et à inves­tir dans la très coû­teuse progéniture.

Dans les socié­tés d’a­gri­cul­teurs et d’é­le­veurs, cer­tains hommes peuvent accu­mu­ler des res­sources, du bétail ou des terres, ce qui leur per­met d’ac­qué­rir ensuite plus d’une épouse. Ces épouses et leurs enfants forment alors la force de tra­vail du patriarche. Cela signi­fie, auto­ma­ti­que­ment, que d’autres hommes sont pri­vés d’op­por­tu­ni­tés de repro­duc­tion. Mais chez les chas­seurs-cueilleurs à retour immé­diat, qui consomment tout ce qu’ils chassent et cueillent au jour le jour, les hommes ne peuvent pas accu­mu­ler de res­sources, et la pos­ses­sion d’un harem ne sau­rait tout sim­ple­ment pas être praticable.

Le symbolisme et le langage dépendent de l’égalitarisme

Jusqu’ici, j’ai pré­sen­té les traits carac­té­ris­tiques de notre bio­lo­gie, de notre his­toire et du déve­lop­pe­ment de notre psy­cho­lo­gie comme autant de preuves d’un pas­sé éga­li­taire dans notre évo­lu­tion : notre gros cer­veau, nos yeux coopé­ra­tifs, la méno­pause et l’enfance, notre inter­sub­jec­ti­vi­té et notre contre-domi­nance machia­vé­lienne. Ces traits ont été induits par le déve­lop­pe­ment de la phy­sio­lo­gie sexuelle des femmes qui a favo­ri­sé et aug­men­té l’égalité des oppor­tu­ni­tés repro­duc­tives des hommes, en com­pa­rai­son avec leurs cou­sins primates.

Je vais main­te­nant mon­trer en quoi l’usage de sym­boles et le lan­gage par­lé ne peuvent être appa­rus qu’à par­tir d’un « espace de confiance[1] » fon­da­men­tal, ren­du pos­sible par l’égalitarisme. J’invoquerai ici quelques anthro­po­logues notoires pour leur exper­tise sur le sym­bo­lisme dans la pra­tique. Il y a envi­ron un demi-siècle, l’anthropologue Mar­shall Sah­lins a réa­li­sé une com­pa­rai­son édi­fiante entre des pri­mates et des humains chas­seurs-cueilleurs. Iden­ti­fiant l’égalitarisme comme élé­ment clé de leur dif­fé­rence, la culture lui appa­rut alors comme le « plus ancien éga­li­sa­teur ». « Par­mi les ani­maux doués de com­mu­ni­ca­tion sym­bo­lique », disait-il, « les faibles peuvent s’allier en col­lec­ti­vi­té pour ren­ver­ser les forts. » Seule­ment, ici, la cause et l’effet devraient être inver­sés. Chez les humains machia­vé­liens et contre-domi­nants, les faibles sont en mesure de ren­ver­ser les forts, ce qui fait de nous des ani­maux capables de com­mu­ni­ca­tion symbolique.

Telle était la condi­tion de l’apparition du lan­gage. Les forts n’ont pas besoin de mots, ils dis­posent de moyens de per­sua­sion phy­siques bien plus directs. Voi­ci ce qu’en dit David Grae­ber lui-même, dans une dis­cus­sion au sujet de l’ignorance et du manque d’imagination de ceux qui sont au pou­voir dans les admi­nis­tra­tions éta­tiques — son pro­pos s’applique d’ailleurs par­fai­te­ment au sujet des ori­gines évo­lu­tion­naires du lan­gage en tant que fon­de­ment de la créa­ti­vi­té humaine :

« Si vous avez le pou­voir de frap­per des gens sur la tête quand vous le vou­lez, vous n’avez pas trop à vous inquié­ter de com­prendre ce qu’ils com­prennent eux-mêmes de ce qui est en train de se pro­duire et, par consé­quent, en règle géné­rale, vous ne le faites pas. Un moyen infaillible de sim­pli­fier les arran­ge­ments sociaux, d’ignorer le jeu incroya­ble­ment com­plexe des pers­pec­tives, des pas­sions, des intui­tions, des dési­rs et de la com­pré­hen­sion mutuelle dont est faite la vie humaine, est d’établir une règle et de mena­cer de s’attaquer à qui­conque y contre­vient. » (Pour une anthro­po­lo­gie anar­chiste)

Le lan­gage, en tant qu’exploration mutuelle de ce qu’il y a dans nos têtes — ce « jeu incroya­ble­ment com­plexe des pers­pec­tives, des pas­sions, des intui­tions, des dési­rs et de la com­pré­hen­sion mutuelle dont est faite la vie humaine, » comme l’a for­mu­lé Grae­ber — requiert la sécu­ri­sa­tion d’un espace non violent, ain­si que du temps pour la pra­tique. La conver­sa­tion, pro­ces­sus néces­sai­re­ment consen­suel, est l’antagonisme par excel­lence des rela­tions de domi­na­tion impo­sées par la menace du gour­din. Elle se situe à la croi­sée de la négo­cia­tion inter­sub­jec­tive et de la capa­ci­té à voir au tra­vers des yeux de l’autre. Une matrice fon­da­men­ta­le­ment éga­li­taire est le seul ter­rain ren­dant pos­sible l’évolution du langage.

Avec ses ins­tincts d’anarchistes, Grae­ber asso­cie le carac­tère arbi­traire des lois aux pou­voirs bureau­cra­tiques et à l’État auto­ri­taire, qui se fiche bien de savoir ce que pensent ses sujets, étant don­né qu’il peut recou­rir à la vio­lence en toute impu­ni­té. Tout cela étant très juste, excep­té que les pre­mières lois inven­tées par les êtres humains n’étaient très cer­tai­ne­ment pas le fruit d’individus domi­nants. Les puis­sants n’ont pas besoin d’agir autre­ment que selon le pré­cepte de la rai­son du plus fort.

Les lois et les tabous que l’on peut obser­ver dans les com­mu­nau­tés de chas­seurs-cueilleurs — où il n’y a aucune pos­si­bi­li­té de coer­ci­tion — suivent une tout autre dyna­mique. À pre­mière vue, ces règles peuvent nous appa­raitre comme un étrange ensemble de cou­tumes sans logique appa­rente. Pre­nez par exemple le concept de l’eki­la des BaYa­ka. L’on ren­contre cette très ancienne notion dans le bas­sin du Congo, par­mi plu­sieurs groupes de chas­seurs-cueilleurs des forêts. Intra­dui­sible, ce concept fait réfé­rence à un ensemble de tabous sur la nour­ri­ture, de bonne for­tune en matière de chasse, de res­pect pour les ani­maux, au sang mens­truel, à la fer­ti­li­té à la lune. Selon l’anthropologue Jérôme Lewis, l’ekila pro­cure une sorte de fili­grane au déve­lop­pe­ment des indi­vi­dus, leur ensei­gnant com­ment « faire » leur culture. Ce concept est fon­da­men­ta­le­ment éga­li­taire en ce que l’autorité de cet ensemble de règles ne réside en aucune per­sonne influente, mais en la forêt elle-même. L’axiome de l’ekila concentre le par­tage équi­table, l’interdépendance et le res­pect entre les âges et les sexes, entre les humains et les ani­maux. Ain­si et seule­ment ain­si, la forêt don­ne­ra. L’on se rend bien compte que tout ceci n’a pu être rêvé dans la tête d’un homme domi­nant puisque celui-ci doit, pour pré­ser­ver son eki­la (en gros, sa chance à la chasse), s’abstenir de toute rela­tion sexuelle avant la chasse. Une femme pré­ser­ve­ra la puis­sance de son eki­la lorsqu’elle se rend à la lune, c’est-à-dire, lorsqu’elle mens­true. Toutes les femmes d’une même hutte doivent suivre et res­pec­ter les mêmes tabous.

L’ekila est un sys­tème de lois raci­naire [autoor­ga­ni­sé] archaïque, ves­ti­gial d’un loin­tain big bang des pre­mières cultures humaines. Il repré­sente ce que je consi­dère comme la pre­mière loi, la loi contre le viol : « Non signi­fie NON. » Le corps d’une femme est sacré si elle le dit. Je vais main­te­nant vous racon­ter l’histoire de l’élaboration ori­gi­nelle de cette loi.

Au commencement était le mot, et le mot était NON !

Les corps des femmes ont évo­lué un mil­lion d’années durant pour favo­ri­ser le prin­cipe d’une femme, un pénis, récom­pen­sant les mâles qui vou­laient par­ta­ger et inves­tir et dis­cri­mi­nant ceux qui étaient en com­pé­ti­tion pour avoir accès au maxi­mum de femelles, au détri­ment de leur inves­tis­se­ment [envers la pro­gé­ni­ture d’une seule]. Nous devons cepen­dant nous rap­pe­ler que si nous sommes deve­nues plus machia­vé­liennes dans nos stra­té­gies, ain­si en allaient éga­le­ment des mâles alphas. L’étape finale de l’accroissement de la taille du cer­veau humain, qui don­na lieu à l’émergence des sapiens modernes, reflète très pro­ba­ble­ment une com­pé­ti­tion de stra­té­gie machia­vé­lienne entre les deux sexes.

Tan­dis qu’augmentait la taille des cer­veaux, les mères avaient besoin de contri­bu­tions plus régu­lières de la part de leurs par­te­naires mâles. Chez les chas­seurs-cueilleurs afri­cains, cela s’est tra­duit en un sys­tème connu des anthro­po­logues en tant que « ser­vice à la fian­cée[2] » [ou « pres­ta­tions matri­mo­niales »]. L’accès sexuel de l’homme dépen­dra de sa capa­ci­té à appro­vi­sion­ner et à four­nir, à la demande, tout gibier ou miel qu’il pour­ra se pro­cu­rer à la famille de sa fian­cée — prin­ci­pa­le­ment à sa belle-mère, qui est sa véri­table cheffe. En matri­lo­ca­li­té, là où les femmes vivent avec leur mère, il est qua­si­ment impos­sible pour un homme d’exercer une quel­conque forme de contrôle au moyen de la dis­tri­bu­tion de la nourriture.

À l’aube de l’hu­ma­ni­té, le pro­blème des femelles, alors sou­mises à un stress maxi­mal lié à l’aug­men­ta­tion de la taille du cer­veau, consis­tait à se confron­ter à des mâles qui ten­taient d’avoir des rela­tions sexuelles sans assu­rer de ser­vice à la fian­cée. Pour faire face à cette menace, les mères et leurs pro­gé­ni­tures coû­teuses en éner­gie et res­sources durent étendre leurs alliances de façon à inclure à peu près tout le monde contre le poten­tiel mâle alpha. Les hommes appa­ren­tés aux mères (frères ou frères de la mère) allaient sou­te­nir ces femelles. En outre, les hommes qui inves­tis­saient volon­tai­re­ment dans la pro­gé­ni­ture obtien­draient des inté­rêts direc­te­ment contraires à ceux du poten­tiel mâle alpha, qui jusqu’ici mena­çait de saper leurs efforts de repro­duc­tion. Toute une com­mu­nau­té for­mait une coa­li­tion contre un indi­vi­du aspi­rant à la domi­na­tion. L’an­thro­po­logue évo­lu­tion­niste Chris­to­pher Boehm décrit ce phé­no­mène comme une « domi­na­tion inver­sée », une dyna­mique poli­tique qui, pour la pre­mière fois, don­na nais­sance à une com­mu­nau­té mora­le­ment régle­men­tée.

L’occurrence d’une action col­lec­tive de domi­na­tion inver­sée — action morale — se pro­dui­rait alors chaque fois qu’un aspi­rant mâle alpha ten­te­rait d’en­le­ver une femelle pré­su­mée fer­tile. Peut-on décrire ce phé­no­mène un peu plus en détail, en termes de com­por­te­ment réel ?

La stra­té­gie du mâle alpha consis­tait à trou­ver une femelle fer­tile, à s’accoupler avec, avant de pas­ser à la sui­vante. Mais com­ment un mâle pou­vait-il iden­ti­fier les femelles fer­tiles étant don­né qu’au cours de l’é­vo­lu­tion humaine l’o­vu­la­tion leur a pro­gres­si­ve­ment été dis­si­mu­lée ? Un des indices du cycle repro­duc­tif de la femme était dif­fi­ci­le­ment dis­si­mu­lable : les mens­trua­tions. En l’ab­sence de signaux d’o­vu­la­tion, les mens­trua­tions sont deve­nues, pour les mâles, un indice hau­te­ment signi­fi­ca­tif de la fer­ti­li­té pro­chaine d’une femelle.

Pour un mâle alpha, une femelle en pleine mens­trua­tion consti­tuait une cible évi­dente. Son but consiste à l’accaparer et à avoir des rela­tions sexuelles avec elle jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. Ensuite, il pas­se­rait à la sui­vante. Dans les camps de chas­seurs-cueilleurs nomades, les femmes en âge de pro­créer sont très sou­vent enceintes ou allai­tantes, ce qui fait des mens­trua­tions un évé­ne­ment rela­ti­ve­ment rare. L’arrivée des mens­trua­tions ris­quait alors de nuire aux soins col­lec­tifs aux enfants, de déclen­cher une com­pé­ti­tion entre les mâles pour l’accès à une femelle très pro­chai­ne­ment fer­tile, ain­si qu’une com­pé­ti­tion entre les femelles, car une mère enceinte ou allai­tante ris­quait de perdre le sou­tien des mâles au pro­fit d’une femelle en plein cycle.

Les mères pou­vaient réagir de deux manières pos­sibles à ce pro­blème. Dans une logique de dis­si­mu­la­tion, elles pour­raient essayer de cacher l’état de mens­trua­tion d’autres femelles pour que les mâles ne le découvrent pas. Mais puisque ce signal pos­sède aus­si une valeur éco­no­mique, en ce qu’il attire l’at­ten­tion des mâles, les femelles allaient alors faire le contraire : annon­cer en grande pompe la fer­ti­li­té immi­nente. À chaque fois qu’une des membres de la coa­li­tion aurait ses règles, toute la coa­li­tion se join­drait à cette femelle pour exal­ter ce signal. Les femelles de ces coa­li­tions ont alors com­men­cé à uti­li­ser des sub­stances cou­leur sang comme cos­mé­tiques dans l’optique d’attirer l’attention. On parle ain­si de modèle des Coa­li­tions Cos­mé­tiques Fémi­nines des ori­gines de l’art et de la culture symbolique.

La créa­tion d’une coa­li­tion cos­mé­tique per­met­tait aux femelles de résis­ter aux mâles alpha en se ras­sem­blant autour d’une femelle en période de mens­trua­tion et en refu­sant de lais­ser qui­conque s’en appro­cher. Elles créèrent ain­si le pre­mier tabou du monde, por­tant sur le sang mens­truel réel ou le sang sym­bo­lique col­lec­ti­ve­ment ima­gi­né, en pro­non­çant le pre­mier mot du monde : NON !

Même si un mes­sage néga­tif résul­tait de cette per­for­mance cos­mé­tique, elle n’en res­tait pas moins encou­ra­geante pour les mâles prêts à aller chas­ser et à rap­por­ter des pro­vi­sions à toute la coa­li­tion fémi­nine. Ces femelles esthé­ti­que­ment déco­rées pro­dui­sant un grand spec­tacle d’u­ni­té et de soli­da­ri­té contre les mâles alpha garan­tis­saient aux mâles inves­tis­seurs des récom­penses adé­quates. Ces mâles avaient éga­le­ment tout inté­rêt à sélec­tion­ner sexuel­le­ment les femelles appar­te­nant aux coa­li­tions cos­mé­tiques rituelles, car ces coa­li­tions éli­mi­naient alors la concur­rence de poten­tiels mâles alpha.

Le modèle de la coa­li­tion cos­mé­tique fémi­nine (CCF) consti­tue le pro­to­type d’un ordre moral, éta­bli au tra­vers de rituels de puber­té, de tabous et d’interdictions entou­rant les mens­trua­tions dans de très nom­breux récits eth­no­gra­phiques. L’ekila, dont nous avons par­lé plus haut, en est un exemple classique.

La CCF repré­sente éga­le­ment le pro­to­type de l’ac­tion sym­bo­lique : un accord col­lec­tif sur le fait que le faux sang ou le « sang » ima­gi­naire repré­sente le vrai sang. Bien que révo­lu­tion­naire en matière de mora­li­té, de sym­bo­lisme et d’économie, cette stra­té­gie appa­raît comme une adap­ta­tion évo­lu­tive, moti­vée par la sélec­tion sexuelle des mâles en faveur des femelles par­ti­ci­pantes au rituel. Sur cette base et par le biais d’une domi­na­tion sexuelle inver­sée, l’ins­ti­tu­tion du ser­vice à la fian­cée des chas­seurs-cueilleurs est née, don­nant des chances de suc­cès repro­duc­tif à peu près égales à tous les chasseurs.

Enfin, la CCF est aus­si la seule hypo­thèse évo­lu­tion­naire per­met­tant d’expliquer le plus ancien maté­riel sym­bo­lique des registres archéo­lo­giques. Lorsque la théo­rie fut pro­po­sée pour la pre­mière fois au milieu des années 90, elle pré­di­sait que les pre­miers médias sym­bo­liques du monde devraient consis­ter en des cos­mé­tiques rouge sang. Elle pré­di­sait où et quand les trou­ver : en Afrique, avant et pen­dant notre spé­cia­tion, et en lien avec l’aug­men­ta­tion de la taille de notre cer­veau. Ce qui nous mène­rait à des traces de pig­ments vieilles de 6 ou 700 000 ans, et de manière plus mar­quée encore à par­tir des 300 000 der­nières années, avec la crois­sance rapide des cerveaux.

Ces pré­dic­tions théo­riques ont été confir­mées de manière frap­pante. Les preuves que Grae­ber et Wen­grow négligent de men­tion­ner, appa­rues bien avant le Paléo­li­thique supé­rieur euro­péen, omni­pré­sentes dans les registres du paléo­li­thique moyen afri­cain, sont des oxydes de fer rouge sang, des ocres rouges. Ces pig­ments sont les pre­miers maté­riaux durables à avoir été extraits, trai­tés, conser­vés et uti­li­sés. Ils remontent à près de 300 000 ans en Afrique de l’Est et en Afrique aus­trale, voire à un demi-mil­lion d’an­nées. Depuis l’ère de l’humain moderne, on les ren­contre sur tous les sites et dans tous les abris sous roche d’A­frique aus­trale. Ils sont deve­nus la marque carac­té­ris­tique des humains modernes ayant quit­té l’A­frique pour voya­ger de par le monde, retrou­vés en grande quan­ti­té au Paléo­li­thique supé­rieur euro­péen et en Aus­tra­lie, une fois ces conti­nents atteints.

L’ambiguïté du sexe est au cœur des premières idées religieuses

Comme nous l’avons semble-t-il redé­cou­vert avec l’ère #metoo, les hommes ont du mal à entendre un NON de la part des femmes. Avec une phy­sio­lo­gie sexuelle évo­luée de manière à conti­nuel­le­ment conser­ver l’in­té­rêt des hommes, les femmes durent tra­vailler le contrôle de leurs signaux d’at­trac­tion. Et afin que les hommes s’en aillent et partent à la chasse, elles redou­blèrent d’efforts.

Mur­mu­rer à l’oreille du mâle « pas main­te­nant, ché­ri » n’aurait pas mar­ché. Elles eurent besoin de faire du bruit, de com­po­ser des chants sau­vages, des for­ma­tions cho­ré­gra­phiées mili­tantes en vue d’attirer l’at­ten­tion des mâles : le rituel. Mais l’élé­ment déci­sif fut un ren­ver­se­ment sym­bo­lique de la réa­li­té. Puisque les mâles cher­chaient une com­pagne femelle de la bonne espèce, pour les éloi­gner, il ne fal­lait plus en être. Désor­mais, elles per­for­me­raient en chœur un com­por­te­ment expri­mant : « Nous sommes en fait des mâles, nous ne sommes pas même humains, nous sommes des ani­maux ». Elles signa­le­raient : « Mau­vais sexe, mau­vaise espèce, mau­vais moment ». Elles devien­draient une coa­li­tion de créa­tures peintes en ocre rouge pan­to­mi­mant le rut des ani­maux qu’elles sou­hai­taient que les mâles chassent. Les hommes, avec toute leur intel­li­gence machia­vé­lique, rece­vraient le mes­sage et com­pren­draient la pre­mière méta­phore du monde.

Nous com­men­çons main­te­nant à com­prendre pour­quoi les rituels de puber­té des chas­seurs-cueilleurs sont ce qu’ils sont. La danse de l’Éland[3] du Kala­ha­ri, qu’on retrouve chez de nom­breux groupes khoi­san, est consi­dé­rée comme le plus ancien rituel vivant au monde. Les femmes du camp dansent et exhibent leurs fesses nues en imi­tant de manière ludique l’ac­cou­ple­ment des anti­lopes. Les hommes peuvent regar­der, mais ne doivent sur­tout pas appro­cher de la hutte d’i­so­le­ment où se trouve la jeune fille en mens­trua­tions. Elle repré­sente le mys­tique et puis­sant Éland, avec lequel les femmes simulent l’accouplement.

L’é­land (Tau­ro­tra­gus oryx)

Pen­dant la céré­mo­nie Had­za mai­to­ko, les filles, habillées en chas­seurs, per­forment l’his­toire de la matriarche qui chas­sait les zèbres à l’arc et qui en atta­chait ensuite les pénis à sa parure. Ce qui sem­blait à pre­mière vue inex­pli­cable prend main­te­nant tout son sens en tant que construc­tion sur­na­tu­relle du tabou par les femmes — « mau­vais sexe, mau­vaise espèce ». Ceci nous donne une idée des pre­miers concepts reli­gieux et de la manière dont ils étaient incarnés.

Nous pou­vons main­te­nant com­men­cer à nous pen­cher sur les images « fémi­nines » du paléo­li­thique supé­rieur avec un peu plus de théo­rie. Plu­tôt que des sex­toys paléo­li­thiques, les figu­rines dites de Vénus peuvent être consi­dé­rées comme des femmes ini­tiées dans des états de tabou rituel[4], inac­ces­sible aux simples mâles. Leur sexe ambi­gu, pos­sé­dant à la fois des attri­buts fémi­nins et mas­cu­lins, incarne l’état de tabou, les êtres qu’elles repré­sentent appar­te­nant à un autre monde.

L’égalitarisme sexuel nous a rendus humains : la vérité secrète

L’hy­po­thèse de la coa­li­tion cos­mé­tique fémi­nine peut nous aider à com­prendre les registres archéo­lo­giques des pig­ments ter­restres, de l’art rupestre des anciennes chas­seuses-cueilleuses ain­si que leurs mythes et croyances, et nous per­mettre de déco­der les rituels encore pra­ti­qués aujourd’­hui par cer­tains peuples. Elle nous apprend que la révo­lu­tion n’est pas étran­gère à la nature humaine et qu’au contraire, tout ce qu’il y a d’humain en nous a été pro­duit par une révo­lu­tion sexuelle et sociale.

Même si vous ne croyez pas à cette his­toire et que vous pré­fé­rez cher­cher une autre expli­ca­tion à l’ocre rouge et à l’o­ri­gine du sur­na­tu­rel, il demeure toutes les preuves bio­lo­giques et psy­cho­lo­giques du fait que nos ancêtres ont connu une phase pro­lon­gée d’é­ga­li­ta­risme. Sans cela, nous ne serions pas des humains modernes doués de lan­gage. Nous aurions pu évo­luer en un homi­ni­dé au cer­veau plus petit, avec des yeux plus ronds, recou­rant à des sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tions ges­tuelles et d’ap­pels de pri­mates, et l’état de notre pla­nète serait entiè­re­ment différent.

Tout cela importe-t-il ? Que les femmes, orga­ni­sées en sexe révo­lu­tion­naire, nous aient per­mis de dépas­ser le « pla­fond gris » de la taille du cer­veau ? Que notre puis­sant cer­veau social nous ait pro­cu­ré l’espace de confiance dans lequel nous avons pu par­ta­ger le lan­gage, le rythme et le chant ? Que les stra­té­gies poli­tiques fémi­nines aient créé la culture sym­bo­lique humaine ? Que la résis­tance soit au cœur de notre être en tant qu’humain ? Devrions-nous racon­ter à nos enfants l’his­toire de notre héri­tage paléo­li­thique éga­li­taire entre les sexes — la véri­té secrète — et com­ment il a offert cet ave­nir extra­or­di­naire à nos ancêtres afri­cains ? Si nous vou­lons que cet ave­nir se repro­duise devant nous aus­si loin qu’il s’é­tend dans notre pas­sé de chas­seurs-cueilleurs, je crois bien que oui.

Nous nous attar­dons au cré­pus­cule d’un sys­tème socio-sexuel néo­li­thique obso­lète. Plus les femmes du monde entier par­vien­dront à l’égalité, plus elles recou­vre­ront ce droit de nais­sance paléo­li­thique de tous les humains. Grâce à l’é­ga­li­té entre les sexes, nous sommes deve­nues des humaines douées de lan­gage, artistes, cha­manes, chan­teuses et dan­seuses il y a envi­ron 200 000 ans. Au regard de l’histoire de la pré­sence de notre espèce sur la pla­nète, le patriar­cat néo­li­thique n’est qu’une [mal­heu­reuse] paren­thèse historique.

Camil­la Power

Tra­duc­tion : Audrey A. & Nico­las C.


  1. Plat­form of trust (NdT)
  2. Bride ser­vice : habi­tuel­le­ment tra­duit par « prix de la fian­cée », la notion d’achat de femme ou de com­pen­sa­tion pour l’enlèvement d’une femme en cas de patri­lo­ca­li­té ne cor­res­pond pas à la situa­tion évo­quée. (NdT)
  3. Tra­ge­la­phus oryx, https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89land (NdT)
  4. Que l’anthropologue Max Dashu appelle des états exta­tiques, ou des états de transe exta­tique. (NdT)

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