Vincent Verzat ou la confusion narcissique documentée sur YouTube™ (par Nicolas Casaux)

Depuis déjà quelques années, Vincent Ver­zat se filme et se met en scène lui-même au nom de l’écologie. Seule­ment, celui qu’on qua­li­fie de « you­tu­beur éco­lo » ou de « you­tu­beur radi­cal et non-violent » n’a eu de cesse, jusqu’ici, de pro­mou­voir dans ses vidéos — publiées sur sa chaine inti­tu­lée « Par­ta­ger c’est sym­pa » — des idées assez contra­dic­toires. Vincent Ver­zat n’est pas très regar­dant, du moment qu’il y a matière à faire du buzz, il est par­tant (dans une cer­taine mesure, bien évi­dem­ment, il n’i­rait pas vendre ses talents de vidéastes à l’ex­trême droite). Plai­doyers en faveur des éner­gies vertes, des emplois verts, de la migra­tion pen­du­laire vélo­ci­pé­dique, du bio à la can­tine, mais aus­si de l’écroulement de la civi­li­sa­tion ou du capi­ta­lisme, par­ti­ci­pa­tion à la cam­pagne d’Éric Piolle, le maire éco­ca­pi­ta­liste de Gre­noble (ex-aspi­rant pré­sident de la Répu­blique), défense du gen­til capi­ta­lisme des petits patrons face au méchant capi­ta­lisme d’Amazon, pro­mo­tion de l’Affaire du siècle aux côtés de « McFly et Car­li­to » et Cyril Dion et Marion Cotillard, etc., bref, un peu tout et un peu n’importe quoi.

Certes, dans le tas, il y a donc eu des choses inté­res­santes. Mais dans l’ensemble, c’est la confu­sion. Pire, après une remise en ques­tion exis­ten­tielle l’été der­nier, Vincent Ver­zat est reve­nu sur You­Tube avec des vidéos sur ses ran­don­nées (le GR 20 en Corse, par exemple), ses balades en forêt, sa nou­velle pas­sion de pho­to­graphe ani­ma­lier qui lui a été ins­pi­rée par des pro­fes­sion­nels du pis­tage des « créa­tures fabu­leuses » comme Bap­tiste Mori­zot, et cer­tai­ne­ment par un autre Vincent (Munier). Il s’agit, pour Vincent Ver­zat, semble-t-il, de s’attaquer à la « crise de la sen­si­bi­li­té », et même à la « la crise de la sen­si­bi­li­té au vivant en par­ti­cu­lier », selon les mots de Mori­zot, que Ver­zat se plait désor­mais à citer. Et ce, quelques mois, à peine, après nous avoir ven­du la mer­veilleuse pro­messe d’« un ave­nir dési­rable à l’horizon 2030 » en nous pré­sen­tant « une suite de mesures, aus­si syn­thé­tique que pos­sible, qui per­met­trait de res­pec­ter, en France, une tra­jec­toire com­pa­tible avec les 1,5°C », éta­blie d’après les cal­culs d’un ingé­nieur du cabi­net d’étude B&L évo­lu­tion, dans l’optique d’assurer l’avenir de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Autre­ment dit, en quelques mois, il est pas­sé de la pro­mo­tion d’idées essen­tiel­le­ment tech­no­cra­tiques, d’une pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­cra­tique ou, plus pré­ci­sé­ment, car­bo­cra­tique, à la pro­mo­tion du sen­ti­ment de la nature auprès des civilisés.

Le natu­ra­liste cana­dien John Living­ston (1923–2006) esti­mait « qu’aucun argu­ment “ration­nel” ne pour­rait jamais favo­ri­ser la pré­ser­va­tion de la vie sau­vage, tout comme il ne peut y avoir d’ex­pli­ca­tion logique à une expé­rience qua­li­ta­tive. Il me semble main­te­nant que l’ar­gu­men­ta­tion elle-même — dans le sens du dia­logue basé sur le ration­nel — est non seule­ment inap­pro­priée en ce qui concerne notre sujet, mais qu’elle peut aus­si le détruire. Il n’y a pas de “logique” dans le sen­ti­ment, dans l’ex­pé­rience, dans les états d’être. Pour­tant, ces phé­no­mènes semblent être des condi­tions préa­lables à la pré­ser­va­tion de la vie sauvage. »

Living­ston remarquait :

« Aujourd’hui, nous vivons pour la plu­part en ville. Cela signi­fie que nous vivons dans un cais­son d’isolation, com­plè­te­ment cou­pés de tout type d’information ou d’expérience sen­so­rielle qui ne soit pas pro­duit par l’être humain. Tout ce que l’on voit, tout ce que l’on entend, tout ce que l’on sent, tout ce que l’on touche, est pro­duit par l’humain. Toutes les infor­ma­tions sen­so­rielles que l’on reçoit sont fabri­quées et bien sou­vent véhi­cu­lées par l’intermédiaire de machines. Que nous le tolé­rions, que nous le sup­por­tions, indique sans doute que nos capa­ci­tés sen­so­rielles sont ter­ri­ble­ment atro­phiées — comme elles le sont sou­vent chez les créa­tures domes­ti­quées. Si bien que nous ne nous ren­dons pas compte de ce qui nous manque. L’animal sau­vage reçoit des infor­ma­tions pour tous ses sens, d’une quan­ti­té innom­brable de sources dif­fé­rentes, à chaque ins­tant de sa vie. Nous n’en rece­vons que d’une seule source — nous-mêmes. Cela s’apparente à un confi­ne­ment soli­taire dans une chambre d’écho. Les indi­vi­dus qui sont pla­cés en iso­le­ment cel­lu­laire font des choses étranges. L’expérience com­mune des vic­times de pri­va­tions sen­so­rielles est l’hallucination. Je pense que le patri­moine cultu­rel que l’on reçoit, nos croyances et idéo­lo­gies anthro­po­cen­trées, peuvent être consi­dé­rées comme des hal­lu­ci­na­tions institutionnalisées. »

Living­ston pen­sait que la défense de la vie sau­vage décou­lait de l’at­ta­che­ment émo­tion­nel pour — et de l’ex­pé­rience que l’individu avait de — la nature sau­vage. Il consi­dé­rait la sau­ve­garde de la nature comme un sen­ti­ment per­son­nel — une « expé­rience indi­vi­duelle égoïste » — impos­sible à com­mu­ni­quer aux autres de manière ration­nelle. Cette expé­rience lui appa­rais­sait comme une sorte de « réa­li­sa­tion de soi », lors de laquelle l’in­di­vi­du s’attache consciem­ment au monde natu­rel, s’y iden­ti­fie et agit dans sa pers­pec­tive. Il l’exprimait ainsi :

« La nature, en tant que “soi élar­gi” peut ser­vir à com­bler le fos­sé entre le soi et l’autre, entre l’hu­main et le non-humain. Si, par exemple, je suis capable de voir et d’i­den­ti­fier le coyote ou la buse à queue rousse comme une exten­sion de moi-même, peut-être agi­rai-je dif­fé­rem­ment en fonc­tion de cette perception. »

Cette posi­tion phi­lo­so­phique, carac­té­ris­tique de l’écologie dite « pro­fonde » (deep eco­lo­gy), rejoint celle de divers cou­rants de pen­sée, dont cer­tains sont très anciens, comme l’anarchisme taoïste chi­nois. Elle contient cer­tai­ne­ment une part de vérité.

Cela dit, nous crou­lons déjà sous les docu­men­taires ani­ma­liers, les repor­tages « nature ». À quoi bon en rajou­ter ?! Du buzz rela­ti­ve­ment facile, voi­là, pour l’essentiel, tout ce que pro­duit Vincent Ver­zat. Une mise en scène nar­cis­sique de soi, des clics. Pire encore, ce qu’il fait pour­rait avoir pour effet d’encourager le sec­teur flo­ris­sant de la pho­to­gra­phie ani­ma­lière, la vente de maté­riel pho­to­gra­phique, l’augmentation de la fré­quen­ta­tion tou­ris­tique des der­niers espaces natu­rels, etc.

En outre, la pers­pec­tive de Living­ston, quand bien même elle recèle des véri­tés impor­tantes, est aus­si fort dis­cu­table. L’être humain est une créa­ture très influen­çable par le simple dia­logue. Se conten­ter de dire que cha­cun devrait se voir pres­crire des « bains de nature » ne nous aide­rait pas beau­coup à résoudre les nom­breux pro­blèmes aux­quels nous fai­sons face. L’expérience de la nature peut très bien ne jamais mener à des réa­li­sa­tions essen­tielles, comme, disons, le fait que la tech­no­lo­gie n’est jamais neutre, qu’il en existe de dif­fé­rentes sortes, que les hautes tech­no­lo­gies impliquent une orga­ni­sa­tion sociale de type auto­ri­taire, que les hautes tech­no­lo­gies dites vertes ne le sont jamais, de même que les éner­gies dites vertes ou propres, que toutes les indus­tries qui com­posent la civi­li­sa­tion indus­trielle sont autant de nui­sances éco­lo­giques et sociales, que la pro­prié­té pri­vée (telle qu’elle est défi­nie dans la civi­li­sa­tion) est une vaste escro­que­rie dou­blée d’une absur­di­té, que l’expression « État démo­cra­tique » est un oxy­more, etc. Il est tout à fait pos­sible de pos­sé­der une cer­taine expé­rience de la nature, une cer­taine sen­si­bi­li­té au vivant et mal­gré tout de demeu­rer une triple buse (en témoignent Nico­las Hulot, Bap­tiste Mori­zot, etc.).

Aus­si, Living­ston sem­blait être de ces éco­lo­gistes qui se sou­cient peu, ou en tout cas bien moins, du social. Le misé­rable sort des êtres humains dans la civi­li­sa­tion parais­sait moins lui impor­ter que la pré­ser­va­tion de la faune sau­vage. En cela, il res­semble à plu­sieurs de nos plus célèbres éco­lo­gistes, qui ne se sou­cient guère — même lorsque, de temps à autre, ils pré­tendent autre­ment — du har­cè­le­ment, de l’exploitation, des dif­fé­rentes formes de vio­lences sociales que subissent les pauvres, les sans-pou­voir, les femmes et les enfants dans la civi­li­sa­tion ; de ces éco­lo­gistes dont les reven­di­ca­tions, en défi­ni­tive, ne menacent qua­si­ment pas l’ordre impo­sé — ce qui explique qu’elles soient auto­ri­sées dans les médias de masse, sub­ven­tion­nables, etc. Bap­tiste Mori­zot, pour reprendre son exemple, confiait il y a quelques mois à Vani­ty Fair qu’il nous « faut créer une culture qui s’ancre dans l’idée de la joie de l’existence du monde vivant qui nous entoure. Sans cela, on ne sait pas pour­quoi l’on se bat. » Seule­ment, s’il est très juste de rap­pe­ler l’importance de la « sen­si­bi­li­té au vivant » ou d’entretenir un bon « rap­port à la nature », de rap­pe­ler que la nature est pri­mor­diale et que nous devrions vou­loir la défendre, il existe bien d’autres rai­sons de vou­loir en finir avec la civi­li­sa­tion (indus­trielle), rele­vant plu­tôt de la sen­si­bi­li­té à l’humain, du rap­port de l’humain à l’humain, de notre rap­port à notre propre nature humaine — laquelle se trouve rude­ment mal­me­née dans les condi­tions socio-éco­lo­giques que lui fait la civi­li­sa­tion. Le tech­no-monde civi­li­sé est haïs­sable de part en part (mais Mori­zot ne le voit pas de cet œil).

On ne règle­ra pas les pro­blèmes sociaux indé­pen­dam­ment des pro­blèmes éco­lo­giques, ou inver­se­ment (mais encore faut-il voir qu’il existe une myriade de pro­blèmes sociaux, humains, et pas juste une « crise éco­lo­gique »). C’est pour­quoi le mou­ve­ment éco­lo­giste, tel que ses pion­niers (de Ber­nard Char­bon­neau à Pierre Four­nier) l’avaient défi­ni, ne sépa­rait jamais la ques­tion sociale de la ques­tion éco­lo­gique. Aus­si, « si l’on réduit le mou­ve­ment éco­lo­gique à l’essentiel, il se ramène à ces deux maîtres mots dis­cré­di­tés par leur abus : la nature et la liber­té. C’est-à-dire rien moins que les dimen­sions char­nelle et spi­ri­tuelle de l’univers humain — autre­ment dit tout entier. […] Si nous pas­sons en revue les cri­tiques et reven­di­ca­tions éco­lo­giques, on peut en gros les clas­ser en deux caté­go­ries sous le signe de la nature et de la liber­té. À la pre­mière appar­tiennent la pro­tec­tion de l’environnement, celle des espèces mena­cées, la lutte contre le remem­bre­ment abu­sif, pour les espaces verts, contre la menace d’une catas­trophe nucléaire, etc. À la seconde, la reven­di­ca­tion d’autogestion, de la libé­ra­tion des femmes et de la sexua­li­té, l’anti-militarisme, l’anti-étatisme, le régio­na­lisme, la dénon­cia­tion de l’aspect poli­cier du nucléaire, etc. » (Char­bon­neau)

À l’instar du « mou­ve­ment cli­mat » dont il fait par­tie, Vincent Ver­zat est assez loin de mar­cher dans les traces des pré­cur­seurs de la lutte éco­lo­giste. Après un début de car­rière dans l’écologisme ONG-iste, c’est-à-dire dans l’écologisme glo­ba­le­ment inof­fen­sif, poten­tiel­le­ment sub­ven­tion­nable, récla­mant une « dys­to­pie durable », puis une pre­mière « remise en ques­tion » scé­na­ri­sée et you­tu­bi­sée à l’honnêteté dou­teuse, après laquelle il a sim­ple­ment ajou­té de la confu­sion dans son dis­cours en pro­mou­vant par-ci par-là l’effondrement de la civi­li­sa­tion ou du capi­ta­lisme tout en conti­nuant de pro­mou­voir son ver­dis­se­ment, sa rési­lience, sa dura­bi­li­té, Vincent Ver­zat semble aujourd’hui, suite à une seconde remise en ques­tion éga­le­ment scé­na­ri­sée et you­tu­bi­sée, se lan­cer dans la photo/vidéo ani­ma­lière. Au-delà d’une belle jambe de bois (cer­ti­fié FSC), jusqu’ici, tout ça ne contri­bue qu’assez peu à la for­ma­tion d’un mou­ve­ment éco­lo­giste digne de ce nom.

Nico­las Casaux


Annexe 1 : Dans la joyeuse bande des you­tu­beurs éco­los rigo­los, celle du « J‑Terre », de Vincent Ver­zat (« Par­ta­ger c’est sym­pa »), « Pro­fes­seur Feuillage », etc., on retrouve un cer­tain Nico­las Mey­rieux (alias « La Barbe »).

Je sais bien qu’il faut bien man­ger, ou payer le loyer, mais tout de même. Entre deux vidéos cri­ti­quant « le capi­ta­lisme », entre deux « la tech­no­lo­gie ne nous sau­ve­ra pas, la tech­no­lo­gie c’est une fuite en avant pour pas se remettre en ques­tion », entre deux encou­ra­ge­ments à lut­ter contre la civi­li­sa­tion indus­trielle et à pré­ci­pi­ter son effon­dre­ment, le Mey­rieux tra­vaille pour Leroy Mer­lin et TF1 à pro­mou­voir l’in­no­va­tion tech­no­ca­pi­ta­liste. Du « mobi­lier desi­gn intel­li­gent » aux « prises intel­li­gentes », en pas­sant par « l’éner­gie verte » (inévi­ta­ble­ment), les « immeubles dépol­luants », la « réa­li­té vir­tuelle », les « robots ména­gers », les « mai­sons connec­tées pour per­sonnes âgées », les « robots de com­pa­gnie », j’en passe et des plus connec­tés, le Mey­rieux se retrouve à pro­mou­voir toutes les bêtises de l’in­dus­tria­lisme pré­ten­du­ment vert, tout le fan­tasme d’une civi­li­sa­tion indus­trielle éco­lo, toutes les inep­ties hyper­con­nec­tées que la tech­no­cra­tie élabore.

Fran­che­ment conster­nant. Cette audace consis­tant à dire une chose et son contraire, sou­te­nir tout et n’im­porte quoi en fonc­tion du sens du vent, cet éco­lop­por­tu­nisme, est une marque de fabrique de ce petit micro­cosme éco­lo dans lequel on retrouve Pablo Ser­vigne (qui n’hé­site pas à chan­ter les louanges du « génial you­tu­beur Nico­las Mey­rieux » ; rien d’é­ton­nant, entre éco­bouf­fons on tend bien enten­du à se congra­tu­ler mutuel­le­ment), Cyril Dion, etc., etc.

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