Sur la guerre en Ukraine et la dépossession (par Nicolas Casaux)

En cou­ver­ture : un com­plexe d’ap­par­te­ments dans la ville de Chu­guiv, dans l’est de l’U­kraine, tou­ché par une frappe aérienne le 24 février. Pho­to­graphe : Aris Messinis/AFP/Getty Images


« […] l’organisation de la vie est deve­nue si com­plexe et les pro­ces­sus de pro­duc­tion, dis­tri­bu­tion et consom­ma­tion si spé­cia­li­sés et sub­di­vi­sés, que la per­sonne perd toute confiance en ses capa­ci­tés propres : elle est de plus en plus sou­mise à des ordres qu’elle ne com­prend pas, à la mer­ci de forces sur les­quelles elle n’exerce aucun contrôle effec­tif, en che­min vers une des­ti­na­tion qu’elle n’a pas choi­sie. […] l’individu condi­tion­né par la machine se sent per­du et déses­pé­ré tan­dis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaîne d’assemblage, et qu’il reçoit un salaire qui s’avère inca­pable de lui offrir les véri­tables biens de la vie.

Ce manque d’investissement per­son­nel rou­ti­nier entraîne une perte géné­rale de contact avec la réa­li­té : au lieu d’une inter­ac­tion constante entre le monde inté­rieur et exté­rieur, avec un retour ou réajus­te­ment constant et des sti­mu­li pour rafraî­chir la créa­ti­vi­té, seul le monde exté­rieur — et prin­ci­pa­le­ment le monde exté­rieur orga­ni­sé par le sys­tème de puis­sance —, exerce l’autorité ; même les rêves pri­vés nous sont com­mu­ni­qués, via la télé­vi­sion, les films et les disques, afin d’être acceptables.

Paral­lè­le­ment à ce sen­ti­ment d’aliénation naît le pro­blème psy­cho­lo­gique carac­té­ris­tique de notre temps, décrit en termes clas­siques par Erik Erik­son comme la “crise d’identité”. Dans un monde d’éducation fami­liale tran­si­toire, de contacts humains tran­si­toires, d’emplois et de lieux de rési­dences tran­si­toires, de rela­tions sexuelles et fami­liales tran­si­toires, les condi­tions élé­men­taires pour le main­tien de la conti­nui­té et l’établissement d’un équi­libre per­son­nel dis­pa­raissent. L’individu se réveille sou­dain, comme Tol­stoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arza­mas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, mena­cé par des forces hos­tiles obs­cures, inca­pable de décou­vrir où et qui il est, hor­ri­fié par la pers­pec­tive d’une mort insi­gni­fiante à la fin d’une vie insi­gni­fiante[1]. »

— Lewis Mum­ford, Le Mythe de la machine (1967)

La pré­sente guerre en Ukraine devrait tout par­ti­cu­liè­re­ment nous ame­ner à réa­li­ser une chose qui n’est pas nou­velle mais qui res­sort net­te­ment durant de tels évè­ne­ments — et dont, pour­tant, mais sans sur­prise, per­sonne ou presque ne parle. Une chose que Ber­nard Char­bon­neau sou­li­gnait en écri­vant (c’était en 1945) qu’il impor­tait tout par­ti­cu­liè­re­ment que nous pre­nions « conscience de l’autonomie du tech­nique dans notre civi­li­sa­tion. Condi­tion la plus élé­men­taire mais aus­si néces­saire, tel­le­ment humble qu’elle ne relève pas d’une opé­ra­tion intel­lec­tuelle, mais d’une expé­rience de la situa­tion objec­tive ; prise de conscience, non d’un sys­tème idéo­lo­gique, mais d’une struc­ture concrète atteinte dans la vie quo­ti­dienne : la bureau­cra­tie, la pro­pa­gande, le camp de concen­tra­tion, la guerre. Tant que nous n’aurons pas l’humilité de recon­naître que notre civi­li­sa­tion, pour une part de plus en plus grande, se défi­nit par des moyens de plus en plus lourds ; tant que nous conti­nue­rons à par­ler de notre guerre, de notre poli­tique, de notre indus­trie comme si nous en étions abso­lu­ment les maîtres, le débat ne s’engagera même pas.

Je sais à quel point cette prise de conscience est contre nature. L’esprit humain, ins­tinc­ti­ve­ment, répugne à enre­gis­trer ses défaites, il est si com­mode de se croire fata­le­ment libre, et de reje­ter une exi­gence de liber­té qui com­mence à l’oppressante révé­la­tion d’une ser­vi­tude. Mais si nous savons consi­dé­rer en face l’autonomie de nos moyens et les fata­li­tés qui leur sont propres, alors, à ce moment, com­mence le mou­ve­ment qui mène à la liber­té. Car la liber­té n’a jamais pu naître qu’à par­tir de la prise de conscience d’une ser­vi­tude ; je crois que l’horreur de ne pas être maître de ses moyens est si natu­relle à l’esprit humain qu’une fois ceci acquis, le reste sui­vra ; mais c’est aus­si là que se situe­ra le refus.

[…] Cette prise de conscience est la consta­ta­tion d’une situa­tion objec­tive, elle est donc effort d’objectivité. Mais comme tout effort d’objectivité elle ne peut naître que d’une expé­rience inté­rieure qui exté­rio­rise l’objet. Si nous n’arrivons pas à consi­dé­rer objec­ti­ve­ment nos moyens, c’est parce qu’ils expriment une de nos ten­dances pro­fondes que leur emploi cultive d’ailleurs sys­té­ma­ti­que­ment. La tech­nique et la machine, c’est la puis­sance et un esprit cen­tré sur la puis­sance s’identifie à elle : il lui sera donc impos­sible de les consi­dé­rer de l’extérieur dans l’action qu’elles peuvent exer­cer sur les hommes. […] La prise de conscience de l’autonomie du tech­nique n’est donc pas simple affaire de connais­sance, elle sup­pose un affai­blis­se­ment de cette volon­té de puis­sance, de ce besoin de domi­ner les choses et les hommes, de cet acti­visme qui tient lieu à l’individu moderne de reli­gion[2]. »
 
Pour le dire autre­ment, tant que nous n’admettrons pas que le monde moderne nous dépasse lar­ge­ment, est mas­si­ve­ment hors de notre contrôle, que plus rien, ou presque, n’est à la mesure de l’être humain, que la liber­té dont on nous rebat les oreilles est une chi­mère, qu’à moins d’une refonte radi­cale, d’un déman­tè­le­ment de l’organisation sociale pla­né­taire domi­nante, d’un retour à des socié­tés à échelle humaine, aucun des nom­breux pro­blèmes aux­quels nous sommes confron­tés aujourd’hui ne sau­rait être réso­lu, nous par­le­rons essen­tiel­le­ment pour ne rien dire.
 
(Ce n’est pas le peuple russe qui a décla­ré la guerre en Ukraine mais les auto­crates à la tête de l’État russe. Ce ne sont pas les Fran­çais qui ont déci­dé d’envoyer des armes et du maté­riel mili­taire en Ukraine mais les auto­crates à la tête de l’État fran­çais ou de l’Union euro­péenne. Etc. L’État est un type d’organisation sociale fon­dé sur la dépos­ses­sion poli­tique du plus grand nombre.)
 
Pour le dire encore autre­ment, le sen­ti­ment de liber­té que cer­tains peuvent res­sen­tir découle de leur iden­ti­fi­ca­tion à l’É­tat ou au déve­lop­pe­ment tech­nique, à la machine — aux puis­sances qui les dominent. Ce sont elles qui sont libres, pas nous.

Nico­las Casaux


  1. https://www.partage-le.com/2018/11/15/lewis-mumford-et-la-critique-de-la-civilisation/
  2. https://www.partage-le.com/2015/12/28/il-y-a-70-ans-an-deux-mille-le-progres-la-technique-et-la-democratie-par-bernard-charbonneau/

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  1. Cette guerre illustre sur­tout le fait que toutes les belles théo­ries géné­reuses défen­dues ici ne résistent pas au prin­cipe de réa­li­té. Renon­cer à la puis­sance, c’est s’of­frir à ses voi­sins. Le monde est tou­jours régit par le dia­logue mélien. On peut se faire plai­sir à ima­gi­ner un autre monde, mais cela n’ad­vien­dra jamais, sauf à sup­po­ser que toute l’hu­ma­ni­té fasse le même choix au même moment. Nous sommes dans un enfer­me­ment mor­ti­fere sans issue.

    1. « sauf à sup­po­ser que toute l’humanité fasse le même choix au même moment. »
      Vous sem­blez avoir une grande cer­ti­tude sur ce point. Et si elle l’hu­ma­ni­té après quelques décen­nies d’en­nui pour avoir réa­li­ser cet exploit se remet­tait à faire la guerre géné­ra­li­sée, vous tien­drez la même charge philosophique ?

    2. Le fata­lisme ferait tou­jours mieux de gar­der le silence. Il ne fait que ten­ter de se prou­ver lui-même tau­to­lo­gi­que­ment. Oui, la situa­tion est désas­treuse, mais per­sonne ne connaît l’a­ve­nir. Or, il peut chan­ger vite. Rien n’est écrit.

  2. @IVANKAR
    Å 110 dol­lars le baril, on peut jus­te­ment voir l’a­vé­ne­ment d´un autre monde. Un monde oú la puis­sance de l´individu est moins lié a des pro­ces­sus machi­naux (la puis­sance eco­no­mique de Macron qui uti­lise la gaz et le petr­tole de Pou­tine), qu´a ses facul­tés propres (pour se nour­rir, se defendre).

    Je suis d’ accord avec Char­bon­neau mais pas avec l¨auteur quand il dit que les fran­cais ou les russes ne sont pas cou­pables. Les diri­geants ne sont pas sor­tis d´un cha­peau mais de la veu­le­rie des domes­ti­qués qui les soutiennent,
    On peut mal­heu­reu­se­ment consta­ter qu’ il y’ en a de plus veules que d’ autres, des gens qui ne se contentent pas d´‘endurer mais font du zeles, et que par­mis ceux qui res­tent cri­tiques, bien peu nom­breux sont ceux qui se mettent en dan­ger (ne serait ce qu’ en accep­tant d¨etre declassés).
    Il n’ y aurait aucun oli­garque si il n´y avait un armée d´esclaves pret à se pros­ti­tuer corps et âmes. Car leur richesse vieint des hommes…
    Si ce monde indus­triel vieint à s’ef­fon­drer (ce qui com­mence), ils ne pour­ront s’ en prendre qu’ à eux même pour avoir man­qué de cou­rage, de curio­si­té, et avoir ren­du, par leur col­la­bo­ra­tion au sys­tème et leur gré­ga­risme, la vie de ceux qui cher­chaient des voies de tra­verses (qui aurait pu ëtre utiles à tous,) si dif­fi­ciles , voire impossibles

    No ones is innocent.

  3. Pour signa­ler que dans le jour­na­lisme, ça bouge un peu :
    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/lodeur-de-lessence-et-le-prix-de-lexistence-20220315_Z74JE2JRWNEQRN7NYJKBVWPGUY/
    Pour­quoi ne pas publier un article pro­vo­ca­teur du type : ‘Vive Pou­tine!’ ; ça vous fera des lec­teurs (des lec­teurs outrés c’est aus­si des lec­teurs tout court) ; autant jouer la carte pro­vo et for­cer les gens à voir les choses en face : le prix de l’essence/ du pétrole ne sera pro­ba­ble­ment jamais assez éle­vé ; et le prix est un rap­port social comme la guerre est un rap­port de pro­duc­tion (cf. Clau­se­witz) ; la hausse du prix du blé va enri­chir des pay­sans un peu par­tout et frei­ner l’exode rural, limi­ter la dépen­dance nord/sud etc. ; en tuant des ukrai­niens (qui sont des racistes et des anti­sé­mites notoires), Pou­tine va aus­si ‘sau­ver’ du monde de manière invo­lon­taire ; il n’est pas ques­tion de faire l’a­po­lo­gie de la guerre mais de consi­dé­rer qu’il y a bien une ‘ruse de l’his­toire’ (un ‘Russe dans l’his­toire’ ici) ; on sait que la ‘crois­sance verte’, le ‘décou­plage’ et même la ‘décrois­sance’ sont des leurres et que l’ac­cu­mu­la­tion ne baisse que face à une contrainte, une force.

  4. Comme il n’est pas ques­tion de perdre une seule miette dans la dyna­mique d’ac­cu­mu­la­tion, autant conver­tir la guerre en ‘valeur d’é­change’ en la trans­for­mant en spec­tacle, en mar­chan­dise imma­té­rielle (cf. Debord) :
    https://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/nous-avons-du-nous-refugier-anne-sophie-lapix-a-presente-le-journal-de-20-heures-en-direct-de-lviv_358fbdca-a42f-11ec-8031-a7903cc6b8c4/
    Rien n’est com­plè­te­ment per­du donc et les réfu­giés ukrai­niens, on en fera de bons sala­riés (soit : ‘le grand pla­ce­ment rentable’).

  5. Un article à sur lequel on peut méditer :
    https://www.slate.fr/story/225009/couper-internet-russie-ukraine-souhait-poutine-zelensky-communication-reseaux-facebook
    Slate tire l’a­larme : les Russes veulent se pas­ser de nos mar­chan­dises si mer­veilleuses (incon­ce­vable !) ; ils vont un peu se désa­lié­ner, se décon­nec­ter (incon­ce­vable !) ; ils vont un peu moins pol­luer (incon­ce­vable !) ; ils cherchent à s’é­man­ci­per du tota­li­ta­risme éco­no­mique de la tech­nique par la tyran­nie poli­tique (incon­ce­vable !) ; heu­reu­se­ment qu’il a encore les entre­prises fran­çaises : perdre du pognon en sor­tant de Rus­sie ? Inconcevable !

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