Un des plus brillants analystes de nos socié­tés indus­trielles (ou plutôt, de la société indus­trielle, elles forment un grand ensemble) et de leur (de sa) trajec­toire (progrès tech­nique, crois­sance, déve­lop­pe­ment, destruc­tion du monde et tota­li­ta­risme) s’ap­pe­lait Lewis Mumford. En France, à l’ex­cep­tion de quelques spécia­listes, très peu le connaissent, et aux États-Unis, son pays d’ori­gine, pas beau­coup plus. Né en 1895 et mort en 1990, il a vécu l’in­croyable et effrayant boule­ver­se­ment du monde induit, entre autres choses, par les deux Guerres mondiales. Son œuvre la plus célèbre, Le Mythe de la machine, deux tomes pour un ensemble de près de 1000 pages, est en cours de retra­duc­tion et devrait bien­tôt être réédi­tée (d’ici quelques mois, espé­rons) en français. Tous ses livres traduits en français, parmi lesquels Les Trans­for­ma­tions de l’homme (dont vous trou­ve­rez un long extrait ici) et Tech­nique et Civi­li­sa­tion, valent la lecture.

Je suis récem­ment tombé sur une inter­view, en date de 1973, dans laquelle il revient briè­ve­ment sur l’en­semble de son travail et sur l’évo­lu­tion de sa pers­pec­tive. En voici un petit extrait :

Inter­vie­wer : Durant les années trente, vous étiez en première ligne du combat intel­lec­tuel contre ce que vous appe­lez l’at­taque massive contre la démo­cra­tie. Vous vous battiez pour que la démo­cra­tie fonc­tionne. Êtes-vous déçu de notre démo­cra­tie actuelle ?

Lewis Mumford : Je me battais pour ce qu’il restait de démo­cra­tie. Parce que je compre­nais que la démo­cra­tie est une inven­tion de petite société. Elle ne peut exis­ter qu’au sein de petites commu­nau­tés. Elle ne peut pas fonc­tion­ner dans une commu­nauté de 100 millions d’in­di­vi­dus. 100 millions d’in­di­vi­dus ne peuvent être gouver­nés selon des prin­cipes démo­cra­tiques. J’ai connu une ensei­gnante qui avait proposé à ses élèves, au lycée, de conce­voir un système basé sur une commu­ni­ca­tion élec­trique, avec une orga­ni­sa­tion centrale, permet­tant de trans­mettre une propo­si­tion à l’en­semble des votants du pays, à laquelle ils pour­raient répondre « oui » ou « non » en appuyant sur le bouton corres­pon­dant. À l’ins­tar de ses étudiants, elle croyait qu’il s’agis­sait de démo­cra­tie. Pas du tout. Il s’agis­sait de la pire forme de tyran­nie tota­li­taire, du genre de celle qu’im­pose le système dans lequel nous vivons. La démo­cra­tie requiert des rela­tions de face-à-face, et donc des commu­nau­tés de petites tailles, qui peuvent ensuite s’ins­crire dans des commu­nau­tés plus éten­dues, qui doivent alors être gouver­nées selon d’autres prin­cipes. Je défen­dais la démo­cra­tie parce qu’il s’agit de quelque chose de fonda­men­tal. […]

Inter­vie­wer : Qu’a­vons-nous aujourd’­hui ?

Lewis Mumford : Le chaos. Un chaos étendu, repo­sant sur une super-orga­ni­sa­tion. Quelques jour­naux, quelques chaînes de télé­vi­sions, quelques personnes à la Maison-Blanche et au Penta­gone contrôlent nos opinions en contrô­lant l’in­for­ma­tion dont nous avons besoin pour les former. C’est pourquoi, à moins que nous ne parve­nions à être parti­cu­liè­re­ment sobres, à garder nos distances avec ces médias, à éviter les jour­naux et les programmes télé­vi­sés et radio­dif­fu­sés suffi­sam­ment long­temps pour penser par nous-mêmes, nous ne parve­nons pas à former une opinion qui nous soit propre.

Dans la suite de ce billet, je vous propose un aperçu de l’ana­lyse de Mumford au travers de nombreux extraits de ses prin­ci­paux ouvrages.

***

Ainsi que le montre le court morceau d’en­tre­tien traduit et repro­duit ci-dessus, Lewis Mumford compre­nait le carac­tère néces­sai­re­ment non démo­cra­tique de toute orga­ni­sa­tion sociale de masse. Dans son livre Le Mythe de la machine, il écrit :

« La démo­cra­tie, au sens où j’em­ploie ici le terme, est néces­sai­re­ment plus active au sein de commu­nau­tés et de groupes réduits, dont les membres se rencontrent face-à-face, inter­agissent libre­ment en tant qu’é­gaux, et sont connus les uns des autres en tant que personnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes anonymes, déper­son­na­li­sées, en majeure partie invi­sibles de l’as­so­cia­tion de masse, de la commu­ni­ca­tion de masse, de l’or­ga­ni­sa­tion de masse. Mais aussi­tôt que de grands nombres sont impliqués, la démo­cra­tie doit ou succom­ber au contrôle exté­rieur et à la direc­tion centra­li­sée, ou s’em­barquer dans la tâche diffi­cile de délé­guer l’au­to­rité à une orga­ni­sa­tion coopé­ra­tive. »

Il fut l’un des premiers à réali­ser que l’op­pres­sion orga­ni­sée, dans nos socié­tés indus­trielles modernes, ressem­blait forte­ment à — et décou­lait direc­te­ment de — l’op­pres­sion orga­ni­sée d’une des premières socié­tés de masse, ou civi­li­sa­tion : celle de l’Égypte des pharaons. Et au cœur de cette oppres­sion, de cette orga­ni­sa­tion très hiérar­chique, hier comme aujourd’­hui, se trouve la bureau­cra­tie. Ainsi qu’il l’écrit dans Le Mythe de la machine :

« L’étude de l’époque des Pyra­mides que je fis pour me prépa­rer à la rédac­tion de La Cité à travers l’his­toire me révéla de manière inat­ten­due qu’il exis­tait un étroit paral­lé­lisme entre les premières civi­li­sa­tions auto­ri­taires du Proche-Orient et la nôtre propre, bien que la plupart de nos contem­po­rains conti­nuent de consi­dé­rer la tech­no­lo­gie moderne, non seule­ment comme le sommet du déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel de l’homme, mais comme un phéno­mène entiè­re­ment neuf. Au contraire, je m’aperçus que ce que les écono­mistes ont récem­ment nommé l’Age de la machine ou l’Age de la puis­sance avait son origine, non dans la préten­due révo­lu­tion indus­trielle du XVIIIe siècle, mais au tout début dans l’or­ga­ni­sa­tion d’une machine arché­ty­pique, formée d’élé­ments humains. »

Cette machine arché­ty­pique impliquait et implique

« une enré­gi­men­ta­tion et une dégra­da­tion corres­pon­dantes d’ac­ti­vi­tés humaines autre­fois auto­nomes : la “culture de masse” et le “contrôle des masses” firent leur première appa­ri­tion. Non sans un mordant symbo­lisme, les produits suprêmes de la méga­ma­chine, en Égypte, furent des tombes colos­sales, habi­tées par des cadavres momi­fiés ; tandis que plus tard en Assy­rie, ainsi que de façon répé­tée dans chaque autre empire en expan­sion, le témoi­gnage prin­ci­pal de son effi­cience tech­nique était un désert de villages et de villes détruits, et de sols empoi­son­nés : le proto­type de semblables atro­ci­tés “civi­li­sées” d’aujourd’­hui. Quant aux grandes pyra­mides égyp­tiennes, que sont-elles sinon les exacts équi­va­lents statiques de nos propres fusées spatiales ? Deux inven­tions pour assu­rer, contre un prix extra­va­gant, un passage en para­dis au petit nombre des favo­ri­sés.

Ces égare­ment colos­saux d’une culture déshu­ma­ni­sée, centrée sur la puis­sance, souillent avec mono­to­nie les pages de l’his­toire, du viol de Sumer à la destruc­tion de Varso­vie, de Rotter­dam, Tokyo et Hiro­shima. Tôt ou tard, à ce que suggère cette analyse, nous devons avoir le courage de nous deman­der : cette asso­cia­tion d’une puis­sance et d’une produc­ti­vité peu communes avec une violence et une destruc­tion tout aussi peu communes est-elle pure­ment acci­den­telle ? […]

La régle­men­ta­tion bureau­cra­tique faisait en réalité partie de la plus vaste régle­men­ta­tion de la vie, intro­duite par cette civi­li­sa­tion centrée sur le pouvoir. »

L’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, à bien des égards, a en effet consti­tué une catas­trophe humaine, ainsi qu’il le rappelle dans son livre Les Trans­for­ma­tions de l’homme :

« Sur le plan écono­mique, l’ordre nouveau s’est appuyé dans une large mesure sur l’ex­ploi­ta­tion violente impo­sée aux culti­va­teurs et aux arti­sans par une mino­rité armée et toujours menaçante : intrus itiné­rants ou seigneurs locaux forte­ment retran­chés. Car la civi­li­sa­tion a entraîné l’as­si­mi­la­tion de la vie humaine à la propriété et au pouvoir : en fait, la propriété et le pouvoir ont pris le pas sur la vie. Le travail a cessé d’être une tâche accom­plie en commun ; il s’est dégradé pour deve­nir une marchan­dise ache­tée et vendue sur le marché : même les “services” sexuels ont pu être acquis. Cette subor­di­na­tion systé­ma­tique de la vie à ses agents méca­niques et juri­diques est aussi vieille que la civi­li­sa­tion et hante encore toute société exis­tante : au fond, les bien­faits de la civi­li­sa­tion ont été pour une large part acquis et préservé — et là est la contra­dic­tion suprême — par l’usage de la contrainte et l’em­bri­ga­de­ment métho­diques, soute­nus par un déchaî­ne­ment de violence. En ce sens, la civi­li­sa­tion n’est qu’un long affront à la dignité humaine. […]

Escla­vage, travail obli­ga­toire, embri­ga­de­ment social, exploi­ta­tion écono­mique et guerre orga­ni­sée : tel est l’as­pect le plus sinistre des “progrès de la civi­li­sa­tion”. Sous des formes renou­ve­lées, cet aspect de néga­tion de la vie et de répres­sion est encore bien présent aujourd’­hui. »

Ainsi :

« Les deux pôles de la civi­li­sa­tion sont le travail orga­nisé méca­nique­ment, et la destruc­tion et l’ex­ter­mi­na­tion orga­ni­sées méca­nique­ment. En gros, les mêmes forces et les mêmes méthodes d’opé­ra­tion étaient appli­cables aux deux domaines. »

Dans toute son œuvre, Mumford souligne, à raison, que la guerre est au fonde­ment de la civi­li­sa­tion, et qu’elle en demeure indis­so­ciable. Dans le chapitre inti­tulé « L’homme civi­lisé » de son livre Les Trans­for­ma­tions de l’homme, il écrit :

« Depuis les origines, comme Platon en a fait la remarque il y a bien long­temps, la guerre a été la forme natu­relle de rela­tion entre les États civi­li­sés. Le comble de l’ir­ra­tio­na­lité de la civi­li­sa­tion fut d’in­ven­ter l’art de la guerre, de le perfec­tion­ner et d’en faire une compo­sante struc­tu­relle de la vie civi­li­sée. Car, contrai­re­ment à ce que décrit le mythe du Lévia­than, la guerre ne fut pas un simple vestige de formes plus anciennes et communes d’agres­sion. Par tous ses aspects typiques, sa disci­pline, ses exer­cices, son manie­ment de grandes masses d’hommes trai­tées comme des pions, par ses agres­sions destruc­trices en masse, ses sacri­fices héroïques, ses ravages irré­pa­rables, ses exter­mi­na­tions, ses pillages, par l’es­cla­vage auquel elle rédui­sait les captifs, la guerre a plutôt été l’in­ven­tion spéci­fique de la civi­li­sa­tion : son drame fonda­men­tal. L’ul­time néga­tion de la vie, qui justi­fiait tragique­ment toutes celles qui avaient précédé. »

Puis, plus loin :

« En dehors de ses prétextes les plus évidents — expan­sion du pouvoir de l’État et rafle de main-d’œuvre, possi­bi­lité de gagner par le pillage plus qu’on ne pouvait obte­nir en un court laps de temps par un dur labeur —, la guerre avait encore une autre raison d’être: elle proje­tait à l’ex­té­rieur de l’État les conflits internes que la civi­li­sa­tion tout à la fois atti­sait et répri­mait de façon draco­nienne à l’in­té­rieur de l’État. »

La méga­ma­chine que consti­tue la civi­li­sa­tion, et que consti­tue pareille­ment, en pire, la civi­li­sa­tion indus­trielle contem­po­raine, s’ap­puie sur des systèmes de contrôle, sur une culture du contrôle, pour reprendre l’ex­pres­sion de Derrick Jensen. Dont l’école (ce système natio­nal d’édu­ca­tion) parti­cipe, ainsi que le souligne Mumford dans Le Mythe de la machine :

« Au centre du complexe de puis­sance, dès l’ori­gine, il y eut le comman­de­ment à distance. Tant que les prin­ci­paux éléments consti­tu­tifs de la méga­ma­chine furent des êtres humains, cela néces­sita une servile obéis­sance de la part de chaque unité humaine au sein de la chaîne de comman­de­ment. Un ordre hiérar­chique aussi unila­té­ral était assuré par un châti­ment sévère à la moindre déso­béis­sance. La tran­si­tion à partir de cette méthode incom­mode et labo­rieuse fut faci­li­tée par l’in­tro­duc­tion d’un système natio­nal d’édu­ca­tion [à propos de l’école comme usine à produire des rouages de la méga­ma­chine, vous pouvez lire cet article], d’abord dans la Prusse auto­cra­tique du dix-huitième siècle, puis en France, sous Napo­léon. »

En outre :

« Les systèmes de contrôle, tant ancien que contem­po­rain, sont essen­tiel­le­ment fondées sur la commu­ni­ca­tion à sens unique centra­le­ment comman­dée. Dans la commu­ni­ca­tion face à face, même la personne la plus igno­rante peut répondre, et elle dispose de moyens variés à côté de la parole : l’ex­pres­sion du visage, l’at­ti­tude du corps et jusqu’à la menace de l’at­taque physique. À mesure que deviennent plus élabo­rés les canaux de la commu­ni­ca­tion instan­ta­née, la réponse doit être mise en scène offi­ciel­le­ment, ce qui veut dire, en des condi­tions ordi­naires, contrô­lée de l’ex­té­rieur. La tenta­tive pour surmon­ter cette diffi­culté grâce à des “sondages d’opi­nion” n’est qu’un moyen plus insi­dieux de garder le contrôle [il n’y a qu’à voir l’uti­lité et l’ef­fi­ca­cité des enquêtes publiques]. Plus l’ap­pa­reil de trans­mis­sion est complexe, et plus effi­ca­ce­ment il rejette par filtrage tout message qui défie ou attaque le Penta­gone de la puis­sance. »

C’est pourquoi :

« Aujourd’­hui [lorsqu’il écri­vait ça, dans les années 1960, mais égale­ment aujourd’­hui en 2019, car cela reste vrai], le nombre crois­sant de protes­ta­tions massives, de grèves sur le tas et d’émeutes, d’actes physiques, plutôt que des mots, peut s’in­ter­pré­ter comme une tenta­tive pour battre en brèche l’iso­la­tion auto­ma­tique de la méga­ma­chine, avec sa tendance à recou­vrir par la falsi­fi­ca­tion ses propres erreurs, à refu­ser les messages indé­si­rables, ou à trans­mettre les infor­ma­tions qui font du tort au système lui-même. Les vitrines fracas­sées, les bâti­ments incen­diés, les crânes frac­tu­rés sont des moyens de rendre trans­mis­sibles d’im­por­tants messages humains, et par là de recou­vrer, bien que sous la forme la plus gros­sière possible, la commu­ni­ca­tion dans les deux sens et la rela­tion réci­proque. »

Souli­gnant le carac­tère anti­dé­mo­cra­tique de l’État (y compris moderne) et des soi-disant démo­cra­ties modernes, il écrit :

« Ce que l’on conti­nue à nommer la souve­rai­neté de l’État conserve intactes les préten­tions royales origi­nelles de pouvoir et de privi­lège, de propriété suprême et d’obéis­sance incon­di­tion­nelle, en même temps que les châti­ments ou les sacri­fices que le souve­rain peut trou­ver bon d’exi­ger au nom du bien natio­nal. »

De (toujours plus) nombreux exemples récents permettent d’illus­trer ces remarques (des homards de De Rugy aux dernières mesures d’aus­té­rité promul­guées par tel ou tel gouver­ne­ment).

Dans un court essai inti­tulé « Tech­niques auto­ri­taires et tech­niques démo­cra­tiques », une trans­crip­tion d’un discours qu’il prononça à New-York en 1963, il fait valoir des remarques cruciales sur les diffé­rents types de tech­niques qui struc­turent diffé­rents types d’or­ga­ni­sa­tion sociale :

« Pour parler sans ména­ge­ment, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néoli­thiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux tech­niques ont pério­dique­ment existé côte à côte, l’une auto­ri­taire et l’autre démo­cra­tique ; la première émanant du centre du système, extrê­me­ment puis­sante mais par nature instable, la seconde diri­gée par l’homme, rela­ti­ve­ment faible mais ingé­nieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne chan­gions radi­ca­le­ment de compor­te­ment, le moment est proche où ce qui nous reste de tech­nique démo­cra­tique sera tota­le­ment supprimé ou remplacé, et ainsi toute auto­no­mie rési­duelle sera anéan­tie ou n’aura d’exis­tence auto­ri­sée que dans des stra­té­gies perverses de gouver­ne­ment, comme les scru­tins natio­naux pour élire des diri­geants déjà choi­sis dans les pays tota­li­taires. »

Contre l’usur­pa­tion du pouvoir et son acca­pa­re­ment par une poignée d’oli­garques et de tech­no­crates, dans nos socié­tés indus­trielles modernes, comme dans celle de l’Égypte des pharaons et dans n’im­porte quelle autre « orga­ni­sa­tion à grande échelle » (n’im­porte quelle civi­li­sa­tion[1]), il rappelle, dans cet essai, un prin­cipe crucial mais large­ment oublié, ou ignoré, à savoir que :

« La vie, dans sa pléni­tude et son inté­grité, ne se délègue pas ».

La distinc­tion qu’il propose entre tech­niques auto­ri­taires — celles qui reposent sur et encou­rage des struc­tures sociales hiérar­chiques, non démo­cra­tiques — et tech­niques démo­cra­tiques — celles qui reposent sur et encou­ragent des struc­tures sociales égali­taires, démo­cra­tiques, est cruciale. Elle nous permet de struc­tu­rer une réflexion sur les liens qui existent entre diffé­rentes tech­no­lo­gies, diffé­rents types de tech­no­lo­gies, et certains types de struc­tures sociales. De comprendre pourquoi, si le prin­cipe démo­cra­tique nous importe, nous devons encou­ra­ger les tech­no­lo­gies démo­cra­tiques et reje­ter les auto­ri­taires[2]. Il ajoute :

« Alors que cette tech­nique démo­cra­tique remonte aussi loin que l’usage primi­tif des outils, la tech­nique auto­ri­taire est une réali­sa­tion beau­coup plus récente: elle appa­raît à peu près au quatrième millé­naire avant notre ère, dans une nouvelle confi­gu­ra­tion d’in­ven­tion tech­nique, d’ob­ser­va­tion scien­ti­fique et de contrôle poli­tique centra­lisé qui a donné nais­sance au mode de vie que nous pouvons à présent iden­ti­fier à la civi­li­sa­tion, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle insti­tu­tion de la royauté, des acti­vi­tés aupa­ra­vant dissé­mi­nées, diver­si­fiées, à la mesure de l’homme, furent rassem­blées à une échelle monu­men­tale dans une sorte de nouvelle orga­ni­sa­tion de masse à la fois théo­lo­gique et tech­nique. Dans la personne d’un monarque absolu, dont la parole avait force de loi, les puis­sances cosmiques descen­dirent sur terre, mobi­li­sèrent et unifièrent les efforts de milliers d’hommes, jusqu’a­lors bien trop auto­nomes et indé­pen­dants pour accor­der volon­tai­re­ment leurs actions à des fins situées au-delà de l’ho­ri­zon du village.

Cette nouvelle tech­nique auto­ri­taire n’était entra­vée ni par la coutume villa­geoise ni par le senti­ment humain : ses prouesses hercu­léennes d’or­ga­ni­sa­tion méca­nique repo­saient sur une contrainte physique impi­toyable, sur le travail forcé et l’es­cla­vage, qui engen­drèrent des machines capables de four­nir des milliers de chevaux-vapeur plusieurs siècles avant l’in­ven­tion du harnais pour les chevaux ou de la roue. Des inven­tions et des décou­vertes scien­ti­fiques d’un ordre élevé inspi­raient cette tech­nique centra­li­sée : la trace écrite grâce aux rapports et aux archives, les mathé­ma­tiques et l’as­tro­no­mie, l’ir­ri­ga­tion et la cana­li­sa­tion; et surtout la créa­tion de machines humaines complexes compo­sées de pièces inter­dé­pen­dantes, remplaçables, stan­dar­di­sées et spécia­li­sées – l’ar­mée des travailleurs, les troupes, la bureau­cra­tie. Les armées de travailleurs et les troupes haus­sèrent les réali­sa­tions humaines à des niveaux jusqu’a­lors inima­gi­nables, dans la construc­tion à grande échelle pour les premières et dans la destruc­tion en masse pour les secondes. »

Sa descrip­tion des travers psycho­lo­giques qui encou­ragent la réali­sa­tion des tech­niques auto­ri­taires est éloquente :

« Les inven­teurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordi­na­teurs sont les bâtis­seurs de pyra­mides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puis­sance illi­mi­tée, ils se vantent de l’om­ni­po­tence, sinon de l’om­ni­science, que leur garan­tit leur science, ils sont agités par des obses­sions et des pulsions non moins irra­tion­nelles que celles des systèmes abso­lu­tistes anté­rieurs, et en parti­cu­lier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. […]

Tels les pharaons de l’âge des pyra­mides, ces servi­teurs du système iden­ti­fient ses bien­faits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apolo­gie du système est un acte d’auto-adora­tion ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irré­pres­sible et irra­tion­nel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repous­ser les limites de leur auto­rité. »

À ce sujet, dans Le Mythe de la machine, il écrit :

« Les gens sains psycho­lo­gique­ment n’ont aucun besoin de d’aban­don­ner à des fantasmes de puis­sance abso­lue […]. Mais la faiblesse cruciale d’une struc­ture insti­tu­tion­nelle régle­men­tée à l’ex­cès — et presque par défi­ni­tion la “civi­li­sa­tion” fut dès le début règle­men­tée à l’ex­cès —, c’est qu’elle ne tend pas à produire des gens sains psycho­lo­gique­ment. La rigide divi­sion du travail et la ségré­ga­tion des castes produisent des carac­tères déséqui­li­brés, cepen­dant que la routine méca­nique norma­lise — et récom­pense — les person­na­li­tés compul­sives qui ont peur d’af­fron­ter les embar­ras­santes richesses de la vie. »

Dans Le Mythe de la machine, toujours, il souligne une diffé­rence fonda­men­tale entre les pratiques auto­ri­taires des orga­ni­sa­tions de masse du passé et de la nôtre actuelle :

« La tech­nique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouver­te­ment brutaux et absurdes, par un détail parti­cu­lier qui lui est haute­ment favo­rable : elle a accepté le prin­cipe démo­cra­tique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profi­ter de ses bien­faits. C’est en s’ac­quit­tant progres­si­ve­ment de cette promesse démo­cra­tique que notre système a acquis une emprise totale sur la commu­nauté, qui menace d’an­ni­hi­ler tous les autres vestiges démo­cra­tiques. »

C’est-à-dire que l’or­ga­ni­sa­tion auto­ri­taire de masse de notre temps a compris qu’elle se ferait accep­ter bien plus doci­le­ment en faisant béné­fi­cier chacun de ses sujets d’une partie des conforts, des luxes, des faci­li­tés qu’elle réser­vait aupa­ra­vant aux élites — d’où une certaine démo­cra­ti­sa­tion, ou diffu­sion au grand public, des hautes tech­no­lo­gies et de toutes sortes de moyens de diver­tis­se­ments et d’agré­men­ta­tion d’exis­tences qui n’en demeurent pas moins toujours plus serviles, contrô­lées, surveillées, étio­lées. Encore dans Le Mythe de la machine, il remarque :

« Le marché qui nous est proposé se présente comme un géné­reux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démo­cra­tico-auto­ri­taire, chaque membre de la commu­nauté peut prétendre à tous les avan­tages maté­riels, tous les stimu­lants intel­lec­tuels et émotion­nels qu’il peut dési­rer, dans des propor­tions jusque-là tout juste acces­sibles même à une mino­rité restreinte : nour­ri­ture, loge­ment, trans­ports rapides, commu­ni­ca­tion instan­ta­née, soins médi­caux, diver­tis­se­ments et éduca­tion. Mais à une seule condi­tion : non seule­ment que l’on n’exige rien que le système ne puisse pas four­nir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment trans­formé et produit arti­fi­ciel­le­ment, homo­gé­néi­fié et unifor­misé, dans les propor­tions exactes que le système, et non la personne, exige. Si l’on choi­sit le système, aucun autre choix n’est possible. En un mot, si nous abdiquons notre vie au départ, la tech­nique auto­ri­taire nous rendra tout ce qui peut être cali­bré méca­nique­ment, multi­plié quan­ti­ta­ti­ve­ment, mani­pulé et ampli­fié collec­ti­ve­ment. »

Dans le même ouvrage, Mumford souligne qu’une certaine menta­lité mathé­ma­tiste, scien­tiste, méca­niste, qui appré­hende le monde unique­ment comme un ensemble de méca­nismes et d’équa­tions, consti­tue l’idéo­lo­gie domi­nante de la civi­li­sa­tion indus­trielle :

« Sous ce nouveau règne de la science, ce fut le monde orga­nique, et surtout l’homme, qui eut besoin de rédemp­tion. Toutes les formes vivantes doivent être harmo­ni­sées avec l’image méca­nique du monde en étant fondues, pour ainsi dire, et remo­de­lées pour se confor­mer à un plus parfait modèle méca­nique. […] Ce n’est qu’en reje­tant la complexité orga­nique, en la puri­fiant par l’abs­trac­tion et la stéri­li­sa­tion intel­lec­tuelle, en faisant l’abla­tion des organes internes de l’homme, en enve­lop­pant les restes dans des bande­lettes de momie de l’idéo­lo­gie, que l’homme pouvait deve­nir aussi parfait, aussi fini — fini dans tous les sens du mot ! — que ses nouveaux arte­facts méca­niques. Afin d’être racheté de l’or­ga­nique, de l’au­to­nome et du subjec­tif, l’homme doit être trans­formé en machine, ou, mieux encore, deve­nir partie inté­grante d’une machine plus vaste, qui aide­rait à créer la nouvelle méthode. […]

Les complexi­tés écolo­giques de l’exis­tence outre­passent l’es­prit humain, bien qu’une partie de cette richesse consti­tue une partie inté­grante de la propre nature de l’homme. Ce n’est qu’en isolant pour un temps bref quelque petit frag­ment de cette exis­tence qu’on le peut momen­ta­né­ment saisir : nous n’ap­pre­nons que d’après les échan­tillons. En sépa­rant les quali­tés primaires des secon­daires, en faisant de la descrip­tion mathé­ma­tique le critère de la vérité, en n’uti­li­sant qu’une partie de la personne humaine afin de n’ex­plo­rer qu’une partie de son envi­ron­ne­ment, la science nouvelle parvint à trans­for­mer les attri­buts les plus signi­fi­ca­tifs de la vie en phéno­mènes pure­ment secon­daires, étique­tés pour être rempla­cés par la machine. C’est ainsi que les orga­nismes vivants, dans leurs fonc­tions et propos les plus typiques, devinrent super­flus. »

(Ce que confirment les élucu­bra­tions du futu­ro­logue et profes­seur au MIT Raymond Kurz­weil, zéla­teur invé­téré du trans­hu­ma­nisme, de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle et du progrès tech­nique et direc­teur de l’in­gé­nie­rie chez Google, pour lequel : « D’ici quelques siècles, l’in­tel­li­gence humaine aura restruc­turé et saturé tout l’es­pace de l’uni­vers. »)

À propos de la science et de la méga­ma­chine, il ajoute :

« À mesure que la puis­sance méca­nique augmenta, et que la théo­rie scien­ti­fique elle-même, grâce à de plus amples véri­fi­ca­tions expé­ri­men­tales, devint plus adéquate, la nouvelle méthode élar­git son domaine ; et chaque démons­tra­tion nouvelle de son effi­ca­cité affer­mit le plan théo­rique bran­lant sur lequel elle repo­sait. Ce qui débuta dans l’ob­ser­va­toire astro­no­mique finit par abou­tir à notre époque à l’usine comman­dée par ordi­na­teur et fonc­tion­nant de manière auto­ma­tique. En premier lieu, le savant s’ex­clut soi-même, et avec soi-même une bonne partie de ses poten­tia­li­tés orga­niques et de ses attaches histo­riques, de l’image du monde édifiée par lui. À mesure que ce système de pensée se répan­dait en tous les domaines, le travailleur auto­nome, jusque dans son aspect méca­nique le plus réduit, allait être progres­si­ve­ment exclu du méca­nisme de produc­tion. Fina­le­ment, si de tels postu­lats ne sont pas remis en ques­tion, et si les procé­dures insti­tu­tion­nelles demeurent inchan­gées, l’homme lui-même sera coupé de toute rela­tion signi­fi­ca­tive avec n’im­porte quelle partie de l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel ou de son propre milieu histo­rique. […]

Les éléments qui manquent au modèle méca­nique gros­siè­re­ment sché­ma­tisé de Descartes, ainsi qu’au point de vue scien­ti­fique qui, de façon consciente ou incons­ciente, a pris la succes­sion de ce modèle, sont l’his­toire, la culture symbo­lique, l’es­prit, en d’autres termes la tota­lité de l’ex­pé­rience humaine non seule­ment telle qu’elle est connue, mais telle qu’elle est vécue ; en effet, toute créa­ture vivante connaît de la vie quelque chose que même le plus brillant biolo­giste ne saurait décou­vrir qu’en vivant. Ne s’oc­cu­per que des abstrac­tions de l’in­tel­li­gence ou du fonc­tion­ne­ment de machines, et igno­rer les senti­ments, les phan­tasmes, les idées, revient à substi­tuer des sque­lettes blan­chis, mani­pu­lés par des fils de fer, à l’or­ga­nisme vivant. Le culte de l’anti-vie débute secrè­te­ment en ce point, avec sa tendance à pratiquer l’abla­tion des orga­nismes, et à contrac­ter les besoins et désirs humains pour se confor­mer à la machine. […] »

Dans Le Mythe de la machine, toujours, il dénonce le fait que la science ait été au centre de l’avè­ne­ment de la société techno-indus­trielle, qu’elle conti­nue toujours d’in­for­mer, dont elle consti­tue toujours le prin­ci­pal outil, la prin­ci­pale idéo­lo­gie (le scien­tisme). Il dénonce cette « nouvelle reli­gion de l’âge indus­triel », pour reprendre la formule du titre du livre de Guillaume Carnino :

« Les décou­vertes scien­ti­fiques, réali­sées en de nouveaux domaines, ne restaient plus à l’écart, inac­tives : elles se prêtaient à une exploi­ta­tion immé­dia­te­ment profi­table pour l’in­dus­trie ou la guerre. En ce point, la science elle-même devint le maître modèle, la tech­no­lo­gie des tech­no­lo­gies. Dans ce nouveau milieu, la produc­tion en série de connais­sance scien­ti­fique alla de pair avec la produc­tion en série d’in­ven­tions et de produits déri­vés de la science. Ainsi l’homme de science en vint-il à possé­der un nouveau statut dans la société, équi­valent à celui qu’a­vait eu le chef d’in­dus­trie. Lui aussi était engagé dans la produc­tion en série ; lui aussi trai­tait d’uni­tés stan­dar­di­sées ; et sa produc­tion pouvait s’éva­luer de plus en plus en termes d’argent. Même ses articles scien­ti­fiques person­nels, ses prix et ses récom­penses, avaient une “valeur d’échange” en termes pécu­niaires : ils déter­mi­naient les promo­tions univer­si­taires, et augmen­taient la valeur marchande des cours et consul­ta­tions. […]

En tant qu’o­pé­ra­teur au sein de cette tech­no­lo­gie orien­tée vers la puis­sance, le savant lui-même devient un servi­teur d’or­ga­ni­sa­tions corpo­ra­tives, achar­nées à élar­gir les limites de l’em­pire. »

Inlas­sa­ble­ment, il dénonce le proces­sus déshu­ma­ni­sant et la fina­lité inhu­maine de cet enré­gi­men­te­ment de l’être humain au sein de la méga­ma­chine, au sein de la civi­li­sa­tion, désor­mais techno-indus­trielle, bien­tôt trans­hu­ma­niste — voire pure­ment robo­tique ? —, au sein de cette orga­ni­sa­tion qui adopte « les carac­té­ris­tiques d’une machine de plus en plus auto­ma­tique, diri­gée par des person­na­li­tés condi­tion­nées par la machine, dans un habi­tat fabriqué par la machine, à des fins méca­nico-élec­tro­niques pure­ment abstraites » :

« Si la première étape dans la méca­ni­sa­tion, voilà cinq mille ans, fut de réduire l’ou­vrier à la condi­tion d’homme de peine docile et obéis­sant, le stade final que l’au­to­ma­tion promet aujourd’­hui consiste à créer un complexe élec­tro­nique, méca­nique, indé­pen­dant, n’ayant même plus besoin de pareilles non-enti­tés serviles. »

En consé­quence, ainsi qu’il le formule dans La Cité à travers l’his­toire :

« La civi­li­sa­tion moderne n’est plus qu’un véhi­cule gigan­tesque, lancé sur une voie à sens unique, à une vitesse sans cesse accé­lé­rée. Ce véhi­cule ne possède malheu­reu­se­ment ni volant, ni frein, et le conduc­teur n’a d’autres ressources que d’ap­puyer sans cesse sur la pédale d’ac­cé­lé­ra­tion, tandis que, grisé par la vitesse et fasciné par la machine, il a tota­le­ment oublié quel peut être le but du voyage. Assez curieu­se­ment on appelle progrès, liberté, victoire de l’homme sur la nature cette soumis­sion totale et sans espoir de l’hu­ma­nité aux rouages écono­miques et tech­niques dont elle s’est dotée. »

Pour illus­trer cette terrible soumis­sion par le néga­tif, il décrit les heureuses consé­quences (qui parle­ront sans doute à beau­coup) d’un black-out de novembre 1965 :

« Les pannes tech­no­lo­giques d’aujourd’­hui ne sont pas moins menaçantes que la résis­tance crois­sante du person­nel à effec­tuer l’in­grat labeur néces­saire pour main­te­nir le système en état de marche ; elles peuvent appor­ter des réac­tions compen­sa­toires, car elles donnent à la personne humaine une chance de fonc­tion­ner. Cela se produi­sit de manière éton­nante au cours de la panne éner­gé­tique de novembre 1965, dans le Nord-Est. Soudain, comme dans la fable d’E.M. Fors­ter, “la machine s’ar­rête”. Des millions de personnes, surprises sans éner­gie ni lumière, immo­bi­li­sées dans les trains, les métros, les ascen­seurs des gratte-ciel, passèrent spon­ta­né­ment à l’ac­tion, sans attendre que le système se remît en marche ou que les ordres vinssent d’en haut. “Tandis que la cité de brique et de ciment était morte, rappor­tait le New Yorker, les gens étaient plus vivants que jamais”. »

Avec le recul, force est de consta­ter que sa pros­pec­tive s’avère tragique­ment juste ; en témoigne cet extrait du Mythe de la machine (publié, rappe­lons-le, à la fin des années 1960) :

« Dans les années qui suivirent, les contours du système sont deve­nus plus indu­bi­tables ; le genre de pseudo-exis­tence qui attend l’hu­ma­nité une fois qu’elle aura effec­tué sa reddi­tion totale est devenu plus clai­re­ment défini. Débu­tant par l’in­sé­mi­na­tion arti­fi­cielle et la gros­sesse extra-utérine (Muller), le condi­tion­ne­ment auto­ma­tique du petit enfant commen­cera dans son berceau isolé, clos (Skin­ner) ; puis des machines ensei­gnantes (Skin­ner et d’autres), opérant par cellules isolées, sans contact humain direct, éduque­ront l’en­fant au cours de son déve­lop­pe­ment ; un groupe d’ap­pa­reils élec­tro­niques enre­gis­trera les rêves en vue d’ana­lyse à l’or­di­na­teur et de correc­tion de person­na­lité, tandis qu’un autre four­nira de l’in­for­ma­tion program­mée ; un bombar­de­ment constant de messages dépour­vus de signi­fi­ca­tion massera l’es­prit triba­lisé (McLu­han) ; des opéra­tions de culture auto­ma­ti­sée, sur une vaste échelle et sous contrôle à distance, four­ni­ront la nour­ri­ture (Rand) ; des ordi­na­teurs de la station centrale, assis­tés par des robots, se char­ge­ront de toutes les opéra­tions domes­tiques, de la compo­si­tion du menu et des achats au travail de maison (Seaborg) ; tandis que des usines, cyber­né­tique­ment diri­gées, produi­ront des marchan­dises en abon­dance (Wiener) ; et des auto­mo­biles privées, sous contrôle central auto­ma­tique (M.I.T. et Ford), trans­por­te­ront leurs passa­gers par super­au­to­routes jusqu’à des cités souter­raines, ou, si l’on préfère, jusqu’à des colo­nies spatiales d’as­té­roïdes (Dandridge Cole) ; cepen­dant que des ordi­na­teurs centra­li­sés rempla­ce­ront les preneurs de déci­sions natio­naux, et qu’un appro­vi­sion­ne­ment suffi­sant en hallu­ci­no­gènes donnera à chaque vestige d’être humain l’ex­ta­tique sensa­tion de vivre (Leary). Au moyen de trans­plan­ta­tions d’or­ganes (Barnard et autres), nous réus­si­rons à allon­ger d’un siècle ou deux cette pseudo-exis­tence. Fina­le­ment les béné­fi­ciaires du système mour­ront sans s’être un seul instant rendu compte qu’ils n’ont jamais vécu. »

Pensez à la PMA, aux voitures sans conduc­teur actuel­le­ment déve­lop­pées, etc. Tout cela se déve­loppe sans trop d’op­po­si­tion, étant donné que :

« Ceux qui sont déjà condi­tion­nés depuis la prime enfance, par la forma­tion scolaire et la tutelle de la télé­vi­sion, à consi­dé­rer la méga­tech­no­lo­gie comme le plus haut point dans la “conquête de la nature” par l’homme, accep­te­ront ce contrôle tota­li­taire de leur propre déve­lop­pe­ment non comme un sacri­fice affreux mais comme un accom­plis­se­ment haute­ment souhai­table, atten­dant avec impa­tience d’être atta­chés de façon constante au Grand Cerveau, comme ils sont main­te­nant atta­chés à des stations de radio par des postes porta­tifs à tran­sis­tor, même lorsqu’ils marchent dans la rue. Grâce à l’ac­cep­ta­tion de ces moyens, ils espèrent que tout problème humain sera résolu pour eux, et le seul péché humain sera de ne pas obéir aux instruc­tions. »

Cons­cient du carac­tère destruc­teur et auto­des­truc­teur des civi­li­sa­tions il estime, dans Les Trans­for­ma­tions de l’homme, que face à leur « échec chro­nique, […] une seule issue a jusqu’ici conduit à un déve­lop­pe­ment ulté­rieur : celle qui conteste les axiomes de la civi­li­sa­tion et refonde la vie humaine sur des bases nouvelles ».

Dans Le Mythe de la machine, il constate cepen­dant que cette contes­ta­tion n’est pas à l’ordre du jour :

« La mort répé­tée des civi­li­sa­tions par suite de désin­té­gra­tion interne et d’as­sauts externes, massi­ve­ment illus­trée par Arnold Toyn­bee, sous-estime le fait que les mauvais éléments conte­nus dans cet amal­game annu­laient pour une grande part les bien­faits et les aspects posi­tifs. La seule contri­bu­tion durable de la méga­ma­chine fut le mythe de la machine elle-même : la notion selon laquelle cette machine est, de par sa nature même, abso­lu­ment irré­sis­tible — et cepen­dant, pour­vut que l’on ne s’y oppo­sât pas, béné­fique en fin de compte. Cette formule magique conti­nue d’opé­rer aujourd’­hui sur ceux qui dirigent la méga­ma­chine aussi bien que sur la masse de ses victimes. »

Des décen­nies plus tard, peu de choses ont changé. La popu­la­rité crois­sante mais encore rela­ti­ve­ment minime de la collap­so­lo­gie ne change rien, ou si peu, à l’af­faire. D’au­tant que ce courant parti­cu­liè­re­ment confus pour­rait bien avoir entre autres effets de renfor­cer la soumis­sion durable qu’an­ti­ci­paient René Riesel et Jaime Semprun.

***

Cela étant, Mumford, et c’est là un de ses prin­ci­paux écueils, consi­dé­rait étran­ge­ment que l’or­ga­ni­sa­tion auto­ri­taire de masse, la tech­nique auto­ri­taire, avait du bon. En outre, il affir­mait une idée para­doxale selon laquelle il pour­rait être possible de contrô­ler, de régu­ler, de quelque manière, les tech­niques auto­ri­taires : « Je ne voudrais surtout pas nier que cette tech­nique a créé de nombreux produits admi­rables, ni les déni­grer, car une écono­mie auto­ré­gu­lée pour­rait en faire bon usage. » Ici, son analyse s’égare. Les solu­tions qu’il propose pour résoudre les problèmes qu’il dénonce, à une étrange nuance près, si brillam­ment, relèvent de l’ab­surde, d’une foi insen­sée. D’une inca­pa­cité à mener son raison­ne­ment à son terme logique. Et sans doute, donc, d’un condi­tion­ne­ment cultu­rel insuf­fi­sam­ment remis en ques­tion, de croyances non-exami­nées en diverses idées liées au mythe du Progrès. Il conti­nua toute sa vie à croire — même si de moins en moins, avec le temps et l’em­pi­re­ment inexo­rable de la situa­tion socioé­co­lo­gique, et conti­nue­rait-il de croire en cela aujourd’­hui ?! rien n’est moins sûr — en une (im)possible réforme de la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle.

Contrai­re­ment à lui, nous n’es­ti­mons pas que « cette tech­nique a créé de nombreux produits admi­rables », pas lorsqu’on en évalue ses coûts humains, sociaux et écolo­giques, et nous ne croyons pas non plus qu’il soit possible (ou souhai­table) de contrô­ler d’une manière signi­fi­ca­tive l’or­ga­ni­sa­tion sociale auto­ri­taire néces­saire à la réali­sa­tion des tech­niques auto­ri­taires. Cela revien­drait à suggé­rer qu’il est possible de contrô­ler démo­cra­tique­ment une dicta­ture.

Il versait égale­ment — et ceci explique sans doute cela, et l’on en revient au condi­tion­ne­ment cultu­rel insuf­fi­sam­ment examiné — dans le supré­ma­cisme humain en affir­mant, par exemple, dans Le Mythe de la machine, la « supé­rio­rité de l’homme sur les autres créa­tures », et en consi­dé­rant les peuples primi­tifs comme primi­tifs au sens péjo­ra­tif du terme, jugeant leur exis­tence infé­rieure, en quelque sorte, trop empreinte d’anima­lité. Ce qui explique pourquoi il s’ef­forçait de trou­ver des bons côtés à la civi­li­sa­tion, malgré son analyse sans conces­sion de ses origines, de ce qu’elle consti­tue et de son peu d’ave­nir. Par ailleurs, à ses yeux, comme aux yeux de beau­coup, dans notre culture qui consi­dère l’être humain (et surtout le civi­lisé) comme la seule entité d’im­por­tance, et dont le supré­ma­cisme s’ac­com­pagne d’une forme aiguë de solip­sisme, le monde sans et avant l’Homme n’est qu’un « muet spec­tacle cosmique » : « À la clarté de la conscience humaine, ce n’est pas l’homme, mais l’uni­vers entier de manière encore « inani­mée » qui se révèle être impuis­sant, insi­gni­fiant. Cet univers physique est inca­pable de parler pour lui-même, sauf à travers l’in­tel­li­gence humaine : inca­pable, en fait, de réali­ser les poten­tia­li­tés de son propre déve­lop­pe­ment passé jusqu’à ce que l’homme […] ait fini par émer­ger des ténèbres et du mutisme abso­lus de l’exis­tence préor­ga­nique. »

Il parta­geait le cliché très appré­cié par les supré­ma­cistes humains de tous hori­zons, initia­le­ment formulé par Élisée Reclus, puis repris par Julian Huxley, le frère d’Al­dous, selon lequel l’être humain serait la nature qui prend conscience d’elle-même : « Le propre déve­lop­pe­ment et l’au­to­dé­cou­verte de l’homme font partie d’un proces­sus univer­sel : on peut décrire l’homme comme la partie infime, rare, mais infi­ni­ment précieuse de l’uni­vers, qui a pris conscience, à travers l’in­ven­tion du langage, de sa propre exis­tence. À côté de cette réali­sa­tion de la conscience chez un être unique, la plus énorme étoile compte moins qu’un nain idiot. » Parce qu’é­vi­dem­ment, il n’y a de langage que chez l’être humain, et rien n’a d’im­por­tance dans l’uni­vers que la conscience humaine. Mumford plaçait clai­re­ment l’être humain au sommet d’une pyra­mide des êtres. « Ce n’est que grâce aux mots et grâce aux symboles humains, enre­gis­trant la pensée humaine, que l’uni­vers révélé par l’as­tro­no­mie peut être sauvé de son éter­nelle vacuité. Sans ce théâtre éclairé, sans le drame humain qui se joue dessus, tout le théâtre des cieux, lequel émeut si profon­dé­ment l’âme humaine, qu’il exalte et déses­père, se dissou­drait à nouveau dans son propre néant exis­ten­tiel. » Et comme tous les supré­ma­cistes humains angois­sés par le solip­sisme dans lequel nous plonge la civi­li­sa­tion, il plai­gnait « la soli­tude de l’homme », seule créa­ture pensante et parlante au milieu d’une foul­ti­tude de créa­tures infé­rieures muettes et non-pensantes (ce fameux solip­sisme qui pousse les civi­li­sés, tandis qu’ils détruisent la planète, à se deman­der s’ils ne sont pas seuls dans l’uni­vers, par quoi ils se demandent s’ils ne sont pas la seule créa­ture intel­li­gente, alors même qu’ils exter­minent d’in­nom­brables formes de vie et créa­tures mani­fes­te­ment plus intel­li­gentes qu’eux, étant donné qu’elles ne détruisent pas la planète). « En bref, écrit Mumford, sans la faculté cumu­la­tive, chez l’homme, de donner forme symbo­lique à l’ex­pé­rience, de réflé­chir dessus, de la remo­de­ler, de la proje­ter, l’uni­vers physique serait aussi vide de signi­fi­ca­tion qu’une horloge sans aiguilles : son tic-tac n’au­rait aucun sens. L’es­prit de l’homme créé la diffé­rence. » L’Homme (surtout, la femme, moins, désolé) est signi­fi­ca­tion, tout le reste n’est que décors insi­gni­fiant : « La signi­fi­ca­tion vit et meurt avec l’homme ». Il ajou­tait même : « Plus de six cent mille espèces de végé­taux, plus de douze cent mille espèces d’ani­maux ont aidé à consti­tuer l’en­vi­ron­ne­ment que l’homme a trouvé à sa dispo­si­tion, pour ne rien dire d’in­nom­brables varié­tés d’autres orga­nismes : en tout, quelques deux millions d’es­pèces. » À sa dispo­si­tion. La Bible ne dit pas autre chose.

Et pour­tant cette pers­pec­tive supré­ma­ciste, qui consiste, pour faire simple, à consi­dé­rer l’être humain comme séparé de et supé­rieur aux autres espèces vivantes, qui entraîne une déva­lo­ri­sa­tion de tout ce qui n’est pas humain, est mani­fes­te­ment inhé­rente à la menta­lité, au para­digme, à l’idéo­lo­gie qui sous-tendent la consti­tu­tion des civi­li­sa­tions, destruc­trices du monde natu­rel.

***

Malgré ces écueils, l’ana­lyse de Lewis Mumford demeure, vous l’au­rez sûre­ment compris, très inté­res­sante et très riche. Elle nous four­nit un certain nombre de clés pour comprendre la civi­li­sa­tion indus­trielle et ses origines, et pour imagi­ner des socié­tés humaines saines, véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques, véri­ta­ble­ment soute­nables.

Nico­las Casaux


  1. https://partage-le.com/2017/10/7993/
  2. Pour d’autres réflexions sur les diffé­rents types de tech­niques/tech­no­lo­gies exis­tantes : http://bios­phere.ouva­ton.org/voca­bu­laire/2769-tech­niques-dualisme-des-tech­niques

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