Lewis Mumford et la critique de la civilisation (industrielle)

Un des plus brillants ana­lystes de nos socié­tés indus­trielles (ou plu­tôt, de la socié­té indus­trielle, elles forment un grand ensemble) et de leur (de sa) tra­jec­toire (pro­grès tech­nique, crois­sance, déve­lop­pe­ment, des­truc­tion du monde et tota­li­ta­risme) s’ap­pe­lait Lewis Mum­ford. En France, à l’exception de quelques spé­cia­listes, très peu le connaissent, et aux États-Unis, son pays d’o­ri­gine, pas beau­coup plus. Né en 1895 et mort en 1990, il a vécu l’in­croyable et effrayant bou­le­ver­se­ment du monde induit, entre autres choses, par les deux Guerres mon­diales. Son œuvre la plus célèbre, Le Mythe de la machine, deux tomes pour un ensemble de près de 1000 pages, est en cours de retra­duc­tion et devrait bien­tôt être réédi­tée (d’i­ci quelques mois, espé­rons) en fran­çais. Tous ses livres tra­duits en fran­çais, par­mi les­quels Les Trans­for­ma­tions de l’homme (dont vous trou­ve­rez un long extrait ici) et Tech­nique et Civi­li­sa­tion, valent la lecture.

Je suis récem­ment tom­bé sur une inter­view, en date de 1973, dans laquelle il revient briè­ve­ment sur l’en­semble de son tra­vail et sur l’é­vo­lu­tion de sa pers­pec­tive. En voi­ci un petit extrait :

Inter­vie­wer : Durant les années trente, vous étiez en pre­mière ligne du com­bat intel­lec­tuel contre ce que vous appe­lez l’attaque mas­sive contre la démo­cra­tie. Vous vous bat­tiez pour que la démo­cra­tie fonc­tionne. Êtes-vous déçu de notre démo­cra­tie actuelle ?

Lewis Mum­ford : Je me bat­tais pour ce qu’il res­tait de démo­cra­tie. Parce que je com­pre­nais que la démo­cra­tie est une inven­tion de petite socié­té. Elle ne peut exis­ter qu’au sein de petites com­mu­nau­tés. Elle ne peut pas fonc­tion­ner dans une com­mu­nau­té de 100 mil­lions d’individus. 100 mil­lions d’individus ne peuvent être gou­ver­nés selon des prin­cipes démo­cra­tiques. J’ai connu une ensei­gnante qui avait pro­po­sé à ses élèves, au lycée, de conce­voir un sys­tème basé sur une com­mu­ni­ca­tion élec­trique, avec une orga­ni­sa­tion cen­trale, per­met­tant de trans­mettre une pro­po­si­tion à l’ensemble des votants du pays, à laquelle ils pour­raient répondre « oui » ou « non » en appuyant sur le bou­ton cor­res­pon­dant. À l’instar de ses étu­diants, elle croyait qu’il s’agissait de démo­cra­tie. Pas du tout. Il s’agissait de la pire forme de tyran­nie tota­li­taire, du genre de celle qu’impose le sys­tème dans lequel nous vivons. La démo­cra­tie requiert des rela­tions de face-à-face, et donc des com­mu­nau­tés de petites tailles, qui peuvent ensuite s’inscrire dans des com­mu­nau­tés plus éten­dues, qui doivent alors être gou­ver­nées selon d’autres prin­cipes. Je défen­dais la démo­cra­tie parce qu’il s’agit de quelque chose de fondamental. […] 

Inter­vie­wer : Qu’avons-nous aujourd’hui ?

Lewis Mum­ford : Le chaos. Un chaos éten­du, repo­sant sur une super-orga­ni­sa­tion. Quelques jour­naux, quelques chaînes de télé­vi­sions, quelques per­sonnes à la Mai­son-Blanche et au Penta­gone contrôlent nos opi­nions en contrô­lant l’information dont nous avons besoin pour les for­mer. C’est pour­quoi, à moins que nous ne par­ve­nions à être par­ti­cu­liè­re­ment sobres, à gar­der nos dis­tances avec ces médias, à évi­ter les jour­naux et les pro­grammes télé­vi­sés et radio­dif­fu­sés suf­fi­sam­ment long­temps pour pen­ser par nous-mêmes, nous ne par­ve­nons pas à for­mer une opi­nion qui nous soit propre.

Dans la suite de ce billet, je vous pro­pose un aper­çu de l’a­na­lyse de Mum­ford au tra­vers de nom­breux extraits de ses prin­ci­paux ouvrages.

***

Ain­si que le montre le court mor­ceau d’en­tre­tien tra­duit et repro­duit ci-des­sus, Lewis Mum­ford com­pre­nait le carac­tère néces­sai­re­ment non démo­cra­tique de toute orga­ni­sa­tion sociale de masse. Dans son livre Le Mythe de la machine, il écrit :

« La démo­cra­tie, au sens où j’emploie ici le terme, est néces­sai­re­ment plus active au sein de com­mu­nau­tés et de groupes réduits, dont les membres se ren­contrent face-à-face, inter­agissent libre­ment en tant qu’égaux, et sont connus les uns des autres en tant que per­sonnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes ano­nymes, déper­son­na­li­sées, en majeure par­tie invi­sibles de l’association de masse, de la com­mu­ni­ca­tion de masse, de l’organisation de masse. Mais aus­si­tôt que de grands nombres sont impli­qués, la démo­cra­tie doit ou suc­com­ber au contrôle exté­rieur et à la direc­tion cen­tra­li­sée, ou s’embarquer dans la tâche dif­fi­cile de délé­guer l’autorité à une orga­ni­sa­tion coopérative. »

Il fut l’un des pre­miers à réa­li­ser que l’oppression orga­ni­sée, dans nos socié­tés indus­trielles modernes, res­sem­blait for­te­ment à — et décou­lait direc­te­ment de — l’oppression orga­ni­sée d’une des pre­mières socié­tés de masse, ou civi­li­sa­tion : celle de l’Égypte des pha­raons. Et au cœur de cette oppres­sion, de cette orga­ni­sa­tion très hié­rar­chique, hier comme aujourd’hui, se trouve la bureau­cra­tie. Ain­si qu’il l’écrit dans Le Mythe de la machine :

« L’étude de l’époque des Pyra­mides que je fis pour me pré­pa­rer à la rédac­tion de La Cité à tra­vers l’histoire me révé­la de manière inat­ten­due qu’il exis­tait un étroit paral­lé­lisme entre les pre­mières civi­li­sa­tions auto­ri­taires du Proche-Orient et la nôtre propre, bien que la plu­part de nos contem­po­rains conti­nuent de consi­dé­rer la tech­no­lo­gie moderne, non seule­ment comme le som­met du déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel de l’homme, mais comme un phé­no­mène entiè­re­ment neuf. Au contraire, je m’aperçus que ce que les éco­no­mistes ont récem­ment nom­mé l’Age de la machine ou l’Age de la puis­sance avait son ori­gine, non dans la pré­ten­due révo­lu­tion indus­trielle du XVIIIe siècle, mais au tout début dans l’organisation d’une machine arché­ty­pique, for­mée d’éléments humains. »

Cette machine arché­ty­pique impli­quait et implique

« une enré­gi­men­ta­tion et une dégra­da­tion cor­res­pon­dantes d’activités humaines autre­fois auto­nomes : la “culture de masse” et le “contrôle des masses” firent leur pre­mière appa­ri­tion. Non sans un mor­dant sym­bo­lisme, les pro­duits suprêmes de la méga­ma­chine, en Égypte, furent des tombes colos­sales, habi­tées par des cadavres momi­fiés ; tan­dis que plus tard en Assy­rie, ain­si que de façon répé­tée dans chaque autre empire en expan­sion, le témoi­gnage prin­ci­pal de son effi­cience tech­nique était un désert de vil­lages et de villes détruits, et de sols empoi­son­nés : le pro­to­type de sem­blables atro­ci­tés “civi­li­sées” d’aujourd’hui. Quant aux grandes pyra­mides égyp­tiennes, que sont-elles sinon les exacts équi­va­lents sta­tiques de nos propres fusées spa­tiales ? Deux inven­tions pour assu­rer, contre un prix extra­va­gant, un pas­sage en para­dis au petit nombre des favorisés.

Ces éga­re­ment colos­saux d’une culture déshu­ma­ni­sée, cen­trée sur la puis­sance, souillent avec mono­to­nie les pages de l’histoire, du viol de Sumer à la des­truc­tion de Var­so­vie, de Rot­ter­dam, Tokyo et Hiro­shi­ma. Tôt ou tard, à ce que sug­gère cette ana­lyse, nous devons avoir le cou­rage de nous deman­der : cette asso­cia­tion d’une puis­sance et d’une pro­duc­ti­vi­té peu com­munes avec une vio­lence et une des­truc­tion tout aus­si peu com­munes est-elle pure­ment accidentelle ? […] 

La régle­men­ta­tion bureau­cra­tique fai­sait en réa­li­té par­tie de la plus vaste régle­men­ta­tion de la vie, intro­duite par cette civi­li­sa­tion cen­trée sur le pouvoir. »

L’a­vè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, à bien des égards, a en effet consti­tué une catas­trophe humaine, ain­si qu’il le rap­pelle dans son livre Les Trans­for­ma­tions de l’homme :

« Sur le plan éco­no­mique, l’ordre nou­veau s’est appuyé dans une large mesure sur l’exploitation vio­lente impo­sée aux culti­va­teurs et aux arti­sans par une mino­ri­té armée et tou­jours mena­çante : intrus iti­né­rants ou sei­gneurs locaux for­te­ment retran­chés. Car la civi­li­sa­tion a entraî­né l’assimilation de la vie humaine à la pro­prié­té et au pou­voir : en fait, la pro­prié­té et le pou­voir ont pris le pas sur la vie. Le tra­vail a ces­sé d’être une tâche accom­plie en com­mun ; il s’est dégra­dé pour deve­nir une mar­chan­dise ache­tée et ven­due sur le mar­ché : même les “ser­vices” sexuels ont pu être acquis. Cette subor­di­na­tion sys­té­ma­tique de la vie à ses agents méca­niques et juri­diques est aus­si vieille que la civi­li­sa­tion et hante encore toute socié­té exis­tante : au fond, les bien­faits de la civi­li­sa­tion ont été pour une large part acquis et pré­ser­vé — et là est la contra­dic­tion suprême — par l’usage de la contrainte et l’embrigadement métho­diques, sou­te­nus par un déchaî­ne­ment de vio­lence. En ce sens, la civi­li­sa­tion n’est qu’un long affront à la digni­té humaine. […] 

Escla­vage, tra­vail obli­ga­toire, embri­ga­de­ment social, exploi­ta­tion éco­no­mique et guerre orga­ni­sée : tel est l’aspect le plus sinistre des “pro­grès de la civi­li­sa­tion”. Sous des formes renou­ve­lées, cet aspect de néga­tion de la vie et de répres­sion est encore bien pré­sent aujourd’hui. »

Ain­si :

« Les deux pôles de la civi­li­sa­tion sont le tra­vail orga­ni­sé méca­ni­que­ment, et la des­truc­tion et l’ex­ter­mi­na­tion orga­ni­sées méca­ni­que­ment. En gros, les mêmes forces et les mêmes méthodes d’o­pé­ra­tion étaient appli­cables aux deux domaines. »

Dans toute son œuvre, Mum­ford sou­ligne, à rai­son, que la guerre est au fon­de­ment de la civi­li­sa­tion, et qu’elle en demeure indis­so­ciable. Dans le cha­pitre inti­tu­lé « L’homme civi­li­sé » de son livre Les Trans­for­ma­tions de l’homme, il écrit :

« Depuis les ori­gines, comme Pla­ton en a fait la remarque il y a bien long­temps, la guerre a été la forme natu­relle de rela­tion entre les États civi­li­sés. Le comble de l’ir­ra­tio­na­li­té de la civi­li­sa­tion fut d’in­ven­ter l’art de la guerre, de le per­fec­tion­ner et d’en faire une com­po­sante struc­tu­relle de la vie civi­li­sée. Car, contrai­re­ment à ce que décrit le mythe du Lévia­than, la guerre ne fut pas un simple ves­tige de formes plus anciennes et com­munes d’a­gres­sion. Par tous ses aspects typiques, sa dis­ci­pline, ses exer­cices, son manie­ment de grandes masses d’hommes trai­tées comme des pions, par ses agres­sions des­truc­trices en masse, ses sacri­fices héroïques, ses ravages irré­pa­rables, ses exter­mi­na­tions, ses pillages, par l’es­cla­vage auquel elle rédui­sait les cap­tifs, la guerre a plu­tôt été l’in­ven­tion spé­ci­fique de la civi­li­sa­tion : son drame fon­da­men­tal. L’ul­time néga­tion de la vie, qui jus­ti­fiait tra­gi­que­ment toutes celles qui avaient précédé. »

Puis, plus loin :

« En dehors de ses pré­textes les plus évi­dents — expan­sion du pou­voir de l’État et rafle de main‑d’œuvre, pos­si­bi­li­té de gagner par le pillage plus qu’on ne pou­vait obte­nir en un court laps de temps par un dur labeur —, la guerre avait encore une autre rai­son d’être : elle pro­je­tait à l’ex­té­rieur de l’État les conflits internes que la civi­li­sa­tion tout à la fois atti­sait et répri­mait de façon dra­co­nienne à l’in­té­rieur de l’État. »

La méga­ma­chine que consti­tue la civi­li­sa­tion, et que consti­tue pareille­ment, en pire, la civi­li­sa­tion indus­trielle contem­po­raine, s’ap­puie sur des sys­tèmes de contrôle, sur une culture du contrôle, pour reprendre l’ex­pres­sion de Der­rick Jen­sen. Dont l’é­cole (ce sys­tème natio­nal d’é­du­ca­tion) par­ti­cipe, ain­si que le sou­ligne Mum­ford dans Le Mythe de la machine :

« Au centre du com­plexe de puis­sance, dès l’o­ri­gine, il y eut le com­man­de­ment à dis­tance. Tant que les prin­ci­paux élé­ments consti­tu­tifs de la méga­ma­chine furent des êtres humains, cela néces­si­ta une ser­vile obéis­sance de la part de chaque uni­té humaine au sein de la chaîne de com­man­de­ment. Un ordre hié­rar­chique aus­si uni­la­té­ral était assu­ré par un châ­ti­ment sévère à la moindre déso­béis­sance. La tran­si­tion à par­tir de cette méthode incom­mode et labo­rieuse fut faci­li­tée par l’in­tro­duc­tion d’un sys­tème natio­nal d’é­du­ca­tion [à pro­pos de l’é­cole comme usine à pro­duire des rouages de la méga­ma­chine, vous pou­vez lire cet article], d’a­bord dans la Prusse auto­cra­tique du dix-hui­tième siècle, puis en France, sous Napoléon. »

En outre :

« Les sys­tèmes de contrôle, tant ancien que contem­po­rain, sont essen­tiel­le­ment fon­dées sur la com­mu­ni­ca­tion à sens unique cen­tra­le­ment com­man­dée. Dans la com­mu­ni­ca­tion face à face, même la per­sonne la plus igno­rante peut répondre, et elle dis­pose de moyens variés à côté de la parole : l’ex­pres­sion du visage, l’at­ti­tude du corps et jus­qu’à la menace de l’at­taque phy­sique. À mesure que deviennent plus éla­bo­rés les canaux de la com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née, la réponse doit être mise en scène offi­ciel­le­ment, ce qui veut dire, en des condi­tions ordi­naires, contrô­lée de l’ex­té­rieur. La ten­ta­tive pour sur­mon­ter cette dif­fi­cul­té grâce à des “son­dages d’o­pi­nion” n’est qu’un moyen plus insi­dieux de gar­der le contrôle [il n’y a qu’à voir l’u­ti­li­té et l’ef­fi­ca­ci­té des enquêtes publiques]. Plus l’ap­pa­reil de trans­mis­sion est com­plexe, et plus effi­ca­ce­ment il rejette par fil­trage tout mes­sage qui défie ou attaque le Penta­gone de la puissance. »

C’est pour­quoi :

« Aujourd’­hui [lors­qu’il écri­vait ça, dans les années 1960, mais éga­le­ment aujourd’­hui en 2019, car cela reste vrai], le nombre crois­sant de pro­tes­ta­tions mas­sives, de grèves sur le tas et d’é­meutes, d’actes phy­siques, plu­tôt que des mots, peut s’in­ter­pré­ter comme une ten­ta­tive pour battre en brèche l’i­so­la­tion auto­ma­tique de la méga­ma­chine, avec sa ten­dance à recou­vrir par la fal­si­fi­ca­tion ses propres erreurs, à refu­ser les mes­sages indé­si­rables, ou à trans­mettre les infor­ma­tions qui font du tort au sys­tème lui-même. Les vitrines fra­cas­sées, les bâti­ments incen­diés, les crânes frac­tu­rés sont des moyens de rendre trans­mis­sibles d’im­por­tants mes­sages humains, et par là de recou­vrer, bien que sous la forme la plus gros­sière pos­sible, la com­mu­ni­ca­tion dans les deux sens et la rela­tion réciproque. »

Sou­li­gnant le carac­tère anti­dé­mo­cra­tique de l’État (y com­pris moderne) et des soi-disant démo­cra­ties modernes, il écrit :

« Ce que l’on conti­nue à nom­mer la sou­ve­rai­ne­té de l’État conserve intactes les pré­ten­tions royales ori­gi­nelles de pou­voir et de pri­vi­lège, de pro­prié­té suprême et d’o­béis­sance incon­di­tion­nelle, en même temps que les châ­ti­ments ou les sacri­fices que le sou­ve­rain peut trou­ver bon d’exi­ger au nom du bien national. »

De (tou­jours plus) nom­breux exemples récents per­mettent d’illus­trer ces remarques (des homards de De Rugy aux der­nières mesures d’aus­té­ri­té pro­mul­guées par tel ou tel gouvernement).

Dans un court essai inti­tu­lé « Tech­niques auto­ri­taires et tech­niques démo­cra­tiques », une trans­crip­tion d’un dis­cours qu’il pro­non­ça à New-York en 1963, il fait valoir des remarques cru­ciales sur les dif­fé­rents types de tech­niques qui struc­turent dif­fé­rents types d’or­ga­ni­sa­tion sociale :

« Pour par­ler sans ména­ge­ment, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néo­li­thiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux tech­niques ont pério­di­que­ment exis­té côte à côte, l’une auto­ri­taire et l’autre démo­cra­tique ; la pre­mière éma­nant du centre du sys­tème, extrê­me­ment puis­sante mais par nature instable, la seconde diri­gée par l’homme, rela­ti­ve­ment faible mais ingé­nieuse et durable. Si j’ai rai­son, à moins que nous ne chan­gions radi­ca­le­ment de com­por­te­ment, le moment est proche où ce qui nous reste de tech­nique démo­cra­tique sera tota­le­ment sup­pri­mé ou rem­pla­cé, et ain­si toute auto­no­mie rési­duelle sera anéan­tie ou n’aura d’existence auto­ri­sée que dans des stra­té­gies per­verses de gou­ver­ne­ment, comme les scru­tins natio­naux pour élire des diri­geants déjà choi­sis dans les pays totalitaires. »

Contre l’usurpation du pou­voir et son acca­pa­re­ment par une poi­gnée d’oligarques et de tech­no­crates, dans nos socié­tés indus­trielles modernes, comme dans celle de l’Égypte des pha­raons et dans n’importe quelle autre « orga­ni­sa­tion à grande échelle » (n’importe quelle civi­li­sa­tion[1]), il rap­pelle, dans cet essai, un prin­cipe cru­cial mais lar­ge­ment oublié, ou igno­ré, à savoir que :

« La vie, dans sa plé­ni­tude et son inté­gri­té, ne se délègue pas ».

La dis­tinc­tion qu’il pro­pose entre tech­niques auto­ri­taires — celles qui reposent sur et encou­rage des struc­tures sociales hié­rar­chiques, non démo­cra­tiques — et tech­niques démo­cra­tiques — celles qui reposent sur et encou­ragent des struc­tures sociales éga­li­taires, démo­cra­tiques, est cru­ciale. Elle nous per­met de struc­tu­rer une réflexion sur les liens qui existent entre dif­fé­rentes tech­no­lo­gies, dif­fé­rents types de tech­no­lo­gies, et cer­tains types de struc­tures sociales. De com­prendre pour­quoi, si le prin­cipe démo­cra­tique nous importe, nous devons encou­ra­ger les tech­no­lo­gies démo­cra­tiques et reje­ter les auto­ri­taires[2]. Il ajoute :

« Alors que cette tech­nique démo­cra­tique remonte aus­si loin que l’usage pri­mi­tif des outils, la tech­nique auto­ri­taire est une réa­li­sa­tion beau­coup plus récente : elle appa­raît à peu près au qua­trième mil­lé­naire avant notre ère, dans une nou­velle confi­gu­ra­tion d’invention tech­nique, d’observation scien­ti­fique et de contrôle poli­tique cen­tra­li­sé qui a don­né nais­sance au mode de vie que nous pou­vons à pré­sent iden­ti­fier à la civi­li­sa­tion, sans en faire l’éloge. Sous la nou­velle ins­ti­tu­tion de la royau­té, des acti­vi­tés aupa­ra­vant dis­sé­mi­nées, diver­si­fiées, à la mesure de l’homme, furent ras­sem­blées à une échelle monu­men­tale dans une sorte de nou­velle orga­ni­sa­tion de masse à la fois théo­lo­gique et tech­nique. Dans la per­sonne d’un monarque abso­lu, dont la parole avait force de loi, les puis­sances cos­miques des­cen­dirent sur terre, mobi­li­sèrent et uni­fièrent les efforts de mil­liers d’hommes, jusqu’alors bien trop auto­nomes et indé­pen­dants pour accor­der volon­tai­re­ment leurs actions à des fins situées au-delà de l’horizon du village.

Cette nou­velle tech­nique auto­ri­taire n’était entra­vée ni par la cou­tume vil­la­geoise ni par le sen­ti­ment humain : ses prouesses her­cu­léennes d’organisation méca­nique repo­saient sur une contrainte phy­sique impi­toyable, sur le tra­vail for­cé et l’esclavage, qui engen­drèrent des machines capables de four­nir des mil­liers de che­vaux-vapeur plu­sieurs siècles avant l’invention du har­nais pour les che­vaux ou de la roue. Des inven­tions et des décou­vertes scien­ti­fiques d’un ordre éle­vé ins­pi­raient cette tech­nique cen­tra­li­sée : la trace écrite grâce aux rap­ports et aux archives, les mathé­ma­tiques et l’astronomie, l’irrigation et la cana­li­sa­tion ; et sur­tout la créa­tion de machines humaines com­plexes com­po­sées de pièces inter­dé­pen­dantes, rem­pla­çables, stan­dar­di­sées et spé­cia­li­sées – l’armée des tra­vailleurs, les troupes, la bureau­cra­tie. Les armées de tra­vailleurs et les troupes haus­sèrent les réa­li­sa­tions humaines à des niveaux jusqu’alors inima­gi­nables, dans la construc­tion à grande échelle pour les pre­mières et dans la des­truc­tion en masse pour les secondes. »

Sa des­crip­tion des tra­vers psy­cho­lo­giques qui encou­ragent la réa­li­sa­tion des tech­niques auto­ri­taires est éloquente :

« Les inven­teurs des bombes ato­miques, des fusées spa­tiales et des ordi­na­teurs sont les bâtis­seurs de pyra­mides de notre temps : leur psy­chisme est défor­mé par le même mythe de puis­sance illi­mi­tée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garan­tit leur science, ils sont agi­tés par des obses­sions et des pul­sions non moins irra­tion­nelles que celles des sys­tèmes abso­lu­tistes anté­rieurs, et en par­ti­cu­lier cette notion que le sys­tème lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. […] 

Tels les pha­raons de l’âge des pyra­mides, ces ser­vi­teurs du sys­tème iden­ti­fient ses bien­faits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apo­lo­gie du sys­tème est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irré­pres­sible et irra­tion­nel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repous­ser les limites de leur autorité. »

À ce sujet, dans Le Mythe de la machine, il écrit :

« Les gens sains psy­cho­lo­gi­que­ment n’ont aucun besoin de d’abandonner à des fan­tasmes de puis­sance abso­lue […]. Mais la fai­blesse cru­ciale d’une struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle régle­men­tée à l’excès — et presque par défi­ni­tion la “civi­li­sa­tion” fut dès le début règle­men­tée à l’excès —, c’est qu’elle ne tend pas à pro­duire des gens sains psy­cho­lo­gi­que­ment. La rigide divi­sion du tra­vail et la ségré­ga­tion des castes pro­duisent des carac­tères dés­équi­li­brés, cepen­dant que la rou­tine méca­nique nor­ma­lise — et récom­pense — les per­son­na­li­tés com­pul­sives qui ont peur d’affronter les embar­ras­santes richesses de la vie. »

Dans Le Mythe de la machine, tou­jours, il sou­ligne une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les pra­tiques auto­ri­taires des orga­ni­sa­tions de masse du pas­sé et de la nôtre actuelle :

« La tech­nique actuelle se dis­tingue de celle des sys­tèmes du pas­sé, ouver­te­ment bru­taux et absurdes, par un détail par­ti­cu­lier qui lui est hau­te­ment favo­rable : elle a accep­té le prin­cipe démo­cra­tique de base en ver­tu duquel chaque membre de la socié­té est cen­sé pro­fi­ter de ses bien­faits. C’est en s’acquittant pro­gres­si­ve­ment de cette pro­messe démo­cra­tique que notre sys­tème a acquis une emprise totale sur la com­mu­nau­té, qui menace d’annihiler tous les autres ves­tiges démocratiques. »

C’est-à-dire que l’organisation auto­ri­taire de masse de notre temps a com­pris qu’elle se ferait accep­ter bien plus doci­le­ment en fai­sant béné­fi­cier cha­cun de ses sujets d’une par­tie des conforts, des luxes, des faci­li­tés qu’elle réser­vait aupa­ra­vant aux élites — d’où une cer­taine démo­cra­ti­sa­tion, ou dif­fu­sion au grand public, des hautes tech­no­lo­gies et de toutes sortes de moyens de diver­tis­se­ments et d’agrémentation d’exis­tences qui n’en demeurent pas moins tou­jours plus ser­viles, contrô­lées, sur­veillées, étio­lées. En effet :

« […] la méga­ma­chine moderne […] a […] sur­mon­té la néces­si­té de la coer­ci­tion ouverte grâce à une varié­té plus sub­tile, qui sub­sti­tue des récom­penses, ou des récom­penses appa­rentes, aux châtiments. »

Une autre manière d’ob­te­nir la même obéis­sance. Et même d’ob­te­nir une meilleure obéis­sance. Dans Le Mythe de la machine, tou­jours, il ajoute :

« Le mar­ché qui nous est pro­po­sé se pré­sente comme un géné­reux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démo­cra­ti­co-auto­ri­taire, chaque membre de la com­mu­nau­té peut pré­tendre à tous les avan­tages maté­riels, tous les sti­mu­lants intel­lec­tuels et émo­tion­nels qu’il peut dési­rer, dans des pro­por­tions jusque-là tout juste acces­sibles même à une mino­ri­té res­treinte : nour­ri­ture, loge­ment, trans­ports rapides, com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née, soins médi­caux, diver­tis­se­ments et édu­ca­tion. Mais à une seule condi­tion : non seule­ment que l’on n’exige rien que le sys­tème ne puisse pas four­nir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment trans­for­mé et pro­duit arti­fi­ciel­le­ment, homo­gé­néi­fié et uni­for­mi­sé, dans les pro­por­tions exactes que le sys­tème, et non la per­sonne, exige. Si l’on choi­sit le sys­tème, aucun autre choix n’est pos­sible. En un mot, si nous abdi­quons notre vie au départ, la tech­nique auto­ri­taire nous ren­dra tout ce qui peut être cali­bré méca­ni­que­ment, mul­ti­plié quan­ti­ta­ti­ve­ment, mani­pu­lé et ampli­fié collectivement. »

Dans le même ouvrage, Mum­ford sou­ligne qu’au centre de l’i­déo­lo­gie domi­nante se trouve une men­ta­li­té mathé­ma­tiste, scien­tiste, méca­niste, n’ap­pré­hen­dant le monde que comme un ensemble de méca­nismes, de res­sources et d’équations :

« Sous ce nou­veau règne de la science, ce fut le monde orga­nique, et sur­tout l’homme, qui eut besoin de rédemp­tion. Toutes les formes vivantes doivent être har­mo­ni­sées avec l’image méca­nique du monde en étant fon­dues, pour ain­si dire, et remo­de­lées pour se confor­mer à un plus par­fait modèle méca­nique. […] Ce n’est qu’en reje­tant la com­plexi­té orga­nique, en la puri­fiant par l’abstraction et la sté­ri­li­sa­tion intel­lec­tuelle, en fai­sant l’ablation des organes internes de l’homme, en enve­lop­pant les restes dans des ban­de­lettes de momie de l’idéologie, que l’homme pou­vait deve­nir aus­si par­fait, aus­si fini — fini dans tous les sens du mot ! — que ses nou­veaux arte­facts méca­niques. Afin d’être rache­té de l’organique, de l’autonome et du sub­jec­tif, l’homme doit être trans­for­mé en machine, ou, mieux encore, deve­nir par­tie inté­grante d’une machine plus vaste, qui aide­rait à créer la nou­velle méthode. […] 

Les com­plexi­tés éco­lo­giques de l’existence outre­passent l’esprit humain, bien qu’une par­tie de cette richesse consti­tue une par­tie inté­grante de la propre nature de l’homme. Ce n’est qu’en iso­lant pour un temps bref quelque petit frag­ment de cette exis­tence qu’on le peut momen­ta­né­ment sai­sir : nous n’apprenons que d’après les échan­tillons. En sépa­rant les qua­li­tés pri­maires des secon­daires, en fai­sant de la des­crip­tion mathé­ma­tique le cri­tère de la véri­té, en n’utilisant qu’une par­tie de la per­sonne humaine afin de n’explorer qu’une par­tie de son envi­ron­ne­ment, la science nou­velle par­vint à trans­for­mer les attri­buts les plus signi­fi­ca­tifs de la vie en phé­no­mènes pure­ment secon­daires, éti­que­tés pour être rem­pla­cés par la machine. C’est ain­si que les orga­nismes vivants, dans leurs fonc­tions et pro­pos les plus typiques, devinrent superflus. »

(Ce que confirment les élu­cu­bra­tions du futu­ro­logue et pro­fes­seur au MIT Ray­mond Kurz­weil, zéla­teur invé­té­ré du trans­hu­ma­nisme, de l’intelligence arti­fi­cielle et du pro­grès tech­nique et direc­teur de l’ingénierie chez Google, pour lequel : « D’ici quelques siècles, l’intelligence humaine aura restruc­tu­ré et satu­ré tout l’espace de l’univers. »)

À pro­pos de la science et de la méga­ma­chine, il ajoute (tou­jours dans Le Mythe…) :

« À mesure que la puis­sance méca­nique aug­men­ta, et que la théo­rie scien­ti­fique elle-même, grâce à de plus amples véri­fi­ca­tions expé­ri­men­tales, devint plus adé­quate, la nou­velle méthode élar­git son domaine ; et chaque démons­tra­tion nou­velle de son effi­ca­ci­té affer­mit le plan théo­rique bran­lant sur lequel elle repo­sait. Ce qui débu­ta dans l’observatoire astro­no­mique finit par abou­tir à notre époque à l’usine com­man­dée par ordi­na­teur et fonc­tion­nant de manière auto­ma­tique. En pre­mier lieu, le savant s’exclut soi-même, et avec soi-même une bonne par­tie de ses poten­tia­li­tés orga­niques et de ses attaches his­to­riques, de l’image du monde édi­fiée par lui. À mesure que ce sys­tème de pen­sée se répan­dait en tous les domaines, le tra­vailleur auto­nome, jusque dans son aspect méca­nique le plus réduit, allait être pro­gres­si­ve­ment exclu du méca­nisme de pro­duc­tion. Fina­le­ment, si de tels pos­tu­lats ne sont pas remis en ques­tion, et si les pro­cé­dures ins­ti­tu­tion­nelles demeurent inchan­gées, l’homme lui-même sera cou­pé de toute rela­tion signi­fi­ca­tive avec n’importe quelle par­tie de l’environnement natu­rel ou de son propre milieu historique. […] 

Les élé­ments qui manquent au modèle méca­nique gros­siè­re­ment sché­ma­ti­sé de Des­cartes, ain­si qu’au point de vue scien­ti­fique qui, de façon consciente ou incons­ciente, a pris la suc­ces­sion de ce modèle, sont l’histoire, la culture sym­bo­lique, l’esprit, en d’autres termes la tota­li­té de l’expérience humaine non seule­ment telle qu’elle est connue, mais telle qu’elle est vécue ; en effet, toute créa­ture vivante connaît de la vie quelque chose que même le plus brillant bio­lo­giste ne sau­rait décou­vrir qu’en vivant. Ne s’occuper que des abs­trac­tions de l’intelligence ou du fonc­tion­ne­ment de machines, et igno­rer les sen­ti­ments, les phan­tasmes, les idées, revient à sub­sti­tuer des sque­lettes blan­chis, mani­pu­lés par des fils de fer, à l’organisme vivant. Le culte de l’anti-vie débute secrè­te­ment en ce point, avec sa ten­dance à pra­ti­quer l’ablation des orga­nismes, et à contrac­ter les besoins et dési­rs humains pour se confor­mer à la machine. […] »

Dans Le Mythe de la machine, tou­jours, il dénonce le fait que la science a été cru­ciale pour l’a­vè­ne­ment de la socié­té tech­no-indus­trielle, qu’elle conti­nue tou­jours d’in­for­mer, dont elle consti­tue tou­jours le prin­ci­pal outil idéo­lo­gique (le scien­tisme). Il dénonce cette « nou­velle reli­gion de l’âge indus­triel », pour reprendre la for­mule du titre du livre de Guillaume Carnino :

« Les décou­vertes scien­ti­fiques, réa­li­sées en de nou­veaux domaines, ne res­taient plus à l’écart, inac­tives : elles se prê­taient à une exploi­ta­tion immé­dia­te­ment pro­fi­table pour l’industrie ou la guerre. En ce point, la science elle-même devint le maître modèle, la tech­no­lo­gie des tech­no­lo­gies. Dans ce nou­veau milieu, la pro­duc­tion en série de connais­sance scien­ti­fique alla de pair avec la pro­duc­tion en série d’inventions et de pro­duits déri­vés de la science. Ain­si l’homme de science en vint-il à pos­sé­der un nou­veau sta­tut dans la socié­té, équi­valent à celui qu’avait eu le chef d’industrie. Lui aus­si était enga­gé dans la pro­duc­tion en série ; lui aus­si trai­tait d’unités stan­dar­di­sées ; et sa pro­duc­tion pou­vait s’évaluer de plus en plus en termes d’argent. Même ses articles scien­ti­fiques per­son­nels, ses prix et ses récom­penses, avaient une “valeur d’échange” en termes pécu­niaires : ils déter­mi­naient les pro­mo­tions uni­ver­si­taires, et aug­men­taient la valeur mar­chande des cours et consultations. […] 

En tant qu’opérateur au sein de cette tech­no­lo­gie orien­tée vers la puis­sance, le savant lui-même devient un ser­vi­teur d’organisations cor­po­ra­tives, achar­nées à élar­gir les limites de l’empire. »

Dans Le Mythe de la machine, tou­jours, il sou­ligne l’ab­sur­di­té de la spé­cia­li­sa­tion scien­ti­fique (tou­jours) actuelle, laquelle a pour consé­quence de rendre les sciences éso­té­riques, les décou­vertes et les rai­son­ne­ments scien­ti­fiques incom­pré­hen­sibles pour le com­mun des mor­tels, et donc le recours à des experts (la tech­no­cra­tie) nécessaires :

« Les sciences actuelles sont tel­le­ment spé­cia­li­sées dans leur voca­bu­laire, tel­le­ment éso­té­riques dans leurs concepts, tel­le­ment raf­fi­nées dans leurs tech­niques, et tel­le­ment limi­tées dans leur capa­ci­té de com­mu­ni­quer des connais­sances nou­velles à des non-spé­cia­listes, jus­qu’en des domaines étroi­te­ment appa­ren­tés, que la non-com­mu­ni­ca­tion est deve­nue presque un signe de supé­rio­ri­té pro­fes­sion­nelle chez les savants. »

Inlas­sa­ble­ment, il dénonce le pro­ces­sus déshu­ma­ni­sant et la fina­li­té inhu­maine de cet enré­gi­men­te­ment de l’être humain au sein de la méga­ma­chine, au sein de la civi­li­sa­tion, désor­mais tech­no-indus­trielle, bien­tôt trans­hu­ma­niste — voire pure­ment robo­tique ? —, au sein de cette orga­ni­sa­tion qui adopte « les carac­té­ris­tiques d’une machine de plus en plus auto­ma­tique, diri­gée par des per­son­na­li­tés condi­tion­nées par la machine, dans un habi­tat fabri­qué par la machine, à des fins méca­ni­co-élec­tro­niques pure­ment abstraites » :

« Si la pre­mière étape dans la méca­ni­sa­tion, voi­là cinq mille ans, fut de réduire l’ouvrier à la condi­tion d’homme de peine docile et obéis­sant, le stade final que l’automation pro­met aujourd’hui consiste à créer un com­plexe élec­tro­nique, méca­nique, indé­pen­dant, n’ayant même plus besoin de pareilles non-enti­tés serviles. »

Et ce, parce que, comme il le for­mule dans Le Mythe de la machine :

« L’i­déo­lo­gie qui sous-tend et unit les méga­ma­chines ancienne et moderne est une idéo­lo­gie qui ignore les néces­si­tés et les buts de la vie afin de for­ti­fier le com­plexe de puis­sance et d’en étendre la domination. »

Com­plexe de puis­sance qui se nour­rit de la Big Data dont on parle désor­mais tant — ce que Mum­ford per­ce­vait déjà à l’époque :

« Ain­si le but final de la vie, en fonc­tion de la méga­ma­chine, devient-il enfin clair : il consiste à four­nir et mani­pu­ler une infi­nie quan­ti­té de don­nées, pour accroître le rôle et assu­rer la domi­na­tion du sys­tème de puissance.

Si la source de cette invi­sible et suprême puis­sance, capable de gou­ver­ner le monde moderne, se trouve quelque part, c’est bien ici. Ici réside le Mys­te­rium tre­men­dum, exer­çant une puis­sance et des connais­sances illi­mi­tées, à côté de quoi toutes les autres formes de magie ne sont que super­che­ries mal­adroites, et toutes les autres formes de contrôle sont dépour­vues d’au­to­ri­té cha­ris­mique. Qui ose rire de pou­voirs d’une telle ampleur ? Qui diable pour­rait échap­per à la sur­veillance impi­toyable, infa­ti­gable, de ce sou­ve­rain suprême ? Quel refuge assez loin­tain dis­si­mu­le­rait le rebelle ? »

En consé­quence, ain­si qu’il le for­mule dans La Cité à tra­vers l’his­toire :

« La civi­li­sa­tion moderne n’est plus qu’un véhi­cule gigan­tesque, lan­cé sur une voie à sens unique, à une vitesse sans cesse accé­lé­rée. Ce véhi­cule ne pos­sède mal­heu­reu­se­ment ni volant, ni frein, et le conduc­teur n’a d’autres res­sources que d’appuyer sans cesse sur la pédale d’accélération, tan­dis que, gri­sé par la vitesse et fas­ci­né par la machine, il a tota­le­ment oublié quel peut être le but du voyage. Assez curieu­se­ment on appelle pro­grès, liber­té, vic­toire de l’homme sur la nature cette sou­mis­sion totale et sans espoir de l’humanité aux rouages éco­no­miques et tech­niques dont elle s’est dotée. »

Pour illus­trer cette ter­rible sou­mis­sion par le néga­tif, il décrit les heu­reuses consé­quences (qui par­le­ront sans doute à beau­coup) d’un black-out de novembre 1965 :

« Les pannes tech­no­lo­giques d’au­jourd’­hui ne sont pas moins mena­çantes que la résis­tance crois­sante du per­son­nel à effec­tuer l’in­grat labeur néces­saire pour main­te­nir le sys­tème en état de marche ; elles peuvent appor­ter des réac­tions com­pen­sa­toires, car elles donnent à la per­sonne humaine une chance de fonc­tion­ner. Cela se pro­dui­sit de manière éton­nante au cours de la panne éner­gé­tique de novembre 1965, dans le Nord-Est. Sou­dain, comme dans la fable d’E.M. Fors­ter, “la machine s’ar­rête”. Des mil­lions de per­sonnes, sur­prises sans éner­gie ni lumière, immo­bi­li­sées dans les trains, les métros, les ascen­seurs des gratte-ciel, pas­sèrent spon­ta­né­ment à l’ac­tion, sans attendre que le sys­tème se remît en marche ou que les ordres vinssent d’en haut. “Tan­dis que la cité de brique et de ciment était morte, rap­por­tait le New Yor­ker, les gens étaient plus vivants que jamais”. »

Dans un autre pas­sage du Mythe de la machine, il rend compte de la dépos­ses­sion géné­ra­li­sée et de ses conséquences :

« […] nous avons devant nous une socié­té de masses dont les inté­rêts, les objec­tifs et les pro­duits typiques ne four­nissent pas une vie suf­fi­sam­ment signi­fi­ca­tive, même à ses plus pros­pères béné­fi­ciaires, et moins encore, bien sûr, à ceux qui sont exploi­tés ou, pis encore, négligés.

Qui plus est, tout l’appareil de la vie est deve­nu si com­plexe, et les pro­ces­sus de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et de consom­ma­tion sont deve­nus si spé­cia­li­sés et sub­di­vi­sés, que la per­sonne indi­vi­duelle perd confiance en ses propres capa­ci­tés non aidées : elle est de plus en plus sou­mise à des ordres qu’elle ne com­prend pas, à la mer­ci de forces sur les­quelles elle n’exerce aucun contrôle effi­cace, en route vers une des­ti­na­tion qu’elle n’a pas choi­sie. À la dif­fé­rence du sau­vage en proie au tabou, lequel a sou­vent un périlleux excès de confiance en les pou­voirs de son cha­mane ou de son magi­cien pour maî­tri­ser de for­mi­dables forces natu­relles, si hos­tiles soient-elles, l’individu condi­tion­né par la machine se sent per­du, impuis­sant, tan­dis que, jour après jour, méta­pho­ri­que­ment, il pointe, prend sa place à la chaîne de mon­tage, et fina­le­ment touche un chèque de paie qui se révèle sans valeur pour obte­nir aucun des biens authen­tiques de la vie.

Ce manque d’étroite impli­ca­tion per­son­nelle au sein de la rou­tine quo­ti­dienne entraîne une perte géné­rale de contact avec la réa­li­té : au lieu d’un jeu mutuel conti­nu entre le monde inté­rieur et le monde exté­rieur, avec une réac­tion ou un réajus­te­ment constants et avec un sti­mu­lus à la créa­ti­vi­té nou­velle, seul, le monde exté­rieur, et sur­tout le monde exté­rieur col­lec­ti­ve­ment orga­ni­sé du sys­tème de puis­sance, exerce l’autorité : même les rêves per­son­nels doivent être cana­li­sés à tra­vers la télé­vi­sion, le film et le disque afin de deve­nir admissibles.

Ce sen­ti­ment d’aliénation s’accompagne du pro­blème psycho­logique typique de notre époque, carac­té­ri­sé en termes classi­ques par Erik Erik­son sous le nom de “Crise de l’identité”. Dans un monde d’éducation fami­liale tran­si­toire, de contacts humains tran­si­toires, de situa­tions pro­fes­sion­nelles et de lieux de rési­dence tran­si­toires, de rela­tions sexuelles et fami­liales tran­si­toires, les condi­tions fon­da­men­tales pour le main­tien de la conti­nui­té et l’instauration d’un équi­libre per­son­nel disparais­sent L’individu se réveille sou­dain, comme le fit Tol­stoï au cours d’une crise fameuse de sa propre exis­tence à Arza­mas, pour se trou­ver dans une étrange chambre obs­cure, loin de chez lui, mena­cé par de sombres forces hos­tiles, inca­pable de décou­vrir où il est ou qui il est, épou­van­té par la pers­pec­tive d’une mort dépour­vue de sens au bout d’une vie dépour­vue de sens.

[…] Tol­stoï avait le sen­ti­ment que l’étrange cham­bre obs­cure où il s’était réveillé, loin de chez lui, était un cer­cueil. Ain­si que dans le rêve enfan­tin de matrice, il se sen­tait flot­ter dans un néant oppri­mant. L’on ne sau­rait trou­ver meilleure image pour expri­mer l’état de l’homme moderne. Ce cer­cueil col­lec­tif est aujourd’hui l’enveloppe de toute notre “civi­li­sa­tion” […].

En se sou­met­tant sans condi­tion au sys­tème de puis­sance, avec son “auto­ma­tion de l’automation”, l’homme moderne a renon­cé à quelques-unes des res­sources inté­rieures néces­saires pour le main­te­nir en vie : sur­tout, la confiance ani­male en sa propre facul­té de sur­vivre et de repro­duire son espèce, bio­lo­gi­que­ment, his­to­ri­que­ment et cultu­rel­le­ment. Dans l’acte de reje­ter le pas­sé, il a sapé sa foi dans l’avenir ; en effet, ce n’est que grâce à leur conver­gence dans sa conscience pré­sente qu’il peut pré­ser­ver la conti­nui­té à tra­vers le chan­ge­ment, et embras­ser le chan­ge­ment sans renon­cer à la conti­nui­té. Cela, et rien de moins, consti­tue le “che­min de la vie”.

Le psy­chiatre Vik­tor Frankl, qui sur­vé­cut aux pénul­tièmes hor­reurs d’un camp de concen­tra­tion nazi, en expli­quant le vide exis­ten­tiel de notre temps fait obser­ver que si nul ins­tinct ne dit à l’homme ce qu’il doit faire, “et si nulle tra­di­tion ne lui dit ce qu’il devrait faire, bien­tôt il ne sau­ra pas ce qu’il veut faire”. L’abondance vide, l’oisiveté vide, l’excitation vide, la sexua­li­té vide ne sont pas les vices ou les infor­tunes occasion­nels de notre socié­té orien­tée vers la machine, mais les pro­duits suprêmes dont elle s’enorgueillit. Une fois que la vie est réduite à cet état d’impuissante iner­tie, quelle bonne rai­son peut-elle être pro­po­sée pour se main­te­nir en vie ? En un tel état le sui­cide pour­rait être excu­sé sinon recom­man­dé, en tant que der­nière affir­ma­tion déses­pé­rée d’autonomie.

Nous avons donc à faire face à une culture hyper­or­ga­ni­sée, hyper­mé­ca­ni­sée, hyper­di­ri­gée, hyper­pré­vi­sible. À jouer aux jeux éco­no­miques et sociaux vides qui servent ce pro­ces­sus auto­ma­tique, les êtres humains deviennent des “objets” ou des “pions” des­ti­nés à être trai­tés de la même façon que n’importe quel échan­tillon for­tuit de matière brute. À mesure que le sys­tème se rap­proche de la per­fec­tion, les com­po­sants humains rési­duels sont davan­tage absor­bés dans le méca­nisme : ain­si ne reste-t-il que de la non-vie, qui ne tarde pas à se trans­for­mer, avec ses éner­gies rési­duelles, en une néga­tion pleine de ressen­timent de la vie. La mani­fes­ta­tion concrète de ce pro­ces­sus est à la por­tée de l’expérience de cha­cun ; en effet, le culte de l’anti-vie — anti-ordre, anti-intel­li­gence, anti-forme — domine aujourd’hui les arts. »

Avec le recul, force est de consta­ter que sa pros­pec­tive s’a­vère tra­gi­que­ment juste ; en témoigne cet extrait du Mythe de la machine (publié, rap­pe­lons-le, à la fin des années 1960), por­tant sur l’au­to­ma­tion, ses rai­sons et ses effets :

« Dans les années qui sui­virent, les contours du sys­tème sont deve­nus plus indu­bi­tables ; le genre de pseu­do-exis­tence qui attend l’hu­ma­ni­té une fois qu’elle aura effec­tué sa red­di­tion totale est deve­nu plus clai­re­ment défi­ni. Débu­tant par l’in­sé­mi­na­tion arti­fi­cielle et la gros­sesse extra-uté­rine (Mul­ler), le condi­tion­ne­ment auto­ma­tique du petit enfant com­men­ce­ra dans son ber­ceau iso­lé, clos (Skin­ner) ; puis des machines ensei­gnantes (Skin­ner et d’autres), opé­rant par cel­lules iso­lées, sans contact humain direct, édu­que­ront l’en­fant au cours de son déve­lop­pe­ment ; un groupe d’ap­pa­reils élec­tro­niques enre­gis­tre­ra les rêves en vue d’a­na­lyse à l’or­di­na­teur et de cor­rec­tion de per­son­na­li­té, tan­dis qu’un autre four­ni­ra de l’in­for­ma­tion pro­gram­mée ; un bom­bar­de­ment constant de mes­sages dépour­vus de signi­fi­ca­tion mas­se­ra l’es­prit tri­ba­li­sé (McLu­han) ; des opé­ra­tions de culture auto­ma­ti­sée, sur une vaste échelle et sous contrôle à dis­tance, four­ni­ront la nour­ri­ture (Rand) ; des ordi­na­teurs de la sta­tion cen­trale, assis­tés par des robots, se char­ge­ront de toutes les opé­ra­tions domes­tiques, de la com­po­si­tion du menu et des achats au tra­vail de mai­son (Sea­borg) ; tan­dis que des usines, cyber­né­ti­que­ment diri­gées, pro­dui­ront des mar­chan­dises en abon­dance (Wie­ner) ; et des auto­mo­biles pri­vées, sous contrôle cen­tral auto­ma­tique (M.I.T. et Ford), trans­por­te­ront leurs pas­sa­gers par super­au­to­routes jus­qu’à des cités sou­ter­raines, ou, si l’on pré­fère, jus­qu’à des colo­nies spa­tiales d’as­té­roïdes (Dan­dridge Cole) ; cepen­dant que des ordi­na­teurs cen­tra­li­sés rem­pla­ce­ront les pre­neurs de déci­sions natio­naux, et qu’un appro­vi­sion­ne­ment suf­fi­sant en hal­lu­ci­no­gènes don­ne­ra à chaque ves­tige d’être humain l’ex­ta­tique sen­sa­tion de vivre (Lea­ry). Au moyen de trans­plan­ta­tions d’or­ganes (Bar­nard et autres), nous réus­si­rons à allon­ger d’un siècle ou deux cette pseu­do-exis­tence. Fina­le­ment les béné­fi­ciaires du sys­tème mour­ront sans s’être un seul ins­tant ren­du compte qu’ils n’ont jamais vécu.

[…] Cet immense et total sacri­fice humain, tou­jours immi­nent, ne sau­rait s’apprécier dans les termes ration­nels ou scien­ti­fiques qu’affectionnent les créa­teurs d’un pareil sys­tème : je le sou­ligne encore, il s’agit d’un phé­no­mène reli­gieux psy­cho­tique. En tant que tel, il pré­sente un étroit paral­lé­lisme avec les doc­trines ori­gi­nelles du boud­dhisme, jusqu’au fait qu’il par­tage l’athéisme du prince Gau­ta­ma. Qu’est en réa­li­té l’élimination de l’homme en per­sonne du pro­ces­sus que lui-même a décou­vert et per­fec­tion­né, avec sa fin pro­mise de toutes luttes et de toutes recherches, sinon l’évasion finale du Boud­dha hors de la Roue de vie ? Une fois com­plète et uni­ver­selle, l’automation totale signi­fie la totale renon­cia­tion à la vie, et fina­le­ment l’extinction totale : la retraite même au sein du Nir­va­na que le prince Gau­ta­ma dépei­gnait comme l’unique moyen pour l’homme de se déli­vrer du cha­grin, de la dou­leur et de l’infortune. »

Pen­sez à la GPA, aux voi­tures sans conduc­teur actuel­le­ment déve­lop­pées, etc. Tout cela se déve­loppe sans trop d’op­po­si­tion, étant don­né que :

« Ceux qui sont déjà condi­tion­nés depuis la prime enfance, par la for­ma­tion sco­laire et la tutelle de la télé­vi­sion, à consi­dé­rer la méga­tech­no­lo­gie comme le plus haut point dans la “conquête de la nature” par l’homme, accep­te­ront ce contrôle tota­li­taire de leur propre déve­lop­pe­ment non comme un sacri­fice affreux mais comme un accom­plis­se­ment hau­te­ment sou­hai­table, atten­dant avec impa­tience d’être atta­chés de façon constante au Grand Cer­veau, comme ils sont main­te­nant atta­chés à des sta­tions de radio par des postes por­ta­tifs à tran­sis­tor, même lors­qu’ils marchent dans la rue. Grâce à l’ac­cep­ta­tion de ces moyens, ils espèrent que tout pro­blème humain sera réso­lu pour eux, et le seul péché humain sera de ne pas obéir aux instructions. »

Mum­ford avait aus­si anti­ci­pé l’é­lec­tion de Donald Trump :

« Si, par contre, les pro­ces­sus de dés­illu­sion, d’a­lié­na­tion, de déman­tè­le­ment et de des­truc­tion vont plus avant, si nul mode contre­ba­lan­çant d’é­thé­ri­sa­tion n’entre en action, il paraît pro­bable que la dés­in­té­gra­tion se pour­sui­vra avec une rapi­di­té crois­sante jus­qu’à ce qu’au­cune mesure de réta­blis­se­ment ne soit pos­sible. En ce cas, les forces de l’an­ti-vie auront le des­sus, et les acteurs qui s’emparent du centre de la scène et font pro­fes­sion de repré­sen­ter le Théâtre vivant seront des incar­na­tions de l’ab­surde, du sadique, du cruel et du para­noïde, dont la mis­sion sera de don­ner la sanc­tion finale de leur propre insa­ni­té à la déshu­ma­ni­sa­tion réa­li­sée par le com­plexe de puissance. »

Conscient du carac­tère des­truc­teur et auto­des­truc­teur des civi­li­sa­tions il estime, dans Les Trans­for­ma­tions de l’homme, que face à leur « échec chro­nique, […] une seule issue a jusqu’ici conduit à un déve­lop­pe­ment ulté­rieur : celle qui conteste les axiomes de la civi­li­sa­tion et refonde la vie humaine sur des bases nouvelles ».

Dans Le Mythe de la machine, il constate cepen­dant que cette contes­ta­tion n’est pas à l’ordre du jour :

« La mort répé­tée des civi­li­sa­tions par suite de dés­in­té­gra­tion interne et d’as­sauts externes, mas­si­ve­ment illus­trée par Arnold Toyn­bee, sous-estime le fait que les mau­vais élé­ments conte­nus dans cet amal­game annu­laient pour une grande part les bien­faits et les aspects posi­tifs. La seule contri­bu­tion durable de la méga­ma­chine fut le mythe de la machine elle-même : la notion selon laquelle cette machine est, de par sa nature même, abso­lu­ment irré­sis­tible — et cepen­dant, pour­vut que l’on ne s’y oppo­sât pas, béné­fique en fin de compte. Cette for­mule magique conti­nue d’o­pé­rer aujourd’­hui sur ceux qui dirigent la méga­ma­chine aus­si bien que sur la masse de ses victimes. »

Des décen­nies plus tard, peu de choses ont chan­gé. La popu­la­ri­té crois­sante mais encore rela­ti­ve­ment minime de la col­lap­so­lo­gie ne change rien, ou si peu, à l’af­faire. D’au­tant que ce cou­rant par­ti­cu­liè­re­ment confus pour­rait bien avoir entre autres effets de ren­for­cer la sou­mis­sion durable qu’an­ti­ci­paient René Rie­sel et Jaime Semprun.

***

Cela étant, Mum­ford, et c’est là un de ses prin­ci­paux écueils, consi­dé­rait étran­ge­ment que l’organisation auto­ri­taire de masse, la tech­nique auto­ri­taire, avait du bon. En outre, il affir­mait une idée para­doxale selon laquelle il pour­rait être pos­sible de contrô­ler, de régu­ler, de quelque manière, les tech­niques auto­ri­taires : « Je ne vou­drais sur­tout pas nier que cette tech­nique a créé de nom­breux pro­duits admi­rables, ni les déni­grer, car une éco­no­mie auto­ré­gu­lée pour­rait en faire bon usage. » Ici, son ana­lyse s’é­gare. Les solu­tions qu’il pro­pose pour résoudre les pro­blèmes qu’il dénonce, à une étrange nuance près, si brillam­ment, relèvent de l’ab­surde, d’une foi insen­sée. D’une inca­pa­ci­té à mener son rai­son­ne­ment à son terme logique. Et sans doute, donc, d’un condi­tion­ne­ment cultu­rel insuf­fi­sam­ment remis en ques­tion, de croyances non-exa­mi­nées en diverses idées liées au mythe du Pro­grès. Il conti­nua toute sa vie à croire — même si de moins en moins, avec le temps et l’empirement inexo­rable de la situa­tion socioé­co­lo­gique, et conti­nue­rait-il de croire en cela aujourd’­hui ?! rien n’est moins sûr — en une (im)possible réforme de la civi­li­sa­tion techno-industrielle.

Contrai­re­ment à lui, nous n’estimons pas que « cette tech­nique a créé de nom­breux pro­duits admi­rables », pas lorsqu’on en éva­lue ses coûts humains, sociaux et éco­lo­giques, et nous ne croyons pas non plus qu’il soit pos­sible (ou sou­hai­table) de contrô­ler d’une manière signi­fi­ca­tive l’organisation sociale auto­ri­taire néces­saire à la réa­li­sa­tion des tech­niques auto­ri­taires. Cela revien­drait à sug­gé­rer qu’il est pos­sible de contrô­ler démo­cra­ti­que­ment une dictature.

Il ver­sait éga­le­ment — et ceci explique sans doute cela, et l’on en revient au condi­tion­ne­ment cultu­rel insuf­fi­sam­ment exa­mi­né — dans le supré­ma­cisme humain en affir­mant, par exemple, dans Le Mythe de la machine, la « supé­rio­ri­té de l’homme sur les autres créa­tures », et en consi­dé­rant les peuples pri­mi­tifs comme pri­mi­tifs au sens péjo­ra­tif du terme, jugeant leur exis­tence infé­rieure, en quelque sorte, trop empreinte d’ani­ma­li­té. Ce qui explique pour­quoi il s’ef­for­çait de trou­ver des bons côtés à la civi­li­sa­tion, mal­gré son ana­lyse sans conces­sion de ses ori­gines, de ce qu’elle consti­tue et de son peu d’a­ve­nir. Par ailleurs, à ses yeux, comme aux yeux de beau­coup, dans notre culture qui consi­dère l’être humain (et sur­tout le civi­li­sé) comme la seule enti­té d’importance, et dont le supré­ma­cisme s’ac­com­pagne d’une forme aiguë de solip­sisme, le monde sans et avant l’Homme n’est qu’un « muet spec­tacle cos­mique » : « À la clar­té de la conscience humaine, ce n’est pas l’homme, mais l’univers entier de manière encore « inani­mée » qui se révèle être impuis­sant, insi­gni­fiant. Cet uni­vers phy­sique est inca­pable de par­ler pour lui-même, sauf à tra­vers l’intelligence humaine : inca­pable, en fait, de réa­li­ser les poten­tia­li­tés de son propre déve­lop­pe­ment pas­sé jusqu’à ce que l’homme […] ait fini par émer­ger des ténèbres et du mutisme abso­lus de l’existence préorganique. »

Il par­ta­geait le cli­ché très appré­cié par les supré­ma­cistes humains de tous hori­zons, ini­tia­le­ment for­mu­lé par Éli­sée Reclus, puis repris par Julian Hux­ley, le frère d’Aldous, selon lequel l’être humain serait la nature qui prend conscience d’elle-même : « Le propre déve­lop­pe­ment et l’autodécouverte de l’homme font par­tie d’un pro­ces­sus uni­ver­sel : on peut décrire l’homme comme la par­tie infime, rare, mais infi­ni­ment pré­cieuse de l’univers, qui a pris conscience, à tra­vers l’invention du lan­gage, de sa propre exis­tence. À côté de cette réa­li­sa­tion de la conscience chez un être unique, la plus énorme étoile compte moins qu’un nain idiot. » Parce qu’évidemment, il n’y a de lan­gage que chez l’être humain, et rien n’a d’importance dans l’univers que la conscience humaine. Mum­ford pla­çait clai­re­ment l’être humain au som­met d’une pyra­mide des êtres. « Ce n’est que grâce aux mots et grâce aux sym­boles humains, enre­gis­trant la pen­sée humaine, que l’univers révé­lé par l’astronomie peut être sau­vé de son éter­nelle vacui­té. Sans ce théâtre éclai­ré, sans le drame humain qui se joue des­sus, tout le théâtre des cieux, lequel émeut si pro­fon­dé­ment l’âme humaine, qu’il exalte et déses­père, se dis­sou­drait à nou­veau dans son propre néant exis­ten­tiel. » Et comme tous les supré­ma­cistes humains angois­sés par le solip­sisme dans lequel nous plonge la civi­li­sa­tion, il plai­gnait « la soli­tude de l’homme », seule créa­ture pen­sante et par­lante au milieu d’une foul­ti­tude de créa­tures infé­rieures muettes et non-pen­santes (ce fameux solip­sisme qui pousse les civi­li­sés, tan­dis qu’ils détruisent la pla­nète, à se deman­der s’ils ne sont pas seuls dans l’u­ni­vers, par quoi ils se demandent s’ils ne sont pas la seule créa­ture intel­li­gente, alors même qu’ils exter­minent d’in­nom­brables formes de vie et créa­tures mani­fes­te­ment plus intel­li­gentes qu’eux, étant don­né qu’elles ne détruisent pas la pla­nète). « En bref, écrit Mum­ford, sans la facul­té cumu­la­tive, chez l’homme, de don­ner forme sym­bo­lique à l’expérience, de réflé­chir des­sus, de la remo­de­ler, de la pro­je­ter, l’univers phy­sique serait aus­si vide de signi­fi­ca­tion qu’une hor­loge sans aiguilles : son tic-tac n’aurait aucun sens. L’esprit de l’homme créé la dif­fé­rence. » L’Homme (sur­tout, la femme, moins, déso­lé) est signi­fi­ca­tion, tout le reste n’est que décors insi­gni­fiant : « La signi­fi­ca­tion vit et meurt avec l’homme ». Il ajou­tait même : « Plus de six cent mille espèces de végé­taux, plus de douze cent mille espèces d’animaux ont aidé à consti­tuer l’environnement que l’homme a trou­vé à sa dis­po­si­tion, pour ne rien dire d’innombrables varié­tés d’autres orga­nismes : en tout, quelques deux mil­lions d’espèces. » À sa dis­po­si­tion. La Bible ne dit pas autre chose.

Et pour­tant cette pers­pec­tive supré­ma­ciste, qui consiste, pour faire simple, à consi­dé­rer l’être humain comme sépa­ré de et supé­rieur aux autres espèces vivantes, qui entraîne une déva­lo­ri­sa­tion de tout ce qui n’est pas humain, est mani­fes­te­ment inhé­rente à la men­ta­li­té, au para­digme, à l’idéologie qui sous-tendent la consti­tu­tion des civi­li­sa­tions, des­truc­trices du monde naturel.

***

Mal­gré ces écueils, l’analyse de Lewis Mum­ford demeure, vous l’aurez sûre­ment com­pris, très inté­res­sante et très riche. Elle nous four­nit un cer­tain nombre de clés pour com­prendre la civi­li­sa­tion indus­trielle et ses ori­gines, et pour ima­gi­ner des socié­tés humaines saines, véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques, véri­ta­ble­ment soutenables.

Nico­las Casaux


  1. https://partage-le.com/2017/10/7993/
  2. Pour d’autres réflexions sur les dif­fé­rents types de techniques/technologies exis­tantes : http://biosphere.ouvaton.org/vocabulaire/2769-techniques-dualisme-des-techniques

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2 comments
  1. « Le Mythe de la machine devrait bien­tôt être rééditée »
    Peut-on en savoir plus ?
    Espé­rons que ça ne sera pas par les édi­tions de l’É­chap­pée : leurs livres sont d’une incom­pré­hen­sible laideur…

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