Les fantasmes absurdes d’une certaine « décroissance » (par Nicolas Casaux)

Nou­vel ouvrage sur la décrois­sance, nou­velle salve de sim­plismes et d’idioties alter-capi­ta­listes et alter-indus­trielles. Je me conten­te­rai d’en dis­cu­ter un seul aspect (il fait trop chaud). Dans leur livre The Future is DegrowthA Guide to a World Beyond Capi­ta­lism (« Le futur c’est la décrois­sance — Un guide pour un monde au-delà du capi­ta­lisme »), paru en juin 2022, et d’ores et déjà encen­sé par nombre de maga­zines et de per­son­na­li­tés affi­liées à la décrois­sance, Mat­thias Schmel­zer, Aaron Van­sint­jan, et Andrea Vet­ter men­tionnent tout un ensemble de cri­tiques de « la crois­sance », dont une « cri­tique de l’industrialisme », qu’ils font remon­ter aux lud­dites et/ou à « des écrits débu­tant dans les années 1970 » (on ne sait pas trop).

Cela étant, Schmel­zer, Van­sint­jan et Vet­ter (S, V & V) semblent approu­ver les prin­ci­paux constats de l’anti-industrialisme. Ils admettent, par exemple, que « la tech­no­lo­gie n’est pas neutre » — à moins que seules « les tech­no­lo­gies com­plexes » ne le soient pas ?! Sous un inter­titre sti­pu­lant « La tech­no­lo­gie n’est pas neutre », on lit en effet :

« Les tech­no­lo­gies com­plexes ne sont pas neutres. Nous pou­vons défi­nir une tech­no­lo­gie com­plexe comme une tech­no­lo­gie dont le fonc­tion­ne­ment néces­site des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mon­diales, de vastes infra­struc­tures, des hié­rar­chies sociales et une exper­tise hau­te­ment spé­cia­li­sée. Celles-ci favo­risent ou exigent des actions et des struc­tures de pou­voir spé­ci­fiques au niveau de leur pro­duc­tion ou de leur uti­li­sa­tion — une forme spé­ci­fique de socié­té. Peu importe que ces tech­no­lo­gies soient mises au ser­vice d’un sys­tème capi­ta­liste ou socia­liste — elles déploient une logique ratio­na­liste-uti­li­taire qui leur est propre et qui ne peut être faci­le­ment démo­cra­ti­sée. Ce pro­blème remonte à l’é­mer­gence de la science moderne comme base de la tech­no­lo­gie d’aujourd’hui. »

Notez le « qui ne peut être faci­le­ment démo­cra­ti­sée ». Comme quoi, ces tech­no­lo­gies com­plexes, qui néces­sitent des hié­rar­chies sociales, qui ne sont pas neutres, pour­raient, moyen­nant quelques dif­fi­cul­tés, deve­nir démo­cra­tiques. Autre­ment dit, ces tech­no­lo­giques com­plexes qui ne sont pas « neutres », fina­le­ment, pour­raient bien l’être. Dans un pas­sage ulté­rieur, leur vision de la non-neu­tra­li­té de la tech­no­lo­gie se réduit encore :

« Enfin, on peut éga­le­ment craindre que cer­taines tech­no­lo­gies com­plexes ne favo­risent des rela­tions hié­rar­chiques et non démo­cra­tiques au sein de la socié­té dans son ensemble. »

En quelques pages, nous pas­sons donc de « la tech­no­lo­gie n’est pas neutre » à « les tech­no­lo­gies com­plexes ne sont pas neutres » et néces­sitent « des hié­rar­chies sociales », et enfin à « on peut éga­le­ment craindre que cer­taines tech­no­lo­gies com­plexes ne favo­risent des rela­tions hié­rar­chiques ». Bon, très bien, cer­taines seule­ment. Lesquelles ?

« Par exemple, les cen­trales nucléaires, telles qu’elles existent aujourd’­hui, dépendent d’un régime d’ex­perts tech­niques pour leur ges­tion et, à terme, leur déman­tè­le­ment. En l’ab­sence d’une exper­tise suf­fi­sante en matière de déman­tè­le­ment, de sto­ckage des déchets nucléaires socia­le­ment accep­table et de nou­velles sources d’éner­gie, les cen­trales nucléaires devront conti­nuer à fonc­tion­ner au-delà de leur durée de vie pré­vue, comme c’est le cas aujourd’­hui dans de nom­breux pays occi­den­taux. De plus, la pro­tec­tion des actifs nucléaires et la ges­tion des déchets néces­sitent une forte inter­ven­tion mili­taire, ain­si que de grandes infra­struc­tures pour les conte­nir — qui doivent ensuite demeu­rer inac­ces­sibles au public pen­dant des mil­lé­naires. […] Ain­si, pour savoir si une cer­taine tech­no­lo­gie éner­gé­tique est sou­hai­table, il ne s’a­git pas seule­ment d’é­va­luer sa capa­ci­té tech­nique à four­nir une éner­gie fiable, mais de se deman­der si une telle divi­sion hié­rar­chique du tra­vail, de l’ex­per­tise, de la ges­tion et de la sécu­ri­té est com­pa­tible avec une socié­té démo­cra­tique, et dans quelle mesure un tel sys­tème éner­gé­tique restruc­ture néces­sai­re­ment la socié­té vers des sys­tèmes sociaux plus alié­nés, auto­ri­taires, mili­ta­ri­sés et hau­te­ment centralisés. »

Pour nos experts décrois­sants, on a donc l’impression que la seule tech­no­lo­gie com­plexe « favo­ri­sant » des rela­tions hié­rar­chiques, c’est le nucléaire.

Plus loin, ils ajoutent que « la décrois­sance doit viser à démo­cra­ti­ser et à sur­mon­ter ces mono­poles radi­caux ancrés dans les forces pro­duc­tives de la socié­té capi­ta­liste », et à « limi­ter l’u­ti­li­sa­tion des tech­no­lo­gies qui font obs­tacle à une bonne vie pour tous ». Ain­si, « l’ob­jec­tif d’une socié­té de décrois­sance doit être de dépas­ser l’in­dus­tria­lisme pour aller vers une socié­té post-indus­trielle qui aspire à un type de tech­no­lo­gie fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent, ce qui implique une trans­for­ma­tion pro­fonde et une démo­cra­ti­sa­tion des moyens de pro­duc­tion et des infra­struc­tures maté­rielles telles que les réseaux élec­triques, les voies de trans­port et les tech­no­lo­gies de communication ».

D’un côté, il s’agit de conce­voir « un type de tech­no­lo­gie fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent », de l’autre il s’agit plu­tôt de « démo­cra­ti­ser » les « moyens de pro­duc­tion et des infra­struc­tures maté­rielles telles que les réseaux élec­triques, les voies de trans­port et les tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion » exis­tant actuel­le­ment. Allez com­prendre. En véri­té, mal­gré des for­mules pré­ten­tieuses aux accents radi­caux ( « trans­for­ma­tion pro­fonde », « fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent », etc.), pour S, V & V, l’essentiel des tech­no­lo­gies modernes semble « démo­cra­ti­sable » — et donc, in fine, neutre. Cepen­dant que d’un côté, ils font mine de conve­nir, avec les anti-indus­triels, que la tech­no­lo­gie n’est pas neutre, de l’autre, ils avancent l’inverse.

« Dans une pers­pec­tive décrois­sante, le fait de remettre la tech­no­lo­gie moderne entre les mains des gens doit s’ac­com­pa­gner d’ef­forts pour déve­lop­per des tech­no­lo­gies dif­fé­rentes, non auto­ri­taires. En effet, la cri­tique de l’in­dus­tria­lisme et de la tech­no­lo­gie, avec la cri­tique fémi­niste, est le cou­rant de la cri­tique de la décrois­sance qui s’op­pose le plus réso­lu­ment aux pro­jets post-capi­ta­listes (poten­tiels) qui pré­co­nisent sans cri­tique l’ac­cé­lé­ra­tion de l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique — qu’il s’a­gisse des pro­po­si­tions tech­no­cen­triques du Green New Deal, du post-capi­ta­lisme numé­rique ou de l’ac­cé­lé­ra­tion­nisme. Car une tech­nique non alié­nante et non exploi­tante exi­ge­rait que la struc­ture des moyens de pro­duc­tion, tels qu’ils se sont déve­lop­pés sous le capi­ta­lisme et les États bureau­cra­tiques et au sein des socié­tés hié­rar­chi­sées, soit aus­si fon­da­men­ta­le­ment trans­for­mée. La crois­sance éco­no­mique n’est pas pro­gres­sive, pas même à cet égard. Une cor­rec­tion de la dis­tri­bu­tion de la pro­duc­tion, ou même une orga­ni­sa­tion com­plè­te­ment dif­fé­rente de la pro­prié­té de la pro­duc­tion, n’est pas suf­fi­sante. La prise de conscience du fait que la tech­no­lo­gie, l’in­fra­struc­ture et les ins­tal­la­tions de pro­duc­tion doivent non seule­ment être réap­pro­priées, mais aus­si trans­for­mées et (par­tiel­le­ment) liqui­dées est au cœur de la décroissance. »

Se réap­pro­prier « l’in­fra­struc­ture et les ins­tal­la­tions de pro­duc­tion » (mais aus­si en trans­for­mer une par­tie et en « liqui­der » une autre). Un peu tout donc. Oui, non, blanc, noir, peut-être, jour, nuit, au revoir. Démo­cra­ti­ser des tech­no­lo­gies intrin­sè­que­ment auto­ri­taires (ou plus ou moins, ou peut-être, ou on ne sait pas) tout en en conce­vant des non-auto­ri­taires. Vous note­rez le « (par­tiel­le­ment) » soi­gneu­se­ment pla­cé entre paren­thèses. S, V & V font par­tie de ces décrois­sants (par­tiel­le­ment) hos­tiles à la civi­li­sa­tion indus­trielle, (par­tiel­le­ment) hos­tiles au capi­ta­lisme, (par­tiel­le­ment) en faveur de la liber­té et de la nature, (par­tiel­le­ment) rigou­reux, (par­tiel­le­ment) cohérents.

Parce que tout de même, il ne fau­drait pas exa­gé­rer : « la cri­tique de l’in­dus­tria­lisme et de la tech­no­lo­gie devient pro­blé­ma­tique lorsque le pro­grès tech­no­lo­gique et la divi­sion du tra­vail sont entiè­re­ment reje­tés et leurs avan­tages niés ». Nos cama­rades décrois­sants nous mettent ain­si en garde contre le « pes­si­misme tech­no­pho­bique », par quoi ils semblent dési­gner une assi­mi­la­tion confuse de deux posi­tions : la tech­no­pho­bie peut dési­gner le rejet de toute tech­no­lo­gie, c’est-à-dire jusqu’au mor­ceau de silex ; mais elle peut aus­si dési­gner la cri­tique d’un cer­tain ensemble de tech­no­lo­gies, à savoir des tech­no­lo­gies modernes, complexes.

En somme, S, V & V font mine de s’accorder avec l’anti-industrialisme tout en se pro­non­çant contre un anti-indus­tria­lisme consé­quent, contre l’anti-industrialisme. Oui, la tech­no­lo­gie n’est pas neutre, enfin les tech­no­lo­gies com­plexes, enfin cer­taines tech­no­lo­gies com­plexes, enfin le nucléaire, parce que toutes les autres tech­no­lo­gies sont à démo­cra­ti­ser — il s’agit sim­ple­ment de les « remettre entre les mains des gens », et pouf ! Le tour est joué.

En réa­li­té, per­sonne ne s’est jamais décla­ré hos­tile envers toute forme de tech­no­lo­gie. L’idée n’a pas vrai­ment de sens. Mais des anti-indus­triels se sont décla­rés hos­tiles envers un cer­tain type de tech­no­lo­gie. Lewis Mum­ford dis­tin­guait tech­niques auto­ri­taires et tech­niques démo­cra­tiques (tout en se pro­non­çant étran­ge­ment pour un mélange des deux, comme nos auteurs décrois­sants). Theo­dore Kac­zyns­ki dis­cer­nait pareille­ment deux types de tech­no­lo­gies, les tech­no­lo­gies sys­té­miques et les tech­no­lo­gies cloi­son­nées, d’autres oppo­saient tech­no­lo­gies dures et tech­no­lo­gies douces, etc.

Le fait est, effec­ti­ve­ment, qu’aucune tech­no­lo­gie n’est neutre. Toute tech­no­lo­gie pos­sède des impli­ca­tions sociales et maté­rielles. Quels maté­riaux sont requis pour sa fabri­ca­tion ? D’autres tech­no­lo­gies, d’autres machines, d’autres infra­struc­tures, sont-elles éga­le­ment requises pour sa fabri­ca­tion ? Si oui, quels maté­riaux sont requis pour leur fabri­ca­tion à elles ? Etc. Et quels savoir-faire ? Ces savoir-faire sont-ils pro­duc­tibles démo­cra­ti­que­ment ? (Sans besoin d’un vaste État, d’un sys­tème sco­laire, etc.). Et quel type d’organisation sociale ? Quel type de division/spécialisation du tra­vail (com­pa­tible avec une véri­table démo­cra­tie, ou non ?) ? Sur le plan des usages, quels sont les effets sociaux de cette tech­no­lo­gie ? Etc.

En se posant ces ques­tions avec un mini­mum d’honnêteté, on arrive à la conclu­sion que tout un ensemble de tech­no­lo­gies — par­mi les­quelles toutes les tech­no­lo­gies modernes, toutes les hautes tech­no­lo­gies, toutes les tech­no­lo­gies qu’on pour­rait dire « de civi­li­sa­tion » comme on parle de « mala­dies de civi­li­sa­tion » — est struc­tu­rel­le­ment incom­pa­tible avec la démo­cra­tie, avec la liber­té humaine. C’est donc au nom de l’émancipation humaine, de la liber­té, d’une démo­cra­tie digne de ce nom, que des anti-indus­triels, des anti-tech­no­lo­gistes, des anar­chistes natu­riens et autres néo-lud­dites s’opposent à cet ensemble de tech­no­lo­gies. Assi­mi­ler une telle cri­tique, cohé­rente (au contraire de la leur), de la tech­no­lo­gie, une telle oppo­si­tion à la tech­no­lo­gie, à une forme de « pho­bie », relève du men­songe et de la dif­fa­ma­tion la plus stupide.

Plus loin dans leur ouvrage, S, V & V s’appuient sur le concept flou (pour ne pas dire foi­reux) de « l’outil convi­vial » d’Ivan Illich. Pour Illich, tout était pos­si­ble­ment « convi­vial » : la télé­vi­sion, le télé­phone, le « sys­tème des postes » ou « les trans­ports flu­viaux en Indo­chine ». Il s’agissait sim­ple­ment de ne pas dépas­ser quelque « seuil » mystérieux :

« L’outil est convi­vial dans la mesure où cha­cun peut l’utiliser, sans dif­fi­cul­té, aus­si sou­vent ou aus­si rare­ment qu’il le désire, à des fins qu’il déter­mine lui-même. L’usage que cha­cun en fait n’empiète pas sur la liber­té d’autrui d’en faire autant. Per­sonne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en ser­vir ; on peut le prendre ou non. Entre l’homme et le monde, il est conduc­teur de sens, tra­duc­teur d’intentionnalité.

Cer­taines ins­ti­tu­tions sont, struc­tu­rel­le­ment, des outils convi­viaux et ce, indé­pen­dam­ment de leur niveau tech­no­lo­gique. Le télé­phone en est un exemple. À la seule condi­tion de pou­voir ache­ter un jeton, cha­cun peut appe­ler le cor­res­pon­dant de son choix, pour lui dire ce qu’il veut : les der­nières infor­ma­tions bour­sières, des injures ou des paroles d’amour. Aucun bureau­crate ne pour­ra fixer d’avance le conte­nu d’une com­mu­ni­ca­tion ; tout au plus, pour­ra-t-il en vio­ler le secret ou au contraire le protéger. »

On peut, dans ce der­nier para­graphe, rem­pla­cer « télé­phone » par « élec­tri­ci­té nucléaire » ou par plus ou moins n’importe quoi, ça fonc­tionne tout autant (« à la seule condi­tion de pou­voir se payer de l’électricité nucléaire, cha­cun peut l’utiliser pour faire ce que bon lui semble : faire fonc­tion­ner une voi­ture élec­trique, un télé­vi­seur, une tron­çon­neuse élec­trique. Aucun bureau­crate ne pour­ra fixer d’avance l’usage de l’électricité nucléaire. »). En consi­dé­rant le télé­phone iso­lé­ment, iso­lé­ment de la manière dont le réseau a été construit, iso­lé­ment de tout ce qu’impliquait (de tout ce qu’implique) sa concep­tion, sa construc­tion et son exis­tence, Illich pou­vait bien pré­tendre ce qu’il voulait.

& donc, en s’appuyant sur cette for­mi­dable notion de la convi­via­li­té, S, V & V affirment :

« Par­mi les exemples d’es­paces qui encou­ragent aujourd’­hui le déve­lop­pe­ment de la tech­no­lo­gie convi­viale, on peut citer les biblio­thèques de prêt d’ou­tils, les cafés de répa­ra­tion, les espaces de bri­co­lage et cer­tains hackers spaces, maker spaces ou fab labs à voca­tion éco­lo­gique et non commerciale.

Le concept de tech­no­lo­gie convi­viale com­prend cinq valeurs cen­trales pour le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique dans le sens d’une pers­pec­tive de décrois­sance : la connec­ti­vi­té, l’ac­ces­si­bi­li­té, l’a­dap­ta­bi­li­té, la bio-inter­ac­tion et l’a­dé­qua­tion. La connec­ti­vi­té demande de quelle manière une tech­no­lo­gie façonne les rela­tions entre les per­sonnes, tant au niveau de sa pro­duc­tion que de son uti­li­sa­tion ou de son infra­struc­ture. La majo­ri­té des équi­pe­ments tech­niques uti­li­sés aujourd’­hui, par exemple, contiennent des élé­ments métal­liques qui sont prin­ci­pa­le­ment extraits dans des condi­tions d’ex­ploi­ta­tion dans le Sud éco­no­mique. Dans une pers­pec­tive de décrois­sance, il s’a­git de déve­lop­per et de pro­mou­voir des tech­no­lo­gies pro­duites dans des condi­tions équi­tables, dont les infra­struc­tures qui sont néces­saires à leur fonc­tion­ne­ment ne détruisent pas les com­mu­nau­tés locales, et qui sont orga­ni­sées sur une base décen­tra­li­sée et éga­li­taire. L’ac­ces­si­bi­li­té demande où, par qui et dans quelles cir­cons­tances une tech­no­lo­gie peut être (en géné­ral) déve­lop­pée et uti­li­sée. Dans la pers­pec­tive de la décrois­sance, cela signi­fie, entre autres, pro­mou­voir l’al­pha­bé­ti­sa­tion tech­no­lo­gique des femmes en par­ti­cu­lier, pla­cer les tech­no­lo­gies finan­cées par les pou­voirs publics sous des licences libres et ne pas empê­cher le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique par des bre­vets moti­vés par le pro­fit. L’a­dap­ta­bi­li­té concerne la mesure dans laquelle une tech­nique peut être uti­li­sée indé­pen­dam­ment, la faci­li­té avec laquelle elle peut être éten­due et cou­plée à d’autres tech­niques, et la manière dont cela peut être faci­li­té par la nor­ma­li­sa­tion des com­po­sants de base. Dans une pers­pec­tive de décrois­sance, cela encou­rage l’al­lon­ge­ment des périodes de garan­tie et la garan­tie de répa­ra­tion, ain­si que le contrôle de ses propres don­nées dans l’es­pace numé­rique, puisque les inter­nautes pour­raient alors sau­ve­gar­der les infor­ma­tions qu’ils par­tagent sur dif­fé­rentes pla­te­formes. La bio-inter­ac­tion désigne l’in­te­rac­tion avec le monde vivant : Quels sont les effets d’une tech­no­lo­gie sur les orga­nismes vivants, qu’il s’a­gisse d’hu­mains, d’a­ni­maux ou de plantes, ain­si que sur des éco­sys­tèmes entiers ? Les pen­seurs de la décrois­sance demandent que les tech­no­lo­gies soient prises en compte sur l’en­semble de leur cycle de vie, de l’ac­qui­si­tion des res­sources à leur éli­mi­na­tion, et que le prin­cipe de pré­cau­tion soit appli­qué lors de l’é­va­lua­tion des risques sani­taires et envi­ron­ne­men­taux des nou­velles tech­no­lo­gies. Ces tech­no­lo­gies visent à réa­li­ser une éco­no­mie en cir­cuit fer­mé aus­si com­plète que pos­sible, dans laquelle toutes les matières pre­mières indus­trielles sont entiè­re­ment recy­clées et toutes les matières pre­mières dégra­dables sont réin­tro­duites dans le cycle éco­lo­gique. La cin­quième dimen­sion de la tech­no­lo­gie convi­viale, l’a­dé­qua­tion, consiste à éva­luer si une cer­taine tech­no­lo­gie est appro­priée pour l’accomplissement d’une tâche don­née. Dans une socié­té de décrois­sance, les tech­no­lo­gies doivent main­te­nir une rela­tion signi­fi­ca­tive entre l’ap­port en temps et en res­sources maté­rielles et ce qui doit être réa­li­sé. Cela signi­fie, par exemple, qu’il faut se dépla­cer dans une ville lar­ge­ment dépour­vue de voi­tures grâce aux trans­ports publics, aux bicy­clettes (car­go) et à pied — ce qui per­met d’être plus rapide, de pro­duire moins d’é­mis­sions et de pré­ser­ver davan­tage de ressources. »

S’ils étaient hon­nêtes, S, V & V devraient par­ve­nir à la conclu­sion selon laquelle toutes les tech­no­lo­gies modernes ne sont pas « convi­viales ». Mais non. Pour­tant, si toutes les impli­ca­tions sociales et maté­rielles du déve­lop­pe­ment (qu’ils appellent de leurs vœux) d’une « infra­struc­ture mas­sive (de pan­neaux solaires, d’éo­liennes, d’u­sines de bio­éner­gie, de tur­bines maré­mo­trices et, sur­tout, de tech­no­lo­gies per­met­tant de sto­cker cette éner­gie, comme les bat­te­ries) » étaient prises en compte, il appa­raî­trait clai­re­ment que ses impacts éco­lo­giques sont désas­treux et qu’il implique la per­pé­tua­tion de hié­rar­chies sociales. S, V & V semblent par ailleurs oublier ou igno­rer que toutes les indus­tries exis­tantes sont lour­de­ment des­truc­trices sur le plan écologique.

C’est ain­si qu’ils pro­meuvent une uto­pie urbaine, tech­no­lo­gique et indus­trielle, avec « des villes dotées d’une abon­dance de res­sources publiques per­for­mantes, fiables et luxueuses aux­quelles cha­cun aurait accès gra­tui­te­ment et que cha­cun pour­rait uti­li­ser col­lec­ti­ve­ment — des trans­ports publics (dans les rues libé­rées des voi­tures pri­vées) aux connexions inter­net rapides et aux ciné­mas com­mu­nau­taires ». C’est ain­si qu’ils vantent « les pos­si­bi­li­tés objec­tives décou­lant d’une pros­pec­tive sur les com­muns numé­riques » et qu’ils se demandent « com­ment les nou­veaux outils numé­riques peuvent aider à sou­te­nir la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique et la prise de déci­sion décen­tra­li­sée — et donc com­ment ils peuvent contri­buer à démo­cra­ti­ser les acti­vi­tés économiques ».

(En effet, n’étant pas à une absur­di­té près, à une contra­dic­tion près, S, V & V pro­meuvent aus­si l’oxymore d’une « pla­ni­fi­ca­tion démocratique ».)

BREF. Une nou­velle illus­tra­tion de la mal­hon­nê­te­té, de la confu­sion et de la naï­ve­té d’un cer­tain pan de la décrois­sance (il y aurait bien plus à dire, par exemple sur leur réduc­tion du capi­ta­lisme à « une socié­té mue par l’accumulation », qui les amène à pro­duire une cri­tique tron­quée du capi­ta­lisme, à pro­mou­voir une sorte de capi­ta­lisme équi­table, avec plein emploi pour tous et toutes, ou encore sur l’ab­sence de toute cri­tique sérieuse de l’É­tat). La civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle « convi­viale » qu’ils appellent de leurs vœux n’existe pas. Elle n’adviendra jamais. (C’est-à-dire que même dans l’hypothèse far­fe­lue où elle advien­drait, elle ne serait ni éco­lo­gique ni démo­cra­tique (ni « conviviale »).)

Celles et ceux qui se pré­oc­cupent de la nature, de la liber­té et de l’égalité devraient plai­der en faveur du déman­tè­le­ment inté­gral de la civi­li­sa­tion indus­trielle, du retour à des petites socié­tés à taille humaine, rudi­men­taires sur le plan tech­no­lo­gique (pour faire sché­ma­tique). Mais mal­heu­reu­se­ment, pour un cer­tain nombre de rai­sons, dont plu­sieurs devraient être évi­dentes, une telle pers­pec­tive n’a presque aucune chance, dans la situa­tion pré­sente (telle qu’elle est et telle qu’elle évo­lue), d’être por­tée par un nombre signi­fi­ca­tif d’individus. (L’absence de dis­cus­sion sérieuse des forces en pré­sence, de la volon­té de puis­sance qui anime le capi­ta­lisme indus­triel, la civi­li­sa­tion, consti­tue d’ailleurs une des nom­breuses lacunes du livre ici dis­cu­té, qui se contente de pro­po­ser un pro­gramme idéal absurde (inco­hé­rent sur le plan social comme sur le plan éco­lo­gique), et donc indé­si­rable, et n’ayant, en outre, stric­te­ment aucune chance d’être un mini­mum implé­men­té (même à la faveur de quelque « pro­chain cycle contre-hégé­mo­nique » à venir, dans lequel S, V & V semblent pla­cer tous leurs espoirs).)

Selon toute pro­ba­bi­li­té, la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle conti­nue­ra, inexo­ra­ble­ment, de tout détruire, y com­pris les rap­ports humains. Et nul doute que tout au long de l’empirement du désastre, nous aurons droit à bien d’autres plai­doyers en ce genre, pro­cla­mant qu’une autre manière de gérer les tech­no­lo­gies modernes est pos­sible, qu’internet et la démo­cra­tie peuvent très bien faire bon ménage, qu’il ne faut pas reje­ter en bloc la moder­ni­té tech­no­lo­gique, qu’il est pos­sible de la démo­cra­ti­ser, etc. On n’attendait sim­ple­ment pas telles niai­se­ries de la part de soi-disant « décroissants ».

Nico­las Casaux

*

En bonus, un autre extrait tra­duit de leur ouvrage, dans lequel ils résument leur pro­gramme, leur ver­sion idéale de la décroissance :

« Nous nous concen­trons sur des chan­ge­ments trans­for­ma­tion­nels dans six domaines : (1) la démo­cra­ti­sa­tion de l’é­co­no­mie, qui com­prend, par exemple, le ren­for­ce­ment des biens com­muns et de l’é­co­no­mie soli­daire, le trans­fert de ser­vices publics comme l’eau ou l’élec­tri­ci­té vers la pro­prié­té démo­cra­tique, le sou­tien ins­ti­tu­tion­nel aux lieux de tra­vail coopé­ra­tifs, ou des pro­po­si­tions de coor­di­na­tion macroé­co­no­mique et de pla­ni­fi­ca­tion par­ti­ci­pa­tive ; (2) la redis­tri­bu­tion et la sécu­ri­té sociale, qui com­prend des poli­tiques garan­tis­sant l’ac­cès aux ser­vices de base tels que les soins de san­té, les trans­ports publics, l’a­li­men­ta­tion et l’é­du­ca­tion pour tous, ou, comme l’a appe­lé le mou­ve­ment fran­çais de la décrois­sance, la dota­tion incon­di­tion­nelle d’au­to­no­mie — les ser­vices de base uni­ver­sels ; (3) la démo­cra­ti­sa­tion de la tech­no­lo­gie, sou­te­nue par des poli­tiques telles que l’é­va­lua­tion de l’im­pact des tech­no­lo­gies sur la socié­té et l’en­vi­ron­ne­ment tout au long de leur cycle de vie, ou l’ou­ver­ture de centres de répa­ra­tion dans chaque com­mu­nau­té ; (4) la reva­lo­ri­sa­tion du tra­vail, qui com­prend des poli­tiques telles que la réduc­tion radi­cale du temps de tra­vail et l’é­li­mi­na­tion des emplois inutiles ou socia­le­ment nui­sibles (comme la publi­ci­té ou l’in­dus­trie de la frac­tu­ra­tion) tout en recen­trant l’é­co­no­mie autour des besoins et du tra­vail du soin (care) ; (5) la démo­cra­ti­sa­tion du méta­bo­lisme social, ce qui signi­fie que de vastes zones de pro­duc­tion et de consom­ma­tion devront être déman­te­lées, tan­dis que d’autres sys­tèmes devront être déve­lop­pés à leur place — cela pour­rait signi­fier, par exemple, la réforme des sys­tèmes d’im­po­si­tion pour décou­ra­ger les acti­vi­tés indus­trielles nui­sibles, ou des mora­toires sur les infra­struc­tures pré­vues pour les com­bus­tibles fos­siles, comme les aéro­ports ou les méga auto­routes ; (6) la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, qui pour­rait com­prendre, par exemple, la restruc­tu­ra­tion du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal pour déman­te­ler les hié­rar­chies inégales entre les nations, ou l’an­nu­la­tion des dettes des pays du Sud et le trans­fert de res­sources, de tech­no­lo­gies et d’argent en répa­ra­tion de la dette cli­ma­tique. Cette large sélec­tion de poli­tiques montre que la décrois­sance ne consiste pas à pro­po­ser une seule poli­tique qui pour­rait poten­tiel­le­ment tout chan­ger (comme le sou­tiennent de nom­breux défen­seurs du reve­nu de base, par exemple), mais qu’elle offre plu­tôt un ensemble holis­tique où chaque poli­tique com­plète les autres. »

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