Le militantisme, stade ultime de l’aliénation #1 (par Nicolas Casaux)

Contrairement à ce qu’il s’imagine, contrairement à ce que s’imaginent celles et ceux qui le peuplent, le milieu militant n’échappe aucunement aux dynamiques, aux influences des institutions dominantes.

On pourrait l’illustrer par d’innombrables exemples. Je prendrai celui de l’édition et du milieu militant écologiste. Dans le milieu militant écolo, on est fiers, ces temps-ci, de dénoncer l’empire Bolloré. Très bien. Bolloré est évidemment une crapule, un milliardaire d’extrême droite, un capitaliste infâme.

Mais dans le milieu militant écolo, on a souvent pour maîtres à penser des intellectuel∙les publié∙es aux éditions du Seuil (un exemple, j’aurais pu en choisir d’autres).

Clément Sénéchal, l’ancien porte-parole de Greenpeace reconverti en marxiste-léniniste révolutionnaire, a été publié au Seuil (son livre s’intitule Pourquoi l’écologie perd toujours, mais échoue admirablement à répondre à cette question, voir ici).

Le livre On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour les Soulèvements de la Terre a été publié au Seuil.

Le livre de Timothée Parrique aussi.

Et un livre de Philippe Descola et Alessandro Pignocchi. Et plusieurs autres de Pignocchi seul. Et de Descola. Et les livres de Malcom Ferdinand (dont L’Écologie décoloniale). Et Pablo Servigne, Philippe Bihouix, Jean-Baptiste Fressoz. Et un livre de Guillaume Meurice. Le média Reporterre tient une collection au Seuil. Etc.

Les éditions du Seuil sont une maison d’édition parmi les plus importantes du paysage littéraire francophone. Elles appartiennent au groupe Média Participations, un groupe d’édition, de médias et de divertissement franco-belge fondé en 1986 par l’avocat d’affaires et ancien ministre Rémy Montagne, contrôlé par une holding de droit belge, MP Belgique. Depuis le rachat du groupe La Martinière en 2017 (qui comprenait les éditions du Seuil), Média-Participations est l’un des cinq premiers acteurs de l’édition en France, ainsi que dans le secteur de la bande dessinée, au niveau européen.

A la tête de Média-Participations, on trouve aujourd’hui Vincent Montagne, le fils de Rémy. Fervent catholique, comme son père, Vincent Montagne est aussi à la tête de la chaîne de télévision catholique KTO, et directeur de la publication de Famille Chrétienne, entre autres activités religieuses. Grâce à sa mère, Geneviève Michelin, Vincent Montagne entretient aussi un lien étroit avec la multinationale Michelin. Il dirige aujourd’hui la Société Auxiliaire de Gestion (SAGES) affilié au groupe Michelin. Également président du Syndicat national de l’édition, Vincent Montagne s’est « rapproché de Vincent Bolloré et de Pierre-Édouard Stérin, mais aussi de Bernard Arnault (LVMH) et de Rodolphe Saadé (patron de CMA CGM qui possède BFM TV, la Tribune, RMC et des parts dans M6), en participant au consortium qui a racheté l’EST Paris, École de supérieurs de journalisme désormais aux mains de grands financiers » (Sophie Joubert, « L’édition à l’extrême droite toute », L’Humanité, 10 avril 2025).

Vincent Montagne vaut-il mieux que Vincent Bolloré ? Peut-être. Mais est-il pour autant souhaitable de rapporter du pognon à Vincent Montagne et de contribuer à perpétuer la domination du milieu éditorial par un petit nombre de groupes d’édition ?

(Bien sûr, diverses raisons peuvent pousser les auteurs que je mentionne plus haut à signer au Seuil ou dans une maison d’édition du même acabit : le prestige d’être publié par une grande maison d’édition, ayant publié beaucoup de penseurs célèbres (de grands zommes, de sommités intellectuelles hautement révérées) ; la garantie de bénéficier d’une importante diffusion, d’une large distribution et d’une bonne promotion (médiatique) ; etc.)

Les maîtres à penser du mouvement écologiste sont mécaniquement produits par un circuit universitaro-médiatico-éditorial assez spécifique. Il s’agit souvent d’individus issus du système universitaire, diplômés comme il faut, parfois scientifiques, puis publiés par des maisons d’éditions majeures (Le Seuil, La Découverte, Actes Sud, etc.), dont les livres sont ensuite promus par les médias de référence (Le Monde, Libération, Les Inrocks, France Culture, France Inter, etc.).

Et donc voilà le paradoxe, la mystification : ce circuit ne produit et ne promeut pas les critiques les plus incisives, radicales, abouties, cohérentes, du monde tel qu’il va, pour la raison principale qu’il en est lui-même une partie, un pan, un produit. Ni l’université, ni les institutions scientifiques, ni les grands groupes de l’édition, ni les médias de masse (même « de gauche ») n’ont pour fonction ou objectif de promouvoir les critiques les plus justes de l’ordre dominant. C’est pourquoi ce circuit ne met jamais en avant de penseuses ou penseurs articulant une critique radicale (c’est-à-dire honnête) de la technologie, du système industriel, du capitalisme, de l’État ou du patriarcat.

Il y a quelque chose de foncièrement paradoxal, d’absurde, de tragi-comique même, à s’imaginer contester un système, un ordre social, les institutions dominantes, en puisant ses idées et en trouvant ses maîtres à penser dans ces institutions.

Le milieu militant manque cruellement de réflexivité, de conscience de lui-même, de conscience de ce qu’il est, des dynamiques qui le traversent et qui l’animent.

Ce paradoxe caractérise même la gauche dans son ensemble (au-delà du milieu militant).

Tant que la gauche restera inféodée au circuit susmentionné de production de maîtres à penser de la contestation autorisée, elle continuera sans doute de passer à côté des problèmes les plus fondamentaux auxquels nous faisons face et restera assez inoffensive, incapable d’enrayer le désastre social et écologique.

Nicolas Casaux

Total
0
Shares
10 comments
  1. Les soubresauts qui menacent ou détruisent les sociétés humaines à travers leurs histoires, qu’ils triomphent ou qu’ils avortent, se caractérisent par un abondant flot de sang humain. Qu’est ce qui poussent les hommes et les femmes à répandre leur sang sans craindre la mort ? On pourrait dire que les ventres vides affamés sont leur dénominateur commun, mais c’est insuffisant, il y autre chose de bien plus profond enraciné en eux qui les poussent à se sacrifier. Ils sont prêts à mourir, non parce qu’ils renoncent à la vie, mais précisément parce qu’ils veulent vivre. Ils ne sont absolument pas déterminés par un quelconque instinct de conservation biologique, et en cela, ils échappent totalement à son contrôle. On pourrait se laisser dérouter par une telle indétermination de la part d’une espèce de primates évolués, mais en fait paradoxalement, elle est entièrement déterminée pour d’autres raisons qui lui sont propres. Que ces raisons qui lui sont propres restent inchangées, et les sociétés humaines demeurent vivables et stables. Mais que ces raisons changent, et alors là, il n’y a plus rien qui ne puisse l’empêcher ni la retenir de se sacrifier. Ces raisons qui sont si profondément ancrées en elle sont bien entendu des raisons de subsistances physiologiques, mais également et surtout, des projections mentales, des fantasmagories imaginaires, d’incessants bouillonnements magmatiques inconscients qu’elle projette sur le réel, et pour elle, rien n’est plus réel que cet élan projectif. Que les conditions de cette projection, véritable in-interruption d’un film mental, se transforment parce que les conditions physiologiques de sa matérialisation concrète ne sont plus réunies, et elle sera prête à mourir pour une autre, pour une nouvelle séance fantasmagorique totalement neuve, et de toutes ses forces et de toutes ses ressources, elle sera prête à se sacrifier pour qu’elle se réalise. Bref, pour en revenir à nos moutons (bèèèè…c’est pas nous les moutons!), et au regard des enjeux existentiels de la crise écologique pour cette espèce de primates si particulière, nul ne sait quelle forme ni quelle vision, cette nouvelle projection d’imaginaire pourra prendre, mais il est sûr que ni les révolutions du passé, devenues des mythes fossilisés par le temps, ni les solutions toutes prêtes à être adoptées par ceux qui croient penser pour les autres, ne lui ressembleront, et je penche plutôt, du côté de toutes les révoltes avortées par l’histoire, parce que ce sont autant d’exemples furtifs de tentatives d’élaborations du futur dont notre espèce dépends pour vivre et mourir.

    1. J’ai lu votre commentaire avec grand intérêt mais je ne comprends pas ce que vous voulez dire à la fin par « pencher plutôt, du côté de toutes les révoltes avortées par l’histoire » ?

  2. Bonjour.
    Ce article amène aussi à se demander pourquoi ces groupes médiatiques relaient ces vraies questions (édulcorées et rendues consommables), çar il est peu probable que ce soit pour des sous ou des parts de marché. Une tribune dans la décroissance de 2019, du collectif lieux communs et des amis de bartleby sont éclairants : que tout change pour que rien ne change, faire le grand sacrifice pour la planète avec greta et l’oligarchie, construire un mythe ou un récit et garder les commandes. Moi, à la place de Vincent Montagne et de peur de passer pour un con, je ferai pareil.

  3. Le capital culjturel est une arnaque sémantique, déstiné a faire avaler à la classe anciennement oyenne, ajourd’hui clochardisém la pillule de son déclassement.
    J’ai bac + 9 , thèse en physique, diplôme d’ingé de l’ecole de Barrault, ait eu 20/20 au bac de français, ai passé des concours en russe, ai étudié longuement le latin, et me retrouve a cinquante ans a me faire commander par des jeunes de banlieue qui ne sont pas mechant mais ne sont pas encombre par tout ce fatras ideologique absolument inutile. Et mon cas est general, comme l’a avoue le monde dans un article recent sur les plus de 40 ans trop eduqué qui font fuir les employeurs.

    La vrai richesse aujourd’hui est communautaire, et nous, les occidentaux des classes moyennes, on est tres .mal doté, isolés et matraqués par l’état qui est une machine a copinage destiné a nous faire la peau (car nous representons un danger comme l’a montré les gilets jaunes).
    D’ou le narratif scelerat de capital culturel, destine a justifier notre appauvrissement monetaire. Et a terme notre elimination (deja nous ne faisons plus d’enfant pour des raisons ptrincipalement economique).

  4. D’accord, mais un peu de rigueur ne saurait nuire : Premières secousses, »le livre des Soulèvements de la Terre », est paru à la Fabrique, hein, pas au Seuil.
    C.

    1. Malentendu. Et mauvaise formulation. Je faisais référence au livre « On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour les Soulèvements de la Terre ». J’ai clarifié.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

La farce électorale états-unienne (Chris Hedges)

L’État-entreprise cherche à nous faire participer à la mascarade politique des élections chorégraphiées. Il cherche à ce que nous jouions selon ses règles. Nos médias corporatistes, rincés par les dollars de la publicité politique, inondent les ondes de ridicule et de trivial. Les candidats, les sondeurs, les analystes politiques, les commentateurs et les journalistes célèbres fournissent des boucles infinies de bla-bla "politique" banal et absurde, qui n’est en réalité qu’une grotesque forme d’anti-politique. Nous serons bombardés par cette propagande, largement centrée sur les personnalités fabriquées des candidats, pendant plusieurs mois. Éteignez tout cela. Ça n’a aucun sens.