J.K. Rowling : Pourquoi j’ai décidé de prendre la défense des femmes

Dans ces extraits inédits du nou­veau livre The Women Who Wouldn’t Whee­sht (« Les femmes qui ne se tai­ront pas »), parus sur le site du Sun­day Times le mer­cre­di 29 mai 2024, l’autrice de Har­ry Pot­ter, une mère au cœur bri­sé et une ancienne direc­trice de pri­son racontent l’histoire de leur lutte pour les droits des femmes.


J.K. Rowling : Pourquoi j’ai décidé de prendre la défense des femmes

Selon les cri­tères de l’univers où j’évoluais, j’étais une héré­tique. J’en étais venue à croire que le mou­ve­ment socio­po­li­tique selon lequel « les femmes trans sont des femmes » n’était ni gen­til ni tolé­rant, et qu’il s’agissait en réa­li­té d’un mou­ve­ment pro­fon­dé­ment miso­gyne, régres­sif et aus­si dan­ge­reux dans ses objec­tifs qu’autoritaire dans ses tac­tiques. Cepen­dant, je me gar­dais d’exprimer ces consi­dé­ra­tions en public, parce que de nom­breuses per­sonnes autour de moi, y com­pris des per­sonnes que j’aime, m’avaient sup­plié de me taire. Ain­si, je regar­dais de loin la mobi­li­sa­tion de femmes qui avaient tout à perdre en défen­dant leurs droits en Écosse et au Royaume-Uni. La culpa­bi­li­té de ne pas avoir été à leurs côtés allait m’accompagner au quo­ti­dien, comme une dou­leur chronique.

Deux évé­ne­ments juri­diques sépa­rés ayant eu lieu au Royaume-Uni m’ont pous­sée à aban­don­ner ma couverture.

En 2019, une cher­cheuse anglaise, Maya Fors­ta­ter, a pour­sui­vi ses employeurs aux prud’hommes. Maya Fors­ta­ter affir­mait qu’elle avait été vic­time de dis­cri­mi­na­tion en rai­son de sa convic­tion selon laquelle les êtres humains ne peuvent pas réel­le­ment chan­ger de sexe. D’un côté, il parais­sait incon­ce­vable que le tri­bu­nal se pro­nonce contre Maya pour avoir expri­mé une croyance ration­nelle et fac­tuelle, mais j’avais un mau­vais pres­sen­ti­ment. J’avais peur qu’elle perde. Le cas échéant, les impli­ca­tions d’un tel échec pour la liber­té d’expression et de croyance au Royaume-Uni, en par­ti­cu­lier pour les femmes, s’annonçaient considérables.

Le jour de décembre 2019 où Maya a per­du son pro­cès pour dis­cri­mi­na­tion (qu’elle a ulté­rieu­re­ment gagné en appel, obte­nant des dom­mages et inté­rêts sub­stan­tiels), j’ai twee­té : « Habillez-vous comme il vous plaît. Appe­lez-vous comme vous le sou­hai­tez. Cou­chez avec n’importe quel adulte consen­tant qui veut bien de vous. Vivez votre meilleure vie dans la paix et la sécu­ri­té. Mais faire perdre aux femmes leur emploi pour avoir dit que le sexe est réel ? #IStand­With­Maya »

Puis j’ai expo­sé mes inquié­tudes au sujet de l’idéologie de l’identité de genre dans un essai publié sur mon site web. Depuis, j’ai été frap­pée par le nombre de per­sonnes qui ont pré­ten­du savoir ce que je pen­sais sur la ques­tion tout en admet­tant tran­quille­ment n’avoir jamais lu cet essai. Ils n’en avaient pas besoin, disaient-ils, parce que leurs influen­ceurs trans pré­fé­rés avaient déjà expli­qué ce que j’avais vrai­ment vou­lu dire. Ce type assez com­mun de prise de posi­tion résu­mait bien l’absence de pen­sée cri­tique autour de la ques­tion, et l’aversion des acti­vistes du genre à se confron­ter à des idées sus­cep­tibles d’ébranler leur foi en leurs pré­cieux slogans.

L’été sui­vant, en Écosse, où je vis depuis trente ans, le gou­ver­ne­ment du Scot­tish Natio­nal Par­ty, diri­gé par la pre­mière ministre Nico­la Stur­geon, s’apprêtait à adop­ter le pro­jet de Loi sur la Réforme de la recon­nais­sance du genre (Gen­der Recog­ni­tion Reform Bill), qui reti­rait toute bar­rière médi­cale au pro­ces­sus de tran­si­tion. Une per­sonne pour­rait chan­ger de « sexe légal » à condi­tion d’avoir vécu dans son « genre acquis » pen­dant trois mois et d’avoir fait une décla­ra­tion sta­tu­taire indi­quant qu’elle avait l’intention de conti­nuer à le faire. On n’y trou­vait aucune défi­ni­tion de ce que signi­fiait « vivre dans un genre acquis » et aucune obli­ga­tion d’évaluation psy­cho­lo­gique, de chi­rur­gie ou d’hormones. Si le pro­jet de loi était adop­té, cela signi­fie­rait qu’un plus grand nombre d’individus mâles pour­raient reven­di­quer plus fer­me­ment leur droit d’entrer dans des espaces aupa­ra­vant réser­vés aux femmes, y com­pris les refuges pour vic­times de vio­lences domes­tiques, les centres d’aide aux vic­times de viol, les ves­tiaires publics et les cel­lules de prison.

Des son­dages avaient mon­tré que le public n’était pas du tout d’accord avec ce que le gou­ver­ne­ment de Stur­geon pré­voyait de faire. J’étais tel­le­ment furieuse que le par­le­ment écos­sais se montre prêt à pas­ser le pro­jet de Loi sur la Réforme de la recon­nais­sance du genre en dépit de l’opposition publique que le 6 octobre 2022, jour d’une mani­fes­ta­tion de femmes devant Holy­rood, j’ai pos­té une pho­to de moi vêtue d’un T‑shirt avec le slo­gan : « Nico­la Stur­geon, Des­troyer of Women’s Rights » (« Nico­la Stur­geon, des­truc­trice des droits des femmes »).

Le pro­jet de loi a été adop­té en décembre 2022. Fait incroyable, un amen­de­ment visant à empê­cher les hommes condam­nés pour des crimes sexuels comme le viol d’obtenir un cer­ti­fi­cat de recon­nais­sance de genre a été reje­té. Une ava­nie que le par­le­ment écos­sais met­tra très long­temps à effa­cer. (Le pro­jet de loi a par la suite été blo­qué par le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique en rai­son de son incom­pa­ti­bi­li­té avec la Loi sur l’égalité - Equa­li­ty Act).

Stur­geon, auto-iden­ti­fié comme « fémi­niste jusqu’au bout des doigts », s’est expri­mée en 2023 sur les « véri­tables » moti­va­tions de ceux qui s’opposaient à l’idéologie de l’identité de genre : « Je pense que cer­taines per­sonnes ont déci­dé de se ser­vir des droits des femmes comme une sorte de cape d’acceptabilité pour cou­vrir leur trans­pho­bie… tout comme ils sont trans­phobes, vous décou­vri­rez qu’ils sont pro­fon­dé­ment miso­gynes, sou­vent homo­phobes, et pro­ba­ble­ment racistes pour certain·es. »

Beau­coup ont été scandalisé·es par les pro­pos de Stur­geon – l’une de mes amies a fini par déchi­rer sa carte de membre du SNP. Pour­tant, ils n’avaient rien de sur­pre­nant. Pen­dant la pré­pa­ra­tion du vote sur le pro­jet de loi de réforme de la recon­nais­sance du genre, la pre­mière ministre avait exclu­si­ve­ment sou­te­nu des posi­tions des mili­tants trans. Un des argu­ments pré­fé­rés des idéo­logues de l’identité de genre pré­ten­dait que si vous n’adhériez pas à leur phi­lo­so­phie, vous étiez un supré­ma­ciste blanc homophobe.

Le retour de bâton auquel j’ai fait face pour avoir par­lé de Maya, de l’idéologie de l’identité de genre en géné­ral et de la situa­tion en Écosse a été extrê­me­ment vicieux. Per­sonne ayant essuyé un tsu­na­mi de menaces de mort et de viol ne vous dira jamais que c’est mar­rant. Je ne pré­ten­drai pas que cela n’a pas été effrayant, mais j’avais néan­moins une nette idée de ce qui m’attendait parce que j’avais vu la même chose arri­ver à d’autres femmes, dont beau­coup avaient ris­qué leur car­rière et, par­fois, leur inté­gri­té phy­sique. Très peu de femmes en vue — à d’honorables excep­tions près, notam­ment dans le sport, telles que Mar­ti­na Navra­ti­lo­va et Shar­ron Davies en tête — sem­blaient prêtes à se lever et à offrir leur sou­tien et leur pro­tec­tion à ces femmes. Le temps était venu pour moi de prendre la parole.

Dans ce qui s’apparentait à ma com­mu­nau­té pro­fes­sion­nelle, les gens étaient per­plexes à l’idée que j’abandonne une posi­tion sécure et bien vue dans le but de sou­te­nir Maya et de faire cam­pagne contre le pro­jet de loi écos­sais sur la réforme de la recon­nais­sance du genre. À quoi diable étais-je en train de jouer ?!

Des gens avec les­quels j’avais tra­vaillé se sont empres­sé de prendre leurs dis­tances ou de condam­ner publi­que­ment mes opi­nions blas­phé­ma­toires (je dois ajou­ter que beau­coup de col­lègues, ancien·nes et actuel·les, m’ont appor­té un sou­tien indé­fec­tible). En véri­té, les condam­na­tions de cer­tains m’ont bien moins sur­prise que le fait que d’autres m’ont envoyé des cour­riels ou des mes­sages par l’intermédiaire de tiers pour s’assurer que nous res­tions ami·es.

Le fait est que ceux qui se sont offus­qués de mes posi­tions étaient loin de com­prendre à quel point je trou­vais les leurs mépri­sables. « Pas de débat » (no debate) était deve­nu le slo­gan de pré­di­lec­tion de ceux qui se posaient autre­fois en défen­seurs de la liber­té d’expression. Des hommes pré­ten­du­ment pro­gres­sistes sou­te­naient que les femmes n’existaient pas en tant que classe bio­lo­gique obser­vable et n’avaient pas besoin de droits sexo-spé­ci­fiques. Des femmes célèbres affir­maient avec insis­tance que le fait que tout homme s’identifiant comme femme soit auto­ri­sé à péné­trer dans des espaces non mixtes réser­vés aux femmes, y com­pris les ves­tiaires, les salles de bains ou les refuges pour vic­times de viols, ne posait pas le moindre risque pour les femmes et les jeunes filles.

J’ai alors deman­dé à des per­sonnes qui se consi­dé­raient comme socia­listes et éga­li­taires quelles pour­raient être les consé­quences pra­tiques de l’effacement de mots ver­na­cu­laires tels que « femme » et « mère », et de leur rem­pla­ce­ment par « per­sonnes avec uté­rus », « per­sonnes mens­trua­trices » et « parent ges­tant », en par­ti­cu­lier pour celles chez qui l’anglais étaient une seconde langue, ou pour les femmes avec une com­pré­hen­sion limi­tée de leur propre corps. Les per­sonnes inter­ro­gées sem­blaient confuses et irri­tées par cette ques­tion. Mieux valait qu’une cen­taine de femmes avec des dif­fi­cul­té à maî­tri­ser la der­nière mou­ture du jar­gon de l’identité de genre passent à côté d’informations de san­té publique plu­tôt qu’une seule per­sonne tran­si­den­ti­fiée se sente inva­li­dée. Telle était appa­rem­ment la ligne suivie.

Lorsque que je posais des ques­tions sur les consé­quences de l’absence d’espaces non mixtes sur les femmes appar­te­nant à cer­tains groupes reli­gieux ou sur les sur­vi­vantes de vio­lences sexuelles, les réponses s’apparentaient à un haus­se­ment d’épaules. J’entendais en boucle qu’« aucune per­sonne trans­genre n’avait jamais fait de mal à une femme ou à une fille dans un espace réser­vé aux femmes », la conscience des pro­sé­lytes n’étant appa­rem­ment pas trou­blée par le fait de répé­ter un men­songe aisé­ment réfu­table : il était abon­dam­ment prou­vé que des hommes reven­di­quant une « iden­ti­té fémi­nine » avaient com­mis des délits et des crimes sexuels, des actes de vio­lence et de voyeu­risme, aus­si bien à l’intérieur d’espaces réser­vés aux femmes qu’à l’extérieur. En effet, les chiffres du minis­tère de la jus­tice mon­traient que les hommes tran­si­den­ti­fiés [« femmes trans »] incar­cé­rés au Royaume-Uni étaient plus sus­cep­tibles de l’être pour des délits et crimes sexuels que le reste des pri­son­niers mas­cu­lins. Lorsque j’évoquais ce fait embar­ras­sant, on me répon­dait par­fois que les délin­quants sexuels tran­si­den­ti­fiés « ne sont pas vrai­ment trans, qu’ils ne font qu’abuser du sys­tème ». Oui, c’est vrai. C’est bien le pro­blème. Si un sys­tème repose sur un sen­ti­ment de soi [absurde et sexiste] invé­ri­fiable plu­tôt que sur le sexe [maté­riel], il est impos­sible d’empêcher des indi­vi­dus mal­in­ten­tion­nés d’en tirer parti.

L’une des choses qui m’ont le plus cho­quée dans toute cette débâcle, c’est l’aveuglement déli­bé­ré de tant de lea­ders d’opinion à l’égard des lan­ceurs d’alerte de la cli­nique bri­tan­nique Tavi­stock, spé­cia­li­sée dans l’identité de genre et aujourd’hui désa­vouée. Des méde­cins qui démis­sion­naient en pro­por­tions inha­bi­tuelles affir­maient que de jeunes autistes homosexuel·les, ain­si que des jeunes qui avaient été vic­times d’abus — groupes sur­re­pré­sen­tés par­mi les jeunes cher­chant à tran­si­tion­ner — fai­saient l’objet d’une pro­cé­dure accé­lé­rée en vue d’interventions médi­cales irré­ver­sibles dont les bien­faits étaient dou­teux, le tout sous la pres­sion de groupes de mili­tants et de méde­cins endoc­tri­nés. Ces lan­ceuses et lan­ceurs d’alertes ont depuis été réhabilité·es : une enquête indé­pen­dante a fait fer­mer le service.

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Aujourd’hui, avec le recul, et mal­gré toutes les fois où j’ai connu des moments très déplai­sants, je constate que le fait de m’être ouver­te­ment affi­chée comme cri­tique du genre a appor­té bien plus de posi­tif que de néga­tif. L’avantage le plus impor­tant de cette prise de parole, c’est qu’elle m’a per­mis d’agir librement.

L’une de mes écri­vaines pré­fé­rées, Colette, a écrit dans Mes appren­tis­sages que : « Par­mi les cou­rages hors de rai­son, la bra­voure des jeunes filles et insigne. » Pen­dant trop long­temps, je me suis conten­tée d’observer en silence des filles et des femmes qui avaient tout à perdre se dres­ser contre cette chasse aux sor­cières des temps modernes, bra­ver les menaces et les inti­mi­da­tions, pro­fé­rées non seule­ment par des mili­tants cagou­lés bran­dis­sant des pan­cartes d’appels au meurtre et à la vio­lence, mais aus­si par des ins­ti­tu­tions et des employeurs les exhor­tant de renon­cer à leurs droits et d’adhérer à une idéo­lo­gie à laquelle elles ne croyaient pas. Dans un sens, bien sûr, tout cou­rage est « hors de rai­son ». Les êtres humains sont pro­gram­més pour sur­vivre, se mettre en sécu­ri­té et recher­cher le confort. N’est-il pas plus rai­son­nable de ren­trer la tête dans les épaules, d’espérer très fort que quelqu’un d’autre se charge du pro­blème pen­dant que nous vaquons à satis­faire notre inté­rêt per­son­nel et cher­chons l’approbation de nos pairs ? Certes.

Mais je pense que ce que l’on fait subir à des jeunes en dif­fi­cul­té au nom de l’idéologie de l’identité de genre est un scan­dale médi­cal et que nous assis­tons à la plus impor­tante atteinte que j’ai pu obser­ver de mon vivant aux droits des femmes que nos aïeules pen­saient avoir garan­tis à toutes. En fin de compte, j’ai par­lé parce que j’aurais eu honte jusqu’à la fin de mes jours si je ne l’avais pas fait. Si je devais avoir un regret, ce serait de ne pas l’avoir fait plus tôt.

J.K. Row­ling

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Si nous parlons en tant que parents, nous sommes critiqués — ou dénoncés aux services sociaux

Une mère décrit le cau­che­mar dys­to­pique dans lequel a som­bré sa famille depuis que sa fille a trou­vé une nou­velle « tri­bu » à l’école. Par Susan Dalgety.

Esther est une mère au cœur bri­sé. Maman de trois filles, l’identité de genre domine la vie de sa famille depuis bien­tôt cinq ans. Son aînée, Lily, aujourd’hui âgée de 17 ans, pense être un homme pié­gé dans un corps de femme après avoir tra­ver­sé une période « non binaire ». Sa sœur cadette, Rachel, est âgée de 15 ans. Elle a essayé de se ban­der les seins et de prendre de la tes­to­sté­rone ache­tée en ligne, croyant pou­voir chan­ger de sexe. Toutes deux ont été « affir­mées » par des ensei­gnants de leur lycée contre l’avis de leurs parents, mais confor­mé­ment aux direc­tives du gou­ver­ne­ment écos­sais émises à l’intention des écoles en 2021.

Esther, épui­sée par des années pas­sées à essayer d’aider ses filles aux prises avec des pro­blèmes de san­té men­tale a un mes­sage simple pour Nico­la Stur­geon et ses ministres, qui ont pro­mu l’identité de genre dans les écoles : « À quoi pen­siez-vous ? Pour­quoi avoir impo­sé un pro­gramme d’adultes à des enfants ? Ne vous ren­dez-vous donc pas compte de ce que vous avez fait ? »

Esther et son mari, Chris, sont acca­blés par l’épreuve que tra­verse leur famille. Dans son salon cosy, elle se sou­vient de la joie qu’elle et Chris ont res­sen­tie lorsque Lily s’était fait des amis pour la pre­mière fois. « Elle est sur le spectre autis­tique et a du mal à se faire des amis. Elle n’en avait pas lorsqu’elle est entrée au lycée. Elle a repé­ré le dra­peau arc-en-ciel lors d’une jour­née portes ouvertes à l’école — c’est le dra­peau qui l’a atti­rée, elle ne savait pas ce qu’il signi­fiait. Il s’agissait du Pride club (Club des fier­tés) et elle s’y est rapi­de­ment ins­crite. Elle avait trou­vé une “tri­bu”. »

Esther décrit com­ment Lily est deve­nue obsé­dée par l’identité de genre. « C’était une dis­cus­sion non-stop sur le genre et la sexua­li­té. À un moment don­né, elle a par­lé de 96 genres dif­fé­rents. Elle cher­chait une réac­tion de notre part. Nous en par­lions sans cesse, à chaque repas de famille. Et sa cadette a fini par s’intéresser à la ques­tion. Nous avons essayé de la sou­te­nir autant que pos­sible en tant que parents. Elles vou­laient les dra­peaux, les badges, tout l’attirail, et nous les avons sou­te­nues. Après tout, qu’est-ce qu’un badge ? Ce n’est qu’un badge. »

Et puis il y a eu le Covid. Lily et sa sœur Rachel se sont confi­nées en ligne, comme la plu­part des adolescent·es. « Au début du confi­ne­ment, nous fai­sions beau­coup de choses en famille, comme aller nous pro­me­ner ensemble. Mais ce n’était pas des fré­quen­ta­tions nor­males pour les ados et les filles ont com­men­cé à pas­ser le plus clair de leur temps sur leur ordi­na­teur. Nous ne savions pas que l’idéologie de l’identité de genre était omni­pré­sente sur Tik­Tok et You­Tube, et bien sûr, les algo­rithmes les ont aspi­rées de plus en plus profondément. »

Esther et Chris ont accep­té les conseils de l’école les pres­sant de recon­naitre les nou­veaux pré­noms de leurs filles, car elles avaient déjà chan­gé leurs pro­noms à l’école à leur insu. Esther explique : « Le guide pour l’intégration des élèves trans­genres pro­meut le modèle affir­ma­tif, nous avons donc accep­té à contre­cœur. » Déses­pé­rés, ils ont cher­ché de l’aide auprès des ser­vices de san­té men­tale pour enfants et ado­les­cents (CAMHS), mais cette prise de contact s’est sol­dée par un signa­le­ment aux ser­vices sociaux pour « abus émo­tion­nel non inten­tion­nel » parce qu’ils refu­saient d’affirmer le chan­ge­ment d’identité de leur fille en refu­sant d’utiliser à la mai­son les pro­noms qu’elle avait choisis.

Après sept mois d’attente, les tra­vailleurs sociaux ont fina­le­ment déci­dé qu’Esther et Chris n’avaient rien à se repro­cher et ont orien­té la famille vers le CAMHS pour obte­nir un sou­tien. « J’ai ris », dit Esther.

Cinq ans après que leur fille aînée a com­men­cé à explo­rer son iden­ti­té de genre, Esther et son mari ont désor­mais adop­té une approche d’« attente vigi­lante ». « Nous avons pas­sé du temps à essayer de répa­rer nos rela­tions avec elles pour recons­ti­tuer notre uni­té fami­liale… Il est impor­tant de res­ter proches. Mais elles sont pro­fon­dé­ment endoc­tri­nées par l’idéologie en ligne, qui ne pré­sente qu’une image posi­tive [du trans­gen­risme] et rien de la réa­li­té ou des risques. »

« C’est une géné­ra­tion idéa­liste, qui refuse la dicho­to­mie homme-femme. Comme l’a écrit JK Row­ling dans son tweet, “habillez-vous comme vous vou­lez…” Mais c’est dif­fé­rent. En disant aux enfants qu’il est pos­sible de chan­ger de sexe, on a semé la confu­sion dans l’esprit de tout le monde, et c’est désas­treux. Je vois le monde entier affir­mer mes enfants — l’école, les méde­cins, même les opti­ciens, par­tout où elles vont, et tout ça sous le cou­vert de l’injonction à être gen­til (be kind). C’est un cau­che­mar dys­to­pique. Et si nous nous expri­mons, en tant que parents, nous sommes cri­ti­qués ou signa­lés aux ser­vices sociaux. Pour­tant, tout le monde ne fait qu’affirmer une illusion. »

Esther dit que son seul espoir est le temps. « Si nous par­ve­nons à les éloi­gner le plus pos­sible de la tes­to­sté­rone et de la chi­rur­gie durant que leur cer­veau mûrit, nous espé­rons que lorsqu’elles attein­dront l’âge “magique” de 25 ans*, elles seront par­ve­nues à être à l’aise dans leur corps. »

*Consen­sus scien­ti­fique sur la matu­ri­té cérébrale.

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Les femmes incarcérées n’ont pas le choix — elles ne peuvent pas s’enfuir.

L’ancienne gou­ver­neure Rho­na Hot­ch­kiss explique pour­quoi les hommes tran­si­den­ti­fiés n’ont pas leur place dans les pri­sons réser­vées aux femmes.

En 2014, j’ai réa­li­sé l’ambition qui m’animait depuis mon entrée dans l’administration péni­ten­tiaire cinq ans aupa­ra­vant et j’ai pris mes fonc­tions à HMP Corn­ton Vale — la seule pri­son écos­saise réser­vée aux femmes — en tant que gou­ver­neure en charge.

Rho­na Hotchkiss

Au cours de mes deux années en fonc­tions, j’ai ren­con­tré plu­sieurs déte­nus hommes tran­si­den­ti­fiés et j’ai acquis l’inébranlable cer­ti­tude qu’ils ne devraient pas se trou­ver dans une pri­son pour femmes. Je connais bien tous les argu­ments : ce sont des femmes, ils vivent en tant que femmes, ils sont par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables. Mais aucune de ces affir­ma­tions ne résiste à un exa­men appro­fon­di. Les hommes tran­si­den­ti­fiés posent les mêmes pro­blèmes aux femmes que les autres hommes — et c’est pour­quoi les hommes en tant que groupe ne sont pas auto­ri­sés à accé­der libre­ment aux espaces, aux ser­vices et aux sports réser­vés aux femmes. Les hommes tran­si­den­ti­fiés ne sont pas exclus de ces espaces parce qu’ils sont trans, mais parce qu’ils sont des hommes. Il doit en aller de même dans les prisons.

J’aimerais que les gens se sou­viennent que les femmes incar­cé­rées n’ont pas le choix : elles ne peuvent pas s’enfuir. Elles ne peuvent pas évi­ter de par­ta­ger leurs espaces intimes. Elles ne peuvent pas « repro­gram­mer leur trau­ma­tisme », comme l’a scan­da­leu­se­ment sug­gé­ré un émi­nent mili­tant écos­sais à des sur­vi­vantes de viols mal à l’aise avec des hommes dans des espaces non mixtes. [Il s’agit de Mri­dul Wadh­wa, un auto­gy­né­phile : un homme hété­ro­sexuel tran­si­den­ti­fié qui prend son pied en se dégui­sant en femme, et qui est deve­nu res­pon­sable d’un refuge pour femmes vic­times de vio­lences sexuelles, le Edin­burgh Rape Cri­sis Centre.] 

Les femmes déte­nues doivent vivre dans une proxi­mi­té accrue, par­fois très étroite, avec ces hommes pla­cés par l’administration péni­ten­tiaire. Elles ne doivent rien dire pen­dant qu’un homme, avec une érec­tion bien visible à tra­vers ses leg­gings mou­lants, jouit de leur malaise évident. Elles ne doivent rien dire pen­dant qu’un homme agres­sif tape dans les murs, déclen­chant des pous­sées d’adrénaline et de peur en elles en leur fai­sant revivre la vio­lence et les sévices que des hommes leur ont infli­gés. Elles ne doivent rien dire lorsqu’un homme dégui­sé en femme décrit en détail ce qu’il compte faire avec son pénis à sa petite amie lorsqu’il sor­ti­ra de pri­son. Et elles doivent gar­der le silence lorsqu’une « femme trans » leur dit qu’il n’a pas la moindre inten­tion de vivre comme une femme à l’extérieur.

Hot­ch­kiss, à droite, avec JK Row­ling, à gauche, et les autres direc­trices du refuge Beira’s Place, Susan Smith, Johann Lamont et Mar­ga­ret McCartney.

Ces inci­dents bien trop com­muns et dont j’ai été témoin ou qui m’ont été rap­por­tés sont aggra­vés par le fait qu’au Royaume-Uni, mais pas seule­ment, un nombre dis­pro­por­tion­né d’hommes tran­si­den­ti­fiés incar­cé­rés sont des délin­quants ou des cri­mi­nel sexuels. Sachant cela, per­sonne ne devrait sou­te­nir qu’il est accep­table de sou­mettre les femmes déte­nues à de tels niveau de malaise et de menace au quo­ti­dien. Aucun autre groupe vul­né­rable n’est à ce point igno­ré au pro­fit d’un autre groupe – celui des hommes tran­si­den­ti­fiés pla­cés dans le sys­tème péni­ten­tiaire – dont les reven­di­ca­tions, auto-expri­mées et ne fai­sant l’objet d’aucun exa­men, posent un risque aus­si flagrant.

Bien sûr, tous les hommes tran­si­den­ti­fiés que j’ai ren­con­trés en pri­son ne repré­sen­taient pas une menace mani­feste pour l’intégrité phy­sique des femmes. Cepen­dant, j’ai réa­li­sé que les menaces émo­tion­nelles et psy­cho­lo­giques moins fla­grantes sont tout aus­si impor­tantes, et que les pri­sons n’ont aucun moyen effec­tif d’évaluer ou d’éliminer ces risques. Il ne s’agit pas d’opposer les gen­tils aux méchants, il s’agit d’hommes. Pas tous les hommes, loin s’en faut, mais comme dans tous les autres espaces où cela compte, les femmes en pri­son doivent être pro­té­gées des hommes dont la pré­sence est sus­cep­tible de repré­sen­ter une menace.

Le der­nier point qui est venu étof­fer mes inquié­tudes est en rap­port avec le fait qu’il n’y a pas la moindre néces­si­té de pla­cer les hommes — même ceux qui sont le plus à risque — avec les femmes. En effet, l’administration péni­ten­tiaire écos­saise (SPS) a d’excellents anté­cé­dents en matière de pro­tec­tion des hommes vul­né­rables : homo­sexuels, anciens hommes poli­tiques, anciens poli­ciers et agents péni­ten­tiaires, infor­ma­teurs et, oui, tueurs et vio­leurs d’enfants. Ils sont déte­nus, en nombre consi­dé­rable, de manière rou­ti­nière et géné­ra­le­ment en toute sécu­ri­té. Per­sonne n’a jamais sug­gé­ré que le seul endroit sûr pour ces hommes vul­né­rables était une pri­son pour femmes. Pour­tant, au cours de mes der­niers mois pas­sés à la tête de Corn­ton Vale, il a été ques­tion qu’un homme — l’un des pri­son­niers les plus notoires, les plus vio­lents, les plus mani­pu­la­teurs et les plus dan­ge­reux par­mi les 8 500 déte­nus en Écosse — soit trans­fé­ré dans la pri­son pour femmes, car il avait com­men­cé à « s’identifier comme une femme ». Je me sou­viens avoir dit à mon adjoint : « Pas sous ma garde. » Le pro­jet a été abandonné.

Durant l’été 2017, je suis deve­nue gou­ver­neure res­pon­sable de HMP Gree­nock — une pri­son dont la popu­la­tion est majo­ri­tai­re­ment mas­cu­line, avec une uni­té pour femme qui repré­sente envi­ron un cin­quième de la popu­la­tion car­cé­rale. Le com­por­te­ment des hommes tran­si­den­ti­fiés qui y étaient déte­nus m’a fina­le­ment déci­dé à sou­le­ver la ques­tion en interne, ce que j’ai fait dès que j’en ai eu l’occasion, forte des expé­riences rap­por­tées par les membres du per­son­nel, dont beau­coup m’avaient confié n’être pas d’accord avec le règle­ment [concer­nant le pla­ce­ment des hommes tran­si­den­ti­fiés]. En effet, nul ne l’a jamais approuvé.

Adam Gra­ham, alias Isla Bryson

J’ai pris ma retraite de l’administration péni­ten­tiaire en 2019, à l’âge de 57 ans. Dès le moment où je me suis sen­ti enfin en mesure de m’exprimer, les invi­ta­tions à par­ler du sort des femmes en pri­son ont affluées. Ces sol­li­ci­ta­tions ont atteint un pic au cours des pre­mières semaines de 2023, avec l’incarcération d’un violent cri­mi­nel sexuel, Adam Gra­ham (éga­le­ment connu sous le nom d’Isla Bry­son). Après avoir été recon­nu cou­pable du viol de deux femmes, il a été envoyé à Corn­ton Vale en atten­dant sa condam­na­tion. Il s’est par la suite avé­ré que l’administration péni­ten­tiaire avait annu­lé la déci­sion ini­tiale du tri­bu­nal d’envoyer Graham/Bryson à Bar­lin­nie, une pri­son pour hommes.

Pen­dant trois ou quatre jours, j’ai eu l’impression d’être la seule voix que les médias étaient dis­po­sés à entendre. Nico­la Stur­geon a sem­blé perdre sa séré­ni­té habi­tuelle. Des mil­liers d’Écossaises ont crié « nous vous avions pré­ve­nus ». Ses posi­tions sur les consé­quences de ses réformes en matière de recon­nais­sance du genre ont échoué face au test le plus rigou­reux qui soit : la réalité.

Extrait de The Women Who Wouldn’t Whee­sht : Voices from the Front-Line of Scotland’s Bat­tle for Women’s Rights (« Les femmes qui ne se tai­ront pas : les voix du front de la bataille écos­saise pour les droits des femmes »), édi­té par Susan Dal­ge­ty et Lucy Hun­ter Black­burn (Constable), à paraître demain. Susan Dal­ge­ty et Lucy Hun­ter Black­burn 2024. Pour com­man­der un exem­plaire, ren­dez-vous sur timesbookshop.co.uk. Les frais de port sont gra­tuits à par­tir de 25 € d’achat. Remise spé­ciale pour les membres de Times+.


Tra­duc­tion : Audrey A.

Relec­ture : Nico­las Casaux

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