Lesbiennes et féministes contre les drag-queens (par Audrey A. et Nicolas C.)

Une jeune fémi­niste d’au­jourd’­hui pour­rait faci­le­ment tom­ber dans l’écueil de croire que les affron­te­ments entre les fémi­nistes et les mili­tants pro-genre sont quelque chose de récent, parce que — contrai­re­ment aux mou­ve­ments de libé­ra­tion des hommes — le fémi­nisme se mani­feste par « vagues », les­quelles essuient à chaque fois un très fort retour de bâton patriar­cal qui efface la majeure par­tie du tra­vail des com­bat­tantes de la vague pré­cé­dente. S’il est vrai qu’aujourd’hui le mou­ve­ment des hommes qui aiment se faire pas­ser pour des femmes [les hommes auto­gy­né­philes] a gagné énor­mé­ment de pou­voir, sur­tout depuis ces der­nières années (au point que ces hommes dictent désor­mais leurs reven­di­ca­tions poli­tiques et leurs poli­tiques effec­tives même aux hommes gays, qui avaient jusqu’alors tou­jours domi­né l’or­ga­ni­sa­tion des gays et des les­biennes), cette lutte était pour­tant menée par des les­biennes depuis près d’un demi-siècle. Dans la vidéo ci-après, Jean O’Lea­ry prend la parole lors du ras­sem­ble­ment des fier­tés de 1973 au nom de l’as­so­cia­tion Les­bian Femi­nist Libe­ra­tion (LFL) ; elle s’in­surge contre les hommes qui cari­ca­turent les femmes ; elle parle de la réduc­tion au silence des les­biennes dans le mou­ve­ment gay. Vous remar­que­rez que deux hommes, sur scène, vêtus de robes et de cha­peaux, « per­forment » théâ­tra­le­ment la « fémi­ni­té » pen­dant qu’elle parle. L’un est l’ac­ti­viste drag-queen Lee Brews­ter, et l’autre, la « Syl­via » à laquelle O’Lea­ry fait réfé­rence (dont l’héritage moderne, la « Syl­via Rive­ra Law Pro­ject » était le spon­sor de la vidéo de 2014 que Laverne Cox [un homme qui pré­tend être une femme] a réa­li­sée pour sou­te­nir le vio­leur et meur­trier d’en­fants Luis Morales, alias « Chi­na Blast »). Rive­ra et Brews­ter laissent trans­pa­raître leur rage toute mas­cu­line lors­qu’ils sautent sur scène et crient : « C’est grâce à ce que les drag-queens ont fait pour vous que vous pou­vez ren­trer dans les bars, et ces salopes nous disent d’ar­rê­ter d’être nous-mêmes ! »

Jean O’Leary, la repentie ?

Jean O’Leary a‑t-elle, ulté­rieu­re­ment, chan­gé d’avis, comme le sug­gè­re­rait un entre­tien avec Eric Mar­cus, retrans­crit dans le livre Making Gay His­to­ry ? La Jean que l’on y découvre est loin de la jeune et fière les­bienne en colère mon­tée sur la scène de la Pride de 1973. Elle va jusqu’à émettre des réserves quant à la pos­sible retrans­crip­tion écrite de leur conver­sa­tion concer­nant les évè­ne­ments. Douze ans plus tard, elle est âgée de 37 ans. C’est une femme qui répond avec humi­li­té. La fier­té ne l’habite plus et semble avoir été rem­pla­cée non par de la sagesse, mais par de la culpa­bi­li­té, si ce n’est de l’autoflagellation.

Eric Mar­cus remarque lui-même qu’elle n’était pas « fière » de la jeune pousse du LFL (Les­bian Femi­nist Libe­ra­tion) qu’elle avait été. Elle essaie de se jus­ti­fier « Oh… C’est tel­le­ment embar­ras­sant… Tu ne vas pas publier ça, si ? Parce que je n’aime vrai­ment pas ça, tu sais… Enfin, peu importe… ». Elle pro­cède ensuite à resi­tuer le contexte de cette Pride, cette fois avec conci­sion et assu­rance, en rap­pe­lant que le sexisme était endé­mique à l’époque, au sein même de la lutte pour les gays et les les­biennes. Elle insiste sur le fait qu’il y avait très peu de femmes en posi­tion de lea­der­ship dans le mou­ve­ment gay (ce qui n’a d’ailleurs pas chan­gé, sauf à consi­dé­rer que les hommes auto­gy­né­philes sont des femmes). Que les les­biennes n’étaient pas repré­sen­tées. Que lorsque les gens par­laient des « gays », per­sonne ne pen­sait aux les­biennes. Toutes les reven­di­ca­tions poli­tiques étaient relayées par des hommes gays et per­sonne avant les les­biennes du LFL n’avait ouver­te­ment sou­le­vé le problème.

Elle invoque ensuite son sen­ti­ment d’injustice envers des tra­ves­tis et les drag-queens. Il n’y a pas d’hésitation dans son dis­cours encore une fois, c’est comme si c’était hier. Elle se remé­more très jus­te­ment que l’accoutrement des tra­ves­tis consis­tait en tout ce dont les femmes essayaient alors de se débar­ras­ser, tout ce qui entra­vait les femmes et les tenait dans la contrainte : les ins­tru­ments ves­ti­men­taires de sou­mis­sion au patriar­cat. Les talons hauts, les cor­sets, etc. C’était si injuste et tel­le­ment contre­pro­duc­tif à la libé­ra­tion des femmes. C’est pour­quoi elle a déci­dé d’écrire une décla­ra­tion poli­tique de fémi­nisme les­bien. Mais en déli­bé­rant avec ses cama­rades du LFL, ajoute-t-elle — sans que nous puis­sions vrai­ment s’avoir s’il s’agit d’une réécri­ture a pos­te­rio­ri de l’évènement, après avoir été encou­ra­gée à « cor­ri­ger » sa pen­sée, ou s’il s’agit d’une pré­ci­sion véri­dique — elles s’accordèrent sur le fait qu’il ne fal­lait pas atta­quer direc­te­ment ceux qui uti­li­saient le tra­ves­tis­se­ment comme un moyen de reven­di­ca­tion poli­tique. Son dis­cours serait seule­ment contre ceux qui le fai­saient pour l’argent. Les pre­miers risquent la pri­son. Même les femmes, sous les lois en vigueur alors, pou­vaient être jetées en pri­son pour s’être habillées « comme des hommes », donc il ne faut pas les cri­ti­quer. « Nous sou­te­nons le droit de qui­conque à s’ha­biller comme il ou elle le sou­haite. Mais nous nous oppo­sons à l’ex­ploi­ta­tion des femmes par les hommes à des fins de diver­tis­se­ment ou de pro­fit. Toute notre vie, les hommes nous ont dit qui nous étions. Ils ont essayé de le faire avec l’é­ru­di­tion, la reli­gion, la psy­chia­trie. » La dis­tinc­tion entre « diver­tis­se­ment et pro­fit » dans le cas par­ti­cu­lier des drags n’est pas très claire, l’un allant sou­vent de pair avec l’autre. Les drag sont des per­for­meurs, par plai­sir, par exci­ta­tion et par diver­tis­se­ment. « Un spec­tacle de drags. » Le pro­fit en fait par­tie. « Nous devons essayer d’être gen­tilles et de sou­te­nir ce genre de pra­tique », se seraient-elles dit en assem­blant le dis­cours impromp­tu. L’empathie fémi­nine, la gen­tillesse et l’effacement au pro­fit des hommes — un autre rôle socio­sexuel conven­tion­nel­le­ment assi­gné aux femmes.

Par ce sub­ter­fuge, elle semble se jus­ti­fier et apai­ser une cer­taine dis­so­nance cog­ni­tive. « Soyez gen­tilles » répètent en ce moment même à l’envie les tran­sac­ti­vistes, en tous points sem­blables aux tra­ves­tis d’hier, à ceci près qu’ils sont aujourd’hui bien plus agres­sifs à l’encontre des femmes (« tuer les TERF » affichent-ils fiè­re­ment sur leur tee­shirt ou sur leur peau). Et notam­ment à l’encontre des les­biennes et des fémi­nistes qui ne veulent pas d’eux dans leurs espaces pro­té­gés, dans les­quels les femmes et les filles sont vul­né­rables. En tout tra­ves­ti, il y a un homme auto­gy­né­phile, qu’il soit hété­ro, gay ou bi. Au tra­vers de la pra­tique du tra­ves­tis­se­ment, un grand nombre de ces hommes recherchent l’excitation sexuelle.

Quatre hommes fiers d’ex­hi­ber sur eux (sur sa peau pour le pre­mier, sur leurs vête­ments pour les autres) des appels au meurtres ou à l’a­gres­sion des femmes (dites TERF) qui s’op­posent à leur idéologie.

Avec Eric Mar­cus, Jean O’Leary tente de se remé­mo­rer le dis­cours qu’elle a tenu sur scène, les escar­mouches dans le public, entre les femmes, les tra­ves­tis et les gays. Elle ne se sou­vient plus trop de ce qui s’est pas­sé, elle s’est conten­tée d’une sor­tie rapide et a à peine eu le temps, dans le flux d’adrénaline, d’entendre les drags trai­ter les les­biennes du LFL de salopes. Ce sont des salopes. Des femmes qui s’érigent contre les cari­ca­tures que ces hommes font de leur oppres­sion. Ces hommes par les­quels elles sont même obli­gées de pas­ser pour être enten­dues, sans quoi elles n’existent pas. Les ingrates. Elles mordent la main qui les nour­rit. Elles sont leur pro­prié­té et doivent ser­vir leurs inté­rêts, être gen­tilles, les lais­ser cari­ca­tu­rer les femmes dans une gros­sière mas­ca­rade. Soyez gen­tilles, salopes. Elle entend Bette Midd­ler qui essaie de cal­mer la foule (« nous devons tous être amis »).

Son dis­cours fut très mal accueilli. Une jeune les­bienne de 25 ans, incon­nue, une absence de femme à la tête du mou­ve­ment… Jean O’Leary a dû se retrou­ver bien iso­lée. Les hommes qui ont pris le micro à sa suite ne se sont pas gênés pour mani­fes­ter leur colère, pour insul­ter cette femme et ses salopes de com­plices. Pro­ba­ble­ment a‑t-elle été mena­cée d’ostracisme, comme les fémi­nistes et les jeunes les­biennes d’aujourd’hui, qui sont priées d’être gen­tilles et de bien vou­loir « désap­prendre leurs pré­fé­rences géni­tales ». Com­ment a‑t-elle osé s’opposer aux hommes les plus oppri­més de toute la terre ? Ces hommes n’ont pas l’attitude des oppri­més. Jean O’Leary, en revanche, si. La suite est confuse. Elle tente d’exprimer son chan­ge­ment de cœur sans être le moins du monde convain­cante. Elle est moins asser­tive que lorsqu’elle revi­vait la moti­va­tion qui l’animait jadis.

Mais à aucun moment elle ne récuse son ana­lyse pas­sée. Elle ne dit jamais qu’elle a chan­gé d’avis. Elle dit seule­ment regret­ter la manière, le ton qu’elle a employé. Mais elle ne dit jamais qu’elle pense désor­mais que le drag est une très bonne chose, très res­pec­tueuse, très res­pec­table. Elle explique avoir pas­sé beau­coup de temps avec des tra­ves­tis et des drags, entou­rée de ces hommes. Elle a cor­ri­gé sa pen­sée. Elle a désap­pris sa colère et désap­pris à refu­ser l’injustice. Elle explique être deve­nue plus patiente à l’écoute de ces hommes en jupes. Elle a oublié son combat.

Durant son entre­tien avec Eric Mar­cus, elle se demande par quel mys­tère les femmes d’influence dans le mou­ve­ment gay étaient si rares : « Pour être franche, per­sonne ne sait dire encore à ce jour [nous sommes en 1987], quels sont les pro­blèmes des femmes » [pour­quoi elles n’existent pas dans le mou­ve­ment]. « C’est une ques­tion de res­pect. C’est un pro­blème de posi­tion­ne­ment. Une ques­tion de pou­voir [de manque de tout ceci]. C’est un mix entre tout ceci, et c’est un peu plus sub­til [plus sub­til que la domi­na­tion mas­cu­line et l’effacement des les­biennes par la miso­gy­nie des gays et des tra­ves­tis]. Et, heu, oui… un pro­blème de visi­bi­li­té. Évi­dem­ment, la visi­bi­li­té. » Pour­tant, elle repré­sente elle-même la réponse à toutes ces ques­tions. L’effacement des les­biennes fémi­nistes dans la lutte gay à cette époque, s’inclinant devant les reven­di­ca­tions des tra­ves­tis et des drag-queens, la com­pas­sion impo­sée, sous peine d’exclusion de la com­mu­nau­té, qui vient rem­pla­cer le sens de la jus­tice, le sens qu’une injus­tice est faite aux les­biennes. Elle s’est effa­cée. Elle a cor­ri­gé sa pen­sée, puis a oublié ce pour quoi — pour qui — elle se bat­tait. Elle incarne la défec­tion du fémi­nisme devant les caprices des hommes. Elle épouse leurs dis­cours et s’y conforme.

Eric Mar­cus rap­porte qu’elle lui aurait ensuite confié : « J’étais contre les tra­ves­tis alors que je me com­por­tais avec eux comme ces fémi­nistes à l’époque qui vou­laient exclure les les­biennes. » Mais à quelles « fémi­nistes » se réfé­rait-elle ? Aux femmes de droite de Dwor­kin ? Des anti­fé­mi­nistes. Eric Mar­cus place peut-être ce qui l’arrange dans la bouche de Jean. Per­sonne ne peut aller véri­fier. Mais s’il y a bien une chose qui s’entend au tra­vers de cet entre­tien, c’est l’esprit ter­ras­sé et bri­sé de cette femme. La confu­sion et la culpa­bi­li­té. Ce n’est pas l’attitude de quelqu’un qui embrasse entiè­re­ment une idée, qui a des convic­tions. On dirait plu­tôt quelqu’un qui a inté­rio­ri­sé une coer­ci­tion. Elle s’exprime par des for­mu­la­tions néga­tives, exhorte les les­biennes à être plus patientes avec ces hommes, comme une femme ayant été trop long­temps cap­tive d’une rela­tion abu­sive, désor­mais inca­pable de dire du mal de son abu­seur. Mais elle n’en dit pas non plus du bien. C’est cela que l’on entend tout au long de cet entre­tien, une pro­fonde dis­so­nance cog­ni­tive chez une femme vul­né­rable ayant été « corrigée ».

Quoi qu’il en soit, que Jean O’Leary ait ou non « chan­gé d’avis » ne change pas le fond de l’affaire. Ses argu­ments d’alors demeurent tout à fait justes.

À fin édu­ca­tive, voi­ci le der­nier numé­ro du maga­zine Drag (1971–1983) créé par le drag-queen Lee Brews­ter, l’homme qui prend le micro après Jean O’Lea­ry (aver­tis­se­ment : ce maga­zine contient des images et textes por­no­gra­phiques, extrê­me­ment dégra­dants pour les femmes, pétris des pires sté­réo­types sexistes. En somme de la per­ver­sion bien masculine) :

*

Lesbiennes et féministes face aux drag-queens

Dans son livre The Les­bian Revo­lu­tion (« La révo­lu­tion les­bienne », paru en 2020), la poli­to­logue et les­bienne fémi­niste Shei­la Jef­freys rap­pelle que, dans les années 70 :

« Les les­biennes remet­taient en ques­tion la fémi­ni­té, l’i­dée selon laquelle les femmes devaient por­ter des robes, pour décou­vrir que cer­tains de leurs frères consi­dé­raient le port de robes comme la révo­lu­tion en action. Toute la tra­di­tion du drag, dans laquelle les homo­sexuels portent ce qu’ils consi­dèrent comme des vête­ments fémi­nins pour imi­ter les femmes et se moquer d’elles, éner­vait les les­biennes et les féministes.

La pra­tique du drag repose sur l’i­dée selon laquelle les femmes sont tel­le­ment hila­rantes qu’un homme avec des bal­lons dans son pull est en train de faire une bonne blague. Les fémi­nistes ne consi­dé­raient pas les femmes comme essen­tiel­le­ment hila­rantes et n’é­taient pas ravies que cer­tains hommes homo­sexuels aiment à emprun­ter les vête­ments de la classe subor­don­née afin de séduire ou de cho­quer leurs sem­blables. La fémi­niste les­bienne bri­tan­nique Shei­la Shul­man décrit la seule fois où elle a été confron­tée à la libé­ra­tion gay : “Il y avait un ‘be-in’ gay d’un cer­tain genre à l’u­ni­ver­si­té d’Es­sex […] avec des dis­cus­sions et une danse. Les les­biennes ont dit aux gays qu’il était évident que les hommes et les femmes ne pou­vaient pas tra­vailler ensemble, même si nous étions tous gays.” Elle eut “une longue dis­pute avec l’un des mecs pré­sents qui était tra­ves­ti. Il était habillé de bas résille noirs, d’une jupe en satin rouge et de Dieu sait quoi, et il m’a dit que c’é­tait un hom­mage à sa mère ! C’é­tait des bali­vernes, de la miso­gy­nie totale !” Elle qua­li­fie cela de miso­gy­nie parce que “c’é­tait un simu­lacre de la femme” (Shul­man, 1983 : 55). […] »

Dans Gen­der Hurts : A Femi­nist Ana­ly­sis of the Poli­tics of Trans­gen­de­rism (que l’on pour­rait tra­duire par « Le genre et ses ravages : une ana­lyse fémi­niste de la poli­tique du trans­gen­risme », paru en 2016), elle notait aus­si que

« les fémi­nistes de l’é­poque s’op­po­saient à ce qu’elles appe­laient “l’obs­cé­ni­té du tra­ves­tis­se­ment mas­cu­lin”, parce qu’elles y voyaient une pra­tique insul­tante dans laquelle des hommes cari­ca­tu­raient des sté­réo­types de femmes pour leur propre amu­se­ment ou plai­sir. [Et plus impor­tant encore, la com­po­sante de l’excitation sexuelle auto­gy­né­phile. Le tra­ves­tis­se­ment des auto­gy­né­philes donne lieu à une exci­ta­tion sexuelle qu’ils recherchent par cette pra­tique.] Elles le com­pa­raient à d’autres façons dont les membres des groupes domi­nants se moquaient de ceux qu’ils consi­dé­raient comme leurs infé­rieurs, comme c’é­tait le cas dans les black and white mins­trel shows, où des hommes blancs se gri­maient en noir. Comme l’a dit Mor­gan : “Nous savons ce que signi­fie le fait que des Blancs se griment le visage en noir ; les hommes qui se tra­ves­tissent expriment le même genre d’i­dées” (Mor­gan, 1978 : 180) (ita­liques dans l’original).

Mor­gan explique que les tra­ves­tis, comme elle les appelle, sont “des hommes qui exhibent déli­bé­ré­ment les rôles de genre et qui paro­dient l’op­pres­sion et la souf­france des femmes”. Elle rejette fer­me­ment leur entrisme :

“Non, je n’ap­pel­le­rai pas un homme ‘elle’ ; trente-deux ans de souf­france dans cette socié­té andro­cen­trique, et de sur­vie, m’ont valu le titre de ‘femme’ ; une pro­me­nade dans la rue d’un tra­ves­ti, cinq minutes de har­cè­le­ment (ce qui peut d’ailleurs lui plaire), et ensuite il ose, il ose pen­ser qu’il com­prend notre dou­leur ? Non, au nom de nos mères et au nom de nous-mêmes, nous ne devons pas l’ap­pe­ler sœur.” (Mor­gan, 1978, 180) (sou­li­gné dans l’original) »

Quelques années plus tard, comme Jef­freys le sou­ligne dans The Les­bian Revo­lu­tion :

« Les pro­mo­teurs uni­ver­si­taires du fait de jouer volon­tai­re­ment un rôle se sont mis à uti­li­ser la théo­rie post­mo­derne, et la théo­rie queer qui en est issue, comme fon­de­ment de leur jus­ti­fi­ca­tion du jeu de rôle (voir Jef­freys, 2003). Les tra­vaux de Judith But­ler ont revê­tu une impor­tance par­ti­cu­lière (But­ler, 1990). But­ler dit qu’elle “cor­res­pon­dait à une les­bienne butch” au début de sa ving­taine (More, 1999 : 286). Dans son tra­vail, comme dans la théo­rie queer uni­ver­si­taire en géné­ral, le “genre” ne cor­res­pond plus au phé­no­mène décrit par le fémi­nisme comme le fon­de­ment de la domi­na­tion mas­cu­line, comme un sys­tème maté­riel d’op­pres­sion, mais devient une forme flot­tante de normes d’ap­pa­rence et de modèles de com­por­te­ment pou­vant être adop­tés par n’im­porte qui. Cette indé­ter­mi­na­tion et ce flou radi­cal du genre sont pré­sen­tés dans son tra­vail comme révo­lu­tion­naires. Lorsque des hommes et des femmes adoptent le “genre” habi­tuel­le­ment attri­bué au sexe oppo­sé, But­ler pré­tend qu’ils génèrent une per­tur­ba­tion mas­sive du sys­tème social. Elle rejette ce qu’elle appelle un “fémi­nisme radi­cal homo­phobe” qui “ne peut com­prendre l’in­tru­sion et la tran­si­ti­vi­té du genre que comme une appro­pria­tion, comme si quelque chose leur avait été volé. Le genre est lui-même une pro­prié­té trans­fé­rable, il n’ap­par­tient à per­sonne, et l’i­dée de le consi­dé­rer comme une pro­prié­té non trans­fé­rable est tout sim­ple­ment une énorme erreur” (ibid. : 294). Ces idées ont conduit à l’a­dop­tion enthou­siaste du prin­cipe du drag, des jeux de rôles et du trans­gen­risme par les homo­sexuels et les les­biennes, nour­ris par l’ex­ci­ta­tion de croire que ces acti­vi­tés étaient radi­ca­le­ment désta­bi­li­santes pour l’hé­té­ro­pa­triar­cat. La révo­lu­tion qui était cen­sée être déclen­chée par ces acti­vi­tés ne s’est jamais maté­ria­li­sée. Au contraire, le genre, ou les rôles sexuels de la mas­cu­li­ni­té et de la fémi­ni­té, se sont plus fer­me­ment ancrés non seule­ment dans la com­mu­nau­té les­bienne mais aus­si dans le monde hété­ro­sexuel. Sans sur­prise, le fait de sin­ger les règles de genre de l’hé­té­ro­pa­triar­cat n’a rien fait pour ren­ver­ser le pou­voir masculin. »

Dans son livre Trig­ger War­ning (« Aver­tis­se­ment », paru en 2020), elle écrit :

« La pra­tique du drag consiste à se moquer des femmes de manière sou­vent très gros­sière et cruelle. Il n’en existe aucun équi­valent sous la forme de les­biennes se moquant des hommes de manière aus­si insul­tante et agres­sive, et béné­fi­ciant d’une telle accep­ta­tion et pro­mo­tion dans la culture popu­laire. Le drag a tou­jours été un sujet de dis­corde, parce qu’il est au cœur de l’i­dée que se font les homo­sexuels de l’a­mu­se­ment et du diver­tis­se­ment et de la pros­ti­tu­tion d’hommes et de gar­çons ayant été effé­mi­nés pour jus­ti­fier et per­mettre cet abus. Aujourd’­hui, cepen­dant, le drag est pro­mu comme jamais aupa­ra­vant sous la forme de concours télé­vi­sés et d’his­toires de drag-queens dans les biblio­thèques publiques du monde anglo­phone, où des hommes se don­nant des sur­noms tirés de l’in­dus­trie du sexe, comme “Miss Bea­ver[1]”, se moquent des femmes devant les tout-petits. Bien enten­du, les les­biennes ne sont pas invi­tées dans les biblio­thèques pour faire la lec­ture aux enfants. Le drag, que les fémi­nistes les­biennes ont tou­jours consi­dé­ré comme une forme de haine de la femme, s’empare de l’es­pace cultu­rel d’une manière sans précédent. »

« Drag Queen Sto­ry Hour » (« Heure de lec­ture avec une drag-queen »), quelque part aux États-Unis.
Idem

Par ailleurs, dans le même ouvrage, elle explique que, durant une récente visite d’un club gay, lorsqu’elle a vou­lu se rendre dans « les toi­lettes pour femmes, une les­bienne s’est appro­chée et m’a deman­dé à voix basse si j’é­tais “butch ou femme[2]”. J’a­vais fait mon coming-out en tant que les­bienne dans un mou­ve­ment fémi­niste où nous pen­sions que les rôles socio­sexuels mas­cu­lin et fémi­nin de l’hé­té­ro­nor­ma­ti­vi­té patriar­cale étaient un ves­tige toxique du pas­sé. Certes, ces rôles socio­sexuels avaient été reje­tés de manière déci­sive par les par­ti­sans hommes et femmes de l’émancipation des homo­sexuels au début des années 70, mais dans cer­tains endroits, ils avaient sur­vé­cu. Je ne pou­vais pas répondre à la ques­tion parce que je n’é­tais ni l’un ni l’autre et que cette option ne m’é­tait pas pro­po­sée. Mais j’ai alors réa­li­sé l’étroitesse de l’existence les­bienne en dehors du fémi­nisme. Ces femmes pen­saient qu’elles devaient opter pour l’une ou l’autre de ces options mal­saines afin d’a­voir des rela­tions sexuelles entre elles. »

Cepen­dant, aujourd’hui :

« Le mot “les­bienne” n’a plus la cote auprès d’une jeune géné­ra­tion dans laquelle les femmes qui pro­clament fiè­re­ment qu’elles aiment les femmes sont consi­dé­rées comme hai­neuses. Dans les années 1970, notre pre­mière tâche, et la plus impor­tante, consis­tait à valo­ri­ser le mot “les­bienne”, à l’énoncer avec fier­té, à por­ter des badges avec ce mot, car nous ne pou­vions pas avoir de libé­ra­tion les­bienne si nous n’a­vions pas de mot pour nous décrire. Aujourd’hui, les femmes qui aiment les femmes doivent ter­gi­ver­ser et s’ap­pe­ler autre­ment, choi­sir une appel­la­tion qui ne sug­gère aucune déloyau­té envers la domi­na­tion mas­cu­line, aucun refus d’ai­mer et d’être péné­trées par des hommes. En consé­quence, les célé­bri­tés les­biennes comme les les­biennes ordi­naires se pré­sentent comme “queer” et “non-binaire” ou quelque autre qua­li­fi­ca­tif ne mena­çant pas le contrôle des hommes et sug­gé­rant qu’elles pour­raient, dans les bonnes cir­cons­tances, être encore uti­li­sées sexuel­le­ment par leurs maîtres. Les tra­ves­tis mas­cu­lins qui pré­tendent avoir une iden­ti­té de genre fémi­nine et se disent “les­biennes” parce qu’ils sont tou­jours hété­ro­sexuels et atti­rés par les femmes exercent aujourd’­hui une forte pres­sion sur les jeunes les­biennes afin qu’elles se laissent uti­li­ser sexuel­le­ment, sous la menace d’être accu­sées de “trans­pho­bie” si elles n’ob­tem­pèrent pas. Les hommes ont tou­jours créé de la por­no­gra­phie dans laquelle ils uti­lisent des femmes qui pré­tendent être les­biennes et beau­coup ont essayé d’ap­pro­cher des les­biennes pour avoir des rela­tions sexuelles, mais jamais à l’é­chelle et avec l’in­fluence extra­or­di­naire des tra­ves­tis d’aujourd’hui. »

Audrey A. & Nico­las C.


  1. En anglais, « bea­ver », qui signi­fie cas­tor, est aus­si un terme argo­tique uti­li­sé pour dési­gner le vagin des femmes.
  2. Butch et femme (ou fem) sont des termes uti­li­sés dans la culture les­bienne pour dési­gner une iden­ti­té mas­cu­line (butch) ou fémi­nine (femme/fem) et les traits, les com­por­te­ments, les styles, la per­cep­tion de soi, etc. qui y sont asso­ciés. Ces termes ont été créés dans les com­mu­nau­tés les­biennes au XXe siècle.
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2 comments
  1. Bra­vo pour cet article et mer­ci. Le genre « femme » existe encore mal­gré le poli­ti­que­ment cor­rect impo­sé par la notion de genre et en par­ti­cu­lier les trans.
    Une « acti­viste » des années 70

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