Howard Zinn (né le 24 août 1922 et mort le 27 jan­vier 2010 à San­ta Moni­ca, Cali­for­nie) est un his­to­rien et poli­to­logue amé­ri­cain, pro­fes­seur au dépar­te­ment de science poli­tique de l’u­ni­ver­si­té de Bos­ton durant 24 ans.

Pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, il s’en­gage dans l’ar­mée de l’air et est nom­mé lieu­te­nant bom­bar­dier navi­guant. Son expé­rience dans l’ar­mée a été le déclen­cheur de son posi­tion­ne­ment poli­tique paci­fiste qui élève au rang de devoir la déso­béis­sance civile.

Il a été un acteur de pre­mier plan du mou­ve­ment des droits civiques et du cou­rant paci­fiste aux États-Unis.

Mili­tant poli­tique puis uni­ver­si­taire mili­tant, Howard Zinn n’a jamais redou­té de s’engager au ser­vice des Amé­ri­cains, dont il a écrit l’histoire « par en bas », mémoire du peuple plu­tôt que mémoire des Etats. Radi­cal, paci­fiste, Zinn voyait « dans les plus infimes actes de pro­tes­ta­tion les racines invi­sibles du chan­ge­ment social ». Pour lui, les héros des Etats-Unis n’étaient ni les Pères fon­da­teurs, ni les pré­si­dents, ni les juges à la Cour Suprême, ni les grands patrons, mais les pay­sans en révolte, les mili­tants des droits civiques, les syn­di­ca­listes, tous ceux qui s’étaient bat­tus, par­fois vic­to­rieux, par­fois non, pour l’égalité. Son His­toire popu­laire des Etats-Unis, publiée en 1980, a été lue par des mil­lions d’Américains et tra­duite presque par­tout dans le monde, y com­pris tar­di­ve­ment en France (édi­tions Agone). Elle consti­tue une lec­ture irrem­pla­çable.

  • Un mot de son ami Noam Chom­sky à son sujet :

Howard Zinn a mili­té de façon réel­le­ment inin­ter­rom­pue jus­qu’à la toute fin de sa vie, même pen­dant les der­nières années, mar­quées par l’in­fir­mi­té et le deuil ce qu’on aurait dif­fi­ci­le­ment devi­né en le ren­con­trant ou en le voyant dis­cou­rir infa­ti­ga­ble­ment, face à un public cap­ti­vé, d’un bout à l’autre du pays. À chaque com­bat pour la paix et la jus­tice, il était là, en pre­mière ligne, avec son enthou­siasme indé­fec­tible ; son inté­gri­té, sa sin­cé­ri­té, son élo­quence et son intel­li­gence édi­fiantes ; sa légère touche d’hu­mour face à l’ad­ver­si­té ; son enga­ge­ment pour la non-vio­lence ; et son abso­lue décence. On peut dif­fi­ci­le­ment ima­gi­ner le nombre de jeunes gens dont les vies ont été mar­quées, en pro­fon­deur, par ce qu’il a accom­pli dans son œuvre et sa vie.

Nous vous pro­po­sons ici quelques extraits tirés du livre « Se Révol­ter si Néces­saire » :

Extrait 1 :

Les pro­blèmes des états-unis ne sont pas péri­phé­riques et n’ont pas été réso­lus par notre génie de la réforme. Ils ne n’ex­pliquent pas par un excès, mais par la nor­ma­li­té. Notre pro­blème de racisme, ce n’est pas le Ku Klux Klan ou le Sud, mais ce prin­cipe fon­da­men­tal du libé­ra­lisme qui fait du pater­na­lisme sa pana­cée. Notre pro­blème éco­no­mique, ce n’est pas la réces­sion mais le cours nor­mal de l’é­co­no­mie, domi­née par les grands groupes et le pro­fit. Notre pro­blème avec la jus­tice, ce n’est pas un juge cor­rom­pu ou un jury ache­té, mais le fonc­tion­ne­ment ordi­naire, quo­ti­dien, de la police, des lois, des tri­bu­naux, qui font pri­mer la pro­prié­té sur les droits de l’homme. Notre pro­blème de poli­tique étran­gère ne tient pas à une entre­prise par­ti­cu­liè­re­ment insen­sée comme la guerre his­pa­no-amé­ri­caine ou la guerre du Viet­nam, mais à la per­ma­nence his­to­rique d’un ensemble de pré­sup­po­sés quant à notre rôle dans le monde, notam­ment l’im­pé­ria­lisme mis­sion­naire et la croyance en la capa­ci­té des états-unis à résoudre des pro­blèmes sociaux com­plexes.

En admet­tant tout ceci, alors l’ac­ti­vi­té nor­male de l’u­ni­ver­si­taire, de l’in­tel­lec­tuel, du cher­cheur, contri­bue à main­te­nir ces normes cor­rom­pus aux états-unis ; de même qu’en se conten­tant de faire son petit tra­vail, l’in­tel­lec­tuel a entre­te­nu le fonc­tion­ne­ment nor­mal de la socié­té alle­mande, russe ou sud-afri­caine. Par consé­quent, on peut attendre de notre part la même chose que ce que nous avons tou­jours atten­du des intel­lec­tuels dans ces situa­tions ter­ribles : une rébel­lion contre la norme.

[…] Dans cette socié­té, toute pro­fes­sion intel­lec­tuelle est poli­tique. L’al­ter­na­tive ne se situe pas dans le fait d’être poli­ti­sé ou non ; elle réside entre le fait de suivre la poli­tique de l’ordre éta­bli, c’est-à-dire d’exer­cer sa pro­fes­sion selon les prio­ri­tés et les orien­ta­tions fixées par les puis­sances domi­nantes de la socié­té, ou bien de pro­mou­voir ces valeurs humaines de paix, d’é­qui­té, de jus­tice, que n’ap­plique pas la socié­té actuelle.

Extrait 2 :

Le pro­fes­sion­na­lisme est une forme puis­sante de contrôle social. Par pro­fes­sion­na­lisme j’en­tends le fait d’être presque tota­le­ment immer­gé dans son métier, le fait d’être tel­le­ment absor­bé par l’u­sage quo­ti­dien de ces com­pé­tences que l’on a plus vrai­ment le temps, l’éner­gie ou le désir de réflé­chir à la fonc­tion que rem­plissent ces com­pé­tences dans le sys­tème social plus vaste. Je dis bien presque tota­le­ment immer­gé, car si l’im­mer­sion était totale, cela nous ren­drait méfiants. C’est cet entre-deux qui nous per­met de la sup­por­ter, ou du moins, il nous embrouille suf­fi­sam­ment pour que nous ne fas­sions rien, […].

Par contrôle social, j’en­tends le main­tien des choses telles qu’elles sont, la pré­ser­va­tion des arran­ge­ments tra­di­tion­nels, le fait d’empêcher toute redis­tri­bu­tion signi­fi­ca­tive de la richesse et du pou­voir dans la socié­té.

[…] Cette sépa­ra­tion étanche qui veut qu’on passe son temps à bûcher tout en ne s’oc­cu­pant de poli­tique qu’à ses moments per­dus repose sur l’i­dée qu’exer­cer une pro­fes­sion ne serait pas intrin­sè­que­ment poli­tique. Il s’a­gi­rait d’une acti­vi­té neutre.

Extrait 3 :

À par­tir de ma modeste expé­rience, je me consi­dère en mesure d’é­non­cer les points sui­vants — et vous lais­se­rai pour­suivre le débat à par­tir de là :

  1. Dans notre socié­té, l’exis­tence, la conser­va­tion et la dis­po­ni­bi­li­té d’ar­chives, de docu­ments et de témoi­gnages sont lar­ge­ment déter­mi­nées par la dis­tri­bu­tion de la richesse et du pou­voir. En d’autres termes, les plus puis­sants et les plus riches sont les mieux pla­cés pour trou­ver et conser­ver des docu­ments, et déci­der ce qui sera ou non acces­sible au Oxford His­to­ry public. Aus­si l’é­tat, les grands groupes et l’ar­mée sont-ils en posi­tion domi­nante.
  2. L’une des façons pour l’é­tat fédé­ral de contrô­ler l’in­for­ma­tion et de res­treindre la démo­cra­tie consiste à dis­si­mu­ler au public des docu­ments impor­tants, à tenir secrète leur exis­tence même ou à les cen­su­rer (cf. les batailles menées pour obte­nir des infor­ma­tions sur le golfe de Ton­kin, la baie des cochons, le bom­bar­de­ment du Laos, les acti­vi­tés de la CIA au Gua­te­ma­la). Et si le but avoué d’un tel niveau de confi­den­tia­li­té est tou­jours la sécu­ri­té de la nation, le but véri­table est presque tou­jours la sécu­ri­té poli­tique des diri­geants de la nation.

Extrait 4 :

Que ce soit en tant qu’en­sei­gnant ou écri­vain, je n’ai jamais été obsé­dé par « l’ob­jec­ti­vi­té », qui ne m’a paru ni pos­sible ni dési­rable. J’ai com­pris assez tôt que ce qu’on nous pré­sente comme « l’his­toire » ou « l’ac­tua­li­té » a néces­sai­re­ment été sélec­tion­né par­mi une quan­ti­té infi­nie d’in­for­ma­tions, et que cette sélec­tion reflète les prio­ri­tés de celui qui l’a réa­li­sée.

[…] Chaque fait pré­sen­té dis­si­mule un juge­ment, celui qu’il était impor­tant de mettre ce fait-là en avant ce qui implique, par oppo­si­tion, qu’on peut en lais­ser d’autres de côté. Et tout juge­ment de ce genre reflète les croyances, les valeurs de l’his­to­rien ou de l’his­to­rienne, quelles que soient ses pré­ten­tions à « l’ob­jec­ti­vi­té ».

Ce fut pour moi un grand sou­la­ge­ment d’ar­ri­ver à la conclu­sion qu’il est impos­sible d’ex­clure ses juge­ments du récit his­to­rique, car j’a­vais déjà déci­dé de ne jamais le faire. J’a­vais gran­di dans la pau­vre­té, vécu une guerre, obser­vé l’i­gno­mi­nie de la race humaine : je n’al­lais pas faire sem­blant d’être neutre. […] En d’autres termes, le monde avance déjà dans cer­taines direc­tions — dont beau­coup sont atroces. Des enfants souffrent de la faim. On livre des guerres meur­trières. Res­ter neutre dans une telle situa­tion c’est col­la­bo­rer. Le mot « col­la­bo­ra­teur » a eu une signi­fi­ca­tion funeste pen­dant l’ère nazie, il devrait conser­ver ce sens. C’est pour­quoi je doute que vous trou­viez dans les pages qui suivent le moindre signe de « neu­tra­li­té ».

Extrait 5 :

Il est dit expli­ci­te­ment que célé­brer Chris­tophe Colomb, ce n’est pas seule­ment célé­brer ses exploits mari­times, mais aus­si le « pro­grès », car son débar­que­ment aux Baha­mas marque le début de ces cinq siècles de « civi­li­sa­tion occi­den­tale » dont on a dit tant de bien. Mais ces concepts doivent être réexa­mi­nés. Quand on deman­da à Gand­hi ce qu’il pen­sait de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, il se conten­ta de répondre : « l’i­dée est bonne ».

Il ne s’a­git pas de nier les avan­tages du « pro­grès » et de la « civi­li­sa­tion » en matière de tech­no­lo­gie, connais­sances, sciences, san­té, édu­ca­tion, qua­li­té de vie. Mais une ques­tion doit être posée : le pro­grès, oui, mais à quel prix humain ?

Le « pro­grès » doit-il sim­ple­ment être mesu­ré par les sta­tis­tiques de déve­lop­pe­ment indus­triel et tech­no­lo­gique, indé­pen­dam­ment de ses consé­quences pour les humains ? Accep­te­rions-nous que des russes jus­ti­fient l’ère sta­li­nienne, y com­prit son immense tri­but en souf­frances humaines, au motif que Sta­line a fait de la Rus­sie une grande puis­sance indus­trielle ?

Je me sou­viens de mes cours d’his­toire amé­ri­caine au lycée : l’a­près-guerre de Séces­sion, c’est-à-dire en gros les années la sépa­rant de la pre­mière Guerre Mon­diale, était pré­sen­tée comme l’  »âge de la dorure », l’ère de la grande révo­lu­tion indus­trielle, le moment où les états-unis étaient deve­nus un géant de l’é­co­no­mie. Je me sou­viens quel enthou­siasme éveillait en nous le récit du déve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire des indus­tries métal­lur­gique et pétro­lière, la consti­tu­tion des grandes for­tunes et le qua­drillage du pays par les voies fer­rées.

Per­sonne ne nous a par­lé du coût humain de ce grand pro­grès indus­triel : du fait que la gigan­tesque pro­duc­tion de coton repo­sait sur le tra­vail d’es­claves noirs ; que l’in­dus­trie tex­tile s’est déve­lop­pée grâce au tra­vail de fillettes qui entraient à l’u­sine à 12 ans et mour­raient à 25 ; que les voies fer­rées furent construites par des immi­grés irlan­dais et chi­nois que l’on tua lit­té­ra­le­ment au tra­vail, dans la cha­leur de l’é­té et le froid de l’hi­ver ; que les tra­vailleurs, immi­grés et natifs, durent se mettre en grève, se faire tabas­ser par la police et enfer­mer par la garde natio­nale avant d’ob­te­nir la jour­née de huit heures ; que les enfants de la classe ouvrière, dans des quar­tiers misé­rables, devaient boire de l’eau pol­luée et mour­raient en bas-âge de mal­nu­tri­tion et de mala­dies. Tout ceci au nom du « pro­grès ».

Et certes, l’in­dus­tria­li­sa­tion, la science, la tech­no­lo­gie, la méde­cine ont appor­té de grands bien­faits. Mais jus­qu’i­ci, en cinq siècles de civi­li­sa­tion occi­den­tale, de domi­na­tion occi­den­tale sur le reste du monde, la plu­part de ces bien­faits n’ont pro­fi­té qu’à une infime par­tie de l’espèce humaine. des mil­liards d’in­di­vi­dus dans le Tiers Monde sont tou­jours confron­tés à la famine, à la pénu­rie de loge­ments, aux mala­dies, à la mor­ta­li­té infan­tile.

L’ex­pé­di­tion de Chris­tophe Colomb a‑t-elle mar­qué le pas­sage de la sau­va­ge­rie à la civi­li­sa­tion ? Qu’en est-il des civi­li­sa­tions indiennes qui s’é­taient consti­tuées sur des mil­liers d’an­nées avant l’ar­ri­vée de Chris­tophe Colomb ? Las Casas et d’autres s’é­mer­veillèrent de l’es­prit de par­tage et de géné­ro­si­té qui carac­té­ri­sait les socié­tés indiennes, les construc­tions com­mu­nales dans les­quelles ils vivaient, leur sen­si­bi­li­té esthé­tique, l’é­ga­li­ta­risme entre hommes et femmes.

En Amé­rique du Nord, les colons bri­tan­niques furent stu­pé­faits de la démo­cra­tie qui avait cours chez les Iro­quois qui occu­paient l’es­sen­tiel des états de New York et de Penn­syl­va­nie. Gary Nash, his­to­rien amé­ri­cain, décrit la culture de ces indiens : « Ni lois, ni décrets, shé­rifs ou poli­ciers, juges ou jurés avant l’ar­ri­vée des euro­péens, dans les régions boi­sées du Nord-Est, on ne retrou­vait aucun des ins­tru­ments de l’au­to­ri­té propres aux socié­tés euro­péennes. Pour­tant, les limites du com­por­te­ment accep­table étaient fer­me­ment éta­blies. Tout en met­tant fiè­re­ment en avant l’au­to­no­mie indi­vi­duelle, les Iro­quois main­te­naient un ordre moral stricte… »

En s’étendant vers l’Ouest, la jeune nation amé­ri­caine vola les terres des Indiens, les mas­sa­cra quand ils oppo­sèrent résis­tance, détrui­sit leur moyen de se loger et de se nour­rir, les repous­sa dans des por­tions de plus en plus exi­guës du ter­ri­toire et s’employa à une des­truc­tion sys­té­ma­tique de la socié­té indienne. Dans les années 1830 l’une des cen­taines d’of­fen­sives lan­cées contre les indiens d’A­mé­rique du Nord Lewis Cass, gou­ver­neur du ter­ri­toire du Michi­gan , qua­li­fie de « pro­grès de la civi­li­sa­tion » le fait de leur avoir sous­trait des mil­lions d’hec­tares. « Un peuple bar­bare, dit-il, ne peut coha­bi­ter avec une com­mu­nau­té civi­li­sée ».

On peut mesure l’é­ten­due de la « bar­ba­rie » de ces Indiens à la légis­la­tion pré­pa­rée par le Congrès dans les années 1880 : divi­ser en par­celles pri­vées les terres com­mu­nales sur les­quelles ils conti­nuaient à vivre, opé­ra­tion que d’au­cuns qua­li­fie­raient aujourd’­hui avec admi­ra­tion de « pri­va­ti­sa­tion ». Le séna­teur Hen­ry Dawes, à l’o­ri­gine de la loi, visi­ta la nation Che­ro­kee qu’il décri­vit ain­si : « […] Il n’y avait pas une famille dans toute cette nation qui n’eut une mai­son à soi. Il n’y avait pas un misé­reux, et la nation n’a pas un dol­lar de dette, […] car elle bâtit elle-même ses propres écoles et hôpi­taux. Pour­tant, le défaut du sys­tème est mani­feste. Ils sont allés aus­si loin qu’ils le pou­vaient étant don­né qu’ils pos­sèdent leur terre en com­mun […] mais il n’existe aucune ini­tia­tive pour rendre une mai­son plus belle que celle du voi­sin. L’égoïsme, qui est au fon­de­ment de la civi­li­sa­tion, n’existe pas. »

Ce fon­de­ment de la civi­li­sa­tion, qui n’est pas sans rap­pe­ler ce qui ani­mait Chris­tophe Colomb, est éga­le­ment à rap­pro­cher d’une autre valeur très pri­sée aujourd’­hui, « la moti­va­tion du pro­fit » diri­geants poli­tiques et médias n’ex­pliquent-ils pas que l’Oc­ci­dent ren­dra un grand ser­vice à l’u­nion sovié­tique et à l’Eu­rope de l’Est en s’in­tro­dui­sant chez eux ?

On concède qu’il existe peut-être des situa­tions dans les­quelles la moti­va­tion du pro­fit peut contri­buer au déve­lop­pe­ment éco­no­mique, mais dans l’his­toire du « libre mar­ché » occi­den­tal, elle a eu des consé­quences catas­tro­phiques, ali­men­tant, pen­dant ces siècles de « civi­li­sa­tion occi­den­tale », un impé­ria­lisme effré­né.

[…] La quête effré­née du pro­fit a conduit à d’im­menses souf­frances humaines ; elle a cau­sé l’ex­ploi­ta­tion, l’es­cla­vage, la vio­lence sur les tra­vailleurs, les condi­tions de tra­vail dan­ge­reuses, le tra­vail des enfants, la des­truc­tion des terres et des forêts, l’empoisonnement de l’air que nous res­pi­rons, de l’eau que nous buvons, de la nour­ri­ture que nous man­geons.

Dans son auto­bio­gra­phie, rédi­gée en 1933, le chef indien Stan­ding Bear écri­vait : « Il est vrai que l’homme blanc a appor­té de grands chan­ge­ments. Mais les divers fruits de sa civi­li­sa­tion, aus­si colo­rés et atti­rants soient-ils, sont por­teurs de mala­die et de mort. Si muti­ler, piller et entra­ver font par­tie de la civi­li­sa­tion, alors qu’est-ce que le pro­grès ? Je gage que l’homme qui s’as­seyait par terre dans son tipi pour médi­ter sur le sens de la vie, qui recon­nais­sait le lien de paren­té unis­sant toute les créa­tures et son uni­té avec l’u­ni­vers des choses, infu­sait dans son être la véri­table essence de la civi­li­sa­tion ».

Quelques extraits de son livre « Déso­béis­sance civile et démo­cra­tie : Sur la jus­tice et la guerre » :

51HYk-bxPAL._SY344_BO1,204,203,200_Extrait 1 :

Com­bien de gens exercent-ils le tra­vail de leur choix ? Cer­tains scien­ti­fiques, artistes, quelques tra­vailleurs très qua­li­fiés ou cer­taines pro­fes­sions libé­rales ont peut-être cette satis­fac­tion, mais la plu­part des gens ne sont pas libres de choi­sir leur acti­vi­té. C’est la néces­si­té éco­no­mique qui les y oblige. C’est pour­quoi on peut par­ler de « tra­vail alié­né ». En outre, la plu­part des tra­vailleurs pro­duisent des biens et des ser­vices des­ti­nés à deve­nir des mar­chan­dises qu’ils n’ont pas eux-mêmes choi­si de pro­duire et qui appar­tiennent à un autre : le capi­ta­liste qui les emploie. Les tra­vailleurs sont donc, en outre, par­fai­te­ment étran­gers au pro­duit de leur labeur. Le tra­vail s’ef­fec­tue dans des condi­tions indus­trielles modernes qui pri­vi­lé­gient la concur­rence plu­tôt que la col­la­bo­ra­tion et l’i­so­le­ment plu­tôt que l’as­so­cia­tion. Les tra­vailleurs sont donc éga­le­ment étran­gers les uns aux autres. Concen­trés dans les villes et les usines, ils sont pour finir étran­gers à la nature.

Extrait 2 :

Aucun chan­ge­ment fonc­tion­nel ou struc­tu­rel ne peut garan­tir une socié­té par­fai­te­ment démo­cra­tique. Nous accep­tons mal ce fait parce que nous avons été éle­vés dans une culture tech­no­lo­gique où l’on pense géné­ra­le­ment que, si on pou­vait seule­ment trou­ver le bon ins­tru­ment, tout irait enfin pour le mieux et qu’il serait alors pos­sible de se relâ­cher un peu. Mais on ne peut jamais se relâ­cher. L’ex­pé­rience des Noirs amé­ri­cains, comme celle des Indiens, des femmes, des His­pa­niques et des pauvres, nous apprend cela. Nulle consti­tu­tion, nulle décla­ra­tion des droits, nul sys­tème élec­to­ral, nulle loi ne peuvent garan­tir la paix, la jus­tice et l’é­ga­li­té. Tout cela exige un com­bat per­ma­nent, des débats inces­sants impli­quant l’en­semble des citoyens et un nombre infi­ni d’or­ga­ni­sa­tions et de mou­ve­ments qui imposent leur pres­sion sur tous les sys­tèmes éta­blis.

Extrait 3 :

Être opti­miste en cette époque trou­blée ne relève pas uni­que­ment d’un roman­tisme incon­si­dé­ré. Cela vient de ce que l’his­toire des hommes n’est pas seule­ment celle de la cruau­té mais aus­si celle de la com­pas­sion, du sacri­fice, du cou­rage et de la gen­tillesse.

Ce que l’on décide de mettre en valeur dans cette his­toire com­plexe déter­mi­ne­ra nos vies. Si nous ne voyons que le pire, cela détruit notre capa­ci­té à agir. Si l’on se rap­pelle de ces époques et de ces lieux – et il y en a tant ! – où des gens se sont magni­fi­que­ment com­por­tés, cela nous donne l’énergie d’agir, et au moins la pos­si­bi­li­té de chan­ger le sens de rota­tion de la tou­pie pla­né­taire. Et si nous nous déci­dons à agir, même de la plus simple façon, nous n’aurons pas à attendre ce grand futur uto­pique. Le futur est une infi­nie suc­ces­sion de pré­sents, et vivre aujourd’hui comme nous pen­sons que l’être humain doive vivre, fai­sant fi de tout le mal qui nous envi­ronne, est en soi une vic­toire mer­veilleuse.


(Excellent !) Dis­cours d’Ho­ward Zinn sur l’a­bo­li­tion de la guerre, Los Angeles, mai 2006 :

Le der­nier dis­cours (à nou­veau magis­tral !) enre­gis­tré d’Ho­ward Zinn, en 2009 à l’u­ni­ver­si­té de Bos­ton :

Réin­ter­ro­ger notre his­toire, ce n’est pas seule­ment se pen­cher sur le pas­sé, mais aus­si s’in­té­res­ser au pré­sent et ten­ter de l’en­vi­sa­ger du point de vue de ceux qui ont été délais­sés par les bien­faits de la soi-disant civi­li­sa­tion.[…] Nous devons y par­ve­nir au moment d’en­trer dans ce nou­veau siècle si nous vou­lons qu’il soit dif­fé­rent, si nous vou­lons qu’il soit, non pas le siècle de l’Amérique, le siècle de l’oc­ci­dent, le siècle des blancs ou celui des hommes, ou celui de quelque nation, de quelque groupe que ce soit, mais le siècle de l’es­pèce humaine.

Le mot de la fin :

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