Le problème de l’activisme financé par le Grand Capital (par Macdonald Stainsby)

Tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié (en anglais) sur le site Coun­ter­punch, le 25 octobre 2013, qui s’ins­crit dans une série de 4 articles écrits par Mac­do­nald Stains­by. Pour éta­blir cette cri­tique de l’ac­ti­visme sala­rié au sein des grandes ONG éco­los, elles-mêmes finan­cées par de riches fon­da­tions capi­ta­listes, l’au­teur se base sur sa propre expé­rience de mili­tant contre l’ex­ploi­ta­tion des sables bitu­mi­neux et l’im­plan­ta­tion de bar­rages sur les fleuves et les rivières du Cana­da, entre autres.


Lorsque des éco­lo­gistes dis­cutent du finan­ce­ment par des fon­da­tions et de la manière dont cela entrave la résis­tance, une objec­tion clas­sique émerge bien sou­vent : une telle dis­cus­sion serait inuti­le­ment néga­tive. Avec le monde entier en jeu, argu­mente-t-on, nous devrions impli­quer autant de points de vue et de stra­té­gies « diverses » que pos­sible dans la lutte contre le chaos cli­ma­tique. Au lieu « d’être cli­vants », nous devrions avoir une pen­sée positive.

Tan­dis que le Grand Capi­tal et les Grands Verts [les grandes ONG éco­los] pré­tendent construire un pont vers une pla­nète plus saine, quoi que vous fas­siez, ne regar­dez pas en bas. Certes, le pont est ban­cal, et certes, vous êtes déjà à mi-che­min au-des­sus du gouffre. Mais faites-leur confiance, conti­nuez à marcher.

Une poli­tique plus ou moins basée sur la maxime des Beatles, « All you need is Love » (tout ce dont vous avez besoin, c’est d’amour) est de mise. Ain­si, beau­coup de ques­tions — à la fois réelles et ima­gi­naires — vis-à-vis d’une cri­tique du mou­ve­ment éco­lo grand public et de son auto­ri­ta­risme se trouvent énon­cées de manière assez cynique par ceux dont on aurait pen­sé qu’ils avaient beau­coup en com­mun avec les valeurs démo­cra­tiques qui font défaut à ce mouvement.

Beau­coup de sala­riés des Grands Verts — ain­si que leurs amis proches — ont essayé très dur de faire infu­ser ces valeurs démo­cra­tiques, anti­co­lo­niales et même anti­ca­pi­ta­listes dans le mou­ve­ment éco­lo grand public, qui évite depuis long­temps de telles vul­ga­ri­tés. Plon­geons-nous dans ces ques­tions et cher­chons de vraies réponses. Si elles vous mettent mal à l’aise, peut-être est-ce parce qu’elles vous touchent.

« Penses-tu vrai­ment que ces quelques fon­da­tions se consultent et com­plotent afin d’élaborer un plan visant à détruire le mou­ve­ment éco­lo et à le détour­ner à leur profit ? »

Non, du moins pas ain­si. Fai­sons une ana­lo­gie avec le jour­na­lisme grand public (mains­tream) et ses pro­prié­taires capitalistes.

Les médias capi­ta­listes (les médias domi­nants) envoient rare­ment des direc­tives à leurs repor­ters chez Reu­ters ou AP (Asso­cia­ted Press) leur deman­dant de soi­gner ou d’ajuster leur dis­cours afin de sou­te­nir un agen­da pro-capi­ta­lisme. La plu­part du temps, les jour­na­listes qui tra­vaillent pour ces médias savent ce qui est mal vu et évitent sim­ple­ment d’en parler.

La fabri­ca­tion du consen­te­ment est sim­ple­ment liée à l’existence de grands groupes média­tiques comme Glo­bal TV, le réseau de la FOX, ou MSNBC, ou encore la Socié­té Radio-Cana­da [et/ou, en France, à ces 10 mil­liar­daires qui pos­sèdent un large pan des médias grand public, ain­si que Bas­ta Mag l’exposait récem­ment, dont Fran­çois Pinault, Patrick Dra­hi, Vincent Bol­lo­ré, Xavier Niel, etc., et leurs médias que sont Le Point, L’Express, BFM, Canal +, etc., NdT] qui emploient des gens qui savent quoi dire, quand le dire, et com­ment le dire. Cette cen­sure, 95% du temps, est liée à l’autocensure du jour­na­liste qui cherche à vendre un article ou à res­pec­ter un délai. Ce qui ne peut être dit est rare­ment tapé pour être ensuite effacé.

Cela vaut aus­si pour la manière dont les Grands Verts et les « fon­da­tions mili­tantes » déter­minent leur stra­té­gie et ce qu’ils peuvent pré­sen­ter comme une vic­toire. L’autocensure qui consiste à savoir ce qui est « réa­liste » et ce qui sera accep­table pour les élites indus­trielles au pou­voir prend place avant même la négociation.

Dans le domaine du jour­na­lisme embar­qué, l’autocensure fait par­tie du pro­ces­sus de créa­tion. Celui qui écrit un article pour, disons, Al Jazee­ra, per­drait au mini­mum son salaire jour­na­lier à pro­duire un long expo­sé sur le sta­tion­ne­ment de la Vème flotte US au Qatar. Pour­quoi ? Parce que l’émir de cet État du Golfe pos­sède ce réseau média­tique. Du coup, la plu­part de ses jour­na­listes n’envisageraient jamais d’entreprendre une telle folie.

De la même façon, en ce qui concerne l’environnementalisme des grandes entre­prises, il est impos­sible de lever des fonds en fai­sant appel au Grand Capi­tal afin de sou­te­nir des solu­tions  anti-entre­prises ou impli­quant une red­di­tion de comptes des entre­prises vis-à-vis des com­mu­nau­tés affec­tées par leurs pro­jets. Dans ces deux cas, les struc­tures exis­tantes fabriquent la per­cep­tion de ce qui est approprié.

Les dona­teurs sont eux-mêmes l’aile « pro­gres­siste » du Grand Capi­tal finan­cier. Ils ont sou­te­nu et conti­nuent à sou­te­nir la marque Oba­ma. Est-il pos­sible de dis­cu­ter de la des­truc­tion de la démo­cra­tie à l’aide des fonds qui en sont la pre­mière cause ? L’autocensure et la logique de mar­ché sont inti­me­ment imbri­quées, ce qui érode la pers­pec­tive en amont.

Ceux qui sont embau­chés à ces posi­tions de pou­voir chez les Grands Verts ont déjà éta­bli leurs allé­geances de classe et ont des anté­cé­dents dans la recherche de « solu­tions ». Ce qui s’observe dans le fon­de­ment de leur poli­tique : col­la­bo­ra­tion avec les entre­prises, sys­tèmes de com­pen­sa­tion car­bone, taxes, inves­tis­se­ments « verts », qui sont autant de mesures orien­tées vers une éco­no­mie de crois­sance. Les orga­ni­sa­tions décrois­santes ne sont pas les bienvenues.

Si le Grand Capi­tal peut vivre avec les plans qu’un indi­vi­du a négo­cié en secret, alors le Grand Capi­tal pour­ra faire confiance à cette per­sonne pour qu’elle l’aide à défi­nir un pro­gramme de négo­cia­tion vis-à-vis du plus grand pro­jet indus­triel de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té — les sables bitu­mi­neux de la région d’Athabasca au Cana­da — ou pire encore, lors des négo­cia­tions cli­ma­tiques au niveau international.

Le lec­teur se deman­de­ra peut-être :

« Et tous ces braves gens que je connais, qui tra­vaillent pour ces groupes ? J’ai pas­sé du temps avec eux après tel ou tel évènement/manifestation/conférence il y a quelques mois – nous n’avons pas par­lé du finan­ce­ment par les fon­da­tions ou de la démo­cra­tie interne des Grands Verts, mais X a clai­re­ment expri­mé le besoin de déman­te­ler cette indus­trie, et parais­sait même anti­ca­pi­ta­liste. Qu’en est-il ? »

Bien qu’aucune science exacte ne puisse pré­dire les varia­tions du com­por­te­ment humain (de très bonnes per­sonnes vont rejoindre les grands groupes verts, tra­vailler dur en res­pec­tant des valeurs démo­cra­tiques et col­lec­ti­vistes, entrer en conflit avec les valeurs des Grands Verts, plu­sieurs fois, puis, fina­le­ment, démis­sion­ne­ront), une « ana­lyse de caste » serait plus appro­priée pour expli­quer ces quelques efforts vaillants visant à être le ver démo­cra­tique dans la Grosse Pomme Verte.

Les Grands Verts se débrouillent pour tenir éloi­gnés des centres de pou­voir les gens qui ne peuvent com­pro­mettre leurs prin­cipes avec un pré­ten­du prag­ma­tisme capi­ta­liste. Les orga­ni­sa­tions qui ont des conseils d’administration ou des socié­tés léga­le­ment recon­nues par l’État emploient ces indi­vi­dus moins enclins aux com­pro­mis au niveau régio­nal et/ou à dis­tance des postes décisionnaires.

Les mili­tants indi­gènes doivent par­fois navi­guer au sein de cette immense mar­gi­na­li­sa­tion struc­tu­relle pour obte­nir plus de trans­pa­rence vis-à-vis de leurs com­mu­nau­tés, ou pour obte­nir un peu plus de sou­tien pour une com­mu­nau­té mise en dif­fi­cul­té par le déve­lop­pe­ment indus­triel. Les acti­vistes les plus talen­tueux font les meilleurs repré­sen­tants de pre­mière ligne, qui luttent sou­vent incroya­ble­ment bien afin de défendre leurs propres com­mu­nau­tés, étant don­né ces cir­cons­tances — et pour­tant les Grands Verts empruntent cyni­que­ment leur cré­di­bi­li­té, sans pour autant chan­ger de trajectoire.

La plu­part des indi­vi­dus qui tra­vaillent pour les Grands Verts que vous croi­sez lors des réunions com­mu­nau­taires ou des petits évè­ne­ments régio­naux ont peu ou pas de pou­voir au sein de l’organisation qu’ils repré­sentent. Ils ne passent d’ailleurs que très peu de temps avec les hauts éche­lons de la hié­rar­chie des Grands Verts, et passent plu­tôt leur temps à faire du réseau­tage avec d’autres indi­vi­dus tout aus­si impuis­sants de groupes simi­laires. Leurs réseaux d’amis pour­ront obser­ver com­ment les mêmes indi­vi­dus passent de jobs en jobs et d’organisations en organisations.

« Pour­quoi les Grands Verts emploie­raient-ils des gens qui ne par­tagent pas leurs valeurs autoritaires ? »

Cette « devan­ture » impuis­sante a plu­sieurs inté­rêts pour les Grands Verts :

  1. La plu­part des indi­vi­dus de ce genre qui tra­vaillent pour les Grands Verts ont une expé­rience de l’organisation popu­laire. Ils connaissent les gens, ils savent com­ment réa­li­ser des choses avec un bud­get limi­té, ils per­mettent ain­si à une orga­ni­sa­tion qui n’a pas d’histoire régio­nale de se don­ner un air « local », et ain­si de suite.
  2. La cri­tique du fonc­tion­ne­ment anti­dé­mo­cra­tique des Grands Verts se voit relé­guée à une com­plainte interne. Ces gens-là savent l’importance de l’organisation popu­laire démo­cra­tique, mais leurs cri­tiques deviennent un pro­blème interne, à pro­pos duquel rien ne peut être fait, ain­si com­mence l’autocensure.
  3. Les com­mu­nau­tés d’activistes sont assez res­treintes. Bien que l’Amérique du Nord soit vaste, un employé d’une grande ONG éco­lo issu de l’activisme com­mu­nau­taire d’une petite ville du Texas connaî­tra sou­vent d’autres acti­vistes de grandes villes en Onta­rio et cer­tai­ne­ment plu­sieurs orga­ni­sa­tions à San Fran­cis­co. Une équipe de Colom­bie-Bri­tan­nique pour­ra rapi­de­ment être envoyée à des réunions à New-York. Des ami­tiés se déve­lop­pe­ront ; les réseaux com­mu­nau­taires de petites villes du Texas seront rapi­de­ment influen­cés par ce qui se passe en Californie.

Lorsque des gens que vous connais­sez, à qui vous faites confiance depuis long­temps, et avec qui vous tra­vaillez actuel­le­ment, se mettent à tra­vailler (par exemple) pour une branche locale de 350.org, cela éli­mi­ne­ra 98% des cri­tiques de 350.org. Qui vou­drait se voir accu­ser « d’attaquer ses amis » ? L’embauche d’un acti­viste com­mu­nau­taire, pour les Grands Verts, per­met de faire taire toute cri­tique de la part de la com­mu­nau­té dont il est issu. Que cela soit le but recher­ché ou pas. Lorsqu’ils acceptent ce tra­vail, ces acti­vistes ayant à cœur les prin­cipes démo­cra­tiques n’ont pas ça en tête, mais cela ne change rien aux conséquences.

Même les meilleures per­sonnes, une fois qu’elles ont accep­té cette posi­tion qui per­tur­be­ra néces­sai­re­ment la pra­tique démo­cra­tique, par­viennent à trou­ver des moyens de se mas­quer le pro­blème. Peu importe les poli­tiques que ces per­sonnes sou­tiennent de manière officieuse.

« Okay, les mili­tants de base sont exploi­tés comme devan­ture par les ONG éco­lo­gistes afin de les légi­ti­mer. Mais pour­quoi quelqu’un qui com­pren­drait cela y participerait ? »

L’argent et la recon­nais­sance sociale agissent comme de puis­sants moyens de décon­nexion. Après par­fois des mois et sou­vent des années de tra­vail à la base (à moins que vous soyez quelqu’un dont les Grands Verts aient besoin d’urgence, auquel cas le pro­ces­sus peut être gran­de­ment accé­lé­ré), vous décou­vri­rez peut-être que l’establishment éco­lo­giste veut vous embau­cher. Et ce, en rai­son de vos capa­ci­tés, cela ne fait aucun doute. Cepen­dant, les fins aux­quelles celles-ci seront uti­li­sées chan­ge­ront totalement.

Cer­tains indi­vi­dus qui tra­vaillent en pre­mière ligne pour ces orga­ni­sa­tions auront une réponse très dédai­gneuse — et en appa­rence, d’incompréhension – par rap­port à de telles ques­tions sur la manière dont ils sont employés. Lorsqu’ils acceptent cet emploi, c’est sou­vent après s’être deman­dé com­ment celui-ci pour­rait être uti­li­sé à bon escient. Et, sou­vent, cela peut être le cas sur le court terme — ceux qui sont plus directs, hon­nêtes et doués pour l’organisation peuvent per­mettre aux grandes ONG éco­lo­gistes d’avoir de meilleures rela­tions avec les com­mu­nau­tés locales.

Bien sûr, il s’agit d’une épée à double tran­chant — lorsque la par­ti­ci­pa­tion de ces com­mu­nau­tés est entra­vée ou mise de côté lors d’un pro­ces­sus de déci­sion, la confiance qui est ain­si vio­lée par la hié­rar­chie des Grands Verts est celle qui avait été culti­vée (avec les meilleures inten­tions) par ces acti­vistes sala­riés à plein temps.

La logique du capi­tal conta­mine la socié­té qu’elle contrôle, et c’est aus­si vrai pour le sec­teur de l’activisme. Les employés des Grands Verts seront très sui­vis et très res­pec­tés, et le pres­tige de grandes enseignes, sous la forme des grandes ONG éco­lo­gistes, crée­ra une décon­nexion psy­cho­lo­gique, et les com­pro­mis seront de moins en moins per­çus par les indi­vi­dus dont les objec­tifs ini­tiaux étaient dif­fé­rents. Les avan­tages d’une telle célé­bri­té et d’une sécu­ri­té finan­cière offrent du confort à ceux qui se sont com­pro­mis, et les com­mu­nau­tés aux­quelles ils appar­tiennent ten­dront imman­qua­ble­ment à pré­fé­rer l’activisme « officiel ».

Un large pan de tra­vail béné­vole est ain­si détruit, les gens vont et viennent, pré­parent des ban­de­roles pour les employés, aident à pré­pa­rer les évè­ne­ments, à pro­mou­voir les ras­sem­ble­ments — toutes les tâches ingrates mais sans jamais par­ti­ci­per à l’élaboration des reven­di­ca­tions. Un rôle aus­si ingrat pousse la majo­ri­té des béné­voles à arrê­ter après une courte période de tra­vail non-payé. Ceux qui s’adaptent pour­ront éven­tuel­le­ment être inté­grés dans la machine.

Avec le temps les acti­vistes de base « qui vou­laient chan­ger les dyna­miques depuis l’intérieur » sont eux-mêmes chan­gés par l’autoritarisme des Grands Verts.

Ou, comme c’est le cas avec les meilleures des acti­vistes sala­riés, le seul grand com­pro­mis qu’ils font per­son­nel­le­ment consiste à ne pas deman­der publi­que­ment des comptes aux Grands Verts, et seule­ment à opé­rer tout le temps dans leur péri­phé­rie, en pre­nant des contrats de 3 ou 4 mois à droite et à gauche, mais sans jamais deve­nir ins­ti­tu­tion­na­li­sés dans un rôle particulier.

Au cours des der­niers mois, Tze­po­rah Ber­man a enga­gé beau­coup de per­sonnes dans la North Ame­ri­can Tar Sands Coa­li­tion (Coa­li­tion Nord-Amé­ri­caine des sables bitu­mi­neux) afin qu’ils tra­vaillent pour ou en col­la­bo­ra­tion avec le Tar Sands Solu­tions Net­work (Réseau des solu­tions pour les sables bitu­mi­neux). La majo­ri­té de ces nou­veaux employés s’opposait autre­fois direc­te­ment à ce qu’elle défendait.

L’organisation Powe­rUp que Ber­man diri­geait aupa­ra­vant était mépri­sée dans toute la com­mu­nau­té acti­viste de Colom­bie-Bri­tan­nique, et au Cana­da. Cette orga­ni­sa­tion fai­sait la pro­mo­tion des « éner­gies vertes » — ce qui consis­tait en une pri­va­ti­sa­tion et une des­truc­tion de nombre d’écosystèmes flu­viaux par plu­sieurs bar­rages dans la pro­vince de l’extrême Ouest.

Beau­coup d’écologistes, ain­si que d’autres orga­ni­sa­tions plus consé­quentes, ont lut­té contre ce qui était pro­mu par ce sché­ma « d’installations au fil de l’eau » qui aurait impac­té plu­sieurs cen­taines de rivières en Colom­bie-Bri­tan­nique, s’il avait abou­ti. Il faut sou­li­gner que Green­peace Cana­da s’est for­te­ment oppo­sé à ces sché­mas avant que Ber­man ne soit embau­chée par GP Inter­na­tio­nal. Ber­man — qui avait des contacts chez Plu­to­nic Power, et qui en éta­blis­sait aus­si avec Gene­ral Elec­tric — a ain­si prou­vé son impor­tance stra­té­gique vis-à-vis de son poste chez PowerUp.

Au lieu de ten­ter de vaincre ceux qui avaient autre­fois tra­vaillé à empê­cher Powe­rUp de déci­mer des rivières, elle entre­prit une manœuvre bien plus machia­vé­lique. D’après cer­taines per­sonnes qu’elle a appro­chées, voi­ci ce qu’elle aurait dit : « Vous m’avez bien bot­té le cul lors de la cam­pagne ‘Ins­tal­la­tions au fil de l’eau’… donc, je veux vous embau­cher ! » Beau­coup de gens répu­tés être en désac­cord avec le tra­vail de Mme Ber­man sont désor­mais ses employés, ce qui a créé une sorte de blo­cage stra­té­gique qui rend les cri­tiques bien plus improbables.

« Toute cette foca­li­sa­tion sur le néga­tif ne va-t-elle pas repous­ser les gens ? N’y a‑t-il pas de meilleure manière de ravi­ver les luttes envi­ron­ne­men­tales que de pas­ser par un affron­te­ment direct ? »

Que cela soit du fait d’une inquié­tude sin­cère vis-à-vis du sort des mou­ve­ments contre le chaos cli­ma­tique, ou par cynisme afin de dis­cul­per les Grands Verts, voi­ci ce qu’on entend sou­vent : « Nous devons évi­ter les agis­se­ments qui se foca­lisent prin­ci­pa­le­ment sur le néga­tif. » Après tout, même s’ils sont pro­blé­ma­tiques, des res­sources sont appor­tées par de telles struc­tures. Si c’est là la seule chose sur laquelle les gens se concentrent, cela engen­dre­ra de l’hostilité hori­zon­tale, puisque même si nous ne sommes pas d’accord avec les diri­geants des « fon­da­tions mili­tantes » finan­ciè­re­ment domi­nantes, nous « tra­vaillons tous pour les mêmes buts ».

C’est aus­si à cause de cette croyance que nombre d’activistes com­mu­nau­taires, qui se sont déjà éloi­gnés de l’activisme finan­cé par les Grands Verts et qui construisent quelque chose de dif­fé­rent, rechignent à par­ler des pro­blèmes intrin­sèques aux rela­tions entre fon­da­tions, ONG et communautés.

Étant don­né que les médias domi­nants se tour­ne­ront tou­jours vers les Grands Verts pour des com­men­taires, des inter­views et pour obte­nir « une pers­pec­tive éco­lo­giste » lorsque des pro­blèmes émer­ge­ront, la per­cep­tion qu’auront les gens de la « nor­ma­li­té » de la situa­tion mar­gi­na­li­se­ra auto­ma­ti­que­ment les cri­tiques ulté­rieures, les dénon­cia­tions ou même les affir­ma­tions d’étonnement vis-à-vis des accords en cou­lisses. Étant don­né que le Grand Capi­tal contrôle lar­ge­ment la per­cep­tion de ce qu’est l’écologie aux yeux du grand public, des cri­tiques de tels phé­no­mènes seront qua­li­fiées d’anti-éco­lo­gistes.

Il peut être utile de mettre en évi­dence ce qui est arri­vé quand on se dis­pense de faire en amont tout le tra­vail néces­saire pour devan­cer les Grands Verts, et rendre l’in­fo publique (au Cana­da) lors­qu’ils opèrent en cou­lisses des tran­sac­tions fon­cières énormes, soi-disant dans le cadre d’un « modèle collaboratif ».

Des dou­zaines de com­mu­nau­tés indi­gènes, à la fois au niveau de leur conseil et de leur chef, ain­si que d’autres n’ayant rien à voir avec l’Assemblée des Pre­mières Nations, sont sor­ties de l’Entente sur la Forêt Boréale du Cana­da (EFBC/CBFA) à la fois écœu­rées et prêtes à aban­don­ner. L’accord consis­tait en un acca­pa­re­ment de terres indi­gènes sans même qu’on les consulte.

[ A pro­pos de cette Entente sur la Forêt Boréale du Cana­da et du pro­blème des grandes ONG éco­los, NdT : ]

Les prin­ci­pales pré­oc­cu­pa­tions concer­naient les nom­breuses ONG envi­ron­ne­men­tales et les groupes d’entreprises signant tous les accords pos­sibles sur d’é­normes par­celles de ter­ri­toires indi­gènes sur l’en­semble du Cana­da. Accu­sées de vio­la­tions de sou­ve­rai­ne­té à l’é­gal des gou­ver­ne­ments cana­diens, la cri­tique de ce blan­chi­ment éco­lo­gique orches­tré par les fon­da­tions n’a eu que peu d’é­cho dans les médias favo­rables aux entreprises.

Au contraire, les médias n’en ont rete­nu qu’une confé­rence de presse de célé­bra­tion où se mêlaient orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes com­pa­tibles avec le monde de l’en­tre­prise, groupes éco­lo­gistes de façade sor­tis de nulle part, fon­da­tions soi-disant mili­tantes, le tout aux côtés d’en­tre­prises. Paix, déve­lop­pe­ment durable, emplois et pro­fits. Tout le monde y gagne : c’était le mes­sage domi­nant dans les jour­naux cana­diens favo­rables aux entreprises.

L’é­qui­libre du pou­voir est ridi­cu­le­ment biai­sé : les cri­tiques étaient fortes, bru­tales, sans com­pro­mis. En colère. Les réponses à l’EFBC étaient fon­da­men­ta­le­ment justes. Elles venaient de nations colo­ni­sées dans le Nord, l’Est, l’Ouest et le Sud du Cana­da. Le Grand Capi­tal n’a pas relayé ces cri­tiques — que ce soit dans les médias domi­nants ou via les porte-paroles des Grands Verts.

Ce n’est qu’au sein d’un réseau de Twit­ter, Face­book, d’ar­ticles de blogs et de dis­cus­sions par e‑mail que les reven­di­ca­tions se sont fait entendre. Ces cri­tiques ont effec­ti­ve­ment grip­pé la Grande Machine Verte, mais le dom­mage a été subi presque exclu­si­ve­ment en pays indi­gène, et par­mi les acti­vistes éco­lo­gistes de base.

En réponse  à l’in­di­gna­tion indi­gène, des groupes comme l’I­ni­tia­tive Boréale Cana­dienne — un pro­duit de l’argent des fon­da­tions, du Pew Cha­ri­table Trust, qui s’al­lie à des entre­prises comme Sun­cor, Tem­bec, Nexen et d’autres — ont entre­pris une tour­née « pour arran­ger les choses » afin de faire la pro­mo­tion de l’entente, avec un suc­cès appa­rem­ment miti­gé. Les vols char­ters pri­vés et d’hélicoptères des groupes d’assaut nor­diques du Grand Capi­tal ont sus­ci­té les réserves de beau­coup de gens.

Green­peace, l’an der­nier, a annon­cé son retrait de l’entente —  pas parce qu’elle avait impo­sé anti-démo­cra­ti­que­ment un accord sur un ter­ri­toire indi­gène, ni parce que le niveau d’or­ga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire avait été court-cir­cui­té. Non plus parce que le ter­ri­toire pro­té­gé s’é­tait avé­ré dra­ma­ti­que­ment insuf­fi­sant. C’é­tait parce que GP a consi­dé­ré que l’As­so­cia­tion des Pro­duits Fores­tiers du Cana­da n’a­van­çait pas assez vite pour appli­quer  l’accord.

Nom­breux sont ceux qui ont par­lé de la pro­po­si­tion d’ac­cord avec défiance et dégoût ; et pour­tant dans les médias il était per­çu comme un une affaire conclue, et les ques­tions sou­le­vées par les indi­gènes sou­ve­rai­nistes dis­qua­li­fiées comme venant sim­ple­ment de tel ou tel mau­vais coucheur.

Pour qu’au­cun « accord » sur les sables bitu­meux n’en­traine une telle adhé­sion, ceux qui rejettent par avance tout accord ou dis­cus­sion d’ar­rière-bou­tique devraient pen­ser à des plans pro­vi­soires. Le besoin de cla­ri­fier la posi­tion des gens sur cette ques­tion, avant le début des négo­cia­tions, devrait être évident. La dis­tor­sion de la résis­tance par le capi­tal, et par ceux qui croient avec fer­veur à ce guide, menace peut-être le plus grand enjeu de résis­tance au chaos cli­ma­tique en Amé­rique du Nord. Le plus grand atout de l’ac­ti­visme cli­ma­tique est la force de la communauté.

La force du capi­tal est d’être conscient de lui-même. Les idées domi­nantes d’une époque sont celles de sa classe domi­nante, comme l’a dit, je crois, un bar­bu. Le Grand Capi­tal a engen­dré une décon­nexion dans les cercles envi­ron­ne­men­taux — parce qu’au sein de ce qui est per­çu comme les cercles verts, le pou­voir du Grand Capi­tal est si grand qu’il appa­rait nor­ma­li­sé, ou à tout le moins impos­sible à remettre en ques­tion. Il « EST », tout sim­ple­ment. Lors­qu’un pro­blème devient écra­sant, cer­taines per­sonnes capi­tulent psy­cho­lo­gi­que­ment devant lui et font de son accep­ta­tion un moyen de res­ter sain dans une situa­tion folle.

Si les grands Groupes Verts conti­nuent à reven­di­quer le droit de par­ler pour tous les autres, en ver­tu de leur accès à des fonds impor­tants venant des fon­da­tions et de leur pas­sif d’ac­cords secrets, alors la jus­tice cli­ma­tique devrait prendre publi­que­ment acte de ce que cet état de fait doit être abor­dé de front.

Ce ne sera pas suf­fi­sant de s’or­ga­ni­ser de manière indé­pen­dante en espé­rant ins­pi­rer les autres à suivre un che­min démo­cra­tique et anti­co­lo­nial. C’est for­mi­dable et ça réchauffe le cœur lorsque ça arrive — mais l’im­pact dévas­ta­teur d’un mau­vais accord, com­plet ou par­tiel, avec des groupes éner­gé­tiques signi­fie qu’il nous faut des plans de secours.

Cette accep­ta­tion incons­ciente de la domi­na­tion du capi­tal nous a incul­qué un cynique « igno­rons les pro­blèmes », et un très dan­ge­reux « pour­quoi est-ce qu’on ne pour­rait pas sim­ple­ment s’en­tendre ? » Il s’agit de l’ap­proche « All you need is love ». En ne voyant pas — ou pire, en refu­sant de voir — le pro­blème inhé­rent à la pré­sence du Grand Capi­tal au sein des Grands Verts, on finit par conce­voir ces Grand Verts comme peut-être confus, mais appar­te­nant mal­gré tout à la grande famille des gens pré­oc­cu­pés par l’en­vi­ron­ne­ment. Et vous aimez votre famille, non ?

Mais si c’est de l’a­mour — igno­rer com­ment marche le pou­voir et répondre aux cri­tiques sur ce pou­voir comme si c’é­tait des cri­tiques per­son­nelles — alors per­met­tons au plus grand auteur de nou­velles du 20ème siècle, Ray­mond Car­ver, d’a­voir le der­nier mot sur la ques­tion (cela fait des années que j’es­saye de le caser quelque part). Il avait com­pris la condi­tion humaine et la dou­leur inhé­rente à l’a­mour mieux que presque tous. Est-ce qu’i­gno­rer ou refu­ser de deman­der des comptes aux Grands Verts et aux fon­da­tions qui ont mené des négo­cia­tions secrètes qui risquent de condam­ner tant d’hu­mains et d’autres espèces à l’ex­tinc­tion, est-ce que cela, c’est de « l’amour » ?

« Je suis fich­tre­ment cer­tain que je n’ap­pel­le­rais pas ça de l’a­mour », dit Mel. « Je veux dire, per­sonne ne sait pour­quoi il a fait ça. J’ai vu plein de sui­cides, et je ne pour­rais pas dire que qui que ce soit a jamais su pour­quoi il avait fait ça. »

Mel mis ses mains der­rière sa nuque et se fit bas­cu­ler sa chaise en arrière. « Ce genre d’a­mour ne m’in­té­resse pas », dit-il. « Si c’est de l’a­mour, tu peux le garder. »

— Ray­mond Car­ver, Par­lez-moi d’a­mour (What We Talk About When We Talk About Love).

Mac­do­nald Stainsby


Tra­duc­tion : Plu­sieurs personnes

Édi­tion & Révi­sion : même chose

Pour aller plus loin, un excellent texte d’A­rund­ha­ti Roy :

https://partage-le.com/2015/12/long-isation-de-la-resistance-par-arundhati-roy/

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Partages
1 comment
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

Les poules préfèrent les cages ! (par Armand Farrachi)

Une étude « scientifique » sur le comportement des poules élevées en batterie a conclu qu'elles n'étaient pas gênées par leur cage, mais s'y trouvaient au contraire plus en sécurité qu'ailleurs. De là à prétendre que les poules préfèrent les cages, il n'y a qu'un pas. Pourquoi ne pas dire alors que les veaux préfèrent l'obscurité, les otaries les cirques, les Indiens les réserves, ou que les humains se plaisent dans un environnement dévasté ?
Lire

Héros de la forêt pluviale : La vie et la mort de Bruno Manser (par Wade Davis / Christopher Kühn)

Note du traducteur : Le texte qui suit est une traduction de l'introduction rédigée par l'anthropologue canadien Wade Davis d'un excellent livre (en anglais) que je viens de finir, intitulé Rainforest Hero: The Life and Death of Bruno Manser (en français : "Héros de la forêt tropicale : la vie et la mort de Bruno Manser"), écrit par Ruedi Suter et publié en 2015. Cet ouvrage retrace l'histoire de Bruno Manser, un activiste suisse qui a dédié sa vie à la lutte pour la protection de la forêt tropicale de Bornéo, où vivait l'un des derniers peuples de chasseurs-cueilleurs nomades de la planète, le peuple Penan. À la suite de ce texte, vous trouverez un documentaire intitulé Bruno Manser - Laki Penan, réalisé par Christopher Kühn en 2007, qui retrace la vie incroyable de cet infatigable militant.