[Rappel] « civilisation » — mode d’emploi…

Un extrait tiré du jour­nal « Le liber­taire », numé­ro 25 du 17 août 1860 ; un jour­nal édi­té et publié à New-York entre 1858 et 1861 par Joseph Déjacques, mili­tant et écri­vain anar­chiste. Ce der­nier serait aus­si à l’o­ri­gine du néo­lo­gisme liber­taire, par oppo­si­tion à libé­ral, dans son pam­phlet De l’Être-Humain mâle et femelle — Lettre à P. J. Prou­dhon publié en 1857 à la Nouvelle-Orléans.

UNE PAGE D’HISTOIRE DE LA CIVILISATION.

 

Puisque les révo­lu­tion­naires socia­listes sont sans cesse repré­sen­tés comme des hommes de désordres, vou­lant bou­le­ver­ser la socié­té sans uti­li­té aucune, voyons un peu ce qu’elle est, cette socié­té si par­faite, qui se déclare invio­lable et inat­ta­quable dans ses qua­li­tés ; voyons un peu à quel prix elle s’est éta­blie sur le globe, et les moyens qu’elle a employés pour y arriver.

Afin de ne pas être taxé d’exagération, ni accu­sé de men­songe, nous pui­se­rons les chiffres dans une revue qui se publie men­suel­le­ment à la Nou­velle-Orléans par des escla­va­gistes qui affirment la néces­si­té de main­te­nir la race noire en escla­vage, pour le bon­heur de l’humanité. On ver­ra quelle héca­tombe la civi­li­sa­tion a faite des popu­la­tions qui cou­vraient le globe ces der­niers siècles. Chaque fois qu’elle est entrée en contact avec des habi­tants vivant à l’état sau­vage, comme un mau­vais air épi­dé­mique elle a pro­duit les plus grands ravages par­mi eux, soit en rédui­sant ces nou­veaux peuples à la ser­vi­tude, si leur nature était d’être bons, doux et humains, comme les habi­tants de l’Amérique du Sud ou des Indes Orien­tales, ou les mas­sa­crant, s’ils étaient d’une nature fière et indé­pen­dante comme ceux qui habi­taient l’Amérique du Nord.

Aus­si­tôt que le pape Alexandre VI connut la décou­verte du Nou­veau Monde qui venait d’être faite par Chris­tophe Colomb, il ren­dit une bulle par laquelle il recon­nais­sait à Fer­di­nand et à Isa­belle la pos­ses­sion de ce nou­veau conti­nent, pour­vu qu’après l’avoir conquis ils y envoyassent des mis­sion­naires y prê­cher et éta­blir le catho­li­cisme. Les moyens qui furent employés pour conver­tir ceux que l’on appe­lait ido­lâtres au culte du Dieu clé­ment et misé­ri­cor­dieux furent on ne peut plus doux et humains, puisque, durant les cin­quante pre­mières années qui sui­virent la décou­verte, plus de trois mil­lions d’habitants furent mas­sa­crés par les Espa­gnols, pour la plus grande gloire de Dieu et le béné­fice de la civi­li­sa­tion. Sui­vant Las Casas, auteur espa­gnol, le nombre total des Indiens qui furent mas­sa­crés par les Espa­gnols est éva­lué de douze à quinze millions.


***Chiffres tirés du livre de l'historien américain "Howard Zinn" intitulé "Une histoire populaire des États-Unis" (courbes de Borah et Cook).
***Chiffres tirés du livre de l’his­to­rien amé­ri­cain « Howard Zinn » inti­tu­lé « Une his­toire popu­laire des États-Unis » (courbes de Borah et Cook).

Au Bré­sil, dans ce vaste empire, c’est à peine s’il existe encore dix mille Indiens ; et encore — dit un voya­geur, M. Wal­lace — on serait fort embar­ras­sé de trou­ver par­mi ceux-ci cette qua­li­té d’homme libre qui exis­tait chez eux autre­fois. Où sont ces tri­bus des Gua­ra­nis et des Eupi­mon­das qui habi­taient les riantes val­lées du Rio Janei­ro et tout le Minas Gerais ? Elles sont entiè­re­ment dis­pa­rues. Comme la race des Guanches des Iles Cana­ries, deman­dez aux Por­tu­gais ? ce sont eux qui les ont exter­mi­nés durant les trei­zième et le qua­tor­zième siècle. Le 21 novembre 1620, le navire May Flo­wer débar­quait sur la côte de la Nou­velle Angle­terre, au cap Cod, cent Puri­tains anglais. Pros­crits de leur patrie, ils venaient cher­cher refuge sur cette terre, libre à l’époque. A peine débar­qués, à la vue de quelques Indiens qui accou­raient au-devant d’eux en leur criant : “Anglais, soyez les bien­ve­nus !” ceux-ci les mirent en fuite en tirant plu­sieurs coups de fusil sur eux. Depuis cette époque, le fléau des­truc­teur de la civi­li­sa­tion a mois­son­né à pas de géant sur cette race indienne dans l’Amérique du Nord, et ce que le fer ou le plomb n’a pu détruire, les mala­dies, le whis­ky et tous les vices que la civi­li­sa­tion traîne à sa suite l’ont [ache­vé] ; des seize mil­lions d’Indiens qui habi­taient, soit aux bords des grands fleuves, sur les lacs ou dans les immenses forêts des États-Unis, il n’en reste pas un demi-mil­lion qui sont relé­gués dans l’Ouest.

Des trois [milles] Hurons qui habi­taient le Bas-Cana­da lorsque les Fran­çais s’y éta­blirent, c’est en vain qu’on les cher­che­rait aujourd’hui ; il n’en reste plus. Dans le Haut-Cana­da, les Oji­be­was ont subi le même sort. Par­tout, dans la Nou­velle-Écosse, au Nou­veau-Bruns­wick, là où, il y a cin­quante ans à peine, se dres­sait le wig­wam des Indiens, se trouve aujourd’hui la race anglo-saxonne, qui enva­hit avec une rapi­di­té effrayante ; de sorte qu’on peut pré­voir le jour où les quelques Indiens qui s’y trouvent encore à l’état lan­guis­sant, devront entiè­re­ment disparaître.

Au cap de Bonne-Espé­rance, qui pour­rait éva­luer les sommes immenses que le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique y a dépensé[es] pour s’y éta­blir, et les mil­liers de Caffres qu’il a dû exter­mi­ner pour pou­voir s’y main­te­nir ? Voi­ci un extrait des rap­ports du mis­sion­naire Moffat :

“J’ai trou­vé ces régions dans les­quelles, d’après les témoi­gnages des fer­miers, des mil­liers d’habitants vivaient pai­si­ble­ment du pro­duit de leur gibier ; mais main­te­nant, hélas ! où sont-ils ?… Il serait dif­fi­cile d’y ren­con­trer une famille ?”


Estimations de Fernandez de Oviedo, historien espagnol officiel de la conquête.
Esti­ma­tions de Fer­nan­dez de Ovie­do, his­to­rien espa­gnol offi­ciel de la conquête.

Dans la Nou­velle-Zélande, quoique depuis peu colo­ni­sée, la dépo­pu­la­tion se fait sen­tir de plus en plus, à mesure que les civi­li­sés approchent. Dans le Van Dienem’s Land, quelques années encore, et la race indi­gène aura entiè­re­ment dis­pa­ru. Aux îles Sand­wich, lorsqu’elles furent visi­tées par le navi­ga­teur Cook, en 1779, les natifs de ses îles parurent doués des meilleures qua­li­tés, nature bonne, douce et intel­li­gente ; ils étaient envi­ron quatre ou cinq cent mille. Depuis que la civi­li­sa­tion est entrée en rap­port avec eux, il sem­ble­rait que la peste a rava­gé ses îles. Sui­vant J. J. Jar­vis, auteur d’une his­toire des îles Sand­wich, il n’en reste pas plus de soixante-cinq mille. A Taï­ti ou aux îles de la Socié­té, que dire de ces chiffres : En 1777, d’après Cook, il y avait deux cent mille habi­tants ; en 1858, d’après un recen­se­ment, il en res­tait six mille !

Arrê­tons-nous ici, et consta­tons que par­tout où la civi­li­sa­tion s’est répan­due sur le globe, c’est tou­jours avec la croix ou la bible d’une main et le sabre ou le fusil de l’autre, mar­chant dans le sang et jon­chant de cadavres la route par où elle a passé.

F. GIRARD.

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