Areva contre la liberté d’expression (par Juliette Keating)

La liber­té d’ex­pres­sion ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Alors quand la mul­ti­na­tio­nale fran­çaise du nucléaire touche au droit d’in­for­mer et à la liber­té d’ex­pres­sion en s’en pre­nant à un simple blo­gueur qui relaie un article cri­tique, il est temps de crier : stop !

Mar­seillaise hur­lée dans les bis­trots, cla­meurs des foules réunies devant les écrans géants, klaxons vic­to­rieux zébrant long­temps le silence de la nuit de jeu­di avant un dimanche de gloire éva­nouie. Les jeux du stade ont occu­pé l’es­pace, le temps et les esprits. Il paraît que si l’on n’aime pas ça, on n’a rien com­pris. Si l’on ne verse pas sa larme quand les klaxons tri­co­lores se taisent avec la défaite, fait-on encore par­tie de ce qu’ils appellent la com­mu­nau­té nationale ?

Com­ment com­prendre ? Que l’on puisse cap­ti­ver toute une popu­la­tion, assu­jet­tir les cer­velles à un tir réus­si ou raté, détour­ner les gens de ce qui les concerne, avec un bal­lon. Ah, mais sans le foot, les mul­tiples antennes de la pro­pa­gande auraient trou­vé autre chose ! Un autre déri­va­tif, un autre hochet dis­trayant les regards, un autre rêve de paco­tille qui rap­porte gros à ceux qui font pro­fit du néant : le tour de France, les stars à la plage, un nou­veau pro­duit high-tech ou la cam­pagne pré­si­den­tielle. Pas de panique : les JO sont pour bien­tôt ; plus de temps de cer­veau dis­po­nible cet été.

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Pen­dant les diver­tis­se­ments orga­ni­sés par les mafias du sport, on étouffe sans bruit la liber­té d’ex­pres­sion. Ici, en France, le pays dit des Lumières, des droits de l’homme, etc. Qui sait com­bien de mili­tants, d’ac­ti­vistes, de sym­pa­thi­sants ou de simples pas­sants ont été ou sont encore inter­ro­gés par la police, jugés en com­pa­ru­tion immé­diate, condam­nés, après avoir été arrê­tés dans ou aux abords d’une mani­fes­ta­tion, d’un ras­sem­ble­ment paci­fique de Nuit debout ? Le nombre exact d’in­ter­dic­tion de mani­fes­ter ? Le nombre de bles­sés par les gre­nades de désen­cer­cle­ment, par les gaz lacry­mo­gènes, par les tirs de fla­sh­ball, par des coups de ton­fas, lors de ces manifs fil­trées, enca­drées, menées par des mil­liers de flics en tenue anti-émeutes et infil­trées de baqueux sur les dents ? L’État d’ur­gence ose tout, c’est à ça qu’on recon­naît un état d’ex­cep­tion. Mais on n’en parle pas, on en mur­mure à peine à la lisière des réseaux sociaux. Il y avait le match, il y a la grande boucle, il y aura les JO et la cam­pagne pré­si­den­tielle. La loi qui casse le code du tra­vail est impo­sée au peuple par un décret auto­ri­taire du gou­ver­ne­ment et sans motion de cen­sure : ceux qui ne nous repré­sentent pas ne vou­laient pas perdre leur jeu­di soir à l’As­sem­blée, il y avait match.

Le spec­tacle de démo­cra­tie a beau être mau­vais, un public mino­ri­taire fait encore sem­blant d’y croire un peu. Les simu­lacres de consul­ta­tion des élec­teurs se jouent mal­gré tout, et les médias entre les mains d’une poi­gnée de magnats du capi­ta­lisme et d’un appa­reil d’é­tat ser­vile aux inté­rêts de cette même caste, font sem­blant de prendre au sérieux les résul­tats de refe­ren­dum bidons. Appa­rence de démo­cra­tie, qui ne trompe plus per­sonne sans que rien pour­tant ne change. En lieu et place de la véri­table expres­sion de cha­cun au ser­vice du débat col­lec­tif pour la défi­ni­tion d’un bien com­mun : le bavar­dage d’ex­perts en men­te­ries et les micros-trot­toirs avec sélec­tion des ano­nymes qui récitent doci­le­ment la leçon. Ça cause beau­coup, pour ne sur­tout rien dire dans la civi­li­sa­tion des élé­ments de lan­gage et de l’i­mage de marque.

L’é­tau se res­serre tan­dis que les consciences, sans oser se l’a­vouer, sombrent dou­ce­ment dans la peur : pas même celle lan­ci­nante du ter­ro­risme mais celle, quo­ti­dienne, du patron, du petit chef, du chô­mage, de la police, d’un sys­tème judi­ciaire opaque au citoyen, de toutes les ins­ti­tu­tions et les grandes entre­prises qui n’ou­blient pas que la trouille dic­tée aux popu­la­tions est l’u­nique condi­tion de leur sur­vie. Et dans le ciel nua­geux, s’entraînent les avions mili­taires pour la parade qui vient.

L’é­tat poli­cier a pris ses aises depuis qu’il a inven­té l’é­tat d’ur­gence per­ma­nent. Les bonnes gens sont priés d’a­voir peur de leur ombre, des « migrants » et des « cas­seurs », de confier leur des­tin de vic­times du ter­ro­risme en sur­sis à la vio­lente pro­tec­tion des forces du désordre, bras armés de l’é­co­no­mie qui les asser­vit, d’a­ban­don­ner leur liber­té contre une fausse pro­messe de sécu­ri­té et de se conten­ter de par­ti­ci­per aux petites sau­te­ries que l’é­tat à la gen­tillesse d’or­ga­ni­ser pour elles, ou fait orga­ni­ser par des mafias amies, par de grandes entre­prises à la géné­ro­si­té dés­in­té­res­sée, par des mul­ti­na­tio­nales bien­fai­trices de l’hu­ma­ni­té. Amu­sez-vous libre­ment entre les flics et les bar­rières :  pour votre sécu­ri­té, on vous surveille !

Et sur­tout ne vou­lez mêlez pas de la chose publique : on vous sur­veille de près. Les staffs d’a­vo­cats et de conseils juri­diques des mul­ti­na­tio­nales sont aux aguets. Inter­net libre ? Évi­dem­ment non. Un blo­gueur en fait aujourd’­hui la dou­lou­reuse expé­rience. Are­va, la mul­ti­na­tio­nale de la salo­pe­rie nucléaire fran­çaise, n’aime pas qu’on dise du mal d’elle sur les réseaux sociaux ou sur les sites par­ti­ci­pa­tifs. Elle rému­nère une bandes de veilleurs à l’af­fût du moindre mot de tra­vers et n’hé­site pas à inten­ter un pro­cès en dif­fa­ma­tion même au plus modeste retrai­té. Jean-Jacques Mu, retrai­té sans appui, sans appar­te­nance à aucun groupe ou par­ti, sans moyens d’as­su­rer sa défense par avo­cat spé­cia­li­sé, est atta­qué en dif­fa­ma­tion par le mas­to­donte radio­ac­tif. Pour quel colos­sal délit ? Avoir relayé sur son blog héber­gé par Media­part, pen­dant 24 heures, un article cri­tique de la Coor­di­na­tion Anti-Nucléaire (CAN) du Sud-est ! Pas un mot du blo­gueur dans les pro­pos incri­mi­nés par la sus­cep­tible mul­ti­na­tio­nale. Are­va aurait pu uti­li­ser le droit de réponse qu’au­to­rise le site par­ti­ci­pa­tif comme l’ont fait les huit com­men­ta­teurs de l’ar­ticle relayé. Que nen­ni ! Are­va, la super-entre­prise aux six mil­lions d’eu­ros d’en­det­te­ment, pré­fère ten­ter de se refaire en traî­nant au tri­bu­nal un blo­gueur sans le sou pour quatre phrases* qu’il n’a pas écrites et qu’il a reti­rée de son blog dans les vingt-quatre heures. Bien essayé ! On ver­ra quelle sera la déci­sion de la chambre cor­rec­tion­nelle le 30 août 2016, à l’is­sue de l’au­dience qui devra fixer la rece­va­bi­li­té de la plainte de la géante Are­va contre Jean-Jacques MU qui osa relayer sur son blog de l’in­for­ma­tion antinucléaire.

Dans un tel contexte de res­tric­tion de la liber­té d’ex­pres­sion, les enjeux sont de taille, non seule­ment pour ce blo­gueur, mais pour tout ceux et celles qui, se croyant encore en démo­cra­tie  relaient des articles qu’ils ou elles trouvent suf­fi­sam­ment inté­res­sants et sérieux pour être dif­fu­sés sur leurs blogs.

Qu’en est-il du droit d’in­for­mer ? Du droit de chaque citoyen à dire publi­que­ment ce qu’il pense sur les agis­se­ments d’une mul­ti­na­tio­nale telle qu’A­re­va ? Du droit de cri­ti­quer les déci­sions poli­tiques et les com­pro­mis entre les convic­tions pro­cla­mées de cer­tains élus et les inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales tou­jours pleines de fric, même lors­qu’elles frôlent la faillite ? Du droit à mani­fes­ter et à ouvrir sa gueule pour crier haut et fort que de cette socié­té qui pro­gramme la perte de la pla­nète et de l’hu­ma­ni­té, on n’en veut pas ?

Lais­se­rons-nous la liber­té d’ex­pres­sion se réduire à la pos­si­bi­li­té, offerte aux citoyens mais sous contrôle, de com­men­ter jus­qu’à la nau­sée le der­nier match de foot ?

Pour sou­te­nir Jean-Jacques MU face à Are­va, on s’ins­crit sur le réseau de sou­tien à l’a­dresse :  contact.soutien.jjmu@gmail.com.

*L’ar­ticle de la CAN Sud-Est ne cri­tique pas direc­te­ment Are­va mais cer­tains élus EELV du conseil muni­ci­pal d’A­vi­gnon, les­quels n’ont pas empê­ché la signa­ture d’une conven­tion de mécé­nat entre la mai­rie et la Fon­da­tion Are­va des­ti­née à sub­ven­tion­ner un pro­jet édu­ca­tif. Voi­ci les quatre phrases qu’A­re­va estime diffamatoires :

  • « Elle vient de signer une nou­velle conven­tion de « mécé­nat » avec le géant de la mort nucléaire Areva »
  • « une « action cultu­relle » locale pour des enfants alors qu’A­re­va n’hé­site pas à conta­mi­ner et à tuer ailleurs d’autres enfants comme à Fukushima »
  • « Pas un mot contre cette conven­tion, pas une expli­ca­tion des crimes d’A­re­va un peu par­tout dans le monde et en val­lée du Rhône, pas un appel à un peu d’é­thique et de morale »
  • « Déjà à Avi­gnon l’an der­nier, l’ex­po­si­tion « l’Égypte ancienne » avait reçu des mil­liers d’eu­ros d’A­re­va, tan­dis que depuis 2012 Are­va-Melox-Mar­coule (fabri­cant et four­nis­seur du « Mox » de la cen­trale de Fuku­shi­ma qui a explo­sé) est le par­te­naire offi­ciel de « Avi­gnon tourisme »

Juliette Kea­ting

 

 

 

 

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3 comments
  1. S’il vous plait, lan­cez vite une péti­tion en ligne pour que nous fas­sions une belle publi­ci­té : Le géant de la faillite nucléaire AREVA contre le petit retraité.

  2. Oui. Au sens moral il s’a­git bien de crimes. Faire vivre toute une popu­la­tion sous la menace per­ma­nente d’un acci­dent nucléaire grave, type Fuku­shi­ma, est une atteinte gra­vis­sime à la digni­té, à la liber­té et même à la sûre­té, obli­ger les habi­tants de tout un ter­ri­toire à se munir de pas­tilles d’iode peut être com­pa­ré à un enfermenent.
    Nb : are­va est endet­té de six mil­liards, pas mil­lions ? Avec six mil­liards, com­bien d’é­coles au Niger, de mai­sons iso­lées ici …

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