Christophe Colomb, les Indiens et le progrès de l’humanité (Howard Zinn)

Extrait tiré de l’ex­cellent livre d’Howard Zinn, Une his­toire popu­laire des États-Unis de 1492 à nos jours.


Au commencement étaient la conquête, l’esclavage et la mort.

Les premiers contacts entre européens et indigènes

FRAPPÉS D’ÉTONNEMENT, les Ara­waks, femmes et hommes aux corps hâlés et nus aban­don­nèrent leurs vil­lages pour se rendre sur le rivage, puis nagèrent jus­qu’à cet étrange et impo­sant navire afin de mieux l’ob­ser­ver. Lorsque fina­le­ment Chris­tophe Colomb et son équi­page se ren­dirent à terre, avec leurs épées et leur drôle de par­ler, les Ara­waks s’empressèrent de les accueillir en leur offrant eau, nour­ri­ture et pré­sents. Colomb écrit plus tard dans son jour­nal de bord : « Ils […] nous ont appor­té des per­ro­quets, des pelotes de coton, des lances et bien d’autres choses qu’ils échan­geaient contre des perles de verre et des gre­lots. Ils échan­geaient volon­tiers tout ce qu’ils pos­sé­daient. […] Ils étaient bien char­pen­tés, le corps solide et les traits agréables. […] Ils ne portent pas d’armes et ne semblent pas les connaître car, comme je leur mon­trai une épée, ils la sai­sirent en toute inno­cence par la lame et se cou­pèrent. Ils ne connaissent pas l’a­cier. Leurs lances sont en bam­bou. […] Ils feraient d’ex­cel­lents domes­tiques. […] Avec seule­ment cin­quante hommes, nous pour­rions les sou­mettre tous et leur faire faire tout ce que nous voulons. »

Ces Ara­waks des îles de l’ar­chi­pel des Baha­mas res­sem­blaient fort aux indi­gènes du conti­nent dont les obser­va­teurs euro­péens ne ces­se­ront de sou­li­gner le remar­quable sens de l’hos­pi­ta­li­té et du par­tage, valeurs peu à l’hon­neur, en revanche, dans l’Eu­rope de la Renais­sance, alors domi­née par la reli­gion des papes, le gou­ver­ne­ment des rois et la soif de richesses. Carac­tères propres à la civi­li­sa­tion occi­den­tale comme à son pre­mier émis­saire dans les Amé­riques : Chris­tophe Colomb. Colomb lui-même n’é­crit-il pas : « Aus­si­tôt arri­vé aux Indes, sur la pre­mière île que je ren­con­trai, je me sai­sis par la force de quelques indi­gènes afin qu’ils me ren­seignent et me donnent des pré­ci­sions sur tout ce qu’on pou­vait trou­ver aux alentours » ?

L’in­for­ma­tion qui inté­resse Colomb au pre­mier chef se résume à la ques­tion sui­vante : où est l’or ? Il avait en effet per­sua­dé le roi et la reine d’Es­pagne de finan­cer une expé­di­tion vers les terres situées de l’autre côté de l’At­lan­tique et les richesses qu’il comp­tait y trou­ver — c’est-à-dire l’or et les épices des Indes et de l’A­sie. Comme tout indi­vi­du culti­vé de ce temps, Colomb sait que la Terre est ronde et qu’il est pos­sible de navi­guer vers l’ouest pour rejoindre l’Extrême-Orient.

L’Espagne venait à peine d’a­che­ver l’u­ni­fi­ca­tion de son ter­ri­toire et de rejoindre le groupe des États-nations modernes que for­maient la France, l’An­gle­terre et le Por­tu­gal. La popu­la­tion espa­gnole, consti­tuée en grande par­tie de pay­sans pauvres, tra­vaillait à cette époque pour une noblesse qui ne repré­sen­tait que 2 % de l’en­semble mais pos­sé­dait 95 % des terres. Vouée à l’Église catho­lique, l’Es­pagne avait expul­sé Juifs et Maures de son ter­ri­toire et, comme les autres États du monde moderne, elle convoi­tait l’or, ce métal en passe de deve­nir le nou­vel éta­lon de la richesse, plus dési­rable encore que la terre elle-même puis­qu’il per­met­tait de tout ache­ter. On pen­sait en trou­ver à coup sûr en Asie, ain­si que des épices et de la soie, puisque Mar­co Polo et d’autres en avaient rap­por­té de leurs expé­di­tions loin­taines quelques siècles plus tôt. Mais les Turcs ayant conquis Constan­ti­nople et la Médi­ter­ra­née orien­tale et impo­sé, en consé­quence, leur contrôle sur les iti­né­raires ter­restres menant à l’A­sie, il deve­nait néces­saire d’ou­vrir une voie mari­time. Les marins por­tu­gais avaient choi­si d’en­tre­prendre le contour­ne­ment de l’A­frique par le sud quand l’Es­pagne déci­da de parier sur la longue tra­ver­sée d’un océan inconnu.

En retour de l’or et des épices qu’il ramè­ne­rait, les monarques espa­gnols pro­mirent à Colomb 10 % des pro­fits, le titre de gou­ver­neur géné­ral des îles et terres fermes à décou­vrir, et celui, glo­rieux — créé pour l’oc­ca­sion — d’a­mi­ral de la mer Océane. D’a­bord clerc chez un négo­ciant génois et tis­se­rand à ses heures (son père était un tis­se­rand renom­mé), Chris­tophe Colomb pas­sait désor­mais pour un marin expé­ri­men­té. L’expédition se com­po­sait de trois voi­liers dont le plus grand, la San­ta Maria, avait près de trente mètres de long et un équi­page de trente-neuf hommes.

En réa­li­té, s’i­ma­gi­nant le monde plus petit qu’il ne l’est réel­le­ment, Colomb n’au­rait jamais atteint l’A­sie, qui se situait à des mil­liers de kilo­mètres de la posi­tion indi­quée par ses cal­culs. S’il n’a­vait été par­ti­cu­liè­re­ment chan­ceux, il aurait erré à tra­vers les immen­si­tés mari­times. Pour­tant, à peu près au quart de la dis­tance réelle, entre l’Eu­rope et l’A­sie, il ren­con­tra une terre incon­nue, non réper­to­riée : les Amé­riques. Cela se pas­sait au début du mois d’oc­tobre 1492, trente-trois jours après que l’ex­pé­di­tion eut qui­né les îles Cana­ries, au large de la côte afri­caine. Déjà, on avait pu voir flot­ter des branches et des mor­ceaux de bois à la sur­face de l’o­céan et voler des groupes d’oi­seaux : signes annon­cia­teurs d’une terre proche. Enfin, le 12 octobre, un marin nom­mé Rodri­go, ayant vu la lumière de l’aube se reflé­ter sur du sable blanc, signa­la la terre. Il s’a­gis­sait d’une île de l’ar­chi­pel des Baha­mas, dans la mer des Caraïbes. Le pre­mier homme qui aper­ce­vrait une terre était sup­po­sé rece­voir une rente per­pé­tuelle de 10 000 mara­vé­dis. Rodri­go ne reçut jamais cet argent. Chris­tophe Colomb pré­ten­dit qu’il avait lui-même aper­çu une lumière la veille et empo­cha la récompense.

Ain­si, à l’ap­proche du rivage, les Euro­péens furent-ils rejoints par les Indiens ara­waks venus les accueillir à la nage. Ces Ara­waks vivaient dans des com­mu­nau­tés vil­la­geoises et pra­ti­quaient un mode de culture assez raf­fi­né du maïs, de l’i­gname et du manioc. Ils savaient filer et tis­ser mais ne connais­saient pas le che­val et n’u­ti­li­saient pas d’a­ni­maux pour le labour. Bien qu’i­gno­rant l’a­cier, ils por­taient néan­moins de petits bijoux en or aux oreilles.

Ce détail allait avoir d’é­normes consé­quences : Colomb retint quelques Ara­waks à bord de son navire et insis­ta pour qu’ils le conduisent jus­qu’à la source de cet or. Il navi­gua alors jus­qu’à l’ac­tuelle Cuba, puis jus­qu’à His­pa­nio­la (Haï­ti et Répu­blique domi­ni­caine). Là, des traces d’or au fond des rivières et un masque en or pré­sen­té à Chris­tophe Colomb par un chef local ins­pi­rèrent de folles visions aux Européens.

Les premières violences

À His­pa­nio­la, l’é­pave de la San­ta Maria, échouée, four­nit à Colomb de quoi édi­fier un for­tin qui sera la toute pre­mière base mili­taire euro­péenne de l’hé­mi­sphère occi­den­tal. Il le bap­ti­sa La Navi­dad (Nati­vi­té) et y lais­sa trente-neuf membres de l’ex­pé­di­tion avec pour mis­sion de décou­vrir et d’en­tre­po­ser l’or. Il fit de nou­veaux pri­son­niers indi­gènes qu’il embar­qua à bord des deux navires res­tants. À un cer­tain point de l’île, Chris­tophe Colomb s’en prit à des Indiens qui refu­saient de lui pro­cu­rer autant d’arcs et de flèches que son équi­page et lui-même en sou­hai­taient. Au cours du com­bat, deux Indiens reçurent des coups d’é­pée et en mou­rurent. La Nina et la Pin­ta reprirent ensuite la mer à des­ti­na­tion des Açores et de l’Es­pagne. Lorsque le cli­mat se fit plus rigou­reux, les Indiens cap­tifs décé­dèrent les uns après les autres.

Le rap­port que Chris­tophe Colomb fit à la cour de Madrid est par­fai­te­ment extra­va­gant. Il pré­ten­dait avoir atteint l’A­sie (en fait, Cuba) et une autre île au large des côtes chi­noises (His­pa­nio­la). Ses des­crip­tions sont un mélange de faits et de fic­tion : « His­pa­nio­la est un pur miracle. Mon­tagnes et col­lines, plaines et pâtu­rages y sont aus­si magni­fiques que fer­tiles. […] Les havres sont incroya­ble­ment sûrs et il existe de nom­breuses rivières, dont la plu­part recèlent de l’or. […] On y trouve aus­si moult épices et d’im­pres­sion­nants filons d’or et de divers métaux. »

D’a­près Colomb, les Indiens étaient « si naïfs et si peu atta­chés à leurs biens que qui­conque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur deman­dez quelque chose qu’ils pos­sèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se pro­posent de le par­ta­ger avec tout le monde ». Pour finir, il récla­mait une aide accrue de leurs Majes­tés, en retour de quoi il leur rap­por­te­rait de son pro­chain voyage « autant d’or qu’ils en auront besoin […] et autant d’es­claves qu’ils en exi­ge­ront ». Puis, dans un élan de fer­veur reli­gieuse, il pour­sui­vait : « C’est ain­si que le Dieu éter­nel, notre Sei­gneur, apporte la réus­site à ceux qui suivent Sa voie mal­gré les obs­tacles apparents. »

Sur la foi du rap­port exal­té et des pro­messes abu­sives de Chris­tophe Colomb, la seconde expé­di­tion réunis­sait dix-sept bâti­ments et plus de douze cents hommes. L’ob­jec­tif en était par­fai­te­ment clair : rame­ner des esclaves et de l’or. Les Espa­gnols allèrent d’île en île dans la mer des Caraïbes pour y cap­tu­rer des Indiens. Leurs véri­tables inten­tions deve­nant rapi­de­ment évi­dentes, ils trou­vaient de plus en plus de vil­lages déser­tés par leurs habi­tants. À Haï­ti, les marins lais­sés à Fort Navi­dad avaient été tués par les Indiens après qu’ils eurent sillon­né l’île par petits groupes à la recherche de l’or et dans l’in­ten­tion d’en­le­ver femmes et enfants dont ils fai­saient leurs esclaves — pour le tra­vail comme pour satis­faire leurs appé­tits sexuels.

Colomb envoya expé­di­tion sur expé­di­tion à l’in­té­rieur de l’île. Ce n’é­tait déci­dé­ment pas le para­dis de l’or mais il fal­lait abso­lu­ment expé­dier en Espagne une car­gai­son d’un quel­conque inté­rêt. En 1495, les Espa­gnols orga­ni­sèrent une grande chasse à l’es­clave et ras­sem­blèrent mille cinq cents Ara­waks — hommes, femmes et enfants — qu’ils par­quèrent dans des enclos sous la sur­veillance d’hommes et de chiens. Les Euro­péens sélec­tion­nèrent les cinq cents meilleurs « spé­ci­mens », qu’ils embar­quèrent sur leurs navires. Deux cents d’entre eux mou­rurent durant la tra­ver­sée. Les sur­vi­vants furent, dès leur arri­vée en Espagne, mis en vente comme esclaves par l’ar­chi­diacre du voi­si­nage qui remar­qua que, bien qu’ils fussent « aus­si nus qu’au jour de leur nais­sance », ils n’en sem­blaient « pas plus embar­ras­sés que des bêtes ». Colomb, pour sa part, sou­hai­tait expé­dier, « au nom de la Sainte Tri­ni­té, autant d’es­claves qu’il [pour­rait] s’en vendre ».

Mais trop d’es­claves mou­raient en cap­ti­vi­té. Aus­si Colomb, déses­pé­rant de pou­voir rever­ser des divi­dendes aux pro­mo­teurs de l’ex­pé­di­tion, se sen­tait-il tenu d’ho­no­rer sa pro­messe de rem­plir d’or les cales de ses navires. Dans la pro­vince haï­tienne de Cicao, où lui et ses hommes pen­saient trou­ver de l’or en abon­dance, ils obli­gèrent tous les indi­vi­dus de qua­torze ans et plus à col­lec­ter chaque tri­mestre une quan­ti­té déter­mi­née d’or. Les Indiens qui rem­plis­saient ce contrat rece­vaient un jeton de cuivre qu’ils devaient sus­pendre à leur cou. Tout Indien sur­pris sans ce talis­man avait les mains tran­chées et était sai­gné à blanc.

La tâche qui leur était assi­gnée étant impos­sible, tout l’or des envi­rons se résu­mant à quelques paillettes dans le lit des ruis­seaux, ils s’en­fuyaient régu­liè­re­ment. Les Espa­gnols lan­çaient alors les chiens à leurs trousses et les exécutaient.

Les Ara­waks ten­tèrent bien de réunir une armée pour résis­ter mais ils avaient en face d’eux des Espa­gnols à che­val et en armure, armés de fusils et d’é­pées. Lorsque les Euro­péens fai­saient des pri­son­niers, ils les pen­daient ou les envoyaient au bûcher immé­dia­te­ment. Les sui­cides au poi­son de manioc se mul­ti­plièrent au sein de la com­mu­nau­té ara­wak. On assas­si­nait les enfants pour les sous­traire aux Espa­gnols. Dans de telles condi­tions, deux années suf­firent pour que meurtres, muti­la­tions fatales et sui­cides rédui­sissent de moi­tié la popu­la­tion indienne (envi­ron deux cent cin­quante mille per­sonnes) d’Haï­ti. Lors­qu’il devint évident que l’île ne rece­lait pas d’or, les Indiens furent mis en escla­vage sur de gigan­tesques pro­prié­tés, plus connues par la suite sous le nom de enco­mien­das. Exploi­tés à l’ex­trême, ils y mou­raient par mil­liers. En 1515, il ne res­tait plus que quinze mille Indiens, et cinq cents seule­ment en 1550. Un rap­port daté de 1650 affirme que tous les Ara­waks et leurs des­cen­dants ont dis­pa­ru à Haïti.

La source prin­ci­pale — et, sur bien des points, unique — de ren­sei­gne­ments sur ce qu’il se pas­sait dans les îles après l’ar­ri­vée de Chris­tophe Colomb est le témoi­gnage de Bar­to­lo­mé de Las Casas qui, jeune prêtre, par­ti­ci­pa à la conquête de Cuba. Il pos­sé­da lui-même quelque temps une plan­ta­tion sur laquelle il fai­sait tra­vailler des esclaves indiens, mais il l’a­ban­don­na par la suite pour se faire l’un des plus ardents cri­tiques de la cruau­té espa­gnole. Las Casas, qui avait retrans­crit le jour­nal de Colomb, com­men­ça vers l’âge de cin­quante ans une monu­men­tale His­toire géné­rale des Indes, dans laquelle il décrit les Indiens. Par­ti­cu­liè­re­ment agiles, dit-il, ils pou­vaient éga­le­ment nager — les femmes en par­ti­cu­lier — sur de longues dis­tances. S’ils n’é­taient pas exac­te­ment paci­fiques — les tri­bus se com­bat­taient, en effet, de temps en temps — les pertes humaines res­taient peu impor­tantes. En outre, ils ne se bat­taient que pour des motifs per­son­nels et non sur ordre de leurs chefs ou de leurs rois.

La manière dont les femmes indiennes étaient trai­tées ne pou­vait que sur­prendre les Espa­gnols. Las Casas rend ain­si compte des rap­ports entre les sexes : « Les lois du mariage sont inexis­tantes : les hommes aus­si bien que les femmes choi­sissent et quittent libre­ment leurs com­pa­gnons ou com­pagnes sans ran­cœur, sans jalou­sie et sans colère. Ils se repro­duisent en abon­dance. Les femmes enceintes tra­vaillent jus­qu’à la der­nière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans dou­leurs. Dès le len­de­main, elles se baignent dans la rivière et en res­sortent aus­si propres et bien por­tantes qu’a­vant l’ac­cou­che­ment. Si elles se lassent de leurs com­pa­gnons, elles pro­voquent elles-mêmes un avor­te­ment à l’aide d’herbes aux pro­prié­tés abor­tives et dis­si­mulent les par­ties hon­teuses de leur ana­to­mie sous des feuilles ou des vête­ments de coton. Néan­moins, dans l’en­semble, les Indiens et les Indiennes réagissent aus­si peu à la nudi­té des corps que nous réagis­sons à la vue des mains ou du visage d’un homme. »

Tou­jours selon Las Casas, les Indiens n’a­vaient pas de reli­gion, ou du moins pas de temples.

Ils vivaient dans « de grands bâti­ments com­muns de forme conique, pou­vant abri­ter quelque six cents per­sonnes à la fois […] faits de bois fort solide et cou­verts d’un toit de palmes. […] Ils appré­cient les plumes colo­rées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de pois­sons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’ac­cordent aucune valeur par­ti­cu­lière à l’or ou à toute autre chose pré­cieuse. Ils ignorent tout des pra­tiques com­mer­ciales et ne vendent ni n’a­chètent rien. Ils comptent exclu­si­ve­ment sur leur envi­ron­ne­ment natu­rel pour sub­ve­nir à leurs besoins ; ils sont extrê­me­ment géné­reux concer­nant ce qu’ils pos­sèdent et, par là même, convoitent les biens d’au­trui en atten­dant de lui le même degré de libéralité. »

Dans le second volume de son His­toire géné­rale des Indes, Las Casas (il avait d’a­bord pro­po­sé de rem­pla­cer les Indiens par des esclaves noirs, consi­dé­rant qu’ils étaient plus résis­tants et qu’ils sur­vi­vraient plus faci­le­ment, mais revint plus tard sur ce juge­ment en obser­vant les effets désas­treux de l’es­cla­vage sur les Noirs) témoigne du trai­te­ment infli­gé aux Indiens par les Espa­gnols. Ce récit est unique et mérite qu’on le cite lon­gue­ment : « D’in­nom­brables témoi­gnages […] prouvent le tem­pé­ra­ment paci­fique et doux des indi­gènes. […] Pour­tant, notre acti­vi­té n’a consis­té qu’à les exas­pé­rer, les piller, les tuer, les muti­ler et les détruire. Peu sur­pre­nant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. […] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aus­si aveugle que ses suc­ces­seurs et si anxieux de satis­faire le roi qu’il com­mit des crimes irré­pa­rables contre les Indiens. »

Las Casas nous raconte encore com­ment les Espa­gnols « deve­naient chaque jour plus vani­teux » et, après quelque temps, refu­saient même de mar­cher sur la moindre dis­tance. Lors­qu’ils « étaient pres­sés, ils se dépla­çaient à dos d’In­dien » ou bien ils se fai­saient trans­por­ter dans des hamacs par des Indiens qui devaient cou­rir en se relayant. « Dans ce cas, ils se fai­saient aus­si accom­pa­gner d’In­diens por­tant de grandes feuilles de pal­mier pour les pro­té­ger du soleil et pour les éventer. »

La maî­trise totale engen­drant la plus totale cruau­té, les Espa­gnols « ne se gênaient pas pour pas­ser des dizaines ou des ving­taines d’In­diens par le fil de l’é­pée ou pour tes­ter le tran­chant de leurs lames sur eux. » Las Casas raconte aus­si com­ment « deux de ces soi-disant chré­tiens, ayant ren­con­tré deux jeunes Indiens avec des per­ro­quets, s’emparèrent des per­ro­quets et par pur caprice déca­pi­tèrent les deux garçons ».

Les ten­ta­tives de réac­tion de la part des Indiens échouèrent toutes. Enfin, conti­nue Las Casas, « ils suaient sang et eau dans les mines ou autres tra­vaux for­cés, dans un silence déses­pé­ré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tour­ner pour obte­nir de l’aide ». Il décrit éga­le­ment ce tra­vail dans les mines : « Les mon­tagnes sont fouillées, de la base au som­met et du som­met à la base, un mil­lier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et trans­portent les gra­vats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en per­ma­nence et leur dos per­pé­tuel­le­ment cour­bé achève de les bri­ser. En outre, lorsque l’eau enva­hit les gale­ries, la tâche la plus haras­sante de toutes consiste à éco­per et à la reje­ter à l’extérieur ».

Après six ou huit mois de tra­vail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suf­fi­sam­ment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pen­dant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes res­taient à tra­vailler le sol, confron­tées à l’é­pou­van­table tâche de pio­cher la terre pour pré­pa­rer de nou­veaux ter­rains des­ti­nés à la culture du manioc.

« Les maris et les femmes ne se retrou­vaient que tous les huit ou dix mois et étaient alors si haras­sés et dépri­més […] qu’ils ces­sèrent de pro­créer. Quant aux nou­veaux-nés, ils mou­raient très rapi­de­ment car leurs mères, affa­mées et acca­blées de tra­vail, n’a­vaient plus de lait pour les nour­rir. C’est ain­si que lorsque j’é­tais à Cuba sept mille enfants mou­rurent en trois mois seule­ment. Cer­taines mères, au déses­poir, noyaient même leurs bébés. […] En bref, les maris mou­raient dans les mines, les femmes mou­raient au tra­vail et les enfants mou­raient faute de lait mater­nel. […] Rapi­de­ment, cette terre qui avait été si belle, si pro­met­teuse et si fer­tile […] se trou­va dépeu­plée. […] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris. »

Las Casas nous dit encore qu’à son arri­vée à His­pa­nio­la, en 1508, « soixante mille per­sonnes habi­taient cette île, Indiens com­pris. Trois mil­lions d’in­di­vi­dus ont donc été vic­times de la guerre, de l’es­cla­vage et du tra­vail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, par­mi les géné­ra­tions futures, pour­ra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin ocu­laire, j’en suis presque incapable ».

C’est ain­si qu’a com­men­cé, il y a cinq cents ans, l’his­toire de l’in­va­sion euro­péenne des ter­ri­toires indiens aux Amé­riques. Au com­men­ce­ment, donc, étaient la conquête, l’es­cla­vage et la mort, selon Las Casas — et cela même si cer­taines don­nées sont un peu exa­gé­rées : y avait-il effec­ti­ve­ment trois mil­lions d’In­diens, comme il le pré­tend, ou moins d’un mil­lion, selon cer­tains his­to­riens, ou huit mil­lions, selon cer­tains autres ? Pour­tant, à en croire les manuels d’his­toire four­nis aux élèves amé­ri­cains, tout com­mence par une épo­pée héroïque — nulle men­tion des bains de sang — et nous célé­brons aujourd’­hui encore le Colum­bus Day.

Howard Zinn

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  1. Votre article ci-pré­sent m’a extrê­me­ment bien aidé pour mon étude de TPE. Ayant quelque léger talent d’o­ra­teur, je fis scan­der la foule par mon dis­cours en par­tie ins­pi­ré de votre article si bien rédi­gé. Je vous remer­cie donc une fois de plus, Ô his­to­rien si talen­tueux du 21eme siècle.
    Amicalement,

    Paul De Lavillette

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