Nous vous propo­sons ci-après un entre­tien avec Dalir­boka Milo­va­no­vic, réalisé par Kevin Amara, un de nos contri­bu­teurs. Dali­borka Milo­va­no­vic gère la maison d’édi­tion Le Hêtre Myria­dis, qui s’in­té­resse parti­cu­liè­re­ment à la ques­tion de l’en­fance et du vivre ensemble. Elle est à l’ori­gine de la notion d’éco­pa­ren­ta­lité.


Kevin Amara : On trouve de plus en plus de papiers, de docu­men­taires, de sujets en tout genre, s’op­po­sant à l’édu­ca­tion — ou la paren­ta­lité — posi­tive, notam­ment depuis le dossier consa­cré à ces théma­tiques dans le numéro de Libé­ra­tion en date du 6 février 2018. Qu’en pensez-vous ?

Dali­borka Milo­va­no­vic : J’en pense qu’il ne faut pas mélan­ger toutes les critiques de l’édu­ca­tion dite posi­tive et qu’il faut bien iden­ti­fier l’idéo­lo­gie sous-jacente à laquelle se raccroche une critique donnée.

Les critiques sont de deux types : les critiques idéo­lo­giques et les critiques de méthode. Le problème est qu’une critique de méthode masque souvent une critique idéo­lo­gique qui s’ignore ou n’as­sume pas toutes ses impli­ca­tions. En effet, les critiques idéo­lo­giques s’ap­puient sur des postu­lats anthro­po­lo­giques, sociaux, éthiques voire écono­miques qui sont soient incons­cients, soient masqués, mais en tout cas, inex­pri­més.

Les « conti­nuistes », qui aiment bien brouiller les pistes, pour­raient affir­mer qu’il existe autant de critiques que de systèmes de valeurs et de concep­tions de l’hu­main et de sa desti­née. Mais en réalité, deux grandes tendances sont assez aisées à iden­ti­fier : celle qui tend à restreindre les liber­tés et celle qui tend à les respec­ter. On peut consta­ter que cette oppo­si­tion recoupe celle entre la tendance à consi­dé­rer les enfants comme « mauvais » ou « incom­pé­tents » et la tendance à les consi­dé­rer comme « bons » ou « compé­tents ». Le pédiatre espa­gnol Carlos Gonza­lez est de ces radi­caux binaires là, et je l’af­firme sans aucune inten­tion de péjo­rer son point de vue qui brille par sa clarté et son inté­grité.

Les querelles de méthode sont un gouffre sans fond. Elles sont sans issues. Parfois, des données expé­ri­men­tales, des statis­tiques, des études scien­ti­fiques viennent tran­cher et relèguent certaines méthodes au placard comme inef­fi­caces voire nocives. Les méthodes éduca­tives sont ainsi, elles évoluent comme les espèces : il faut qu’une méthode consti­tue un désa­van­tage évolu­tif pour la voir dispa­raître. Cepen­dant, on n’a en géné­ral pas besoin du secours de la science pour consta­ter qu’une méthode ne fonc­tionne pas si l’objec­tif est clair et bien défini. Après tout, on a plusieurs centaines de millé­naires dans les pattes et on a eu moultes occa­sions de sélec­tion­ner ce qui marche le mieux. La méthode par essai, erreur et recti­fi­ca­tion, c’est plutôt sûr.

Parfois, ce sont les évolu­tions idéo­lo­giques, qui impliquent inva­ria­ble­ment une évolu­tion des objec­tifs et des hori­zons d’une société, qui rendent une méthode obso­lète ou inadap­tée.

Mais, la plupart du temps, si la méthode est la pomme de la discorde des éduca­teurs, ce n’est même pas la faute des éduca­teurs qui pêche­raient par orgueil mal placé. C’est plutôt la faute à l’idée même de méthode à appliquer à tous les esprits et tous les corps comme s’ils réagis­saient tous de manière iden­tique.

Les oppo­si­tions idéo­lo­giques, en revanche, lorsqu’on parvient à les exhi­ber, ont tendance à clore le débat, en géné­ral en faveur de celui qui repré­sente une posi­tion domi­nante et qui, du fait de cette posi­tion, impose son système de valeurs et ses objec­tifs aux autres.

Ainsi, lorsqu’on lit une critique de l’édu­ca­tion posi­tive dans un média, il peut être utile d’iden­ti­fier celui ou celle qui parle, ainsi que le cadre dans lequel il ou elle s’ex­prime et les inté­rêts que cette critique semble servir. Pour moi, clai­re­ment, une critique rédi­gée par Marcel Rufo dans un média comme Le Point n’a pas du tout la même valeur qu’une critique formu­lée par, mettons, Thierry Pardo, dans Le Comp­toir. Dans ces deux exemples, les concep­tions de la nature humaine et des objec­tifs de l’édu­ca­tion sont diamé­tra­le­ment oppo­sées. Marcel Rufo ayant au moins l’hon­nê­teté intel­lec­tuelle de dérou­ler ses postu­lats sexistes et miso­gynes, on peut se faire une idée assez claire de ce qui l’em­bête dans l’édu­ca­tion dite posi­tive. C’est bien moins évident chez des personnes qui « s’avancent masquées », qui ont tout l’air de progres­sistes huma­nistes, de tracer la méfiance anti-liber­taire qui se dissi­mule sous des couches de bonnes inten­tions mal placées.

J’ai co-écrit avec Cécile Kovac­shazy une tribune co-signée par de « grands noms » de la paren­ta­lité posi­tive en réponse au dossier de Libé­ra­tion que vous évoquez dans votre ques­tion. Ce n’est pas parce que je suis dépour­vue d’es­prit critique en ce qui concerne les styles et méthodes éduca­tives qui s’en réclament mais parce que j’en ai assez qu’on stig­ma­tise et discré­dite tous les efforts que font de plus en plus de parents et d’édu­ca­teurs pour enfin faire de l’en­fant un sujet qui a des droits qui doivent être respec­tés (des droits défi­nis de son point de vue, et pas du point de vue des parents, aussi motivé celui-ci soit-il par « l’in­té­rêt supé­rieur de l’en­fant ») et qui a, non seule­ment un libre arbitre, mais aussi des compé­tences qui lui permettent d’éva­luer ce dont il a besoin et ce qui lui convient.

Critiquer l’édu­ca­tion posi­tive quand elle se présente, et cela arrive parfois, comme une nouvelle façon, plus douce, plus carotte que bâton, qui sert les mêmes buts et la même idéo­lo­gie qui nient les besoins et les droits des enfants, j’y vais. Voir par exemple mon article critique sur les tech­niques de commu­ni­ca­tion non violente appliquées aux enfants.

Critiquer l’édu­ca­tion posi­tive parce que, tout de même, chacun est libre de mettre des fessées à son enfant et on ne lais­sera personne s’im­mis­cer dans la sphère privée qu’est la sphère fami­liale, lieu privi­lé­gié, est-il utile de le rappe­ler, de toutes les violences exer­cées sur les enfants, là, je freine des quatre fers.

Selon la formule consa­crée, mal nommer les choses, c’est ajou­ter au malheur de ce monde, parait-il. Les termes sont légion et l’on peine à s’y retrou­ver : éduca­tion bien­veillante, paren­ta­lité posi­tive, éduca­tion posi­tive, paren­ta­lité bien­veillante, mater­nage proxi­mal… Vous avez quant à vous forgé celle d’ « éco-paren­ta­lité ». Quelles sont les diffé­rences — et les simi­li­tudes, s’il y en a — que vous souhai­tiez souli­gner en ayant recours à un nouveau terme ?

J’aime bien les cadres de pensée unifiants. Je suis avide de cohé­rence et je sais que les contra­dic­tions ne sont souvent que des illu­sions dues à une réduc­tion du champ. Lorsque j’ai adopté à la nais­sance de mes enfants les pratiques puéri­cul­tu­relles et éduca­tives qu’aujourd’­hui, je carac­té­rise comme rele­vant de l’éco­pa­ren­ta­lité, je perce­vais intui­ti­ve­ment un lien, une cohé­rence entre elles, sans parve­nir à l’ex­pli­ci­ter. J’ai voulu nommer cette cohé­rence mais je ne trou­vais, dans la litté­ra­ture sur l’édu­ca­tion, aucune formule exhaus­tive. Chacune des formules que vous venez de citer ne nomme qu’un aspect de l’éco­pa­ren­ta­lité. Elles cloi­sonnent des pratiques, qui s’ap­pellent pour­tant l’une l’autre, et donnent l’illu­sion que celles-ci sont hété­ro­gènes et que leur adop­tion relève du goût person­nel, du life­style plutôt que d’une vision globale de la nature de l’en­fant et de l’hu­main et d’un système de valeurs. Je me rappelle de discus­sions où des parents affir­maient qu’on n’était pas obligé d’adop­ter tout le package « allai­te­ment-cododo-portage-bien­veillan­ce… » et que « chacun pioche selon ses goûts, ses préfé­rences, son style de vie, ses besoins, ses valeurs… ». Comment ne pas être d’ac­cord avec cette idée ? Mais, si l’on suit cette maxime libé­ra­liste, on peut se retrou­ver avec des compo­si­tions fort disso­nantes comme, par exemple, un allai­te­ment qui exclut le sommeil partagé. Pour­tant l’al­lai­te­ment et le sommeil partagé sont si liés d’un point de vue physio­lo­gique et étho­lo­gique que des anthro­po­logues ont forgé la notion de breasts­lee­ping que j’ai traduite par « sommeil allaité ».

Progres­si­ve­ment, il m’est apparu que ce qui carac­té­ri­sait les liens qui se tissaient entre l’en­fant et son pour­voyeur de soins dans le mater­nage proxi­mal, durant les années de petite enfance, puis dans le unschoo­ling, plus tard, c’est la conti­nuité des liens et des inter­ac­tions, l’at­ten­tion soute­nue aux besoins de tous et le respect de la singu­lière liberté de chacun. C’est ce que j’ai appelé une rela­tion écolo­gique. Dans l’éco­pa­ren­ta­lité, les rela­tions fami­liales en parti­cu­lier, avec tous les êtres vivants en géné­ral, sont écolo­giques.

En fait, parmi les expres­sions propo­sées, la moins réduc­trice est peut-être « mater­nage proxi­mal » car la proxi­mité dans les rela­tions humaines est un enjeu écolo­gique de taille. Dans nos socié­tés occi­den­tales, les corps sont sépa­rés par toutes sortes d’ar­te­facts et d’in­ter­faces censés combler une distance que nous avons malen­con­treu­se­ment intro­duite : bibe­rons, tétines, lits à barreaux, pous­settes, cellule (le mot est éloquent) fami­liale réduite à deux parents voire un seul, crèches, écoles, lieux de travail, réseaux « sociaux » virtuels, écrans, maisons de retraite (retraite ? comme si on se reti­rait du monde ? mais en réalité, dès la nais­sance, on est retiré du monde). Nous vouons ainsi un culte à la sépa­ra­tion, à la rupture, à l’ « indé­pen­dance » ou l’ « auto­no­mie », aux objets tran­si­tion­nels ou média­teurs.

Les formules qui utilisent des adjec­tifs comme « bien­veillant » ou « posi­tif » sont malen­con­treuses car elles induisent l’idée que les autres sont malveillants ou néga­tifs. Là encore, cela dépend de ce que chacun défi­nit comme bien et comme posi­tif. Cela dépend donc d’un système de valeurs. Et la querelle des méthodes ne cessera pas tant que chacun n’aura pas mis ses cartes sur table, n’aura pas déclaré ses postu­lats sur la nature humaine et les buts d’une société humaine.

Ce qui est inté­res­sant dans le concept d’éco­pa­ren­ta­lité, c’est la manière très empi­rique par laquelle j’y suis arri­vée, en obser­vant les familles qui ont adopté tout le « package ». Je dis souvent que l’éco­pa­ren­ta­lité est une notion descrip­tive plutôt que pres­crip­tive ou norma­tive comme c’est le cas de formules qui adoptent des termes axio­lo­giques comme « posi­tif » ou « bien­veillant ». C’est par l’ob­ser­va­tion des inter­ac­tions des membres de ces familles que j’ai entrevu ce qui faisait le lien entre tous les compor­te­ments qui relèvent de l’éco­pa­ren­ta­lité et leur cohé­rence interne, allai­te­ment non écourté, sommeil partagé, portage, motri­cité libre, solli­ci­tude et répon­dance ou empres­se­ment à répondre aux appels et aux pleurs, accep­ta­tion des émotions, amour incon­di­tion­nel, respect des rythmes, des goûts et des dégoûts, appren­tis­sages libres, sépa­ra­tions non forcées…

Et ce qui est frap­pant, c’est comment nombre de ces familles ont adopté ces compor­te­ments non par choix ou par idéo­lo­gie mais presque par la « force des choses », celle de la vie qui bout en chacun de nous, celle du conti­nuum de l’es­pèce humaine et de ses atten­dus biolo­giques qui sont des guides sûrs. Ce sont là des parents qui, souvent, ont aban­donné leurs prin­cipes, pour suivre leurs instincts et ceux de leurs enfants qui savent si bien expri­mer ce dont ils ont besoin. Une telle expé­rience des rela­tions humaines construit une toute autre idée de la nature humaine et de ce qui est dési­rable, un tout autre système de valeurs que celui qui fonde nos socié­tés si méfiantes, si suspi­cieuses envers la « nature », la biolo­gie, l’exu­bé­rance du vivant. Une telle expé­rience permet égale­ment de comprendre à quel point nous sommes tous reliés et dépen­dants les uns des autres. Elle nous invite à une forme d’hu­mi­lité.

Cette inter­dé­pen­dance, cette inter­ef­fec­ti­vité de tous les êtres vivants en géné­ral, des membres d’une famille, d’une société en parti­cu­lier implique que les enjeux sociaux sont des enjeux écolo­giques.

Bien que perti­nents, les prin­cipes de la paren­ta­lité ou éduca­tion posi­tive ou bien­veillante ne me semblent pas avoir une aussi grande portée ou perti­nence que la notion d’éco­pa­ren­ta­lité car leur champ me semble plus restreint, ce qui est la cause des contra­dic­tions appa­rentes que certains dénoncent dans les injonc­tions éduca­tives adres­sées aux parents.

Les corps sont de plus en plus sépa­rés les uns des autres, quand ils ne sont pas tout simple­ment isolés. Ainsi, un nombre toujours plus consé­quent de nour­ris­sons ne sont pas allai­tés au sein mais au bibe­ron, et ce, dès les premiers jours de leurs vies. Cela peut-il leur être préju­di­ciable ?

On étudie beau­coup les effets du non-allai­te­ment sur la santé physique des enfants à court, moyen et long terme. Beau­coup moins ses effets sur la santé psychique. Encore moins ses consé­quences sociales et écono­miques. La liste des désa­van­tages du non-allai­te­ment sur la santé physique démon­trés par diverses études est longue : plus d’af­fec­tions respi­ra­toires, plus d’al­ler­gies, plus d’obé­si­té… Ses effets sur la santé psychique font proba­ble­ment l’objet d’un grand déni, raison pour laquelle ils sont peu étudiés. Comment admettre que ce qu’on consi­dère habi­tuel­le­ment comme un simple mode d’ali­men­ta­tion remplaçable puisse agir sur la psyché ? En commençant par admettre que ce n’est pas un simple mode d’ali­men­ta­tion remplaçable. L’al­lai­te­ment assure dans la vie ex utero à peu près les mêmes fonc­tions que la matrice dans la vie in utero. Dans l’uté­rus, le fœtus ne se contente pas de gros­sir et de gran­dir ; il apprend aussi. On peut compa­rer l’en­ve­loppe utérine à celle que consti­tuent les bras et la poitrine mater­nels. L’al­lai­te­ment n’est pas qu’un système de nutri­tion ; tout comme l’uté­rus, c’est en même temps un système de chauf­fage et de protec­tion contre diverses bles­sures, un terrain de déve­lop­pe­ment senso­riel et moteur, et la matrice d’en­co­dage des programmes neuro­lo­giques primaires qui servi­ront de modèles à toutes les rela­tions futures. Le corps de sa mère est l’ha­bi­tat natu­rel, biolo­gique du nour­ris­son et l’al­lai­te­ment est la façon biolo­gique­ment atten­due qu’a le nour­ris­son de se relier à sa mère, de s’an­crer à la vie, comme l’œuf se niche dans les parois de l’uté­rus. Empê­cher cet enra­ci­ne­ment alors que tout le déve­lop­pe­ment de l’en­fant en dépend et le rempla­cer par un mode de rela­tion plus « flot­tant », plus discon­tinu, ce à quoi il n’est pas biolo­gique­ment préparé, ne peut que lui être préju­di­ciable aussi bien au plan physique que psychique.

Mais nous nous trom­pons si nous croyons que les rela­tions fami­liales discon­ti­nues sont récentes et ne datent que de l’in­ven­tion du lait infan­tile et de l’hy­giène. En réalité, l’aban­don de l’al­lai­te­ment écolo­gique est bien plus ancien. La socio­bio­lo­giste Sarah Blaf­fer Hrdy[1] le situe au moment du grand tour­nant néoli­thique qu’elle a quali­fié de première « crise néona­tale », crise issue d’une recon­fi­gu­ra­tion des inter­ac­tions entre les corps de la mère et de son enfant. Cette recon­fi­gu­ra­tion, anti-écolo­gique, est peut-être une des sources de la violence éduca­tive, comme le postule Olivier Maurel[2].

D’au­tant plus que chacun sait — plus ou moins — ce que contient le lait infan­ti­le…

Je crois qu’on ne se repré­sente pas bien l’ina­dé­qua­tion des laits infan­tiles. Même pollué, le lait mater­nel leur reste incom­men­su­ra­ble­ment supé­rieur et aucun lait infan­tile, même bio, ne saurait même s’en appro­cher. À tel point que des méde­cins, comme Jack Newman[3], préfèrent désor­mais parler des incon­vé­nients des laits infan­tiles plutôt que des avan­tages du lait mater­nel, rappe­lant que l’éta­lon de réfé­rence de ce qui est juste normal, c’est l’al­lai­te­ment et que ce n’est pas tant l’al­lai­te­ment qui améliore la santé que le non-allai­te­ment qui la dété­rio­re…

Par ailleurs, le surcoût et l’aber­ra­tion écolo­gique que consti­tue le non-allai­te­ment est abys­sal : surcoût en matière de produc­tion indus­trielle aussi bien qu’en matière de dépenses de santé. Le non-allai­te­ment étant capi­ta­li­sable, il avan­tage ceux qui en tirent des béné­fices : les indus­tries de l’agro-alimen­taire et phar­ma­ceu­tiques, les patrons qui peuvent dispo­ser de plus de main-d’œuvre. Et vous voyez bien que les scan­dales de conta­mi­na­tion de boîtes de lait égra­tignent à peine l’in­dus­trie du lait infan­tile.

L’in­dus­trie crée, entre­tient et profite donc de cet état de fait : les bébés avalent des laits en poudre, poussent dans des tran­sats, apprennent à marcher dans des trot­teurs, sucent des tétines, sont reliés à leurs parents via leurs baby­phones … En somme, la tech­nique se substi­tue à la présence et à l’at­ten­tion. À l’amour ?

On ne peut pas ne pas être relié. Et si on ne peut pas l’être par le corps, on le sera par des objets, des arte­facts, des inter­faces, comme je l’ai dit plus haut. Mais ce sont des ersatz, des déri­va­tifs, des détours, des circuits déri­vés, longs et sinueux, remplaçant le circuit court, direct, écolo­gique (et ce n’est pas une méta­phore !). Parfois même, ce sont des obstacles, des obtu­ra­tions, des impasses, des courts-circuits et la rela­tion s’ar­rête là, à l’objet qui masque l’hu­main qui est au-delà. Est-il si éton­nant que cela que nous soyons si atta­chés aux objets ?

Je pense que la défi­ni­tion de l’amour est propre à chacun ; elle se construit dans la première rela­tion qu’on aura tissée avec un être humain. L’amour, au fond, n’est peut-être rien d’autre que cela, une façon de s’ac­cro­cher à la vie en s’ac­cro­chant à un autre ou à quelque exten­sion ou ersatz de soi que cet autre veut bien offrir. Les objets ne remplacent pas l’amour, ils remplacent les corps. L’amour, lui, est toujours là, inexo­rable, vital. Mais à quoi s’ac­croche-t-il ?

On entend parler quasi­ment partout de commu­ni­ca­tion non violente et ce, parfois… de façon très violente. On trouve énor­mé­ment de parents dans les rangs de ceux qui s’y adonnent. Quel est votre regard sur ce phéno­mène ?

Il n’y a pas plus fana­tique qu’un converti, comme on dit. Les fraî­che­ment acquis à une cause ont tendance à la défendre avec plus de véhé­mence. Ils sont plus enthou­siastes, je suppose. Et peut-être aussi n’ont-ils pas encore eu le temps d’opé­rer une analyse critique.

Je n’ai, pour ma part, jamais été enthou­sias­mée par la commu­ni­ca­tion non violente, telle que défi­nie par Marshall Rosen­berg dans Les mots sont des fenêtres. Je l’ai été encore moins par toutes les adap­ta­tions pour parents et enfants qui ont pu être propo­sées ça et là. J’ai co-écrit, avec Victo­rine Meyers, un article qui inter­roge la violence conte­nue dans les tech­niques de commu­ni­ca­tion non violente. La méthode CNV repose sur l’idée que nous ne savons pas commu­niquer et nous propose des tech­niques, essen­tiel­le­ment langa­gières (certains types de caté­go­rie gram­ma­ti­cale), pour déli­vrer effi­ca­ce­ment le message que nous souhai­tons commu­niquer aux autres. Mais pour pouvoir déli­vrer un message, encore faut-il pouvoir iden­ti­fier son besoin. Ce n’est qu’en iden­ti­fiant ses besoins que nous pour­rons formu­ler des demandes précises, non ambi­guës, à son inter­lo­cu­teur. En soi, l’idée est bonne. Mais l’im­mense limite de ces tech­niques, c’est, d’après moi, préci­sé­ment le fait qu’elles misent tout sur le langage verbal. Et dans le cas des enfants, cette limite est très rapi­de­ment atteinte. Dans ce rapport qui devient rapport de domi­na­tion en faveur de celui qui maîtrise le langage, les enfants se font rapi­de­ment entour­lou­pés. Savons-nous comprendre les besoins d’un enfant en obser­vant leur langage à eux qui est souvent non verbal ? Et si nous le savons, sommes-nous vrai­ment prêts à en tenir compte ? Je vois souvent ces tech­niques employées pour leur faire accep­ter un statu quo (vous savez, toutes ces publi­ca­tions se récla­mant de la paren­ta­lité posi­tive en forme de « 10 tech­niques pour aider son enfant à écou­ter en classe/à faire ses devoirs/apprendre ses leçons/manger ses légu­mes… »), en leur offrant une illu­sion de choix et de maîtrise de la situa­tion. Parce qu’on est rare­ment prêt à chan­ger radi­ca­le­ment son mode de vie pour s’adap­ter au conti­nuum de l’es­pèce humaine. Elle est là la violence, dans le non-respect des besoins, aussi bien de liens que d’au­to­no­mie (et ce n’est pas contra­dic­toire !) de chacun. Quand quelqu’un qui s’en­tête à me maltrai­ter en douceur m’ac­cuse d’être violente ou agres­sive quand je finis par taper du poing sur la table, ça me met encore plus en colère. Ce sont souvent les situa­tions qui sont violentes, plus que les actes. Les actes violents sont la plupart du temps des symp­tômes dont il faudrait cher­cher la cause dans des situa­tions violentes. Malheu­reu­se­ment, au lieu de dénon­cer les situa­tions violentes, on stig­ma­tise les enfants violents. On peut bien leur donner tous les outils langa­giers qu’on veut (qui se résument souvent tris­te­ment à leur impo­ser de deman­der les choses « genti­ment »), si on conti­nue à main­te­nir la violence de la situa­tion, on risque fort de faire chou blanc, de finir par penser que la « non-violence » éduca­tive, ça ne marche pas et de reve­nir illico presto aux « bonnes » vieilles méthodes éprou­vées, menaces, puni­tions, fessées…

Mon manque d’en­thou­siasme pour la CNV m’a valu plusieurs volées de bois vert. Je ne m’en émeus pas et je conti­nue inlas­sa­ble­ment de mettre en évidence la violence des situa­tions et l’im­pos­si­bi­lité de ques­tion­ner cette violence-là, même dans le cadre de la commu­ni­ca­tion non violente et surtout dans les situa­tions où les outils de la CNV deviennent des instru­ments d’une domi­na­tion qu’on compte bien conti­nuer d’exer­cer.

On me répon­dra, certes, que le problème n’est pas l’ou­til mais l’usage qu’on en fait. Mais que sont les outils en dehors des usages qui en sont faits ? Rien. Et quand un outil a si souvent tendance à être mal employé, c’est qu’il est mal fait ou pas adapté et on doit l’aban­don­ner.

Notre époque serait celle d’une crise de l’au­to­rité. Dans les insti­tu­tions, dans les écoles, dans les foyers : partout, il convien­drait de réta­blir l’au­to­rité. Est-ce à souhai­ter ? Est-ce préci­sé­ment ce dont manquent les enfants ?

J’avoue que l’au­to­rité est un concept qui m’énerve. Je vous renvoie encore une fois à un article que j’ai écrit sur le sujet (« Auto­rité, impé­ria­lisme adulte et colo­ni­sa­tion de l’en­fance »). Régu­liè­re­ment, avec la caution des approches éduca­tives dites posi­tives ou bien­veillantes de l’en­fant, on voit des tenta­tives de réha­bi­li­ta­tion de concepts délé­tères, tel celui d’au­to­rité. L’au­to­rité implique une soumis­sion et l’ul­time recours de l’au­to­rité est la violence ; l’ana­lyse de Gérard Mendel[4] le montre de façon lumi­neuse. Comment ne pas voir dans l’af­fir­ma­tion contraire le même geste de détour­ne­ment séman­tique que celui de nos diri­geants qui veulent nous faire passer des vessies pour des lanternes (une réforme des retraites profon­dé­ment injuste en un souci de justice), une « gora­fi­sa­tion » du discours éduca­tif, pour reprendre l’ex­pres­sion de Frédé­ric Lordon, une neutra­li­sa­tion de la possi­bi­lité même de nommer ce qui fait violence aux enfants et de le carac­té­ri­ser comme violence. Parce que l’édu­ca­tion est éminem­ment poli­tique, on retrouve là comme ailleurs des « éléments de langage » qui visent à main­te­nir le statu quo tout en soute­nant l’illu­sion du chan­ge­ment. Donc, non, l’au­to­rité n’est pas quelque chose de souhai­table pour les enfants parce qu’il n’est pas souhai­table que les gens soient soumis et obéis­sants et que la soumis­sion et l’obéis­sance, ça s’en­seigne dès la plus tendre enfance. Quant à savoir si les enfants en ont besoin ou en manquent, posez la ques­tion aux enfants, ce sont eux les mieux placés pour parler de ce dont ils ont besoin ou ce dont ils manquent ; et il y a fort à parier qu’ils vous parlent plutôt de liberté, de liens vivants, de jeux… L’au­to­rité, ce sont les adultes qui en ont « besoin », d’une certaine manière, et qui estiment toujours ne pas en avoir suffi­sam­ment sur les autres mais surtout sur eux-mêmes, parce que c’est le mode prin­ci­pal de rapport humain qu’on leur a trans­mis et que nous manquons tous d’au­to­rité sur nous-mêmes, dans un système où l’au­to­rité est captée par un groupe domi­nant. Non, vrai­ment, vous venez de pronon­cer un gros mot.

« C’est l’édu­ca­teur et non l’en­fant qui a besoin d’une péda­go­gie », disait Alice Miller dans C’est pour ton bien. On trouve de nos jours une quan­tité effroyable de manuels se donnant comme objec­tif d’ai­der à élever les enfants. Seule­ment, appliquer une méthode X sur n’im­porte quel enfant, c’est prendre le risque d’échouer : les enfants ne sont pas livrés avec un mode d’em­ploi.

La demande en matière d’ac­com­pa­gne­ment paren­tal est forte. Le livre est devenu le support de trans­mis­sion privi­lé­gié des savoirs et savoir-faire de nos jours. Pas éton­nant qu’on trouve autant de manuels éduca­tifs. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Ce qui est sûr, c’est qu’il est sain que les parents ques­tionnent les modèles éduca­tifs trans­mis par leurs propres parents et qu’ils soient en recherche. Qu’ils lisent donc ! Mais qu’ils n’ou­blient pas de lire d’abord les messages que leur trans­mettent leurs enfants et c’est seule­ment à cette aune-là qu’ils doivent évaluer la valeur d’un manuel éduca­tif. Beau­coup de manuels éduca­tifs ne parlent pas des enfants ni de leurs besoins mais de comment adap­ter un enfant à un modèle social donné, et donc des besoins d’une société donnée. Ce sont des manuels dont l’objec­tif est l’ef­fi­ca­cité (vous employez vous-même ce champ lexi­cal lorsque vous parlez d’échec), pas l’épa­nouis­se­ment des enfants. Deman­dez-vous si vous avez envie du modèle social auquel la méthode éduca­tive propo­sée répond, vous saurez si ce manuel vous convien­dra. Un manuel éduca­tif qui parle authen­tique­ment des enfants et pas des besoins des adultes et comment y plier effi­ca­ce­ment les enfants ne propose pas de méthode ; il propose éven­tuel­le­ment des exemples inspi­rants.

Mais, en fait, si, les enfants sont bel et bien livrés avec un « mode d’em­ploi » ! Ce mode d’em­ploi, ce sont eux qui l’écrivent et ils savent le faire. Ils ont toutes sortes de moyens biolo­giques et compor­te­men­taux pour cela.

Une éduca­tion ne doit surtout pas se vouloir effi­cace, c’est-à-dire réus­sir à tout prix, atteindre un objec­tif, comme si l’objec­tif était plus impor­tant que le chemin. Et d’ailleurs, qui défi­nit l’objec­tif ? Encore et toujours l’adulte. L’édu­ca­tion est un voyage et ce qui compte, c’est le voyage, pas la desti­na­tion finale. On emprunte des chemins qui se révèlent être des impasses, on se trompe, on tourne en rond, on rebrousse chemin, on croise des obstacles. Cette expé­rience est d’une valeur incom­men­su­rable ; c’est comme ça qu’on apprend à connaître le terrain. Si on n’a pas la possi­bi­lité de faire des erreurs, alors on ne peut pas apprendre. L’er­reur est profon­dé­ment féconde et créa­trice. Et nous sommes là, à espé­rer que les manuels éduca­tifs nous aide­ront à éviter les erreurs. C’est vrai­ment dommage.

D’ailleurs, j’ai arrêté de parler d’édu­ca­tion, je renonce à ce mot, à la « préten­tion » éduca­tive, à la concep­tion de l’hu­main qu’elle sous-tend. Je préfère parler de vivre et apprendre ensemble.

Comment redon­ner confiance aux parents tentés d’aban­don­ner toute forme d’édu­ca­tion alter­na­tive au prétexte que cela serait plus diffi­cile à mettre en place qu’une éduca­tion clas­sique ?

Tout d’abord, permet­tez-moi de ne pas employer le mot « alter­na­tif » ici mais de parler plutôt d’édu­ca­tions centrées sur l’en­fant. L’édu­ca­tion que nous avons reçue a tendance à reve­nir au galop quand c’est notre tour d’avoir affaire à des enfants, d’abord parce qu’elle a creusé de profonds sillons en nous, qui sont comme des pentes glis­santes, des auto­ma­tismes. Quand nous repro­dui­sons ou rejouons le modèle éduca­tif reçu, nous sommes en mode pilote auto­ma­tique en quelque sorte. Ce modèle hérité, dit clas­sique, est consti­tué d’au­to­routes céré­brales dans lesquelles on s’en­gouffre sans réflé­chir. Et on a tendance à y reve­nir après avoir galéré sur des chemins de traverse qu’on n’a pas l’ha­bi­tude de pratiquer, d’au­tant plus si ces chemins de traverse ne mènent pas là où on veut aller. Et c’est la seconde raison pour laquelle on aban­donne les chemins sinueux de l’édu­ca­tion centrée sur l’en­fant. Le problème est souvent là, dans la desti­na­tion. Ce sont les socié­tés qui fixent les desti­na­tions à atteindre. Et si on aban­donne les propo­si­tions des modèles éduca­tifs centrés sur l’en­fant, c’est qu’ils sont rare­ment adap­tés aux besoins d’une société capi­ta­liste techno-indus­trielle. Oui, c’est plus facile d’al­ler dans le sens du courant, de répondre aux exhor­ta­tions de cette société, de fléchir, de se couler dans le moule. Cette société four­nit d’ailleurs aux parents toutes sortes d’ap­puis éduca­tifs en l’es­pèce d’ins­ti­tu­tions telle l’école. Bien peu d’ins­ti­tu­tions soutiennent les parents dans d’autres modèles éduca­tifs et fami­liaux.

Nous parlions tout à l’heure de la tech­nique, mais n’avons pas abordé la ques­tion de la nais­sance même. 77% des accou­che­ments par voie basse s’ef­fec­tuent sous péri­du­rale, rappelle une récente étude de l’In­serm. L’épi­sio­to­mie concerne une femme sur quatre. Comment expliquer ces chiffres si impor­tants ? De la puberté à la mort, la tech­nique semble s’im­mis­cer dans tous les proces­sus physio­lo­giques fémi­nins…

Je ne peux pas vous répondre ici sur les causes. Ça allon­ge­rait consi­dé­ra­ble­ment cet entre­tien car c’est telle­ment complexe et d’autres, comme Michel Odent ou Marie-Hélène Lahaye, en parlent sans doute mieux que moi. Mais c’est un fait que le zèle médi­cal s’ap­plique surtout aux femmes. Dans un système capi­ta­liste patriar­cal qui s’ap­pro­prie les moyens de produc­tion et de repro­duc­tion d’une société, la maîtrise des corps fémi­nins est un enjeu capi­tal. La méde­cine est l’ins­ti­tu­tion par laquelle s’est renou­ve­lée et conso­li­dée cette appro­pria­tion des corps fémi­nins, par laquelle s’est inté­rio­ri­sée la domi­na­tion. Cette appro­pria­tion s’est faite sous couvert de protec­tion et de sécu­rité (toujours et encore de « bonnes » inten­tions). Mais notre modèle écono­mique implique une gestion indus­trielle de la nais­sance. Ainsi, on a d’abord déplacé les nais­sances de la maison à l’hô­pi­tal, pour mieux les contrô­ler, dans la conti­nuité du contrôle de la repro­duc­tion mis en place dès la puberté par le rite, la « céré­mo­nie », souvent annuelle, de la visite gyné­co­lo­gique pendant laquelle les femmes renou­vellent leur allé­geance au patriar­cat. Puis, on leur a appliqué des proto­coles indus­triels dictés par les assu­rances, causes d’un nouveau type de violence que j’ap­pelle « violence obsté­tri­cale » dans un sens légè­re­ment diffé­rent que le sens habi­tuel qu’on donne à l’ex­pres­sion au pluriel « violences obsté­tri­cales » et que je défi­nis dans un article sur le sujet. Ce qui m’in­té­resse au-delà de l’alié­na­tion que consti­tue ce contrôle des proces­sus physio­lo­giques fémi­nins, c’est l’im­pact que peut avoir une nais­sance médi­ca­li­sée sur la confiance qu’une femme peut avoir en sa capa­cité à élever ses enfants, à être auto­nome dans sa mater­nité. L’in­fé­rence est presqu’au­to­ma­tique : inca­pables de les mettre au monde, inca­pables de les allai­ter (merci Nestlé !), elles sont donc inca­pables de les éduquer…

…ce qui ne concerne pas les hommes. Comment les sensi­bi­li­ser à cela ?

Je ne sais pas. Peut-être en leur expliquant qu’en fait, si, ça les concerne. Car il est illu­soire de croire que ce que subissent les uns n’aura pas de consé­quences sur les autres, que cette violence ne se réper­cu­tera pas ailleurs, sur eux, d’une manière ou d’une autre, et parfois d’une manière très indi­recte, ce qui rend diffi­cile d’éta­blir des corré­la­tions. Le vivant est un immense réseau « rhizo­mique » dont toutes les parties sont reliées : si on tire sur une tige, le mouve­ment est propagé à l’en­semble. Donc si ça concerne les femmes, ça concerne aussi les hommes.

On comprend aujourd’­hui de mieux en mieux les méca­nismes de domi­na­tion, les discri­mi­na­tions et les violences qu’ils induisent. L’op­pres­sion mascu­line n’est qu’un aspect du phéno­mène d’op­pres­sion et d’ex­ploi­ta­tion du vivant propre aux grandes civi­li­sa­tions. Ce n’est pas facile de parler de domi­na­tion mascu­line et de privi­lèges mascu­lins à un homme, surtout si cet homme ne se sent pas vrai­ment dans une posture de domi­nant. J’avais trouvé la lecture de Bour­dieu[5] très éclai­rante sur ce sujet.

La parole fémi­niste n’a jamais semblé si forte et si présente, tandis que, para­doxa­le­ment, la place accor­dée au rôle mater­nel n’a jamais semblé si faible. Judith Lussier, chro­niqueuse à Radio-Canada, décla­rait encore il y a quelques années qu’ « allai­ter est un symbole de l’es­cla­vage de la femme ». Est-il possible d’être fémi­niste et maman ? Les femmes sont-elles contraintes d’être écar­te­lées entre leurs diffé­rents rôles sociaux ?

La mater­nité et le fémi­nisme, c’est une querelle pas si ancienne qu’on pour­rait le croire. Les pion­nières du fémi­nisme ne char­geaient pas contre la mater­nité, comme le font les fémi­nistes de la seconde moitié du 20e siècle. Elles l’in­té­graient plutôt à leurs reven­di­ca­tions. C’est un certain type de société voire une certaine classe sociale qui a produit le fémi­nisme qui nous est le plus fami­lier en France ; un fémi­nisme occi­den­tal, blanc, bour­geois, « libé­ra­liste » (selon l’ex­pres­sion de Nancy Fraser[6]), univer­sa­liste. C’est par exemple le fémi­nisme qu’exprime une Élisa­beth Badin­ter. Ainsi, il n’existe pas un seul fémi­nisme mais des fémi­nismes situés : autant de confi­gu­ra­tions sociales, autant de luttes. Et dans nos socié­tés où la mater­nité est en effet une condi­tion d’op­pres­sion, pas par nature mais par idéo­lo­gie, est-il besoin de le rappe­ler[7], la mater­nité doit deve­nir un enjeu fémi­niste. Les femmes ne devraient pas avoir à se libé­rer de la « condi­tion mater­nelle » mais devraient exiger des droits adéquats à leur situa­tion. À la ques­tion de savoir si l’on peut être fémi­niste et maman, je réponds que l’on se doit de l’être ; le fémi­nisme n’a pas d’autre choix que d’in­té­grer la ques­tion de la mater­nité. Et je ne vois rien de contra­dic­toire entre faire le choix non seule­ment de la mater­nité mais en plus de l’al­lai­te­ment et du mater­nage proxi­mal, et reven­diquer une posture fémi­niste.

Dès les débuts de ce fémi­nisme qui voyait dans la mater­nité la cause de l’as­ser­vis­se­ment des femmes, quelques voix se sont élevées pour protes­ter contre ce qui semblait être une erreur de ciblage mais elles n’ont pas été enten­dues. Des mili­tantes sont parve­nues très récem­ment à inté­grer, certes timi­de­ment, aux ques­tions et enjeux fémi­nistes, ceux des violences obsté­tri­cales. Cela ne s’est pas fait sans résis­tance tant la tech­nique obsté­trique est vue par beau­coup de fémi­nistes comme libé­ra­trice. Il n’a pas été aisé de les convaincre à quel point le troc sécu­rité et confort contre contrôle est inégal et a en fait perpé­tué, sous une nouvelle forme plus sour­noise, l’ap­pro­pria­tion patriar­cale des corps fémi­nins. Mais il demeure très diffi­cile de parler d’al­lai­te­ment. Pour beau­coup de fémi­nistes, l’al­lai­te­ment et le mater­nage proxi­mal, qui néces­sitent une présence et une dispo­ni­bi­lité conti­nues auprès de l’en­fant, sont incom­pa­tibles avec l’éman­ci­pa­tion des femmes. Selon ce point de vue, pour une femme, s’éman­ci­per passe­rait forcé­ment par une rupture des liens d’in­ter­dé­pen­dance. Et aujourd’­hui, la société indus­trielle et marchande permet, dans une certaine mesure impar­faite, cette rupture grâce, entre autres « faci­li­tés », aux laits infan­tiles et aux garde­ries. D’autres fémi­nistes, peut-être plus prag­ma­tiques, préfèrent partir de la réalité sociale et écono­mique mondiale, à savoir le fait que les femmes prennent en charge majo­ri­tai­re­ment les soins dispen­sés aux enfants, et proposent de valo­ri­ser écono­mique­ment et socia­le­ment ce travail. Cela n’em­pêche pas de se battre aussi pour que les femmes puissent faire autre chose que s’oc­cu­per des enfants, loin s’en faut. C’est complé­men­taire, en réalité. Aucun type de fémi­nisme ne devrait exclure les autres ; les fémi­nismes doivent conver­ger vers le même but qui n’est pas de défendre un type de situa­tion mais tous les types de situa­tions que des femmes sont suscep­tibles de rencon­trer, de vivre, de choi­sir.

Au fond, le problème est qu’on assigne aux femmes des rôles cali­brés, quasi impos­sibles à incar­ner simul­ta­né­ment. Ce faisant, on les condamne soit à endos­ser ces rôles tous en même temps au risque de l’épui­se­ment, soit à réduire les contra­dic­tions en en reje­tant certains au risque du déchi­re­ment et de la rupture du conti­nuum. Dans un cas comme dans l’autre, en réalité, elles ne sont pas satis­faites, elles sont jugées et condam­nées et, surtout, elles ne sont pas libres : pas libres d’être mère ou de ne pas être mère, d’al­lai­ter ou de ne pas allai­ter, de travailler (au sens réduc­teur du capi­ta­lisme) ou de ne pas travailler… On leur impose une vision de la liberté qui, d’après mes valeurs person­nelles, est une belle truan­de­rie. « Libé­rées » de la mater­nité, elles sont donc dispo­nibles pour le marché du travail au sein d’une écono­mie capi­ta­liste qui confond liberté et « liberté » de consom­mer (quand le salaire le permet !). De mon point de vue, on peut tout aussi bien voir cette « libé­ra­tion » comme un immense détour­ne­ment des éner­gies mater­nelles au profit du capi­tal. Dans cette situa­tion, récla­mer le droit d’al­lai­ter ses enfants, de leur offrir des soins conti­nus dans un modèle social qui soutient et valo­rise ce choix, est fémi­niste. La mater­nité, tout comme le travail, peuvent être vécus comme des escla­vages. La diffé­rence est que notre culture nous condi­tionne à perce­voir le travail au sein d’un système capi­ta­liste comme une libé­ra­tion, tout en excluant soigneu­se­ment de la caté­go­rie « travail » tout le travail repro­duc­tif. Comment, dans une société qui n’ac­corde aucune valeur écono­mique au travail repro­duc­tif, pour­rions-nous consi­dé­rer ce dernier comme libé­ra­teur ? L’enjeu, dès lors, est de redé­fi­nir ce qui doit être consi­déré comme du travail, i.e. redé­fi­nir ce qui a de la valeur. Peut-être alors pour­rons-nous voir s’ef­fon­drer le patriar­cat et la domi­na­tion mascu­line, de manière presque natu­relle, comme ne corres­pon­dant plus à la réalité sociale et écono­mique.

Tant que le travail repro­duc­tif ne sera pas reconnu, les femmes seront en effet écar­te­lées entre la néces­sité de produire un travail écono­mique­ment valo­risé et celle, qu’il s’agisse d’une injonc­tion sociale qu’elles s’im­posent à contre-cœur ou d’une « injonc­tion » biolo­gique des instincts mater­nels (qui, contrai­re­ment, à une maxime deve­nue mantra d’un certain fémi­nisme, existent bel et bien), de mettre au monde et mater­ner des enfants. Et je ne parle pas des autres rôles dont elles sont char­gées en plus, notam­ment celui d’objet sexuel. Ainsi, la sexy working mother est ce qu’on exige et attend des femmes pour faire tour­ner une écono­mie capi­ta­liste au sein d’une société mascu­li­niste. Les espaces de liberté, pour les femmes, sont quasi inexis­tants.

Pour conclure, pouvez-vous nous parler de la maison d’édi­tion dont vous êtes respon­sable ?

Les éditions du Hêtre Myria­dis publient des livres qui parlent d’éco­pa­ren­ta­lité, d’édu­ca­tion, de rela­tions écolo­giques : gros­sesse, nais­sance, mater­nité, allai­te­ment, mater­nage, éduca­tion, santé, critique socia­le… Quand elles ont été créées en 2009, trop peu de litté­ra­ture sur le sujet était dispo­nible. Nous avons commencé par des traduc­tions de textes de réfé­rence. Aujourd’­hui, nous avons de plus en plus d’au­teurs et autrices françaises qui contri­buent à diffu­ser des idées en adéqua­tion avec la philo­so­phie de l’éco­pa­ren­ta­lité.


  1. Les Instincts mater­nels, Sarah Blaf­fer Hrdy éd. Payot, 2002,
  2. Oui, la nature humaine est bonne, Olivier Maurel, éd. Robert Laffont, 2009
  3. La prise de sein et autres clefs de l’al­lai­te­ment réussi, Jack Newman, éd. Le Hetre Myria­dis, 2010
  4. Une histoire de l’au­to­rité, Gérard Mendel, éd. La décou­verte, 2009 et Pour déco­lo­ni­ser l’en­fant, Gérard Mendel, éd. Payot, 1971
  5. La Domi­na­tion mascu­line, Pierre Bour­dieu, éd. Le Seuil, 1998
  6. Fémi­nisme pour les 99 % : Un mani­feste, Nancy Fraser, Cinzia Arruzza et Tithi Bhat­ta­cha­rya, éd. La Décou­verte, 2019
  7. Aucun état physique, aucune situa­tion n’est, « par nature » ou biolo­gique­ment, une condi­tion « infé­rieure » qui justi­fie­rait une alié­na­tion. Cette idée que certaines condi­tions biolo­giques néces­si­te­raient un trai­te­ment diffé­rent en matière de droits ou de liberté n’est que cela : une idée. Elle n’est conforme à aucune situa­tion natu­relle, elle n’ex­prime aucune réalité ou néces­sité biolo­gique d’alié­na­tion. Elle tire sa justi­fi­ca­tion de ce qu’une oppres­sion, tirant avan­tage d’une vulné­ra­bi­lité rela­tive, est actuel­le­ment exer­cée sur certains groupes de personnes pour toutes sortes de raisons histo­riques, sociales, cultu­relles, écono­miques… Il existe des néces­si­tés biolo­giques de dépen­dance ou d’in­ter­dé­pen­dance (tel le bébé dépen­dant de sa mère). Mais c’est très diffé­rent. Souvent, on voit comme un rapport univoque ce qui est en réalité une inter­dé­pen­dance de tous les êtres vivants : ainsi, le patron est convaincu que son employé dépend de lui ; un mari est convaincu qu’une femme dépend de lui…

Comments to: Dali­borka Milo­va­no­vic : « Une éduca­tion ne doit surtout pas se vouloir effi­cace »

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