Nous vous pro­po­sons ci-après un entre­tien avec Dalir­bo­ka Milo­va­no­vic, réa­li­sé par Kevin Ama­ra, un de nos contri­bu­teurs. Dali­bor­ka Milo­va­no­vic gère la mai­son d’é­di­tion Le Hêtre Myria­dis, qui s’in­té­resse par­ti­cu­liè­re­ment à la ques­tion de l’en­fance et du vivre ensemble. Elle est à l’o­ri­gine de la notion d’é­co­pa­ren­ta­li­té.


Kevin Ama­ra : On trouve de plus en plus de papiers, de docu­men­taires, de sujets en tout genre, s’op­po­sant à l’é­du­ca­tion — ou la paren­ta­li­té — posi­tive, notam­ment depuis le dos­sier consa­cré à ces thé­ma­tiques dans le numé­ro de Libé­ra­tion en date du 6 février 2018. Qu’en pen­sez-vous ?

Dali­bor­ka Milo­va­no­vic : J’en pense qu’il ne faut pas mélan­ger toutes les cri­tiques de l’éducation dite posi­tive et qu’il faut bien iden­ti­fier l’idéologie sous-jacente à laquelle se rac­croche une cri­tique don­née.

Les cri­tiques sont de deux types : les cri­tiques idéo­lo­giques et les cri­tiques de méthode. Le pro­blème est qu’une cri­tique de méthode masque sou­vent une cri­tique idéo­lo­gique qui s’ignore ou n’assume pas toutes ses impli­ca­tions. En effet, les cri­tiques idéo­lo­giques s’appuient sur des pos­tu­lats anthro­po­lo­giques, sociaux, éthiques voire éco­no­miques qui sont soient incons­cients, soient mas­qués, mais en tout cas, inex­pri­més.

Les « conti­nuistes », qui aiment bien brouiller les pistes, pour­raient affir­mer qu’il existe autant de cri­tiques que de sys­tèmes de valeurs et de concep­tions de l’humain et de sa des­ti­née. Mais en réa­li­té, deux grandes ten­dances sont assez aisées à iden­ti­fier : celle qui tend à res­treindre les liber­tés et celle qui tend à les res­pec­ter. On peut consta­ter que cette oppo­si­tion recoupe celle entre la ten­dance à consi­dé­rer les enfants comme « mau­vais » ou « incom­pé­tents » et la ten­dance à les consi­dé­rer comme « bons » ou « com­pé­tents ». Le pédiatre espa­gnol Car­los Gon­za­lez est de ces radi­caux binaires là, et je l’affirme sans aucune inten­tion de péjo­rer son point de vue qui brille par sa clar­té et son inté­gri­té.

Les que­relles de méthode sont un gouffre sans fond. Elles sont sans issues. Par­fois, des don­nées expé­ri­men­tales, des sta­tis­tiques, des études scien­ti­fiques viennent tran­cher et relèguent cer­taines méthodes au pla­card comme inef­fi­caces voire nocives. Les méthodes édu­ca­tives sont ain­si, elles évo­luent comme les espèces : il faut qu’une méthode consti­tue un désa­van­tage évo­lu­tif pour la voir dis­pa­raître. Cepen­dant, on n’a en géné­ral pas besoin du secours de la science pour consta­ter qu’une méthode ne fonc­tionne pas si l’objectif est clair et bien défi­ni. Après tout, on a plu­sieurs cen­taines de mil­lé­naires dans les pattes et on a eu moultes occa­sions de sélec­tion­ner ce qui marche le mieux. La méthode par essai, erreur et rec­ti­fi­ca­tion, c’est plu­tôt sûr.

Par­fois, ce sont les évo­lu­tions idéo­lo­giques, qui impliquent inva­ria­ble­ment une évo­lu­tion des objec­tifs et des hori­zons d’une socié­té, qui rendent une méthode obso­lète ou inadap­tée.

Mais, la plu­part du temps, si la méthode est la pomme de la dis­corde des édu­ca­teurs, ce n’est même pas la faute des édu­ca­teurs qui pêche­raient par orgueil mal pla­cé. C’est plu­tôt la faute à l’idée même de méthode à appli­quer à tous les esprits et tous les corps comme s’ils réagis­saient tous de manière iden­tique.

Les oppo­si­tions idéo­lo­giques, en revanche, lorsqu’on par­vient à les exhi­ber, ont ten­dance à clore le débat, en géné­ral en faveur de celui qui repré­sente une posi­tion domi­nante et qui, du fait de cette posi­tion, impose son sys­tème de valeurs et ses objec­tifs aux autres.

Ain­si, lorsqu’on lit une cri­tique de l’éducation posi­tive dans un média, il peut être utile d’identifier celui ou celle qui parle, ain­si que le cadre dans lequel il ou elle s’exprime et les inté­rêts que cette cri­tique semble ser­vir. Pour moi, clai­re­ment, une cri­tique rédi­gée par Mar­cel Rufo dans un média comme Le Point n’a pas du tout la même valeur qu’une cri­tique for­mu­lée par, met­tons, Thier­ry Par­do, dans Le Comp­toir. Dans ces deux exemples, les concep­tions de la nature humaine et des objec­tifs de l’éducation sont dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. Mar­cel Rufo ayant au moins l’honnêteté intel­lec­tuelle de dérou­ler ses pos­tu­lats sexistes et miso­gynes, on peut se faire une idée assez claire de ce qui l’embête dans l’éducation dite posi­tive. C’est bien moins évident chez des per­sonnes qui « s’avancent mas­quées », qui ont tout l’air de pro­gres­sistes huma­nistes, de tra­cer la méfiance anti-liber­taire qui se dis­si­mule sous des couches de bonnes inten­tions mal pla­cées.

J’ai co-écrit avec Cécile Kovac­sha­zy une tri­bune co-signée par de « grands noms » de la paren­ta­li­té posi­tive en réponse au dos­sier de Libé­ra­tion que vous évo­quez dans votre ques­tion. Ce n’est pas parce que je suis dépour­vue d’esprit cri­tique en ce qui concerne les styles et méthodes édu­ca­tives qui s’en réclament mais parce que j’en ai assez qu’on stig­ma­tise et dis­cré­dite tous les efforts que font de plus en plus de parents et d’éducateurs pour enfin faire de l’enfant un sujet qui a des droits qui doivent être res­pec­tés (des droits défi­nis de son point de vue, et pas du point de vue des parents, aus­si moti­vé celui-ci soit-il par « l’intérêt supé­rieur de l’enfant ») et qui a, non seule­ment un libre arbitre, mais aus­si des com­pé­tences qui lui per­mettent d’évaluer ce dont il a besoin et ce qui lui convient.

Cri­ti­quer l’éducation posi­tive quand elle se pré­sente, et cela arrive par­fois, comme une nou­velle façon, plus douce, plus carotte que bâton, qui sert les mêmes buts et la même idéo­lo­gie qui nient les besoins et les droits des enfants, j’y vais. Voir par exemple mon article cri­tique sur les tech­niques de com­mu­ni­ca­tion non vio­lente appli­quées aux enfants.

Cri­ti­quer l’éducation posi­tive parce que, tout de même, cha­cun est libre de mettre des fes­sées à son enfant et on ne lais­se­ra per­sonne s’immiscer dans la sphère pri­vée qu’est la sphère fami­liale, lieu pri­vi­lé­gié, est-il utile de le rap­pe­ler, de toutes les vio­lences exer­cées sur les enfants, là, je freine des quatre fers.

Selon la for­mule consa­crée, mal nom­mer les choses, c’est ajou­ter au mal­heur de ce monde, parait-il. Les termes sont légion et l’on peine à s’y retrou­ver : édu­ca­tion bien­veillante, paren­ta­li­té posi­tive, édu­ca­tion posi­tive, paren­ta­li­té bien­veillante, mater­nage proxi­mal… Vous avez quant à vous for­gé celle d’ « éco-paren­ta­li­té ». Quelles sont les dif­fé­rences — et les simi­li­tudes, s’il y en a — que vous sou­hai­tiez sou­li­gner en ayant recours à un nou­veau terme ?

J’aime bien les cadres de pen­sée uni­fiants. Je suis avide de cohé­rence et je sais que les contra­dic­tions ne sont sou­vent que des illu­sions dues à une réduc­tion du champ. Lorsque j’ai adop­té à la nais­sance de mes enfants les pra­tiques pué­ri­cul­tu­relles et édu­ca­tives qu’aujourd’hui, je carac­té­rise comme rele­vant de l’écoparentalité, je per­ce­vais intui­ti­ve­ment un lien, une cohé­rence entre elles, sans par­ve­nir à l’expliciter. J’ai vou­lu nom­mer cette cohé­rence mais je ne trou­vais, dans la lit­té­ra­ture sur l’éducation, aucune for­mule exhaus­tive. Cha­cune des for­mules que vous venez de citer ne nomme qu’un aspect de l’écoparentalité. Elles cloi­sonnent des pra­tiques, qui s’appellent pour­tant l’une l’autre, et donnent l’illusion que celles-ci sont hété­ro­gènes et que leur adop­tion relève du goût per­son­nel, du life­style plu­tôt que d’une vision glo­bale de la nature de l’enfant et de l’humain et d’un sys­tème de valeurs. Je me rap­pelle de dis­cus­sions où des parents affir­maient qu’on n’était pas obli­gé d’adopter tout le package « allai­te­ment-codo­do-por­tage-bien­veillance… » et que « cha­cun pioche selon ses goûts, ses pré­fé­rences, son style de vie, ses besoins, ses valeurs… ». Com­ment ne pas être d’accord avec cette idée ? Mais, si l’on suit cette maxime libé­ra­liste, on peut se retrou­ver avec des com­po­si­tions fort dis­so­nantes comme, par exemple, un allai­te­ment qui exclut le som­meil par­ta­gé. Pour­tant l’allaitement et le som­meil par­ta­gé sont si liés d’un point de vue phy­sio­lo­gique et étho­lo­gique que des anthro­po­logues ont for­gé la notion de breasts­lee­ping que j’ai tra­duite par « som­meil allai­té ».

Pro­gres­si­ve­ment, il m’est appa­ru que ce qui carac­té­ri­sait les liens qui se tis­saient entre l’enfant et son pour­voyeur de soins dans le mater­nage proxi­mal, durant les années de petite enfance, puis dans le unschoo­ling, plus tard, c’est la conti­nui­té des liens et des inter­ac­tions, l’attention sou­te­nue aux besoins de tous et le res­pect de la sin­gu­lière liber­té de cha­cun. C’est ce que j’ai appe­lé une rela­tion éco­lo­gique. Dans l’écoparentalité, les rela­tions fami­liales en par­ti­cu­lier, avec tous les êtres vivants en géné­ral, sont éco­lo­giques.

En fait, par­mi les expres­sions pro­po­sées, la moins réduc­trice est peut-être « mater­nage proxi­mal » car la proxi­mi­té dans les rela­tions humaines est un enjeu éco­lo­gique de taille. Dans nos socié­tés occi­den­tales, les corps sont sépa­rés par toutes sortes d’artefacts et d’interfaces cen­sés com­bler une dis­tance que nous avons mal­en­con­treu­se­ment intro­duite : bibe­rons, tétines, lits à bar­reaux, pous­settes, cel­lule (le mot est élo­quent) fami­liale réduite à deux parents voire un seul, crèches, écoles, lieux de tra­vail, réseaux « sociaux » vir­tuels, écrans, mai­sons de retraite (retraite ? comme si on se reti­rait du monde ? mais en réa­li­té, dès la nais­sance, on est reti­ré du monde). Nous vouons ain­si un culte à la sépa­ra­tion, à la rup­ture, à l’ « indé­pen­dance » ou l’ « auto­no­mie », aux objets tran­si­tion­nels ou média­teurs.

Les for­mules qui uti­lisent des adjec­tifs comme « bien­veillant » ou « posi­tif » sont mal­en­con­treuses car elles induisent l’idée que les autres sont mal­veillants ou néga­tifs. Là encore, cela dépend de ce que cha­cun défi­nit comme bien et comme posi­tif. Cela dépend donc d’un sys­tème de valeurs. Et la que­relle des méthodes ne ces­se­ra pas tant que cha­cun n’aura pas mis ses cartes sur table, n’aura pas décla­ré ses pos­tu­lats sur la nature humaine et les buts d’une socié­té humaine.

Ce qui est inté­res­sant dans le concept d’écoparentalité, c’est la manière très empi­rique par laquelle j’y suis arri­vée, en obser­vant les familles qui ont adop­té tout le « package ». Je dis sou­vent que l’écoparentalité est une notion des­crip­tive plu­tôt que pres­crip­tive ou nor­ma­tive comme c’est le cas de for­mules qui adoptent des termes axio­lo­giques comme « posi­tif » ou « bien­veillant ». C’est par l’observation des inter­ac­tions des membres de ces familles que j’ai entre­vu ce qui fai­sait le lien entre tous les com­por­te­ments qui relèvent de l’écoparentalité et leur cohé­rence interne, allai­te­ment non écour­té, som­meil par­ta­gé, por­tage, motri­ci­té libre, sol­li­ci­tude et répon­dance ou empres­se­ment à répondre aux appels et aux pleurs, accep­ta­tion des émo­tions, amour incon­di­tion­nel, res­pect des rythmes, des goûts et des dégoûts, appren­tis­sages libres, sépa­ra­tions non for­cées…

Et ce qui est frap­pant, c’est com­ment nombre de ces familles ont adop­té ces com­por­te­ments non par choix ou par idéo­lo­gie mais presque par la « force des choses », celle de la vie qui bout en cha­cun de nous, celle du conti­nuum de l’espèce humaine et de ses atten­dus bio­lo­giques qui sont des guides sûrs. Ce sont là des parents qui, sou­vent, ont aban­don­né leurs prin­cipes, pour suivre leurs ins­tincts et ceux de leurs enfants qui savent si bien expri­mer ce dont ils ont besoin. Une telle expé­rience des rela­tions humaines construit une toute autre idée de la nature humaine et de ce qui est dési­rable, un tout autre sys­tème de valeurs que celui qui fonde nos socié­tés si méfiantes, si sus­pi­cieuses envers la « nature », la bio­lo­gie, l’exubérance du vivant. Une telle expé­rience per­met éga­le­ment de com­prendre à quel point nous sommes tous reliés et dépen­dants les uns des autres. Elle nous invite à une forme d’humilité.

Cette inter­dé­pen­dance, cette inter­ef­fec­ti­vi­té de tous les êtres vivants en géné­ral, des membres d’une famille, d’une socié­té en par­ti­cu­lier implique que les enjeux sociaux sont des enjeux éco­lo­giques.

Bien que per­ti­nents, les prin­cipes de la paren­ta­li­té ou édu­ca­tion posi­tive ou bien­veillante ne me semblent pas avoir une aus­si grande por­tée ou per­ti­nence que la notion d’écoparentalité car leur champ me semble plus res­treint, ce qui est la cause des contra­dic­tions appa­rentes que cer­tains dénoncent dans les injonc­tions édu­ca­tives adres­sées aux parents.

Les corps sont de plus en plus sépa­rés les uns des autres, quand ils ne sont pas tout sim­ple­ment iso­lés. Ain­si, un nombre tou­jours plus consé­quent de nour­ris­sons ne sont pas allai­tés au sein mais au bibe­ron, et ce, dès les pre­miers jours de leurs vies. Cela peut-il leur être pré­ju­di­ciable ?

On étu­die beau­coup les effets du non-allai­te­ment sur la san­té phy­sique des enfants à court, moyen et long terme. Beau­coup moins ses effets sur la san­té psy­chique. Encore moins ses consé­quences sociales et éco­no­miques. La liste des désa­van­tages du non-allai­te­ment sur la san­té phy­sique démon­trés par diverses études est longue : plus d’affections res­pi­ra­toires, plus d’allergies, plus d’obésité… Ses effets sur la san­té psy­chique font pro­ba­ble­ment l’objet d’un grand déni, rai­son pour laquelle ils sont peu étu­diés. Com­ment admettre que ce qu’on consi­dère habi­tuel­le­ment comme un simple mode d’alimentation rem­pla­çable puisse agir sur la psy­ché ? En com­men­çant par admettre que ce n’est pas un simple mode d’alimentation rem­pla­çable. L’allaitement assure dans la vie ex ute­ro à peu près les mêmes fonc­tions que la matrice dans la vie in ute­ro. Dans l’utérus, le fœtus ne se contente pas de gros­sir et de gran­dir ; il apprend aus­si. On peut com­pa­rer l’enveloppe uté­rine à celle que consti­tuent les bras et la poi­trine mater­nels. L’allaitement n’est pas qu’un sys­tème de nutri­tion ; tout comme l’utérus, c’est en même temps un sys­tème de chauf­fage et de pro­tec­tion contre diverses bles­sures, un ter­rain de déve­lop­pe­ment sen­so­riel et moteur, et la matrice d’encodage des pro­grammes neu­ro­lo­giques pri­maires qui ser­vi­ront de modèles à toutes les rela­tions futures. Le corps de sa mère est l’habitat natu­rel, bio­lo­gique du nour­ris­son et l’allaitement est la façon bio­lo­gi­que­ment atten­due qu’a le nour­ris­son de se relier à sa mère, de s’ancrer à la vie, comme l’œuf se niche dans les parois de l’utérus. Empê­cher cet enra­ci­ne­ment alors que tout le déve­lop­pe­ment de l’enfant en dépend et le rem­pla­cer par un mode de rela­tion plus « flot­tant », plus dis­con­ti­nu, ce à quoi il n’est pas bio­lo­gi­que­ment pré­pa­ré, ne peut que lui être pré­ju­di­ciable aus­si bien au plan phy­sique que psy­chique.

Mais nous nous trom­pons si nous croyons que les rela­tions fami­liales dis­con­ti­nues sont récentes et ne datent que de l’invention du lait infan­tile et de l’hygiène. En réa­li­té, l’abandon de l’allaitement éco­lo­gique est bien plus ancien. La socio­bio­lo­giste Sarah Blaf­fer Hrdy[1] le situe au moment du grand tour­nant néo­li­thique qu’elle a qua­li­fié de pre­mière « crise néo­na­tale », crise issue d’une recon­fi­gu­ra­tion des inter­ac­tions entre les corps de la mère et de son enfant. Cette recon­fi­gu­ra­tion, anti-éco­lo­gique, est peut-être une des sources de la vio­lence édu­ca­tive, comme le pos­tule Oli­vier Mau­rel[2].

D’au­tant plus que cha­cun sait — plus ou moins — ce que contient le lait infan­tile…

Je crois qu’on ne se repré­sente pas bien l’inadéquation des laits infan­tiles. Même pol­lué, le lait mater­nel leur reste incom­men­su­ra­ble­ment supé­rieur et aucun lait infan­tile, même bio, ne sau­rait même s’en appro­cher. À tel point que des méde­cins, comme Jack New­man[3], pré­fèrent désor­mais par­ler des incon­vé­nients des laits infan­tiles plu­tôt que des avan­tages du lait mater­nel, rap­pe­lant que l’étalon de réfé­rence de ce qui est juste nor­mal, c’est l’allaitement et que ce n’est pas tant l’allaitement qui amé­liore la san­té que le non-allai­te­ment qui la dété­riore…

Par ailleurs, le sur­coût et l’aberration éco­lo­gique que consti­tue le non-allai­te­ment est abys­sal : sur­coût en matière de pro­duc­tion indus­trielle aus­si bien qu’en matière de dépenses de san­té. Le non-allai­te­ment étant capi­ta­li­sable, il avan­tage ceux qui en tirent des béné­fices : les indus­tries de l’agro-alimentaire et phar­ma­ceu­tiques, les patrons qui peuvent dis­po­ser de plus de main‑d’œuvre. Et vous voyez bien que les scan­dales de conta­mi­na­tion de boîtes de lait égra­tignent à peine l’industrie du lait infan­tile.

L’in­dus­trie crée, entre­tient et pro­fite donc de cet état de fait : les bébés avalent des laits en poudre, poussent dans des tran­sats, apprennent à mar­cher dans des trot­teurs, sucent des tétines, sont reliés à leurs parents via leurs baby­phones … En somme, la tech­nique se sub­sti­tue à la pré­sence et à l’at­ten­tion. À l’a­mour ?

On ne peut pas ne pas être relié. Et si on ne peut pas l’être par le corps, on le sera par des objets, des arte­facts, des inter­faces, comme je l’ai dit plus haut. Mais ce sont des ersatz, des déri­va­tifs, des détours, des cir­cuits déri­vés, longs et sinueux, rem­pla­çant le cir­cuit court, direct, éco­lo­gique (et ce n’est pas une méta­phore !). Par­fois même, ce sont des obs­tacles, des obtu­ra­tions, des impasses, des courts-cir­cuits et la rela­tion s’arrête là, à l’objet qui masque l’humain qui est au-delà. Est-il si éton­nant que cela que nous soyons si atta­chés aux objets ?

Je pense que la défi­ni­tion de l’amour est propre à cha­cun ; elle se construit dans la pre­mière rela­tion qu’on aura tis­sée avec un être humain. L’amour, au fond, n’est peut-être rien d’autre que cela, une façon de s’accrocher à la vie en s’accrochant à un autre ou à quelque exten­sion ou ersatz de soi que cet autre veut bien offrir. Les objets ne rem­placent pas l’amour, ils rem­placent les corps. L’amour, lui, est tou­jours là, inexo­rable, vital. Mais à quoi s’accroche-t-il ?

On entend par­ler qua­si­ment par­tout de com­mu­ni­ca­tion non vio­lente et ce, par­fois… de façon très vio­lente. On trouve énor­mé­ment de parents dans les rangs de ceux qui s’y adonnent. Quel est votre regard sur ce phé­no­mène ?

Il n’y a pas plus fana­tique qu’un conver­ti, comme on dit. Les fraî­che­ment acquis à une cause ont ten­dance à la défendre avec plus de véhé­mence. Ils sont plus enthou­siastes, je sup­pose. Et peut-être aus­si n’ont-ils pas encore eu le temps d’opérer une ana­lyse cri­tique.

Je n’ai, pour ma part, jamais été enthou­sias­mée par la com­mu­ni­ca­tion non vio­lente, telle que défi­nie par Mar­shall Rosen­berg dans Les mots sont des fenêtres. Je l’ai été encore moins par toutes les adap­ta­tions pour parents et enfants qui ont pu être pro­po­sées ça et là. J’ai co-écrit, avec Vic­to­rine Meyers, un article qui inter­roge la vio­lence conte­nue dans les tech­niques de com­mu­ni­ca­tion non vio­lente. La méthode CNV repose sur l’idée que nous ne savons pas com­mu­ni­quer et nous pro­pose des tech­niques, essen­tiel­le­ment lan­ga­gières (cer­tains types de caté­go­rie gram­ma­ti­cale), pour déli­vrer effi­ca­ce­ment le mes­sage que nous sou­hai­tons com­mu­ni­quer aux autres. Mais pour pou­voir déli­vrer un mes­sage, encore faut-il pou­voir iden­ti­fier son besoin. Ce n’est qu’en iden­ti­fiant ses besoins que nous pour­rons for­mu­ler des demandes pré­cises, non ambi­guës, à son inter­lo­cu­teur. En soi, l’idée est bonne. Mais l’immense limite de ces tech­niques, c’est, d’après moi, pré­ci­sé­ment le fait qu’elles misent tout sur le lan­gage ver­bal. Et dans le cas des enfants, cette limite est très rapi­de­ment atteinte. Dans ce rap­port qui devient rap­port de domi­na­tion en faveur de celui qui maî­trise le lan­gage, les enfants se font rapi­de­ment entour­lou­pés. Savons-nous com­prendre les besoins d’un enfant en obser­vant leur lan­gage à eux qui est sou­vent non ver­bal ? Et si nous le savons, sommes-nous vrai­ment prêts à en tenir compte ? Je vois sou­vent ces tech­niques employées pour leur faire accep­ter un sta­tu quo (vous savez, toutes ces publi­ca­tions se récla­mant de la paren­ta­li­té posi­tive en forme de « 10 tech­niques pour aider son enfant à écou­ter en classe/à faire ses devoirs/apprendre ses leçons/manger ses légumes… »), en leur offrant une illu­sion de choix et de maî­trise de la situa­tion. Parce qu’on est rare­ment prêt à chan­ger radi­ca­le­ment son mode de vie pour s’adapter au conti­nuum de l’espèce humaine. Elle est là la vio­lence, dans le non-res­pect des besoins, aus­si bien de liens que d’autonomie (et ce n’est pas contra­dic­toire !) de cha­cun. Quand quelqu’un qui s’entête à me mal­trai­ter en dou­ceur m’accuse d’être vio­lente ou agres­sive quand je finis par taper du poing sur la table, ça me met encore plus en colère. Ce sont sou­vent les situa­tions qui sont vio­lentes, plus que les actes. Les actes vio­lents sont la plu­part du temps des symp­tômes dont il fau­drait cher­cher la cause dans des situa­tions vio­lentes. Mal­heu­reu­se­ment, au lieu de dénon­cer les situa­tions vio­lentes, on stig­ma­tise les enfants vio­lents. On peut bien leur don­ner tous les outils lan­ga­giers qu’on veut (qui se résument sou­vent tris­te­ment à leur impo­ser de deman­der les choses « gen­ti­ment »), si on conti­nue à main­te­nir la vio­lence de la situa­tion, on risque fort de faire chou blanc, de finir par pen­ser que la « non-vio­lence » édu­ca­tive, ça ne marche pas et de reve­nir illi­co pres­to aux « bonnes » vieilles méthodes éprou­vées, menaces, puni­tions, fes­sées…

Mon manque d’enthousiasme pour la CNV m’a valu plu­sieurs volées de bois vert. Je ne m’en émeus pas et je conti­nue inlas­sa­ble­ment de mettre en évi­dence la vio­lence des situa­tions et l’impossibilité de ques­tion­ner cette vio­lence-là, même dans le cadre de la com­mu­ni­ca­tion non vio­lente et sur­tout dans les situa­tions où les outils de la CNV deviennent des ins­tru­ments d’une domi­na­tion qu’on compte bien conti­nuer d’exercer.

On me répon­dra, certes, que le pro­blème n’est pas l’outil mais l’usage qu’on en fait. Mais que sont les outils en dehors des usages qui en sont faits ? Rien. Et quand un outil a si sou­vent ten­dance à être mal employé, c’est qu’il est mal fait ou pas adap­té et on doit l’abandonner.

Notre époque serait celle d’une crise de l’au­to­ri­té. Dans les ins­ti­tu­tions, dans les écoles, dans les foyers : par­tout, il convien­drait de réta­blir l’au­to­ri­té. Est-ce à sou­hai­ter ? Est-ce pré­ci­sé­ment ce dont manquent les enfants ?

J’avoue que l’autorité est un concept qui m’énerve. Je vous ren­voie encore une fois à un article que j’ai écrit sur le sujet (« Auto­ri­té, impé­ria­lisme adulte et colo­ni­sa­tion de l’enfance »). Régu­liè­re­ment, avec la cau­tion des approches édu­ca­tives dites posi­tives ou bien­veillantes de l’en­fant, on voit des ten­ta­tives de réha­bi­li­ta­tion de concepts délé­tères, tel celui d’autorité. L’autorité implique une sou­mis­sion et l’ultime recours de l’autorité est la vio­lence ; l’analyse de Gérard Men­del[4] le montre de façon lumi­neuse. Com­ment ne pas voir dans l’af­fir­ma­tion contraire le même geste de détour­ne­ment séman­tique que celui de nos diri­geants qui veulent nous faire pas­ser des ves­sies pour des lan­ternes (une réforme des retraites pro­fon­dé­ment injuste en un sou­ci de jus­tice), une « gora­fi­sa­tion » du dis­cours édu­ca­tif, pour reprendre l’ex­pres­sion de Fré­dé­ric Lor­don, une neu­tra­li­sa­tion de la pos­si­bi­li­té même de nom­mer ce qui fait vio­lence aux enfants et de le carac­té­ri­ser comme vio­lence. Parce que l’é­du­ca­tion est émi­nem­ment poli­tique, on retrouve là comme ailleurs des « élé­ments de lan­gage » qui visent à main­te­nir le sta­tu quo tout en sou­te­nant l’illu­sion du chan­ge­ment. Donc, non, l’autorité n’est pas quelque chose de sou­hai­table pour les enfants parce qu’il n’est pas sou­hai­table que les gens soient sou­mis et obéis­sants et que la sou­mis­sion et l’obéissance, ça s’enseigne dès la plus tendre enfance. Quant à savoir si les enfants en ont besoin ou en manquent, posez la ques­tion aux enfants, ce sont eux les mieux pla­cés pour par­ler de ce dont ils ont besoin ou ce dont ils manquent ; et il y a fort à parier qu’ils vous parlent plu­tôt de liber­té, de liens vivants, de jeux… L’autorité, ce sont les adultes qui en ont « besoin », d’une cer­taine manière, et qui estiment tou­jours ne pas en avoir suf­fi­sam­ment sur les autres mais sur­tout sur eux-mêmes, parce que c’est le mode prin­ci­pal de rap­port humain qu’on leur a trans­mis et que nous man­quons tous d’autorité sur nous-mêmes, dans un sys­tème où l’autorité est cap­tée par un groupe domi­nant. Non, vrai­ment, vous venez de pro­non­cer un gros mot.

« C’est l’é­du­ca­teur et non l’en­fant qui a besoin d’une péda­go­gie », disait Alice Mil­ler dans C’est pour ton bien. On trouve de nos jours une quan­ti­té effroyable de manuels se don­nant comme objec­tif d’ai­der à éle­ver les enfants. Seule­ment, appli­quer une méthode X sur n’im­porte quel enfant, c’est prendre le risque d’é­chouer : les enfants ne sont pas livrés avec un mode d’emploi.

La demande en matière d’accompagnement paren­tal est forte. Le livre est deve­nu le sup­port de trans­mis­sion pri­vi­lé­gié des savoirs et savoir-faire de nos jours. Pas éton­nant qu’on trouve autant de manuels édu­ca­tifs. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mau­vaise chose. Ce qui est sûr, c’est qu’il est sain que les parents ques­tionnent les modèles édu­ca­tifs trans­mis par leurs propres parents et qu’ils soient en recherche. Qu’ils lisent donc ! Mais qu’ils n’oublient pas de lire d’abord les mes­sages que leur trans­mettent leurs enfants et c’est seule­ment à cette aune-là qu’ils doivent éva­luer la valeur d’un manuel édu­ca­tif. Beau­coup de manuels édu­ca­tifs ne parlent pas des enfants ni de leurs besoins mais de com­ment adap­ter un enfant à un modèle social don­né, et donc des besoins d’une socié­té don­née. Ce sont des manuels dont l’objectif est l’efficacité (vous employez vous-même ce champ lexi­cal lorsque vous par­lez d’échec), pas l’épanouissement des enfants. Deman­dez-vous si vous avez envie du modèle social auquel la méthode édu­ca­tive pro­po­sée répond, vous sau­rez si ce manuel vous convien­dra. Un manuel édu­ca­tif qui parle authen­ti­que­ment des enfants et pas des besoins des adultes et com­ment y plier effi­ca­ce­ment les enfants ne pro­pose pas de méthode ; il pro­pose éven­tuel­le­ment des exemples ins­pi­rants.

Mais, en fait, si, les enfants sont bel et bien livrés avec un « mode d’emploi » ! Ce mode d’emploi, ce sont eux qui l’écrivent et ils savent le faire. Ils ont toutes sortes de moyens bio­lo­giques et com­por­te­men­taux pour cela.

Une édu­ca­tion ne doit sur­tout pas se vou­loir effi­cace, c’est-à-dire réus­sir à tout prix, atteindre un objec­tif, comme si l’objectif était plus impor­tant que le che­min. Et d’ailleurs, qui défi­nit l’objectif ? Encore et tou­jours l’adulte. L’éducation est un voyage et ce qui compte, c’est le voyage, pas la des­ti­na­tion finale. On emprunte des che­mins qui se révèlent être des impasses, on se trompe, on tourne en rond, on rebrousse che­min, on croise des obs­tacles. Cette expé­rience est d’une valeur incom­men­su­rable ; c’est comme ça qu’on apprend à connaître le ter­rain. Si on n’a pas la pos­si­bi­li­té de faire des erreurs, alors on ne peut pas apprendre. L’erreur est pro­fon­dé­ment féconde et créa­trice. Et nous sommes là, à espé­rer que les manuels édu­ca­tifs nous aide­ront à évi­ter les erreurs. C’est vrai­ment dom­mage.

D’ailleurs, j’ai arrê­té de par­ler d’éducation, je renonce à ce mot, à la « pré­ten­tion » édu­ca­tive, à la concep­tion de l’humain qu’elle sous-tend. Je pré­fère par­ler de vivre et apprendre ensemble.

Com­ment redon­ner confiance aux parents ten­tés d’a­ban­don­ner toute forme d’é­du­ca­tion alter­na­tive au pré­texte que cela serait plus dif­fi­cile à mettre en place qu’une édu­ca­tion clas­sique ?

Tout d’abord, per­met­tez-moi de ne pas employer le mot « alter­na­tif » ici mais de par­ler plu­tôt d’éducations cen­trées sur l’enfant. L’éducation que nous avons reçue a ten­dance à reve­nir au galop quand c’est notre tour d’avoir affaire à des enfants, d’abord parce qu’elle a creu­sé de pro­fonds sillons en nous, qui sont comme des pentes glis­santes, des auto­ma­tismes. Quand nous repro­dui­sons ou rejouons le modèle édu­ca­tif reçu, nous sommes en mode pilote auto­ma­tique en quelque sorte. Ce modèle héri­té, dit clas­sique, est consti­tué d’autoroutes céré­brales dans les­quelles on s’engouffre sans réflé­chir. Et on a ten­dance à y reve­nir après avoir galé­ré sur des che­mins de tra­verse qu’on n’a pas l’habitude de pra­ti­quer, d’autant plus si ces che­mins de tra­verse ne mènent pas là où on veut aller. Et c’est la seconde rai­son pour laquelle on aban­donne les che­mins sinueux de l’éducation cen­trée sur l’enfant. Le pro­blème est sou­vent là, dans la des­ti­na­tion. Ce sont les socié­tés qui fixent les des­ti­na­tions à atteindre. Et si on aban­donne les pro­po­si­tions des modèles édu­ca­tifs cen­trés sur l’enfant, c’est qu’ils sont rare­ment adap­tés aux besoins d’une socié­té capi­ta­liste tech­no-indus­trielle. Oui, c’est plus facile d’aller dans le sens du cou­rant, de répondre aux exhor­ta­tions de cette socié­té, de flé­chir, de se cou­ler dans le moule. Cette socié­té four­nit d’ailleurs aux parents toutes sortes d’appuis édu­ca­tifs en l’espèce d’institutions telle l’école. Bien peu d’institutions sou­tiennent les parents dans d’autres modèles édu­ca­tifs et fami­liaux.

Nous par­lions tout à l’heure de la tech­nique, mais n’a­vons pas abor­dé la ques­tion de la nais­sance même. 77% des accou­che­ments par voie basse s’ef­fec­tuent sous péri­du­rale, rap­pelle une récente étude de l’In­serm. L’é­pi­sio­to­mie concerne une femme sur quatre. Com­ment expli­quer ces chiffres si impor­tants ? De la puber­té à la mort, la tech­nique semble s’im­mis­cer dans tous les pro­ces­sus phy­sio­lo­giques fémi­nins…

Je ne peux pas vous répondre ici sur les causes. Ça allon­ge­rait consi­dé­ra­ble­ment cet entre­tien car c’est tel­le­ment com­plexe et d’autres, comme Michel Odent ou Marie-Hélène Lahaye, en parlent sans doute mieux que moi. Mais c’est un fait que le zèle médi­cal s’applique sur­tout aux femmes. Dans un sys­tème capi­ta­liste patriar­cal qui s’approprie les moyens de pro­duc­tion et de repro­duc­tion d’une socié­té, la maî­trise des corps fémi­nins est un enjeu capi­tal. La méde­cine est l’institution par laquelle s’est renou­ve­lée et conso­li­dée cette appro­pria­tion des corps fémi­nins, par laquelle s’est inté­rio­ri­sée la domi­na­tion. Cette appro­pria­tion s’est faite sous cou­vert de pro­tec­tion et de sécu­ri­té (tou­jours et encore de « bonnes » inten­tions). Mais notre modèle éco­no­mique implique une ges­tion indus­trielle de la nais­sance. Ain­si, on a d’abord dépla­cé les nais­sances de la mai­son à l’hôpital, pour mieux les contrô­ler, dans la conti­nui­té du contrôle de la repro­duc­tion mis en place dès la puber­té par le rite, la « céré­mo­nie », sou­vent annuelle, de la visite gyné­co­lo­gique pen­dant laquelle les femmes renou­vellent leur allé­geance au patriar­cat. Puis, on leur a appli­qué des pro­to­coles indus­triels dic­tés par les assu­rances, causes d’un nou­veau type de vio­lence que j’appelle « vio­lence obs­té­tri­cale » dans un sens légè­re­ment dif­fé­rent que le sens habi­tuel qu’on donne à l’expression au plu­riel « vio­lences obs­té­tri­cales » et que je défi­nis dans un article sur le sujet. Ce qui m’intéresse au-delà de l’aliénation que consti­tue ce contrôle des pro­ces­sus phy­sio­lo­giques fémi­nins, c’est l’impact que peut avoir une nais­sance médi­ca­li­sée sur la confiance qu’une femme peut avoir en sa capa­ci­té à éle­ver ses enfants, à être auto­nome dans sa mater­ni­té. L’inférence est presqu’automatique : inca­pables de les mettre au monde, inca­pables de les allai­ter (mer­ci Nest­lé !), elles sont donc inca­pables de les édu­quer…

…ce qui ne concerne pas les hommes. Com­ment les sen­si­bi­li­ser à cela ?

Je ne sais pas. Peut-être en leur expli­quant qu’en fait, si, ça les concerne. Car il est illu­soire de croire que ce que subissent les uns n’aura pas de consé­quences sur les autres, que cette vio­lence ne se réper­cu­te­ra pas ailleurs, sur eux, d’une manière ou d’une autre, et par­fois d’une manière très indi­recte, ce qui rend dif­fi­cile d’établir des cor­ré­la­tions. Le vivant est un immense réseau « rhi­zo­mique » dont toutes les par­ties sont reliées : si on tire sur une tige, le mou­ve­ment est pro­pa­gé à l’ensemble. Donc si ça concerne les femmes, ça concerne aus­si les hommes.

On com­prend aujourd’hui de mieux en mieux les méca­nismes de domi­na­tion, les dis­cri­mi­na­tions et les vio­lences qu’ils induisent. L’oppression mas­cu­line n’est qu’un aspect du phé­no­mène d’oppression et d’exploitation du vivant propre aux grandes civi­li­sa­tions. Ce n’est pas facile de par­ler de domi­na­tion mas­cu­line et de pri­vi­lèges mas­cu­lins à un homme, sur­tout si cet homme ne se sent pas vrai­ment dans une pos­ture de domi­nant. J’avais trou­vé la lec­ture de Bour­dieu[5] très éclai­rante sur ce sujet.

La parole fémi­niste n’a jamais sem­blé si forte et si pré­sente, tan­dis que, para­doxa­le­ment, la place accor­dée au rôle mater­nel n’a jamais sem­blé si faible. Judith Lus­sier, chro­ni­queuse à Radio-Cana­da, décla­rait encore il y a quelques années qu’ « allai­ter est un sym­bole de l’es­cla­vage de la femme ». Est-il pos­sible d’être fémi­niste et maman ? Les femmes sont-elles contraintes d’être écar­te­lées entre leurs dif­fé­rents rôles sociaux ?

La mater­ni­té et le fémi­nisme, c’est une que­relle pas si ancienne qu’on pour­rait le croire. Les pion­nières du fémi­nisme ne char­geaient pas contre la mater­ni­té, comme le font les fémi­nistes de la seconde moi­tié du 20e siècle. Elles l’intégraient plu­tôt à leurs reven­di­ca­tions. C’est un cer­tain type de socié­té voire une cer­taine classe sociale qui a pro­duit le fémi­nisme qui nous est le plus fami­lier en France ; un fémi­nisme occi­den­tal, blanc, bour­geois, « libé­ra­liste » (selon l’expression de Nan­cy Fra­ser[6]), uni­ver­sa­liste. C’est par exemple le fémi­nisme qu’exprime une Éli­sa­beth Badin­ter. Ain­si, il n’existe pas un seul fémi­nisme mais des fémi­nismes situés : autant de confi­gu­ra­tions sociales, autant de luttes. Et dans nos socié­tés où la mater­ni­té est en effet une condi­tion d’oppression, pas par nature mais par idéo­lo­gie, est-il besoin de le rap­pe­ler[7], la mater­ni­té doit deve­nir un enjeu fémi­niste. Les femmes ne devraient pas avoir à se libé­rer de la « condi­tion mater­nelle » mais devraient exi­ger des droits adé­quats à leur situa­tion. À la ques­tion de savoir si l’on peut être fémi­niste et maman, je réponds que l’on se doit de l’être ; le fémi­nisme n’a pas d’autre choix que d’intégrer la ques­tion de la mater­ni­té. Et je ne vois rien de contra­dic­toire entre faire le choix non seule­ment de la mater­ni­té mais en plus de l’allaitement et du mater­nage proxi­mal, et reven­di­quer une pos­ture fémi­niste.

Dès les débuts de ce fémi­nisme qui voyait dans la mater­ni­té la cause de l’asservissement des femmes, quelques voix se sont éle­vées pour pro­tes­ter contre ce qui sem­blait être une erreur de ciblage mais elles n’ont pas été enten­dues. Des mili­tantes sont par­ve­nues très récem­ment à inté­grer, certes timi­de­ment, aux ques­tions et enjeux fémi­nistes, ceux des vio­lences obs­té­tri­cales. Cela ne s’est pas fait sans résis­tance tant la tech­nique obs­té­trique est vue par beau­coup de fémi­nistes comme libé­ra­trice. Il n’a pas été aisé de les convaincre à quel point le troc sécu­ri­té et confort contre contrôle est inégal et a en fait per­pé­tué, sous une nou­velle forme plus sour­noise, l’appropriation patriar­cale des corps fémi­nins. Mais il demeure très dif­fi­cile de par­ler d’allaitement. Pour beau­coup de fémi­nistes, l’allaitement et le mater­nage proxi­mal, qui néces­sitent une pré­sence et une dis­po­ni­bi­li­té conti­nues auprès de l’enfant, sont incom­pa­tibles avec l’émancipation des femmes. Selon ce point de vue, pour une femme, s’émanciper pas­se­rait for­cé­ment par une rup­ture des liens d’interdépendance. Et aujourd’hui, la socié­té indus­trielle et mar­chande per­met, dans une cer­taine mesure impar­faite, cette rup­ture grâce, entre autres « faci­li­tés », aux laits infan­tiles et aux gar­de­ries. D’autres fémi­nistes, peut-être plus prag­ma­tiques, pré­fèrent par­tir de la réa­li­té sociale et éco­no­mique mon­diale, à savoir le fait que les femmes prennent en charge majo­ri­tai­re­ment les soins dis­pen­sés aux enfants, et pro­posent de valo­ri­ser éco­no­mi­que­ment et socia­le­ment ce tra­vail. Cela n’empêche pas de se battre aus­si pour que les femmes puissent faire autre chose que s’occuper des enfants, loin s’en faut. C’est com­plé­men­taire, en réa­li­té. Aucun type de fémi­nisme ne devrait exclure les autres ; les fémi­nismes doivent conver­ger vers le même but qui n’est pas de défendre un type de situa­tion mais tous les types de situa­tions que des femmes sont sus­cep­tibles de ren­con­trer, de vivre, de choi­sir.

Au fond, le pro­blème est qu’on assigne aux femmes des rôles cali­brés, qua­si impos­sibles à incar­ner simul­ta­né­ment. Ce fai­sant, on les condamne soit à endos­ser ces rôles tous en même temps au risque de l’épuisement, soit à réduire les contra­dic­tions en en reje­tant cer­tains au risque du déchi­re­ment et de la rup­ture du conti­nuum. Dans un cas comme dans l’autre, en réa­li­té, elles ne sont pas satis­faites, elles sont jugées et condam­nées et, sur­tout, elles ne sont pas libres : pas libres d’être mère ou de ne pas être mère, d’allaiter ou de ne pas allai­ter, de tra­vailler (au sens réduc­teur du capi­ta­lisme) ou de ne pas tra­vailler… On leur impose une vision de la liber­té qui, d’après mes valeurs per­son­nelles, est une belle truan­de­rie. « Libé­rées » de la mater­ni­té, elles sont donc dis­po­nibles pour le mar­ché du tra­vail au sein d’une éco­no­mie capi­ta­liste qui confond liber­té et « liber­té » de consom­mer (quand le salaire le per­met !). De mon point de vue, on peut tout aus­si bien voir cette « libé­ra­tion » comme un immense détour­ne­ment des éner­gies mater­nelles au pro­fit du capi­tal. Dans cette situa­tion, récla­mer le droit d’allaiter ses enfants, de leur offrir des soins conti­nus dans un modèle social qui sou­tient et valo­rise ce choix, est fémi­niste. La mater­ni­té, tout comme le tra­vail, peuvent être vécus comme des escla­vages. La dif­fé­rence est que notre culture nous condi­tionne à per­ce­voir le tra­vail au sein d’un sys­tème capi­ta­liste comme une libé­ra­tion, tout en excluant soi­gneu­se­ment de la caté­go­rie « tra­vail » tout le tra­vail repro­duc­tif. Com­ment, dans une socié­té qui n’accorde aucune valeur éco­no­mique au tra­vail repro­duc­tif, pour­rions-nous consi­dé­rer ce der­nier comme libé­ra­teur ? L’enjeu, dès lors, est de redé­fi­nir ce qui doit être consi­dé­ré comme du tra­vail, i.e. redé­fi­nir ce qui a de la valeur. Peut-être alors pour­rons-nous voir s’effondrer le patriar­cat et la domi­na­tion mas­cu­line, de manière presque natu­relle, comme ne cor­res­pon­dant plus à la réa­li­té sociale et éco­no­mique.

Tant que le tra­vail repro­duc­tif ne sera pas recon­nu, les femmes seront en effet écar­te­lées entre la néces­si­té de pro­duire un tra­vail éco­no­mi­que­ment valo­ri­sé et celle, qu’il s’agisse d’une injonc­tion sociale qu’elles s’imposent à contre-cœur ou d’une « injonc­tion » bio­lo­gique des ins­tincts mater­nels (qui, contrai­re­ment, à une maxime deve­nue man­tra d’un cer­tain fémi­nisme, existent bel et bien), de mettre au monde et mater­ner des enfants. Et je ne parle pas des autres rôles dont elles sont char­gées en plus, notam­ment celui d’objet sexuel. Ain­si, la sexy wor­king mother est ce qu’on exige et attend des femmes pour faire tour­ner une éco­no­mie capi­ta­liste au sein d’une socié­té mas­cu­li­niste. Les espaces de liber­té, pour les femmes, sont qua­si inexis­tants.

Pour conclure, pou­vez-vous nous par­ler de la mai­son d’é­di­tion dont vous êtes res­pon­sable ?

Les édi­tions du Hêtre Myria­dis publient des livres qui parlent d’écoparentalité, d’éducation, de rela­tions éco­lo­giques : gros­sesse, nais­sance, mater­ni­té, allai­te­ment, mater­nage, édu­ca­tion, san­té, cri­tique sociale… Quand elles ont été créées en 2009, trop peu de lit­té­ra­ture sur le sujet était dis­po­nible. Nous avons com­men­cé par des tra­duc­tions de textes de réfé­rence. Aujourd’hui, nous avons de plus en plus d’auteurs et autrices fran­çaises qui contri­buent à dif­fu­ser des idées en adé­qua­tion avec la phi­lo­so­phie de l’écoparentalité.


  1. Les Ins­tincts mater­nels, Sarah Blaf­fer Hrdy éd. Payot, 2002,
  2. Oui, la nature humaine est bonne, Oli­vier Mau­rel, éd. Robert Laf­font, 2009
  3. La prise de sein et autres clefs de l’al­lai­te­ment réus­si, Jack New­man, éd. Le Hetre Myria­dis, 2010
  4. Une his­toire de l’au­to­ri­té, Gérard Men­del, éd. La décou­verte, 2009 et Pour déco­lo­ni­ser l’enfant, Gérard Men­del, éd. Payot, 1971
  5. La Domi­na­tion mas­cu­line, Pierre Bour­dieu, éd. Le Seuil, 1998
  6. Fémi­nisme pour les 99 % : Un mani­feste, Nan­cy Fra­ser, Cin­zia Arruz­za et Tithi Bhat­ta­cha­rya, éd. La Décou­verte, 2019
  7. Aucun état phy­sique, aucune situa­tion n’est, « par nature » ou bio­lo­gi­que­ment, une condi­tion « infé­rieure » qui jus­ti­fie­rait une alié­na­tion. Cette idée que cer­taines condi­tions bio­lo­giques néces­si­te­raient un trai­te­ment dif­fé­rent en matière de droits ou de liber­té n’est que cela : une idée. Elle n’est conforme à aucune situa­tion natu­relle, elle n’exprime aucune réa­li­té ou néces­si­té bio­lo­gique d’aliénation. Elle tire sa jus­ti­fi­ca­tion de ce qu’une oppres­sion, tirant avan­tage d’une vul­né­ra­bi­li­té rela­tive, est actuel­le­ment exer­cée sur cer­tains groupes de per­sonnes pour toutes sortes de rai­sons his­to­riques, sociales, cultu­relles, éco­no­miques… Il existe des néces­si­tés bio­lo­giques de dépen­dance ou d’interdépendance (tel le bébé dépen­dant de sa mère). Mais c’est très dif­fé­rent. Sou­vent, on voit comme un rap­port uni­voque ce qui est en réa­li­té une inter­dé­pen­dance de tous les êtres vivants : ain­si, le patron est convain­cu que son employé dépend de lui ; un mari est convain­cu qu’une femme dépend de lui…

Comments to: Daliborka Milovanovic : « Une éducation ne doit surtout pas se vouloir efficace »

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