Le Musée de l’Homme ou la mise à mort du passé (par Thierry Sallantin)

Vive l’a­do­ra­tion du futur, à bas les adeptes de la tra­di­tion et de la stabilité !

De l’é­trange simi­li­tude entre la stra­té­gie de Daech visant à effa­cer les traces du pas­sé cher aux archéo­logues, comme à Pal­myre, ou les Tali­bans fai­sant explo­ser les trois Boud­dhas de Bâmiyân, et la stra­té­gie des concep­teurs de ce « nou­veau » Musée de l’Homme où l’on prend soin d’ef­fa­cer les traces de l’im­mense varié­té des peuples chère aux eth­no­logues, pour ten­ter de faire taire tout sen­ti­ment de nos­tal­gie qui pour­rait nuire au but du par­cours muséal pro­po­sé aux visi­teurs :  admi­rer la Mondialisation !

L’ex­cel­lente et longue suc­ces­sion de tableaux repré­sen­tants la nais­sance de singes de plus en plus bipèdes puis l’ap­pa­ri­tion du genre « homo » et ses diverses espèces dont il fini­ra par n’en res­ter qu’une : « homo sapiens », cette fresque héroïque, cette saga, cette « suc­cess sto­ry », n’est en réa­li­té qu’une rampe de lan­ce­ment à la courbe d’a­bord imper­cep­tible, puis de plus en plus ascen­dante, et qui finit même par la ver­ti­ca­li­sa­tion lors de la « Grande Accé­lé­ra­tion » située à la sor­tie de la Deuxième Guerre Mon­diale. Rampe de lan­ce­ment des­ti­née au décol­lage de la fusée triom­phale : la Mon­dia­li­sa­tion.

Car dans ce Musée « de l’Homme » (quel homme ?!) ce long pré­am­bule  consa­cré à la pré­his­toire n’est des­ti­né qu’à conduire le visi­teur, dans les toutes der­nières vitrines, à valo­ri­ser la Mon­dia­li­sa­tion. On passe direc­te­ment des grottes pré­his­to­riques à la socié­té glo­ba­li­sée et inter­con­nec­tée, uni­fiée par la dif­fu­sion des objets de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion. Ce n’est plus un musée ! C’est le Palais de l’œuvre civi­li­sa­trice euro­péenne, le Temple de la colo­ni­sa­tion victorieuse.

Fini l’ex­tra­or­di­naire diver­si­té des peuples que l’on pou­vait admi­rer en haut de la col­line de Chaillot au Musée d’eth­no­gra­phie du Tro­ca­dé­ro depuis 1878, puis au Musée de l’Homme inau­gu­ré en 1938. Fini la diver­si­té des cultures, des eth­nies ! On ne nous mon­tre­ra dans les der­niers mètres de ce « Palais de l’ Evo­lu­tion » (écho à la Grande Gale­rie de l’E­vo­lu­tion car ce sont bien les natu­ra­listes du Muséum Natio­nal d’His­toire Natu­relle qui cha­peautent le tout ! ) qu’un Saviem S.G.2 rame­né du Séné­gal (mais fabri­qué en France !) et une yourte mon­gole, ces deux objets gran­deur nature n’é­tant là que pour sou­li­gner leur métis­sage, car la moder­ni­té triom­phante s’in­filtre par­tout. On pour­ra lire sur une notice qu’il n’existe plus de peuples iso­lés, que tous ont des liens avec l’ex­té­rieur. Énorme mais volon­taire men­songe : une cen­taine d’eth­nies vivent actuel­le­ment en iso­le­ment volon­taire, et des eth­nies ayant connu le pré­ten­du « Pro­grès » com­mencent à dou­ter de ses « avan­tages » et décident de retrou­ver leur indé­pen­dance en reva­lo­ri­sant leurs tra­di­tions. C’est le cas par exemple de l’eth­nie Saa de l’île de Bun­lap au Vanua­tu. Et les Qué­chua et les Aima­ra des Andes remettent en cause la notion même de « déve­lop­pe­ment » et décident de sub­sti­tuer à ce concept for­gé par l’O.N.U. le 4 décembre 1948, celui de « buen vivir », ou art de vivre en bonne har­mo­nie avec toutes les espèces ani­males et végé­tales qui peuplent la « Terre-Mère », la Pacha­ma­ma. Même au cœur des socié­tés les plus ancien­ne­ment eth­no­ci­dées, car situées pour leur plus grand mal­heur là où appa­rurent les pre­mières concen­tra­tions for­cées de popu­la­tions, les pre­mières socié­tés déri­vant vers l’é­chelle inhu­maine et les pre­mières cités-états, donc même au cœur de ces socié­tés détruites par cette folie des gran­deurs qu’est l’Oc­ci­den­ta­li­té, des per­sonnes ou des groupes fuient la moder­ni­té (« moder­ni­té, mer­do­ni­té » disait Michel Lei­ris !) et remettent  à l’hon­neur des tech­niques paléo­li­thiques pour vivre tran­quille­ment dans la nature sau­vage. D’a­près le socio­logue Nick Rosen, ces rené­gats choi­sis­sant de faire séces­sion en remet­tant en cause la civi­li­sa­tion seraient 500 000 foyers (« homes ») en Amé­rique du Nord. Eric Val­li qui a consa­cré un livre (ed. La Mar­ti­nière) et un film à ces déser­teurs (« Lynx, une femme hors du temps ») pense que cela concerne un mil­lion de per­sonnes. L’é­co­lo­giste radi­cal Der­rick Jen­sen (sur lui, le docu­men­taire de Frank Lopez : « End-Civ ») est leur prin­ci­pal ins­pi­ra­teur et ce cou­rant dit des « anar­chistes pri­mi­ti­vistes contre la civi­li­sa­tion »[le nom qu’il uti­lise ici est approxi­ma­tif, pas néces­sai­re­ment celui que nous aurions choi­si pour le décrire] est celui qui séduit le plus de jeunes dans les milieux contes­ta­taires , de Bar­ce­lone à Stock­holm, et même plus loin, en Rus­sie ou en Inde.

Un des nombreux articles de Derrick Jensen que nous avons traduit sur ce blog :

Détruire le monde… et y prendre du plai­sir (Der­rick Jensen)

Pas un mot de cela dans le « Palais de la Moder­ni­té » qu’est deve­nu le Musée de l’Homme. Les pré­his­to­riens et autres émules de l’an­thro­po­lo­gie bio­lo­gique qui ont conçu ce « nou­veau » Musée de l’Homme ont fait taire les eth­no­logues en leur disant : « Allez au Quai Bran­ly ! ».

Sauf que là-bas aus­si, les eth­nies ont été gom­mées, ce n’est plus qu’un « Louvre des Arts exo­tiques », avec les objets les plus spec­ta­cu­laires sor­tis de leur contexte : on n’y appren­dra rien des peuples d’où viennent ces objets ! Déjà l’eth­no­logue Mar­cel Griaule avait ten­té en 1941 de recen­trer le Musée de l’Homme sur l’eth­no­lo­gie. Mais début 1942, c’est le méde­cin féru d’an­thro­po­lo­gie phy­sique et de paléon­to­lo­gie Hen­ri-Vic­tor Val­lois qui sera nom­mé à la tête du Musée. Cette ten­dance a tou­jours le pou­voir aujourd’­hui, ren­for­cée par l’in­va­sion de la der­nière mode : les géné­ti­ciens dis­ciples de l’é­cole uni­for­mi­sa­trice carac­té­ri­sée par leur pape : André Lan­ga­ney. C’est ain­si qu’E­ve­lyne Heyer, la Com­mis­saire géné­rale, assène qu’on est à « l’heure de la mon­dia­li­sa­tion » et de  « l’hu­ma­ni­té en mou­ve­ment ». Mais où donc ces appren­tis hor­lo­gers vont-ils pour mettre leur montre à l’heure et être ain­si capable de décla­rer qu’on est à l’heure de ceci ou de cela, ou à l’ère de ceci ou de cela, le tout avec l’au­to­ri­té de la pré­ten­due évi­dence du « cela va sans dire » alors que pré­ci­sé­ment c’est là qu’il faut s’ar­rê­ter pour posé­ment réflé­chir le plus pro­fon­dé­ment pos­sible, ce qui est l’ob­jet de la Deep His­to­ry pour assoir sur des bases solides la Deep Eco­lo­gy, oppo­sée depuis Arne Naess à l’é­co­lo­gie super­fi­cielle. Un autre géné­ti­cien de ce musée, Paul Ver­lu, est lui ébloui par les métis­sages au Cap-Vert.

L’ob­ses­sion mon­dia­liste des concep­teurs de ce « nou­veau » Musée ins­tru­men­ta­lise le visi­teur en le matra­quant avec la doxa du jaco­bi­nisme uni­ver­sa­liste et ce que Pierre-André Taguieff nomme « le bou­gisme » [lire à ce pro­pos l’ex­cellent livre de Ber­nard Char­bon­neau, « le chan­ge­ment »] : « nos iden­ti­tés sont mul­tiples, qu’elles soient indi­vi­duelles, sociales ou cultu­relles, elles se réin­ventent et évo­luent en per­ma­nence »[…]« Notre monde est per­méable : aucune socié­té ne vit iso­lée sur elle-même. Les rela­tions entre les groupes sont faites d’é­changes com­mer­ciaux et sociaux[…] ». Pour illus­trer cette péné­tra­tion de la mon­dia­li­sa­tion par­tout, une vitrine montre la van­ne­rie qui uti­lise aus­si des fibres à base de bouts de plas­tique de récu­pé­ra­tion et une autre salue la déco­ra­tion « cou­leur locale » des coques de télé­phones por­tables. Plus loin, de l’an­cien musée de la diver­si­té des peuples de la Terre (1878–2009) où l’on pou­vait voir la recons­ti­tu­tion , sou­vent avec des per­son­nages gran­deur nature, habillés ou nus selon la tra­di­tion de chaque peuple, de telle ou telle scène de la vie quo­ti­dienne met­tant en valeur les objets, l’a­meu­ble­ment, l’ou­tillage, les parures cor­res­pon­dant à chaque ethnies…

Désor­mais on devra se satis­faire d’une seule et mini vitrine pré­sen­tant seule­ment 5 « eth­nies » (60 cen­ti­mètres par eth­nie !) : un com­mer­çant à Tack­hent ; un éle­veur de rennes et arti­san Sami, un agri­cul­teur à Siwan en Egypte et « Marie la pyg­mée d’un vil­lage du Gabon ». A chaque fois ce sera pour mon­trer que ces per­sonnes pos­sèdent des objets modernes. Une autre tri­bu est mon­trée juste à côté de « Marie la pyg­mée », c’est « Marie, pho­to­graphe à Paris », avec tout son atti­rail de « bobo ». La notice com­mente ces 5 « tri­bus » par ces mots : « De plus en plus de popu­la­tions aspirent à consom­mer plus et à ache­ter des pro­duits du monde entier ».

Pas un mot de la vio­lence de la conquête colo­niale, la « féro­ci­té blanche » (Rosa A. Plu­melle-Uribe, 2001) qui a impo­sé sa pré­ten­due « œuvre civi­li­sa­trice » en for­çant les peuples à s’ou­vrir au com­merce inter­na­tio­nal, quitte à le faire au canon comme lors de la Guerre de l’O­pium en Chine dans les années 1840, dont la famille Forbes tire­ra sa for­tune, une famille qui a ses accoin­tances en France avec notre Brice Lalonde via les Ker­ry et les Levy !

Pas un mot du bour­rage de crâne pour intro­duire le « déve­lop­pe­ment », ce qui néces­site de créer des besoins, quitte à d’a­bord intro­duire « le mal­heur, la dés­in­té­gra­tion sociale » comme ose­ra l’é­crire l’é­co­no­miste Jan L. Sadie en 1960, une forme de géno­cide cultu­rel que les eth­no­logues Georges Condo­mi­nas et Robert Jau­lin nom­me­ront « eth­no­cide » .

Pas un mot sur le dis­cours de Dakar du pré­sident Sar­ko­zy le 27 juillet 2007, invi­tant les Afri­cains à « entrer davan­tage dans l’his­toire » au lieu de s’é­pa­nouir éco­lo­gi­que­ment « en pay­san afri­cain qui depuis des mil­lé­naires vit avec les sai­sons, dont l’i­déal est d’être en har­mo­nie avec la nature, ne connait que l’éternel recom­men­ce­ment au temps ryth­mé par la répé­ti­tion sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ».

Pas un mot sur la mul­ti­na­tio­nale de la publi­ci­té J.C. Decaux par­tie récem­ment à la conquête de l’A­frique pour impo­ser la Socié­té de Consommation !

Ce Musée nous fait croire que par un mys­té­rieux tro­pisme, un phé­no­mène tom­bé du ciel, les membres des eth­nies tra­di­tion­nelles « aspirent à consom­mer » !

Pas un mot sur l’eth­no­cide. Tout juste apprend-on presque à la fin qu’il y a des pro­blèmes éco­lo­giques avec cette mon­dia­li­sa­tion : une vitrine est consa­crée à la « bio­di­ver­si­té en dan­ger ». Mais aucune vitrine sur l’eth­no­di­ver­si­té en dan­ger ! Des asso­cia­tions comme « Sur­vi­val Inter­na­tio­nal » n’ont pas eu le droit de mon­trer la dra­ma­tique situa­tion des eth­nies encer­clées, enva­hies par des mis­sion­naires et autres « agents de déve­lop­pe­ment » et par­fois chas­sées de leurs ter­ri­toires tra­di­tion­nels, mal­gré l’exis­tence de la Conven­tion de l’O.I.T. n° 169 (O.N.U.) qui l’in­ter­dit. Mais la France qui occupe encore les terres de 43 peuples dans le monde et se vante de ce fait de pos­sé­der le « deuxième domaine mari­time du monde » refuse de signer cette Conven­tion. Ce qui prouve bien que ce Musée est une célé­bra­tion de la colo­ni­sa­tion victorieuse.

Il faut en finir avec la légende de la « déco­lo­ni­sa­tion » ! Certes, ce Musée de la Mon­dia­li­sa­tion évoque à la fin ce qui menace la bio­sphère : dif­fi­cile d’ou­blier que ce Musée ouvre juste avant la COP 21, mais c’est pour ras­su­rer le visi­teur car il trou­ve­ra en conclu­sion la vitrine des solu­tions. Une vitrine trois fois plus grande que celle consa­crée à la diver­si­té actuelle des peuples (avec ses cinq exemples !) : la vitrine à la gloire du trans­hu­ma­nisme, avec à l’extrême fin du par­cours, l’ex­po­si­tion de la machine à faire naître les bébés par fécon­da­tion in vitro ! On y lit que l’a­ve­nir est à l’hy­bri­da­tion tech­no­lo­gique, ce qui serait natu­rel car l’i­dée d’a­mé­lio­rer l’homme et d’aug­men­ter ses capa­ci­tés est une « idée très ancienne », car « comme toutes les espèces, l’Homme ne cesse d’é­vo­luer sous l’ef­fet de méca­nismes bio­lo­giques et d’in­te­rac­tions avec son envi­ron­ne­ment ».

Pas un mot sur la rapa­ci­té de l’é­co­no­mie capi­ta­liste qui s’a­charne (par obses­sion de la course au pro­fit et obses­sion des mar­chés à conqué­rir dans cette ambiance guer­rière de concur­rence de tous contre tous, par seul goût de l’a­vi­di­té, de l’ac­cu­mu­la­tion patho­lo­gique des biens maté­riels, au nom de la richesse et de la puis­sance) à pro­mou­voir l’in­no­va­tion. Cette misé­rable « inno­va­tion » n’est que le fruit d’hy­po­crites cal­culs de mar­ke­ting pour livrer les êtres humains à la socié­té liquide (Zyg­munt Bau­man) où toutes les dif­fé­rences sont liqui­dées pour que cir­cule libre­ment (libé­ra­lisme com­mer­cial) la mar­chan­di­sa­tion généralisée !

Et les bio­lo­gistes du Muséum (M.N.H.N.) qui ont la haute main depuis un siècle et demi sur ce qui se passe au Tro­ca­dé­ro ont l’au­dace de faire croire que tout est « natu­rel », que tout est « évo­lu­tion », et que le sens de cette évo­lu­tion est d’a­bou­tir « natu­rel­le­ment » au trans­hu­ma­nisme ! La notice est inti­tu­lée : « Vers un monde tou­jours plus arti­fi­ciel. Loin de s’op­po­ser à l’é­vo­lu­tion bio­lo­gique de notre espèce, l’é­vo­lu­tion tech­no­lo­gique et cultu­relle que nous connais­sons sol­li­cite plus que jamais nos capa­ci­tés d’a­dap­ta­tion ».

Quoi ? ! Il ne nous res­te­rait plus qu’à nous adap­ter aux caprices des publi­ci­taires, nous adap­ter aux objets « inno­vants et smart » déci­dés par les G.A.F.A. (Google, Ama­zone, Face­book, Apple). Nous adap­ter au capi­ta­lisme mon­dia­li­sé ou à son frère enne­mi, le com­mu­nisme tout aus­si adepte de l’in­dus­tria­lisme effré­né ! Voi­la notre seule des­ti­née pour les « scien­ti­fiques » de ce Musée qui ne sont en réa­li­té que de vul­gaires scien­tistes comme on le ver­ra en citant leur gou­rou Yves Cop­pens à la fin.

On m’ob­jec­te­ra que dans la pre­mière par­tie est pré­sen­té un « mur des langues » où les visi­teurs peuvent entendre 30 des 7 000 langues du monde. Il est pré­ci­sé que 6 langues sont uti­li­sées par 75% des humains, ce qui sous-entend que 6 994 langues ne le sont que par 25%. Mais pas un mot sur les langues qui dis­pa­raissent  au même titre que des espèces ani­males et végé­tales dis­pa­raissent, rayées défi­ni­ti­ve­ment du pay­sage. Non : de ces langues, on nous dit que « cer­taines se déve­loppent, d’autres meurent ou naissent mais elles se trans­forment toutes » (? ! ). Aucun pro­blème d’eth­no­cide car les langues naissent aus­si vite qu’elles meurent ! Jolie façon d’é­va­cuer le drame de l’é­ro­sion du plu­riel cultu­rel au moment où des langues dis­pa­raissent défi­ni­ti­ve­ment chaque année dans la plus pro­fonde indif­fé­rence : nul équi­valent de la Liste Rouge de l’U.I.C.N. pour en tenir le triste registre et pour lan­cer des opé­ra­tions de sau­ve­tage juste avant l’ex­ter­mi­na­tion défi­ni­tive comme sait le faire cette orga­ni­sa­tion créée en 1948 pour les espèces mena­cées. Tout pour la bio­di­ver­si­té, rien pour l’eth­no­di­ver­si­té ! Or en dis­pa­rais­sant, ces langues entraînent avec elles la perte de pré­cieuses visions du monde qui étaient pré­ci­sé­ment por­tées par ces langues. Pré­cieuses car véhi­cu­lant des onto­lo­gies (tra­vaux de Phi­lippe Des­co­la et d’ Eduar­do Vivei­ros de Cas­tro) ouvertes à une conscience éco­lo­gique holis­tique, au lieu de la vision racor­nie, étroite, por­tée par l’an­thro­po­cen­trisme des trois reli­gions abrahamiques.

Nous ne sur­vi­vrons au Méga­lo­cène le mot qui désigne la dan­ge­reuse ère géo­lo­gique qui suc­cède à celle de l’Ho­lo­cène, mot qui rem­place depuis quelques années celui d’ « Anthro­po­cène », cette mau­vaise idée en 2 000 du chi­miste Paul Crut­zen qui est deve­nu un adepte de la géo-ingé­nié­rie : encore plus de tech­nique pour résoudre les pro­blèmes engen­drés par la tech­nique, dans la droite ligne pro­mé­théenne des délires démiur­giques ! qu’en déco­lo­ni­sant notre ima­gi­naire (expres­sion de Serge Gru­zins­ki dans : « La colo­ni­sa­tion de l’i­ma­gi­naire », Gal­li­mard 1988, reprise par Majid Rah­ne­ma puis Serge Latouche) en quit­tant la men­ta­li­té anthro­po­cen­trique des Occi­den­taux et des Musul­mans et en nous conver­tis­sant au bio­cen­trisme pra­ti­qué par les Peuples Autochtones.

Lors­qu’au début des années 2 000 on détrui­ra le Musée du folk­lore fran­çais et des arts et savoirs-faire des cultures pay­sannes, dit « Musée des A.T.P. », rue des Sablons, au Bois de Bou­logne, créé en 1936, puis le Musée de l’Homme, inau­gu­ré en 1938, on ten­te­ra de nous ras­su­rer en nous fai­sant croire que ces deux musées ne seront que démé­na­gés, l’un à Mar­seille, sous le nom de MuCEM, et l’autre au Quai Bran­ly. Mais il n’en sera rien. Aucune trace des cultures pay­sannes au nou­veau musée de Mar­seille consa­cré aux cultures de la Médi­ter­ra­née, et même dis­pa­ri­tion de l’eth­no­gra­phie au Quai Bran­ly qui n’est que l’ex­ten­sion de l’ex­po­si­tion du Pavillon des Ses­sions au Louvre en avril 2 000, pour mettre en valeur les plus beaux objets des « Arts Pre­miers » comme le vou­lait le col­lec­tion­neur Jacques Ker­chache, sui­vi en cela par son ami le pré­sident Chi­rac qui annonce la créa­tion du Louvre des Arts Pre­miers le 7 octobre 1996.

La récente inau­gu­ra­tion (15 octobre 2015) du Musée de l’Homme démontre que là-aus­si, l’eth­no­lo­gie a dis­pa­ru. Les col­lec­tions eth­no­lo­giques n’ont jamais quit­té les entre­pôts d’I­vry pour reve­nir au Tro­ca­dé­ro. On ne les mon­tre­ra plus au public.

But de cette opé­ra­tion : faire comme les fon­da­men­ta­listes du Cali­fat que Daech espère recons­ti­tuer au Moyen-Orient : détruire ce qui rap­pelle le pas­sé. Détruire ce qui inté­resse les eth­no­logues ici, et les archéo­logues pour ce qui concerne Daech là-bas.

Il faut empê­cher les visi­teurs du Musée de l’Homme d’être sai­si par le sen­ti­ment de nos­tal­gie. Ce mal du pas­sé qui fait ver­ser une larme sur des façons de vivre qui semblent dis­pa­raître. Comme me l’a dit Patrick Blan­din, éco­logue au Muséum N.H.N., très impli­qué dans la concep­tion du « nou­veau » Musée de l’ Homme, voyant mon inquié­tude devant l’ab­sorp­tion de nom­breux peuples par le rou­leau com­pres­seur de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion, il n’y a pas, effec­ti­ve­ment, de place pour la diver­si­té cultu­relle dans ce Musée, mais pro­té­ger la spé­ci­fi­ci­té des peuples comme on tente de pro­té­ger les espèces ani­males mena­cées, « ce serait figer les peuples et leur inter­dire de chan­ger ».

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre que c’est notre monde moderne qui « fige » les peuples dans la tra­jec­toire obli­ga­toire impé­ra­ti­ve­ment dic­tée par le pré­ten­du réa­lisme éco­no­mique. Ce sont les mon­dia­li­sa­teurs qui figent les peuples dans le seul che­min qu’ils ont ordre d’emprunter : celui du « déve­lop­pe­ment », ce mot si habi­le­ment décor­ti­qué et dévoi­lé par la lin­guiste Fran­çoise Dufour…

Et les visi­teurs du Musée sont fer­me­ment pris par la main pour n’ad­mi­rer qu’une chose : le chan­ge­ment, car pour Patrick Blan­din, c’est une évi­dence : ce serait into­lé­rable d’empêcher l’homme de chan­ger ! Tout est fait au Muséum Natio­nal d’His­toire Natu­relle pour faire croire que l’é­vo­lu­tion bio­lo­gique mène « natu­rel­le­ment » à l’é­vo­lu­tion dans l’his­toire humaine, et que cette his­toire humaine est celle vécue par les euro­péens, une his­toire qui finit par se géné­ra­li­ser au monde entier. On nous fait croire par exemple que ce qui s’est pas­sé en Méso­po­ta­mie il y a 10 000 ans, bap­ti­sé de « Révo­lu­tion Néo­li­thique »  par le mar­xiste Gor­don Childe dans les années 1930, est la règle pour tous les hommes. Par­tout com­men­ce­rait l’a­gri­cul­ture et l’é­le­vage. Pour­tant, plein de peuples ne se sont jamais lais­sés aller à pra­ti­quer ces acti­vi­tés. Et plein de peuples ne se sont pas auto­ma­ti­que­ment mis à pra­ti­quer la séden­ta­ri­té et à construire des États tout en vivant par ailleurs d’a­gri­cul­ture. Et des agri­cul­teurs n’ont jamais pra­ti­qué l’é­le­vage. Le paléo­li­thique existe aujourd’­hui et c’est autant d’ac­tua­li­té que le néo­li­thique. Seule la per­ver­si­té eth­no­cen­triste des euro­péens nous fait croire que notre his­toire per­son­nelle est l’his­toire valable pour le monde entier. Devant l’im­passe éco­lo­gique où nous pré­ci­pite la moder­ni­té, la paléo­li­thi­ci­té sera peut-être la clé des modes de vie de l’a­ve­nir, plus sou­te­nables que la néo­li­thi­ci­té exa­gé­ré­ment pré­da­trice et des­truc­trice des éco­sys­tèmes sau­vages. S’il faut s’en tenir à l’é­ty­mo­lo­gie de « néo­li­thique », pierre nou­velle, c’est à dire « pierre polie » à la place de « pierre taillée », les pre­miers du monde à s’être aven­tu­ré dans cette nou­velle tech­nique sont les Abo­ri­gènes d’Aus­tra­lie, bien avant tout le monde, il y a 35 000 ans, note Alain Tes­tar dans « Avant l’his­toire » (Gal­li­mard 2012). Les tra­jec­toires tech­niques sont donc infi­ni­ment diverses et une tech­nique n’en entraîne pas auto­ma­ti­que­ment une autre selon le sché­ma évo­lu­tion­niste naïf que tente d’en­sei­gner ce « nou­veau » Musée de l’Homme . Les Aus­tra­liens n’ont jamais vou­lu s’é­qui­per d’arcs et de flèches comme leurs voi­sins Papou, et ont trou­vé inutile de copier leur agriculture.

André Pichot a bien mon­tré dans « Aux ori­gines du racisme occi­den­tal, de la Bible à Dar­win » à quel point il faut se gar­der de trans­por­ter dans le domaine de l’His­toire des socié­tés humaines les don­nées de l’é­vo­lu­tion qui n’ont de valeur que dans le domaine de la bio­lo­gie. Et Pierre Achard insiste bien sur le piège énorme qui consiste à uti­li­ser la bio­lo­gie à des fins idéo­lo­giques, dans le domaine poli­tique, par exemple pour faire croire à l’é­vi­dence de la notion de « déve­lop­pe­ment » et de « sous-déve­lop­pe­ment » : « Dis­cours bio­lo­gique et ordre social », Seuil 1977, et sa thèse de 1989 : « La pas­sion du déve­lop­pe­ment. Une ana­lyse du dis­cours de l’é­co­no­mie poli­tique ».

L’his­toire du Musée de Mar­seille, de celui du Quai Bran­ly comme de celui du Tro­ca­dé­ro est claire : inter­dire par­tout l’eth­no­lo­gie pour faire dis­pa­raître ce qui ris­que­rait de nuire à la reli­gion du Pro­grès : le sen­ti­ment de nos­tal­gie, l’en­vie de regar­der en arrière ou ailleurs. Non ! Il faut impo­ser le culte de l’a­ve­nir. Le rôle du Musée de l’ Homme est d’en­tre­te­nir l’idolâtrie du futur. Il faut fon­cer droit devant. L’in­jonc­tion est claire et ne tolère aucune hési­ta­tion : « En avant, toute ! » Inter­dic­tion abso­lue de regar­der en arrière. D’où la néces­si­té de fer­mer tous les musées qui ris­que­raient de don­ner des mau­vaises idées à ces attar­dés que sont les gens qui se laissent aller au roman­tisme du Sau­vage idéa­li­sé, ou au mythe de la sagesse pay­sanne cen­sée être éco­lo­gique. Sur­tout pas de retour en arrière : immé­dia­te­ment bon­dir à l’oc­ca­sion de débats publiques pour inter­rompre avec fougue les « dérives » en s’ex­cla­mant : « Non au « c’é­tait mieux avant » ! »

Ce type de rai­son­ne­ment omet deux choses : nos mon­dia­li­sa­teurs ne tombent-t-ils pas dans le piège du futur idéa­li­sé ? Et n’im­porte quel auto­mo­bi­liste sait qu’une fois enga­gé par erreur dans ce qui s’a­vère être une impasse, il est ration­nel de déci­der de faire demi-tour, d’al­ler en arrière jus­qu’à la bifur­ca­tion où il avait fait le mau­vais choix, et cette fois prendre le bon che­min. Donc retour­ner en arrière n’est pas une honte ! Il faut par­fois admettre ses erreurs. Nous sommes dans cette impasse ; les pes­si­mistes évo­que­rons le Tita­nic juste avant le nau­frage ; plus opti­mistes nous dirons que le pro­blème actuel consiste à recu­ler jus­qu’à la décou­verte de la bifur­ca­tion où nous avions enga­gé notre socié­té dans une « voie sans issue » (C. Cas­to­ria­dis). De quand date l’er­reur ? Jus­qu’où remon­ter le temps pour trou­ver le moment de l’er­reur fatale car létale ? Tel est notre pro­blème aujourd’­hui pour enfin repar­tir d’un bon pied au lieu de nous obs­ti­ner dans l’er­reur d’une futu­ro­lâ­trie mortifère…

Mais le pré­his­to­rien Yves Cop­pens qui a gui­dé le pré­sident Hol­lande lors de l’i­nau­gu­ra­tion du Musée de l’ Homme le 15 octobre 2015 ne s’embarrasse pas avec ce genre de réflexion inquiétante !

Co-décou­vreur de « Lucy » (Aus­tra­lo­pi­thé­cus afa­ren­sis), Yves Cop­pens est aus­si l’au­teur prin­ci­pal des trois livres parus à l’oc­ca­sion de cette inau­gu­ra­tion. Si tous les visi­teurs sont invi­tés à suivre un par­cours qui mène « vers un monde tou­jours plus arti­fi­ciel », on le doit cer­tai­ne­ment à ce pré­his­to­rien hal­lu­ci­né par « Lucy in the Sky with Dia­monds » : qu’on en juge en effet en se remé­mo­rant ce qu’il écri­vait dans « Le Monde » le 3 sep­tembre 1996 :

« Qu’on cesse de peindre l’a­ve­nir en noir ! L’a­ve­nir est superbe. La géné­ra­tion qui arri­ve­ra va :

apprendre à pei­gner sa carte génétique,

accroître l’ef­fi­ca­ci­té de son sys­tème nerveux,

faire les enfants de ses rêves,

maî­tri­ser la tec­to­nique des plaques,

pro­gram­mer les climats,

se pro­me­ner dans les étoiles et colo­ni­ser les pla­nètes qui lui plairont.

Elle va apprendre à bou­ger la Terre pour la mettre en orbite autour d’un plus jeune Soleil.

Le pro­grès est une réa­li­té bien vivante, il faut seule­ment quelque fois aller le cher­cher un petit peu plus loin que le bout de son nez. »

Je ne vois pas le pro­grès au même endroit qu’Yves Cop­pens. Si les « modernes » conti­nuent à pol­luer l’at­mo­sphère au point de pro­vo­quer un réchauf­fe­ment si fort et si rapide qu’à la fin, la bio­sphère ne sera vivable que pour les micro-orga­nismes uni­cel­lu­laires, à quoi aura ser­vi l’ex­tra­or­di­naire com­plexi­té du cer­veau humain au nombre de synapses infi­ni­ment supé­rieur à celui du cer­veau du chim­pan­zé ? Cette sinistre hypo­thèse d’une rétro­gra­da­tion à la situa­tion de la vie sur Terre il y un mil­liard d’an­nées est envi­sa­gée par James Han­sen dans « Phi­lo­so­phi­cal Tran­sac­tions » n° 371‑2013 (« Cli­mate sen­si­ti­vi­ty… ») : il suf­fi­rait pour cela de conti­nuer à extraire et brû­ler tout le char­bon, le gaz et le pétrole, au nom de la simple pour­suite des habi­tudes des hommes d’af­faire, et c’en serait fini de tous les ver­té­brés, car en trop peu de temps la moyenne mon­diale de la tem­pé­ra­ture se serait éle­vée de seize degrés !

Le pro­grès n’a rien à voir avec l’or­gueil et les prouesses tech­niques spec­ta­cu­laires. Le pro­grès, c’est plus modes­te­ment l’a­mé­lio­ra­tion déli­cate de la qua­li­té de la vie humaine, une vie simple et agréa­ble­ment beso­gneuse, où l’être humain satis­fait dans le par­tage et la dou­ceur tout ses besoins pour vivre dans la plé­ni­tude et l’é­pa­nouis­se­ment, grâce à une culture de la tem­pé­rance, de la fru­ga­li­té et de la sobrié­té, avec le plai­sir de voir que par­tout règne la même féli­ci­té car per­sonne n’a plus que qui­conque. Pas de bon­heur sin­cère si l’on sait que quelque part quel­qu’un vit dans le mal­heur et l’in­di­gence. On ne laisse per­sonne au bord du che­min. Pla­ton pen­sait qu’une socié­té est invi­vable si, entre le plus riche et le plus pauvre, il y a une dif­fé­rence de un à quatre. Oxfam vient de nous apprendre que cette dif­fé­rence est main­te­nant de un à mille ; voi­là la preuve que la nar­ra­tion mélio­ra­tive que des­sine le par­cours dans le Musée de l’Homme est un men­songe : il n’y a pas de « pro­grès » depuis des mil­lé­naires ! Nous nous enfon­çons au contraire dans le régrès, la péjo­ra­tion de la qua­li­té de la vie. C’est au Sym­po­sium de Chi­ca­go : « Man The Hun­ter » orga­ni­sé par Irven Devore et Richard B. Lee en avril 1966 que l’eth­no­logue Mar­shall Sah­lins démon­trait que l’on tra­vaille beau­coup moins dans les actuelles socié­tés de chas­seurs-cueilleurs. Quel régrès depuis ! La moder­ni­té n’a ame­né que des modes de vie indignes dans des socié­tés cruel­le­ment hié­rar­chi­sées, mas­si­fiées, où des villes ten­ta­cu­laires sucent le sang des cam­pagnes. Près de la moi­té de l’élec­tro­nique mon­diale est fabri­quée par l’en­tre­prise Fox­conn et ses plus d’un mil­lion de sala­riés : des qua­si-esclaves tous arra­chés aux cam­pagnes chi­noises. La seule usine de Shen­zen Long­hua entasse 350 000 ouvriers dans un espace de trois kilo­mètres car­rés. Salaire : 500 euros par mois pour 60 heures de tra­vail par semaine. Pas un mot de cela dans ce Musée qui fait l’a­po­lo­gie des télé­phones por­tables. Pas un mot sur le véri­table pro­grès que nous connais­sions avant, ni sur le piège du mythe du « mythe du bon sau­vage » inven­té par les racistes euro­péens pour se moquer des per­sonnes qui doutent des avan­tages de la « civi­li­sa­tion » (mot inven­té en 1756 par Mira­beau pour expri­mer l’or­gueil des euro­péens s’au­to-congra­tu­lant d’être en haut de l’é­chelle par rap­port aux « sau­vages » !, civi­li­sa­tion, cette « civis » à la pré­ten­tion déme­su­rée dès les pre­mières cités-états il y a plus de 6 000 ans en Méso­po­ta­mie. Folie de l’ « hubris » dans laquelle ce Musée nous empri­sonne encore un peu plus). Loin de la folie de la déme­sure pro­mé­théenne, les chas­seurs-cueilleurs-hor­ti­cul­teurs Yano­ma­mi des sources de l’O­ré­noque tra­vaillent moins de quatre heures par jour et pra­tiquent dans leurs clai­rières pro­vi­soires en forêt ama­zo­nienne une agri­cul­ture bien plus effi­cace que le céréa­li­cul­teur lour­de­ment équi­pé des grandes plaines des USA : le « sau­vage » ama­zo­nien, pour une calo­rie inves­tie, en récolte 19,2, le « civi­li­sé » états-unien doit en inves­tir 7,3 pour n’en récol­ter qu’une (chiffres de l’a­gro­nome Pablo Ser­vigne et de l’eth­no­logue Jacques Lizot).

Pour mesu­rer le Pro­grès, il faut sor­tir de l’anthropocentrisme et pen­ser aus­si au bon­heur que doivent vivre éga­le­ment les autres espèces. Une vie réus­sie, c’est en même temps le plai­sir de voir s’é­pa­nouir toutes les autres espèces ani­males et végé­tales en pre­nant soin de lais­ser vivre de vastes éco­sys­tèmes sau­vages pour favo­ri­ser la bio­di­ver­si­té maxi­mum. Les mots « jus­tice » et « éga­li­té » n’ont de sens que s’ils s’ap­pliquent aus­si à l’en­semble du Vivant.

Cette sagesse qui mène au vrai pro­grès, à la véri­table amé­lio­ra­tion de l’art de vivre, je l’ai vécu sen­suel­le­ment, vis­cé­ra­le­ment, en par­ta­geant comme eth­no­logue la vie des nomades dans le nord du Niger en 1971, puis la vie des ber­gers et des « réen­sau­va­gés volon­taires » dans les val­lées iso­lées des Pyré­nées, et enfin une quin­zaine d’an­nées au sein des Peuples Autoch­tones d’Amazonie.

D’où ma stu­pé­fac­tion de consta­ter en visi­tant lon­gue­ment et à plu­sieurs reprises ce « nou­veau » Musée de l’Homme qu’on n’y a pas réins­tal­lé les vitrines pour mettre en valeur les mul­tiples et cou­ra­geux peuples qui résistent à la mode (pas­sa­gère car illu­soire, éco­lo­gi­que­ment sans le moindre ave­nir !) occi­den­tale et per­sistent à pra­ti­quer ce qui concerne pour moi le véri­table ave­nir : l’art des modes de vie humbles (le lien entre les mots « humi­li­té », « humus » et « humains ») donc sou­te­nables et pérennisables.

Il reste donc à se battre pour créer le musée qui n’existe pas encore en France, un musée des socié­tés humaines qui n’ont pas cédé aux sirènes de la moder­ni­té, de l’in­dus­tria­li­sa­tion et de l’ur­ba­ni­sa­tion, depuis nos bocages peu­plés de pay­sans qui ne veulent pas se com­por­ter en « exploi­tants agri­coles » et qui per­sistent à se nour­rir de ce qu’ils pro­duisent en culti­vant une infi­ni­té de savoirs-faire arti­sa­naux, jus­qu’aux éle­veurs nomades du nord scan­di­nave ou sibé­rien, en pas­sant par ces autres nomades des espaces step­piques voire déser­tiques, jus­qu’à ces forêts boréales ou tro­pi­cales qui abritent les deux-tiers des langues par­lées du monde.

Ce serait le musée de l’es­poir, le musée où l’on conser­ve­rait les clés qui pour­raient nous ouvrir les portes pour échap­per à l’im­passe mor­ti­fère du Mégalocène.

Thier­ry Sallantin, 

Paris, mar­di 27 octobre 2015.

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