Un point de vue éclairant sur les éoliennes (par Frédéric Wolff)

Le 19 octobre 2015 


A celles et à ceux qui se demandaient :

Com­ment conti­nuer à sac­ca­ger, enlai­dir, piller, asser­vir dans l’enthousiasme général ?

Com­ment faire sem­blant de chan­ger d’énergie sans rien chan­ger de notre socié­té ni de notre mode de vie ?

Les bonnes âmes de la des­truc­tion mas­sive ont trou­vé une réponse, par­mi d’autres : l’éolien indus­triel ! Cette trou­vaille est une syn­thèse. Grâce à elle, les fana­tiques de la pol­lu­tion propre ont de quoi jubi­ler et la caste tech­no-indus­trielle peut se réjouir à l’idée de concen­trer tou­jours plus de pou­voirs entre ses mains. La fuite en avant peut conti­nuer, la crois­sance se renou­ve­ler sans limite, les objets inutiles et nui­sibles encom­brer ce qui reste d’espace pour la vie… L’éolien va ali­men­ter « la clim par­tout dans son loge­ment, la pis­cine en plein hiver dans son jar­din », les tablettes, les smart­phones, les Face­book, les sel­fies, les data cen­ters, l’industrialisation du monde tous azi­muts… A quand les pan­neaux publi­ci­taires et les éle­vages hors-sol auto­nomes en éner­gie grâce aux champs d’éoliennes ? C’est peut-être déjà fait, qui sait. Et grâce aux villes, aux comp­teurs et aux objets intel­li­gents, la sur­veillance et la ratio­na­li­sa­tion géné­rales seront opti­mi­sées, la contrainte sera consen­tie. Le nou­vel ordre éner­gé­tique étend son empire, l’efficacité fait place à la beau­té des arbres et des sai­sons, et le pire qui pour­rait arri­ver, c’est qu’un jour on oublie la lumière d’un châ­tai­gnier dans l’automne.

Dans cet uni­vers là, tout devient froid et on a beau faire feu de tout ce qui brûle, on a beau trans­for­mer ce qui souffle, ce qui s’écoule en force ardente, quelque chose manque à nos vies, quelque chose qui se dérobe à nous, à notre parole et on est là avec ce qu’on ne peut nom­mer, mais on essaie quand même parce qu’on sait confu­sé­ment qu’une porte est à ouvrir et que rien n’est plus impé­rieux, alors on tâtonne, un peu comme dans ces jeux d’enfant où par­fois on brûle, où d’autres fois on a si froid qu’on ne peut plus mettre un pied devant l’autre et c’est avec la même inten­si­té que l’on se débat, grand brû­lé ou alba­tros pris dans les glaces, jusqu’à ce que des mots viennent, des ques­tions : est-ce une source vive, l’affluent d’une parole, les vagues d’une main sur la peau, est-ce tout cela qui manque, qui a tant man­qué et qui nous met en état d’urgence quand on espère un signe, quand on cherche sans y par­ve­nir plei­ne­ment à l’adresser ?

Je me dis­perse, sans doute, du pro­pos dont il est ques­tion ici : la force du vent dont on fait des pro­fits pour les uns et des pertes pour les autres, pour tant d’autres qu’on ne peut les comp­ter, mais ce que j’essaie de dire, au fond, n’est pas sans rap­port avec ce qui nous anime, ce qui fait de nous des vivants, des com­bat­tants dans le monde froid des machines. Ce n’est pas de l’énergie du vent, du feu ou de l’eau dont nous avons tant besoin pour l’essentiel, c’est d’un autre souffle, celui d’un frère humain, d’une sœur d’âme, d’une vie sacrée de trois fois rien qui ne serait pas de notre famille, de notre pays, de notre espèce, ce n’est rien d’autre que de pré­ser­ver ce qui fait de nous des humains, même si par­fois c’est dif­fi­cile, même et sur­tout si l’on frôle les gouffres qui s’ouvrent en nous. Les abîmes sont des che­mins vers les cimes et à en vivre, à en mou­rir, que faire d’autre qu’aimer ?

Je reviens à mon pro­pos liminaire.

Quand les éner­gies clas­siques – pétrole, gaz, char­bon, nucléaire… – ne seront plus com­pé­ti­tives, il fau­dra conti­nuer à faire tour­ner la machine à détruire ce qui reste de vie natu­relle, d’inattendu, d’inespéré. Place à l’éolien indus­triel, donc. A noter que l’industrie solaire accom­plit de belles prouesses aus­si, en matière de fléaux (lire « Le soleil en face » aux édi­tions L’échappée, col­lec­tion Néga­tif diri­gée par Pièces et main d’œuvre).

Vous les appe­lez com­ment, celles et ceux qui vendent du vent, se gar­ga­risent d’énergie propre et s’enrichissent au pas­sage sur le dos des « com­mu­nau­tés indi­gènes expro­priées », sur la peau des mil­lions d’exterminés du car­nage indus­triel ? A mes heures gra­cieuses et poli­cées, je les nom­me­rais bien des « phi­lou­thropes », et peu m’importe qu’ils ou elles soient de droite, de gauche, d’Escrologie les verts ou de je ne sais quels cha­pelle, mafia, indus­trie ou collectif.

Est-il encore néces­saire de le rap­pe­ler ? La crois­sance verte, le déve­lop­pe­ment durable et soli­daire sont des mys­ti­fi­ca­tions, insé­pa­rables de la fabrique de nou­veaux besoins, de gad­gets super­flus et pré­da­teurs, de l’effet-rebond, ce méca­nisme insi­dieux par lequel une réduc­tion de coût, d’énergie ou de res­sources d’un bien se tra­duit par une aug­men­ta­tion de son usage, par une consom­ma­tion accrue d’un autre bien. Ain­si, les nou­veaux modèles de voi­tures brûlent moins de car­bu­rant, mais nous rou­lons davan­tage, nous les renou­ve­lons sans modé­ra­tion, nous fai­sons venir des mar­chan­dises de l’autre bout du monde, nous uti­li­sons tou­jours plus l’avion et de tech­no­lo­gies éner­gi­vores… Au final, l’économie de départ se solde par une gabe­gie plus impor­tante. Et l’on vou­drait se féli­ci­ter d’un tel gaspillage ?

Tant que nous res­te­rons dans une socié­té de crois­sance et de déve­lop­pe­ment, nous n’aurons rien à espé­rer des soi-disant éner­gies propres.

Si l’éolien devait avoir un ave­nir esti­mable à mes yeux, il aurait un tout autre visage. Je l’imagine auto-construit et auto-répa­rable, à l’échelle d’un foyer ou d’un quar­tier, s’inscrivant dans une « réduc­tion des besoins », une « décrois­sance » volon­taire (On peut pro­non­cer le mot désor­mais, même le Pape le revendique).

Ce n’est pas la voie rete­nue par nos énarques et par nos ingé­nieurs des Mines, des Ponts et des Char­niers, ça ne le sera jamais tant que l’hédonisme mar­chand, la toute-puis­sance tech­no­lo­gique seront nos dieux intimes et col­lec­tifs ; ce capi­ta­lisme – que d’aucuns dénoncent avec véhé­mence comme s’il nous était exté­rieur – nous est consub­stan­tiel, pour ain­si dire ; plus ou moins, nous sommes les proies et les car­nas­siers, les per­sé­cu­teurs et les cobayes, les spo­liés et les bons sol­dats de la débâcle, les empoi­son­nés et les empoi­son­neurs pour qui l’emploi est plus impor­tant que la vie, la nôtre et toutes les autres, nous sommes le tor­tion­naire et le bétail sup­pli­cié de la nais­sance jusqu’au tré­pas, les contre­maîtres et les employés en bat­te­rie tro­quant leur vie, leur liber­té contre un salaire. Même si, et je ne le sais que trop, certain(e)s sont plus res­pon­sables que d’autres, même si nous sommes un cer­tain nombre à cher­cher le che­min pour nous libé­rer de ces chaînes.

Dans cette roue qui tourne sous l’impulsion de notre course folle, le seul hori­zon, c’est l’emballement. L’éolien, quand il par­ti­cipe à cette déme­sure, ne fait que nous pré­ci­pi­ter vers le néant et ce ne sont pas les dog­ma­tiques de la crois­sance verte qui me feront prendre des mes­sies, les leurs – des leurres – pour des lan­ternes, si j’ose cet à‑peu-près. Que l’on puisse se lais­ser abu­ser par de tels escrocs, c’est, me semble-t-il, le cœur du désastre où nous sommes. […] 

Fré­dé­ric Wolff


Com­men­taire tiré du blog de Fabrice Nicolino

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