Nous repu­blions un excellent article publié par la revue fran­çaise Timult, à forte sen­si­bi­li­té fémi­niste (notam­ment mais pas seule­ment). Un texte d’une grande intel­li­gence, qui défriche fort bien la ques­tion. Une « cri­tique de l’idéologie de la non-vio­lence » qui ne manque pas de poin­ter éga­le­ment son envers tout aus­si erro­né, la féti­chi­sa­tion de « la vio­lence ». À lire et dif­fu­ser !


Colères inau­dibles, pri­vi­lèges silen­cieux et bruits de vitrine bri­sée

« La sou­mis­sion de l’opprimé relève de l’ordre éta­bli. Qu’il rompe cet ordre en bri­sant ses chaînes et en frap­pant le maître, voi­là le scan­dale. Dans la langue des maîtres deve­nue langue com­mune, le violent n’est pas celui qui fait vio­lence, mais le vilain qui ose se rebel­ler. » [1]

« L’efficacité de l’action directe n’est pas expri­mée par le degré de vio­lence qu’elle contient, mais plu­tôt sur la capa­ci­té à iden­ti­fier une route pra­ti­cable par tous, à construire une force col­lec­tive en mesure de réduire la vio­lence au plus petit niveau pos­sible au sein du pro­ces­sus de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire. La vio­lence éri­gée en sys­tème engendre l’État. » (Fédé­ra­tion Anar­chiste Ita­lienne)

Dans chaque lutte, chaque mou­ve­ment auquel j’ai pris part, les mêmes ques­tions se sont posées, les mêmes points de vue se sont oppo­sés en ce qui concerne l’usage de « la vio­lence ». La plu­part du temps j’ai été aga­cé. Sou­vent, la façon d’aborder les diver­gences, les angles choi­sis et, ajou­té à ça, cer­taines géné­ra­li­sa­tions, n’ont fait que biai­ser le débat et le rendre sté­rile. La dis­cus­sion s’est rare­ment posée en termes de stra­té­gies, de per­ti­nence, de contexte poli­tique mais plus sou­vent dans l’opposition « vio­lence / non-vio­lence ». La plu­part du temps, deux camps émergent, ceux et celles qui sou­tiennent des actions « vio­lentes » et ceux et celles qui les condamnent. Et on peut obser­ver d’un côté les fau­teurs de troubles, les cas­seuses, les méchantes anar­chistes fou­teuses de merde, et de l’autre les hip­pies non-violent.es, les sociaux-démo­crates, les citoyen­nistes.

S’opposer en se ren­voyant des iden­ti­tés aus­si super­fi­cielles et média­tiques ne fait que ren­for­cer les cli­vages et les pos­tures iden­ti­taires. Il est plus facile de caté­go­ri­ser des per­sonnes et de les enfer­mer dans une pen­sée plu­tôt que d’essayer de confron­ter ses idées à celles des autres.

Des pra­tiques de lutte sont poin­tées du doigt, consi­dé­rées comme vio­lentes et des­ser­vant la lutte ou décré­di­bi­li­sant le mou­ve­ment. Quelles sont ces pra­tiques ? Quelles sont les cri­tiques ? Quelles visions du monde et des luttes sug­gèrent-elles ? Et com­ment subis­sons-nous ou uti­li­sons-nous cer­taines ana­lyses poli­tiques, selon la place que nous occu­pons dans une lutte ? Évo­luant moi-même depuis plu­sieurs années dans des milieux anar­chistes et fémi­nistes, il me semble impor­tant de com­prendre les enjeux poli­tiques de l’idéologie non-vio­lente, de la cri­ti­quer en tant que vision du monde et de mon­trer en quoi le débat vio­len­ce/­non-vio­lence est un débat biai­sé.

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La non-violence, une histoire des puissants

Dans un ouvrage inti­tu­lé How the Non-vio­lence Pro­tects the State [2], Peter Gel­der­loos montre com­ment l’idéologie non-vio­lente s’est construit une cré­di­bi­li­té sur des vic­toires poli­tiques qu’elle s’est réap­pro­priées, ain­si que sur les lea­ders cha­ris­ma­tiques de ces luttes. Il apporte ain­si une cri­tique appro­fon­die de l’idéologie non-vio­lente au sein des milieux acti­vistes anti-auto­ri­taires et anti­ca­pi­ta­listes, plus par­ti­cu­liè­re­ment nor­da­mé­ri­cains. Il sou­tient que cette idéo­lo­gie va à l’encontre d’un acti­visme révo­lu­tion­naire, dans le sens du ren­ver­se­ment des struc­tures d’oppression. Et même, qu’elle aide le capi­ta­lisme, le patriar­cat, le racisme, etc. à se main­te­nir en offrant des argu­ments pour délé­gi­ti­mer toute ten­ta­tive de ren­ver­se­ment.

Peter Gel­der­loos conteste notam­ment la récu­pé­ra­tion de cer­taines luttes en tant que vic­toires de la non-vio­lence, affir­mant que la « non-vio­lence est basée sur une his­toire fal­si­fiée des luttes ».

Par­lant de l’indépendance de l’Inde, il rap­pelle des élé­ments mis de côté par l’Histoire offi­cielle : « La résis­tance au colo­nia­lisme bri­tan­nique [com­pre­nait] suf­fi­sam­ment d’actions offen­sives et com­ba­tives pour que la méthode de Gand­hi puisse être consi­dé­rée plus pré­ci­sé­ment comme une, par­mi plu­sieurs formes rivales de résis­tance popu­laire. […] Ain­si sont igno­rés d’importants lea­ders prô­nant une résis­tance plus offen­sive, tels que Chan­dra­se­khar Azad qui s’était enga­gé dans une lutte armée contre les colons bri­tan­niques et des révo­lu­tion­naires comme Bha­gat Singh, qui a gagné un sou­tien mas­sif par des atten­tats à la bombe et des assas­si­nats. […] De manière signi­fi­ca­tive l’Histoire se rap­pelle de Gand­hi plus que tous les autres, non pas parce qu’il repré­sen­tait la voix una­nime de l’Inde, mais sur­tout grâce à toute l’attention que lui por­tait la presse bri­tan­nique et au rôle majeur qui lui était attri­bué du fait d’avoir par­ti­ci­pé à d’importantes négo­cia­tions avec le gou­ver­ne­ment colo­nial bri­tan­nique. Quand nous nous rap­pe­lons que l’Histoire est écrite par les vain­queurs, une autre couche du mythe de l’indépendance s’éclaircit. »

Le mou­ve­ment pour les droits civiques aux États-Unis, pour sa part, « n’a été ni une vic­toire, ni non-violent ». La fin de la ségré­ga­tion a été acquise mais pas « l’égalité réelle au niveau poli­tique et éco­no­mique », ni l’indépendance face à « l’impérialisme blanc », qui fai­saient aus­si par­tie des reven­di­ca­tions. Et même si des groupes paci­fistes comme celui de Mar­tin Luther King Jr. avaient beau­coup de pou­voir, de nombreux.ses Noires ont sou­te­nu des groupes révo­lu­tion­naires armés, comme le Par­ti des Blacks Pan­thers. « Dans les faits, la lutte armée a pen­dant long­temps fait par­tie de la résis­tance des per­sonnes noires contre la supré­ma­tie blanche. » Mumia Abu-Jamal a lar­ge­ment docu­men­té cette his­toire dans son livre We Want Free­dom. Il écrit : « Les racines de la résis­tance armée sont pro­fon­dé­ment ancrées dans l’histoire afro-amé­ri­caine. Seules des per­sonnes qui ignorent ce fait voient le Par­ti des Blacks Pan­thers comme étran­ger à notre héri­tage his­to­rique com­mun. »

Der­nier exemple déve­lop­pé par Peter Gel­der­loos, le mou­ve­ment pour la paix, mené aux États-Unis pen­dant la guerre du Viet­nam, n’a pas mis fin à cette guerre. « Avec une com­plai­sance impar­don­nable, les acti­vistes pour la paix ne tiennent pas compte des trois à cinq mil­lions d’Indochinois.es mort.es en com­bat­tant l’armée US ». La résis­tance du peuple viet­na­mien a lar­ge­ment contri­bué au retrait des troupes états-uniennes, et cette résis­tance n’était pas non-vio­lente, Il aborde aus­si un autre aspect peu connu, « les rébel­lions crois­santes à l’intérieur des troupes, por­tées avant tout par des sol­dats Noirs, Lati­nos et Indi­gènes. […] Assas­si­nats d’officiers, sabo­tages, refus de par­ti­ci­per aux com­bats, muti­ne­ries dans les cam­pe­ments et aide à l’ennemi, toutes ces acti­vi­tés de sol­dats amé­ri­cains ont contri­bué de manière signi­fi­ca­tive à la déci­sion du gou­ver­ne­ment US de reti­rer l’armée de terre. » En sachant que le Viet­nam du Sud a ensuite connu « une dic­ta­ture mili­taire entraî­née et finan­cée par les États-Unis », peut-on dire que le mou­ve­ment pour la paix ait fait recu­ler l’impérialisme amé­ri­cain ?

Sur le plan théo­rique, il y a un manque de clar­té dans la défi­ni­tion des termes employés. La vio­lence ne peut être défi­nie en tant que telle. La vio­lence n’a pas un sens abso­lu, c’est une notion abs­traite qui néces­site pour chaque situa­tion d’être repla­cée dans son contexte. La vio­lence s’appréhende sub­jec­ti­ve­ment, parce que l’objectivité et la neu­tra­li­té n’existent pas. Des pen­sées domi­nantes qui assènent ce qui est « neutre » et « vrai » refusent d’être rame­nées au rang de simples inter­pré­ta­tions du monde et méprisent toutes autres approches. Elles rejettent d’autant plus fort ces inter­pré­ta­tions diver­gentes que celles-ci contestent l’ordre éta­bli. Ain­si, sur le ter­rain du racisme, le Blanc est le neutre, les Autres sont « de cou­leur ». On peut décli­ner ce méca­nisme sur le genre, la classe, le vali­disme… au final, « le groupe adulte blanc, de sexe mâle, catho­lique, de classe bour­geoise, sain d’esprit et de moeurs, est donc cette caté­go­rie qui ne se défi­nit pas comme telle et fait silence sur elle-même. Elle impose aux autres cepen­dant, à tra­vers la langue, sa défi­ni­tion comme norme, dans une sorte d’innocence pre­mière, croyant que « les choses sont ce qu’elles sont. » [3]

La défi­ni­tion « objec­tive » ou « neutre » de la vio­lence est donc influen­cée, voire dic­tée, par un cadre de pen­sée le plus sou­vent domi­nant, capi­ta­liste, patriar­cal, raciste, etc. Est-il pos­sible alors de se posi­tion­ner face à une situa­tion selon sa sup­po­sée vio­lence ? Je pré­fère m’intéresser aux rap­ports de force qui se jouent, â l’analyse des rela­tions de pou­voir entre les par­ties concer­nées, aux enjeux et aux consé­quences de l’action, aux choix stra­té­giques ou encore à son effi­ca­ci­té tac­tique. La vio­lence du sys­tème est sou­vent niée, pour ne rele­ver que ce qui est visible. L’opposition vio­len­ce/­non-vio­lence est au final bien utile pour mas­quer le rap­port dominant.es/dominé.es.

Non-violence comme idéologie

Même si le débat autour de la vio­lence a pour but de défi­nir si des actes sont accep­tables selon leur « degré de vio­lence », en réa­li­té la non-vio­lence est une idéo­lo­gie qui va au-delà de la cri­tique des pra­tiques. C’est une cer­taine concep­tion des luttes et des manières de les por­ter, basées une vision pré­cise du monde. Autre­ment dit, un groupe poli­tique qui n’a pas recours à des pra­tiques dites « vio­lentes », n’est pas for­cé­ment non-violent.

Se consi­dé­rer comme « non-violent.e », c’est pen­ser qu’on ne fait rien qui ali­mente les sys­tèmes d’oppression. C’est voir la vio­lence uni­que­ment dans ce qui est visible, direc­te­ment conflic­tuel et spec­ta­cu­laire et omettre le côté dif­fus et per­ma­nent des rap­ports d’oppression. Un tel rai­son­ne­ment est réser­vé à des per­sonnes à la posi­tion sociale pri­vi­lé­giée, comme le sou­ligne Gel­der­loos : « Le paci­fisme en tant qu’idéologie vient lui-même d’un contexte pri­vi­lé­gié. Il ne prend pas en compte que la vio­lence est déjà ici ;  que la vio­lence est inévi­table parce qu’elle fait struc­tu­rel­le­ment et plei­ne­ment par­tie de la hié­rar­chie sociale actuelle ».

En l972, Ange­la Davis est incar­cé­rée à la pri­son d’État de Cali­for­nie. Un jour­na­liste lui rend visite et braque la camé­ra sur elle : « Mais com­ment y par­ve­nez-vous [à mener une action révo­lu­tion­naire] ? Par la confron­ta­tion ? Par la vio­lence ? » Ange­la Davis, visi­ble­ment en colère, lui répond :

« C’est ça, votre ques­tion ? C’est un autre pro­blème. Pour les gens, révo­lu­tion est sou­vent syno­nyme de vio­lence. Mais ils ne com­prennent pas que la vraie nature d’une action révo­lu­tion­naire réside dans les prin­cipes et les buts que l’on s’impose, pas dans la façon d’y par­ve­nir.

D’un autre côté, en rai­son de la façon dont cette socié­té est orga­ni­sée et de la vio­lence pré­sente par­tout et à tous les niveaux, il faut s’attendre à des débor­de­ments et à des réac­tions déme­su­rées. Ima­gi­nez que vous êtes Noir, vous avez tou­jours vécu dans la com­mu­nau­té noire et que tous les jours en sor­tant de chez vous, des poli­ciers Blancs vous contrôlent. Quand je vivais à Los Angeles, bien avant qu’aient lieu les émeutes dans la ville, j’étais sans cesse arrêtée.Je n’étais pas connue de la police mais j’étais une femme Noire, et j’étais natu­rel­le­ment per­çue comme une mili­tante poten­tielle.

Cette situa­tion, c’était mon quo­ti­dien. Et main­te­nant, vous me deman­dez si oui ou non, j’approuve la vio­lence. Cette ques­tion n’a vrai­ment aucun sens. […] Aujourd’hui, quand on me parle de mon côté violent, je trouve ça tout sim­ple­ment incroyable. Cela signi­fie que la per­sonne qui pose cette ques­tion n’a abso­lu­ment aucune idée de ce que les Noirs ont tra­ver­sé, de ce qu’ils ont vécu dans ce pays depuis le jour où le pre­mier Noir a été arra­ché aux rivages d’Afrique. » [4]

Com­ment ima­gi­ner, dans le cadre d’une domi­na­tion, créer un dia­logue avec les oppresseur.euses en leur expli­quant tran­quille­ment leur posi­tion, en quoi elles et ils exploitent, dominent ?

Au fond, l’idéologie non-vio­lente porte une vision des domi­na­tions selon laquelle elles pour­raient se ren­ver­ser grâce à la mobi­li­sa­tion « non-vio­lente » qui crée­rait un rap­port de force capable d’ouvrir un dia­logue avec l’oppresseur et d’en faire un par­te­naire. Selon laquelle il fau­drait réunir les condi­tions néces­saires à ce rap­port de force grâce à des méthodes non-vio­lentes. Le but étant de par­ler avec les dominant.es et de trou­ver ensemble « un com­pro­mis qui res­pecte les droits de cha­cun » [5].

Mais un rap­port de domi­na­tion est une situa­tion où les dominant.es détiennent le pou­voir ain­si que les struc­tures néces­saires à son main­tien, refu­sant de recon­naître leurs pri­vi­lèges et de les aban­don­ner. Il me semble qu’en géné­ral, ils et elles ne sont pas prêt.es à y renon­cer, ni même à les par­ta­ger avec le sou­rire. Quand des ouvrier.ères en viennent à séques­trer leur patron pour se faire entendre ou seule­ment enta­mer des négo­cia­tions, com­ment croire qu’un dia­logue construc­tif pour­rait exis­ter dans le cadre d’une rela­tion de pou­voir dés­équi­li­brée ? C’est bien là qu’il s’agit d’instaurer un rap­port de force, par la lutte, la pres­sion jusqu’à ce qu’en face ils et elles cèdent. Il n’y a pas de dia­logue, il y a une ten­ta­tive de ren­ver­se­ment des pou­voirs par les domi­nées qui cherchent à poser leurs propres règles.

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Violence « située »

L’idéologie non-vio­lente s’appuie en pre­mier lieu sur le désa­veu des actions « vio­lentes » et même sur la cri­tique de celles et ceux qui ne les condamnent pas assez fer­me­ment. Ce qui est « violent » serait à ban­nir de toute lutte. Cer­taines actions seraient donc mau­vaises en soi, en « contra­dic­tion fon­da­men­tale [avec les] aspi­ra­tions pro­fondes de l’humanité. » [6]. Elles seraient l’arme de l’oppresseur. Se les réap­pro­prier serait voué à l’échec : il serait tou­jours plus fort, dis­po­se­rait des moyens de coer­ci­tion et de répres­sion tou­jours supé­rieurs (police, armée, jus­tice, milices etc). Et sur­tout, l’usage de « la vio­lence » engen­dre­rait plus de répres­sion. Au fond, cer­taines pra­tiques de luttes seraient à éli­mi­ner radi­ca­le­ment, car elles des­ser­vi­raient et décré­di­bi­li­se­raient tou­jours les luttes.

Affir­mer que la « vio­lence » ne sert à rien parce que « les riches et les puis­sants auront tou­jours beau­coup plus d’armes et des armes beau­coup plus des­truc­trices que les pauvres » [7], c’est oublier que, dans le cadre du capi­ta­lisme et de l’impérialisme, ceux et celles qui dominent sont beau­coup moins nom­breux que ceux et celles qui sont exploité.es. C’est nier la capa­ci­té d’organisation et de déter­mi­na­tion des per­sonnes. C’est oublier l’histoire de la guerre du Viet­nam, de la guerre d’Algérie… et plus récem­ment les révoltes des peuples Arabes. Ces luttes n’ont-elles pas été « gagnées » en com­bat­tant de ter­ribles adver­saires, plu­tôt qu’en dia­lo­guant gen­ti­ment avec eux ?

Et pour les consé­quences répres­sives qu’entraîneraient ces actions, autre­ment dit « l’engrenage de la vio­lence », pour­quoi se foca­li­ser sur les actions alors que le pro­blème réside dans le fait qu’elles soient répri­mées ? Il me semble que c’est bien contre cela qu’il faut lut­ter. Car la répres­sion est fonc­tion des lois en vigueur, autant que de l’identité assi­gnée aux per­sonnes qui en sont cibles. C’est un outil dont l’État se sert pour divi­ser et caté­go­ri­ser des groupes afin de mieux régner. Les gou­ver­nants décident à un moment T qui va être réprimé.e et pour quelles pra­tiques. Pour une même action, des agri­cul­trices ne subi­ront pas la même répres­sion que des anar­chistes, et elles et eux-mêmes ne seront pas confron­tées aux mêmes ripostes que des per­sonnes issues de quar­tiers popu­laires, et encore plus si elles sont Noires ou Arabes, ou caté­go­ri­sées comme telles. Il s’agit de refu­ser la créa­tion de caté­go­ries de popu­la­tion, la dia­bo­li­sa­tion de cer­taines pour jus­ti­fier l’extension du sys­tème répres­sif, au sein duquel les plus stig­ma­ti­sées sont de toute manière réprimé.es, humi­liées et rabais­sées, même s’ils et elles ne fran­chissent pas le cadre de la loi. Cette loi qui s’adapte aux cir­cons­tances et décrète de nou­velles illé­ga­li­tés dès que néces­saire (loi sur l’interdiction des signes reli­gieux à l’école 2004, décret sur le port de la cagoule 2009, loi sur les vio­lences en bandes 2010, loi sur l’interdiction du port du voile inté­gral 2011…). Bran­dir des figures mons­trueuses d’ennemies inté­rieures et agi­ter l’épouvantail ter­ro­riste (figure du monstre par excel­lence) per­met d’effrayer les « hon­nêtes citoyen.nes » et de les faire adhé­rer à la logique répres­sive.

Il s’agit de res­ter attentif.ves à ce que les struc­tures d’oppression contre les­quelles nous nous révol­tons ne défi­nissent pas le cadre de nos luttes. Et bien sûr, si les per­sonnes en lutte ne sont pas res­pon­sables de la répres­sion qu’elles subissent, cela ne nous dis­pense de réflé­chir nos actions avec stra­té­gie, de prendre en compte la répres­sion et de savoir la déjouer pour mieux agir.

Je vou­drais aus­si por­ter une cri­tique aux milieux que j’ai fré­quen­tés, qui méprisent la non-vio­lence : « la vio­lence » y est sou­vent valo­ri­sée, à tel point que, pour cer­taines, elle devient la mesure de la radi­ca­li­té poli­tique et un objec­tif en soi dans des cadres de luttes. Sin­gu­liè­re­ment, ces rai­son­ne­ments s’appuient sur des bases très sem­blables à l’idéologie qu’illes rejettent ici encore, les pra­tiques en elles-mêmes se suf­fisent à elles-mêmes, sans que la ques­tion de la stra­té­gie soit posée. Ici encore, la vio­lence est réduite à la spec­ta­cu­la­ri­té des actions.

Une vio­lence, tou­jours bonne à prendre pour les un.es ou fon­da­men­ta­le­ment mau­vaise pour les autres… la des­truc­tion d’un cam­pe­ment de Roms et celle de vitrines de banques n’ont pas le même sens, même si il s’agit de des­truc­tion de biens dans les deux cas. Les deux actes ne prennent pas du tout le même sens ; ils n’ont pas du tout les mêmes consé­quences.

Il est pri­mor­dial, pour ana­ly­ser une situa­tion et ses enjeux, de la repla­cer dans son contexte et de se posi­tion­ner. Se posi­tion­ner signi­fie défi­nir la place que l’on a dans des cir­cons­tances pré­cises et d’en tirer des conclu­sions pour nos actes. Des fémi­nistes ont déve­lop­pé le concept de « savoirs situés » [8], nous mon­trant que « toute connais­sance est par­tielle, par­tiale et située » [9] dans le sens où selon nos assi­gna­tions sociales et les construc­tions qui vont avec, nous n’aurons pas la même approche de la réa­li­té, ni la même prise des­sus. Se posi­tion­ner per­met de cla­ri­fier quelle est notre place au sein d’une lutte pour choi­sir com­ment y contri­buer.

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Exotisation des luttes : plus la violence est lointaine, plus elle serait acceptable ?!!

« L’exotisation est un pro­ces­sus de construc­tion géo­gra­phique de l’altérité propre à l’Occident colo­nial, qui montre une fas­ci­na­tion condes­cen­dante pour cer­tains ailleurs. » Jean-Fran­çois Stas­zak [10].

L’exotisation des luttes est un tra­vers cou­rant. Cela consiste à ne pas consi­dé­rer les luttes de la même façon selon la proxi­mi­té cultu­relle ou la dis­tance à notre propre point de réfé­rence, la démo­cra­tie occi­den­tale. Com­ment réagir à la valo­ri­sa­tion d’une lutte dans tel ou tel pays dits du « sud » y com­pris dans ses dimen­sions dites « vio­lentes », quand les mêmes per­sonnes condamnent avec la plus grande fer­me­té des pra­tiques simi­laires en France, sous l’argument de la vio­lence ? [11]

J’ai déjà vu des per­sonnes enthou­siastes de telle lutte en Amé­rique du Sud, où les gens fai­saient des bar­ri­cades enflam­mées pour blo­quer les routes, pour être entendu.es et éta­blir un rap­port de force avec les auto­ri­tés. Mais lorsque, dans le mou­ve­ment social du CPE, après les mani­fes­ta­tions légales, des cor­tèges sau­vages par­cou­raient la ville pour expri­mer une rage trop conte­nue et enca­drée par les orga­ni­sa­tions offi­cielles, ren­ver­saient des pou­belles sur les routes et y met­taient le feu, ces mêmes per­sonnes criaient aux cas­seurs, à la vio­lence gra­tuite et au van­da­lisme et dépo­li­ti­saient ain­si ces pra­tiques de luttes. Repla­cées dans une démo­cra­tie occi­den­tale comme la nôtre, cer­taines formes de luttes deviennent sûre­ment moins exo­tiques.

L’exotisation est pro­blé­ma­tique en soi dans ce qu’elle sup­pose de vision post-colo­niale du monde. C’est une vision pater­na­liste et raciste qui place la socié­té blanche occi­den­tale sur un pié­des­tal, comme l’incarnation de la meilleure civi­li­sa­tion exis­tante (Pro­grès, Démo­cra­tie, Éman­ci­pa­tion, Liber­té…) et qui exo­tise tous les autres modèles de socié­té comme « cultures », les excluant par là de la sphère poli­tique [12].

Le débat est partout

Le débat vio­len­ce/­non-vio­lence émerge sou­vent à l’occasion de mou­ve­ments et d’actions diri­gés contre l’État, ses ins­ti­tu­tions, les poli­tiques publiques, bref des luttes tour­nées vers l’extérieur ou ce que cer­taines pour­raient appe­ler la « Lutte Prio­ri­taire ». Mais on retrouve ces ten­sions dans des luttes sou­vent consi­dé­rées comme secon­daires, celles qui visi­bi­lisent des sys­tèmes de domi­na­tion, mettent en lumière leurs méca­nismes et les pri­vi­lèges des per­sonnes domi­nantes de par leur posi­tion sociale d’hommes, de blanches, de bourgeois.es, de valides. Ces bagarres sont sou­vent dépré­ciées car elles amènent de la com­plexi­té (en mon­trant que l’oppression est dif­fuse, inté­grée en chacun.es et qu’il serait sim­pliste de la com­battre uni­que­ment chez nos « enne­mis »). Il n’y a plus un seul front, ni une seule cible contre laquelle lut­ter. Ces luttes ébranlent les groupes acti­vistes et mili­tants eux-mêmes, mettent à mal leur cohé­sion. Les réac­tions qu’elles sus­citent ren­voient à cette divi­sion très gen­rée extérieur/intérieur, mas­cu­lin ! fémi­nin : les luttes tour­nées vers l’extérieur sont valo­ri­sées et vali­dées, tan­dis que la dénon­cia­tion des rap­ports de domi­na­tion et de pou­voir internes est vue comme secon­daire voire néfaste. Il n’est pas rare que les col­lec­tifs poli­tiques et les per­sonnes qui portent ces luttes soient taxé.es de vio­lentes, d’extrémistes, voire de fas­cistes (qui n’a jamais enten­du par­ler de « fémi­nistes fas­cistes » ou « fémi­nistes nazies » ?). Cer­taines de leurs prises de posi­tions et de leurs actions sont qua­li­fiées de vio­lentes, parce qu’elles brisent l’unité d’un milieu face aux Grands Méchants (flics, État…). Bref, cela des­ser­vi­rait la lutte !

Le rejet de la « vio­lence » est une fois de plus invo­qué, car ces luttes bous­culent la nor­ma­li­té des rap­ports sociaux, les non-dits évi­dents, les pri­vi­lèges des un.es et des autres. Et il est plus facile de ren­voyer à l’Autre qu’il ou elle est violent.e et donc que son dis­cours n’est pas enten­dable, plu­tôt que de se remettre en ques­tion. Je trouve tou­jours éton­nant que des per­sonnes qui n’ont par ailleurs pas de pro­blème avec des actes « vio­lents », consi­dèrent comme vio­lente l’exclusion d’un homme qui a com­mis un viol d’un espace où la per­sonne agres­sée ne veut pas être en sa pré­sence. Cet exemple est assez sim­pliste mais mal­heu­reu­se­ment très fré­quent. Encore une fois, la vio­lence est ambi­va­lente et ana­ly­ser une situa­tion uni­que­ment par ce biais, sans la repla­cer dans le contexte, a peu d’intérêt.

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Comment veut-on lutter ? Sortir de la dichotomie

Enfer­mer nos luttes dans des caté­go­ries ne me paraît pas très per­ti­nent, que ce soit pour les cri­ti­quer à cause de leur vio­lence sup­po­sée, ou pour en mépri­ser d’autres à cause de leur manque de radi­ca­li­té sup­po­sée. Comme si la radi­ca­li­té se mesu­rait au purisme angé­lique de la non-vio­lence ou au nombre de vitrines bri­sées. Cet état d’esprit est plus proche du folk­lore roman­tique que de pra­tiques révo­lu­tion­naires. La pro­pa­gande poli­ti­co-média­tique tente de semer la confu­sion entre illé­ga­li­té, radi­ca­li­té des idées et « vio­lence ». Même si ça n’est pas tou­jours évident, il me semble impor­tant de ne pas entrer dans ce jeu, pour que la léga­li­té ne devienne pas un cadre qui limite nos moyens d’actions. Il n’y a pas de hié­rar­chie entre un tract, un sabo­tage, un débat public, un affron­te­ment avec la police, un ras­sem­ble­ment, le fait de prendre soin les un.es des autres. L’important est de réflé­chir en amont à nos moti­va­tions et aux moyens et stra­té­gies que nous pou­vons arti­cu­ler pour y par­ve­nir.

Par­vient-on à nom­mer des objec­tifs ? A‑t-on l’envie et le temps d’échafauder des stra­té­gies ? Que veut-on défendre et que veut-on atta­quer ? Dans quels hori­zons loin­tains ins­crire notre lutte ? Quels sont les besoins immé­diats ? Com­ment expri­mer notre déter­mi­na­tion à atteindre nos buts ? Quels sont nos ima­gi­naires d’actions ? Com­ment choi­sir nos moyens d’actions ? Qu’est-ce qui nous fait pen­cher pour telle ou telle pra­tique ? Avec qui désire-t-on lut­ter ? Quelles actions por­ter ensemble ? Et quelles sont les bases com­munes néces­saires ? Quels sont les fon­de­ments éthiques de notre agir poli­tique ? Com­ment se sen­tir bien et res­ter ensemble ? Com­ment par­ta­ger nos enthou­siasmes et dépas­ser nos décou­ra­ge­ments ? Com­ment trou­ver du plai­sir dans les luttes ?

Se mettre en lutte c’est se sen­tir vivant.e, c’est ne pas se rési­gner à avoir la vie qu’on nous impose, à res­ter à la place qu’on nous a assi­gnée, c’est ten­ter de ren­ver­ser les sys­tèmes qui nous mettent en rage, c’est se ren­for­cer et se faire plai­sir. Dif­fu­ser des réflexions théo­riques et essayer de les concré­ti­ser, expé­ri­men­ter des pra­tiques, explo­rer nos ima­gi­naires, apprendre à s’organiser col­lec­ti­ve­ment. Se plan­ter et apprendre de nos erreurs ou de celles des autres, arra­cher un bout de vic­toire, impo­ser un rap­port de force. Même construire et vivre une lutte col­lec­tive est déjà une vic­toire en soi.

MILO

TIMULT n°6, sep­tembre 2012


Notes :

[1] Igor Reitz­man : Lon­gue­ment subir puis détruire (De la vio­lence des domi­nants aux vio­lences des domi­nés), 2002, Édi­tions dis­so­nances ou sur le web lmsi.net/De-la-violence-des-dominants-aux

[2] How Non­vio­lence Pro­tects the State, de Peter Gel­der­loos, actuel­le­ment publié en anglais aux édi­tions South End Press, 2007 et acces­sible en pdf sur zinelibrary.info/ [Note de VPO : voir éga­le­ment la tra­duc­tion en fran­çais de l’introduction et des deux pre­miers cha­pitres du livre de Gel­der­loos sur https://violenceparfoisoui.wordpress.com]

[3] Colette Guillau­min, L’idéologie raciste, 1972, Édi­tions Mou­ton and Co

[4] À voir dans The Black Power mix­tape, de Goran Olson (2011)

[5] Jean-Marie Mul­ler, « Un autre monde est pos­sible. Le choix de la non-vio­lence dans les conflits sociaux et poli­tiques », 2005, inter­ven­tion au forum social mon­dial de Por­to Alegre.

[6] Jean-Marie Mul­ler, Signi­fi­ca­tion de la non-vio­lence, Ins­ti­tut de recherche sur la réso­lu­tion non-vio­lente des conflits, www.irnc.org

[7] Voir note [5]

[8] Pour appro­fon­dir cette notion, voir notam­ment les tra­vaux du cou­rant Black Femi­nism et de Don­na Hara­way

[9] Horia Kebab­za, « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et sys­tème de pri­vi­lèges, 2006, Les cahiers du CEDREF, http://cedref.revues.org/428

[10] Jean-Fran­çois Stas­zak, Qu’est-ce que l’exotisme, 2008, dépar­te­ment de géo­gra­phie, uni­ver­si­té de Genève

[11] Il ne s’agit pas de dire que toutes les pra­tiques de luttes déployées dans le monde seraient oppor­tunes ici. Mais si elles ne le sont pas, c’est pour des rai­sons de stra­té­gies, de contexte poli­tique… et non pas parce qu’elles seraient vio­lentes.

[12] Dans la même logique, certain.es anar­chistes exo­tisent les révoltes des quar­tier popu­laires avec une « fas­ci­na­tion condes­cen­dante » pour leur côté insur­rec­tion­nel. Sou­vent, ils et elles retiennent uni­que­ment les pra­tiques employées (incen­dies de voi­tures, de bâti­ments publics,…) sans les contex­tua­li­ser et sans se posi­tion­ner. Par exemple, pen­dant les émeutes de Vil­liers-le-Bel en 2007, lors d’une mani­fes­ta­tion orga­ni­sée en sou­tien, j’ai vu un jeune homme blanc issu de classe moyenne supé­rieure por­ter une pan­carte qui disait « Ils [la police] tuent nos frères, c’est la guerre ». Par le mot « frères », la per­sonne sem­blait se retrou­ver dans une même réa­li­té de vécu que les émeutiers.es. Ou en tout cas pen­sait qu’une telle situa­tion de révolte (à laquelle il ne par­ti­ci­pait pas) unit tout le monde dans une sorte de com­mu­nau­té de lutte qui trans­cen­de­rait tous les rap­ports struc­tu­rels.

 

 

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