Davi Kopenawa Yanomami

Entre­tien avec la revue bré­si­lienne Trip, par Lino Boc­chi­ni, paru le 3 juillet 2012

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Quelques mots du tra­duc­teur : À la fin du film de Ciro Guer­ra, L’étreinte du ser­pent, le vieux cha­man qui avait tout oublié après des années de soli­tude au fin fond de la forêt ama­zo­nienne, décide de confier le savoir d’une plante rituelle, la Yakro­na, à un Blanc qui s’était pré­sen­té à lui comme un spé­cia­liste des plantes ama­zo­niennes. Je passe sur la situa­tion dra­ma­tique pour gar­der la sur­prise du spec­ta­teur intacte, mais je retrans­cris de mémoire les paroles du cha­man : « je croyais que c’était à mon peuple que je devais trans­mettre les ensei­gne­ments tra­di­tion­nels ; mais à pré­sent j’ai com­pris, c’est à vous les Blancs, que je dois les trans­mettre ».

Dans cette inter­view de 2012 mais tou­jours d’actualité, et peut-être plus encore aujourd’hui après le coup d’État par­le­men­taire qui a don­né le signal d’un appro­fon­dis­se­ment dans l’appropriation des biens com­muns par une petite oli­gar­chie, au prix d’une des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale et sociale sans pré­cé­dent, Davi Kope­na­wa dit la même chose. Il dit au repor­ter :

« La moi­tié de la popu­la­tion des non-Indiens écoute déjà, elle apprend, elle com­mence à par­ler de la pré­ser­va­tion de la nature. Mais c’est encore trop peu. L’Indien doit par­ler plus et vous devez écou­ter plus. »

Cela fai­sait long­temps que je n’avais rien lu d’aussi sen­sé. J’ai ren­con­tré, au Bré­sil, des gens bien inten­tion­nés qui consacrent leurs efforts à la tra­duc­tion de textes en anglais, en ita­lien, en fran­çais, en alle­mand, vers le por­tu­gais, et sans doute faut-il le faire, si les gens d’ici en sentent le besoin ; mais en ce qui me concerne, je pense que la balance des échanges, aus­si bien intel­lec­tuels qu’économiques, entre l’Europe et le Nou­veau Monde, est lar­ge­ment dés­équi­li­brée et qu’il est temps de la mettre un peu en veilleuse et d’écouter les der­niers échos d’une pen­sée en train de s’éteindre suite aux bonnes œuvres des conquis­ta­dors — « la pen­sée inter­rom­pue » dont par­lait Le Clé­zio dans Le rêve mexi­cain — et de l’écouter d’autant plus atten­ti­ve­ment que nous sommes nom­breux à sen­tir sa jus­tesse, dans le rap­port à la nature, aux humains, dans l’absence d’hubris et de tra­gé­die qui sont les drogues dures de la civi­li­sa­tion occi­den­tale depuis des mil­lé­naires. Prê­tons l’oreille pour ne pas avoir à tout réin­ven­ter nous-mêmes, à refor­mu­ler des évi­dences qui seront dis­tor­dues par le filtre de nos dan­ge­reuses habi­tudes de pen­sée.

Autant que faire se peut, j’ai lais­sé tels quels les mots indi­gènes ou por­tu­gais dont le sens tra­duit est trop approxi­ma­tif ; il est bon de se mettre dans l’œil et dans l’oreille des mots qui viennent de plus loin que nos habi­tuels canaux de colo­ni­sa­tion cultu­relle.


Peu connu dans son propre pays, Davi Kope­na­wa Yano­ma­mi est le lea­der indi­gène le plus res­pec­té du Bré­sil. Il a été récom­pen­sé par l’ONU, a garan­ti à son peuple un ter­ri­toire plus vaste que le Por­tu­gal, et sa bio­gra­phie est un best-sel­ler en France. Dans cette inter­view, la plus longue publiée à ce jour, fruit de deux jours de conver­sa­tion, Davi parle de la vie, de la nature et de son peu d’espoir pour le futur : « je ne suis pas triste, non, je suis révol­té ».

Dif­fi­cile de ne pas res­sen­tir une cer­taine culpa­bi­li­té en par­lant avec Davi Kope­na­wa Yano­ma­mi. Pen­dant les deux jours durant des­quels le repor­tage de la revue Trip a accom­pa­gné la rou­tine du prin­ci­pal lea­der indi­gène bré­si­lien, il ne nous a en rien épar­gné, nous autres, hommes blancs, ou napë : il fait par exemple remar­quer l’alliance que porte le repor­ter pour mon­trer com­bien nous sommes habi­tués à l’or, à l’argent et aux autres richesses natu­relles pro­ve­nant du garim­po [l’extraction illé­gale, NdT] qui, depuis des siècles, détruit les terres indi­gènes et décime son peuple. Il ne voit pas d’espoir dans le futur, que ce soit celui des Indiens ou de ceux qu’il appelle le peuple des villes : « Ou nous mour­rons brû­lés, ou nous mour­rons noyés ». Il cri­tique tous les gou­ver­nants du Bré­sil et de l’étranger, d’hier et d’aujourd’hui, et pense que pen­dant la confé­rence Rio+20, per­sonne n’avait inté­rêt à l’entendre. Il ne se lasse pas de répé­ter que les Indiens n’ont jamais été res­pec­tés et que les Blancs ne com­prennent pas la néces­si­té de pré­ser­ver la nature. « Pour­quoi allez-vous à l’école ? Pour apprendre à détruire ? Notre conscience est dif­fé­rente. La Terre est notre vie, elle rem­plit nos ventres, elle est notre joie. C’est bon de la sen­tir, de la regar­der… C’est bon d’entendre chan­ter les ara­ras, les arbres, la pluie. »

Davi Kope­na­wa a (envi­ron) 58 ans, il vit dans la région de la Ser­ra do Demi­ni, où il est né, près de la fron­tière des États [bré­si­liens, NdT] de l’Amazonas et du Rorai­ma avec le Vene­zue­la. Elle se situe dans l’hémisphère nord, et on y par­vient après deux heures de vol à bord d’un mono­mo­teur au départ de Boa Vis­ta, ou après un voyage de 10 jours en bateau depuis la capi­tale du Rorai­ma. Kope­na­wa a vu de près son père, ses grands-parents, ses oncles et presque toute sa famille, comme des cen­taines d’autres « parents » (c’est ain­si qu’il appelle les autres Yano­ma­mi) mou­rir de mala­dies contrac­tées au contact de non indi­gènes. Cer­taines sont arri­vées avec les mis­sion­naires évan­gé­listes qui ont vécu dans sa tri­bu pen­dant des années, et qui l’ont presque fait tro­quer les paje­lan­ças [rituel de gué­ri­son réa­li­sé par le pajé, gué­ris­seur et lea­der spi­ri­tuel d’une com­mu­nau­té indi­gène, NdT] pour Jésus. Davi a sur­vé­cu à ces épi­dé­mies et, ado­les­cent, il a réus­si à se libé­rer des croyances blanches et à résis­ter à la ten­ta­tion de la ville. Aujourd’hui, il est inter­prète pour la Funai [Fon­da­tion Natio­nale de l’Indien, NdT], pajé, chef du poste indi­gène de sa région et pré­sident de l’association Hutu­ku­ra Yano­ma­mi — « une ambas­sade indi­gène auprès de l’homme blanc », explique-t-il.

Mais Davi Kope­na­wa est bien plus que tout cela. Il est le lea­der indi­gène le plus res­pec­té et le plus écou­té du Bré­sil, notam­ment parce qu’il vit encore dans l’aldeia [à la fois vil­lage et com­mu­nau­té indi­gène, NDT], qui lui donne l’appui des tra­di­tions et une cer­taine clar­té de vision, mais éga­le­ment parce qu’il maî­trise le por­tu­gais et qu’il com­prend suf­fi­sam­ment « notre » socié­té pour entrer dans son jeu poli­tique. De cette manière, avec un pied dans chaque canoë, il a été le prin­ci­pal res­pon­sable de la créa­tion du ter­ri­toire Yano­ma­mi, qui occupe un ter­ri­toire plus éten­du que le Por­tu­gal et a été offi­cia­li­sé par Fer­nan­do Col­lor à l’époque de la confé­rence Eco 92 – « il y a été obli­gé par les gou­ver­ne­ments du monde entier ». Il a déjà pro­non­cé des dis­cours à l’ONU et devant d’autres ins­tances inter­na­tio­nales, et a reçu le prix envi­ron­ne­men­tal Glo­bal 500 des Nations Unies (il est le seul Bré­si­lien en dehors de Chi­co Mendes [syn­di­ca­liste bré­si­lien assas­si­né en 1988, NdT] à avoir reçu cet hon­neur). Il est bien plus connu et écou­té à l’extérieur du Bré­sil qu’à l’intérieur. Au point que les articles le concer­nant, sur Wiki­pé­dia, sont bien plus com­plets en fran­çais et en anglais qu’en por­tu­gais [au moment de la sor­tie de l’article, NdT]. Sa bio­gra­phie, publiée en 2010, en France, sous le titre La chute du ciel, écrite à par­tir d’entretiens avec l’anthropologue fran­çais Bruce Albert, qui le connaît depuis 30 ans, a été un best-sel­ler. La tra­duc­tion est pré­vue pour 2013 au Bré­sil aux édi­tions de la Com­pan­hia das Letras. Cet homme mûr à la peau brune et au sou­rire facile n’accorde pour­tant pas la moindre impor­tance à tout ce bat­tage média­tique inter­na­tio­nal. Il débarque de Londres ou des États-Unis et part direc­te­ment au fin fond de la forêt pas­ser la jour­née sans vête­ments avec ses « parents », bien loin de tout l’attirail que nous avons l’habitude d’appeler civi­li­sa­tion. Et tout par­ti­cu­liè­re­ment loin de la langue por­tu­gaise qu’il consi­dère comme « un venin » uti­li­sé pour mani­pu­ler son peuple.

Lors de la pre­mière jour­née avec Davi, nous pas­sons plus de dix heures sur une petite route de terre au sud de Boa Vis­ta, tra­ver­sant une par­tie de la terre Yano­ma­mi. Davi arbi­trait un dif­fé­rend sérieux entre deux aldeias, qui avait com­men­cé par un mal­en­ten­du et avait déjà cau­sé un mort. Il parle à l’une des par­ties, puis à l’autre, puis passe au mar­ché du vil­lage le plus proche pour appor­ter de la nour­ri­ture à d’autres Indiens. Une jour­née intense et très fati­gante, mais que Davi conçoit comme fai­sant par­tie de son tra­vail. Le jour sui­vant est plus tran­quille, pas­sé à conver­ser la majeure par­tie du temps au siège de la Hutu­ku­ra, au bord de l’énorme et magni­fique Rio Bran­co, qui tra­verse Boa Vis­ta.

À la fin de cette ren­contre, il nous appa­raît que per­sonne n’interagit avec la nature aus­si bien que les peuples qui sont nés en son sein depuis qu’ils existent sur la pla­nète. « Pro­té­ger tout cela n’est pas seule­ment la prio­ri­té de l’Indien, c’est la prio­ri­té pour tout le monde », affirme Davi avec sa fran­chise Yano­ma­mi, dans un même mou­ve­ment déran­geante, caté­go­rique, et avec laquelle il est dif­fi­cile de ne pas être d’accord. « Nous par­lons, mais les Blancs ne veulent pas écou­ter, non. Nous devons prendre soin de notre pays, et de tout le reste. La pla­nète, il n’y en a qu’une, il n’y en a pas d’autres. Si on détruit celle-là, si on détruit tout, est-ce qu’on va pou­voir en chan­ger ? »

Revis­ta Trip : En quoi consiste votre tra­vail de défense du peuple indi­gène ?

Davi Kope­na­wa : L’essentiel est l’association Hutu­ku­ra Yano­ma­mi [dont Davi est le fon­da­teur et le pré­sident], qui existe depuis huit ans. J’ai pen­sé et rêvé pour créer l’Hutukura. Elle n’a pas de lien avec la Funai, et elle défend la terre, la san­té, la culture et le droit du peuple Yano­ma­mi. Et pas seule­ment du Rorai­ma.

Elle aide donc aus­si les com­mu­nau­tés Yano­ma­mi du Vene­zue­la ?

Oui, ils sont mes parents. Je les connais et je parle en leur nom, mais nous ne tra­vaillons pas là-bas, nous appor­tons un appui de loin. Leur situa­tion est bien pire qu’ici. Le Vene­zue­la ne pro­tège pas le peuple Yano­ma­mi. Ils ont une terre où vivre, mais elle n’est pas pré­ser­vée, le gou­ver­ne­ment de là-bas ne le veut pas, et on y trouve donc bien plus d’extraction illé­gale qu’ici.

Davi discursa no Congresso Nacional
Davi pro­nonce un dis­cours au congrès / Cré­dit : archives per­son­nelles

Et quelle est la dif­fé­rence entre la façon dont le peuple indi­gène voit la terre et la façon dont les autres la voient ?

Nous sommes très dif­fé­rents. Le peuple de la terre est dif­fé­rent. Napë, le non-Indien, ne pense qu’à extraire des mar­chan­dises de la terre, à lais­ser croître la ville. Pen­dant ce temps-là, le peuple de la terre conti­nue à souf­frir. Regarde tout autour [il montre le ter­ri­toire Yano­ma­mi au sud de Boa Vis­ta, que nous sommes en train de tra­ver­ser], tout est abat­tu. L’é­le­veur défo­reste pour éle­ver du bétail, il le vend pour que d’autres le mangent et il gagne de l’argent. Et puis il prend l’argent et conti­nue à défo­res­ter, à éle­ver du bétail, à créer d’autres exploi­ta­tions… Le Napë ne pense qu’à l’argent, à vendre plus de bois ou d’autre chose, à faire du com­merce avec les autres pays. Nous pen­sons dif­fé­rem­ment. La beau­té de la terre est impor­tante pour nous. Ce que la nature a créé doit être pré­ser­vé, on doit en prendre grand soin. La nature apporte beau­coup de joie, la forêt est très impor­tante pour nous. La forêt est une mai­son, et elle est beau­coup plus jolie que la ville. La ville est comme du papier, comme cette voi­ture, là : blanche, on dirait un papier jeté par terre. La forêt n’est pas comme ça, elle est dif­fé­rente. Verte, belle, vivante. Je me demande… Pour­quoi est-ce que l’homme blanc n’apprend pas ? Pour­quoi allez-vous à l’école ? Pour apprendre à détruire ? Notre conscience est dif­fé­rente. La Terre est notre vie, elle rem­plit nos ventres, elle est notre joie. C’est bon de la sen­tir, de la regar­der… C’est bon d’entendre chan­ter les ara­ras, d’entendre les arbres, la pluie.

L’extraction illé­gale est-elle le prin­ci­pal pro­blème des terres indi­gènes dans le Rorai­ma ?

Oui, ici il n’y a pas trop de fores­tiers, on retrouve plu­tôt de l’extraction. Mais il y a aus­si des agri­cul­teurs, il y en a même sur cette route [la Dia­me­tral Norte, route de terre qui tra­verse cette par­tie du ter­ri­toire Yano­ma­mi]. Il y a de l’extraction d’or et de dia­mant. Dans la com­mu­nau­té Eri­co et à Suru­cu­cu c’est seule­ment de l’or. Mais c’est pire à Homoxi, Xidei et à Mal­o­ca Paa­piu : c’est le cœur de l’extraction illé­gale. Et dans le haut du Rio Catri­ma­ni aus­si [loca­li­tés situées en ter­ri­toire indi­gène].

Et la situa­tion a‑t-elle tou­jours été ain­si ? Les gou­ver­ne­ments n’ont-ils jamais rien fait pour y remé­dier ?

Les choses allaient mieux sous le gou­ver­ne­ment Col­lor, il a expul­sé qua­rante mille garim­pei­ros [tra­vailleurs de l’extraction illé­gale, NdT] de la terre Yano­ma­mi, il a dyna­mi­té plus de cent pistes d’atterrissage [d’avions clan­des­tins] et a fixé les limites de notre ter­ri­toire. Mais il l’a fait parce qu’il a subi la pres­sion d’autres gou­ver­ne­ments du monde entier, c’était l’époque de la confé­rence Eco 92. Et même alors l’extraction illé­gale ne s’est arrê­tée que cinq mois. Ensuite, elle a repris. Cela arrive parce que le garim­pei­ro n’a pas de terre et qu’à la ville il n’y a pas de tra­vail pour lui, alors il devient accro à l’extraction illé­gale en terre indi­gène. Le gou­ver­ne­ment les expulse, mais il ne leur donne pas d’endroit où vivre, tra­vailler, plan­ter, éle­ver du pois­son ou du bétail… Et donc il revient.

Et les autres pré­si­dents ?

Lula a pris le pou­voir et n’a rien fait pour les Yano­ma­mi, mais il a agi pour d’autres peuples, en créant la Rapo­sa Ser­ra do Sol [une réserve de plus de 1,7 mil­lion d’hectares au nord du Rorai­ma, où se trouvent les com­mu­nau­tés Inga­ri­co, Macuxi, Pata­mo­na, Tau­re­pangue, Yare­ba­na et Uapixa­na]. Je lui ai par­lé deux fois, les yeux dans les yeux. Le gou­ver­ne­ment actuel [celui de Dil­ma Rous­sef, NdT] ne fait pas grand-chose non plus, alors je conti­nue à lut­ter. Le pro­blème c’est que chaque gou­ver­ne­ment botte en touche et lègue ce pro­blème au sui­vant, ain­si per­sonne ne fait jamais rien. C’est comme une cas­se­role sale. Si tu ne la laves pas, les autres ne la lavent pas non plus, et les choses ne font qu’empirer.

Votre pre­mier contact avec les Blancs a été avec des pas­teurs, avec eux vous avez appris le por­tu­gais. Com­ment cela s’est-il pas­sé, et qu’en est-il aujourd’hui de la pré­sence des églises dans les com­mu­nau­tés ?

Elle s’est affai­blie, elle a dimi­nué. L’Église que j’ai connue et vue, ce sont les croyants, les pas­teurs d’Angleterre, des USA et du Cana­da qui sont arri­vés dans ma com­mu­nau­té et sont res­tés pour vivre avec nous, prê­chant l’évangile aux Yano­ma­mi, mais on ne com­pre­nait pas. J’étais petit, j’avais dix ans. Le pas­teur est arri­vé avec sa femme et son fils, il a appris notre langue et a com­men­cé à don­ner des cours de reli­gion, à lire la bible en Yano­ma­mi. Au début je trou­vais ça inté­res­sant. Il disait que Dieu les avait envoyés chez nous, qu’il les avait envoyés pour nous aider à ne pas nous battre, à ne pas faire la guerre et à ne pas pécher.

Et en quoi consis­tait le péché, selon eux ?

Je ne sais pas trop au juste ce qu’est le péché… ça veut dire qu’on ne peut pas, appa­rem­ment… Ils disaient qu’on ne devait pas se battre, ni men­tir, ni avoir des amou­reuses.

Men­tir et se battre, ça va, mais pas d’amoureuse c’est dif­fi­cile, hein ? [rires]

Oui, tous les êtres humains ont des amou­reux. Mais ils disaient qu’il devait en être ain­si, parce que Jésus allait reve­nir sur terre et qu’on irait tous aux cieux.

Mais ce n’est pas ce que vous croyez, n’est-ce pas ?

C’est Oman [divi­ni­té indi­gène] qui a tout créé. Et quand la terre est appa­rue, l’homme de la forêt est appa­ru lui aus­si. Nous sommes tous les fils d’Oman, il est là, mais per­sonne ne le voit. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral pré­tend par exemple que ce qui est sous terre lui appar­tient, mais je n’y crois pas. Je suis Yano­ma­mi, fils de Yano­ma­mi, com­ment pour­rais-je croire que le gou­ver­ne­ment est maître de tout ce qu’il y a sous terre ? Ce sont eux qui ont inven­té ça. Mais nous connais­sons le maître de la terre.

Vous avez lais­sé tom­ber les pas­teurs et êtes reve­nu à Oman ?

Le pas­teur vou­lait en finir avec notre paje­lan­ça, il vou­lait mettre l’évangile à la place du pajé. Au début j’y croyais, mais ensuite j’ai gran­di ; j’avais entre 15 et 20 ans, et j’ai décou­vert que le pas­teur avait fait ce qu’il inter­di­sait à tout le monde de faire : il avait péché. Il a eu une amou­reuse indienne et ça ne m’a pas plu. Il disait que c’était pécher, et il a péché. Il est sor­ti avec ma cou­sine. Alors je lui ai dit : « pas­teur, tu es un grand men­teur, tu te trompes, je ne crois plus en toi ». À par­tir de là, j’ai com­men­cé à pen­ser un peu mieux et je suis reve­nu à mon créa­teur Oman. Je l’avais presque oublié, je n’y croyais presque plus… Aujourd’hui je ne veux plus d’évangélistes dans mon peuple, je n’accepte pas qu’ils viennent évan­gé­li­ser. Mais il y a des com­mu­nau­tés qui ont un pas­teur, un prêtre.

Après cela, plus tard, vous avez fini par deve­nir pajé

Je n’ai pas connu mon père, il est mort de mala­die quand j’étais petit, d’après ce que ma mère m’a dit. Depuis tout petit j’ai souf­fert avec mon peuple. De nom­breux parents sont morts de la rou­geole, de la mala­ria, de la tuber­cu­lose, des mala­dies de Blancs qui tuent encore aujourd’hui. Mon frère, mon grand-père, ma tante sont morts… Ça m’a révol­té contre l’homme de la ville. Mais je suis pro­té­gé par le Grand Pajé, alors j’ai sur­vé­cu et j’ai com­men­cé à me battre. [Après l’épisode avec les pas­teurs], j’ai com­men­cé à par­ler avec mon grand pajé, qui s’appelle Lou­ri­val et qui est mon beau-père. Il est encore vivant, il vit dans l’aldeia. J’avais besoin de la force de la nature. Alors j’ai pas­sé un mois pen­dant lequel je n’ai rien pris d’autre que de la yãkoã­na [plante hal­lu­ci­no­gène admi­nis­trée par les pajés] jusqu’à pou­voir rêver. J’ai rêvé du Xabo­ri, l’esprit de la forêt, et ça a été très bon. Il est ma racine et il m’a dit de res­ter avec lui.

Vous faites des tra­vaux de gué­ri­son, des rituels ?

…Oui, je fais des tra­vaux de gué­ri­son avec la yãkoã­na. J’appelle le Xabo­ri et il reste à mes côtés, et je gué­ris mes fils, ma femme, mes frères. Je n’utilise la yãkoã­na que pour illu­mi­ner, pour pou­voir voir. C’est comme ça que nous autres Pajés l’utilisons, c’est la tra­di­tion.

Et avez-vous déjà pra­ti­qué d’autres rituels cha­ma­niques avec d’autres plantes, comme l’aya­huas­ca ?

J’ai déjà expé­ri­men­té l’aya­huas­ca, c’était inté­res­sant, j’ai beau­coup appris. Mais c’est très fort, vous en pre­nez cinq verres et vous res­tez long­temps [sous l’effet de l’hallucinogène]. Avec la yãkoã­na c’est plus rapide, même si vous en pre­nez dix inha­la­tions [un mélange de l’herbe est souf­flé dans le nez par une autre per­sonne, avec une longue paille]. Mais si vous pre­nez trop d’inhalations, vous tom­bez par terre, et vous com­men­cez à vomir, à vous défé­quer des­sus…

Demain vous par­tez pour la confé­rence Rio+20, qu’espérez-vous de l’évènement ?

J’espère un miracle [rires]. C’est le gou­ver­ne­ment le grand patron, et si le gou­ver­ne­ment ne donne pas d’ordre pour aider le peuple indi­gène, ça ne sert à rien. L’invasion de nos terres dure depuis plus de 500 ans et elle conti­nue.

[Après la confé­rence Rio+20, nous par­lons de nou­veau à Davi, cette fois par télé­phone. Il a par­ti­ci­pé à quelques ren­contres, par exemple à huis clos entre le secré­taire géné­ral de l’ONU Ban Ki-Moon et 12 lea­ders indi­gènes bré­si­liens. Il n’en est pas res­sor­ti très heu­reux : « pour sau­ver la pla­nète, les Blancs doivent chan­ger leur manière de pen­ser et d’agir. Je suis venu à la confé­rence parce que les peuples de la forêt peuvent aider à réa­li­ser ce chan­ge­ment. Mais peu de gens se sont inté­res­sés à ce que j’avais à dire »].

Les terres indi­gènes repré­sentent près de 13 % du ter­ri­toire natio­nal et pra­ti­que­ment la moi­tié de l’Amazonie. Cer­tains pensent qu’avec l’accroissement de la popu­la­tion mon­diale, ces grandes éten­dues com­mencent à atti­rer l’attention du mar­ché, des Blancs. Vous le sen­tez ?

J’y pense depuis long­temps. Le Blanc… je n’aime pas dire « blanc » tout le temps, je les appelle les Napë. Donc, le Napë se déve­loppe beau­coup, la ville croît, et il est aus­si venu beau­coup de gens de l’étranger. En Europe il n’y a plus de terre, alors ils sont venus ici, et ça ne fait qu’augmenter la popu­la­tion du peuple non-indien. Nous sommes inquiets, c’est un pro­blème sérieux. Beau­coup de gens se sont habi­tués à ces choses-là [il touche l’alliance du repor­ter], ils veulent de l’or, de l’argent et des pierres pré­cieuses. Et de la bonne terre pour faire des briques, prendre du bois… Ce que la nature avait mis sous la terre est deve­nu comme une jeune femme. Tout le monde veut la voir, tout le monde la veut dans son lit. Ils disent aus­si que ça appar­tient au gou­ver­ne­ment, mais le gou­ver­ne­ment n’a rien plan­té, non, c’est la nature qui a mis tout ça ici. La sur­face de la Terre est faite pour que l’Indien cultive sur brû­lis, qu’il plante du manioc, des bananes, de la canne à sucre… Tout ce qui fait l’alimentation indi­gène. Mais le Blanc veut extraire la mar­chan­dise de la terre, ça fait long­temps que j’ai appris qu’il pense comme ça. Le Napë ne veut pas pré­ser­ver la nature, prendre soin de la terre. Il ne pense qu’à détruire, à prendre la richesse de la forêt, à faire com­merce du bois avec les pays où il n’y en a pas. Et il y a aus­si le pro­blème du bra­con­nage et de l’extraction illé­gale. Tout est déjà dans le nom : garim­pa­gem, faire des trous… Ils ont tué mon peuple pour de l’or et des dia­mants. Ils veulent faire des boucles d’oreille pour que leurs femmes soient belles et déco­rer leurs mai­sons, déco­rer les maga­sins, tout déco­rer… La pen­sée, le monde du Blanc tout entier est ain­si.

La voi­ture passe devant l’entrée d’une exploi­ta­tion agri­cole en ter­ri­toire Yano­ma­mi]. Que repré­sente cette proxi­mi­té des exploi­ta­tions agri­coles et des Blancs pour les Indiens ?

Il y a beau­coup d’agriculteurs, de plan­teurs de riz, de soja. Dans le Xin­gu, par exemple, la terre Tiku­na est encer­clée par les cultures de soja. Et le soja est très mau­vais pour la terre, il détruit les sources. Et les sources sont très impor­tantes, pas seule­ment pour les Indiens, les sources des cours d’eau sont impor­tantes pour tout le monde. Et main­te­nant, les fils du peuple de la terre ne gran­dissent plus comme avant, ils ne veulent plus vivre dans les com­mu­nau­tés… Le Xin­gu change, ils quittent l’aldeia et vont à la ville. Ils y res­tent une semaine, ils s’habituent rapi­de­ment et ils ne veulent pas reve­nir.

durante visita a Paris
Pen­dant une visite à Paris / Cré­dit : archives per­son­nelles

Pour­quoi ne veulent-ils pas reve­nir, qu’est-ce qui les attire à ce point en ville ?

Pour nous autres, le mode de vie urbain est très fort, il mani­pule notre pen­sée. La langue por­tu­gaise est un poi­son. C’est un poi­son qui entre dans la tête et fait oublier la com­mu­nau­té, la mère, le père… La ville détruit la pen­sée de la com­mu­nau­té. Là, on ne pense plus à la chasse, à la com­mu­nau­té, on ne pense à rien. Le jeune Indien ne s’intéresse plus qu’aux por­tables, à la télé, aux CD, aux jeux, à la fête, à la voi­ture, à inter­net. Une fois qu’il est pris dans le sys­tème, c’est fini, il n’y a pas de retour en arrière. Je le sais parce que ça m’est presque arri­vé.

Et com­ment avez-vous réus­si à évi­ter les ten­ta­tions de la ville ?

Je vou­lais être blanc. Je suis Yano­ma­mi, mais je me suis dit : je veux deve­nir blanc. Je suis dans la rue, je sais uti­li­ser un vélo, je sais conduire. Je regarde la télé, je mange de la nour­ri­ture « en plas­tique » en uti­li­sant une cuillère, une four­chette, etc. J’avais à peu près 14 ans, j’étais jeune, cela remonte à quand j’ai pas­sé un an ou deux à Manaus. J’habitais dans la mai­son d’un ami et je trou­vais ça bien, je ne vou­lais pas retour­ner à l’aldeia. Je me disais même : « je vais me cher­cher une femme blanche ». Mais mon ami me disait : « écoute, Davi, ici à la ville c’est dif­fé­rent, ne crois pas que tu vas te marier. La femme blanche est dif­fi­cile, elle veut sa mai­son à elle, sa voi­ture, son por­table, sa télé, ses habits neufs, de l’argent sur son compte en banque ».

Et êtes-vous sor­ti avec des femmes blanches ?

Non, jamais.

Et com­ment êtes-vous ren­tré à votre aldeia ?

La Funai m’a rame­né chez moi. Je suis allé les trou­ver, mes frères me man­quaient trop et je vou­lais vrai­ment ren­trer. L’ami avec qui je vivais m’a conseillé de ren­trer. Après, je suis reve­nu de temps en temps en ville, parce que je suis deve­nu inter­prète pour la Funai, ils m’ont don­né un emploi pour tra­vailler avec mon peuple. Aujourd’hui je n’ai plus de doute : je suis Yano­ma­mi. Je peux bien uti­li­ser des vête­ments, des chaus­sures, mais mon âme est véri­ta­ble­ment Yano­ma­mi. Elle n’est pas fausse.

Davi, nous par­lons ici de des­truc­tion, de pro­blèmes… Est-ce qu’il n’y a pas consen­sus pour sau­ver la terre ?

Comme il n’y a pas d’autre Terre, notre peuple est un lui aus­si, nous et vous. Alors il faut s’assoir et dis­cu­ter. Dis­cu­ter ensemble pour déci­der com­ment vivre avec notre pla­nète et notre pays, qui est si riche, si beau et qui dis­pose d’eau propre. Mais l’homme de São Pau­lo, de l’Angleterre ou des États-Unis ne veut pas entendre par­ler de gar­der la terre en vie, la forêt debout. Il veut tout abattre et en faire des mar­chan­dises. Il faut pour­tant pen­ser au futur, à ce qui va arri­ver aux géné­ra­tions futures, ou bien d’ici cent ans notre pla­nète sera comme un ter­rain de foot­ball, sans arbres, sans oiseaux et sans eau propre, sans beau­té et sans Indiens. Et quand il n’y aura plus ni Indien ni forêt, cela sera la fin du monde.

Et com­ment vous ima­gi­nez-vous la vie du peuple indien au cours des pro­chaines décen­nies ?

Je pense que le pire va arri­ver. Le peuple de la terre va souf­frir. On ne tien­dra même pas cent ans, le peuple indi­gène est encer­clé. Mes fils sont encore là, mais mes petits-fils, les Blancs essaie­ront de les ache­ter. Le non-Indien sait trom­per, men­tir. Il va vou­loir faire ami-ami, dire que l’Indien doit chan­ger pour que les choses s’arrangent. Men­songe. Le Blanc qui a de l’argent s’en sort bien. Celui qui n’en a pas s’en sort mal. Sans lea­der et sans terre, l’Indien souf­fri­ra plus qu’aujourd’hui, il va com­men­cer à apprendre le por­tu­gais, à aimer la ville. L’Indien se laisse prendre faci­le­ment, il n’a pas de résis­tance pour défendre sa culture. Aujourd’hui nos fils vont déjà à l’école, ils uti­lisent des vête­ments, ils se coupent les che­veux comme vous, mettent du par­fum, se servent de por­tables… Alors oui, le futur m’inquiète.

Vous ne voyez aucun espoir ?

Je ne vois de l’espoir que s’il appa­raît un lea­der tra­di­tion­nel. Pour garan­tir notre sur­vie, il faut un lea­der dans l’aldeia. Un lea­der indi­gène qui vit à la ville ne va pas s’occuper de son peuple, non. Mon espoir, c’est qu’il en vienne d’autres comme moi, comme Rao­ni, Aíl­ton Kre­nak… Des lea­ders com­mu­nau­taires pour conti­nuer à défendre, à se battre et à com­mu­ni­quer.

Avez-vous ren­con­tré ces autres lea­ders indi­gènes, comme le cacique Rao­ni ?

Je consi­dère Rao­ni comme mon oncle. Nous sommes amis. Il habite à Alta­mi­ra, il est Kaiapó. Je l’ai connu quand j’ai com­men­cé à lut­ter et que j’ai été invi­té à une ren­contre de lea­ders indi­gène à Bra­si­lia, et là j’ai fait la connais­sance d’autres lea­ders comme lui, Aíl­ton Kre­nak, Álva­ro Tuka­no, Pau­lin­ho Paia­kan.

Et des Indiens en poli­tique, comme le cacique xavante Mário Juna, ça manque ?

Juru­na a été dépu­té fédé­ral, mais il n’a pas fait grand-chose. Il a été élu par des Blancs. Si ça avait été par les Indiens, par les parents, il aurait tenu plus long­temps. Je pense qu’on l’a ache­té. C’est bien d’avoir des Indiens en poli­tique, mais il faut que ce soit des Indiens pour de vrai, de l’aldeia. Quelques parents Macuxi et Wapixa­na ont essayé de se faire élire, mais ils n’ont pas réus­si. J’ai moi-même pen­sé à me por­ter can­di­dat, mais je n’aurais pas eu l’argent pour me dépla­cer en voi­ture et faire cam­pagne. J’aurai été can­di­dat pour le PT.

Com a mulher e dois dos cinco filhos, em foto dos anos 1990
Avec sa femme et deux de ses fils, pho­to des années 1990. / Cré­dit : archives per­son­nelles.

Vous pen­sez être can­di­dat lors de pro­chaines élec­tions ?

J’y pense, mais je n’en ai pas trop envie, non. J’aimerais bien être ami des poli­tiques, mais ils ne veulent pas… Alors je vais conti­nuer à leur cas­ser les pieds. [rires]

Votre his­toire est peu com­mune, votre quo­ti­dien éga­le­ment. Vous êtes né à la fron­tière avec le Vene­zue­la, vous y vivez encore aujourd’hui, mais vous pas­sez du temps en ville, vous voya­gez en Europe… Com­ment faites-vous pour main­te­nir vos racines ?

Ma mai­son est dans le Demi­ni [zone mon­ta­gneuse du ter­ri­toire Yano­ma­mi, entre le Rorai­ma et l’Amazonas], c’est là que j’habite. Je passe un ou deux mois par ans à Boa Vis­ta. S’il n’y a pas de pro­blème de garim­po, de san­té, d’invasion. S’il y en a, je reste plus long­temps pour les résoudre, mais quand vient le moment je rentre tou­jours à l’aldeia. Ici, la Hutu­ku­ra est comme une ambas­sade Yano­ma­mi qui repré­sente notre peuple auprès des Blancs. Avant, l’homme blanc regar­dait l’Indien de haut pour lui par­ler ; main­te­nant, c’est d’égal à égal, c’est pour ça qu’est née l’association Hutu­ku­ra Yano­ma­mi. Pour se battre mieux, par­ler aux jour­na­listes, par­ler à la télé­vi­sion, dif­fu­ser des docu­ments à envoyer aux auto­ri­tés.

Com­ment venez-vous depuis votre aldeia jusqu’ici ?

En avion mono­mo­teur. Ça prend envi­ron deux heures. On peut le faire en bateau aus­si. Vous par­tez d’ici, puis il faut des­cendre jusqu’à Cara­ca­raí par le Rio Bran­co. Puis il faut aller jusqu’à Bar­ce­los, remon­ter le rio Negro, et conti­nuer jusqu’à chez moi. Ça prend une dizaine de jours.

Vous avez par­lé de votre inquié­tude quant au futur de votre peuple. Et le futur de l’homme qui vit dans la grande ville, com­ment l’imaginez-vous ?

Il va mou­rir. La ville est une bagarre. Une bagarre entre Blancs. Ils volent, il n’y a pas d’endroit pour tra­vailler, rien à man­ger… Il va com­men­cer à souf­frir, à se battre, à tuer des proches. Et puis il va vou­loir ache­ter des coins de forêt, se déve­lop­per par là. C’est déjà ce que fait le Blanc, depuis des cen­taines d’années. Il va pen­ser : la terre indi­gène est très grande, allons la prendre. Il va arri­ver avec les trac­teurs, les grosses machines. La machine va arri­ver comme un grand ser­pent qui avale tout. Il n’y a pas que l’Indien qui va mou­rir, non, tous les Bré­si­liens vont y perdre, la des­truc­tion va ava­ler tout le monde, elle va raser la forêt. Il n’y aura plus ni arbre, ni oiseau, ni eau propre, rien… Vous allez vous battre pour l’eau.

Beau­coup de gens se demandent : « mais pour­quoi les Indiens ont-ils besoin d’autant de terre ? »

Ils disent tou­jours ça. D’abord, nous aus­si nous avons besoin de croître. Si le gou­ver­ne­ment s’occupe de notre san­té, notre popu­la­tion s’accroît. Ensuite parce que nous sommes nomades, c’est la cou­tume. Quand j’étais petit, on habi­tait quatre endroits. On passe un an ou deux quelque part, puis la terre et le gibier donnent moins et l’Indien s’en va. Le Blanc ne bouge pas, il laisse la ville se déve­lop­per. Il dit : « pour­quoi l’Indien a‑t-il besoin d’un grand ter­ri­toire ? Il ne pro­duit pas ». Mais notre terre n’a pas besoin de pro­duire. Pour vendre quoi ? Et où ? Tout est déjà pro­duit depuis long­temps : le gibier, les pois­sons, les rivières, les arbres, tout est là pour que l’Indien puisse vivre, il y a même les remèdes.

Le peuple indi­gène vit dans la forêt depuis tou­jours. Dans cette grande proxi­mi­té avec les ani­maux, y a‑t-il des choses que vous avez apprises d’eux ?

Nous avons l’aldeia et nous chas­sons, et eux aus­si chassent et ont un endroit où vivre. Pour faire nos huttes, nous uti­li­sons le savoir tra­di­tion­nel, nous pre­nons des feuilles, des lianes et nous les construi­sons. Et la mai­son du jaguar ? Il cherche dans la pierre un bon trou pour y vivre. Le singe fait pareil. Et le hoc­co ? Il vit dans les arbres, parce que c’est là que la nature veut qu’il vive. Le pois­son, c’est la même chose, il reste dans la rivière. Le jabu­ti, l’agouti, tous les ani­maux sont comme ça, ils ont leur mai­son dans la nature comme nous. Vous aus­si, mais c’est dif­fé­rent. Vous avez des lits, des fri­gos, des congé­la­teurs, des télé­phones, des toi­lettes pour défé­quer à l’intérieur de la mai­son, une douche pour vous dou­cher à l’intérieur de la mai­son, ce sont des cou­tumes très dif­fé­rentes. Nous nous lavons dans la rivière.

Vous avez noté un chan­ge­ment dans le cli­mat ?

Les gens parlent de pol­lu­tion, disent que le chan­ge­ment cli­ma­tique arrive, qu’il pleut ou qu’il ne pleut pas, qu’il fait plus chaud… Tout ça, ce sont les erreurs du Blanc qui se mani­festent. La popu­la­tion aug­mente, le nombre de voi­tures, d’avions, d’usines, la quan­ti­té d’huile. Ici à Boa Vis­ta il y a quelques années, on a eu une séche­resse comme on n’en avait jamais vu. Beau­coup d’arbres sont morts dans la forêt et ils ont fini par défo­res­ter. Je pense deux choses : ou bien nous allons mou­rir de chaud, ou bien nous allons mou­rir noyés. La femme de la télé­vi­sion dit où il pleut ou non et dit que c’est natu­rel, mais le peuple n’y croit pas. Une fois, le fleuve a cru, et ils sont venus deman­der ce que Davi en pen­sait. Je n’en pense rien, c’est vous qui pen­sez, ce sont vos erreurs, je suis Yano­ma­mi et je défends le pays, c’est vous qui empoi­son­nez l’air.

Je ne suis pas indi­gène et j’ai un fils d’un an et demi. Qu’est-ce que vous me recom­man­dez de lui apprendre ?

Vous devez apprendre à votre petit gar­çon quel est le bon che­min. Il y a de nom­breux che­mins, mais il doit apprendre à pro­té­ger son pays. Ce n’est ni vous ni moi, c’est lui qui va pro­té­ger le Bré­sil. Alors il faut le mettre dans une école avec un bon pro­fes­seur, pour qu’il puisse apprendre que ce qui est bon pour nous est bon pour vous aus­si.

On par­lait de la bois­son… C’est un des pro­blèmes ame­nés par la proxi­mi­té des hommes blancs ?

La bois­son est un pro­blème glo­bal, pas seule­ment pour l’Indien. C’est l’un des pires pro­blèmes que nous ayons en ville, dans les com­mu­nau­tés, par­tout… Et ça ne fini­ra jamais. Le peuple de la terre a adop­té la cou­tume, d’abord c’était le caxi­ri [bois­son alcoo­lique indi­gène à base de manioc], main­te­nant c’est la bière, la cacha­ça.

páginas do livro La Chute du Ciel, a biografia de Kopenawa publicada na França
Pho­to tirée de La chute du ciel, la bio­gra­phie de Davi Kope­na­wa publiée en fran­çais / Cré­dit : archives per­son­nelles

 

Et d’autres drogues, comme le can­na­bis, la cocaïne ou le crack, sont-elles arri­vées jusqu’aux aldeias ?

Peut-être dans d’autres peuples. Ici non, mais ça arri­ve­ra. Tant que l’Indien fré­quente l’homme blanc, ça fini­ra par arri­ver.

Les Indiens ont une rela­tion dif­fé­rente au temps. J’ai lu qu’il n’y avait pas de cer­ti­tude sur votre propre âge, par exemple.

Je ne m’inquiète pas de mon âge. Nous ne comp­tons pas, je sais plus ou moins. On dit que c’est 58 ans, mais c’est un cal­cul [approxi­ma­tif].

Vous ne fêtez pas les anni­ver­saires, alors…

Il n’y a pas d’anniversaire, de fête, de gâteau. Ça ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est mon fils, mon petit-fils.

Quelle est la prin­ci­pale leçon que nous autres Napës devrions apprendre de la nature ?

La moi­tié de la popu­la­tion des non-Indiens écoute déjà, elle apprend, elle com­mence à par­ler de la pré­ser­va­tion de la nature. Mais c’est encore trop peu. L’Indien doit par­ler plus et vous devez écou­ter plus. Nous devons lut­ter ensemble. Le plus impor­tant c’est d’être alliés, de ne pas avoir de pré­ju­gés, de ne pas être enne­mis. Et de se sou­ve­nir que l’arbre n’est pas de la viande, il n’y a rien à faire ; l’arbre, il faut juste le lais­ser là où il est, il est déjà pré­ser­vé.

Sou­dain, un renard tra­verse la route devant la voi­ture, détour­nant l’attention de Davi, qui admi­ra la scène. Rien à voir avec le moment où un tatou a tra­ver­sé la piste, quelques ins­tants plus tôt, aux cris de « écrase-le ! » de Davi et du chauf­feur, tous deux l’œil sur la viande de l’animal].

Le tatou je sais que c’est bon, mais le renard, Davi ?

[Riant] Le renard n’est pas très bon, mais par ici nous chas­sons le tapir, le péca­ri, le hoc­co, l’arara, le per­ro­quet, le jabu­ti, le paca, l’alligator…

…Les ser­pents aus­si ?

Si on ne trouve rien d’autre, on mange du ser­pent.

Et le jaguar ?

Bien sûr ! C’est meilleur que le hot-dog !


Tra­duc­tion : Jéré­mie Bon­heure

Relec­ture : Lola Bear­zat­to

Lien vers l’article ori­gi­nal : https://revistatrip.uol.com.br/trip/entrevista-com-davi-kopenawa-yanomami

Remer­cie­ments [de l’auteur de l’interview] : More­no S. Mar­tins, Mar­cos de Oli­vei­ra et tout le per­son­nel de l’ISA (socioambiental.org), de l’association Hutu­ka­ra Yano­ma­mi (hutukara.org), et par­ti­cu­liè­re­ment Maurí­cio Yekua­na.

 

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