Note de l’in­ter­vie­weur (Nico­las Casaux) : je me suis entre­tenu, par mail, avec Fran­cis Dupuis-Déri (FDD, dans le texte ci-après), profes­seur de science poli­tique à l’uni­ver­sité du Québec à Montréal, mili­tant et auteur de plusieurs excel­lents livres, que je vous recom­mande vive­ment. Voici donc :

***

1. Dans ton dernier livre, La peur du peuple, tu proposes une démons­tra­tion assez convain­cante de la capa­cité des êtres humains à s’au­to­gé­rer. Mais tu ne sembles pas abor­der, ou alors pour l’éva­cuer assez rapi­de­ment, la ques­tion de la limite, de l’échelle à laquelle cela pour­rait s’ap­pliquer, la ques­tion de la taille (cf. le livre d’Oli­vier Rey, Une ques­tion de taille), égale­ment déve­lop­pée par Ivan Illich, Leopold Kohr, et d’autres : cette obser­va­tion selon laquelle au-delà d’une certaine limite, d’une certaine densité de popu­la­tion, au-delà d’une certaine quan­tité d’in­di­vi­dus, l’auto-orga­ni­sa­tion égali­taire n’est plus possible. Il me semble que c’est un point crucial, cette recon­nais­sance de limites, et leur accep­ta­tion (il me semble que le libé­ra­lisme, et l’idéo­lo­gie du progrès se carac­té­risent juste­ment par cette tendance à refu­ser voire à volon­tai­re­ment trans­gres­ser tout ce qui s’ap­pa­rente à une limite). C’est-à-dire que je suis bien d’ac­cord avec toi sur la possi­bi­lité et l’im­por­tance pour les humains de s’or­ga­ni­ser entre eux de manière égali­taire, souve­raine, mais contrai­re­ment à ta récu­sa­tion (pour faire bref) de l’idée qu’il est impos­sible d’au­to­gé­rer la société indus­trielle telle qu’elle existe actuel­le­ment, avec ses hautes-tech­no­lo­gies, etc., je pense au contraire que c’est effec­ti­ve­ment impos­sible et de toute manière indé­si­rable (pour des ques­tions sociales et écolo­giques). Je penche­rais plutôt pour l’idée qu’il nous faut impé­ra­ti­ve­ment dissoudre la société indus­trielle en plus petites enti­tés jusqu’à parve­nir à des enti­tés à taille humaine, qu’on pour­rait alors auto­gé­rer, en quelque sorte. Qu’en penses-tu ?

FDD. Je vais répondre à ta ques­tion en deux temps, premiè­re­ment en expliquant l’im­por­tance de rappe­ler les débats au sujet de l’au­to­ges­tion et des conseils ouvriers, dans le cadre de la logique géné­rale du livre, puis en admet­tant ensuite que cet enjeu n’est peut-être pas si impor­tant en soi, indé­pen­dam­ment du livre…

L’objec­tif géné­ral que je pour­sui­vais dans La peur du peuple était de présen­ter de manière synthé­tique les débats et les luttes poli­tiques entre celles et ceux qui défendent et pratiquent la démo­cra­tie directe (que je désigne comme des agora­philes), et celles et ceux qui s’y opposent, soit les agora­phobes qui entre­tiennent la haine, la peur ou le mépris à l’égard de la démo­cra­tie directe. Ma réflexion théo­rique s’ap­puie sur des exemples histo­riques d’ago­ra­phi­lie et de démo­cra­tie directe, entre autres chez les peuples autoch­tones de l’Amé­rique du Nord d’avant la colo­ni­sa­tion, des peuples d’Afrique comme les Igbos, des assem­blées d’ha­bi­tantes et d’ha­bi­tants dans les villages du Moyen Âge (un court article vient de paraître à ce sujet : https://www.cairn.info/revue-tumultes-2017–2-page-139.html). J’évoque aussi des exemples contem­po­rains, comme les zapa­tistes, ainsi que le camp des femmes pour la paix de Green­ham Common, Occupy, Nuit debout, etc. Ces expé­riences sont celles de commu­nau­tés humaines plutôt limi­tées quant à leur taille — popu­la­tion et terri­toire — et qui ont évacué la ques­tion du travail sala­rié (mais pas néces­sai­re­ment de la divi­sion sexuelle du travail, entre autres problèmes).

J’ai donc consi­déré qu’il était impor­tant de reve­nir à l’ex­pé­rience des conseils ouvriers (les fameux soviets) et aux débats à leur sujet, à la fois pour démon­trer que la démo­cra­tie directe peut aussi s’in­car­ner dans les grands ensembles de produc­tion écono­mique, soit les usines exploi­tant le prolé­ta­riat massi­fié, mais aussi et surtout pour rappe­ler que l’op­po­si­tion entre l’ago­ra­phi­lie et l’ago­ra­pho­bie s’in­carne aussi à l’ex­trême-gauche, et que les commu­nistes étatistes sont agora­phobes, c’est-à-dire contre l’au­to­gou­ver­ne­ment direct du peuple par le peuple pour le peuple. J’ai relu, par exemple, des textes de Lénine favo­rables à la plani­fi­ca­tion étatique de l’éco­no­mie et contre l’au­to­ges­tion ouvrière, dans lesquels il exprime son agora­pho­bie très clai­re­ment et violem­ment. À l’in­verse, j’ai aussi discuté des argu­ments pour l’au­to­ges­tion, tels qu’ils étaient expri­més lors de périodes révo­lu­tion­naires en Russie, puis ensuite en Hongrie (1956) à l’époque sovié­tique, ainsi que dans des commu­nau­tés paysannes pendant la révo­lu­tion espa­gnole (1936–1939).

Est-ce que ces exemples nous aident à répondre avec préci­sion à la ques­tion : « au-delà de quelle taille et densité une popu­la­tion humaine ne peut plus s’au­to­gé­rer ? » Non. Et je ne crois pas qu’il puisse exis­ter une réponse précise à cette ques­tion, puisque la réponse dépend de trop de variables : envi­ron­ne­ment natu­rel, ressources dispo­nibles (pénu­rie ou surplus), moyens de produc­tion, moyens de commu­ni­ca­tion (natu­rels, comme les rivières, ou arti­fi­ciels), éner­gie, etc.

Évidem­ment, pour les anar­chistes et les adeptes de la démo­cra­tie directe, la solu­tion reste le fédé­ra­lisme ou le réseau, c’est-à-dire un mode de fonc­tion­ne­ment et de prises de déci­sion où les plus petites unités restent auto­nomes et libres, même si elles peuvent s’as­so­cier volon­tai­re­ment à d’autres pour former une fédé­ra­tion, selon des inté­rêts communs. Le mandat impé­ra­tif prime alors sur la repré­sen­ta­tion, pour les personnes délé­guées qui sont révo­cables en tout temps (je consacre une courte section à ce thème, dans le livre).

Main­te­nant, est-ce dési­rable de privi­lé­gier l’au­to­ges­tion indus­trielle et le fédé­ra­lisme de grands réseaux de produc­tion écono­mique, consi­dé­rant le proces­sus accé­léré de destruc­tion de la planète ? Pour le dire en des mots plus crus : à quoi bon une centrale nucléaire auto­gé­rée ? Ou une mine de char­bon auto­gé­rée ? À cela, deux réponses sans doute trop rapides. Premiè­re­ment, je consi­dère toujours l’au­to­ges­tion — démo­cra­tie directe ou anar­chie — comme un système de proces­sus de prise de déci­sion plus juste et légi­time. Deuxiè­me­ment, je reste conscient que ce régime ne s’in­carne pas toujours dans des socié­tés ou des commu­nau­tés justes, ni que les déci­sions prises collec­ti­ve­ment soient toujours justes d’un point de vue poli­tique, écono­mique, cultu­rel ou moral. C’est le proces­sus collec­tif qui est plus juste qu’un proces­sus élitiste et auto­ri­taire, mais pas néces­sai­re­ment le résul­tat, soit la déci­sion et ses consé­quences.

Aujourd’­hui, l’ago­ra­phi­lie est très présente du côté des assem­blées géné­rales de sites occu­pés (Zones À Défendre), etc.. La démo­cra­tie directe est aussi le régime privi­lé­gié par l’éco­lo­gie sociale du muni­ci­pa­lisme liber­taire, théo­risé par Janet Biehl et Murray Book­chin. Cela dit, au sujet de la ques­tion de la taille, un autre anar­cho-écolo­giste, John Clark, s’inquiète que l’as­sem­blée géné­rale citoyenne, centrale au muni­ci­pa­lisme liber­taire, soit de trop grande taille et qu’elle ait un effet d’ho­mo­gé­néi­sa­tion qui effa­ce­rait la diver­sité propre à une commu­nauté de la taille d’une muni­ci­pa­lité. Sans néces­sai­re­ment renon­cer à l’as­sem­blée citoyenne de la commune auto­nome, il propose donc qu’il y ait aussi des assem­blées dans de plus petits ensembles, par exemple dans des lieux de travail, et aussi de conser­ver les groupes d’af­fi­nité où se retrou­ve­raient des caté­go­ries d’in­di­vi­dus parta­geant des désirs, besoins et inté­rêts spéci­fiques, par exemple des femmes, des personnes trans, des jeunes et des enfants, des musi­ciennes et musi­ciens, etc. Le système appa­rait alors — un peu — comme ce qui a été mis sur pied lors d’Oc­cupy et de Nuit debout : une assem­blée géné­rale, mais aussi un ensemble de comi­tés ou commis­sions regrou­pant les indi­vi­dus qui s’in­té­ressent à tel ou tel sujet, qui s’or­ga­nisent de manière auto­nome et qui parti­cipent aussi (ou non) à l’as­sem­blée géné­rale.

Bref, la ques­tion de la taille réap­pa­rait même dans des commu­nau­tés de taille plutôt réduite, comme une simple muni­ci­pa­lité ou une occu­pa­tion d’une place dans un centre-ville. Car la ques­tion n’est pas seule­ment mathé­ma­tique, à savoir le nombre d’in­di­vi­dus ; il s’agit aussi d’une ques­tion de diver­sité, de plura­lisme, un enjeu qui touche même des commu­nau­tés comp­tant un nombre restreint d’in­di­vi­dus. John Clark insiste aussi beau­coup sur l’im­por­tance, pour élar­gir notre imagi­na­tion poli­tique, de s’in­for­mer sur les expé­riences agora­philes hors de l’Oc­ci­dent. Il prend pour exemple, autre autres, le mouve­ment paysan Sarvo­daya (Welfare of All), en Inde, qui se struc­ture avec des assem­blées commu­nales (gram sabhas), des conseils de village (panchayats) et un groupe de média­tion quali­fié de police ou d’ar­mée de la paix (shanti sena), le tout dans une pers­pec­tive écolo­giste[1].

2. Penses-tu qu’il soit possible qu’une orga­ni­sa­tion sociale véri­ta­ble­ment démo­cra­tique intègre des proces­sus de forma­tion de spécia­listes en mesure de conce­voir et gérer une centrale nucléaire (par exemple) ? Autre­ment dit, que penses-tu de la distinc­tion de Lewis Mumford entre tech­niques démo­cra­tiques et tech­niques auto­ri­taires, qui suggère que certains types de tech­no­lo­gies requièrent néces­sai­re­ment une orga­ni­sa­tion sociale hiérar­chique, non démo­cra­tique, qu’ils ne pour­raient pas être conçus par une orga­ni­sa­tion sociale véri­ta­ble­ment démo­cra­tique ?

FDD. Cette ques­tion sur le nucléaire illustre malheu­reu­se­ment peut-être la futi­lité des ques­tions auxquelles j’es­saie de répondre. Je me préoc­cupe des ques­tions de légi­ti­mité, de justice, de liberté (indi­vi­duelle et collec­tive), d’éga­lité et de soli­da­rité. Est-ce que tout cela a encore un sens, après le déve­lop­pe­ment de la « méga­ma­chine », pour reprendre une expres­sion de Lewis Mumford, soit l’in­dus­trie atomique civile et mili­taire ? Est-ce que tout cela aura encore un sens si les civi­li­sa­tions s’ef­fondrent dans une ou deux géné­ra­tions, des causes de la pollu­tion résul­tant de la surpro­duc­tion et de la surcon­som­ma­tion, et donc de leur propre faute ? J’étais punk dans les années 1980, et je me recon­nais­sais dans le slogan « No Future », qui évoquait à la fois le désastre écolo­gique et l’hi­ver nucléaire (nous étions en pleine « Guerre froide », ou « équi­libre de la terreur »). Or ce slogan punk me semble aujourd’­hui encore tout à fait appro­prié, sinon plus encore.

Mais si je mets de côté mon pessi­misme ou mon fata­lisme, pour répondre à ta ques­tion, voilà les réflexions qu’elle me suggère. Le poli­to­logue Robert Dahl discu­tait de cette ques­tion du nucléaire, dans Demo­cracy and Its Critics (1989). Selon lui, l’ex­ploi­ta­tion de l’éner­gie nucléaire est sans doute l’ac­ti­vité humaine qui néces­site le plus haut niveau de spécia­li­sa­tion et d’ex­per­tise. Or, disait-il, la volonté et la déci­sion poli­tique de déve­lop­per des réac­teurs et des armes atomiques, et de les dispo­ser ici plutôt que là, n’a rien à voir — ou si peu — avec l’ex­per­tise scien­ti­fique et tech­nique. Il s’agit à chaque fois d’un choix poli­tique. En ce sens, il peut être imposé par une élite poli­tique ou discuté par la commu­nauté elle-même, de manière auto­nome. Surtout, il est tout à fait légi­time et juste, pour une commu­nauté qui n’a pas de connais­sance scien­ti­fique ou tech­nique, de dire « Non ! » à un projet de centrale nucléaire ou de déploie­ment de missiles atomiques. L’ex­per­tise scien­ti­fique et tech­nique ne devrait pas se traduire en mono­pole de la déci­sion poli­tique, et l’igno­rance scien­ti­fique ou tech­nique ne devrait pas priver les commu­nau­tés humaines de prendre leurs propres déci­sions.

Je pense aussi à l’anar­chiste Michel Bakou­nine, qui avait déve­loppé une réflexion inté­res­sante sur l’éven­tua­lité d’ins­tau­rer un gouver­ne­ment de savants. D’un point de vue philo­so­phique, voire méta­phy­sique, Bakou­nine mettait en garde contre le carac­tère souvent abstrait de la science, en donnant l’exemple du natu­ra­liste qui dissèque un lapin pour déter­mi­ner les carac­té­ris­tiques géné­rales des lapins, sans prendre en compte l’in­di­vi­dua­lité ou la person­na­lité de tel ou tel lapin (en parti­cu­lier, celui qui git éven­tré, sur sa table à dissec­tion). De ce point de vue, Bakou­nine consi­dé­rait l’art infi­ni­ment supé­rieur à la science. Quant à savoir s’il faut permettre aux savants de nous gouver­ner, car ils (ou elles, mais c’est plus rare) seraient plus éclai­rés que l’in­di­vidu « moyen », Bakou­nine expliquait : premiè­re­ment, il ne faut pas accor­der une confiance aveugle aux savants, car la science est en perpé­tuelle évolu­tion et trans­for­ma­tion et ce qui était vrai un jour peut être faux le lende­main ; ensuite, quiconque est en posi­tion d’au­to­rité risque d’abu­ser de cette posi­tion et de céder à la corrup­tion, y compris des savants que la soif du pouvoir pour­rait détour­ner de la recherche de la vérité scien­ti­fique. Si Bakou­nine admet, évidem­ment, que certains indi­vi­dus ont des talents ou des compé­tences spéci­fiques, le peuple qui veut conser­ver sa liberté doit toujours pouvoir écou­ter libre­ment le spécia­liste et avoir la possi­bi­lité d’en consul­ter d’autres, et toujours avoir le droit de le critiquer et de ne pas écou­ter ses conseils. Si cela est vrai pour le nucléaire, c’est aussi vrai pour des spécia­listes comme les cordon­niers : on veut avoir leur conseil et béné­fi­cier de leur exper­tise, mais on ne veut pas que le cordon­nier nous oblige à porter tel ou tel soulier.

Pour reve­nir à Lewis Mumford, il préci­sait, dans sa discus­sion au sujet de la démo­cra­tie, que : « La vie, dans sa pléni­tude et son inté­grité, ne se délègue pas. » Voilà sans doute une des plus belles défi­ni­tions de la démo­cra­tie ou une des plus belles critiques de la délé­ga­tion de pouvoir (le plus souvent, en fait, une simple usur­pa­tion). Voilà aussi pourquoi toute cette discus­sion sur l’éner­gie atomique, civile et mili­taire, est si déses­pé­rante : des chefs d’États, d’ar­mées et d’en­tre­prises, ont pris des déci­sions qui mettent à risque la vie, et cela pour des milliers d’an­nées. Et on nous dit : « Les chefs sont encore néces­saires, car ils (parfois elles, mais c’est plus rare) sont les seuls à pouvoir nous sauver. » On se fout de nous, non ? Soyons sérieux : les chefs ont créé un monstre qu’ils ne contrôlent pas, ce qui leur importe peu car ils seront sans doute bien proté­gés quand ça va déra­per, ou même morts. Et les États ne nous prému­ni­ront pas contre des désastres majeurs, consé­quence inévi­table de la (mauvaise) gestion des réac­teurs nucléaires, et surtout des déchets.

J’ad­mets que des groupes d’af­fi­nité de quelques dizaines d’anar­chistes auto­nomes ne peuvent sans doute pas gérer ce désastre à venir, mais je ne crois pas non plus que les États permet­tront d’évi­ter d’im­menses désastres. Peut-être parvien­dront-ils à sauver les appa­rences dans les prochaines décen­nies, mais dans les prochains siècles ou millé­naires ? Peu probable, voire impos­sible. De toute façon, les États seront-ils encore des États ?

En fait, il n’y a peut-être pas de solu­tion poli­tique à ce problème, dans la mesure où le désastre annoncé est inévi­table, que le régime poli­tique soit tyran­nique ou démo­cra­tique, monar­chique ou répu­bli­cain. Si je voulais me lais­ser aller à de l’hu­mour noir, je dirais que seul un régime théo­cra­tique pourra peut-être donner un sens à cette catas­trophe atomique, qui entrai­nera une destruc­tion immense de la vie, sur d’im­menses terri­toires, et pour des milliers d’an­nées. Voilà pourquoi je consi­dère un peu absurde ou même futile cette ques­tion sur l’au­to­rité ou la démo­cra­tie, quand on parle de pollu­tion atomique.

3. J’aime bien ta réponse, même si je ne suis pas entiè­re­ment d’ac­cord sur la ques­tion du nucléaire et des experts, mais tu ne réponds pas exac­te­ment à ma ques­tion… Je te deman­dais si on ne ferait pas mieux d’ad­mettre que certaines hautes tech­no­lo­gies ne sont pas compa­tibles avec la démo­cra­tie, au lieu de tenter de gérer démo­cra­tique­ment des tech­no­lo­gies extrê­me­ment complexes, à moins que tu penses qu’un système de fédé­ra­tions pour­rait parve­nir à gérer des tech­no­lo­gies très complexes démo­cra­tique­ment ? Mumford propose de s’en remettre unique­ment à ce qu’il appelle les « tech­niques démo­cra­tiques », car il consi­dère que des socié­tés véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques ne peuvent pas gérer de la tech­no­lo­gie de très haut niveau. Il faudrait alors renon­cer à l’ima­gi­naire hyper­tech­no­phile qui fait que certaines personnes sont plus atta­chées à certaines tech­no­lo­gies (disons, Inter­net) qu’à quoi que ce soit d’autre. Ou encore autre­ment : certains critiques de la civi­li­sa­tion, comme Derrick Jensen, pensent que la produc­tion de hautes tech­no­lo­gies comme les panneaux solaires photo­vol­taïques, les éoliennes indus­trielles, les smart­phones, les télé­vi­sions, et ce genre de choses, ne pourra jamais être démo­cra­tique (ni écolo­gique, mais c’est une autre histoire), car ce type de produc­tion néces­site une forme d’or­ga­ni­sa­tion étatique.

FDD. Tu as raison, je n’avais pas répondu à cette partie de ta ques­tion… Pour être tout à fait honnête avec toi, je préfère admettre que je n’ai pas de répon­se… Je suis d’ac­cord avec Mumford, l’ago­ra­phi­lie telle que je la comprends et la défends ne se réalise qu’à petite échelle, soit l’as­sem­blée, le comité et le groupe d’af­fi­nité, même si cela peut se pratiquer dans une struc­ture en réseau ou fédé­rale. Mais disant cela, je suis conscient que je ne dis rien de la ques­tion de la tech­no­lo­gie et de la produc­tion d’éner­gie pour d’im­menses popu­la­tions humaines forte­ment densi­fiées. Je crois qu’une partie du problème, c’est que nous sommes aujourd’­hui pris avec des problèmes qui sont là pour des milliers d’an­nées, comme je viens de le souli­gner. Je pense encore aux « poubelles » de déchets radio­ac­tifs. Je ne suis pas spécia­liste de la ques­tion, mais je n’ar­rive pas à me convaincre qu’un jour, ces poubelles creu­sées dans la roche et recou­vertes de ciment ne vont pas se fissu­rer, qu’il n’y aura pas de fuite, et que cela entrai­nera un immense désastre sur des dizaines, voire des centaines ou des milliers de kilo­mètres. Quand ? Dans cent ans, ou mille ans, qu’im­porte.

On peut donc volon­tai­re­ment reve­nir à de petites commu­nau­tés qui auraient aban­donné la haute tech­no­lo­gie, pour fonder de nouvelles commu­nau­tés plus petites, mais cela ne nous permet­tra pas d’évi­ter ces immenses problèmes qui ne peuvent être contrô­lés par quelques indi­vi­dus avec des pelles et des pioches (si je comprends bien, dois-je encore préci­ser). C’est pour cela que deux anar­cho-écolo­gistes du Québec, Maude Prud’­homme et Bruno Massé, ont expliqué que face aux grands problèmes globaux qui néces­sitent de la haute tech­no­lo­gie pour être contrô­lés ou neutra­li­sés, l’État reste le seul système qui a la capa­cité de recueillir l’in­for­ma­tion, d’ana­ly­ser le problème et de mobi­li­ser les ressources néces­saires (bref, pour acti­ver de la haute tech­no­lo­gie). Par exemple, pour procé­der à la ferme­ture et le déman­tè­le­ment « sécu­ri­taire » de dizaines de centrales nucléaires. En consé­quence, Maude et Bruno proposent aux anar­chistes de s’en­ga­ger aussi dans des orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­ta­listes ou écolo­gistes qui discutent et colla­borent avec l’État, mais toujours avec l’objec­tif d’« anar­chi­ser les écolo­gistes », c’est-à-dire d’in­suf­fler dans ces réseaux des modes de prises de déci­sion, d’or­ga­ni­sa­tion et même d’ac­tion qui sont plus cohé­rents avec les prin­cipes de l’anar­chisme : hori­zon­ta­lisme, déli­bé­ra­tion et parti­ci­pa­tion, anti­ca­pi­ta­lisme, action directe, etc.[2] Je mentionne la posi­tion de Maude et Bruno non pas parce que je suis persuadé que voilà la bonne voie à emprun­ter, mais simple­ment pour montrer ce que des anar­cho-écolo­gistes font, ici et main­te­nant, pour déve­lop­per des pratiques plus démo­cra­tiques (évidem­ment, bien d’autres anar­cho-écolo­gistes proposent bien d’autres pratiques aujourd’­hui, y compris les attaques clan­des­tines menées par les cama­rades de Earth First! ou du Animal Libe­ra­tion Front).

Enfin, je suis toujours impres­sionné, mais aussi mal à l’aise, face aux grandes théo­ries globa­li­santes, qui cherchent à nous montrer la voie pour sortir tota­le­ment de notre système capi­talo-étatiste. Tu affir­mais, dans ta toute première ques­tion, « qu’il nous faut impé­ra­ti­ve­ment dissoudre la société indus­trielle en plus petites enti­tés jusqu’à parve­nir à des enti­tés à taille humaine, qu’on pour­rait alors auto­gé­rer ». Je ne suis pas en désac­cord, mais je ne comprends pas la signi­fi­ca­tion poli­tique réelle d’une telle affir­ma­tion, sinon que ce n’est que l’ex­pres­sion d’un souhait, d’un espoir, d’un rêve. Ce n’est pas que je consi­dère ces thèses inin­té­res­santes, ou fausses, mais elles dépassent de beau­coup ma propre capa­cité à théo­ri­ser ou même imagi­ner la sortie de notre système, voire sa fin. Surtout, je ne suis pas certain que les civi­li­sa­tions s’ef­fondrent à coup de théo­ries, ni même à coups d’es­poir et de rêves. L’ef­fon­dre­ment des civi­li­sa­tions, y compris la nôtre, me semble inévi­table au fil des siècles ou des millé­naires, mais ce sont de vastes mouve­ments, souter­rains ou non, qui provoquent les fissures, les crises, le chaos, les trans­for­ma­tions et les renais­sances. Pas la théo­rie de tel ou tel grand penseur, ni telle ou telle affir­ma­tion avançant « qu’il faut impé­ra­ti­ve­ment… », si tu vois ce que je veux dire.

Si j’ap­pa­rais peut-être moi aussi trop arro­gant dans mes écrits sur la démo­cra­tie et l’ago­ra­phi­lie, le cœur de ma propo­si­tion est pour­tant tout simple, et bien plus modeste : il est toujours plus juste et légi­time de prendre des déci­sions ensemble, sans que personne ne puisse impo­ser sa volonté, ses désirs et ses inté­rêts sur les autres. Ni plus, ni moins. Je n’ai aucune idée si une telle propo­si­tion peut sauver l’hu­ma­nité de sa perte, ni permette rapi­de­ment de détruire cette civi­li­sa­tion et d’en déve­lop­per une nouvelle. En fait, j’en doute. Mais je n’ai pas d’autre solu­tion à propo­ser. Et ce que je propose peut être mis en pratique ici et main­te­nant, et partout, sans attendre la solu­tion globale.

4. Je comprends ta réponse, et ta remarque sur la théo­rie, qui est juste. Cepen­dant, propo­ser un hori­zon théo­rique permet de rassem­bler, et de savoir où l’on veut aller. Et puis cela pour­rait donner une fausse impres­sion concer­nant Derrick Jensen et son ouvrage, notam­ment avec l’or­ga­ni­sa­tion Deep Green Resis­tance (DGR), qui encou­rage et parti­cipe à la lutte écolo­giste radi­cale. Loin de se conten­ter de théo­rie,  il a parti­cipé à créer cette orga­ni­sa­tion mili­tante, basée sur un livre éponyme de 800 pages qui consti­tue une sorte de guide pratique pour orga­ni­ser une véri­table résis­tance contre l’in­dus­tria­lisme, sabo­ter les projets destruc­teurs, etc., et que l’on s’ap­prête à publier en français.

Cela dit, dans ton dernier livre, toujours, tu sembles récu­ser la critique que certains détrac­teurs de la démo­cra­tie directe (agora­phobes) émettent à l’en­contre de la démo­cra­tie athé­nienne, à savoir qu’elle n’était pas vrai­ment une démo­cra­tie (les femmes et les esclaves n’étaient pas inclus dedans). Mais il me semble qu’il y aurait une autre manière de voir les choses : si le programme scolaire d’État nous enseigne que la démo­cra­tie c’est Athènes, n’est-ce pas une manière pour lui de justi­fier la fausse démo­cra­tie qu’on connaît en ce moment ? Autre­ment dit, ne se pour­rait-il pas qu’en ne propo­sant comme défi­ni­tion de la démo­cra­tie que la démo­cra­tie athé­nienne, qui était rela­ti­ve­ment oligar­chique, il justi­fie par-là l’ordre social exis­tant (appe­ler une oligar­chie démo­cra­tie pour pouvoir justi­fier d’ap­pe­ler démo­cra­tie une oligar­chie) ?

FDD. Là encore, je vais répondre en deux temps. Premiè­re­ment, Athènes repré­sente un bon exemple d’un régime de démo­cra­tie directe qui a pris des déci­sions injustes, à savoir d’ex­clure les femmes et les étran­gers, et de main­te­nir l’es­cla­vage. Évidem­ment, bien des monar­chies, des aris­to­cra­ties et des répu­bliques ont égale­ment exclu les femmes et les étran­gers du corps poli­tique, et ont main­tenu l’es­cla­vage. Miso­gy­nie, racisme et escla­va­gisme ne sont donc pas des consé­quences de la démo­cra­tie directe ; cela peut concer­ner toutes les formes de régimes poli­tiques, y compris le répu­bli­ca­nisme. D’où le dernier chapitre de mon livre, où je propose de discu­ter de quelques enjeux de lutte de pouvoir et d’ex­clu­sion spéci­fiques à l’ago­ra­phi­lie (démo­cra­tie directe), et à certaines solu­tions, soit le mandat impé­ra­tif, le consen­sus et les regrou­pe­ments auto­nomes en non-mixité pour les caté­go­ries subal­ternes oppri­mées, exploi­tées, exclues.

Deuxiè­me­ment, je ne crois pas qu’A­thènes soit aujourd’­hui présen­tée comme la réfé­rence ultime à la démo­cra­tie dans l’objec­tif de justi­fier les inéga­li­tés sociales que l’on retrouve dans les régimes libé­raux-répu­bli­cains. Je crois plutôt [c’est ce que j’ai essayé de démon­trer dans un autre livre : voir la vidéo ci-après] que la réfé­rence à Athènes comme lieu de nais­sance de la démo­cra­tie permet de faire croire que les « démo­cra­ties » d’aujourd’­hui sont des régimes dans lesquels le peuple serait réel­le­ment souve­rain, quoi que par le biais de la repré­sen­ta­tion, juste­ment à cause des nations modernes qui comptent trop d’in­di­vi­dus et s’étendent sur de trop vastes terri­toires pour pratiquer la démo­cra­tie directe (on revient au problème moderne de la taille des commu­nau­tés poli­tiques humaines).

Or les régimes libé­raux-répu­bli­cains ne sont évidem­ment pas des démo­cra­ties, et le peuple n’y est évidem­ment pas souve­rain : ce sont des monar­chies et des aris­to­cra­ties élec­tives.

5. Dans la plupart des mouve­ments sociaux et écolo­gistes, certains parti­sans d’une non-violence stricte (assez dogma­tique) se réfèrent souvent (immanqua­ble­ment) à Gandhi et à MLK (prin­ci­pa­le­ment) de manière assez abstraite, naïve, pour justi­fier et appuyer l’idée que la non-violence (stricte, seule) peut permettre de rempor­ter des victoires. Ainsi que le rappelle Peter Gelder­loos dans son livre Comment la non-violence protège l’État, il me semble que cette tendance émane d’une certaine igno­rance des réali­tés des luttes dont Gandhi et MLK ont parti­cipé (proba­ble­ment liée, en partie, à ce que le système scolaire enseigne l’his­toire de manière partielle et large­ment défor­mée), qui n’étaient pas stric­te­ment non violentes (et dont on pour­rait ques­tion­ner le succès réel, la portée). Qu’en penses-tu ?

FDD. Pour qui s’in­té­resse à ce débat, je suggère aussi la lecture du livre de Stephen D’Arcy, Le langage des sans-voix : les bien­faits du mili­tan­tisme pour la démo­cra­tie, qui propose des analyses très nuan­cées de la déso­béis­sance civile, des Black Blocs, des émeutes et même de la lutte armée. Dans une pers­pec­tive plus radi­cale et plus déses­pé­rée, il faut lire le livre de Günther Anders, La violence : oui ou non — une discus­sion néces­saire.

Si, de plus, tu me permets de m’adon­ner encore ouver­te­ment à de l’au­to­pro­mo­tion, j’ose rappe­ler que j’ai traité assez longue­ment de cette ques­tion dans un autre de mes livres, sur les Black Blocs, ainsi que dans une préface rédi­gée pour la version française du livre Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelder­loos. La non-violence et les person­nages histo­riques comme Gandhi et Martin Luther King sont en effet géné­ra­le­ment présen­tés de manière très cari­ca­tu­rale, simpliste et dogma­tique. Le mouve­ment anti­nu­cléaire, par exemple, a connu des débats et des déchi­re­ments parce que des mili­tantes et mili­tants propo­saient d’ap­por­ter une pince pour décou­per une clôture entou­rant un chan­tier de réac­teur nucléaire, ce que d’autres consi­dé­raient comme une violence inac­cep­table. Dans d’autres cas, la non-violence est invoquée pour critiquer et même justi­fier l’ar­res­ta­tion de cama­rades parce qu’elles ont fracassé des vitrines d’une banque. Cela m’ap­pa­raît absurde.

Le discours contem­po­rain présente trop souvent une fausse histoire de l’ac­ces­sion de l’Inde à l’in­dé­pen­dance (Gandhi), ou du mouve­ment des droits civiques aux États-Unis (King), de la fin de l’Apar­theid ou de la Chute du mur de Berlin : dans tous ces cas, la violence a joué un rôle impor­tant. Le mouve­ment de non-violence de Gandhi parti­ci­pait d’un vaste mouve­ment poli­tique dont certains éléments maniaient les armes, de même pour le mouve­ment des droits civiques aux États-Unis, sans comp­ter que les États-Unis ont connu des dizaines d’émeutes, parfois pendant plusieurs jours, dans les quar­tiers afri­cains-améri­cains dans les années 1960. Martin Luther King a déclaré alors que l’« émeute est le langage des sans-voix ». Il n’est pas possible de savoir quel aurait été l’im­pact des mobi­li­sa­tions non violentes sans les actions violentes, indi­vi­duelles et collec­tives.

6. Je n’ai jamais autant appris et étudié qu’a­près avoir arrêté « mes études ». J’ai alors réalisé ce que cela implique que l’école soit une insti­tu­tion d’État, conçue par et pour lui, en tant qu’ou­til de contrôle social (et non pas comme outil d’éman­ci­pa­tion humaine), ainsi que l’ex­pri­maient ouver­te­ment certains fonda­teurs de l’école moderne, comme Napo­léon Bona­parte :

« Tant qu’on n’ap­pren­dra pas dès l’en­fance s’il faut être répu­bli­cain ou monar­chique, catho­lique ou irré­li­gieux etc., l’État ne formera point une nation ; il repo­sera sur des bases incer­taines et vagues ; il sera constam­ment exposé aux désordres et aux chan­ge­ments. » / « Mon but prin­ci­pal, dans l’éta­blis­se­ment d’un corps ensei­gnant, est d’avoir un moyen de diri­ger les opinions poli­tiques et morales. »

Ou François Guizot : « L’au­to­rité souve­raine peut diri­ger l’Ins­truc­tion publique de deux manières : 1° par la voie et d’après les prin­cipes de l’ad­mi­nis­tra­tion ordi­naire ; 2° en la confiant à un grand corps formé d’après certaines règles et soumis à un gouver­ne­ment spécial […]. Or l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Ins­truc­tion publique diffère essen­tiel­le­ment de tout le reste […]. Elle ne peut réus­sir qu’en inspi­rant un même esprit […]. Réunir tous les établis­se­ments publics en un grand corps soumis à la surveillance d’une auto­rité supé­rieure, placée au centre même du gouver­ne­ment ; donner à cette auto­rité tous les moyens de répandre et de distri­buer conve­na­ble­ment l’ins­truc­tion, de propa­ger les bonnes doctrines reli­gieuses, morales et poli­tiques […]. Ce sont là les motifs qui commandent la forma­tion d’un corps ensei­gnant, comme l’unique moyen par lequel on puisse aujourd’­hui donner à l’Ins­truc­tion publique cette régu­la­rité, cette stabi­lité, cette confiance sans lesquelles les hommes qui s’y vouent ne procu­re­raient point à l’État les avan­tages qu’il est en droit d’at­tendre de leurs travaux. »

Ou encore Jules Ferry : « Quand nous parlons d’une action de l’État dans l’édu­ca­tion, nous attri­buons à l’État le seul rôle qu’il puisse avoir en matière d’en­sei­gne­ment et d’édu­ca­tion : il s’en occupe pour main­te­nir une certaine morale d’État, certaines doctrines d’État qui sont néces­saires à sa conser­va­tion. »

Cela semble impliquer que lorsque l’école parvient à former des esprits critiques, des esprits libres, liber­taires, capables de remettre en ques­tion l’exis­tence de l’État, par exemple, c’est en dépit de — et non grâce à — ce qu’elle est. Qu’en penses-tu ?

FDD. Premiè­re­ment, l’Uni­ver­sité aujourd’­hui forme avant tout des tech­ni­ciens dans les grandes facul­tés ou les grandes écoles de génie, de méde­cine, de droit, de commerce. Dans mon univer­sité, qui se prétend la plus progres­siste au Québec, envi­ron 30 % du corps ensei­gnant et du corps étudiant relèvent de l’École de gestion, qui forme les cadres supé­rieurs et inter­mé­diaires du système capi­ta­liste dans des agences de comp­ta­bi­lité et de marke­ting ou dans des firmes privées. Il y a bien des poches de pensée critique dans les sciences humaines et sociales, mais là aussi s’im­posent souvent des concep­tions plutôt conven­tion­nelles des insti­tu­tions, des socié­tés, des dyna­miques sociales. L’État occupe un rôle central en science poli­tique, la disci­pline dans laquelle j’ai été formé. L’exis­tence de l’État et sa légi­ti­mité ne sont presque jamais remises en ques­tion, pas plus que l’im­por­tance des élec­tions, des partis poli­tiques, etc. Plusieurs collègues et des étudiantes et des étudiants semblent inca­pables d’ima­gi­ner des commu­nau­tés fonc­tion­nant sans État, ou même sans chef. C’est plutôt décou­ra­geant.

Or, même quand on veut « bras­ser un peu la cage », on ne l’abo­lit pas tout à fait. J’en­seigne par exemple depuis plusieurs années un cours sur les théo­ries et pratiques de l’anar­chisme. À la fin de la session, je dois attri­buer des notes (une obli­ga­tion de l’ins­ti­tu­tion) et l’en­sei­gne­ment reste plutôt tradi­tion­nel, même si j’es­saie d’en­cou­ra­ger la parti­ci­pa­tion étudiante. Plusieurs dans la classe veulent une bonne note, pour s’as­su­rer d’une bonne moyenne géné­rale dans une pers­pec­tive de diplo­ma­tion, puis de recherche d’un emploi sala­rié.

Cela dit, en compa­rai­son à d’autres insti­tu­tions hiérar­chiques, certaines univer­si­tés et certains dépar­te­ments de sciences humaines et sociales, ou encore en art et lettres, offrent un envi­ron­ne­ment plutôt stimu­lant en termes d’échanges et de réflexions dans des pers­pec­tives critiques. Dans mon contrat d’em­bauche, il est aussi stipulé que j’ai le droit à la liberté d’ex­pres­sion, y compris pour critiquer mon employeur : bien des compa­gnies privées n’ac­cep­te­raient jamais de telles frondes de la part de leurs sala­riés. Le corps étudiant reste aussi dans une posi­tion parti­cu­lière par rapport à l’ins­ti­tu­tion et au système en géné­ral : pas encore tout à fait inté­gré, par encore tout à fait assi­milé. Dans mon univer­sité, je croise beau­coup de fémi­nistes radi­cales, de queers révo­lu­tion­naires, d’anar­chistes et de commu­nistes, d’éco­lo­gistes et d’an­tis­pé­cistes. L’ins­ti­tu­tion en soi est un espace de mobi­li­sa­tions contes­ta­taires, mais aussi un espace de recru­te­ment pour des mobi­li­sa­tions extra muros.

Mais il s’agit du résul­tat d’une histoire insti­tu­tion­nelle spéci­fique, d’un contexte parti­cu­lier, et non d’une nature propre à l’uni­ver­sité qui serait en soi et pour soi un espace culti­vant la pensée critique ; il s’agit là d’une concep­tion stéréo­ty­pée et fausse de l’uni­ver­sité. L’Uni­ver­sité a été fondée et conti­nue d’être une insti­tu­tion qui produit et repro­duit des élites poli­tiques, écono­miques, cultu­relles et scien­ti­fiques.

Le livre que mentionne Dupuis-Déri

7. Parmi les rares univer­si­taires qui suggèrent plus ou moins timi­de­ment ou ouver­te­ment qu’ils aspirent à un monde meilleur, à une société plus juste, qu’ils voudraient que les choses changent (qui vont parfois même jusqu’à soute­nir que tous les fonde­ments idéo­lo­giques de la culture domi­nante sont mauvais ; je pense à certains anthro­po­logues, etc.), certains semblent unique­ment comp­ter sur le pouvoir de la persua­sion, de la sugges­tion, de la raison, du discours, pour ce faire. Ils ne discutent jamais (ou presque) de l’ir­ra­tio­na­lité de nos insti­tu­tions et de nos diri­geants, de leur carac­tère psycho­pa­tho­lo­gique, de la limite de l’ap­pel à la raison ou des recours légaux. Ils se lamentent sur l’état des choses et pour­tant se contentent de discou­rir sans jamais suggé­rer qu’on pour­rait (et devrait) aller bien au-delà. L’es­prit de révolte dispa­raît-t-il du milieu univer­si­taire où il avait timi­de­ment subsisté (au grand dam des diri­geants étatiques et corpo­ra­tistes) pendant quelques temps ?

FDD. C’est un problème à l’uni­ver­sité, mais aussi chez plusieurs agora­philes qui rêvent de démo­cra­tie directe, et qui pensent qu’il faut dépas­ser les clivages entre la droite et la gauche, ou trans­cen­der les classes, ou les rapports sociaux de sexe (entre autres choses). Bref, on postule que toutes les paroles sont égales et que la force du meilleur argu­ment doit l’em­por­ter, que la vérité ressor­tira néces­sai­re­ment d’une déli­bé­ra­tion bien menée ou d’un franc débat.

Je me suis déjà buté à cette posture, quand on voulait me convaincre de parti­ci­per à un débat avec un raciste miso­gyne et homo­phobe comme Alain Soral, sous prétexte que nous avions en partage la critique radi­cale des élites et du régime élec­to­ral, mais aussi sous prétexte qu’il faut bien débattre avec tout le monde (c’est d’ailleurs un de mes soucis avec Etienne Chouard, un éduca­teur à la démo­cra­tie directe qui a insisté pour prendre la défense d’Alain Soral et le quali­fier de résis­tant, sans doute parce que lui aussi critique les élites poli­tiques et capi­ta­listes, mais Soral rêve d’une dicta­ture, et non d’une démo­cra­tie directe).

En Amérique du Nord présen­te­ment, les forces anti­fas­cistes sont régu­liè­re­ment critiquées par des progres­sistes qui leur reprochent de ne pas respec­ter la liberté d’ex­pres­sion (des fascistes et des racistes) et d’être iden­tiques aux fascistes, puisque les deux camps pratique­raient les mêmes méthodes d’in­ti­mi­da­tion.

Or, j’ai voulu montrer dans mon livre La peur du peuple (désolé, encore de l’au­to­pro­mo­tion…) que l’ago­ra­phi­lie ne se limite pas à la déli­bé­ra­tion dans une agora formelle ou infor­melle, mais s’in­carne aussi dans des rassem­ble­ments contes­ta­taires, des mani­fes­ta­tions, voire des émeutes. Je présente de nombreux exemples où le dèmos, ou le peuple assem­blé, se mue en plèbe, ou le peuple émeu­tier, et que ces deux formes d’ex­pres­sion et d’ac­tion peuvent être légi­times, néces­saires et complé­men­taires, selon les contextes et les rapports de force.

Dans mon livre sur les Black Blocs et dans ma préface du livre de Peter Gelder­loos, j’ex­plique aussi que le recours à la force par le peuple peut être légi­time, selon des critères de justice, du bien et du mal, de liberté et d’éga­lité, même si c’est illé­gal selon les critères juri­diques de l’État. Ce débat est alimenté, présen­te­ment, par la lutte des anti­fas­cistes, alors que des progres­sistes s’émeuvent qu’il soit proposé de « frap­per un nazi », alors qu’il faudrait — nous dit-on — argu­men­ter ration­nel­le­ment avec eux. De la défense de la vitrine de McDo à la défense des nazis, certains progres­sistes choi­sissent déci­dé­ment bien mal leurs « victimes » à défendre.

Il est aussi possible être légi­time de pertur­ber une assem­blée qui semble démo­cra­tique, préci­sé­ment parce que ses consé­quences peuvent être injustes, voire désas­treuses, même si le proces­sus de déci­sion est démo­cra­tique. Ainsi, une assem­blée géné­rale d’ac­tion­naires d’une compa­gnie dont les acti­vi­tés détruisent la planète incarne — en prin­cipe — l’idéal de la démo­cra­tie directe, mais elle mérite d’être pertur­bée puisque le sujet de la déli­bé­ra­tion a pour consé­quence la destruc­tion de la planète. Selon moi, une assem­blée de racistes mérite d’être pertur­bée, de même qu’une assem­blée de miso­gynes, etc. (même si, évidem­ment, il faut consi­dé­rer chaque action selon son contexte).

En d’autres mots : l’his­toire de la démo­cra­tie directe et de la lutte entre l’ago­ra­phi­lie et l’ago­ra­pho­bie est aussi l’his­toire de carna­vals turbu­lents, de chari­va­ris, des émeutes, des révoltes et des insur­rec­tions.


  1. John Clark, trop peu connu en français, est un spécia­liste d’Éli­sée Reclus et a écrit de nombreux livres, dont The Impos­sible Commu­nity. Il parti­cipe aussi acti­ve­ment au milieu anar­chiste de la Nouvelle-Orléans. Pour décou­vrir ses posi­tions, voir ce texte, à saveur polé­mique : John Clark, « The domi­na­tion of the text: Morris’s reading of the Impos­sible Commu­nity », Anar­chist Studies, vol. 26, no. 2, 2018.
  2. Pour en savoir plus, voir leur chapitre « Anar­cho-écolo­gistes et défis de survie : réflexions (auto)critiques », dans l’ou­vrage collec­tif, Nous sommes ingou­ver­nables : les anar­chistes au Québec aujourd’­hui, Montréal, Lux, 2013.

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Comments to: Démo­cra­tie directe, violence et tech­no­lo­gie : un entre­tien avec Fran­cis Dupuis-Déri
  • 8 novembre 2018

    Au sujet du “nombre” en début d’article…
    Connaissez-vous le concept du nombre de Dunbar ?

    Le nombre de Dunbar est le nombre maximum d’individus avec lesquels une personne peut entretenir simultanément une relation humaine stable. Cette limite est inhérente à la taille de notre cerveau impliqué dans les fonctions cognitives dites supérieures, le néocortex.

    Ce nombre est estimé par l’anthropologue britannique Robin Dunbar entre 100 et 230 personnes1 et a une valeur admise en pratique de 150 personnes.

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  • 10 novembre 2018

    “des progressistes s’émeuvent qu’il soit proposé de « frapper un nazi » ”
    Le problème avec tout ça aujourd’hui c’est qu’on peut se faire frapper pour ses idées, quand bien même elles ne restent que des idées (ou des discours). Une personne qui n’aime pas l’homosexualité en a le droit… c’est son sentiment. En revanche, si elle commence à aller massacrer des gens pour leur sexualité, là, il me semble qu’on est en droit d’agir.
    C’est la ou les “anti-fa” sont parfois dangereux, quand ils sont uniquement sur le terrain des idées -et encore, je dirais plutôt des étiquettes que des idées- et la dessus je rejoints Étienne Chouard qui défend la libre expression de Soral (et d’autres).

    De plus, même derrière des étiquettes à priori “d’extrême droite”, on pioche parfois des infos (faits historiques, corrélations etc) intéressantes qui peuvent nourrir la réflexion de chacun. C’est dommage de se limiter à ce qu’on a “le droit d’écouter”…. Surtout que la plupart des gens s’autocensurent dans leurs lectures et du coup s’appuient sur des “on dit” pour critiquer untel et untel (“On dit que Dieudonné est antisémite, donc c’est vrai… mais je ne l’ai jamais écouté”).

    Interdire de parler à quelqu’un signifie qu’on a peur qu’il parle. Pourquoi? On a peur qu’il convainque les autres de sa pensée mauvaise? Cela signifie à mon sens qu’on se place au dessus des autres, car à priori, on sait mieux que les autres et donc on se donne le droit de les priver, par exemple d’une conférence de Soral, car on sait qu’ils ne sont pas capables de faire le tri… N’est-ce pas une pensée un poil suprémaciste?

    J’ai milité pour le rassemblement anti-libéral en 2007, fait un tas d’actions qu’on pourrait qualifier “d’extrême gauche”, je me retrouve plutôt, à présent, dans l’anarchisme dans la mesure ou l’Etat n’a pas de sens pour moi; et en même temps, entre UE et Etat, je choisi quand même État -c’est pour ça que j’ai voté Asselineau – qui explique très bien par qui a été promue l’UE- comme entité plus “raisonnable”, tout en ayant conscience que ce mec n’est pas mon idole mais qu’il semble dire vrai et juste là dessus. Et en même temps, je me dis que voter, ça entretien le système, alors je ne devrais peut-être pas…
    Je veux la destruction de l’école d’Etat, la chute du système industriel, un retour à des communautés sauvages… Et hier j’étais sur Agoravox à écouter Pierre Hillard, en laissant de côté son idéologie monarchiste, mais en y piochant des faits historiques intéressants.

    Tout ça, ça s’appelle le discernement. Je choisi de lire et d’écouter qui je veux et j’évolue dans mes réflexions au fil du temps. Il me semble que c’est comme ça qu’avance un esprit libre. Et si on est anarchiste, on est pour l’esprit libre.

    Voila ce que j’avais à dire à FDD.

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    • 11 novembre 2018

      J’ajouterai simplement que taper sur un raciste, un fascite, un homophobe ou un misogyne ne l’a jamais fait changer d’avis (tout comme taper sur un communiste, un anarchiste, etc.). Casser la vitrine de la licence McDo de Mme Michu ne porte pas préjudice à la corporate McDo, cela pose des problèmes seulement à Mme Michu.
      La violence (en dehors de la légitime défense) comme moyen d’action est légitime si et seulement si elle a un résultat, si elle est utile à la cause qu’elle défend.
      Autrement, c’est, à mon sens, un nihilisme contre-productif.

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