Un excellent texte de George Orwell. Il s’a­git du cha­pitre XII de son livre Le Quai de Wigan, (1937, tra­duit de l’anglais par Michel Pétris, éd. Ivréa, 1982). Bien que nous ne soyons par­ti­sans d’au­cune socié­té de masse, fut-elle socia­liste, sa cri­tique du machi­nisme et du pro­gres­sisme est très juste et très claire.


Prié d’expliquer pour­quoi les gens intel­li­gents se trouvent si sou­vent de l’autre côté de la bar­ri­cade, le socia­liste invo­que­ra en géné­ral des rai­sons de bas inté­rêt, conscientes ou incons­cientes, la convic­tion non fon­dée que le socia­lisme ne peut pas « mar­cher », ou la simple peur des hor­reurs et désa­gré­ments inhé­rents à la période révo­lu­tion­naire pré­cé­dant l’instauration du socia­lisme. Tout ceci a certes son impor­tance, mais il ne manque pas d’individus insen­sibles à des consi­dé­ra­tions de cet ordre et qui n’en sont pas moins réso­lu­ment hos­tiles au socia­lisme. S’ils rejettent le socia­lisme, c’est pour des rai­sons spi­ri­tuelles ou « idéo­lo­giques ». Leur refus n’est pas dic­té par l’idée que « ça ne peut pas mar­cher », mais au contraire par la crainte que ça marche trop bien. Ce qu’ils redoutent, ce n’est pas les évé­ne­ments qui peuvent venir trou­bler le cours de leur vie, mais ce qui se pas­se­ra dans un futur éloi­gné, quand le socia­lisme sera deve­nu une réa­li­té.

Il m’a très rare­ment été don­né de ren­con­trer un socia­liste convain­cu capable de com­prendre que les gens réflé­chis puissent être en désac­cord avec l’objectif vers lequel semble tendre le socia­lisme. Le mar­xiste, en par­ti­cu­lier, ne veut voir là qu’une mani­fes­ta­tion de sen­ti­men­ta­li­té bour­geoise. En règle géné­rale, les mar­xistes ne sont pas très habiles pour ce qui est de lire dans les pen­sées de leurs adver­saires ; s’il en était autre­ment, la situa­tion en Europe ne serait peut-être pas aus­si cri­tique qu’elle l’est aujourd’hui. En pos­ses­sion d’une tech­nique qui, semble-t-il, four­nit réponse à tout, ils ne se sou­cient guère de cher­cher à savoir ce qui se passe dans la tête des autres. Je cite­rai ici un exemple pour mieux me faire com­prendre. Se réfé­rant à la théo­rie lar­ge­ment dif­fu­sée — et qui en un sens est cer­tai­ne­ment vraie — selon laquelle le fas­cisme est un pro­duit du com­mu­nisme, M. N. A. Hol­da­way, un des auteurs mar­xistes les plus solides que nous ayons, écrit ce qui suit :

« La légende écu­lée du com­mu­nisme condui­sant au fas­cisme… L’élément de véri­té qu’elle com­porte, le voi­là : l’apparition d’une acti­vi­té com­mu­niste aver­tit les classes diri­geantes que les par­tis tra­vaillistes démo­cra­tiques ne sont plus à même de tenir en coupe réglée la classe ouvrière, et que la dic­ta­ture capi­ta­liste doit dès lors prendre une autre forme pour se per­pé­tuer. »

On voit ici où le bât blesse. Ayant déce­lé la cause éco­no­mique cachée du fas­cisme, l’auteur pose comme allant de soi que l’aspect spi­ri­tuel de la ques­tion est dénué d’importance. Le fas­cisme est dépeint comme une manœuvre de la « classe diri­geante », ce qu’il est effec­ti­ve­ment en sub­stance. Mais ceci explique uni­que­ment l’attirance que le fas­cisme peut exer­cer sur les capi­ta­listes. Que dire des mil­lions de gens qui ne sont pas des capi­ta­listes, qui, sur le plan maté­riel, n’ont rien à attendre du fas­cisme, qui bien sou­vent s’en rendent par­fai­te­ment compte, et qui pour­tant sont fas­cistes ? De toute évi­dence, leur choix est pure­ment idéo­lo­gique. S’ils se sont jetés dans les bras du fas­cisme, c’est uni­que­ment parce que le com­mu­nisme s’est atta­qué, ou a paru s’attaquer, à des valeurs (patrio­tisme, reli­gion) qui ont des racines plus pro­fondes que la rai­son éco­no­mique. Et en ce sens, il est par­fai­te­ment exact que le com­mu­nisme fait le lit du fas­cisme. Il est navrant que les com­mu­nistes s’obstinent à sor­tir des lapins éco­no­miques de cha­peaux idéo­lo­giques. En un sens, cela a bien pour effet de révé­ler la véri­té, mais avec cette consé­quence annexe que la pro­pa­gande com­mu­niste manque pour l’essentiel son but. C’est cette réac­tion de rejet intel­lec­tuel à l’égard du socia­lisme, telle qu’elle se mani­feste sur­tout chez les esprits récep­tifs, que je veux étu­dier dans ce cha­pitre. Cette ana­lyse sera assez longue dans la mesure où la réac­tion en ques­tion est très lar­ge­ment répan­due, très puis­sante, et presque tota­le­ment négli­gée par les pen­seurs socia­listes.

La pre­mière chose à signa­ler, c’est que le concept de socia­lisme est aujourd’hui qua­si­ment indis­so­ciable du concept de machi­nisme. Le socia­lisme est, fon­da­men­ta­le­ment, un cre­do urbain. Il a connu un déve­lop­pe­ment sen­si­ble­ment paral­lèle à celui de l’industrialisme, il a tou­jours plon­gé ses racines dans le pro­lé­ta­riat des villes, l’intelligentsia des villes, et il est dou­teux qu’il puisse sur­gir dans une socié­té qui ne serait pas une socié­té indus­trielle. Si l’on prend l’industrialisme comme fait de départ, l’idée du socia­lisme se pré­sente tout natu­rel­le­ment à l’esprit, étant don­né que la pro­prié­té pri­vée n’est tolé­rable que si chaque indi­vi­du (ou famille, ou toute autre uni­té de base) peut vivre selon une cer­taine forme d’autarcie. Mais l’industrialisme a pour effet d’empêcher l’individu de se suf­fire à lui-même, ne serait-ce qu’un bref moment. L’industrialisme, dès qu’il dépasse un cer­tain seuil (pla­cé d’ailleurs assez bas), doit conduire à une forme de col­lec­ti­visme. Pas for­cé­ment au socia­lisme, bien enten­du : on peut conce­voir qu’il débouche sur l’État escla­va­giste que le fas­cisme semble annon­cer. Et l’inverse est éga­le­ment vrai. Le machi­nisme appelle le socia­lisme, mais le socia­lisme en tant que sys­tème mon­dial implique le machi­nisme, puisqu’il sous-entend cer­taines exi­gences incom­pa­tibles avec le mode de vie pri­mi­tif. Il exige, par exemple, une inter­com­mu­ni­ca­tion constante et un échange per­pé­tuel de mar­chan­dises entre les dif­fé­rents points du globe. Il exige un cer­tain degré de cen­tra­li­sa­tion. Il exige un niveau de vie sen­si­ble­ment égal pour tous les êtres humains et, sans doute, une cer­taine uni­for­mi­té dans l’éducation. Nous pou­vons en conclure qu’une Terre où le socia­lisme serait deve­nu une réa­li­té devrait être au moins aus­si méca­ni­sée que les États-Unis d’aujourd’hui, et vrai­sem­bla­ble­ment beau­coup plus. En tout cas, aucun socia­liste n’oserait s’inscrire en faux contre cette affir­ma­tion. Le monde socia­liste est tou­jours pré­sen­té comme un monde tota­le­ment méca­ni­sé, stric­te­ment orga­ni­sé, aus­si étroi­te­ment tri­bu­taire de la machine que les civi­li­sa­tions antiques pou­vaient l’être des esclaves.

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Jusque là, tout va très bien, ou très mal, comme l’on vou­dra. Par­mi les gens qui réflé­chissent, beau­coup, pour ne pas dire la majo­ri­té, ne nour­rissent aucun pen­chant par­ti­cu­lier pour la civi­li­sa­tion des machines. […] Le mal­heur, c’est que le socia­lisme, tel qu’il est géné­ra­le­ment pré­sen­té, char­rie avec lui l’idée d’un pro­grès méca­nique conçu non pas comme une étape néces­saire mais comme une fin en soi — je dirais presque comme une nou­velle reli­gion. Cela saute aux yeux quand on consi­dère tout le bat­tage orches­tré autour des réa­li­sa­tions méca­niques de la Rus­sie sovié­tique (les trac­teurs, le bar­rage sur le Dnie­pr, etc.). Karel Capek épingle fort bien le phé­no­mène dans la ter­rible fin de son roman R.U.R. (Rossum’s Uni­ver­sal Robots), où l’on voit les robots, ayant exter­mi­né le der­nier repré­sen­tant de la race humaine, pro­cla­mer leur inten­tion de « construire beau­coup de mai­sons » (pour le seul plai­sir d’en construire, sans plus). Les indi­vi­dus les mieux dis­po­sés à l’égard du socia­lisme sont en même temps ceux qui se pâment d’enthousiasme devant le pro­grès méca­nique en tant que tel. Et cela est si vrai que la plu­part des socia­listes sont inca­pables d’admettre qu’on puisse avoir une opi­nion contraire. En règle géné­rale, l’argument le plus fort qu’ils trouvent à vous oppo­ser consiste à dire que la méca­ni­sa­tion du monde actuel n’est rien com­pa­rée à ce que l’on ver­ra quand le socia­lisme aura triom­phé. Là où il y a aujourd’hui un avion, il y en aura alors cin­quante ! Toutes les tâches aujourd’hui effec­tuées manuel­le­ment seront alors exé­cu­tées par la machine. Tout ce que l’on fabrique aujourd’hui avec du cuir, du bois ou de la pierre sera fait de caou­tchouc, de verre ou d’acier. Il n’y aura plus de désordre, plus de gas­pillage, plus de déserts, plus d’animaux sau­vages, plus de mau­vaise herbe, on aura oublié la mala­die, la pau­vre­té, la souf­france, etc. Le monde socia­liste s’annonce avant tout comme un monde ordon­né, un monde fonc­tion­nel. Mais c’est pré­ci­sé­ment cette vision d’un futur à la Wells, d’un futur nicke­lé qui rebute les esprits récep­tifs. Il est à remar­quer que cette concep­tion essen­tiel­le­ment pan­tou­flarde du pro­grès n’est pas un article inamo­vible de la doc­trine socia­liste. Mais on en est venu à la consi­dé­rer comme telle, avec ce résul­tat que le conser­va­tisme vis­cé­ral exis­tant à l’état latent chez toute sorte de gens ne demande qu’à se mobi­li­ser contre le socia­lisme.

Tout indi­vi­du à l’esprit récep­tif connaît des moments où il se prend à dou­ter de la machine et même, dans une cer­taine mesure, des sciences phy­siques. Mais il importe de bien dis­tin­guer les motifs, très dif­fé­rents sui­vant les époques, d’hostilité au machi­nisme et à la science, et de ne pas se lais­ser abu­ser par les mani­fes­ta­tions de dépit de la gent lit­té­raire contem­po­raine, dres­sée contre une science qui a confis­qué à son pro­fit la foudre de la lit­té­ra­ture. La pre­mière attaque en règle contre la science et le machi­nisme que je connaisse se trouve dans la troi­sième par­tie des Voyages de Gul­li­ver. Mais les consi­dé­ra­tions de Swift, aus­si brillantes et sédui­santes soient-elles sur le plan lit­té­raire, n’en sont pas moins hors du sujet, et même plu­tôt bêtes, parce qu’elles pré­sentent le point de vue (la remarque paraî­tra peut-être para­doxale, visant l’auteur des Voyages de Gul­li­ver) d’un homme man­quant d’imagination. Pour Swift, la science n’était qu’un ramas­sis de recettes sor­dides, et les machines le fruit d’élucubrations de cer­veaux déran­gés, des objets qui ne pour­raient jamais fonc­tion­ner. Swift n’avait d’autre cri­tère que l’utilité pra­tique et il lui man­quait cet esprit vision­naire qui lui aurait per­mis de com­prendre qu’une expé­rience dépour­vue sur le moment d’intérêt mani­feste peut por­ter ses fruits dans l’avenir. Il cite, quelque part dans son livre, comme exemple de réus­site incom­pa­rable le fait d’arriver à « faire pous­ser deux brins d’herbe là où aupa­ra­vant il n’en pous­sait qu’un », sans appa­rem­ment s’apercevoir que c’est pré­ci­sé­ment ce que la machine est capable de réa­li­ser. Un peu plus tard, ces machines si mépri­sées se mirent à mar­cher, la science phy­sique conso­li­da son emprise sur le monde, et ce fut le fameux affron­te­ment de la reli­gion et de la science qui remua si fort l’esprit de nos grands-pères. La guerre est aujourd’hui finie, cha­cun des deux adver­saires en pré­sence s’étant replié sur ses posi­tions, per­sua­dé d’avoir rem­por­té la vic­toire, mais nombre d’esprits reli­gieux conti­nuent à entre­te­nir au fond d’eux-mêmes un tenace pré­ju­gé contre la science. Tout au long du dix-neu­vième siècle les voix n’ont pas man­qué pour s’élever contre la science et le machi­nisme (pen­sez aux Temps dif­fi­ciles de Dickens, par exemple), mais cette pro­tes­ta­tion s’appuyait en géné­ral sur l’argument, assez peu consis­tant, que l’industrialisme pré­sen­tait dans les pre­mières phases de son déve­lop­pe­ment un visage cruel et repous­sant.

Les argu­ments déve­lop­pés par Samuel But­ler dans un cha­pitre fameux d’Erew­hon sont d’une autre trempe. Mais But­ler vivait à une époque beau­coup moins féroce que la nôtre, une époque où un indi­vi­du de qua­li­té avait encore le loi­sir de se com­por­ter, s’il le dési­rait, en dilet­tante, et de voir toute l’affaire sous l’angle d’un pur exer­cice intel­lec­tuel. But­ler a aper­çu de manière assez claire l’abjecte dépen­dance dans laquelle pou­vait nous main­te­nir la machine, mais au lieu d’en envi­sa­ger les ultimes consé­quences, il a pré­fé­ré se livrer à une charge qui ne dépasse guère le niveau de la farce. Seule notre époque, l’époque de la méca­ni­sa­tion triom­phante, nous per­met d’éprouver réel­le­ment la pente natu­relle de la machine, qui consiste à rendre impos­sible toute vie humaine authen­tique.

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On aurait sans doute du mal à trou­ver un être doué de pen­sée et de sen­si­bi­li­té qui ne se soit dit un jour ou l’autre, à la vue d’une chaise en tubes, que la machine est l’ennemie de la vie. Mais en règle géné­rale, il s’agit là d’un sen­ti­ment plus ins­tinc­tif que rai­son­né. Les gens se rendent confu­sé­ment compte que le « pro­grès » est un leurre, mais ils abou­tissent à cette conclu­sion par une sorte de sté­no­gra­phie men­tale. Mon rôle est ici de res­ti­tuer les tran­si­tions logiques géné­ra­le­ment esca­mo­tées. La pre­mière ques­tion à se poser est : « Quelle est la fonc­tion de la machine ? » Mani­fes­te­ment, sa fonc­tion pri­mor­diale est d’épargner de la peine, et les gens qui admettent plei­ne­ment la civi­li­sa­tion machi­niste voient rare­ment la néces­si­té d’aller cher­cher plus loin. Voi­ci par exemple quelqu’un qui pro­clame, ou plu­tôt crie sur les toits, son par­fait accord avec le monde méca­ni­sé d’aujourd’hui. Les cita­tions sui­vantes sont tirées de World without Faith de M. John Bee­vers. Écou­tons ce der­nier :

« Il est par­fai­te­ment insen­sé d’affirmer que l’individu moyen d’aujourd’hui, payé de deux livres dix shil­lings à quatre livres par semaine, repré­sente un recul par rap­port au valet de ferme du dix-hui­tième siècle, ou même à tout ouvrier agri­cole ou pay­san appar­te­nant à n’importe quelle com­mu­nau­té exclu­si­ve­ment agri­cole exis­tante ou dis­pa­rue. C’est un men­songe. Il est aus­si inepte de célé­brer à grands cris les effets civi­li­sa­teurs du tra­vail aux champs ou dans une cour de ferme que de s’insurger contre celui qui s’accomplit dans de grands ate­liers de construc­tion de loco­mo­tives ou dans une usine de construc­tion auto­mo­bile. Le tra­vail est un far­deau. Si nous tra­vaillons, c’est parce que nous y sommes obli­gés, et tout tra­vail n’a d’autre fina­li­té que de nous pro­cu­rer du temps de loi­sir et les moyens d’occuper aus­si agréa­ble­ment que pos­sible ce temps de loi­sir ».

Et un peu plus loin :

« L’homme aura bien­tôt assez de temps dis­po­nible et de pou­voir sur la matière pour cher­cher son para­dis sur la Terre sans plus se pré­oc­cu­per de celui qui l’attend au ciel. La Terre sera un endroit si agréable à vivre que le prêtre et le pas­teur n’auront plus guère l’occasion de pro­pa­ger leurs sor­nettes. Un seul coup bien asse­né suf­fit à dégon­fler ces bau­druches ».

M. Bee­vers consacre tout un cha­pitre (le cha­pitre IV de son livre) à illus­trer cette thèse, et son argu­men­ta­tion n’est pas sans inté­rêt dans la mesure où elle tra­duit la forme la plus vul­gaire, la plus igno­ran­tiste et la plus pri­maire du culte de la machine. On entend ici s’exprimer sans entraves toute une frac­tion du monde moderne. Chaque man­geur d’aspirine des ban­lieues recu­lées se fera un devoir d’applaudir des deux mains. Notez le tré­mo­lo indi­gné de M. Bee­vers (« C’est un men­son-on-on-ge ! ») à l’idée que son grand-père ait pu lui être supé­rieur en tant qu’individu ; et à l’idée, encore plus hor­rible, que le fait de retour­ner à un mode de vie plus simple pour­rait le contraindre à se retrous­ser les manches pour accom­plir un véri­table tra­vail. Car le tra­vail, voyez-vous, n’a d’autre but que de nous « pro­cu­rer du temps de loi­sir ». Du loi­sir pour quoi faire ? Pour nous rendre encore plus sem­blables à M. Bee­vers, je sup­pose. La tirade sur le « para­dis sur la Terre » nous per­met tou­te­fois d’imaginer assez pré­ci­sé­ment la civi­li­sa­tion que M. Bee­vers appelle de ses vœux : une sorte de Lyons Cor­ner House ins­tau­rée in sœcu­la sacu­lo­rum et qui devien­drait sans cesse plus vaste et sans cesse plus bruyante. Et vous trou­ve­rez dans n’importe quel livre écrit par un sec­ta­teur du monde de la machine — H. G. Wells par exemple — quan­ti­té de pas­sages du même ton­neau. Com­bien de fois ne nous a‑t-on pas rebat­tu les oreilles avec le cou­plet bour­ra­tif sur les « machines, notre nou­velle race d’esclaves, qui per­met­tront à l’humanité de se libé­rer », etc. Pour ces pen­seurs, semble-t-il, le seul dan­ger de la machine réside dans l’usage qui pour­rait en être fait à des fins de des­truc­tion, comme par exemple les avions en cas de guerre. Mais la guerre et les catas­trophes impré­vi­sibles mises à part, le futur est conçu comme la marche tou­jours plus rapide du pro­grès méca­nique. Des machines pour nous épar­gner de la peine, des machines pour nous épar­gner des efforts de pen­sée, des machines pour nous épar­gner de la souf­france, pour gagner en hygiène, en effi­ca­ci­té, en orga­ni­sa­tion — tou­jours plus d’hygiène, tou­jours plus d’efficacité, tou­jours plus d’organisation, tou­jours plus de machines, jusqu’à ce que nous débou­chions sur cette uto­pie well­sienne qui nous est deve­nue fami­lière et qu’a si jus­te­ment épin­glée Hux­ley dans Le Meilleur des mondes, le para­dis des petits hommes gras­souillets. Natu­rel­le­ment, quand ils rêvent d’un tel futur, les petits hommes gras­souillets ne se voient ni petits ni gras­souillets : ils sont plu­tôt pareils à des dieux. Mais pour­quoi seraient-ils ain­si ? Tout pro­grès méca­nique est diri­gé vers une effi­ca­ci­té tou­jours plus grande ; c’est-à-dire, en fin de compte, vers un monde où rien ne sau­rait aller de tra­vers. Mais dans un tel monde, nombre des qua­li­tés qui, pour M. Wells, rendent l’homme pareil à un dieu ne seraient pas plus extra­or­di­naires que la facul­té qu’a un ani­mal de remuer ses oreilles. Les êtres que l’on voit dans Men Like Gods et The Dream sont pré­sen­tés comme braves, géné­reux et phy­si­que­ment forts. Mais dans un monde d’où tout dan­ger phy­sique aurait été ban­ni — et il est évident que le pro­grès méca­nique tend à éli­mi­ner le dan­ger — peut-on s’attendre à voir se per­pé­tuer le cou­rage phy­sique ? Est-il conce­vable qu’il se per­pé­tue ? Et pour­quoi la force phy­sique se main­tien­drait-elle dans un monde ren­dant inutile tout effort phy­sique ? Et quant à la loyau­té, la géné­ro­si­té, etc., dans un monde où rien n’irait de tra­vers, de telles qua­li­tés seraient non seule­ment sans objet mais aus­si, vrai­sem­bla­ble­ment, inima­gi­nables. En réa­li­té, la plu­part des ver­tus que nous admi­rons chez les êtres humains ne peuvent se mani­fes­ter que face à une souf­france, une dif­fi­cul­té, un mal­heur. Mais le pro­grès méca­nique tend à éli­mi­ner la souf­france, la dif­fi­cul­té, le mal­heur. Des livres comme The Dream ou Men Like Gods affirment impli­ci­te­ment que la force, le cou­rage ou la géné­ro­si­té sub­sis­te­ront parce qu’il s’agit là de ver­tus louables, attri­buts indis­pen­sables de tout être humain à part entière. Il faut donc croire que les habi­tants d’Utopie crée­raient des dan­gers arti­fi­ciels pour trem­per leur cou­rage, et feraient des hal­tères pour se for­ger des muscles qu’ils n’auraient jamais à uti­li­ser. On voit ici l’énorme contra­dic­tion géné­ra­le­ment pré­sente au cœur de l’idée de pro­grès. Le pro­grès méca­nique tend à vous four­nir un cadre de vie sûr et moel­leux ; et pour­tant, vous lut­tez pour demeu­rer brave et dur. Du même mou­ve­ment, vous vous ruez furieu­se­ment de l’avant et vous rete­nez déses­pé­ré­ment pour res­ter en arrière. Comme un agent de change lon­do­nien qui vou­drait se rendre à son bureau en cotte de maille et s’entêterait à par­ler en latin médié­val. De sorte qu’en der­nière ana­lyse, le cham­pion du pro­grès se fait aus­si le cham­pion de l’anachronisme.

Jusqu’ici j’ai tenu pour acquis que le pro­grès méca­nique ten­dait à rendre la vie sûre et douce. Ceci peut être mis en doute, dans la mesure où toute nou­velle inven­tion méca­nique peut pro­duire des effets oppo­sés à ceux qu’on en atten­dait. Pre­nez par exemple le pas­sage de la trac­tion ani­male aux véhi­cules à moteur. On pour­rait dire à pre­mière vue, consi­dé­rant le nombre effa­rant des vic­times de la route, que l’automobile ne contri­bue pas pré­ci­sé­ment à assu­rer une vie plus sûre. Par ailleurs, il faut pro­ba­ble­ment autant de carac­tère et de force phy­sique pour dis­pu­ter des courses de motos sur cen­drée que pour mater un bron­co ou cou­rir le Grand Natio­nal. Cepen­dant, la pente natu­relle de la machine est de deve­nir tou­jours plus sûre, tou­jours plus facile à mettre en œuvre. Le dan­ger repré­sen­té par les acci­dents dis­pa­raî­trait si nous déci­dions de prendre à bras le corps le pro­blème de la cir­cu­la­tion rou­tière, comme il nous fau­dra tôt ou tard le faire. En atten­dant, l’automobile en est arri­vée à un point de per­fec­tion­ne­ment tel que tout indi­vi­du qui n’est pas aveugle ou para­ly­tique peut se mettre au volant au bout de quelques leçons. Aujourd’hui, il faut beau­coup moins de sang-froid, d’habileté, pour conduire pas­sa­ble­ment une auto­mo­bile qu’il n’en faut pour mon­ter cor­rec­te­ment un che­val. D’ici vingt ans, il se peut qu’il n’y faille plus ni sang-froid ni habi­le­té. C’est pour­quoi, si l’on consi­dère la socié­té dans son ensemble, il faut bien avouer que le pas­sage du che­val à l’automobile s’est : tra­duit par un amol­lis­se­ment de l’être humain. Pre­nons une autre inven­tion — l’avion par exemple, qui, à pre­mière vue, ne semble pas fait pour rendre la vie plus sûre. Les pre­miers avia­teurs étaient des hommes d’un extra­or­di­naire cou­rage, et il faut aujourd’hui encore une bonne dose de sang-froid pour pilo­ter un plus lourd que l’air. Mais la machine s’est déjà enga­gée sur sa pente natu­relle. Comme aujourd’hui l’automobile, l’avion pour­ra bien­tôt être confié au pre­mier venu. Un mil­lion d’ingénieurs tra­vaillent, presque à leur insu, pour par­ve­nir à ce but. Et fina­le­ment — c’est là le but, même si on ne l’atteint jamais tout à fait — vous obtien­drez un avion qui ne deman­de­ra pas à son pilote plus d’adresse ou de cou­rage qu’il n’en faut à un bébé pour se lais­ser pro­me­ner dans son lan­dau. Et c’est dans cette direc­tion que s’effectue et doit conti­nuer à s’effectuer tout pro­grès méca­nique. Une machine évo­lue en s’automatisant, c’est-à-dire en deve­nant plus facile à uti­li­ser, plus fiable. La fina­li­té ultime du pro­grès méca­nique est donc d’aboutir à un monde entiè­re­ment auto­ma­ti­sé — c’est-à-dire, peut-être, un monde peu­plé d’automates.

M. Wells nous répli­que­rait sans doute que le monde ne devien­dra jamais tota­le­ment fiable, indé­ré­glable, pour cette rai­son que, quel que soit le niveau d’efficacité auquel on par­vient, on bute tou­jours sur de nou­velles dif­fi­cul­tés. Ain­si (c’est là une des idées favo­rites de M. Wells : il l’a reprise dans Dieu sait com­bien de péro­rai­sons) le jour où un ordre par­fait régne­ra sur cette pla­nète, il fau­dra alors s’atteler à la tâche gigan­tesque qui consis­te­ra à atteindre et colo­ni­ser un autre monde. Mais ce n’est que recu­ler pour mieux sau­ter : l’objectif, lui, demeure inchan­gé. Qu’on colo­nise une autre pla­nète, et le jeu du pro­grès méca­nique recom­mence. Le monde indé­ré­glable aura été rem­pla­cé par un sys­tème solaire indé­ré­glable, par un uni­vers indé­ré­glable. Se vouer à l’idéal de l’efficacité méca­nique, c’est se vouer à un idéal de mol­lesse. Mais pareil idéal n’a rien qui puisse sus­ci­ter l’enthousiasme : de sorte que le pro­grès appa­raît tout entier comme une course fré­né­tique vers un but qu’on espère ne jamais atteindre. Par­fois — cela n’est pas très fré­quent mais cela arrive — on tombe sur un indi­vi­du qui, tout en com­pre­nant bien que ce que l’on appelle com­mu­né­ment pro­grès va de pair avec ce que l’on appelle aus­si com­mu­né­ment déca­dence, ne s’en déclare pas moins par­ti­san de ce pro­grès. Ain­si s’explique que dans l’Utopie de M. Shaw une sta­tue ait été éle­vée à Fal­staff, en tant que pre­mier homme à avoir pro­non­cé un éloge de la lâche­té.

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Mais l’affaire va infi­ni­ment plus loin. Jusqu’ici, je me suis bor­né à signa­ler la contra­dic­tion qu’il y a à vou­loir en même temps le pro­grès méca­nique et la pré­ser­va­tion de qua­li­tés ren­dues super­flues par ce même pro­grès. La ques­tion qu’il faut main­te­nant se poser, c’est de savoir s’il existe une seule acti­vi­té humaine qui ne souf­fri­rait pas irré­mé­dia­ble­ment de la toute-puis­sance de la machine.

La fonc­tion de la machine est de nous épar­gner du tra­vail. Dans un monde entiè­re­ment méca­ni­sé, toutes les tâches ingrates et fas­ti­dieuses seraient confiées à la machine, nous lais­sant ain­si libres de nous consa­crer à des occu­pa­tions plus dignes d’intérêt. Pré­sen­té sous cet angle, le pro­jet est admi­rable. Il est navrant de voir une demi-dou­zaine d’hommes suer sang et eau pour creu­ser une tran­chée des­ti­née à rece­voir une conduite d’eau quand une machine de concep­tion assez simple remue­rait la même quan­ti­té de terre en deux ou trois minutes. Pour­quoi ne pas lais­ser faire le tra­vail à la machine, et per­mettre aux hommes de s’occuper d’autre chose ? Mais aus­si­tôt sur­git la ques­tion : quoi d’autre ? En théo­rie, ces hommes sont libé­rés du « tra­vail » pour pou­voir s’adonner à des occu­pa­tions qui ne sont pas du « tra­vail ». Mais qu’est-ce qui est du tra­vail, et qu’est-ce qui n’en est pas ? Est-ce tra­vailler que remuer la terre, scier du bois, plan­ter des arbres, abattre des arbres, mon­ter à che­val, chas­ser, pêcher, nour­rir la basse-cour, jouer du pia­no, prendre des pho­to­gra­phies, construire une mai­son, faire la cui­sine, semer, gar­nir des cha­peaux, répa­rer des moto­cy­clettes ? Autant d’activités qui consti­tuent un tra­vail pour cer­tains et un délas­se­ment pour d’autres. Il y a en fait très peu d’activités qu’on ne puisse clas­ser dans l’une ou dans l’autre caté­go­rie sui­vant la manière dont on les consi­dère. Le pay­san qu’on aura dis­pen­sé de tra­vailler la terre vou­dra peut-être employer tout ou par­tie de ses loi­sirs à jouer du pia­no, tan­dis que le concer­tiste inter­na­tio­nal sau­te­ra sur l’occasion qui lui est offerte d’aller biner un car­ré de pommes de terre. D’où la faus­se­té de l’antithèse entre le tra­vail conçu comme un ensemble de cor­vées assom­mantes et le non-tra­vail vu comme acti­vi­té dési­rable. La véri­té, c’est que quand un être humain n’est pas en train de man­ger, de boire, de dor­mir, de faire l’amour, de jouer à un jeu ou sim­ple­ment de se pré­las­ser sans sou­ci — et toutes ces choses ne sau­raient rem­plir une vie — il éprouve le besoin de tra­vailler. Il recherche le tra­vail, même si ce n’est pas le nom qu’il lui donne. Dès qu’on dépasse le stade de l’idiot de vil­lage, on découvre que la vie doit être vécue dans une très large mesure en termes d’effort. Car l’homme n’est pas, comme semblent le croire les hédo­nistes vul­gaires, une sorte d’estomac mon­té sur pattes. Il a aus­si une main, un œil et un cer­veau. Renon­cez à l’usage de vos mains et vous aurez per­du d’un coup une grande part de ce qui fait votre per­son­na­li­té. Repre­nez à pré­sent la demi-dou­zaine d’hommes occu­pés à creu­ser une tran­chée pour la conduite d’eau. Une machine les a dis­pen­sés de remuer la terre, ils vont se dis­traire en s’adonnant à une autre occu­pa­tion — la menui­se­rie, par exemple. Mais de quelque côté qu’ils se tournent, ils découvrent qu’une autre machine a été mise en place pour faire le tra­vail à leur place. Car, dans un monde com­plè­te­ment méca­ni­sé, il n’y aurait pas plus besoin de menui­siers, de cui­si­niers, de répa­ra­teurs de moto­cy­clettes qu’il n’y aurait besoin de ter­ras­siers pour creu­ser des tran­chées. Il n’est pra­ti­que­ment aucun tra­vail, qu’il s’agisse de har­pon­ner une baleine ou de sculp­ter un noyau de cerise, dont une machine ne puisse s’acquitter. La machine pour­rait même empié­ter sur les acti­vi­tés que nous ran­geons dans la caté­go­rie de l’ « art » ; elle le fait d’ailleurs déjà avec le ciné­ma et la radio. Méca­ni­sez le monde à outrance, et par­tout où vous irez vous bute­rez sur une machine qui vous bar­re­ra toute pos­si­bi­li­té de tra­vail — c’est-à-dire de vie.

A pre­mière vue, la chose peut sem­bler sans gra­vi­té. Qu’est-ce qui vous empê­che­rait de vous consa­crer à votre, tra­vail « créa­teur » sans vous sou­cier aucu­ne­ment des machines qui le feraient pour vous ? Mais l’affaire n’est pas aus­si simple qu’il y paraît. Me voi­ci, qui passe huit heures par jour dans un bureau à tri­mer pour le compte d’une com­pa­gnie d’assurances ; à mes moments de loi­sir, j’ai envie de me livrer à une occu­pa­tion « créa­trice », et c’est pour­quoi je choi­sis de me trans­for­mer en menui­sier d’occasion, pour me fabri­quer une table, par exemple. Notez bien qu’il y a dès le départ quelque chose d’artificiel dans tout cela, car les mai­sons spé­cia­li­sées peuvent me livrer une table bien meilleure que celle qui sor­ti­ra de mes mains. Mais même si je me mets au tra­vail, il m’est impos­sible de le faire dans le même état d’esprit que l’ébéniste du siècle der­nier, et a for­tio­ri que Robin­son sur son île. Car avant même de com­men­cer, le plus gros de la tâche a déjà été accom­pli par des machines. Les outils que j’utilise ne demandent qu’un mini­mum d’habileté. Je peux, par exemple, dis­po­ser d’outils capables d’exécuter sur com­mande n’importe quelle mou­lure, alors que l’ébéniste du siècle der­nier aurait dû effec­tuer le tra­vail au ciseau et à la gouge, outils dont l’emploi sup­pose un réel entraî­ne­ment de la main et de l’œil. Les planches que j’achète sont déjà rabo­tées, les pieds tour­nés méca­ni­que­ment. Je peux même ache­ter la table en pièces déta­chées, qu’il ne reste plus qu’à assem­bler. Mon tra­vail se borne alors à enfon­cer quelques che­villes et à pas­ser un bout de papier de verre. Et s’il en est ain­si dès à pré­sent, cela ne peut qu’empirer dans un futur méca­ni­sé. Avec les maté­riaux et les outils dont on dis­po­se­ra alors, il n’y aura plus la moindre pos­si­bi­li­té d’erreur, et donc plus aucune place pour l’habileté manuelle. Fabri­quer une table sera encore plus facile et encore plus ennuyeux qu’éplucher une pomme de terre. Dans de telles condi­tions, il est absurde de par­ler de « tra­vail créa­tif ». Quoi qu’il en soit, les arts de la main (qui se trans­mettent par l’apprentissage) auront depuis long­temps dis­pa­ru. Cer­tains d’entre eux sont déjà morts, tués par la concur­rence de la machine. Ren­dez-vous dans n’importe quel cime­tière de cam­pagne et essayez de trou­ver une pierre tom­bale cor­rec­te­ment taillée qui soit pos­té­rieure à 1820. L’art, ou plu­tôt le métier de tailleur de pierre, s’est si bien per­du qu’il fau­drait des siècles pour le res­sus­ci­ter.

Mais, dira-t-on, pour­quoi ne pas conser­ver la machine et le tra­vail créa­teur ? Pour­quoi ne pas culti­ver l’anachronisme sous la forme du diver­tis­se­ment à temps per­du ? Nom­breux sont ceux qui ont cares­sé cette idée, de nature, selon eux, à appor­ter une solu­tion simple et élé­gante aux pro­blèmes posés par la machine. […] Celui qui s’est dépla­cé par des moyens pri­mi­tifs dans un pays peu déve­lop­pé sait qu’il y a, entre ce type de voyage et les voyages modernes en train, auto, etc., autant de dif­fé­rence qu’entre la vie et la mort. Le nomade qui se déplace à pied ou à dos d’animal, avec ses bagages char­gés sur un cha­meau ou une voi­ture à bœufs, éprou­ve­ra peut-être toute sorte de désa­gré­ments, mais au moins il vivra pen­dant ce temps. Alors que celui qui roule dans un train express ou vogue à bord d’un paque­bot de luxe ne connaît en fait de voyage qu’un inter­règne, une sorte de mort tem­po­raire. […]

Le pro­grès méca­nique tend ain­si à lais­ser insa­tis­fait le besoin d’effort et de créa­tion pré­sent en l’homme. Il rend inutile, voire impos­sible, l’activité de l’œil et de la main. L’apôtre du pro­grès vous dira par­fois que cela est sans grande impor­tance, mais il est géné­ra­le­ment assez facile de lui clouer le bec en pous­sant à l’extrême les consé­quences de cette manière de voir les choses. Ain­si, pour­quoi conti­nuer à se ser­vir de ses mains pour se mou­cher, par exemple, ou pour tailler un crayon ? Il serait cer­tai­ne­ment pos­sible d’adapter sur ses épaules un dis­po­si­tif de caou­tchouc et d’acier, quitte à lais­ser ses bras se trans­for­mer en moi­gnons où ne res­te­raient que la peau et les os. Et conti­nuer dans cette voie pour chaque organe et chaque facul­té. Il n’y a vrai­ment aucune rai­son impé­ra­tive pour qu’un être humain fasse autre chose que man­ger, boire, dor­mir, res­pi­rer et pro­créer ; tout le reste pour­rait être fait par des machines qui agi­raient à sa place. C’est pour­quoi l’aboutissement logique du pro­grès méca­nique est de réduire l’être humain à quelque chose qui tien­drait du cer­veau enfer­mé dans un bocal. Tel est l’objectif vers lequel nous nous ache­mi­nons déjà, même si nous n’avons, bien sûr, aucu­ne­ment l’intention d’y par­ve­nir : de même qu’un homme buvant quo­ti­dien­ne­ment une bou­teille de whis­ky ne le fait pas dans l’intention bien arrê­tée d’y gagner une cir­rhose du foie. La fin impli­cite du pro­grès, ce n’est peut-être pas tout à fait le cer­veau dans le bocal, mais c’est à coup sûr un effroyable gouffre où l’homme —le sous-homme — s’abîmerait dans la mol­lesse et l’impuissance.

Et le mal­heur, c’est qu’aujourd’hui les mots de « pro­grès » et de « socia­lisme » sont liés de manière indis­so­luble dans l’esprit de la plu­part des gens. On peut tenir pour cer­tain que l’adversaire réso­lu du machi­nisme est aus­si un adver­saire réso­lu du socia­lisme. Le socia­liste n’a à la bouche que les mots de méca­ni­sa­tion, ratio­na­li­sa­tion, moder­ni­sa­tion — ou du moins croit de son devoir de s’en faire le fervent apôtre. Ain­si, tout récem­ment, un per­son­nage en vue du par­ti tra­vailliste indé­pen­dant m’a confes­sé, avec une sorte de rete­nue mélan­co­lique — comme s’il y avait là quelque chose de vague­ment indé­cent — qu’il avait « la pas­sion des che­vaux ». Car voyez-vous, le che­val appar­tient à un pas­sé ter­rien révo­lu et la nos­tal­gie est tou­jours enta­chée d’un vague par­fum d’hérésie. Je ne pense pas quant à moi que cela soit jus­ti­fié, mais c’est un fait : Un fait qui, à lui seul, suf­fit à expli­quer les dis­tances que prennent vis-à-vis du socia­lisme les hon­nêtes gens.

Il y a une géné­ra­tion, tout indi­vi­du doté d’intelligence était d’une cer­taine façon un révo­lu­tion­naire. Aujourd’hui, on serait plus près de la véri­té en affir­mant que tout indi­vi­du intel­li­gent est réac­tion­naire. A cet égard, il n’est pas sans inté­rêt de mettre en paral­lèle Le Dor­meur se réveille d’H. G. Wells et Le Meilleur des mondes d’Huxley, écrits à trente années de dis­tance. Dans les deux cas on a affaire à une Uto­pie pes­si­miste, à l’évocation d’une sorte de para­dis du pha­ri­sien concré­ti­sant tous les rêves de l’individu « pro­gres­siste ». Consi­dé­ré sous le seul angle de l’œuvre d’imagination, Le Dor­meur se réveille est à mon sens très supé­rieur, mais on y trouve d’énormes contra­dic­tions, et cela parce que Wells, en sa qua­li­té de grand prêtre du pro­grès, est inca­pable d’écrire avec quelque convic­tion contre ce même pro­grès. Il nous pré­sente le tableau d’un monde res­plen­dis­sant et sour­noi­se­ment inquié­tant où les classes pri­vi­lé­giées connaissent une vie pla­cée sous le signe d’un hédo­nisme pusil­la­nime et super­fi­ciel tan­dis que les tra­vailleurs, réduits à un état de total escla­vage et main­te­nus dans une igno­rance les rava­lant au rang de sous-hommes, peinent comme des tro­glo­dytes dans des cavernes creu­sées sous la terre. Il suf­fit d’examiner l’idée de base — reprise dans une très belle nou­velle conte­nue dans les Sto­ries of Space and Time — pour en décou­vrir toute l’absurdité logique. Car dans le monde outran­ciè­re­ment méca­ni­sé qu’imagine Wells, pour­quoi les ouvriers devraient-ils tra­vailler plus dure­ment qu’aujourd’hui ? De toute évi­dence, la machine tend à sup­pri­mer le tra­vail, et non à l’accroître. Dans une civi­li­sa­tion des machines, les ouvriers pour­raient être réduits en escla­vage, mal trai­tés, voire sous-ali­men­tés, mais ils ne sau­raient être condam­nés à tra­vailler sans cesse avec leurs bras. Car alors, quel serait le rôle de la machine ? Il peut y avoir des machines pour faire tout le tra­vail, ou des êtres humains, mais pas les deux à la fois. Ces années d’ouvriers tro­glo­dytes, avec leurs uni­formes bleus et leur lan­gage adul­té­ré, à peine humain, ne sont là que pour vous don­ner la chair de poule. Wells entend signi­fier que le pro­grès peut se four­voyer ; mais la seule consé­quence funeste qu’il ima­gine, c’est l’inégalité — une classe qui s’adjuge toute la richesse et tout le pou­voir, et qui opprime le reste de l’humanité, par pur caprice appa­rem­ment. Modi­fiez très légè­re­ment cette optique, semble dire l’auteur, ren­ver­sez la classe pri­vi­lé­giée — en fait, pas­sez du capi­ta­lisme mon­dial au socia­lisme — et tout sera pour le mieux. La civi­li­sa­tion machi­niste doit être pré­ser­vée, mais il faut en répar­tir équi­ta­ble­ment les fruits. L’idée que Wells se refuse à regar­der en face, c’est que la machine puisse être le véri­table enne­mi. Et c’est pour­quoi ses uto­pies les plus révé­la­trices (The Dream, Men Like Gods, etc.) marquent un retour à l’optimisme et à la vision d’une huma­ni­té « libé­rée » par la machine, s’incarnant dans une race d’êtres éclai­rés uni­que­ment occu­pés à pares­ser au soleil et à se féli­ci­ter d’être si supé­rieurs à leurs ancêtres.

Le Meilleur des mondes témoigne d’une autre époque et d’une géné­ra­tion qui a per­cé à jour le mythe du pro­grès. C’est une œuvre qui n’est pas exempte de contra­dic­tions (la plus impor­tante ayant été signa­lée par M. John Stra­chey dans The Coming Struggle for Power), mais qui n’en consti­tue pas moins un coup mémo­rable assé­né au per­fec­tion­nisme de l’espèce la plus suf­fi­sante. Par-delà le par­ti pris de charge, l’ouvrage exprime sans doute l’attitude d’une majo­ri­té de gens doués de rai­son vis-à-vis de la civi­li­sa­tion machi­niste.

[…] Il suf­fit d’ouvrir les yeux autour de soi pour consta­ter les rapides et sinistres pro­grès qu’enregistre la machine dans son entre­prise d’assujettissement. A com­men­cer par l’effrayante per­ver­sion du goût dont nous sommes rede­vables à un siècle de méca­ni­sa­tion. C’est là un fait presque trop évident, trop recon­nu de tous pour qu’il soit besoin de s’y attar­der. Mais pre­nons le seul exemple du goût au sens le plus étroit — celui qui vous pousse à consom­mer une nour­ri­ture conve­nable. Dans les pays hau­te­ment méca­ni­sés, les ali­ments en boîte, la conser­va­tion par le froid, les arômes syn­thé­tiques ont fait du palais un organe qua­si­ment mort. Comme vous pou­vez vous en rendre compte chez n’importe quel mar­chand de fruits et légumes, ce que la majo­ri­té des Anglais appellent une pomme, c’est un mor­ceau de ouate vive­ment colo­ré en pro­ve­nance d’Amérique ou d’Australie. Les Anglais dévorent, appa­rem­ment avec plai­sir, ce genre de chose et laissent pour­rir sous l’arbre les pommes de leur pays. C’est l’aspect brillant, stan­dar­di­sé, méca­ni­sé des pommes amé­ri­caines qui les séduit ; le goût bien supé­rieur de la pomme anglaise est un fait qui leur échappe, pure­ment et sim­ple­ment. Consi­dé­rez encore, chez l’épicier, ces fro­mages indus­triels enve­lop­pés de papier d’étain, et ce beurre « de mélange » ; regar­dez ces hideux ali­gne­ments de boîtes de fer blanc qui enva­hissent chaque jour un peu plus les éta­gères des comes­tibles, et même des cré­me­ries. Regar­dez une bûche à six pence ou une glace à deux pence ; regar­dez les misé­rables sous-pro­duits chi­miques que les gens s’enfournent dans le gosier en croyant boire de la bière. Par­tout vous assis­te­rez au triomphe de l’article tape-à‑l’œil fabri­qué à la chaîne sur le pro­duit tra­di­tion­nel ayant encore un goût dif­fé­rent de celui de la sciure de bois. Et ce qui vaut pour les ali­ments s’applique aus­si aux meubles, aux mai­sons, aux vête­ments, aux livres, aux dis­trac­tions, à tout ce qui consti­tue notre cadre de vie. Ils sont aujourd’hui des mil­lions — et leur nombre ne cesse de croître — ces gens pour qui les cra­cho­te­ments nasillards de la T.S.F. consti­tuent un fond sonore non seule­ment plus appro­prié mais aus­si plus natu­rel que les meu­gle­ments des trou­peaux ou le chant des oiseaux. La méca­ni­sa­tion du monde ne sau­rait aller très loin si le goût, même réduit aux seules papilles gus­ta­tives, demeu­rait intact, car dans ce cas la plu­part des pro­duits de la machine ne trou­ve­raient tout bon­ne­ment pas pre­neur. Dans un monde en bonne san­té, il n’y aurait pas de demande pour les boîtes de conserves, l’aspirine, les gra­mo­phones, les chaises en tubes, les mitrailleuses, les jour­naux quo­ti­diens, les télé­phones, les auto­mo­biles, etc. ; on se dis­pu­te­rait, en revanche, les objets que la machine est inca­pable de pro­duire. Mais la machine est là et ses ravages sont presque impos­sibles à endi­guer. On la voue aux gémo­nies mais on conti­nue à l’utiliser. Pour peu qu’on lui en donne l’occasion, un sau­vage allant les fesses au vent s’imprégnerait en quelques mois des vices de la civi­li­sa­tion. La méca­ni­sa­tion conduit à la per­ver­sion du goût, la per­ver­sion du goût à une demande accrue d’articles fabri­qués à la machine, et donc à une méca­ni­sa­tion tou­jours plus pous­sée, et c’est ain­si que la boucle est bou­clée. Mais il y a plus : la méca­ni­sa­tion du monde tend à se déve­lop­per d’une manière en quelque sorte auto­ma­tique, indé­pen­dam­ment de notre volon­té. Ceci parce que, chez l’Occidental d’aujourd’hui, la facul­té d’invention méca­nique s’est trou­vée constam­ment sti­mu­lée et encou­ra­gée au point de faire presque figure d’instinct second. On invente de nou­velles machines et on per­fec­tionne celles qui existent déjà de manière qua­si incons­ciente, comme un som­nam­bule qui se lève­rait au milieu de la nuit pour aller tra­vailler. Jadis, au temps où cha­cun était per­sua­dé que la vie sur cette pla­nète était cruelle, ou à tout le moins vouée au labeur, il sem­blait tout natu­rel de conti­nuer à uti­li­ser les outils impar­faits héri­tés des ancêtres, et il ne se trou­vait que quelques rares illu­mi­nés pour pro­po­ser, de loin en loin, des inno­va­tions. Ain­si s’explique que le char à bœufs, la char­rue ou la fau­cille aient pu tra­ver­ser les siècles sans subir aucun chan­ge­ment. On a éta­bli que la vis était connue dans la plus loin­taine anti­qui­té, mais il a fal­lu attendre le milieu du dix-neu­vième siècle pour que quelqu’un s’avise de pla­cer une pointe au bout. Pen­dant plu­sieurs mil­liers d’années, on s’est obs­ti­né à forer des trous où pour­raient s’insérer des vis à bout plat. Aujourd’hui, une telle chose serait incon­ce­vable. Car l’actuel pro­duit de la civi­li­sa­tion occi­den­tale paraît doté d’un sens hyper­tro­phié de l’invention. Pour lui, inven­ter des machines est un réflexe aus­si natu­rel que la nage chez l’insulaire de Poly­né­sie. Confiez à l’Occidental un quel­conque tra­vail à faire, et il entre­prend aus­si­tôt de conce­voir une machine capable de le faire à sa place ; don­nez-lui une machine, et il songe aus­si­tôt au moyen de la per­fec­tion­ner. Je com­prends assez bien cette ten­dance car je me trouve moi-même pour­vu de ce tour d’esprit, même s’il n’aboutit géné­ra­le­ment à rien, ou à pas grand-chose. Je n’ai ni la patience ni la qua­li­fi­ca­tion méca­nique requise pour conce­voir la moindre machine sus­cep­tible de fonc­tion­ner, mais je vois per­pé­tuel­le­ment défi­ler dans mon esprit, comme des zom­bies, des machines qui me dis­pen­se­raient de devoir faire tra­vailler mes muscles ou mon cer­veau. Un indi­vi­du plus doué que moi pour la méca­nique en construi­rait cer­tai­ne­ment quelques-unes et les ferait fonc­tion­ner. Mais dans le sys­tème éco­no­mique qui est aujourd’hui le nôtre, la construc­tion de ces machines — ou plu­tôt le des­tin public qu’elles connaî­traient — serait sou­mis aux impé­ra­tifs du mar­ché. Les socia­listes ont donc rai­son quand ils affirment que le pro­grès méca­nique connaî­tra un rythme de déve­lop­pe­ment beau­coup plus rapide une fois que le socia­lisme aura été ins­tau­ré. Dans le cadre d’une civi­li­sa­tion méca­niste, le pro­ces­sus d’invention et de per­fec­tion­ne­ment est appe­lé à se pour­suivre sans cesse, mais la pente natu­relle du capi­ta­lisme est de le frei­ner, car un tel sys­tème veut que toute inven­tion ne rap­por­tant pas de pro­fits à très court terme soit négli­gée. Cer­taines même, qui menacent de réduire les pro­fits, sont étouf­fées dans l’œuf aus­si impi­toya­ble­ment que le verre souple men­tion­né par Pétrone. Que le socia­lisme triomphe — et que dis­pa­raisse donc le prin­cipe de pro­fit — et l’inventeur aura les mains libres. Le rythme de la méca­ni­sa­tion du monde, qui est déjà assez rapide, serait, ou en tout cas pour­rait être, pro­di­gieu­se­ment accé­lé­ré. Cette pers­pec­tive ne laisse pas d’être inquié­tante si l’on songe que nous avons d’ores et déjà per­du le contrôle du pro­ces­sus de méca­ni­sa­tion. Et ceci pour la simple rai­son que l’humanité a pris le pli. Un chi­miste met au point un nou­veau pro­cé­dé de fabri­ca­tion du caou­tchouc syn­thé­tique, un ingé­nieur conçoit un nou­veau type d’axe de pis­ton : pour­quoi ? Non pas dans un but clai­re­ment défi­ni, mais sim­ple­ment en ver­tu d’une force, deve­nue aujourd’hui ins­tinc­tive, qui pousse ce chi­miste ou cet ingé­nieur à inven­ter et à per­fec­tion­ner. Met­tez un paci­fiste au tra­vail dans une usine où l’on fabrique des bombes, et avant deux mois vous le trou­ve­rez en train de mettre au point un nou­vel engin. Ain­si s’expliquent des inven­tions aus­si dia­bo­liques que les gaz asphyxiants, dont les auteurs ne s’attendent cer­tai­ne­ment pas à ce qu’elles se révèlent béné­fiques pour l’humanité. Notre atti­tude vis-à-vis des gaz, par exemple, devrait être celle du roi de Brob­din­gnag face à la poudre à canon. Mais, vivant dans une ère scien­ti­fique et méca­nique, nous avons l’esprit per­ver­ti au point de croire que le « pro­grès » doit se pour­suivre et que la science doit conti­nuer à aller de l’avant, quoi qu’il en coûte. En paroles, nous serons tout prêts à conve­nir que la machine est faite pour l’homme et non l’homme pour la machine ; dans la pra­tique, tout effort visant à contrô­ler le déve­lop­pe­ment de la machine nous appa­raît comme une atteinte à la science, c’est-à-dire comme une sorte de blas­phème. Et même si l’humanité tout entière se dres­sait sou­dain contre la machine et se pro­non­çait pour un retour à un mode de vie plus simple, la ten­dance ne serait pas si facile à ren­ver­ser. Il ne suf­fi­rait pas de bri­ser, comme dans Erew­hon de But­ler, toutes les machines inven­tées pos­té­rieu­re­ment à une cer­taine date ; il fau­drait encore bri­ser la tour­nure d’esprit qui nous pous­se­rait, presque mal­gré nous, à inven­ter de nou­velles machines aus­si­tôt les anciennes détruites. Et cette dis­po­si­tion men­tale est pré­sente, ne fût-ce qu’à l’état lar­vé, en cha­cun de nous. Dans tous les pays du monde, la grande armée des savants et des tech­ni­ciens, sui­vie tant bien que mal par toute une huma­ni­té hale­tante, s’avance sur la route du « pro­grès » avec la déter­mi­na­tion aveugle d’une colonne de four­mis. On trouve rela­ti­ve­ment peu de gens pour sou­hai­ter qu’on en arrive là, on en trouve beau­coup qui sou­haitent de toutes leurs forces qu’on n’en arrive jamais là, et pour­tant ce futur est déjà du pré­sent. Le pro­ces­sus de la méca­ni­sa­tion est lui-même deve­nu une machine, un mons­trueux véhi­cule nicke­lé qui nous emporte à toute allure vers une des­ti­na­tion encore mal connue, mais selon toute pro­ba­bi­li­té vers un monde capi­ton­né à la Wells, vers le monde du cer­veau dans le bocal.

Tel est le pro­cès ins­truit contre la machine. Que ce pro­cès soit fon­dé ou non fon­dé, peu importe. Ce qui demeure, c’est que les argu­ments pré­sen­tés, ou des argu­ments très voi­sins, recueille­raient l’assentiment de tout indi­vi­du hos­tile à la civi­li­sa­tion machi­niste. Et mal­heu­reu­se­ment, en rai­son du com­plexe asso­cia­tif « socia­lisme-pro­grès-machi­nisme-Rus­sie-trac­teur-hygiène-machi­nisme-pro­grès » pré­sent dans l’esprit de la qua­si-tota­li­té des gens, le même indi­vi­du se trouve, en géné­ral, être éga­le­ment hos­tile au socia­lisme. Celui qui a en hor­reur le chauf­fage cen­tral et les chaises en tubes est aus­si celui qui, dès que vous pro­non­cez le mot de socia­lisme, grom­melle quelque chose sur « l’État-ruche » et s’éloigne d’un air dou­lou­reux. Si j’en crois mes obser­va­tions, très rares sont les socia­listes qui com­prennent la rai­son de ce phé­no­mène, ou même qui en sont sim­ple­ment conscients. Pre­nez à part un socia­liste de l’espèce la plus exal­tée, répé­tez-lui en sub­stance tout ce que j’ai expo­sé dans ce cha­pitre, et atten­dez sa réponse. Je peux déjà vous dire que vous obtien­drez plu­sieurs réponses : je les ai tant de fois enten­dues que je les connais main­te­nant presque par cœur.

Pour com­men­cer, il vous dira qu’il est impos­sible de « faire marche arrière » (ou de « rete­nir la main du pro­grès » — comme si cette main n’avait pas été bru­ta­le­ment rete­nue à maintes reprises dans l’histoire de l’humanité !), puis il vous taxe­ra d’obscurantisme et vous réci­te­ra le cou­plet sur les cala­mi­tés de toute sorte qui sévis­saient au moyen âge, la lèpre, l’Inquisition, etc. En réa­li­té, la plu­part des griefs invo­qués par les tenants de la moder­ni­té à l’encontre du moyen âge et, plus géné­ra­le­ment, du pas­sé sont sans objet dans la mesure où cela revient à pro­je­ter l’homme d’aujourd’hui, avec ses mœurs déli­cates et ses habi­tudes de confort douillet, dans un temps où ces notions n’avaient pas cours. Mais notez aus­si que cette réponse n’en est pas une. Car l’aversion que peut ins­pi­rer un futur méca­ni­sé n’implique aucune fai­blesse cou­pable pour une quel­conque période du pas­sé. D. H. Law­rence, trop fin pour se lais­ser prendre au piège médié­viste, a choi­si d’idéaliser les Étrusques, peuple dont, par une heu­reuse coïn­ci­dence, nous ne savons pas grand-chose. Mais nul besoin n’est d’idéaliser les Étrusques, les Pélasges, les Aztèques, les Sumé­riens ou toute autre civi­li­sa­tion parée par sa dis­pa­ri­tion d’une aura roman­tique. Si l’on se repré­sente une forme sou­hai­table de civi­li­sa­tion, c’est uni­que­ment en tant qu’objectif à atteindre, sans qu’il faille pour cela lui trou­ver une cau­tion en un point quel­conque du temps ou de l’espace. Enfon­cez bien ce clou, expli­quez que ce que vous sou­hai­tez, c’est par­ve­nir à une vie plus simple et plus dure au lieu d’une vie plus molle et plus com­pli­quée, et le socia­liste vous rétor­que­ra presque inévi­ta­ble­ment que vous vou­lez reve­nir à « l’é­tat de nature », c’est-à-dire à quelque nau­séa­bonde caverne du paléo­li­thique : comme s’il n’y avait pas de moyen terme entre un éclat de silex et les acié­ries de Shef­field, entre une pirogue pri­mi­tive et le Queen Mary ! [et comme si ce dégoût du pas­sé, cette dia­bo­li­sa­tion des pre­miers temps de l’être humain sur Terre, des temps qui repré­sentent éga­le­ment 99,9% de l’exis­tence humaine, était jus­ti­fié, ou sen­sé, comme si étant mal­heu­reux ou mal embar­qué aujourd’­hui, il était logique que l’être humain le fut davan­tage par le pas­sé, dans cette pré-his­toire cras­seuse, débile, triste et mal­saine. Ce déni­gre­ment du pas­sé est une condi­tion pre­mière du suc­cès du pro­gres­sisme, éla­bo­ré, pro­pa­gé et ins­til­lé par la culture domi­nante. NdE]

Vous obtien­drez, à la longue, une réponse un peu plus adé­quate, que l’on peut en gros résu­mer comme suit : « Oui, tout ce que vous dites est fort beau, et ce serait très bien de notre part de nous endur­cir, d’apprendre à nous pas­ser de l’aspirine, du chauf­fage cen­tral, etc. L’ennui, voyez-vous, c’est que per­sonne n’en a vrai­ment envie. Cela signi­fie­rait un retour au mode de vie rural — c’est-à-dire tra­vailler du matin au soir comme des bêtes, et c’est une tout autre affaire que de faire un peu de jar­di­nage à ses moments per­dus. Je n’ai pas envie de faire un tra­vail de for­çat, vous n’avez pas envie de faire un tra­vail de for­çat, per­sonne n’en a envie dès qu’il sait ce que cela repré­sente. Si vous par­lez comme vous le faites, c’est que vous n’avez jamais de toute votre vie tra­vaillé toute une jour­née », etc.

Il y a là-dedans une part de véri­té. Cela revient à dire : « Nous sommes mous — eh bien, pour l’amour du ciel, qu’on nous laisse à notre mol­lesse ! », argu­ment qui a le mérite du réa­lisme. Comme je l’ai déjà signa­lé, la machine nous tient et nous tient bien, et il sera extrê­me­ment dif­fi­cile de lui échap­per. Cette réponse n’en est pas moins une échap­pa­toire, dans la mesure où elle élude la ques­tion de savoir ce que nous enten­dons vrai­ment par « avoir envie » de ceci ou de cela. Je suis un semi-intel­lec­tuel déca­dent du monde moderne, et j’en mour­rais si je n’avais pas mon thé du matin et mon New Sta­tes­man chaque ven­dre­di. Mani­fes­te­ment, je n’ai pas envie de reve­nir à un mode de vie plus simple, plus dur, plus fruste et pro­ba­ble­ment fon­dé sur le tra­vail de la terre. En ce même sens, je n’ai pas « envie » de me res­treindre sur la bois­son, de payer mes dettes, de prendre davan­tage d’exercice, d’être fidèle à ma femme, etc. Mais en un autre sens, plus fon­da­men­tal, j’ai envie de tout cela, et peut-être aus­si en même temps d’une civi­li­sa­tion où le « pro­grès » ne se défi­ni­rait pas par la créa­tion d’un monde douillet à l’usage des petits hommes gras­souillets.

Les argu­ments que je viens de résu­mer sont à peu près les seuls qu’ont trou­vé à m’opposer les socia­listes — j’entends les socia­listes conscients, nour­ris de livres, à chaque fois que j’ai ten­té de leur expli­quer com­ment ils en arri­vaient à faire fuir les adhé­rents poten­tiels. Bien sûr il y a tou­jours cette vieille ren­gaine selon laquelle le socia­lisme s’instaurera de toute façon, que les gens le veuillent ou non, par la grâce de cette mer­veille qu’est la « néces­si­té his­to­rique ». Mais la néces­si­té his­to­rique, ou plu­tôt la foi qu’on pou­vait avoir en elle, n’a pas sur­vé­cu à la venue d’Hitler.

En atten­dant, l’homme de réflexion, géné­ra­le­ment de gauche par ses idées mais sou­vent de droite par tem­pé­ra­ment, ne se décide pas à fran­chir le pas. Assu­ré­ment, il se rend compte qu’il devrait être socia­liste. Mais, consta­tant l’épaisseur d’esprit des socia­listes pris indi­vi­duel­le­ment, puis la mol­lesse fla­grante des idéaux socia­listes, il passe son che­min. Jusqu’à une date récente, il était natu­rel de se réfu­gier dans l’indifférentisme. Il y a dix ans, et même cinq ans, l’homme de lettres typique rédi­geait des mono­gra­phies sur l’architecture baroque et pla­nait en esprit bien au-des­sus de la poli­tique. Mais cette atti­tude devient dif­fi­cile à sou­te­nir, et même fran­che­ment démo­dée. La vie est de plus en plus âpre, les ques­tions appa­raissent sous un jour plus cru, la convic­tion que rien ne sau­rait chan­ger (c’est-à-dire que vos divi­dendes seront pré­ser­vés) com­mence à battre de l’aile. La haute palis­sade sur laquelle perche notre homme de lettres, qui lui parais­sait naguère encore aus­si confor­table que le cous­sin de peluche d’une stalle de cathé­drale, com­mence à lui meur­trir cruel­le­ment les fesses, et, de plus en plus, il se demande de quel côté tom­ber. Il serait amu­sant de recen­ser les bons auteurs qui, il y a une dou­zaine d’années, se posaient en cham­pions de l’art pour l’art et auraient jugé d’une incon­ce­vable vul­ga­ri­té de mêler leurs voix à un scru­tin, fût-ce pour une élec­tion géné­rale, et qui aujourd’hui prennent fer­me­ment posi­tion en matière poli­tique. Alors que la plu­part des jeunes écri­vains, tout au moins ceux qui ne sont pas de simples gâche-papier, sont « poli­tiques » depuis le début de leur car­rière. Je crains qu’il n’y ait, pour cause de mal aux fesses, un ter­rible dan­ger de voir les forces vives de l’intelligentsia se tour­ner vers le fas­cisme. Quand les fesses seront-elles vrai­ment trop meur­tries, c’est dif­fi­cile à dire. Cela dépen­dra vrai­sem­bla­ble­ment des évé­ne­ments en Europe. Mais le seuil cri­tique pour­rait être atteint d’ici deux ans — peut-être même un an. Et ce sera aus­si le moment où tout indi­vi­du ayant un tant soit peu de juge­ment ou de res­pect de soi sen­ti­ra, du plus pro­fond de lui-même, qu’il est de son devoir de se ran­ger dans le camp socia­liste. Mais cela ne se fera pas tout seul. Trop de vieux pré­ju­gés encombrent encore la route. Il fau­dra le convaincre, et pour ce faire user de méthodes qui prennent son point de vue propre en consi­dé­ra­tion. Les socia­listes ont assez per­du de temps à prê­cher des conver­tis. Il s’agit pour eux, à pré­sent, de fabri­quer des socia­listes, et vite. Or, trop sou­vent, ce sont des fas­cistes qu’ils fabriquent. […]

Pour com­battre le fas­cisme, il est néces­saire de le com­prendre, c’est-à-dire d’admettre qu’il y a en lui un peu de bon à côté de beau­coup de mau­vais. Dans la pra­tique, bien sûr, ce n’est qu’une odieuse tyran­nie uti­li­sant, pour arri­ver au pou­voir et s’y main­te­nir, des méthodes telles que même ses plus chauds par­ti­sans pré­fèrent par­ler d’autre chose si la ques­tion vient sur le tapis. Mais le sen­ti­ment fas­ciste sous-jacent, le sen­ti­ment qui pousse les gens dans les bras du fas­cisme est peut-être par­fois moins mépri­sable. Ce n’est pas tou­jours, comme on pour­rait le croire à la lec­ture du Satur­day Review, la peur panique de l’épouvantail bol­che­vik qui est déter­mi­nante. Tous ceux qui se sont un tant soit peu pen­chés sur le phé­no­mène savent que le fas­ciste « du rang » est bien sou­vent un indi­vi­du ani­mé des meilleures inten­tions, sin­cè­re­ment dési­reux, par exemple, d’améliorer le sort des chô­meurs. Mais encore plus signi­fi­ca­tif est le fait que le fas­cisme tire sa force aus­si bien des bonnes que des mau­vaises varié­tés de conser­va­tisme. Il séduit tout natu­rel­le­ment ceux qui ont un pen­chant pour la tra­di­tion et la dis­ci­pline. Il est sans doute très facile, quand on a subi jusqu’à l’écœurement la plus impu­dente pro­pa­gande socia­liste, de voir dans le fas­cisme la der­nière ligne de défense de tout ce qu’il y a de pré­cieux dans la civi­li­sa­tion euro­péenne. Le ner­vi fas­ciste sous son jour le plus tris­te­ment sym­bo­lique — matraque en caou­tchouc d’une main et bou­teille d’huile de ricin de l’autre — ne se sent pas for­cé­ment l’âme d’une brute aux ordres : il se voit plus pro­ba­ble­ment tel Roland à Ron­ce­veaux, défen­seur de la chré­tien­té contre les bar­bares. Il faut bien recon­naître que si le fas­cisme est par­tout en pro­grès, la faute en incombe très lar­ge­ment aux socia­listes. Et ceci est dû en par­tie à la tac­tique com­mu­niste de sabo­tage de la démo­cra­tie — tac­tique aber­rante qui revient à scier la branche sur laquelle on est assis —, mais aus­si et sur­tout au fait que les socia­listes ont, pour ain­si dire, pré­sen­té leur cause par le mau­vais bout. Ils ne se sont jamais atta­chés à mon­trer de manière suf­fi­sam­ment nette que le socia­lisme a pour fins essen­tielles la jus­tice et la liber­té. L’œil rivé sur le fait éco­no­mique, ils ont tou­jours agi comme si l’âme n’existait pas chez l’homme et, de manière expli­cite ou impli­cite, lui ont pro­po­sé comme objec­tif suprême l’instauration d’une Uto­pie maté­ria­liste. Grâce à quoi le fas­cisme a pu jouer de tous les ins­tincts en révolte contre l’hédonisme et une concep­tion à vil prix du « pro­grès ». Il a pu se poser en cham­pion de la tra­di­tion euro­péenne, annexer à son pro­fit la foi chré­tienne, le patrio­tisme et les ver­tus mili­taires. Il est trop facile de rayer d’un trait de plume le fas­cisme en par­lant de « sadisme de masse » ou en recou­rant à toute autre for­mule facile du même aca­bit. Si vous affir­mez qu’il ne s’agit que d’une aber­ra­tion pas­sa­gère qui dis­pa­raî­tra comme elle est venue, vous vous mou­vez dans un rêve dont vous pour­riez bien être tiré le jour où quelqu’un vous cares­se­ra la tête avec une matraque en caou­tchouc. La seule démarche pos­sible, c’est ouvrir le débat sur le fas­cisme, entendre ses argu­ments, et ensuite pro­cla­mer à la face du monde que tout ce qu’il peut y avoir de bon dans le fas­cisme est aus­si impli­ci­te­ment conte­nu dans le socia­lisme.

L’heure est grave, très grave. À sup­po­ser qu’aucune plus grande catas­trophe ne s’abatte sur nous, il y a la situa­tion que j’ai décrite dans la pre­mière par­tie de ce livre, situa­tion qui ne sau­rait s’améliorer dans le cadre du sys­tème éco­no­mique actuel. Encore plus pres­sant est le dan­ger d’une main­mise fas­ciste sur l’Europe. Et, à moins que la doc­trine socia­liste ne connaisse une dif­fu­sion très large et très rapide dans une for­mu­la­tion effi­cace, rien n’autorise à pen­ser que le fas­cisme sera un jour vain­cu. Car le socia­lisme est le seul véri­table enne­mi que le fas­cisme ait à affron­ter. Il ne faut pas comp­ter sur les gou­ver­ne­ments impé­ria­listes-capi­ta­listes, même s’ils se sentent eux-mêmes sur le point d’être assaillis et plu­més comme des volailles, pour lut­ter avec quelque convic­tion contre le fas­cisme en tant que tel. Nos diri­geants, du moins ceux qui com­prennent les don­nées du pro­blème, pré­fé­re­raient sans doute céder jusqu’au der­nier pouce de l’empire bri­tan­nique à l’Italie, à l’Allemagne et au Japon plu­tôt que de voir le socia­lisme triom­pher. Il était facile de rire du fas­cisme quand nous nous ima­gi­nions qu’il était fon­dé sur une hys­té­rie natio­na­liste, parce qu’il parais­sait alors évident que les États fas­cistes, se consi­dé­rant cha­cun comme le peuple élu et l’incarnation du patrio­tisme contra mun­dum, allaient se déchi­rer les uns les autres. Mais rien de tel ne s’est pro­duit. Le fas­cisme est aujourd’hui un mou­ve­ment inter­na­tio­nal, ce qui veut dire non seule­ment que les nations fas­cistes peuvent s’associer dans des buts de pillage, mais aus­si qu’elles tendent, d’une manière qui n’est peut-être pas encore abso­lu­ment concer­tée, vers l’instauration d’une hégé­mo­nie mon­diale. Car à l’idée d’un État tota­li­taire com­mence à se sub­sti­tuer sous nos yeux l’idée d’un monde tota­li­taire. Comme je l’ai déjà signa­lé, le pro­grès de la tech­nique machi­niste doit en fin de compte conduire à une forme de col­lec­ti­visme, mais une forme qui ne sera pas néces­sai­re­ment éga­li­taire. C’est-à-dire, qui ne serait pas for­cé­ment le socia­lisme. N’en déplaise aux éco­no­mistes, il est très facile d’imaginer une socié­té mon­diale, pla­cée éco­no­mi­que­ment sous le signe du col­lec­ti­visme (c’est-à-dire ayant éli­mi­né le prin­cipe de pro­fit), mais où tout le pou­voir poli­tique, mili­taire et péda­go­gique se trou­ve­rait concen­tré entre les mains d’une petite caste de diri­geants et d’hommes de main. Une telle socié­té, ou quelque chose de très voi­sin, voi­là l’objectif du fas­cisme. Et cette socié­té, c’est bien sûr l’État escla­va­giste, ou plu­tôt le monde escla­va­giste. Ce serait vrai­sem­bla­ble­ment une socié­té stable et, si l’on consi­dère les immenses richesses que recèle un monde scien­ti­fi­que­ment mis en valeur, on peut pen­ser que les esclaves seraient conve­na­ble­ment nour­ris et entre­te­nus, de manière à être satis­faits de leur sort. On a l’habitude d’assimiler l’ambition fas­ciste à la mise en place d’un État-ruche — ce qui est faire gra­ve­ment injure aux abeilles. Il serait plus appro­prié de par­ler d’un monde de lapins gou­ver­né par des furets. C’est contre cette sinistre éven­tua­li­té que nous devons nous unir.

La seule chose au nom de laquelle nous pou­vons com­battre ensemble, c’est l’idéal tra­cé en fili­grane dans le socia­lisme : jus­tice et liber­té. Mais ce fili­grane est presque com­plè­te­ment effa­cé. Il a été enfoui sous des couches suc­ces­sives de chi­ca­ne­ries doc­tri­nales, de que­relles de par­ti et de « pro­gres­sisme » mal assi­mi­lé, au point de res­sem­bler à un dia­mant caché sous une mon­tagne d’excréments. La tâche des socia­listes est d’aller le cher­cher où il se trouve pour le mettre à jour. Jus­tice et liber­té ! Voi­là les mots qui doivent réson­ner comme un clai­ron à tra­vers le monde. Depuis déjà un bon bout de temps, et en tout cas au cours des dix der­nières années, le diable s’est adju­gé les meilleurs airs. Nous en sommes arri­vés à un point où le mot de socia­lisme évoque, d’un côté, des avions, des trac­teurs et d’immenses et res­plen­dis­santes usines à ossa­ture de verre et de béton ; et de l’autre côté, des végé­ta­riens à la barbe flé­trie, des com­mis­saires bol­che­viks (moi­tié gang­ster, moi­tié gra­mo­phone), des dames au port digne et aux pieds chaus­sés de san­dales, des mar­xistes à la che­ve­lure ébou­rif­fée mâchouillant des poly­syl­labes, des Qua­kers en goguette, des fana­tiques du contrôle des nais­sances et des magouilleurs ins­crits au par­ti tra­vailliste. Le socia­lisme, du moins dans cette île qui est la nôtre, ne sent plus la révo­lu­tion et le ren­ver­se­ment des tyran­nies, mais l’excentricité inco­hé­rente, le culte de la machine et la stu­pide béa­ti­fi­ca­tion de la Rus­sie. Si l’on ne fait pas dis­pa­raître cette odeur, et vite, le fas­cisme peut gagner.

Georges Orwell

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