chris_hedgesUn texte tiré du livre coécrit par Chris Hedges et Joe Sac­co, Jours de des­truc­tion, jours de révolte.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Tru­th­dig.com.


Dans tout sou­lè­ve­ment popu­laire vient un moment où les idées rétro­grades et les sys­tèmes déca­dents, jugés inat­ta­quables quelques jours plus tôt, sont dévoi­lés au grand jour et dis­cré­di­tés par une popu­la­tion jusqu’ici res­tée crain­tive et apa­thique. Cette étin­celle se pro­dui­sit à New York le 17 sep­tembre 2011 : après que la police les eut faci­le­ment refou­lés de Wall Street qu’ils avaient cou­ra­geu­se­ment ten­té d’occuper, quelques cen­taines de mani­fes­tants se regrou­pèrent quatre rues plus loin, dans le parc Zuc­cot­ti. Au début, désor­ga­ni­sés et indé­cis, ils se deman­daient si leur action avait ser­vi à quelque chose. Or, sans le savoir, ils venaient de déclen­cher un mou­ve­ment glo­bal de résis­tance qui allait se pro­pa­ger dans tout le pays et au-delà, dans les capi­tales euro­péennes. Le pénible sta­tu quo impo­sé par les élites depuis des décen­nies vola en éclats. La révo­lu­tion était en marche.

Les dégâts cau­sés par le capi­ta­lisme cor­po­ra­tif à Pine Ridge, à Cam­den, dans le sud de la Vir­gi­nie occi­den­tale et sur les exploi­ta­tions agri­coles de Flo­ride ont fait tache d’huile. La bête a déployé ses ten­ta­cules depuis les zones sacri­fiées pour s’attaquer au reste du pays et le dévo­rer avec autant de sau­va­ge­rie. Le rêve amé­ri­cain van­té depuis si long­temps — l’i­dée d’une vie meilleure, où pro­grès social et pros­pé­ri­té seraient à coup sûr garan­tis à condi­tion de tra­vailler dur et d’obéir sage­ment aux règles — a lais­sé place à une véri­té autre­ment plus amère et cruelle. Nous savons main­te­nant que ce rêve est un leurre. Nous serons tous sacri­fiés sur l’autel du capi­ta­lisme débri­dé. La logique per­verse selon laquelle seuls comptent les pro­fits de l’entreprise s’est pro­pa­gée tel un virus dans nos villes et nos cam­pagnes : délo­ca­li­sa­tions, emplois sous-trai­tés, coupes bud­gé­taires dans les écoles, fer­me­ture des biblio­thèques, expul­sions, expro­pria­tions, chô­mage. Ce virus a don­né nais­sance à un État sécu­ri­taire visant à nous main­te­nir pri­son­niers, pour mieux nous assu­jet­tir. Per­sonne n’est immu­ni­sé. La souf­france des autres — Amé­rin­diens, Afro-Amé­ri­cains des centres-villes, mineurs des char­bon­nages, ouvriers agri­coles his­pa­niques — est uni­ver­selle. Après eux, voi­ci venu notre tour. Nous sommes han­tés par l’indifférence dont nous avons fait preuve à l’égard de ces popu­la­tions déshé­ri­tées et déses­pé­rées ; nos pro­chains, selon la Bible. Nous avons man­qué à nos enga­ge­ments envers eux et, ce fai­sant, envers nous-mêmes. Nous avons été les arti­sans de notre propre déchéance. Désor­mais, seule la révolte peut nous tache­ter. Elle est notre unique espoir.

Cam­den, USA

Bien­ve­nue à la révo­lu­tion. Nos élites ont abat­tu leurs cartes et mon­tré qu’elles n’ont rien à nous offrir. Elles savent détruire mais sont inca­pables de construire. Elles savent répri­mer mais pas diri­ger. Elles volent mais ne par­tagent jamais. Elles parlent mais ne disent rien de sen­sé. Pour nous, elles sont tout aus­si dépas­sées et inutiles que les livres, les tentes, les sacs de cou­chage, les valises, les car­tons de vic­tuailles et les vête­ments jetés dans des bennes à ordures cette nuit de novembre, après le raid de la police new-yor­kaise. Nos élites n’ont ni idées, ni pro­jets, ni vision pour l’avenir.

Ren­trez dans vos cages, nous disent-ils. Retour­nez devant vos postes de télé­vi­sion pour vous abreu­ver des men­songes, des inep­ties, des futi­li­tés et des ragots que nous vous ser­vons 24 heures sur 24 sur les stars du show-biz et leurs amis poli­ti­ciens.

Gar­dez votre éner­gie et vos émo­tions pour le grand cirque des diver­tis­se­ments popu­laires. Endet­tez-vous par le biais de vos cartes de cré­dit. Payez vos loyers. Remer­ciez-nous pour les miettes que nous vous jetons. Répé­tez en écho nos lieux com­muns sur la démo­cra­tie, la liber­té et la gran­deur du pays. Allez voter à nos élec­tions tru­quées, où c’est chaque fois Gold­man Sachs qui gagne. Envoyez vos jeunes se battre et mou­rir dans des guerres inutiles et per­dues d’avance, mais qui rap­portent très gros aux indus­triels de l’armement. Res­tez muets lorsque nos légis­la­teurs sup­priment un à un les ser­vices publics fon­da­men­taux. Lais­sez faire les cri­mi­nels de Wall Street : vous paye­rez plus tard à leur place.

« L’histoire montre que les reven­di­ca­tions d’individus révol­tés ne sont jamais prises en consi­dé­ra­tion par les diri­geants, du moins au début, dit-il. Notre tra­vail consiste à rendre poli­ti­que­ment incon­tour­nable ce qui est poli­ti­que­ment impos­sible. » Cette rébel­lion ne pren­dra fin qu’avec la dis­pa­ri­tion de l’État-entreprise. Elle ne s’arrêtera que lorsque celui-ci ces­se­ra de mal­trai­ter les pauvres, la classe ouvrière, les per­sonnes âgées, les malades et les enfants ; lorsqu’il ces­se­ra d’envoyer nos jeunes à l’abattoir dans des guerres impé­ria­listes ; lorsqu’il ces­se­ra de tor­tu­rer des pri­son­niers dans des centres de déten­tion secrets. La révolte conti­nue­ra tant que les banques effec­tue­ront des sai­sies immo­bi­lières et chas­se­ront les popu­la­tions de leurs loge­ments ; tant que les étu­diants seront contraints de s’endetter pour payer leurs études ; tant que les familles feront faillite à cause de frais médi­caux exor­bi­tants. Elle per­sis­te­ra tant que ne sera pas stop­pée la des­truc­tion de l’écosystème et qu’il n’y aura pas de refonte totale de nos rap­ports à autrui et à la pla­nète. Voi­là pour­quoi nos élites, qui sou­tiennent ce sys­tème cor­rom­pu et déca­dent, sont à la fois ter­ri­fiées et per­plexes. Voi­là pour­quoi elles passent leur temps à s’enquérir des reven­di­ca­tions des Indi­gnés. Elles ne com­prennent pas. « Oui, il se passe un truc ici, chan­tait Bob Dylan dans Bal­lad of a Thin Man. Mais vous ne savez pas ce que c’est, pas vrai mon­sieur Jones ? »

Dans son livre Demo­cra­cy Incor­po­ra­ted, le poli­to­logue Shel­don Wolin emploie l’expression « tota­li­ta­risme inver­sé » pour décrire notre sys­tème poli­tique. Dans le tota­li­ta­risme inver­sé, les entre­prises contrôlent la socié­té en ayant recours à des tech­no­lo­gies sophis­ti­quées, à l’intimidation et à la mani­pu­la­tion de masse — méthodes qui sur­passent de loin celles employées autre­fois par les États tota­li­taires, mais ce contrôle est habi­le­ment mas­qué par le brou­ha­ha, le bling-bling et l’a­bon­dance de notre socié­té de consom­ma­tion. On observe un dés­in­té­rêt pro­gres­sif des citoyens pour la poli­tique et une hausse crois­sante de l’abstention lors des échéances élec­to­rales. Dis­si­mu­lées der­rière cet écran de fumée, les grandes entre­prises nous dévorent de l’in­té­rieur. Elles n’œuvrent pas pour le bien du pays : le capi­ta­lisme n’a pas de patrie.

Le monde est un business

Ce n’est pas par le tru­che­ment d’un déma­gogue ou d’un lea­der cha­ris­ma­tique que s’exprime l’État-entreprise. Il se carac­té­rise au contraire par son côté ano­nyme et imper­son­nel. En embau­chant des porte-parole sédui­sants et élo­quents tels que Barack Oba­ma, les firmes régentent les sciences, les nou­velles tech­no­lo­gies, l’enseignement et la com­mu­ni­ca­tion de masse. Elles contrôlent les mes­sages dif­fu­sés au ciné­ma et par la télé­vi­sion. Afin de péren­ni­ser leur pou­voir tyran­nique, elles se servent de ces outils de com­mu­ni­ca­tion en pre­nant soin « d’éliminer tout ce qui pour­rait appor­ter une nuance, une ambi­guï­té, un dia­logue, tout ce qui pour­rait affai­blir leur force ou com­pli­quer leur tâche ; jusqu’à ce que leur emprise soit totale », écrit Wolin.

Résul­tat : notre sys­tème d’information offre tou­jours le même son de cloche. Les cour­ti­sans des célé­bri­tés, qu’ils soient dégui­sés en jour­na­listes, en experts ou en spé­cia­listes dûment accré­di­tés, collent des éti­quettes sur nos pro­blèmes tout en défi­nis­sant le cadre dans lequel ils doivent être abor­dés. Ceux qui osent s’exprimer en dehors de ce cadre sont aus­si­tôt trai­tés d’excentriques, d’extrémistes ou de gau­chistes. Toute cri­tique du modèle socié­tal est exclue. Comme l’a dit jadis la roman­cière Doro­thy Par­ker à pro­pos de l’actrice Katha­rine Hep­burn, dont on bri­dait le talent de comé­dienne et la fran­chise d’expression, une opi­nion n’est jugée rece­vable que si elle ne pro­voque pas de remous. La culture, pla­cée sous la tutelle des laquais du grand capi­tal, se réduit à un joyeux confor­misme et à un opti­misme béat qui lui seront fatals. Nous nous empres­sons d’acheter des pro­duits cen­sés amé­lio­rer notre vie, nous rendre plus beaux, plus sûrs de nous et de notre réus­site, tan­dis que dans le même temps on nous dépouille régu­liè­re­ment de nos droits, de notre argent, de notre influence. Tous les mes­sages véhi­cu­lés par la télé­vi­sion, des jour­naux du soir aux talk-shows, nous pro­mettent des len­de­mains qui chantent. Et ceci, fait remar­quer Wolin, « par­ti­cipe de la même idéo­lo­gie qui invite les PDG à gros­sir exa­gé­ré­ment les béné­fices et à dis­si­mu­ler les pertes, mais en affi­chant tou­jours un visage radieux ». Il ajoute que nous sommes tom­bés sous le charme « du pro­grès tech­no­lo­gique per­pé­tuel, qui pousse les indi­vi­dus à nour­rir des fan­tasmes de prouesses phy­siques, d’éternelle jeu­nesse, de beau­té par­faite grâce à la chi­rur­gie esthé­tique, de records spor­tifs mesu­rés au cen­tième de seconde. Il s’agit d’une culture basée sur le rêve de pou­voir un jour tout contrô­ler, tout maî­tri­ser ; l’immense majo­ri­té des gens ont de l’imagination mais peu de connais­sances scien­ti­fiques, si bien qu’ils sont enclins à vivre dans un monde ima­gi­naire ».

Nous pour­rions nous sen­tir impuis­sants devant la des­truc­tion impi­toyable de notre nation, de notre culture et de notre milieu natu­rel per­pé­trée par le capi­ta­lisme. Mais ce n’est pas le cas, car nous déte­nons un pou­voir qui, comme l’ont mon­tré les cam­pe­ments des Indi­gnés [et des ZADistes, NdE], ter­ri­fie l’É­tat-entre­prise. Tout acte de rébel­lion, aus­si minime soit-il, et aus­si sévère que soit la cen­sure, entame les pieds du colosse. Ces actions ali­mentent les braises qui enflam­me­ront de plus grands mou­ve­ments à venir. Et tan­dis que l’État se consume, ils atti­re­ront tou­jours plus de monde. Peut-être ne ver­rons-nous pas l’aboutissement de cette révo­lu­tion. Mais si nous per­sis­tons, rien n’est impos­sible. Si nous bais­sons les bras, elle mour­ra.

Ceux qui ne se ménagent pas un espace de liber­té, qui ne par­viennent pas à deve­nir auto­nomes ou qui ne vivent pas « dans la véri­té » se com­pro­mettent inévi­ta­ble­ment avec le pou­voir. Pour employer les mots de Havel : « ils sont le sys­tème ». Les Indi­gnés [et les ZADistes, NdE], en dénon­çant les abus du pou­voir capi­ta­liste, en refu­sant de se com­pro­mettre avec lui, et en for­mant des sys­tèmes com­mu­nau­taires et sociaux alter­na­tifs incarnent l’exhortation de Havel à « vivre dans la véri­té ». De ce fait, ils repré­sentent une authen­tique menace pour l’État-entreprise.

L’alternative est la sui­vante : soit rejoindre la rébel­lion, soit res­ter du mau­vais côté de l’histoire. Seule la déso­béis­sance civile peut contrer le pillage et la des­truc­tion de l’écosystème, dont dépend la sur­vie de l’espèce humaine. Ne pas s’opposer à ceux qui en sont res­pon­sables — les cri­mi­nels de Wall Street, équi­vaut à leur don­ner notre aval. Si vous renon­cez à l’ivresse de la liber­té et de la révolte, le déses­poir et l’apathie vous guettent. Il faut choi­sir entre se rebel­ler ou deve­nir esclave.

Aujourd’hui, res­ter pas­sif en décla­rant n’être res­pon­sable de rien dans un pays où l’État de droit ne signi­fie plus rien — où les grands patrons ont pris le pou­voir en orches­trant un véri­table putsch ins­ti­tu­tion­nel ; où la guerre, la spé­cu­la­tion finan­cière et la sur­veillance poli­cière sont les seules pré­oc­cu­pa­tions de la classe poli­tique ; où les droits de la per­sonne humaine sont bafoués et où tout citoyen est réduit à l’état de mar­chan­dise — c’est se mon­trer com­plice du mal qui cau­se­ra notre perte. Se tenir à l’écart en disant « je n’y suis pour rien » revient à accep­ter de rece­voir la marque de Caïn, à refu­ser de tendre la main aux faibles et aux oppri­més, et à tour­ner le dos à notre pla­nète assié­gée.

L’État est déter­mi­né à bri­ser toute forme de résis­tance. Ter­ri­fié à l’idée que la contes­ta­tion puisse s’amplifier, il s’est doté d’un arse­nal impres­sion­nant de paniers à salade blancs, de poli­ciers à moto, et de fan­tas­sins cas­qués de noir avec bou­cliers, matraques et filets de plas­tique orange, qui vous pour­suivent dans les rues en vous asper­geant de gaz lacry­mo­gène. Grâce à ses agents pro­vo­ca­teurs, l’État incite les grou­pus­cules anar­chistes tel que le Black Bloc — ain­si nom­mé parce que ses membres s’habillent de noir et avancent en rangs ser­rés, le visage cagou­lé — à affron­ter vio­lem­ment les forces de l’ordre et à per­pé­trer des actes de van­da­lisme. Cette mino­ri­té de hoo­li­gans et de cas­seurs dis­cré­dite des dizaines de mil­liers de mani­fes­tants paci­fiques. C’est jus­te­ment le but recher­ché par nos man­da­rins au pou­voir, qui peuvent ain­si ins­tau­rer une poli­tique sécu­ri­taire tou­jours plus répres­sive [Nous ne par­ta­geons pas cet avis, voir « Com­ment la Non-Vio­lence pro­tège l’é­tat », NdE]. Les poli­ciers en civil et leurs sbires infil­trés au sein du mou­ve­ment Occu­py calom­nient ses orga­ni­sa­teurs les plus actifs. L’objectif est de récu­pé­rer l’énergie du mou­ve­ment, de la cana­li­ser, puis de la réorien­ter vers le jeu sans issue de la poli­tique élec­to­rale.

L’État-entreprise com­prend le lan­gage de la force et l’accueille à bras ouverts. En ins­tru­men­ta­li­sant les vio­lences et le van­da­lisme, il fait d’une pierre deux coups : il jus­ti­fie des formes dra­co­niennes de contrôle et dis­suade la majo­ri­té de la popu­la­tion, apeu­rée, de sou­te­nir le mou­ve­ment des Indi­gnés. Une fois qu’on aura dépeint ce der­nier comme une meute d’enragés brû­lant le dra­peau et jetant des pavés, il sera fini. Une fois iso­lé du peuple, qu’il repré­sente pour­tant, il sera plus facile à écra­ser.

Poli­ciers ET cas­seurs ?

Par consé­quent, il s’agit pour les révol­tés de per­sua­der le plus grand nombre, y com­pris les per­sonnes au pou­voir et les poli­ciers, qui sont, eux aus­si, doués de conscience. Nous ne sommes pas en guerre. Les mou­ve­ments non-vio­lents pro­fitent, jusqu’à un cer­tain point, de la bru­ta­li­té poli­cière. Les nom­breuses ten­ta­tives de l’État pour répri­mer des mani­fes­tants paci­fiques appe­lant à plus de jus­tice finissent par ôter toute légi­ti­mi­té à l’é­lite gou­ver­nante. Elles poussent la popu­la­tion, jusqu’ici pas­sive, à réagir et amènent cer­tains diri­geants à se ran­ger du côté des contes­ta­taires. Ces divi­sions au sein des ins­tances du pou­voir condui­ront à la para­ly­sie du sys­tème en place. Mar­tin Luther King a conti­nué d’organiser des mani­fes­ta­tions à Bir­min­gham, car il savait que le patron des ser­vices de la Sécu­ri­té publique, Connor, dit « le tau­reau », réagis­sait chaque fois de façon exces­sive.

La peur est une arme de choix pour les régimes tota­li­taires. Effrayez le peuple. Pous­sez-le à renon­cer à ses droits au nom de la sécu­ri­té natio­nale. Dia­bo­li­sez tous les dis­si­dents, puis éli­mi­nez les plus témé­raires d’entre eux.

Aux États-Unis, une loi fédé­rale appe­lée Natio­nal Defense Autho­ri­za­tion Act (NDAA) est votée chaque année afin d’établir le bud­get du Dépar­te­ment de la défense. Celle de 2012 auto­rise l’armée, pour la pre­mière fois en plus de 200 ans, à effec­tuer des tâches dévo­lues jusqu’à pré­sent à la police de cha­cun des États. L’armée fédé­rale est en droit, désor­mais, de déte­nir, sans pro­cès, tout citoyen amé­ri­cain soup­çon­né d’activités ter­ro­ristes ou de com­pli­ci­té de ter­ro­risme. Les sus­pects peuvent être expé­diés dans le centre de déten­tion mili­taire de Guan­ta­na­mo, à Cuba. Un camp réser­vé jusqu’ici aux seuls pri­son­niers de guerre. C’est un coup très grave por­té aux liber­tés civiles.

Pour­quoi mettre en œuvre des mesures aus­si coer­ci­tives, dix ans après le début de la « guerre contre le ter­ro­risme » ? Pour­quoi a‑t-on besoin d’envoyer nos conci­toyens dans une pri­son mili­taire, en les dépos­sé­dant de leurs droits fon­da­men­taux, alors que le pré­sident des États-Unis, sous cou­vert de la loi de 2001 ini­tiée par George W. Bush, peut d’ores et déjà s’ériger en juge, en jury et en bour­reau ? Ce fut le cas avec Barack Oba­ma, qui a fait assas­si­ner le res­sor­tis­sant amé­ri­cain Anwar al-Awla­ki en 2011, au Yémen. Pour­quoi voter une telle loi alors que le gou­ver­ne­ment bafoue régu­liè­re­ment le 5e amen­de­ment de notre Consti­tu­tion — « Nul ne pour­ra être pri­vé de sa vie, de sa liber­té ou de ses biens, sans pro­cé­dure légale régu­lière » — ain­si que le 1er amen­de­ment rela­tif à notre liber­té d’expression ? Jusqu’où vont-ils aller pour com­battre le ter­ro­risme ?

Les grandes entre­prises ne connaissent qu’un seul mot : tou­jours plus. Elles vident un à un de leur sub­stance les ser­vices sociaux finan­cés par les contri­buables — de l’éducation à la sécu­ri­té sociale, parce qu’elles veulent cet argent pour elles-mêmes ! Que les malades meurent. Que les pauvres aient faim. Que les familles soient jetées à la rue. Les chô­meurs peuvent bien végé­ter. Les enfants des quar­tiers défa­vo­ri­sés ou des cam­pagnes déser­tées peuvent bien ne rien apprendre et vivre dans la misère et la peur, les étu­diants finir leurs études sans espoir d’embauche. Que le sys­tème car­cé­ral — le plus impor­tant des pays indus­tria­li­sés — se déve­loppe encore en absor­bant tous les contes­ta­taires poten­tiels. Que l’on conti­nue donc à tor­tu­rer. Que les ensei­gnants, les poli­ciers, les pom­piers, les employés de la poste et les tra­vailleurs sociaux aillent gros­sir les rangs des chô­meurs. Que routes, ponts, bar­rages, digues, réseaux élec­triques, lignes fer­ro­viaires, métros, bus, écoles et biblio­thèques tombent en ruine ou soient fer­més. Lais­sons s’aggraver le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, les oura­gans, les tor­nades, la séche­resse, la fonte des calottes gla­ciaires, la pol­lu­tion des nappes phréa­tiques et de l’air, jusqu’à ce que dis­pa­raisse toute vie sur terre.

Qui s’en sou­cie ? La vie est belle, du moment que les actions d’Exxonmobil, des com­pa­gnies minières ou de Gold­man Sachs grimpent en Bourse. Le pro­fit, tou­jours le pro­fit. Ils vous prennent à la gorge. Si vous ne réagis­sez pas au plus vite, ils fini­ront par avoir votre peau. Ils détrui­ront l’écosystème, condam­nant vos enfants et vos petits-enfants. Ils sont bien trop stu­pides et aveugles pour s’apercevoir qu’ils péri­ront avec nous. Par consé­quent, soit vous vous révol­tez et déman­te­lez l’État-entreprise afin de créer un monde sain et viable, soit vous vous age­nouillez devant les mar­chés finan­ciers en signant votre propre arrêt de mort.

Les mou­ve­ments Occu­py [et les mou­ve­ments ZADistes, NdE] incarnent l’espoir de len­de­mains meilleurs. Ils nous ren­voient à un monde où l’empathie l’emporte sur l’égoïsme. Les Indi­gnés [et les ZADistes, NdE] bravent la hié­rar­chie du capi­ta­lisme oli­gar­chique, avide de gain. Ils savent que l’espoir a un coût ; qu’il n’est ni aisé ni confor­table ; et qu’il exige d’avoir le sens du sacri­fice et une foi inébran­lable. Dans le parc Zuc­cot­ti [et à Notre-Dame-des-Landes, à Agen, et ailleurs…, NdE], comme ailleurs dans le pays, ils ont dor­mi par terre et se sont nour­ris de sand­wichs. Ils ont connu la peur, les coups, les gaz lacry­mo­gènes et la pri­son. Ensemble ils ont pleu­ré et ri. Ensemble ils ont chan­té, dis­cu­té, et répé­té leurs slo­gans en se deman­dant si cela en valait la peine, s’ils seraient enten­dus, si leurs efforts seraient cou­ron­nés de suc­cès. Leur opi­niâ­tre­té est un exemple pour tous. Ce sont les meilleurs d’entre nous.

Occupy London!

Ces­sons d’avoir peur et tour­nons défi­ni­ti­ve­ment le dos aux deux par­tis poli­tiques qui se par­tagent le pou­voir depuis des décen­nies. En période élec­to­rale, can­di­dats répu­bli­cains et démo­crates qui débattent en public font pen­ser à des clowns de cirque. En règle géné­rale, ils sont d’accord sur l’essentiel. À nous de contre­car­rer leur idéo­lo­gie capi­ta­liste. Nous devons pour cela créer des enclaves où nous pour­rons sau­ve­gar­der les valeurs qu’ils n’ont ces­sé de bafouer, et éla­bo­rer les méca­nismes d’autosuffisance qui assu­re­ront notre sur­vie.

Par un après-midi ven­teux de novembre, des visages me sont appa­rus peu avant que des membres de Occu­py Wall Street et moi-même soyons arrê­tés par la police, devant Gold­man Sachs. Ce n’étaient pas les visages pré­ten­tieux et pathé­tiques des employés de la banque, qui nous scru­taient par les portes vitrées et les fenêtres du hall d’entrée. Ce n’étaient pas ceux des poli­ciers vêtus de bleu, avec leurs menottes pen­dues à la cein­ture, ni ceux des vigiles de Gold­man Sachs dont le crâne rasé et le regard froid me rap­pe­laient la Sta­si. Ce n’étaient pas non plus les visages des mani­fes­tants autour de moi, acca­blés par leurs rêves bri­sés : les étu­diants cri­blés de dettes et les sans-emploi dont la colère et le sen­ti­ment d’avoir été tra­his avaient déclen­ché ces mani­fes­ta­tions pour récla­mer jus­tice ; ni ceux des badauds : les ouvriers du bâti­ment visi­ble­ment ravis par notre action contre cette banque, et les hommes d’affaires en cos­tume trois pièces qui, eux, ne l’étaient pas. Non, il s’agissait de visages loin­tains : ceux d’enfants mori­bonds au regard per­du, que j’avais croi­sés lors de mes repor­tages dans le Sud- Sou­dan, à Gaza, dans les bidon­villes du Caire, de Nai­ro­bi, de Braz­za­ville et de New Del­hi.

Les grands yeux vitreux de ces gamins vic­times de la guerre, de la faim, de la mala­die… je les porte en moi ; jamais ils ne me quittent. Lorsque je regarde mes enfants, je pense à tous ces gamins qui n’ont jamais eu de chance. La guerre apporte son lot d’horreurs, mais le pire, pour moi, ce sont tou­jours les petits corps que les com­bats et la famine laissent der­rière eux ; ces petits cadavres fra­giles aux membres enche­vê­trés et aux yeux vides qui nous condamnent tous. Les riches et les puis­sants, der­rière les fenêtres de Gold­man Sachs, nous ont pho­to­gra­phiés en s’esclaffant comme si nous étions une agréable dis­trac­tion, une sorte de pause-café des­ti­née à leur faire oublier leurs acti­vi­tés bour­sières et leur quête fré­né­tique du pro­fit. Ils nous obser­vaient comme si nous étions des bêtes enfer­mées dans une cage… Ce que nous n’allions pas tar­der à être, en effet.

L’indice de matières pre­mières agri­coles de Gold­man Sachs est n° 1 mon­dial en termes de tran­sac­tions. Cette firme finan­cière stocke des quan­ti­tés astro­no­miques de riz, de blé, de maïs, de sucre et de bétail, pro­vo­quant des hausses bru­tales de leur prix, par­fois jusqu’à 200 %. Consé­quence : les familles déshé­ri­tées ne peuvent plus s’offrir ces den­rées ali­men­taires de base, et meurent de faim. Afin de satis­faire cette soif insen­sée du gain, ils empêchent des cen­taines de mil­lions de misé­reux d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Amérique latine de man­ger à leur faim. Le jar­gon tech­nique appris dans les écoles de com­merce et employé à la Bourse masque une tout autre réa­li­té : celle d’un assas­si­nat. La froide neu­tra­li­té du voca­bu­laire com­mer­cial per­met au sys­tème de fonc­tion­ner avec une impi­toyable effi­ca­ci­té, même si celui-ci est syno­nyme de mort.

Nous qui for­mions un cercle dans la rue en nous tenant par le bras, nous ne par­lions pas la même langue que les nan­tis der­rière leurs fenêtres. Pro­fit. Com­merce. Spé­cu­la­tion. Mon­dia­li­sa­tion. Guerre. Sécu­ri­té natio­nale. Tels sont les mots dont ils se servent pour jus­ti­fier leurs agis­se­ments cri­mi­nels. La tour de verre est rem­plie d’individus soi­gneu­se­ment choi­sis pour le pres­tige et l’assurance que leur confèrent les écoles pour riches qui les ont for­més. Les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales de ces employés de bureau sont le manque de fran­chise, le pen­chant pour la trom­pe­rie, l’agressivité, l’idolâtrie de l’argent, l’incapacité à faire preuve d’empathie ou de remords.

Il est curieux d’observer que ce sont tou­jours les classes dites « res­pec­tables » — les diplô­més des meilleures uni­ver­si­tés, les jeunes des écoles pré­pa­ra­toires ayant gran­di à Green­wich, dans le Connec­ti­cut, ou à Short Hil­ls, dans le New Jer­sey — qui sont les plus enclines à faire du mal à autrui. Leur intel­li­gence, du moins au sens étroit et ana­ly­tique du terme, leur confère une cer­taine neu­tra­li­té morale. Dans les ghet­tos dorés, on inculque à ces res­pec­tables citoyens des « valeurs » et des « normes », tels les actes de cha­ri­té — dont ils se servent pour jus­ti­fier leur rang, ou la croyance en la bon­té innée de la puis­sance amé­ri­caine. On les forme au res­pect de l’autorité. Per­sua­dés d’avoir bon cœur, car on le leur a tou­jours fait croire, ils sont inca­pables de voir ou de com­prendre la cruau­té dont ils font preuve envers autrui, ou peut-être y sont-ils indif­fé­rents. À mesure que les normes changent, que les forces capi­ta­listes divisent davan­tage le monde en deux — d’un côté, une petite cote­rie de pré­da­teurs ; de l’autre, un vaste trou­peau de proies humaines, ces élites rem­placent un ensemble de « valeurs » par un autre. Le sys­tème fonc­tionne parce qu’elles res­pectent les règles. Elles en sont d’ailleurs récom­pen­sées. Et en échange, elles ne posent pas de ques­tions.

Avant l’arrivée du mou­ve­ment Occu­py Wall Street, nous avions per­du tout sens des res­pon­sa­bi­li­tés et tout esprit cri­tique. L’idéologie capi­ta­liste absout les gens de toute res­pon­sa­bi­li­té. Cela fait par­tie de son attrait. Elle les sou­lage d’avoir à faire un choix moral. Les prin­cipes de déré­gle­men­ta­tion et de mon­dia­li­sa­tion sont per­çus comme des lois natu­relles. Pour pro­gres­ser, le capi­ta­lisme cor­po­ra­tif requiert l’acceptation pas­sive de lois nou­velles visant à déré­gle­men­ter le sys­tème, le sau­ve­tage des banques à coups de mil­liards de dol­lars, le pillage sys­té­ma­tique des fonds publics, le men­songe et l’hypocrisie. La culture capi­ta­liste, incar­née par Gold­man Sachs, a impré­gné nos salles de classe, nos salles de rédac­tion, nos diver­tis­se­ments et notre conscience des réa­li­tés. Elle nous a dépouillés du droit de nous expri­mer hors des limites étroites de l’ordre poli­tique éta­bli. On nous force à renon­cer à faire entendre notre voix. La culture d’entreprise est au ser­vice d’un sys­tème sans visage. Celui-ci désigne, comme l’a écrit Han­nah Arendt, « un gou­ver­ne­ment qui n’est exer­cé par per­sonne, et qui, pour cette rai­son même, est pro­ba­ble­ment la forme de gou­ver­nance la plus inhu­maine et la plus cruelle qui soit ».

Ceux qui résistent — les scep­tiques, les parias, les artistes, les rené­gats, les rebelles — sont rare­ment issus de l’élite. Ils for­mulent des ques­tions dif­fé­rentes, et recherchent quelque chose d’autre : une vie qui ait un sens. Ils ont fait leur le pré­cepte d’Emmanuel Kant : « Si la jus­tice dis­pa­raît, c’est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terre ». Et dans leur recherche, ils en arrivent à la conclu­sion que, comme l’a dit Socrate, il vaut mieux souf­frir une injus­tice que de la com­mettre. Cette conclu­sion va au-delà de la pen­sée ration­nelle, ce qui la rend dif­fi­cile à défendre. Elle refuse d’évaluer la vie humaine en termes d’argent. Elle recon­naît à celle-ci un carac­tère sacré. Voi­là pour­quoi, comme le sou­ligne Han­nah Arendt, les seules per­sonnes dignes de confiance sur le plan moral ne sont pas celles qui disent « ce n’est pas bien », ou « il ne faut pas faire cela », mais celles qui déclarent « je ne peux pas ».

« Les indi­vi­dus qui font le plus de mal sont ceux qui ne se sou­viennent pas d’avoir com­mis quoi que ce soit de répré­hen­sible, écrit Han­nah Arendt. Or sans mémoire, rien ne peut les empê­cher de recom­men­cer. Pour les êtres humains, pen­ser aux choses du pas­sé implique de creu­ser en pro­fon­deur, de prendre racine, et par là même, de se sta­bi­li­ser. Cela leur évite d’être balayés par les évé­ne­ments, quels qu’ils soient : le Zeit­geist, l’Histoire, ou une simple ten­ta­tion. Le plus grand mal est dépour­vu de racines, il est par consé­quent sans limites ; il peut aller à des extré­mi­tés impen­sables et se répandre à tra­vers le monde ».

Mes pou­mons portent les traces de la tuber­cu­lose que j’ai contrac­tée auprès de cen­taines de Sou­da­nais ago­ni­sants, alors que j’effectuais un repor­tage sur la famine qui sévis­sait dans le pays. J’étais fort, en bonne san­té, et c’est ce qui m’a sau­vé la vie. Ils ne l’étaient pas et n’ont pas résis­té. Les cadavres, dont une majo­ri­té d’enfants, ont été jetés dans des fosses com­munes creu­sées à la hâte. Les cica­trices que je porte en moi sont comme un legs lais­sé par ces gar­çons et ces filles fau­chés avant d’avoir atteint l’âge adulte. On ne leur a pas don­né la chance de tom­ber amou­reux, d’avoir à leur tour des enfants. J’ai por­té ces cica­trices jusqu’aux portes de Gold­man Sachs, moi qui avais sur­vé­cu, en pen­sant à ces petits êtres dont le der­nier souffle avait conta­mi­né mes pou­mons. Si je suis venu mani­fes­ter devant ces tra­ders, c’est pour récla­mer jus­tice au nom de tous ces dis­pa­rus, de tous les mou­rants des bidon­villes et des camps de réfu­giés de la pla­nète. Je vois leurs visages, ils me hantent jour et nuit. Ils me forcent à me sou­ve­nir. Ils m’obligent à choi­sir mon camp.

Lorsque j’étais boxeur, il m’arrivait par­fois de mon­ter sur le ring en sachant, tout comme les spec­ta­teurs, que je n’étais pas à la hau­teur. Des pro­fes­sion­nels de la boxe qui avaient besoin d’une petite remise en jambes venaient dans des clubs de semi-pros comme le mien. Ils men­taient sur leur car­rière et fai­saient jou­jou avec nous. Plus que le fait de gagner ou de perdre, ces com­bats étaient une ques­tion de digni­té et de res­pect de soi. On lut­tait pour affir­mer notre qua­li­té d’être humain. La lutte était vio­lente et dou­lou­reuse, tant phy­si­que­ment que mora­le­ment. On s’en pre­nait plein la figure, on tom­bait à la ren­verse, puis on se rele­vait en titu­bant, la bouche en sang. On avait mal aux côtes, à la nuque, au ventre. Mais plus nous résis­tions, plus le public nous sou­te­nait. Per­sonne ne pen­sait une seconde que nous gagne­rions. Pas même nous. Mais de temps en temps, le pro­fes­sion­nel, un peu trop sûr de lui, bais­sait la garde. Alors, avec l’énergie du déses­poir, on trou­vait une force incroyable en nous-mêmes, et on met­tait KO notre adver­saire. Cela fait 30 ans que je n’ai pas remis les gants. Mais j’ai de nou­veau, au creux de l’estomac, ce fré­mis­se­ment eupho­rique, cette cer­ti­tude que l’impossible est pos­sible, et que les puis­sants peuvent tom­ber.

Chris Hedges

Un message d’Espoir, de la part de deux des meilleurs journalistes indépendants au monde !

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